The Project Gutenberg EBook of Histoire des Montagnards, by Alphonse Esquiros

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Title: Histoire des Montagnards

Author: Alphonse Esquiros

Posting Date: November 23, 2011 [EBook #9643]
Release Date: January, 2006
First Posted: October 13, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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HISTOIRE

DES

MONTAGNARDS



LIBRAIRIE DE LA RENAISSANCE

OEUVRES D'ALPHONSE ESQUIROS

HISTOIRE DES MONTAGNARDS



[Illustration: Alphonse Esquiros.]

[Illustration: Rouget de l'Isle.]





INTRODUCTION




I

MES TMOINS


Au moment o fut crit l'_Histoire des Montagnards_ (1846-1847),
quelques acteurs du grand drame rvolutionnaire vivaient encore;
d'autres venaient de mourir. J'eus la bonne fortune de connaitre
Barre, auquel je fus prsent par le sculpteur David, Lakanal,
Souberbielle, Rouget de l'Isle. Ce que j'attendais d'eux n'tait point
des renseignements qui peuvent se retrouver dans les livres, les
journaux ou les brochures du temps; c'tait l'me d'une poque qui n'a
jamais eu d'gale dans l'histoire.

Il m'arriva souvent de recueillir dans ces entretiens des dtails
curieux, des souvenirs personnels, des impressions trs-profondes sur
les vnements auxquels ces derniers tmoins d'un monde vanoui avaient
plus ou moins particip. Si la mmoire leur faisait quelquefois dfaut
sur les dates et les circonstances accessoires, le sentiment des choses
tait rest intact, et c'est ce sentiment qu'il m'importait surtout de
connatre. En un mot, n'tait-ce point la source  laquelle on pouvait
retrouver la vie de la Rvolution Franaise?

Il faut pourtant avouer que les hommes de 93 n'aimaient gure  parler
de ce qu'ils avaient vu ni de ce qu'ils avaient fait. On avait quelque
peine  les attirer sur ce terrain. Il semble que la gravit des scnes
terribles auxquelles ils avaient assist leur et pos sur les lvres
un sceau de plomb. Il est du moins certain que leurs convictions
n'taient nullement branles et qu'ils soumettaient leurs actes au
jugement de l'histoire avec une parfaite tranquillit de conscience.

Les femmes se montraient naturellement plus communicatives que les
hommes; deux d'entre elles m'ont laiss un vif souvenir. La premire
est madame Lebas, veuve du conventionnel, l'autre est la soeur de
Marat.

Madame Lebas devait avoir t jolie dans sa jeunesse. Elle avait l'oeil
noir, des manires distingues et une mmoire trs-sre. C'est d'elle
que deux ou trois historiens de la Rvolution Franaise ont appris des
dtails intressants sur la famille Duplay et sur la vie prive de
Robespierre. Ses souvenirs ne dpassaient gure le cercle des relations
intimes; mais comme  dater de 93 la maison de Duplay devint le foyer
vers lequel convergeait toute la vie politique autour de Robespierre,
elle avait pass sa jeunesse au coeur mme de la Rvolution. Elle avait
aim son mari, comme elle disait elle-mme, d'un amour patriotique;
mais par une rserve et une dlicatesse de coeur que les femmes
comprendront, c'tait celui dont elle parlait le moins. De Saint-Just,
de Couthon, de Robespierre jeune, elle citait de belles et de bonnes
actions qui l'avaient touche. Sa grande admiration tait pour
Maximilien. L'intrieur de la famille Duplay tait une maison  la
Jean-Jacques Rousseau, une arche des vertus domestiques risque sur un
dluge de sang. Parlait-elle du 9 thermidor, son front s'assombrissait,
ses yeux se remplissaient de larmes. Malheureusement son fils assistait
 toutes nos conversations et la surveillait de prs, craignant sans
doute des indiscrtions qui pussent blesser son amour-propre comme fils
d'un conventionnel et comme membre de l'Institut. Je n'oublierai jamais
l'expression consterne de sa figure, un jour que cette respectable
veuve me confia l'tat de dtresse et de misre auquel elle avait t
rduite aprs la mort de son mari. Elle s'tait faite blanchisseuse et
allait battre son linge sur les bateaux de la Seine. Pour le coup
c'tait trop fort, et l'acadmicien plit. Raconter de pareilles
choses, passe encore, mais les crire (et il savait bien que je les
crirais plus tard), c'tait selon lui droger  la dignit classique
de l'histoire.

Entre la veuve de Lebas et la soeur de Marat, quel contraste!

Comme je tenais  recueillir et  contrler tous les tmoignages, je
m'acheminai vers la demeure de celle qui portait un nom si terrible,
mais qui, dit-on, avait refus autrefois de se marier pour ne point
perdre ce nom dont elle se faisait gloire.

C'tait un jour de pluie.

Rue de la Barillerie n 32 (c'est l'adresse que m'avait indique le
statuaire David), je rencontrai une alle troite et sombre, garde par
une petite porte basse. Sur le mur, je lus ces mots crits en lettres
noires: Le portier est au deuxime. Je montai.

Au deuxime tage, je demandai mademoiselle Marat. Le portier et sa
femme s'entre-regardrent en silence.

--C'est ici?

--Oui, monsieur, reprirent-ils aprs s'tre consults du coin de
l'oeil.

--Elle est chez elle?

--Toujours: cette malheureuse est paralyse des jambes.

--A quel tage?

--Au _cintime_, la porte  droite.

La femme du portier, qui jusque-l m'avait observ sans rien dire,
ajouta d'une voix goguenarde:

--Ce n'est pas une jeune et jolie fille, oui-d!

Je continuai  monter l'escalier qui devenait de plus en plus raide et
gras. Les murs sans badigeon talaient dans le clair-obscur la sale
nudit du pltre. Arriv tout en haut devant une porte mal close, je
frappai. Aprs quelques instants d'attente, durant lesquels je donnai
un dernier coup d'oeil au dlabrement des lieux, la porte s'ouvrit. Je
demeurai frapp de stupeur. L'tre que j'avais devant moi et qui me
regardait fixement, c'tait Marat.

On m'avait prvenu de cette ressemblance extraordinaire entre le frre
et la soeur; mais qui pouvait croire  une telle vision de la tombe
prsente en chair et en os? Son vtement douteux--une sorte de robe de
chambre--prtait encore  l'illusion. Elle tait coiffe d'une
serviette blanche qui laissait passer trs-peu de cheveux. Cette
serviette me fit souvenir que Marat avait la tte ainsi couverte quand
il fut tu dans son bain par Charlotte Corday.

Je fis la question d'usage:

--Mademoiselle Marat?

Elle arrta sur moi deux yeux noirs et perants:

--C'est ici: entrez.

Je la suivis et passai par un cabinet trs-sombre o l'on distinguait
confusment une manire de lit. Ce cabinet donnait dans une chambre
unique, situe sous les toits, assez propre, mais triste et misrable.
Il y avait pour tous meubles trois chaises, une table, une cage o
chantaient deux serins et une armoire ouverte qui contenait quelques
livres, entre autres une collection complte des numros de l'_Ami du
peuple_, dont on lui avait offert un bon prix, mais qu'elle avait
toujours refus de vendre. L'un des carreaux de la fentre ayant t
bris, on l'avait remplac par une feuille de papier huileuse sur
laquelle pleuraient des gouttes de pluie et qui rpandait dans la
chambre une lumire livide.

Voyant toute cette misre, j'admirai au fond du coeur le
dsintressement de ces hommes de 93 qui avaient tenu dans leurs mains
toutes les fortunes avec toutes les ttes, et qui taient morts
laissant  leur femme,  leur soeur, cinq francs en assignats.

La soeur de Marat se plaa dans une chaise  bras et m'invita 
m'asseoir  ct d'elle. Je lui dis mon nom et l'objet de ma visite,
puis je hasardai quelques questions sur son frre. Elle me parla, je
l'avoue, beaucoup plus de la Rvolution que de Marat. Je fus surpris de
trouver sous les vtements et les dehors d'une pauvre femme des ides
viriles, une tonnante mmoire des faits, des connaissances assez
tendues, un langage correct, prcis et vhment. Sa manire
d'apprcier les caractres et les vnements tait d'ailleurs celle de
l'_Ami du peuple_. Aussi me faisait-elle, au jour taciturne qui rgnait
dans cette chambre, un effet particulier. La terreur qui s'attache aux
hommes de 93 me pntrait peu  peu. J'avais froid. Cette femme ne
m'apparaissait plus comme la soeur de Marat, mais comme son ombre. Je
l'coutai en silence.

Les paroles qui tombaient de sa bouche taient des paroles austres.

--On ne fonde pas, me disait-elle, un tat dmocratique avec de l'or ni
avec des ambitions, mais avec des vertus. Il faut _moraliser_ le
peuple. Une rpublique veut des hommes purs que l'attrait des richesses
et les sductions des femmes trouvent inflexibles. Il n'y a pas d'autre
grandeur sur la terre que celle de travailler pour le maintien des
droits et l'observation des devoirs. Cicron est grand parce qu'il a su
djouer les desseins de Catilina et dfendre les liberts de Rome. Mon
frre lui-mme ne m'est quelque chose que parce qu'il a travaill toute
sa vie  dtruire les factions et  tablir le rgne du peuple:
autrement je le renierais. Monsieur, retenez bien ceci: ce n'est pas la
libert d'un parti qu'il faut vouloir, c'est la libert de tous et
celle-ci ne s'acquiert dans un tat que par des moeurs rigides. Il
faut, quand les circonstances l'exigent, sacrifier aux vrais principes
sa vie et celle des ennemis du bien public. Mon frre est mort 
l'oeuvre. On aura beau faire, l'on n'effacera pas sa mmoire.

Elle me parla ensuite de Robespierre avec amertume.

--Il n'y avait rien de commun, ajouta-t-elle, entre lui et Marat. Si
mon frre et vcu, les ttes de Danton et de Camille Desmoulins ne
seraient pas tombes.

Je lui demandai si son frre avait t vraiment mdecin de la maison du
comte d'Artois.

--Oui, rpondit-elle, c'est la vrit. Sa charge consistait  soigner
les gardes du corps et les gens prposs au service des curies. Aussi
fut-il poursuivi plus tard par une foule de marquises et de comtesses
qui venaient le trouver chez lui, le flattaient et l'engageaient 
dserter la cause du peuple. Le bruit courut mme par la ville qu'il
s'tait vendu pour un chteau....

--Monsieur, ajouta-t-elle en me dsignant d'un geste son misrabl
rduit,--je suis sa soeur et son unique hritire: regardez, voici mon
chteau!

Et il y avait de l'orgueil dans sa voix.

L'humeur souponneuse de certains rvolutionnaires ne s'tait point
endormie chez elle avec les annes. Plusieurs fois je la surpris 
fixer sur mon humble personne des regards mfiants et inquisiteurs.
Elle m'avoua mme prouver le besoin de prendre des renseignements sur
mon _civisme_ auprs d'un ami dans lequel elle avait confiance. Je la
vis aussi s'emporter  chaque fois que je lui fis quelques objections:
c'tait bien le sang de Marat.

Mes questions sur les habitudes de son frre, sur sa manire de vivre,
n'obtinrent gure plus de succs. Les dtails de la vie intime
rentraient d'aprs elle dans les conditions de l'homme, tre calamiteux
et passager que la mort efface sous un peu de terre. L'histoire ne
devait point descendre jusqu' ces futilits.

Elle me parla incidemment de Charlotte Corday, comme d'une aventurire
et d'une fille de mauvaise vie.

Ce qui me frappa fut son opinion sur l'assassinat politique.
Louis-Philippe venait d'chapper  l'un des nombreux attentats qui
signalrent son rgne; on pense bien qu'elle dtestait en lui l'homme
et le roi.

--N'importe! s'cria-t-elle; c'est toujours un mauvais moyen de se
dfaire des tyrans.

Je me levai pour sortir.

--Monsieur, me dit-elle, revenez dans quinze jours, je vous
communiquerai des renseignements biographiques sur mon frre, si je vis
encore; car dans l'tat de maladie o vous me voyez je m'teindrai
subitement. Un jour, demain peut-tre, en ouvrant la porte, on me
trouvera morte dans mon lit; mais je ne m'en afflige aucunement. La
mort n'est un mal que pour ceux qui ont la conscience trouble. Moi,
qui suis sur le bord de la fosse et qui vous parle, je sais qu'on
quitte la vie sans regrets quand on n'a rien  se reprocher. Mon frre
est mort pauvre et victime de son dvouement  la patrie; c'est l
toute sa gloire.

Je redescendis l'escalier avec un poids sur le coeur.

--Voil des gens, me disais-je, qui voulaient le bien de l'humanit,
qui poursuivirent ce rve jusqu' la mort avec un dsintressement
hroque, et qui ne sont gure arrivs qu' une renomme sanglante, 
une dictature phmre. On en est mme  se demander s'ils n'ont point
compromis la grande cause qu'ils croyaient servir. Ce n'est point assez
que de vouloir le bien: il faut l'atteindre par des voies que ne
dsavouent ni la raison ni la justice.

Marat se dfinissait lui-mme le bouc missaire qui se charge en
passant de tous les maux de l'humanit. Il y avait dix sicles
d'oppression, de misres, de tortures entasss sur cet enfant du
peuple, laid et mal venu, qui,  bout de patience, se retourne contre
ses anciens matres, furieux, cumant. Ce petit homme sur les pieds
duquel toute une socit a march; ce mdecin qui porte dans son corps
malade la pleur et la fivre des hpitaux; ce journaliste inquiet,
ombrageux, mfiant, lch sur la place publique comme un dogue vigilant
dans une ville ouverte et peu sre, pour y faire le guet; cet oeil du
peuple qui va rdant a et l pour dcouvrir les tratres; cet
homme-anathme, qui assume sur sa tte maudite tout l'odieux des
mesures de sang, constitue bien un caractre  part, une des maladies
de la Rvolution.

Il a t trop lgrement trait de charlatan et d'aventurier par les
crivains royalistes. Avant d'entrer dans la carrire politique, Marat
tait un savant. Voltaire lui fit l'honneur de critiquer un de ses
premiers livres [Note: De l'Homme ou des principes et des lois de
l'influence de l'me sur le corps et du corps sur l'me, 1775] o il
plaait le sige de l'me dans les mninges. [Note: Nom collectif des
trois membranes qui enveloppent le cerveau.] On voit du moins que
l'auteur tait spiritualiste. Il publia ensuite diffrents travaux sur
le feu, l'lectricit, la lumire, l'optique.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire me racontait que vers 1830 (si ma
mmoire est fidle) l'administration du Jardin des Plantes fit
l'emplette d'une boite contenant des instruments de physique: par un
hasard singulier, une partie de ces instruments avait servi  Marat
pour faire ses expriences; l'autre avait appartenu au comte de
Provence, depuis Louis XVIII.

Un autre caractre excentrique avec lequel me mit en relation cette
histoire des Montagnards tait l'avocat Deschiens. Celui-l n'avait
jamais demand de ttes; c'tait l'indiffrence politique, l'ordre et
l'urbanit en personne. Il habitait Versailles o il possdait
plusieurs chambres de brochures et de papiers publics, comme on disait
au temps de la Rvolution. Tous ces documents taient classs,
tiquets. A chaque grande poque historique il se rencontre un homme
(un, c'est assez) qui s'isole du mouvement gnral des esprits pour se
livrer  des gots personnels, et en apparence bizarres; mais, sans
lui, o trouverait-on les matriaux de l'histoire? C'est ce qu'on
appelle le collectionneur.

La question que s'adressait  lui-mme l'avocat Deschiens, en
s'veillant ds l'aube (de 89  94) n'tait pas du tout celle qui
proccupait alors tout le monde: La cour triomphera-t-elle de
l'Assemble nationale ou est-ce au contraire l'Assemble nationale qui
aura raison du roi et de la reine? Qui l'emportera aujourd'hui de la
Montagne ou de la Gironde? O s'arrtera la terreur? Les Dantonistes
dlivreront-ils la France des Hbertistes? Que pense et que fait le
Comit de salut public? O nous conduit la Commune de Paris? Non, rien
de tout cela ne l'intressait trs-vivement. Sa question  lui tait
celle-ci:

Combien paratra-t-il aujourd'hui de feuilles nouvelles et de
pamphlets? Alerte et cette pense dans la tte, il parcourait aussitt
les rues de Paris, coutant les crieurs, s'arrtant aux boutiques des
libraires, interrogeant les affiches, achetant tout, classant tout avec
un soin minutieux. H bien! cet homme particulier a rendu un grand
service. S'il se ft laiss entraner comme tant d'autres par
l'ambition de la tribune, nous compterions un ple orateur de plus dans
un temps qui regorgeait dj de parleurs et d'hommes d'tat; tandis que
la collection Deschiens  laquelle j'ai beaucoup puis pour crire
cette histoire tait  peu prs unique dans le monde. Malheureusement,
si je ne me trompe, cette collection a t disperse, aprs la mort de
celui qui l'avait forme avec tant de zle et de persvrance.

Le second Empire ne tenait point du tout  enrichir notre Bibliothque
nationale des archives de la Rvolution Franaise.




II

LES GIRONDINS


L'_Histoire des Montagnards_ parut en mme temps que le premier volume
de l'_Histoire de la Rvolution Franaise_ par Louis Blanc, l'_Histoire
des Girondins_ par Lamartine et l'_Histoire de la Rvolution Franaise_
par Michelet.

Pourquoi ce titre: _Histoire des Montagnards_?

Est-ce  dire que les Girondins ne comptent point dans le mouvement
rvolutionnaire? Aurions-nous par hasard t insensible aux charmes de
leur loquence? N'aurions-nous rien compris au caractre et aux
sublimes discours de Vergniaud,  l'esprit philosophique de Condorcet,
le rvlateur de la loi du progrs,  la fougue patriotique d'Isnard, 
l'nergie de Barbaroux,  la science politique de Brissot, 
l'honntet de Ption,  la grande me de madame Roland? tions-nous
tellement aveugl que nous eussions le parti pris de dnigrer les
hommes de la Gironde au profit des hommes de la Montagne? Non, rien de
tout cela.

Les Girondins reprsentent un ct de la Rvolution Franaise, les
Montagnards en reprsentent un autre; c'est cet autre ct que nous
avons voulu mettre en lumire. Voil tout.

Autre considration: les Girondins n'ont jou, dans le grand drame
rvolutionnaire, qu'un rle de courte dure. Non-seulement la Montagne
leur a survcu, mais encore c'est de cette cime formidable, au milieu
des clairs et des tonnerres, que se sont rvls les oracles de
l'esprit moderne. De ces hauteurs sont parties la force et la lumire.
A peine si les Girondins ont rsist; ils ont pli devant les
vnements; ils se sont effacs dans un rayon d'loquence. Les
Montagnards au contraire ont renouvel entre eux, avec le pays et avec
le monde entier, la lutte des Titans. Foudroys, ils ont enseveli la
Rvolution dans les plis de leur drapeau, et aprs eux la Rpublique
n'a plus t qu'un fantme.

Lamartine lui-mme comprit trs-bien que les Girondins n'avaient point
tranch le noeud gordien de la Rvolution: aussi, en dpit du titre,
continua-t-il son histoire jusqu'au 9 thermidor.

On est convenu de regarder les Girondins comme des modrs et les
Montagnards comme des buveurs de sang. Fort bien; mais on oublie
peut-tre que ce sont les Girondins qui ont dclar la guerre  toute
l'Europe et vot la mort du roi. La vrit est qu'il faut tre logique:
si la Rvolution Franaise tait, comme le croient encore certains
esprits faibles, une abominable leve de boucliers contre les dieux et
les lois ternelles du genre humain, il faudrait condamner tous les
hommes qui y ont particip,  quelque parti qu'ils appartiennent et
sous quelque bannire qu'ils se soient rallis  l'esprit du mal.

Le crime des Girondins fut d'avoir allum la guerre civile dans les
dpartements o ils s'taient rfugis aprs leur chute. Qu'on ait t
injuste envers eux, je le veux bien; que les accusations portes contre
leur systme politique fussent ou fausses ou exagres, je l'admets
encore; que leur expulsion de l'Assemble ft un acte illgal, je n'y
contredis point; mais si perscut que soit un parti, il n'a jamais le
droit d'armer les citoyens les uns contre les autres, surtout quand les
bataillons trangers foulent sous leurs pieds le sol sacr de la
patrie.

Quoi qu'il en soit, ce livre n'a point t dict par un esprit
d'exclusion. Ne btissons point de petites glises dans la grande unit
de la Rvolution Franaise. L'histoire de ces jours de luttes,
d'antagonismes terribles et de haines violentes demande  tre crite
avec amour. Ce n'est point ici un paradoxe. Oui, il y avait une
sympathie immense, un lan passionn vers l'idal, dans cette fureur du
bien public qui immolait tout  un principe. Il faut donc embrasser
d'un point de vue lev cette poque sinistre et glorieuse qui runit
tous les contrastes. Le moment est venu d'amnistier les uns pour leur
ardent amour de la patrie, les autres pour leur dvouement 
l'humanit. Ayons enfin le courage d'admirer ce qui fut grand dans tous
les partis et sous toutes les nuances. Parmi ceux que la Montagne
leva, dans un jour de tempte, jusqu'au gouvernement du pays, je
dirais presque jusqu' la dictature, il y en a qui ont sauv le
territoire de l'invasion trangre, renouvel les institutions
sociales, bauch une constitution, cras les factions abjectes dont
le triomphe aurait amen la perte de la France, assur le respect de la
souverainet nationale, rtabli sur de larges bases les services
publics; aprs avoir tout dtruit, ils essayrent de tout reconstruire.
La vie de pareils hommes mrite bien d'tre raconte et, quelles que
soient leurs fautes, la postrit les jugera en s'inclinant devant leur
mmoire.

[Illustration: Louis XIV]

Nous ne promettons pas toutefois une rhabilitation systmatique de la
Terreur ni des Terroristes. Il y a tels de leurs actes que rien ne peut
justifier. A chacun d'eux sa responsalbilit devant l'histoire. Loin de
nous cette froide thorie de la souverainet du but qui absout tous les
crimes au nom de la raison d'tat. Nous n'admettrons jamais non plus
qu'on puisse rejeter sur les circonstances, sur la ncessit des
temps, le fardeau des oeuvres sanglantes. Pas de fatalit: ce serait
une injure  la conscience humaine.

Ce que nous aimons chez les Montagnards, ce que nous dfendrons, la
tte haute, ce sont les vrais principes de la Rvolution Franaise. Ils
ont secouru le pauvre, relev le faible, protg l'enfant, dlivr
l'opprim en frappant l'oppresseur; ils ont voulu rgnrer les moeurs.

Agits dans l'opinion publique, comme ils l'avaient t eux-mmes dans
la vie, les hommes de la Montagne n'ont pu jusqu'ici dgager leur
mmoire de la tourmente qui les avait engloutis. Des voix
retentissantes insultent, depuis plus d'un sicle, leurs ombres
proscrites, tandis que d'autres les acclament avec enthousiasme. Il n'y
a peut-tre eu de mesure ni dans le blme ni dans l'loge. Pour moi, je
me rjouis d'crire ces pages dans un moment calme (1847), o l'opinion
se recueille et o se prpare le jugement dfinitif de l'histoire.
Libre envers le pouvoir, libre mme envers les partis, sans autre
passion qu'un ardent amour du peuple, je me crois  mme de promettre
une chose grave et difficile  tenir, la vrit.




CHAPITRE PREMIER

PRLUDES DE LA RVOLUTION FRANAISE




I

Du sentiment religieux.--Principaux vnements de notre
histoire.--Comment les faits s'enchanaient les uns aux autres pour
amener un changement dans l'ordre politique et
social.--Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La
Saint-Barthlmy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV.


L'histoire de la Montagne se lie troitement  l'histoire de la
Rvolution, laquelle se rattache  toute notre histoire de France.

Il nous faut donc renouer le fil des vnements.

Le point de vue religieux, presque absent au XVIIIe sicle des
spculations de l'esprit, a exerc, dans ces derniers temps, une grande
influence sur la direction des tudes historiques et sociales. Doit-on
s'en applaudir? doit-on s'en plaindre? Il faut du moins se tenir sur
ses gardes et se dfendre contre les utopies. De nombreuses erreurs se
sont glisses dans les ouvrages qui ont trait  l'origine de la
dmocratie en France, et comme ces erreurs tendent  obscurcir une des
questions dominantes de la philosophie politique, il est utile de
signaler le mal. Quelques historiens envisagent la dmocratie moderne
comme le dveloppement ncessaire des ides chrtiennes; pour eux, la
Rvolution Franaise est sortie tout arme de l'vangile. [Note: Nous
avions en vue l'cole de Buchez, dont l'importance tait alors
considerable.]

Les socits antiques rapportaient presque toutes leur fondation  un
dieu ou au fils d'un dieu. Peu s'en faut que les thodmocrates
n'arrivent, par un effort d'imagination,  la mme consquence. S'il
faut les en croire, c'est un dogme, une vrit de foi qui a prsid au
berceau des nations modernes. Jsus-Christ a t le premier citoyen
franais, le prcurseur de la _Dclaration des droits_.

D'o vient cette manire de voir? Il existe assurment une certaine
conformit entre les doctrines de l'vangile et celles de la Rvolution
Franaise.

Dix-sept cents ans avant Voltaire, le fils d'un charpentier, dans un
temps o plus de la moiti du genre humain tait esclave, o la socit
s'appuyait sur une hirarchie de naissance, avait prononc ces paroles
mmorables: Vous tes tous frres, et vous n'avez qu'un pre qui est
l-haut. Cette relation entre les principes du christianisme et ceux
de la dmocratie n'avait point chapp aux hommes de 93. L'abb Maury
et l'abb Fouchet en firent le texte de touchantes homlies. On connat
le mot de Camille Desmoulins devant le tribunal rvolutionnaire: J'ai
l'ge du sans-culotte Jsus, trente-deux ans. L'un des hommes qu'on
s'attend le moins  rencontrer sur ce terrain, Marat, qui n'tait point
dvot, rend lui-mme justice sur ce point aux croyances chrtiennes.
Si la religion, dit-il, influait sur le prince comme sur ses sujets,
cet esprit de charit que prche le christianisme adoucirait sans doute
l'exercice de la puissance. Elle embrasse galement tous les hommes
dans l'amour du prochain; elle lve la barrire qui spare les nations
et runit tous les chrtiens en un peuple de frres. Tel est le
vritable esprit de l'vangile. Oui, mais cet esprit a-t-il t
souvent appliqu au gouvernement des affaires humaines?

L'alliance du sentiment religieux et des aspirations rvolutionraires
peut tre sduisante; elle flatte les entranements de l'esprit et du
coeur, elle convient  la jeunesse; mais nous trouvons cette thorie 
la fois excessive et incomplte. Le christianisme a t une grande
chose; la dmocratie en est une autre; gardons-nous bien de mler ces
deux courants, si nous tenons  ne point tomber dans une confusion
d'ides.

Toute la question est de savoir si le christianisme seul, abandonn 
ses propres forces, et pu faire la Rvolution Franaise; nous ne le
croyons pas. Il fallait la protestation de la dignit humaine, viole
depuis des sicles par l'insolente domination des classes privilgies.
Il fallait le travail lent et souterrain de la raison humaine. Il
fallait la libert d'examen. N'ayant  son service que des armes
spirituelles, le christianisme n'aurait jamais pu raliser un mouvement
national qui tenait  l'ordre philosophique par les principes, 
l'ordre moral par le droit et  l'ordre matriel par la force.

C'est donc dans un autre ordre de faits et d'ides qu'il nous faut
chercher les racines de la Rvolution Franaise.

Tout le monde sait que, issu de la conqute, le gouvernement de la
France fut  la fois militaire et thocratique. Le pouvoir tait divis
entre une foule de petits tyrans locaux. C'est ce qu'on appelle la
fodalit. La guerre tait l'occupation des hommes libres: guerre entre
les tats, guerre entre les provinces, guerre de chteau  chteau, de
seigneur  seigneur. Au milieu de ces troubles et de ces chocs
perptuels, que devenait le pauvre vassal? Son champ tait ravag, sa
famille sans cesse sur le qui-vive, le fruit de son dur travail pill
par des bandes armes. Je glisse trs-rapidement sur ces origines bien
connues.

Le grand vnement du moyen ge, c'est l'affranchissement des communes.
A l'ombre des chteaux forts s'taient forms dans les villes et les
bourgs populeux des groupes d'artisans qui avaient besoin d'une
certaine scurit pour exercer leur industrie. Avec le temps, et par
suite du mouvement naturel qui pousse les races asservies vers la
lumire et la libert, ces confdrations rclamrent quelques
garanties. Elles offrirent mme d'acheter leurs franchises, soit du
roi, soit du haut et puissant seigneur dont elles dpendaient. Aimant
mieux se priver d'un morceau de pain que de vivre sans droits, les
ouvriers, les petits dbitants des villes s'imposrent les plus durs
sacrifices, et mme, dans quelques localits, se soulevrent pour
conqurir la dignit d'hommes. D'un autre ct, les nobles tenaient 
remplir leurs coffres-forts, et Louis le Gros avait intrt  favoriser
le dveloppement des communes pour s'en faire un rempart contre les
entreprises de certains seigneurs fodaux. Il importe surtout de
constater que le sentiment religieux fut tout  fait tranger  ces
transactions; la politique seule y joua un rle. A partir de ce jour,
les communes, ces associations libres et rgulires, jouirent d'une
juridiction  elles et tinrent de la sanction royale le droit d'avoir
un chevin, un tribunal, un sceau, un beffroi, une cloche, une garde
mobile. En temps de guerre, elles ne devaient prter qu'au roi de
France leurs soldats, qui, bannire en tte, rejoignaient les corps
d'arme.

Qui ne voit d'ici l'importance de cette rvolution accomplie sans
bruit, sans clat, sans une goutte de sang vers, par une sorte d'lan
spontan, mais dont les consquences devaient s'tendre de sicle en
sicle! Avec le temps, en effet, l'industrie et le commerce, dlivrs
de leurs entraves, purent se redresser; le pauvre s'enrichissait par
son ardeur  l'ouvrage, son adresse, son conomie; les familles que le
hasard de la naissance avait d'abord places au bas de l'chelle
sociale s'levaient peu  peu et contractaient quelquefois des
alliances avantageuses; c'est alors qu'entre la noblesse et la masse
obscure des plbiens se forma une classe intermdiaire qui prit plus
tard le nom de tiers tat ou de bourgeoisie.

L'affranchissement des communes peut se dfinir d'un mot: ce fut la
victoire du travail sur la guerre.

La tradition chrtienne, fort obscurcie au milieu de ces luttes,
s'loignait de plus en plus de la dmocratie vanglique. Il se
rencontra, de sicle en sicle, des hommes qui protestrent contre la
direction du clerg; mais comme ils taient en petit nombre, on les
dclara hrtiques. L'an 1320, dit Belleforest, on a vu des novateurs
qui sous le nom de _Frrots_ estoient venus en telles resveries qu'ils
disoient et prchoient publiquement que les gens d'glise ne devoient
rien tenir qui leur fust propre; que l'glise estoit fonde en pauvret
telle que Jsus-Christ avoit et approuv et institu, veu qu'il n'avoit
jamais possd.... Par l ils infroiont que c'estoit abusivement
procder au pape, cardinaux, vesques et autres preslats, d'tre riches
et puissants. Cette secte avait pour chef Jehan de La Rochetaillade,
lequel, ajoute Froissard, proposoit des choses si profondes ... que
par aventure il oust fait le monde errer.... A tant que moult, souvent
les cardinaux en estoient esbahis et volontiers l'eussent  mort
condamn. A la lumire de cette tradition dmocratique s'alluma le
flambeau de Wiclef, de Jean Huss et de Jrme de Prague, qui voulaient
ramener l'Eglise  sa constitution primitive. La tentative tait
gnreuse, mais elle tait tmraire. L'glise et l'tat avaient
dsormais si bien confondu leurs intrts, qu'il devenait impossible de
toucher  l'une sans branler l'autre; le pape tait roi, le roi de
France tait clerc et homme d'glise. Aussi les nouveaux prdicateurs
furent-ils traits comme sditieux et punis de mort. On les frappa au
nom de l'Eglise avec un glaive aiguis sur l'vangile de celui qui
avait dit: Remettez le glaive dans le fourreau.

L'affranchissement des communes fut suivi plus tard de
l'affranchissement des serfs sur plusieurs points du royaume. Ce qu'il
y a encore de trs-remarquable, c'est que le clerg n'intervint
nullement dans cet acte d'humanit. Les dits mmes d'affranchissement
ne font aucune allusion au sentiment religieux ni  l'esprit chrtien.
Que conclure de leur silence, sinon que le dveloppement du droit
naturel et le respect de la dignit humaine amenrent, en dehors de
toute autre influence, l'abolition de la servitude corporelle? Elle
existait pourtant encore, cette servitude, dans certaines localits,
jusqu' la veille de la Rvolution. Un grand coup port  l'difice des
anciennes croyances religieuses fut le mouvement de la Rformation.
L'esprit de libre examen, foudroy dans la personne de Jean Huss par la
puissance de l'orthodoxie rige en concile, trouva dans Martin Luther
un vigoureux lutteur qui dchira l'unit de l'glise. La libert de
penser avait apparu dans le monde. Quoique Luther eut voulu limiter sa
rvolte  l'ordre de foi, bien autres devaient en tre les
consquences. Tous les esprits srieux savent quelle troite affinit
relie la pense  l'action, l'hrsie  la guerre contre les pouvoirs
absolus. Ces deux courants se ctoyaient l'un l'autre et partaient du
mme principe. L'hrsie en voulait  la tte de l'glise, de mme que
la Rvolution au chef de l'tat. Les peuples qui avaient vu un ancien
moine jeter au feu la bulle du pape ne reculrent plus devant la
majest d'un roi; la lutte contre Lon X amena la rsistance du
Parlement anglais contre Charles 1er. Luther appela Cromwell.

C'est une loi douloureuse, mais qu'y faire? Le progrs s'crit d'un
ct de la page avec la plume et de l'autre avec le glaive.

Le peuple anglais s'tait ralli  la noblesse contre la monarchie pour
conqurir certains droits octroys dans ce qu'on appelle la grande
charte, _magna charta_. Chez nous, au contraire, le populaire se
rattacha fortement  la royaut en haine de l'aristocratie. C'est la
diffrence des deux histoires. La France aspirait  l'imit. C'est 
cet esprit d'unit qu'il faut rapporter l'rection des parlements en
cours permanentes et sdentaires de justice. Cette institution rendit
des services, en nous sauvant, dit Loyscau, d'tre cantonns et
dmembrs comme en Italie et en Allemagne.

Les doctrines de Luther et de Calvin avaient mis le feu aux poudres. La
France n'chappa pointe cet embrasement gnral. La guerre civile tait
imminente. Les Huguenots tenaient dans leurs mains une partie des
services publics. On les trouvait partout, mme  la cour. La noblesse
tait aussi bien atteinte que la classe moyenne par l'esprit de libert
en matire de religion. La France allait-elle devenir protestante? Il
serait oiseux de rechercher quelle influence bonne ou mauvaise ce
changement de croyances aurait pu exercer sur ses destines.

Une femme, Catherine de Mdicis, superstitieuse faute de religion,
hautaine, vindicative, se chargea d'abattre l'hydre de l'hrsie. Ce
fut une oeuvre de tnbres. La nuit de la Saint-Barthlmy ne saurait
tre trop svrement reproche  cette reine et  son fils Charles IX.
Les entrailles frmissent d'horreur quand on songe  cet infme
massacre qui fut pourtant approuv par la cour de Rome. Quelques
historiens nocatholiques ont cherch  justifier cette oeuvre de sang
par les avantages qu'en aurait retirs le pays. Ne jouons pas avec la
conscience et n'admettons jamais de pareilles excuses! Que me
parlez-vous de la raison d'tat, du droit de lgitime dfense, de
certains progrs couvs dans la boue du crime? L'historien juge les
faits et ne saurait absoudre que ce qui est juste.

Cependant la royaut gagnait chaque jour du terrain. Richelieu reprit
l'oeuvre et la politique de Louis XI, qui consistait  se dbarrasser
des grands seigneurs pour ramener toute l'autorit  la couronne. La
fodalit s'tait implante sur le sol avec l'pe, le cardinal-duc la
dtruisit par la hache. Non content de supprimer les grands vassaux,
les principaux de la noblesse de France, il effaa en quelque sorte le
souverain lui-mme. L'homme rouge se posa comme une goutte de sang sur
la ligne bleue des rois de France. De Henri IV  Louis XIV, il y eut
une sorte d'interrgne. Louis XIII avait disparu derrire son ministre.
C'tait l'ombre d'un roi; il ne mourut point, il s'vanouit.

La concentration de tous les pouvoirs entre les mains de la royaut
tait d'ailleurs une oeuvre ncessaire. Dcomposant  l'infini
l'autorit, l'miettant, si l'on ose ainsi dire, le rgime fodal
aurait invitablement conduit la France soit  l'anarchie, soit  la
domination d'une foule de matres avides et d'autant plus ombrageux
qu'ils taient plus faibles. Comment et-on pu extirper ces tyrannies
locales? Or voil que la royaut vint en aide au peuple; elle mit
environ quatre sicles  fonder l'unit,  rprimer toutes les
rvoltes,  briser toutes les rsistances, et au moment o elle croyait
avoir atteint son but clatrent les troubles de la Fronde.

Louis XIV sortit victorieux de la Journe des Barricades. La fraction
de l'aristocratie qui lui disputait les rnes du gouvernement tait
crase. Ceci fait, il profita de l'humiliation de la noblesse pour la
fixer  la cour et lui enlever ainsi les moyens de nuire. Que pouvaient
contre le roi les grands seigneurs loigns de leur province? Il les
chargea de rubans et de chanes d'or, les fit asseoir autour de lui sur
des fauteuils ou des banquettes de velours, en un mot les enguirlanda
de servitude. Versailles devint un foyer de grandeur et de
magnificence. Ce n'taient que ftes, carrousels, spectacles, chasses,
galas.

Le roi-soleil attirait  lui tous les jeunes moucherons de
l'aristocratie, trop heureux de venir se brler les ailes  sa lumire.
Le pouvoir absolu tant remont tout entier  la couronne, on entoura
le chef de l'Etat d'une sorte de culte bien fait pour dgrader les
caractres. Louis XIV assista vivant  son apothose: il avait ainsi
trouv un moyen qui valait mieux que d'exterminer les grands, c'tait
de les avilir. Autour de cette idole s'organisa tout un systme de
ftichisme, ayant le palais de Versailles pour temple, les courtisans
pour sacrificateurs et le peuple pour victime.

S'aperut-on alors du gouffre qui se creusait autour du trne? En tout
cas, il tait trop tard. La royaut avait abaiss toutes les barrires
qui gnaient l'exercice du pouvoir arbitraire; elle avait domestiqu
ces farouches barons qui taient quelquefois les rivaux, mais le plus
souvent les soutiens de l'difice monarchique; elle s'isolait ainsi
dans des hauteurs o la foudre devait tt ou tard l'atteindre.

Louis XIV mort, la France, un instant courbe sous son fouet et ses
bottes  perons, redressa superbement la tte. Les parlements moins
soumis, et fortifis des armes de l'opinion, essayrent  et l
quelque rsistance. Vint la Rgence, qui engourdit dans la dbauche ce
qui restait de vigueur  l'aristocratie. Sous Louis XV, le pays
s'accoutuma  ne plus avoir de matres; il tait gouvern par des
matresses qu'il mprisait. Quand Louis XVI monta sur le trne, les
esprits, clairs dsormais sur les abus, taient dans une horrible
agitation, et il ne fit rien pour les calmer. Alors le peuple vint se
prsenter, la pique d'une main et la constitution de l'autre, sur les
marches du Louvre.--Ce visiteur-l n'attend pas longtemps  la porte
des rois.

Telle est la srie des faits qui ont amen la Rvolution Franaise. Un
mot maintenant sur les doctrines.

Quoique le vritable esprit chrtien ne fut nullement en contradiction
avec les principes de 89, il est trs-difficile de lui attribuer une
influence dans la Dclaration des droits de l'homme et du citoyen. La
libert dont on retrouve tnbreusement les traces dans les crits des
Pres de l'glise n'avait rien de commun avec la libert civile et
politique fonde par la Rvolution Franaise. Nous voyons au contraire
les doctrines de l'glise aboutir partout  l'obissance passive. Lisez
dans Bossuet le chapitre intitul: _Les sujets n'ont  opposer  la
violence des princes que des remontrances, sans mutinerie et sans
murmure, et des prires pour leur conversion._ Voila quoi tait en
politique le sentiment du clerg orthodoxe; les armes de la prire
taient les seules que la libert chrtienne put forger dans son
arsenal. Nous doutons qu'avec ces armes-l on et jamais pris la
Bastille, et nous trouvons que le peuple de 89 fit sagement d'y ajouter
un fer de lance.

Parmi les lments qui prparrent la Rvolution Franaise, on n'a pas
assez tenu compte du vieil esprit gaulois dont on retrouve la trace
dans les fabliaux et dans quelques romans du moyen ge, esprit
frondeur, satirique, riant sous cape de la noblesse et du clerg. A
ct des crivains orthodoxes se forma d'ailleurs, du XVe au XVIe
sicle, une cole de philosophes calmes, stoques, dgags des luttes
religieuses, relevant plutt de la tradition paenne que de l'vangile,
dnonant avec une rare hardiesse tous les abus de leur temps: ce
furent Michel Montaigne, tienne de La Botie, Charron, Rabelais. Dans
leurs ouvrages, si diffrents de verve et de style, s'panouit la
vritable libert d'examen. Aprs eux vint Descartes, qui commena par
faire table rase de toutes les connaissances acquises, et dplaant ds
le premier coup la base de la certitude, mit dans le _moi_ le critrium
de l'erreur ou de la vrit. Pascal dmasqua les jsuites dans ses
_Lettres provinciales_. Les voies taient ouvertes: le XVIIIe sicle
s'y prcipita. Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Buffon,
Condorcet, d'Alembert, quelle pliade de gnies! La thologie
chrtienne s'tait place elle-mme en dehors du monde et de la nature,
la philosophie intervient et fournit  l'humanit ce qui lui manquait,
la notion de ses droits. Est-ce  dire que la Rvolution Franaise soit
l'oeuvre d'une cole de philosophes? Non. Les grands esprits du XVIIIe
sicle exercrent sans doute une vaste influence sur le mouvement des
ides; sans eux, le triomphe des liberts publiques et t ajourn
indfiniment. Mais les penseurs excitent et dirigent les forces vives
de leur poque, ils ne les crent jamais. La source de toutes les
forces et de toutes les initiatives tait dans le peuple.

[Illustration: Louis XVI.]

Rsumons-nous: La Rvolution Franaise n'mane point du sentiment
religieux; elle est fille du droit et de la justice.

Que rpondre d'un autre ct  ceux qui lui reprochent de n'avoir point
fait surgir de l'autel de la patrie un Dieu nouveau? Elle n'tait point
faite pour cela: essentiellement pratique et raliste, elle s'est
attache aux faits,  la loi,  la rforme des institutions. Son oeuvre
fut de dplacer l'axe des socits modernes en substituant au rgne de
la foi l'autorit de la raison.




II

La Rvolution en germe dans la cabale.--La franc-maonnerie.--Les
mystiques.--Les inventeurs.


On n'a pas assez tenu compte d'une autre source d'opposition  l'ancien
rgime thocratique et monarchique: cette source, c'est la science.

Il est bien vrai que la science n'existait gure au moyen ge et mme 
l'poque de la renaissance des lettres et des arts. On ne dcouvre, 
cette poque, que des systmes incohrents, vagues, entachs de
merveilleux. N'oublions pas toutefois que de l'alchimie s'est dgage
la chimie et que l'astrologie a t l'embryon de l'astronomie.

L'glise n'avait point en elle-mme le principe de la science. L'homme,
d'aprs elle, a t dchu pour avoir voulu savoir; il ne se relve que
par l'ignorance volontaire, c'est--dire par la soumission de l'esprit
 des dogmes rvls et  l'autorit visible des conciles. Une telle
doctrine devait logiquement proscrire la libre pense et frapper d'une
rprobation terrible la recherche des lois de la nature. Les oeuvres
d'Aristote furent brles par la main du bourreau. Condamne,
poursuivie par la justice ecclsiastique et sculire, la science se
cacha, rentra sous terre. Enveloppe de formes obscures, bizarres,
impntrables, elle eut ses initiations, ses mystres. Elle se fit
socit secrte et prit le nom de _cabale_.

La cabale tait une contre-glise.

Pour peu qu'on fouille dans les ouvrages des cabalistes (astrologues,
alchimistes, magiciens), on dcouvre les opinions les plus tranges sur
l'ternit de la matire, la transmutation des minraux,
l'engendrement des plantes et des animaux par une srie de
transformations naturelles, la chane magntique des tres, le tout
brouill dans des rveries et des mythes dont le secret n'tait
accessible qu'aux initis. Pourquoi ces voiles? C'est qu'alors la libre
pense ne se sentait point en sret sous les formes vulgaires du
langage. Le livre crit  style dcouvert courait grand risque d'tre
condamn aux flammes s'il contenait des opinions quivoques [Note:
Tmoin celui de Jean Scott qu'Honorius fit brler]. C'est pour viter
cette menace perptuelle de destruction que les cabalistes couvrirent
opinitrement leurs ides d'une obscurit prudente. Ces prcautions ne
dsarmrent pas la surveillance de l'glise. Elle ne tarda point 
dcouvrir la retraite dans laquelle l'esprit humain s'tait rfugi.
L'antagonisme de la science et de la foi clata. Les cabalistes, sans
fronder ouvertement l'autorit du dogme ni du mystre, ouvraient aux
esprits curieux une voie d'investigations hasardeuses. De l conflit.
Et pourtant beaucoup d'ecclsiastiques mordirent, durant le moyen ge,
 la pomme des sciences occultes, comme quelques-uns d'entre eux
gotrent plus tard aux doctrines philosophiques du XVIIIe sicle.

Entendons-nous bien: je ne veux pas dire que ces savants livrs,
d'aprs un auteur du temps,  la pratique des arts sditieux, _artibus
quibusdam seditiosis_, eussent sur la rforme religieuse et politique
les mmes ides que nos pres de 89. Non; mais ces hommes taient des
dissidents. Leur opposition, relative au temps o ils vivaient,
inquita les matres de la socit. L'glise et l'tat condamnrent la
cabale comme la racine amre de toutes les hrsies et de toutes les
nouveauts. La vrit est que l'orthodoxie sentait par cette voie
tnbreuse les meilleures intelligences du temps lui chapper. Quoique
l'esprit des sciences occultes ft trs-indtermin, le clerg jugea
nettement que cet esprit n'tait pas le sien. Qu'tait-il donc? une
tendance  se rapprocher de la nature, cette grande excommunie que les
docteurs dclaraient tre la fille de Satan.

Moins la science est avance, plus elle se nourrit de chimres et de
folles illusions, plus elle croit dj tenir sous sa main tous les
secrets de la nature. L'ambition des alchimistes et des astrologues
n'avait d'gale que leur inexprience. Ils affichaient la prtention de
faire de l'or, de prolonger indfiniment la vie au moyen d'un lixir
dont ils disaient avoir la formule, de crer un homme en dehors et
sans le secours du moule naturel, de drober aux astres qui roulent
au-dessus de nos ttes les arcanes de la destine et de prdire ainsi 
chacun les vnements futurs, la grandeur ou la dcadence des royaumes.
Que ne promettaient-ils point  leurs adeptes? En agissant ainsi,
taient-ils de bonne foi? Il faut croire qu'ils se trompaient
eux-mmes. La base de la mthode exprimentale leur manquant, ils
n'chappaient au mysticisme chrtien que pour se jeter dans les
rveries. Toujours est-il que l'attrait de ces sciences occultes devait
sduire les imaginations et que le nombre des affilis tait
considrable. Or la plupart d'entre eux (nous le savons par leurs
ouvrages) se montraient trs-proccups de palingnsie sociale. Ils
s'attendaient  de grands vnements,  des guerres durant lesquelles
le sang coulerait  flot,  des mutations de royaume et  des
rvolutions, aprs lesquelles la paix et le repos retourneraient sur
la terre. Songes creux, dira-t-on; soit, mais songes d'esprits
inquiets, aspirant  un ordre de choses meilleur que celui sous lequel
ils vivaient.

Non contents de voiler leurs ides sous les pages symboliques du
grimoire, les alchimistes les avaient fixes dans la pierre. Il y avait
 Paris un monument qui passait surtout pour contenir les secrets de la
science hermtique; mais il fallait tre initi pour dchiffrer le sens
des figures. C'tait le cimetire des Innocents. Sur l'un des murs on
voyait un lion accroupi et enroul d'une banderole avec ces mots:
_Requiescens accubuit ut leo; quis suscitabit cum?_ Mon fils est
couch comme un lion; qui le fera lever?

Le lion s'est lev le 14 juillet 1789; il a aiguis ses ongles sur les
pierres de la Bastille, et ses rugissements ont fait trembler toute la
terre.

Mal vus, mais redouts  cause de la puissance infernale dont le
vulgaire les croyait investis, les initis aux sciences occultes
exercrent une assez grande influence sur l'opinion publique. La foule
ignorante crut s'galer  eux en se donnant au diable. Il y eut des
confrries de sorciers. Dans ces ges d'ignorance et de superstition,
une ide tourne tout de suite en pidmie morale. Le nombre de tels
insenss devint considrable; Henri Boguet, grand juge en la terre de
Saint-Claude, propose qu'on coupe la tte  trois cent mille, et
demande que chacun prte la main  un si bon office. Les moins
coupables taient conduits  la fosse pour y faire pnitence au pain
et  l'eau. [Note: J'ai trouv une ancienne gravure sur bois qui
reprsente bien les ides du temps sur la Justice: une femme assise sur
un sige de fer, la tte couverte d'un voile noir, les pieds envelopps
d'un suaire, la place du coeur vide et une balance  la main. C'est
cette Justice qui expdiait les sorciers et les hrtiques.] La socit
d'alors, pour exercer ses violences contre les sorciers, s'autorisa du
pacte qu'ils avaient, disait-on, jur entre eux de dtruire les chefs
de l'glise et de la monarchie.

S'il advient, dit Juvnal des Ursins, que... icieux _innovateurs_ de
diables idoltres soient mis en prison, ils doivent tre punys comme
_trahistes_ du roy et crimineux de _lze-majest_. Les magistrats, aux
XVe et XVIe sicle, firent arrter un si grand nombre de ces
malheureux, qu'on ne pouvait plus, dit un auteur du temps, les juger ni
les excuter, quoiqu'on y allt trs-vite. De la mauvaise physionomie
d'un homme on pouvait tirer contre lui un indice suffisant pour
l'appliquer  la question. Le fils tait appel  porter tmoignage de
ce crime contre le pre, le pre contre le fils. Le chtiment des
sorciers tait la peine du feu. Le seul doute qui tourmentait, en
France, plus d'un lgiste, tait de savoir s'ils devaient tre brls
tout vifs ou s'il convenait premirement de les trangler. Ces deux
opinions runissaient des partisans.--Je recommande de tels faits aux
historiens sensibles qui versent tant de larmes sur les victimes du
tribunal rvolutionnaire; les excs provoquent toujours, dans l'avenir,
d'autres excs; l'abme appelle l'abme; le bcher appelle l'chafaud.

Les aveugles taient, jusqu'en 1450, protgs par la loi: la peine de
mort passait muette et dsarme devant cette grande infortune. Le
bourreau n'avait rien  faire l o la justice divine s'tait arrte
si rigoureuse et si implacable. Le parlement de Paris n'en condamna pas
moins au feu, pour crime de magie, un aveugle des Quinze-Vingts. Ce
parlement clbre fit excuter en moins de trois mois (c'est lui qui
s'en vante) un nombre presque innombrable, _numerum pene innumerum_, de
sorciers. Celui de Toulouse, voulant prouver son orthodoxie et son
attachement au roi, en jeta d'un seul coup plus de quatre cents dans
les flammes du bcher. Ces faits ne sont pas seulement atroces, ils
sont fconds en enseignements.

Si la magie n'et pas t, dans la pense des juges, une insurrection
contre l'ordre religieux et politique, elle n'et pas t soumise  de
semblables atrocits. Les dlits relatifs aux institutions tablies
taient en effet les seuls que l'tat, menac dans sa forme, dans sa
dure, dans son repos, frappait  coups redoubls et  travers toutes
les lois humaines, _per fas et nefas_.

Les anciens cabalistes rvaient l'excution du _grand oeuvre_; ils
demandaient pour cela du feu, du mtal et du sang. Prcurseurs de la
science, vous serez satisfaits! Le grand oeuvre s'accomplira;
j'aperois un inconnu qui, le visage masqu, les bras nus, la poitrine
haletante et penche sur la fournaise, remue les lments d'une
transmutation future: cet alchimiste, c'est le Progrs.

L'astrologie tait une chimre; mais elle n'en servit pas moins 
largir pour l'homme la notion de l'univers. Mlange de fatalisme et de
chaldisme, elle reliait du moins notre globe  l'ensemble de la
mcanique cleste: son erreur tait d'y attacher aussi nos destines.
Les rois et les reines s'taient fait longtemps tirer leur horoscope;
en 92, ce fut le tour de la Rpublique Franaise.

Heureuse France! s'criait l'enthousiaste Loustalot, le soleil au
signe de la Balance entrait dans le point quinoxial d'automne, quand
tu jurais l'galit et fondais la Rpublique; une concordance parfaite
rgnait, en ce moment, entre le ciel et la terre; c'est sous ces beaux
auspices que tu disais anathme  la royaut et donnais  la libert
cette galit sainte, que le soleil,  pareille poque, tablit entre
les jours et les nuits. Rpublique des Francs, tes hautes destines
sont crites sur le livre mme de la nature. Nation puissante et
fortune par-dessus toutes les autres, tous les ans  pareil jour tu
trouveras le soleil au signe de la Balance, symbole de l'galit.

Hlas! cet oracle ne fut gure plus vrai que ceux de Nostradamus; mais
si la Rpublique meurt quelquefois touffe dans le sang de ses hros,
elle renat toujours.

Aux sciences occultes,  la socit secrte des cabalistes succda plus
tard la franc-maonnerie, poursuivant  peu prs le mme but, mais par
des moyens beaucoup plus pratiques. Rduite durant des sicles 
dissimuler sa marche, la libre pense prit successivement diffrents
masques. Elle se cacha sous le boisseau, sachant bien que le moment
viendrait o elle pourrait poser dessus la lumire. Un des chefs de la
franc-maonnerie, Thomas Crammer, se faisait appeler lui-mme le fouet
des princes, _flagellum principum_. Les deux colonnes de cette grande
institution taient l'galit et la fraternit. Les signes, les
symboles, les initiations taient autant de formes protectrices sous
lesquelles s'exeraient sa propagande et son action bienfaisante. Dans
le temple s'effaaient toutes les distinctions de naissance, de
couleur, de rang, de patrie. La maonnerie encourut  plusieurs
reprises les disgrces de l'glise et de plusieurs gouvernements.
Laissons parler un inquisiteur romain: Parmi ces assembles, formes
sous l'apparence de s'occuper des devoirs de la socit ou d'tudes
sublimes, les unes professent une irrligion effronte ou une licence
abominable, les autres cherchent  secouer le joug de la subordination
et  dtruire les monarchies. Peut-tre, en dernire analyse, est-ce l
l'objet de toutes: mais ce secret ne se communique pas en mme temps ni
 toutes les loges. [Note: Extrait de la procdure instruite  Rome en
1790 contre Cagliostro. Les noms de Mesnier et de Cagliostro se
trouvent mls, sur la fin du dix-huitime sicle, aux prludes de la
Rvolution franaise. Ce n'est pas que ces deux hommes aient jamais
exerc sur ce grand vnement une influence directe; mais la tournure
cabalistique de leurs ides les fit ranger  tort ou  raison du ct
des novateurs.] Cette accusation ne manque pas d'un fond de vrit; la
Rvolution serpenta durant des sicles par des chemins obscurs,
jusqu'au jour o, transmise de la cabale aux loges maonniques et des
loges maonniques aux clubs, elle apparut enfin la face dcouverte.

Tous les historiens royalistes qui ont crit vers la fin du dernier
sicle signalent d'ailleurs le rle important que joua la maonnerie
dans le mouvement de 89. Presque tous les chefs rvolutionnaires
appartenaient  diffrentes loges. De mme que les francs-maons, les
_illumins_, les _martinistes_, prparaient le monde aux ftes de
l'galit,  cette clbre confdration du Champ-de-Mars o tous les
Franais se runirent sous le soleil en un peuple de frres. Quels
transports de joie! Une mme nation, un mme coeur. L'lment mystique
est insparable du travail de l'esprit humain et, cette fois du moins,
malgr quelques carts, il seconda l'lan gnral vers la vrit.

D'un autre ct, ne perdons point de vue qu'avec le temps la science
relle, positive, exacte, avait fait son chemin dans le monde. Elle
s'tait dlivre des langes du merveilleux et de l'utopie. Aprs bien
des ttonnements et des essais malheureux, elle s'tait enfin trouve
sur son terrain: la mthode exprimentale. A chaque dcouverte qu'elle
faisait se dissipait une erreur, s'vanouissait une superstition.

Galile, Kpler, Newton avaient trouv la loi qui prside au mouvement
des corps clestes. Ce n'est point le soleil qui tourne, c'est la
terre. Que devenait alors la lgende de Josu? Harvey avait pntr
dans le mystre de la circulation du sang. Descartes, Pascal, Leibniz
avaient de beaucoup recul les bornes des connaissances humaines.
Chaque conqute sur la matire est une victoire pour l'esprit.
L'industrie, le commerce, la navigation avaient largement profit des
progrs de la chimie et de l'astronomie. Grce aux recherches d'un
protestant franais, Denis Papin, et d'un Anglais, Watt, la puissance
de la vapeur tait presque conquise.

L'associ de Watt assistait un jour au lever du roi d'Angleterre;
Georges III le reconnut.

--Ah! Boulton, s'cria-t-il, voici longtemps qu'on ne vous a vu  la
cour; que faites-vous donc?--Sire, je m'occupe de produire une chose
qui est le grand dsir des rois.--Et laquelle?--La force.

Les peuples en ont autant besoin que les souverains.

Il existe d'ailleurs un lien troit entre la science et
l'affranchissement de l'esprit humain. Quand les intelligences
s'accoutument  chercher des lois dans la nature, elles en demandent
bientt  la socit. L'arbitraire ne peut se soutenir qu'en face de
l'ignorance. Aussi la Rvolution fut-elle gnralement salue avec
enthousiasme par les savants. Tous ceux qui avaient cherch dans
l'univers un ordre appuy sur les rapports naturels des choses ne
pouvaient logiquement souffrir, dans les institutions civiles et
politiques, un ordre impos par la volont d'un seul.




III

Les prisons d'tat.--Le Prvt de Beaumont.--Dcadence de l'ancien
rgime.


On peut caractriser l'tat des institutions monarchiques ds le milieu
du XVIIIe sicle: une grande impuissance d'tre.

Tous les rouages du gouvernement personnel s'usent; la royaut est
salie; le peuple se dsaffectionne; la noblesse elle-mme tourne aux
philosophes; le numraire manque. Il n'y a que les prisons qui tiennent
encore; mais leur secret est dcouvert. Le voile s'est dchir sur
l'abme des iniquits de la justice humaine. Les geliers ont beau
faire, leurs victimes sont connues et pleures. La bouche comprime se
tait, les pierres crient.

Chaque rgne a son prisonnier clbre:--sous Louis XIV, le masque de
fer;--sous Louis XV ou plutt sous madame de Pompadour, Latude;--sous
Louis XVI, Le Prvt de Beaumont.

Le crime de ce dernier tait d'avoir dcouvert par hasard l'existence
du pacte en vertu duquel on affamait la France. M. de Sartines le fit
incarcrer. Transport de la Bastille au donjon de Vincennes, de
Vincennes  Charenton, de Charenton  Bictre, il dfia successivement,
dans une captivit de vingt-deux ans et deux mois, l'horreur de quatre
prisons d'tat. Couch nu, les chanes aux pieds et aux mains, sur un
grabat en forme d'chafaud, couvert d'un peu de paille rduite en
fumier puant, la barbe longue de plus d'un demi-pied, condamn  la
faim pour avoir dnonc les auteurs de la famine qui ravageait la
France, ne recevant que trois onces de pain par jour et un verre d'eau
pour tout aliment, il vcut. La Providence, comme on dit, veillait sur
cet homme, car il devait un jour rvler au monde un mystre
d'iniquit.

Vainement de Sartines, son successeur Lenoir, le directeur du donjon de
Vincennes, Rouge-Montagne,--quel nom de gelier!--s'puisent  touffer
cette bouche incorruptible. Possesseur d'un secret qui opprime sa
conscience, Le Prvt de Beaumont crit dans la nuit du cachot, crit
toujours. On saisit les papiers; on les dtruit; il recommence. Les
perscutions des geliers redoublent; cet homme est une tte de fer
incorrigible, on n'aura _plus de bonts_ pour lui. On le change de
cachot; plus d'air, plus de jour. De Sartines, raconte-t-il lui-mme,
avait essay de me faire prir, en ne me dlivrant tous les huit jours
que trois demi-livres de pain et un petit pot d'eau pour ce temps. Je
ne savais o placer cette petite provision. Les rats la sentaient, et
je ne voulais point m'en plaindre, parce que d'ailleurs, plus officieux
que mon gelier, ils m'avaient, par leur travail, dessous les portes de
mon cachot, procur un filon d'air qui m'empchait d'touffer dans un
lieu hermtiquement ferm; car le dfaut d'air fait aussi promptement
prir que la faim. Dieu et les rats aidant, ce prisonnier russit
encore  vivre. Louis XV, sous le rgne duquel il avait t arrt,
meurt; Louis XVI monte sur le trne; les ministres se succdent. De
temps en temps l'un d'eux venait faire, par manire de crmonial, une
visite au donjon de Vincennes. Malesherbes y vint. Le prisonnier fit
retentir la prison de ses cris et de ses rvlations foudroyantes.

--Ce pacte existe, criait-il, je l'ai vu!

Malesherbes jugea un tel homme dangereux et s'loigna. Sa famille
rclamait au dehors, on lui rpondait avec la brutalit du laconisme
administratif:

--Rien  faire.

Il esprait, il attendait, il crivait toujours du fond de sa fosse; il
accusait sans relche les affameurs de la France et les siens. Une
toile d'araigne en fer obscurcissait la fentre de son cachot; l'encre
lui manquait; n'importe, il trouvait encore le moyen de tracer des
caractres sur du linge avec du jus de rglisse ou du sang. La soif ni
la faim n'ayant pu amortir cet indiscret tmoin des horreurs d'un tel
rgne, on compta sur le scorbut: le voil transport  Bictre. Cet
homme tait indomptable et immortel comme la conscience; rien n'y fit:
il avait vu, il devait rvler. La vrit, celle surtout qui est
destine  faire rvolution dans le monde, a besoin de s'purer au
creuset d'une adversit persvrante. Cependant les ides marchaient;
un souffle de libert avait pntr jusqu'aux pierres de la Bastille et
du donjon de Vincennes. Les geliers, Lenoir en tte, sentaient le sol
chanceler sous eux. Comme les mauvais traitements n'puisaient ni la
vie ni le courage de Le Prvt, on capitula. Le nouveau lieutenant de
police, de Crosne, adoucit le sort du prisonnier et le fit transfrer 
Bercy, dans une maison de force. Il esprait que le prisonnier, dont le
sort allait tre amlior, finirait par s'oublier lui-mme dans cette
nouvelle dtention. C'tait le moyen de drober son secret  la
connaissance du monde. Heureusement les prvisions et les intrigues des
hommes de police furent djoues. Il comptait les jours aprs les jours
dans une fivreuse angoisse, trompant les heures de sa longue captivit
(vingt-deux ans!) par le travail et par la foi inbranlable en la
justice de sa cause. N'tait-il point appel  rendre un grand service
aux malheureux qui mouraient de faim? Enfin il respire.--Le 11 juillet
1789, Le Prvt aperut de Bercy,  l'aide d'une lunette, une fume
noire sur le faubourg Saint-Antoine; il vit le peuple foudroyer une
masse hideuse et sombre: c'tait la Bastille qu'on prenait.

Pendant trois jours, il regarda tomber cette forteresse o il avait
pass treize sans air et presque sans nourriture. Quelle joie! La
Bastille tait une ennemie personnelle dont on le dlivrait; chaque
pierre qui tombait, c'tait un douloureux souvenir dont sa mmoire
tait allge.

[Illustration: Necker.]

La libert de cet homme suivit de prs la ruine de son ennemie; les
verrous ne tenaient plus. Le Prvt tait un revenant qui accusait
l'ancien rgime en face de la Rvolution. Le terrible secret qu'on
avait voulu engloutir avec lui dans les cachots remontait  la lumire.
Qu'tait donc ce secret qui, dcouvert par mgarde, avait cot  un
malheureux vingt-deux ans de martyre? Le voici: il existait un projet
arrt, sign entre quelques hommes, ministres et directeurs gnraux,
1re de vendre Louis XV dans le temps prsent, avec son autorit, et
Louis XVI pour l'avenir; 2e de donner la France,  bail de douze
annes,  quatre millionnaires dsigns par noms, qualits et
domiciles, lesquels masquaient toute la ligne; 3e d'tablir
mthodiquement les disettes, la chert en tout temps, et, dans les
annes de mdiocre rcolte, les famines gnrales dans toutes les
provinces du royaume, par l'exercice des accaparements et du plus grand
monopole des bls et des farines. Ce pacte avait t conclu; les
auteurs en avaient reu le prix,--le prix du sang.

Ide infernale! organiser la disette, faire la faim! La terre, de son
ct, semble puise comme la monarchie; elle ne donne qu' regret. Une
mauvaise anne succde  une anne mauvaise; il parat qu'on touche 
la fin du monde; l'abomination de la dsolation est dans les affaires
de l'tat. Les abus dbordent; l'argent passe aux lieutenants de
police, aux favorites et aux geliers. Un Lenoir se fait, par ses
machinations, 900,000 livres de revenu. A Vincennes, comme  la
Bastille, une compagnie de cent quatre hommes cote, depuis
soixante-dix ans, trois millions et demi chaque anne, pour ne garder
dans ces deux prisons que les murailles et les fosss.

Le commerce des lettres de cachet produit des bnfices normes; les
arrestations, les translations d'une prison dans une autre, les
espionnages, les dlations mangent la fortune publique et le bien des
familles; d'incroyables attentats se commettent chaque jour contre la
libert des individus. On assure que Lenoir a vendu plusieurs fois des
Franais, arrts par lettres de cachet,  des marchands hollandais,
qui les emmenaient pour tre revendus comme esclaves  Batavia. Ces
hommes de police se livraient  des monstruosits sous le voile de la
sret de l'tat; et quand plus tard le peuple indign voulut mettre la
main sur ces accapareurs et ces tratres,--rien: ils s'taient enfuis 
l'tranger avec le fruit de leurs rapines.

Cependant les signes du temps et les prsages annonaient une
catastrophe. Une maladie hideuse avait frapp Louis XV, et ce galant
monarque n'tait plus que la figure de la lpre avec l'odeur du
spulcre. Les premiers-ns des maisons royales mouraient. La moisson
tait dvore en herbe par la scheresse du sol et les grains par les
accapareurs qui se jetaient sur cette proie comme une nue de
sautereiles. Une main invisible renouvelait sur la France les plaies
d'Egypte, mais le coeur des grands tait endurci. Il ne restait plus
qu' changer en sang l'eau des puits. La catastrophe tait invitable.
Les prophtes ne manquaient pas: la Rvolution tait prdite, annonce
dans les termes les plus clairs. Rousseau crivait en 1770: [Note:
_mile_, livre III.] Nous approchons de l'tat de crise et du sicle
de rvolution. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de
l'Europe aient encore longtemps  durer; toutes ont brill, et tout
tat qui brille est sur son dclin. J'ai de mon opinion des raisons
plus particulires que cette maxime; mais il n'est pas  propos de les
dire, et chacun ne les voit que trop.. Voltaire crivait en 1762:
Tout ce que je vois jette les semences d'une rvolution qui arrivera
immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'tre tmoin. La
lumire s'est tellement rpandue de proche en proche qu'on clatera 
la premire occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens
sont bien heureux, ils verront bien des choses. [Note: Lettre  M. de
Chauvelin.] Ainsi le voile qui couvrait l'avenir tait transparent;
seuls les privilgis s'obstinaient  ne pas voir.

La cogne tait  la racine de la monarchie, que les classes nobles
s'enivraient encore follement,  l'ombre de cet arbre rong par mille
abus. Les gentilshommes de la cour plaisantaient des cerveaux alarms.
Les oisifs reprochaient gaiement aux penseurs et aux crivains de
dtourner le peuple de son travail et de ses devoirs.

Cependant tout dclinait. La beaut elle-mme tait vieillotte: du fard
et de la poudre. L'tat des moeurs rappelait la corruption des Romains
sous les Empereurs. On s'amusait aux petits vers et aux petits soupers.
La coquetterie remplaait la pudeur, le libertinage tuait l'amour. Les
abbs effeuillaient des roses aux divinits de l'Opra: le brviaire
tait devenu dans leurs mains l'almanach des Grces. Voil de quelle
manire passait son temps cette socit frivole,  la veille du jour o
le chtiment allait clater, o la Justice allait revendiquer ses
droits.

Ce ne fut pourtant pas sur les plus coupables que tomba la foudre de
l'irritation populaire. Cette parole de Mose fut une fois de plus
vrifie: Les pres seront punis dans leurs enfants. La noblesse
transmit  ses descendants la responsabilit de ses actes, et Louis XV
fut guillotin dans Louis XVI qui valait beaucoup mieux que l'amant de
la Pompadour, le digne lve de l'infme Dubois.

La foi n'existait plus que dans le clerg infrieur, et a et l dans
quelques campagnes. Sorti d'une table, le christianisme tait retourn
aux toits recouverts de chaume. Dans les villes, l'esprit philosophique
remettait en question tous les dogmes religieux. A ct des orgies
d'une socit mourante, une pre cole de libres penseurs, avocats,
crivains, rhteurs, mdecins, tabellions, travaillaient dans le
silence  reconstituer les titres perdus de l'humanit. La conscience
trouble rvlait ses inquitudes par des tressaillements infinis. On
sentait vaguement que quelque chose d'inconnu allait venir.




IV

La Rvolution pouvait-elle tre vite?--Louis XVI et
Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que
dans la convocation des tats gnraux.


Il y en a qui se demandent encore si la Rvolution de 89 pouvait tre
lude par des rformes. Turgot et Malesherbes l'ont essay; l'un et
l'autre ont chou devant les obstacles. Le bras d'un homme n'tait pas
assez fort pour s'opposer aux excs d'une caste puissante et nombreuse;
il fallait le rempart vivant de toute une nation. Peut-tre mme
tait-il invitable que cette rformation du vieux monde ft produite
par des moyens extraordinaires et violents. Les crimes contre la
socit entranent des chtiments exemplaires qui pouvantent la
Justice elle-mme. On ne dracine pas les chnes sans remuer le sol
autour d'eux.

Au moment o s'ouvre l'histoire de la Rvolution, les deux derniers
rgnes ont dtromp la France royaliste. Les prisons d'tat, les
lettres de cachet, la censure, les impts, livrs au caprice d'une
courtisane ou d'un favori, ont cr dans les populations des villes
l'esprit de rsistance. Les iniquits des droits fodaux et des
justices fodales, la corve, les aides, la dme, la milice, avaient
soulev les classes agricoles. Sans doute les abus taient grands;
mais, il faut en convenir, la Rvolution Franaise fut surtout
provoque par les nouveaux instincts du peuple.

La premire moiti de la vie des nations appartient au pouvoir et la
seconde moiti  la libert. A ct du sommeil de la cour et de la
molle ignorance des grands seigneurs, les sciences et les lettres, ces
filles du peuple, avaient march: la parole mise au bout des doigts du
sourd-muet; la foudre drobe aux nuages; l'arostat, ce vaisseau qui
semble fait pour dompter un jour l'ocan de l'air; tout cela avait
donn aux hommes, jusque-l timides et soumis, une grande opinion de
leurs forces. La nation touffait de penses; le moment de les crire
tait venu, et quand les ides sont semes il faut qu'elles lvent. Les
philosophes sortaient en gnral de la classe infrieure ou moyenne. De
toutes parts les larges ttes du peuple et de la bourgeoisie chassaient
devant elles les fronts bas et renverss des petits-matres de la cour.

On touchait  l'anne mmorable qui devait dcider la lutte. L'horizon
politique devenait de plus en plus sombre. Louis XVI, depuis son
avnement, avait essay successivement  la France plusieurs ministres
que des obstacles nouveaux et imprvus venaient toujours renverser. Les
circonstances taient insurmontables; elles usaient les hommes.
Calonne, bel-esprit, vain et prodigue, venait de disperser les restes
du trsor public, dans lequel les matresses de Louis XV avaient puis
 pleines mains. [Note: La Dubarry reut, en quinze mois, du trsor
public 2,400,000 fr.]

Comme l'or est, dans les tats monarchiques, le soleil de la corruption
et l'instrument du pouvoir sur les consciences, _instrumentum regni_,
Calonne, en agitant les finances, avait rveill pour un instant autour
du trne un clat factice qui ne tarda pas  s'teindre. On avait
dpens beaucoup trop d'argent; il crut que le remde tait d'en
dpenser davantage. Illusions!--Bientt le numraire manqua dans les
caisses. Le cardinal de Brienne, lev au rang de premier ministre par
la retraite de Calonne, n'avait rien pu contre les progrs d'une
banqueroute. Il venait de sortir des affaires, emportant le sentiment
d'une calamit prochaine. Le mauvais tat des finances creusait de plus
en plus, sous les marches du trne, un gouffre dvorant, dans lequel
devait s'engloutir l'ancien rgime. Dans le mauvais tat o taient
les affaires, un grand roi et-il sauv la monarchie en se mettant  la
tte des rformes? J'en doute. Les abus avaient dpass la mesure; la
coupe dbordait; la raction contre l'ancien rgime devait donc
malheureusement tre entache d'excs. En pareil cas, on n'arrive  la
modration qu'aprs un temps de violence. Louis XVI, d'un autre ct,
n'tait pas du tout l'homme qu'il fallait pour dominer les vnements.
Il ne savait pas vouloir. lev dans les traditions de la cour, il ne
comprenait absolument rien  l'tat des esprits ni aux temptueuses
exigences de l'opinion publique. Contracter une alliance srieuse avec
le tiers-tat et peut-tre t le moyen de tout sauver; il n'y songea
mme point. Engag comme roi par des liens sculaires envers la
noblesse de France et le clerg, il s'obstinait  compter sur leur
concours pour dfendre la majest du trne. Ne sachant trop de quel
ct attaquer les abus, il se contenta d'abolir la torture et d'adoucir
l'exercice du pouvoir arbitraire. Effray du rle que lui imposaient
les vnements, il se rfugia dans les devoirs de la vie prive qui
sont aprs tout les derniers devoirs d'un roi. On raconte que le
Rgent, homme d'esprit, libral, mais sceptique, et avec lequel Louis
XVI n'avait aucun autre trait de ressemblance, cherchait l'heure  une
table charge de montres, quand il et d la demander au cadran de son
sicle. Au milieu du rveil des esprits, Louis XVI, lui, se livrait
plus volontiers  des travaux manuels qu' des plans de rgnration
politique. Il forgeait volontiers des clefs, des serrures; il entreprit
et excuta plusieurs grands ouvrages de serrurerie, entre autres une
grille pour le palais de Versailles. Quelle drision! Quelle amre
critique des institutions monarchiques! Le culte du trne tait en
France une vritable idoltrie. Le roi se montrait  distance comme une
sorte d'tre surnaturel. Que dut penser la noblesse, le jour o se
tournant vers ce ftiche pour lui demander aide et protection,  la
place d'un dieu elle ne trouva plus sur l'autel qu'un forgeron?

Cependant la nation, mal servie par ses ministres, mcontente du roi
qui demeurait irrsolu, entendait bien ne plus prendre conseil que
d'elle-mme. Le voeu unanime rclamait la convocation des tats
gnraux. Ces grandes assembles taient depuis longtemps suspendues:
la dernire avait eu lieu en 1614. Forms  la vie politique par les
crits de Montesquieu, de Diderot, de Jean-Jacques, de Voltaire,
beaucoup d'orateurs et d'hommes d'tat qui n'avaient point encore fait
leurs preuves, brlaient du dsir d'attaquer en face les privilges et
les abus. N'tait-on pas  bout d'expdients? N'avait-on pas eu recours
vainement  l'Assemble des notables (1787)? Quel autre moyen que la
convocation des tats gnraux pour remdier aux embarras dans lesquels
les profusions des deux derniers rgnes avaient jet les finances?

On avait rduit les Franais  l'tat de servitude et de silence en les
isolant; il leur suffisait maintenant, pour redevenir libres, de se
runir. C'est un spectacle curieux sur lequel on ne saurait trop
rflchir: le plus grand vnement que le monde ait encore vu, entrant
sur la scne par la porte basse et troite d'une question d'argent.
Sans le dficit lgu par Louis XIV  Louis XV et par Louis XV  son
successeur, il ne se ft pas rencontr de motif assez imprieux aux
yeux de la cour pour convoquer la nation et l'riger en conseil. La
Rvolution, ne voyant pas alors d'ouverture favorable, aurait bien pu
s'loigner et attendre encore un demi-sicle. La royaut, en somme, n'y
aurait pas beaucoup gagn; mais Louis XVI aurait conserv sa tte.

Tout le monde tournait les yeux vers l'assemble future comme vers une
arche de salut. Le peuple affam lui demandait du pain; la cour,
embarrasse du poids des affaires, esprait y trouver des lumires pour
sortir d'une situation difficile; le tiers tat y voyait un moyen de
ressaisir son existence politique.

A peine la dclaration du roi relative  l'assemble des tats gnraux
(23 dcembre 1788) fut-elle connue, qu'une joie universelle clata.
Cette dclaration tait arrache  Louis XVI par la ncessit des
circonstances. Il avait plusieurs fois cart le fantme d'une
assemble nationale comme une ombre importune qui en voulait  son
autorit. Pour ce que le pauvre roi faisait de cette autorit, ce
n'tait gure la peine de tant marchander, mais enfin il la tenait et
il ne voulait pas s'en dfaire. Le projet d'une convocation des tats
gnraux, envisag d'abord avec effroi, quitt, puis repris, avait fini
par s'imposer. La Rvolution, en germe dans ce projet, devait courber
bien d'autres obstacles que la rsistance du faible monarque. Au fond,
ses craintes personnelles n'taient pas chimriques. Du jour o
l'existence des tats gnraux fut dcide, le peuple franais comprit
qu'il venait de se donner un souverain. Louis XVI n'avait jamais
beaucoup compt; il ne comptait plus du tout. Ni aim ni ha, il
passait cependant pour bonhomme. Le roi est excellent, disait la cour;
le roi est bon, rptait la bourgeoisie; le roi est trs-bon, s'avisa
de demander un jour le peuple: _mais  quoi?_

Il y avait quelqu'un de plus tranger en France que le roi. Si Louis
XVI n'tait pas l'homme qui convenait  la gravit des circonstances,
la reine Marie-Antoinette s'accordait encore moins avec les ides et
les tendances nouvelles. Quoique jolie, elle manquait de charmes. Se
montrait-elle en public, son air hautain soulevait dans la foule un
sentiment qui ressemblait  de l'aversion. Une aventure acheva de la
perdre: je parle de la vilaine affaire du collier. Coupable? Je
n'assure pas qu'elle le ft; mais de tels scandales n'clatent jamais
autour des femmes sur le compte desquelles il n'y a rien  dire. Le
cardinal de Rohan, esprit faible et ambitieux, grand dpensier, tait
tomb en disgrce  la cour. La comtesse de La Motte lui persuada
qu'elle avait le moyen de le remettre  flot. Elle alla jusqu' lui
promettre une entrevue de nuit avec Marie-Antoinette, dans le parc de
Versailles. Le cardinal donna dans le pige. Une fille, dit-on, qui
ressemblait beaucoup  la reine, couverte d'un mantelet blanc et la
tte enveloppe d'une _thrse_, joua le rle que madame de La Motte
lui avait appris, et de Rohan se crut au comble de la faveur.

L'intrigante insinua alors au cardinal que la reine avait grande envie
d'un collier de diamants et qu'elle le chargeait de l'acheter en
secret. De Rohan alla chez les joailliers de la couronne et en
rapporta ce prcieux talisman qui valait 1,600,000 livres. Le collier
passa par les mains de la comtesse qui devait le remettre  la reine,
mais qui se hta de le vendre  son profit. De jour en jour les
joailliers attendaient leur argent qui ne venait pas; c'est alors que
se dcouvrit le pot aux roses. Le cardinal fut envoy  la Bastille
revtu de ses habits pontificaux, et le parlement fut saisi de
l'affaire. Cagliostro, impliqu dans cette intrigue et confront avec
madame de La Motte, nia intrpidement toute participation  ces
coupables manoeuvres. Ne pouvant branler la force des arguments qu'il
fit valoir pour sa dfense, cette femme irrite lui jeta un chandelier
 la tte en prsence des juges. Cagliostro fut acquitt comme innocent
et le cardinal de Rohan comme dupe. La comtesse, condamne au fouet, 
la marque et  la rclusion perptuelle, fut enferme  l'hospice de
Bictre, dans un quartier qui servait alors de prison d'tat. Vers
1840, feuilletant dans cet hospice l'ancien registre des crous, je
tombai sur la note suivante: _21 juin 1786, Jeanne de Valois, de
Saint-Rmy de Luz, pouse de Marc-Antoine-Nicolas de La Motte, ge de
29 ans, native de Fontette, en Champagne. Arrt de la Cour: (
perptuit), fltrie d'un_ V _sur les deux paules._ Et plus bas, crit
par une autre main: _vade de la maison de force le 5 juin 1787._

Nous avons racont cette scandaleuse histoire du collier, d'aprs les
tmoignages des crivains les plus favorables  la reine; mais
l'affaire ne reste-t-elle point charge de tnbres? Quoi! des lettres
fausses dans lesquelles l'criture de la reine tait imite  s'y
mprendre, une entrevue derrire une charmille, dans laquelle une
soubrette est prise pour la reine par un cardinal habitu du chteau,
un grand seigneur ayant tous les moyens de vrifier s'il a t dupe et
qui persiste dans son mutisme, une rose donne et reue sans que le
courtisan honor d'une telle faveur ait cherch  lever le masque qui
couvrait toute l'intrigue, tout cela peut tre utile pour bien mener
l'action d'un roman ou d'une comdie; mais, quand il s'agit d'un
pisode de la vie relle, l'histoire exige plus de vraisemblance. Aussi
l'opinion publique resta-t-elle partage en deux camps. A tort ou 
raison, Marie-Antoinette tait dj fort dcrie; elle avait march
d'un pied lger sur toutes les rgles de l'tiquette et se livrait 
mille caprices. Le Petit-Trianon tait son sjour favori. Une robe de
percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille taient la
seule parure des princesses. Le plaisir de voir traire les vaches, de
pcher dans le lac enchantait la reine. On y jouait la comdie: _le
Devin du village_ de Rousseau, _le Barbier de Sville_ de Beaumarchais
y furent reprsents. La reine remplissait le rle de Rosine. [Note:
_Mmoires de madame Campan._]

Tout cela tait sans doute fort innocent; mais cette idylle
convenait-elle bien  la tragique solennit des vnements qui dj
obscurcissaient l'horizon politique? Les excentricits de la reine
trouvaient du moins une excuse dans la froideur du roi  son gard. Ce
gros homme tait trs-peu voluptueux: il fallut cinq ans de mariage,
les murmures de la cour et une conversation secrte entre lui et le
frre de Marie-Antoinette, avant qu'il st donner un dauphin au royaume
de France.

Dans la mme anne o s'bruita l'affaire du collier (1786), une autre
aventure sentimentale se passait en haut lieu, qui ne fut point connue
du public et du moins ne dshonora personne.

La lecture de _la Nouvelle Hlose_ avait gris jusqu'aux princesses du
sang; la tte disputait encore contre les ides philosophiques, mais le
coeur tait pris; quelques femmes de la cour furent,  leur insu, les
anges prcurseurs de la Rvolution. Elles allumaient dans leur propre
sein la flamme qui allait rgnrer la France. Au moment o le peuple
devait abattre l'difice monstrueux de la noblesse, l'amour effaait de
son ct les ingalits sociales.

Louise de Bourbon, petite-fille du grand Cond, belle et pieuse, avait
toujours men une vie irrprochable. Elle avait t leve au couvent
(le couvent de Beaumont-lez-Tours) avec toutes les princesses de ce
temps-l: mais, diffrente de beaucoup d'entre elles, madame Louise
avait conserv une rputation sans tache et toute blanche comme sa robe
de pensionnaire. Quelle surprise et quel scandale, si l'on tait venu
dire alors: Cette vertu, cette sainte, cette grande fille de
trente-deux ans a une affection dans le coeur que vous ne connaissez
pas; Son Altesse Srnissime la princesse de Cond aime un homme que
son rang et sa naissance lui dfendent d'pouser.--Cet homme obscur
tait le marquis de La Gervaisais. Leur liaison donna lieu  un
commerce de lettres trs-tendres qui demeurrent secrtes jusqu'aprs
1830. Le marquis, simple officier de carabiniers, tait grand
admirateur de _Werther_, de _la Nouvelle Hlose_ et de _Clarisse
Harlowe_. Imprieux, tracassier, original, grand discuteur, il
s'loignait presque en tout des routes battues. Madame Louise l'adora
malgr ou peut-tre pour ses singularits. Le coeur de cette princesse
tait excellent. Comme il m'aime! s'criait-elle dans ses lettres;
vraiment, si quelque chose pouvait me rendre orgueilleuse, ce serait
cela! Fuir et s'unir  l'tranger par les liens du mariage, on y
pensait quelquefois. Oh! combien dans ces moments-l une petite maison
au bord d'une rivire, un bateau, une vigne et quelques pigeons
flattaient leur imagination trouble! Vains songes! Il fallait qu'elle
refoult son coeur, emprisonne dans la grandeur comme dans une cage
d'or, inquite et console, heureuse et malheureuse  la fois du seul
sentiment naturel qui ft entr jusque-l dans son me: elle n'avait
pas connu sa mre. Des scrupules de conscience interrompirent aprs un
an cette correspondance si douce et si contraire aux rgles de
l'tiquette. Je vis le marquis de La Gervaisais en 1836: c'tait un
grand vieillard, obsd par une ide fixe. Dans son enthousiasme
nbuleux il parlait sans cesse d'_Elle_, de l'_tre_, de l'_me_; on
comprenait bientt  qui s'appliquaient ces dsignations mystiques.

Aprs la Restauration, la princesse se retira dans le couvent du
Temple! Tout enfant, je fus conduit dans cette chapelle par ma
grand'mre. Au moment de l'lvation, un grand rideau qui voilait tout
le choeur s'ouvrait; on distinguait alors dans un clair-obscur des
ttes de religieuses et de novices tages dans des stalles de bois,
puis tout au fond,  genoux sur un prie-dieu, une figure immobile et
enveloppe: c'tait madame Louise. Triste temps que celui o les
princesses du sang royal n'avaient  choisir qu'entre une cour frivole
ou le clotre!

[Illustration: Serment du Jeu de-Paume.]

Au dbut d'un vnement qui finit par inscrire sur son drapeau la
Terreur, je dois me demander une dernire fois s'il n'y avait pas un
moyen de sauver la France sans traverser une mer de sang. J'ai beau
chercher, je ne vois que le clerg dont la main aurait pu intervenir
d'une manire efficace. Si, renonant aux biens temporels, l'glise
avait courageusement spar sa cause de celle des privilgis et des
riches; si, prvenant le tumulte des esprits, elle et elle-mme ramen
dans l'tat l'galit qui est dans l'vangile; si, abandonnant au
sicle les parties uses de son vtement, elle et reconnu la ncessit
de rgnrer le christianisme, de renouveler l'ide de Dieu, j'estime
que son action sur la socit aurait encore pu tre fconde. Au lieu de
cela, les prtres, s'embarrassant dans toutes sortes d'intrigues et de
complots, resserrant le lien qui les rattachait au temple vermoulu des
vieilles institutions, s'obstinrent  mourir sous des dbris. C'est
pour avoir manqu  leur mission que la justice humaine les chtia si
cruellement et que la main du peuple s'appesantit sur eux.

Ministres de la paix, ils laissrent s'engager la guerre: la guerre les
tua. Et cependant ils n'avaient qu' ouvrir les yeux. Dj plusieurs
fois, du haut de la chaire chrtienne, des avertissements leur avaient
t donns. J'entends gronder les murmures du peuple derrire ces
paroles du P. Bridaine: C'est ici o mes regards ne tombent que sur
des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanit
souffrante, ou des pcheurs audacieux et endurcis; c'est ici seulement
qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de
son tonnerre, et placer avec moi, dans cette chaire, d'un ct la mort,
de l'autre mon grand Dieu qui vient vous juger. Si cette voix et t
alors celle de tout le clerg de France, l'difice des privilges et
des abus qui s'croula, quelques annes plus tard, sous la main du
peuple, serait tomb sans le secours de la hache. L'gosme du haut
clerg s'opposait  cet heureux dnouement.

On se demande comment une Rvolution ne de la justice a pu, dans
l'ivresse de la colre et du succs, reculer quelquefois jusqu'
l'injustice mme. Autant demander pourquoi le reflux succde au flux.
Les hommes de la Terreur avaient commenc par vouloir presque tous
l'abolition de la peine de mort; les circonstances seules leur avaient
mis le glaive dans la main. Leurs entrailles saignaient sans doute des
blessures que la Rvolution portait de temps en temps  l'humanit;
mais comme ils croyaient sincrement cette Rvolution ncessaire au
bonheur du monde entier et qu'ils s'y dvouaient eux-mmes corps et
me, ils se firent une volont de fer.

La situation des affaires tait d'ailleurs tellement extrme que, d'une
part comme d'une autre, on poussait galement aux violences. Le langage
des dfenseurs de la cour ne diffrait gure, en 1789, de celui de
Marat. Que disaient-ils au roi? _Un peu de sang impur vers  propos
fait souvent le salut d'un empire._--Si le sang des rvolutionnaires
tait impur aux yeux des royalistes, celui des royalistes ne devait pas
tre plus sacr pour les rvolutionnaires. De tous les cts, je vois
les partis entrans  l'agression et les pes  demi tires du
fourreau. Il faut donc nous rsoudre  un cataclysme. Les flaux
rgnrateurs qui agitent,  un moment donn, la vie des nations,
rentrent-ils dans les lois qui prsident aux destines du genre
humain?--Demandez aux crises gologiques qui ont prpar l'conomie
actuelle du globe! De prs, ce ne sont que convulsions et ravages; il
semble que les lments saisis de terreur se prcipitent vers une
grande ruine, et que la cration touche  son dernier jour. Attendons.
A peine la face agite des choses s'est-elle repose, que les agents de
destruction se changent visiblement en des agents de formation et de
progrs. Le dpouillement douloureux du vieux monde laisse entrevoir,
aprs les jours de dchirement et d'angoisses, la figure d'un monde
nouveau qui lui succde. La mort, la fconde mort, n'a fait que
renouveler encore une fois le spectacle de la vie; rien n'a fini que ce
qui devait finir. Par malheur, ces salutaires changements ne sont pas
tout de suite apprcis; longtemps une grande voix sort du spulcre, et
l'on entend retentir dans l'ge suivant comme un bruit d'ossements qui
s'agitent.

Que rpondre aux lgies sentimentales des adversaires de la
Rvolution? Ils ressemblent  Laban qui poursuivait Jacob et lui
reprochait de lui avoir vol ses dieux: _Cur furatus es deos
meos?_--H! bonnes mes, le grand mal, si ces dieux taient des idoles!
Depuis plus d'un sicle, le ver du doute commenait  ronger vos
croyances monarchiques; vous aviez mis la Divinit dans des images de
chair; la religion mme du Christ expirait sous les chanes d'or d'une
politique athe. Le dix-huitime sicle, sensuel et corrompu, avait
amen le paganisme dans nos moeurs; l'esprit allait de nouveau chtier
la chair. Des hommes parurent qui, traitant la matire pour ce qu'elle
est, exagrrent envers les autres, comme envers eux-mmes, le mpris
du corps et de la vie. Entrans par la tourmente  immoler les ennemis
de la Rvolution et  s'immoler aprs eux, ils se couvrirent
stoquement de l'immortalit de l'me. coutez Saint-Just: Je mprise
la poussire qui me compose et qui vous parle; on pourra la perscuter
et faire mourir cette poussire, mais je dfie qu'on m'arrache cette
vie indpendante que je me suis donne dans les sicles et dans les
cieux! Quel langage! Fort de ces convictions, il mourut sur
l'chafaud, bravant la calomnie et l'injure.

Parmi les adversaires systmatiques de la Rvolution Franaise, il en
est sans doute de considrables par le talent; leur jugement ne saurait
toutefois prvaloir contre le sentiment national. A l'avnement du
christianisme, ceux qui ont voulu contrarier la marche de la nouvelle
doctrine ont t briss. Le plus grand de tous, Julien, qui tait
pourtant un sage et un penseur, n'a russi qu' fltrir son nom d'une
pithte odieuse. La postrit traitera de mme les hommes qui
rsistent aux principes de la Rvolution; lutter contre elle, c'est
lutter contre l'esprit moderne. Le jour viendra o, blesss  leurs
propres armes, ces ennemis de la lumire jetteront eux-mmes leur sang
vers le ciel en s'criant: Rvolution, tu as vaincu!




V

Le clerg, la noblesse et le tiers tat.--La mission de la France, et
pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards.


Un mot sur les trois ordres qui vont reprsenter la nation aux tats
gnraux.

Au moyen ge, le clerg, tant seul en possession des lumires,
jouissait d'une autorit incomparable. Il perdit cette autorit 
mesure que l'ducation se rpandit dans le royaume. C'est la clergie
qui a fait le clerg, crivait Camille Desmoulins. Aujourd'hui que nous
savons tous lire, il ne peut plus y avoir que deux ordres, et chacun
doit rentrer dans le sien. Nous sommes tous clerg. Le titre
d'ecclsiastique avait disparu dans le sens de lettr; il ne subsistait
plus que pour dsigner un ministre de la religion. Or, comme l'glise
tait alors menace, d'un ct par l'esprit sceptique du sicle, de
l'autre par la corruption intrieure des ordres religieux, il en
rsulta que la puissance du clerg n'avait plus de grandes racines dans
le pays. Il en est de mme de toutes les institutions; elles se
dtruisent avec le temps et s'vanouissent en inoculant leur
supriorit morale  la nation tout entire.

On a beaucoup crit sur l'origine militaire de la fodalit. A vrai
dire, ce n'est pas la noblesse qui est sortie du droit des armes, c'est
la conqute; mais la conqute fut suivie du partage des terres entre
les envahisseurs, et c'est sur la proprit foncire que
l'aristocratie fodale s'est tablie. Le cadre de notre travail nous
interdit toute excursion sur le terrain des premiers sicles de la
monarchie. Il suffira donc de savoir que l'importance de chaque
seigneur tait alors dtermine par le rang qu'occupaient ses anctres
dans la hirarchie sociale, et par l'tendue des domaines qu'ils lui
avaient transmis. Se regardant comme d'une race suprieure  celle des
autres mortels, les nobles adoptrent pour eux-mmes le titre de
_gentilshommes_, par opposition aux roturiers qui furent appels
_vilains_. La division des classes s'appuyait donc,  l'origine, sur
des caractres physiologiques. C'tait du moins quelque chose de trac
dans la nature. Avec le temps, les races se croisrent, le sang des
conqurants fut ml  celui de la population conquise. Les privilges
de la noblesse n'eurent plus alors d'autres raisons d'tre que la
force, l'usage et la tradition. Tout cet difice s'appuyait sur
l'ignorance et la dpendance des vassaux comme sur une base
inbranlable.

Ce qu'il nous importe surtout de connatre est l'histoire du tiers
tat.

Grce  une infatigable conomie, la classe bourgeoise tait arrive 
sortir de la situation humiliante que l'aristocratie lui avait faite.
claire, avide, envahissante, elle se remuait pour saisir la part
d'influence qui lui revenait, en toute justice, dans les affaires de
l'tat. Son seul tort fut de vouloir limiter les rsultats de la
Rvolution; elle voulait bien amliorer le sort du peuple, mais non
l'admettre  la participation des droits qu'elle rclamait pour
elle-mme. Cet gosme de caste devait tre puni. La borne qu'elle
avait marque fut emporte par le courant. L'isolement et la rsistance
du tiers firent de plus avorter une partie des rsultats moraux que la
Rvolution Franaise devait produire.

Le peuple tait cette masse obscure, laborieuse, fconde, qui
alimentait depuis des sicles l'agriculture, le commerce, l'industrie,
l'arme. Son origine remontait  la vieille couche celtique. Recouverte
par des invasions successives qui s'taient superposes  la population
des Gaules, cette race forte se remontrait toujours et donnait ses
traits au caractre national. Incomparablement plus nombreux que les
trois autres ordres, le peuple tait la nation mme. C'est le peuple,
crivait en 1760 Jean-Jacques Rousseau, qui compose le genre humain; ce
qui n'est pas peuple est si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
le compter. Ce _si peu de chose_ nanmoins tait tout dans l'tat,
tandis que le reste n'tait rien. Voil l'injustice que le mouvement de
89 allait sans doute rparer.

Le peuple servait d'assise  la Montagne; c'est par lui qu'elle domina
toute la Rvolution; qu'elle a fait la loi, soutenu la guerre, dompt
les factions. La France tait  la veille de sa perte: les Montagnards
la sauvrent; les ennemis du dedans furent comprims et les ennemis du
dehors furent repousss la baonnette dans les reins. Il y avait, comme
toujours, un troupeau d'hommes qui rapportent tout  eux-mmes et  des
jouissances sensibles, indiffrents pour la vertu et pour l'honneur
national, lches, gostes, avides; mais alors, du moins, ils se
cachaient. Des lgislateurs moins convaincus auraient pris le genre
humain en piti; ceux de la Montagne s'indignrent. Comme Mose, ils
voulurent faire un peuple.

Des institutions monarchiques, fondes sur la corruption et la
bassesse, aux institutions rpublicaines, assises sur le devoir et la
dignit humaine, il y avait la distance d'un dsert  traverser; aucun
obstacle ne les arrta. Le sol de la Rvolution tait brlant; il
s'entr'ouvrait de lui-mme sous les pieds des mcontents et des
tranards pour les engloutir. De regrettables excs ternirent cette
grande poque; mais au-dessus et par del les mauvais jours, les chefs
du mouvement rvolutionnaire entrevoyaient la terre du repos. Ils
marchaient  la fraternit  travers la discorde et le chtiment, mais
ils y marchaient; la peine de mort elle-mme allait disparatre, quand,
arrts dans leur rve sublime par la trahison et l'intrigue,
condamns, non jugs, les Montagnards tombrent.

La Rvolution Franaise ne ressemble  aucune des rvolutions qui ont
agit le monde: les autres taient des dplacements de la force;
celle-ci fut un avnement d'ides. Ce qu'il importe surtout de dgager
dans cette grande tentative de rgnration morale, c'est la puret des
motifs. Que parle-t-on de reprsailles? Le sang de toute la noblesse de
France n'aurait point suffi  laver les plaies que l'ancien rgime
avait faites au peuple et  la libert. Non, l'ivresse de la colre ni
de la vengeance n'a point dirig, quoi qu'on en dise, les mesures
nergiques (trop nergiques souvent) dont la Rvolution a frapp ses
ennemis; la raison des coups terribles qu'elle leur porta est dans la
rsistance qu'ils opposaient  ses principes et  ses droits.

Est-il plus vrai que la Convention ait matris par le glaive la
volont du pays? Jamais gouvernement n'a dmontr, au contraire, d'une
faon plus clatante, l'impuissance de la force matrielle. O
tait-elle en effet, cette force? Dans la Vende, dans les dpartements
rvolts, surtout dans la coalition trangre. Sans doute l'Assemble
nationale a rpondu au canon par le canon;  dfaut d'arme dans
l'intrieur, l'chafaud consterna les rebelles: qu'est-ce que cela
auprs du systme compliqu d'armes offensives et dfensives dont les
gouvernements dits rguliers se servent pour assurer leur existence? La
puissance de la Convention, avant tout, appartenait  l'ordre moral;
elle envoya des armes sur les frontires,--pauvres armes de
volontaires, sans fusils et sans pain!--elle dcrta la terreur dans le
pays soulev par d'odieuses manoeuvres; mais ce fut bien plutt
l'artillerie des ides nouvelles qui foudroya au dehors l'tranger, et
le poids de l'opinion qui accabla au dedans les conspirateurs et les
tratres.

Je repousse le systme historique de la force et de la ncessit. La
force ne donne pas le droit; la ncessit n'excuse que les consciences
douteuses. Il faut s'lever vers un autre ordre d'ides. Le peuple
franais accomplit dans la Rvolution Franaise une grande mission:
dsign par son caractre au rle d'initiateur du genre humain, il a
conquis, pour lui et pour les autres nations,  force de sacrifices et
de larmes, une vrit, une existence nouvelle. A sa tte se sont
trouvs, quand les circonstances l'exigeaient, des hommes
extraordinaires, des hommes prvus, qui, faisant taire dans leur coeur
les sentiments de la nature, touffant jusqu' la piti, ont mis les
principes au-dessus de la vie. Ce sont ces principes, en effet, qui
devaient rgnrer les institutions. Il en est des peuples comme des
hommes: les uns sont ns pour l'gosme, les autres pour le dvouement.
La France est doue d'une force d'expansion merveilleuse; elle
travaille, meurt et renat sans cesse pour le salut du monde. Voil sa
destine, son devoir. Si les hommes de 93 ont dfendu la patrie avec un
hrosme qui tient du prodige, soit  la tribune, soit sur le champ de
bataille, c'est que la France tait  leurs yeux le sol d'une ide;
tez cette ide, et le territoire, malgr les intrts qui s'y
attachent, malgr le sang martial de ses enfants, le territoire et t
envahi. Dira-t-on qu'ils combattaient _pro aris et focis_, ces
conscrits sans veste et sans souliers, qui opposaient leur poitrine nue
 la mitraille? Des autels? ils taient renverss. Des foyers? ces
hommes-l n'en avaient pas encore.--Pour qui donc combattaient-ils? Oh!
nous le savons tous, ils combattaient pour la Rvolution. C'est
l'esprit de la libert qui a gard nos frontires.

La Montagne tait le Sina de la loi nouvelle; terrible et foudroyante,
avec des clairs aux flancs, un peuple prostern  ses pieds et Dieu au
sommet.

Au peuple franais se rattachaient les destines des autres peuples, 
la Rvolution, tait li le renouvellement de l'esprit humain. Qui
pouvait rsister  cela? Trop prs des hommes et des choses pour voir
la main qui poussait les vnements, d'insenss agitateurs demandrent
au pass et aux tnbres de les couvrir. Ils se plongrent d'eux-mmes
dans la mort. Quant aux chefs de la Rvolution, ils luttrent jusqu'au
bout l'pe haute. Dpositaires de la puissance, ils voulurent hter le
terme des douleurs, enfanter l'avenir. Ils prirent aussi dans
l'action; mais leur oeuvre ne prira pas. La Rvolution dsormais n'a
plus de violences  exercer; elle forcera l'entre des esprits par la
lumire et ouvrira les coeurs par l'amour. Dj ses ennemis se sentent
flchir. Le moment viendra, je l'espre, o nous nous rconcilierons
tous au pied de l'arbre de la libert dont elle a enfonc les racines
dans un sol nouveau et parmi des dbris tachs de sang.

Mais n'anticipons point sur la marche des vnements: nous n'en sommes
encore qu'aux dbuts de la Rvolution Franaise. Louis XVI rgne 
Versailles entour du respect de son peuple; tout le monde le flicite
d'avoir enfin convoqu les tats gnraux; Necker, son premier
ministre, est l'idole de la classe moyenne. Le ciel, nagure charg de
nuages, s'est clairci; tout le monde espre en l'avenir.




CHAPITRE DEUXIME

L'ASSEMBLE CONSTITUANTE




I

Les lections.--Convocation des Etats gnraux.--Serment du
Jeu-de-Paume.


L'lection des dputs aux tats gnraux fut la prface de la
Rvolution Franaise; qui ne la trouve digne de l'oeuvre? Le pays, las
de l'arbitraire, rclamait, par la voie des cahiers, une _manire fixe
d'tre gouvern_, une constitution. Les communes entendaient qu'on les
dlivrt de ces formes surannes qui classaient la nation en deux
espces d'hommes: les oppresseurs et les opprims. Dans ces cahiers,
dits de _condolance_, on se plaignait des abus du systme fodal, de
l'absence d'une juridiction fixe et uniforme, des privilges qui
pesaient sur l'industrie, de l'ingalit des impts et contributions
territoriales. Tout tait incertain, abandonn au hasard, c'est--dire
au caprice des puissants. Le moyen qu'on indiquait pour remdier  ce
mal dans la socit, c'tait de substituer la loi  l'arbitraire et
d'armer les volonts gnrales d'une force relle, suprieure 
l'action de toute autre volont. Dj l'esprit de la Rvolution tait
mr; sa marche tait trace. L'autorit se dplaait naturellement et
sans bruit. De toutes parts, on sentait le besoin de limiter les
anciens pouvoirs et d'en crer de nouveaux dans la nation mme.
Jusqu'ici le roi avait dit: Nous voulons; maintenant le pays
voulait. [Note: Voyez les _Cahiers de la Rvolution_, par Chassin, et
le _Bonhomme Jadis_, par l'auteur des _Montagnards_ diteur Dentu.]

Les obstacles  cette heureuse rnovation taient grands, mais ils ne
semblaient point insurmontables. Les intrts privs, en contradiction
ouverte avec l'intrt gnral, taient de plus diviss entre eux. La
guerre clatait au sein mme des privilges et des privilgis. La
noblesse comptait sur les tats gnraux pour lier les mains du roi et
pour appauvrir le clerg, qui, de son ct, songeait  humilier
l'aristocratie. Il y avait alors le haut et le bas clerg: quel
contre-sens parmi les ministres de Celui qui n'admettait pas qu'on ft
acception des personnes! Le haut clerg voulait conserver tous les
abus; le clerg infrieur consentait  certaines rformes. Le tiers
tat seul s'entendait pour dtruire les ingalits dans l'glise et
dans l'aristocratie. Les cahiers du clerg et de la noblesse
contiennent d'ailleurs quelques voeux significatifs; on se
reconnaissait mutuellement des torts. La conversion de l'ancien rgime
devait commencer par un examen de conscience et par une confession
publique.

Ces importantes lections se firent dans les circonstances les plus
critiques. L'anne 1788 avait afflig la France d'une nouvelle disette.
La terre se resserrait comme le coeur des riches dans cette socit
goste. L't avait t sec, l'hiver fut froid: ni pain, ni feu.
L'inactivit des travaux entranait la baisse des salaires, qui,
combine avec la chert des subsistances, rpandait la tristesse et la
misre dans les familles. Il faut sans doute que toutes les grandes
choses germent dans le besoin et la pauvret: la Rvolution eut pour
langes le dficit et la disette.

Le peuple supportait hroquement tous ces maux. En prsence de la
dmoralisation effroyable de la noblesse et du clerg, il avait les
vertus qu'engendre le travail. Quelques troubles insignifiants, presque
tous suscits par l'aristocratie ou par la cour, traversrent, dans les
provinces, les oprations des lecteurs. A Paris, Rveillon, ancien
ouvrier, fabricant de papiers peints, avait tenu des propos atroces. Il
se proposait de rduire la paie des ouvriers  quinze sous par jour,
disant tout haut que le pain tait trop bon pour ces gens-l, qu'il
fallait les nourrir de pommes de terre. Sa maison fut saccage. Aprs
un simulacre de jugement, il fut pendu lui-mme en effigie sur la place
de Grve. [Note: L'impartialit veut que je recueille tous les avis;
voici celui de Barre: Des intrigants excitrent et ameutrent les
ouvriers pour avoir le prtexte de se plaindre officiellement des
troubles de Paris et provoquer le dploiement violent de la force arme
contre cette _meute de fabrique_. On accusait alors un grand
personnage d'avoir voulu effrayer les dputs, produire une commotion
populaire pour amener des troubles et par suite l'impossibilit de
convoquer les tats gnraux.]

Depuis quelques annes, en France, les esprits taient malades, comme
il arrive presque toujours  la veille des transformations sociales.
L'annonce de la convocation des tats gnraux fut pour tous un grand
soulagement, une dtente. Le 4 mai eut lieu  Versailles la messe du
Saint-Esprit. Les dputs du tiers tat, en modestes habits noirs, mais
acclams par la faveur publique; la noblesse en grande pompe, avec ses
chapeaux  plumes, ses dentelles et ses parements d'or, accueillie par
un morne silence; le clerg divis en deux classes: les prlats en
rochet et robe violette, puis les simples curs dans leur robe noire,
dfilrent devant une foule immense. Le roi fut applaudi; c'tait pour
le remercier d'avoir convoqu les tats. Au passage de la reine
s'levrent quelques murmures; des femmes crirent: Vive le duc
d'Orlans! Marie-Antoinette plit et chancela; la princesse de
Lamballe fut oblige de la soutenir.

Ce jour-l, Versailles tait Paris, la nation semblait tonne d'avoir
recouvr la parole aprs un silence forc de soixante-quinze annes.
L'enthousiasme ne peut se dcrire. Les vieillards pleuraient de joie,
les femmes agitaient leurs mouchoirs aux fentres et jetaient des
fleurs sur les dputs des communes. Tous les coeurs s'ouvraient  une
vie nouvelle. Les Franais n'avaient t jusqu'ici que des sujets, le
moment tait venu pour eux de se montrer citoyens. L'vque de Nancy,
M. de La Fare, fit un sermon politique. Il parla contre le luxe et le
despotisme des cours, sur les devoirs des souverains, sur les droits du
peuple. Les ides de libert, enveloppes dans les formes chrtiennes,
avaient je ne sais quoi d'attendrissant et de solennel qui pntrait
toutes les mes. On appellerait volontiers ce 4 mai le jour de la
naissance morale d'une grande nation.

[Illustration: Camille Desmoulins.]

Le 5, les douze cents dputs se runirent dans la salle des Menus,
convertie en salle des sances.

Le clerg fut assis  la droite du trne, la noblesse  gauche et le
tiers en face. Le roi ouvrait d'une tremblante main l'antre des
discussions politiques; il craignait d'en dchaner les vents et les
temptes. La frayeur perait dans son langage embarrass, diffus,
ombrageux, et dans celui de son ministre, le garde des sceaux M. de
Necker. On avait convoqu la nation, et on lui exprimait indirectement
le voeu d'tre dlivr de son concours. La France prtendait hter,
par l'assemble des tats, les innovations ncessaires; la couronne
comptait, au contraire, sur cette mesure pour les modrer. A des
hommes rassembls pour rformer et gouverner le pays, on ne parla que
de finances, on ne demanda que des subsides. La cour ne voulant pas
que la discussion s'levt jusqu'aux ides, elle lui traait d'avance
un programme. Les reprsentants de la nation taient encore attachs 
la personne du roi, mais ils se retranchrent derrire leur mandat pour
lui rsister. Louis XVI avait une belle occasion de retremper ses
droits dans la souverainet populaire: c'tait d'abdiquer son pouvoir
en entrant dans la salle des sances, pour le recevoir ensuite du libre
consentement de l'Assemble. Il n'en fit rien.

Une question proccupait surtout les esprits: quelle serait enfin la
situation du tiers relativement aux deux autres ordres? Le voeu des
communes tait formel: les Franais devaient cesser d'appartenir 
diffrentes classes;  l'avenir, l'ensemble des citoyens et du
territoire constituerait l'tat. Il ne doit y avoir qu'un peuple,
qu'une Assemble nationale. Les tats se trouvrent rduits, ds le
dbut,  l'inaction. La noblesse et le clerg voulaient qu'on vott par
ordres, et les communes par ttes. La noblesse montrait pour ses
privilges un attachement intraitable; le clerg ne voulait pas
abandonner ses prtentions; la vieille France hsitait  se fondre dans
la France nouvelle. Compose d'lments htrognes, l'Assemble ne
pouvait vivre qu'en les ramenant  l'unit. Le tiers tat se trouvait
tre le lien de cette unit ncessaire, le mdiateur des pouvoirs
particuliers qui allaient se runir dans un grand pouvoir national.

Je passe sur bien des lenteurs et des retards; je ne puis pourtant
omettre les rsistances qui amenrent la ruine de ce qu'on esprait
sauver. Ces fluctuations (on perdit tout un grand mois  ngocier pour
la runion des trois ordres) rjouissaient la cour. Les dfiances du
pouvoir souverain croissaient avec l'nergie des communes. En mme
temps, on serrait Paris de troupes. Le mauvais vouloir des conseillers
du roi clatait par des actes significatifs: le _Journal des tats
gnraux_, dont Mirabeau avait publi la premire feuille, venait
d'tre supprim. Quel moment choisissait-on pour mettre le scell sur
les ides? Celui o la nation, impatiente, s'tait runie pour rompre
le silence violent qu'on lui imposait depuis des sicles! La libert de
la presse, mre de toutes les autres liberts, venait d'tre frappe:
c'est toujours la premire  laquelle s'attaquent les ractions.

La cour esprait rencontrer peu de rsistance  l'excution de ses
projets. Quels taient ces projets? Louis XVI avait-il l'intention de
frapper un grand coup? Voulait-il attaquer ou se dfendre? Mais se
dfendre contre qui? Le peuple et l'Assemble tenaient encore pour le
roi. Cette conduite louche et tnbreuse entretenait une inquitude
profonde. Que la tyrannie se montre avec franchise, s'criait
Mirabeau, et nous verrons alors si nous devons nous roidir ou nous
envelopper la tte! Mirabeau! qu'tait cet homme?--Un monstre
d'loquence.--Que venait-il faire?--Dtruire. Il reprochait  la
socit les meurtrissures qu'elle lui avait faites, et les vices dont
il tait gangren. Ses aventures scandaleuses avaient fait du bruit,
mais, comme les rugissements du lion imposent silence, dans la fort,
aux cris lugubres du chacal et aux hurlements de la hyne, cet homme
allait craser la mdisance sous la puissance de son organe.

Le jour o il parut aux tats gnraux fut pour lui, de mme que pour
le pays, un jour de rnovation. Mirabeau avait eu  souffrir de la
tyrannie de la famille et de celle du pouvoir; il allait envelopper
son ressentiment dans la colre d'un grand peuple.

La situation devenait prilleuse. La cour, livre  une agitation
extrme, n'osait ni frapper ni cder. Dans des conjonctures si
difficiles, l'Assemble sentait le besoin de lier son sort  celui du
peuple. Que nos concitoyens nous entourent de toutes parts, s'criait
Volney, que leur prsence nous anime et nous inspire! D'un autre
ct, les royalistes rptaient  outrance que la socit allait prir
sous le dbordement de la dmocratie. Au milieu de tant d'ennemis,
l'Assemble ne disposait que d'une force morale;  la vrit, cette
force commenait  tre immense. La voix des dputs du tiers tait
grossie par tous les chos de l'opinion publique. Les ttes
bouillonnaient, et le volcan dont on entendait dj les grondements
sourds et profonds ouvrait son cratre  quatre lieues de Versailles.
La cour avait pour elle l'arme; l'Assemble avait Paris. L,
l'exaspration tait au comble: les aristocrates indignaient le peuple
par le retard qu'ils apportaient  l'organisation de l'Assemble. Au
milieu du jardin du Palais-Royal s'levait une sorte de tente en
planches o l'on discutait sur les affaires publiques. Chaque caf
tait un club; chaque club avait ses orateurs. Les plus hardis
dclaraient que si la cour persistait dans sa rsistance, la noblesse
dans son refus de se joindre aux deux autres ordres et l'Assemble des
tats dans son immobilit, le peuple ferait bien d'agir par lui-mme.
La disette contribuait  entretenir cette fermentation. Des nouvelles
inquitantes circulaient de bouche en bouche. Les troupes se massaient
entre Paris et Versailles. Pourquoi ce dploiement de forces? Pourquoi
dans l'tat de dtresse o taient les finances de la nation,
faisait-on venir des frontires,  grands frais, des trains
formidables d'artillerie? Il fallait du pain, on apportait des boulets!

A Versailles, le sentiment national tait plus calme; mais il tait
aussi ferme. On s'attendait  un acte d'autorit royale,  un coup
d'tat. La situation tait telle qu'elle ne pouvait se prolonger.
L'enttement et la violence des conservateurs devait, d'un jour 
l'autre, provoquer la lutte. Le bien allait-il sortir de l'excs du
mal? Les Communes, entraves dans leur marche par la rsistance passive
des deux autres ordres, le haut clerg et la noblesse, enveloppes par
les intrigues de la cour,  bout de patience, mettaient une lenteur
dsesprante dans la vrification des pouvoirs.

Les dputs du tiers, comme tant les plus nombreux, avaient pris
possession de la grande salle. C'est l qu'ils sommaient les deux
autres ordres de se runir  eux; mais toutes les tentatives de
rapprochement avaient chou. L'Assemble existait depuis un mois, et
elle n'avait pas encore de nom. On en proposa plusieurs qui furent
carts. Enfin l'abb Sieys obtint qu'elle s'intitult ASSEMBLE
NATIONALE. Prs de cinq cents voix consacrrent cet acte de
hardiesse.--Qu'tait l'abb Sieys? Un esprit profond, marchant droit
 son but par des voies souterraines, l'homme de la rvolution
bourgeoise, un grand logicien qui avait pos le fameux axiome du tiers
tat, entre _tout_ et _rien_. Contrari par la volont de ses parents,
dans le choix d'une carrire, il se soumit  pouser tristement
l'glise. Ce fut un mariage de raison. Comme chez lui la passion tait
dans la tte, le jeune homme se livra tout entier aux charmes austres
de l'tude. Il contracta dans ce commerce une mlancolie sauvage et une
morne insensibilit. Au sortir du sminaire de Saint-Sulpice o l'tude
strile de la thologie n'avait point absorb toutes ses forces, il se
livra  de profondes recherches sur la _marche gare de l'esprit
humain_. Ses mditations se tournrent vers la politique. Quand les
vieilles institutions sociales furent attaques, il se montra tout 
coup sur la brche. Son caractre tait timide, effet invitable de la
solitude dans laquelle il avait vcu; mais il possdait la hardiesse de
l'esprit. Taciturne, il gardait en lui-mme ses penses, et quand le
moment de les dire tait venu, il les acrait comme des flches.

L'Assemble, rduite au tiers tat par l'absence volontaire de la
noblesse et du clerg, poursuivait ses travaux. Cette marche inquita
srieusement la cour, qui rsolut de suspendre les sances. Une mesure
aussi arbitraire tait bien faite pour jeter la consternation dans
Versailles et la guerre civile dans Paris. On annona une sance royale
pour le 23 juin. Puis, sous prtexte de travaux  faire pour la
dcoration du trne, un dtachement de soldats s'empare de la salle des
tats, et en dfend l'entre: la nation est mise  la porte de chez
elle.

O aller?

Les dputs ahuris ouvrirent entre eux des avis diffrents. Dj
plusieurs brochures avaient mis le voeu que l'Assemble nationale et
son sige  Paris. S'y transporterait-on? Les sages reculrent devant
cette rsolution extrme. Les uns voulaient s'assembler sur la place
d'Armes et dlibrer  ciel ouvert; invoquant en faveur de leur opinion
les souvenirs de notre histoire, ils proposaient de tenir un _champ de
mai_. D'autres criaient: A la terrasse de Marly! On flottait entre
ces avis contradictoires, quand on apprit que Bailly, d'aprs le
conseil du dput Guillotin, avait choisi pour lieu de la sance la
salle du Jeu-de-Paume.--Bailly avait la figure longue, grave et
froide, un peu le profil calviniste. Son opposition  l'ancien rgime
tait aussi calme qu'inflexible. Il avait obtenu trs-longtemps le
_prix de sagesse_; on dsignait ainsi une pension accorde aux
crivains srieux et tranquilles. Astronome, il avait tudi la marche
de la Rvolution tout en suivant le mouvement des corps clestes. De
mme que les mondes observs dans l'espace, l'esprit humain est soumis
 des lois: c'est un quivalent de ces lois que Bailly, homme d'ordre,
aurait voulu introduire dans la socit de son temps. Revenons aux
dputs errants dans les rues de Versailles par une journe pluvieuse
et triste. Le peuple escorte avec respect et en silence ces
reprsentants de la nation blesss dans leurs droits et dans leur
dignit. La salle du Jeu-de-Paume, triste et nue, convenait  la
circonstance. Tous les membres influents des commumes taient runis.
On remarquait surtout parmi eux un ministre protestant, Rabaud
Saint-Etienne; un chartreux, dom Gerle; un cur, l'abb Grgoire
[Note: Un jour le statuaire David accompagnait  Versailles l'abb
Grgoire. L'ancien membre de l'Assemble nationale voulait revoir cette
salle du Jeu-de-Paume, muet tmoin d'un si grand acte de courage. Il la
retrouve. Tel ses souvenirs l'oppressent, il garde un religieux silence
que son compagnon a la dlicatesse de respecter. Quand David leva les
yeux, il vit de grandes larmes rouler noblement sur les joues du
vieillard. Si jamais mon amour de la libert pouvait s'affaiblir,
s'cria l'abb Grgoire, pour le rallumer, je tournerais les regards
vers cette salle!]. Ce fut un modr, Mounier, de Grenoble, qui
proposa le serment du Jeu-de-Paume: Les membres de l'Assemble
nationale jurent de ne se sparer jamais jusqu' ce que la constitution
du royaume et la rgnration de l'ordre public soient tablies et
affermies sur des bases solides. Bailly, d'une voix distincte et
haute, lit la formule du serment, et en sa qualit de prsident jure le
premier. Alors tous les bras se lvent. L'ivresse du patriotisme clate
de toutes parts; on s'embrasse; les mains cherchent les mains; tous les
coeurs palpitent, l'enthousiasme dborde. Cependant le ciel fait
fureur; de larges gouttes de pluie tombent sur le toit de l'difice; 
l'une des fentres dfonces un rideau est tordu par l'orage; le jour
est si sombre qu'on y voit  peine dans la salle. Un clair dchire
cette obscurit sinistre; le tonnerre gronde. Quel moment et quelle
grandeur! Un orage au dehors, une rvolution dans l'assemble. A peine
les dputs du tiers eurent-ils accompli cet acte de sagesse virile et
d'autorit, qu'effrays eux-mmes de leur audace ils poussrent le cri
de _Vive le roi!_ L'illusion de la monarchie constitutionnelle n'tait
point alors vanouie. Quoi qu'il en soit, l'effet de cette sance fut
lectrique; les curieux firent entendre au dehors leurs
applaudissements prolongs qui allrent se perdre dans les derniers
clats de la foudre. Les reprsentants s'taient montrs dignes de la
nation: tout tait sauv.




II

La sance royale--Paroles de Mirabeau--Necker--Troubles 
Paris--Conduite des dputes--Pris de la Bastille.


Le lendemain (2l juin 1789) tait un dimanche; on respecta le jour du
repos. Le lundi, l'Assemble n'avait point encore trouv o s'abriter;
la salle du Jeu-de-Paume ne convenait nullement comme lieu de runion:
ni siges, ni banquettes. Le comte d'Artois l'avait d'ailleurs fait
retenir pour son agrment. Le tiers tint sance dans l'glise
Saint-Louis.

L'Assemble des communes ne cessait de sommer le clerg, au nom du Dieu
de paix, de se runir  elle. La noblesse tait surtout attache  ses
titres, le clerg  ses intrts; mais il y a tels moments o la force
des doctrines dsarme l'amour-propre des plus obstins. L'abb
Grgoire, ce gnreux transfuge, qui avait assist la veille  la
fameuse sance du Jeu-de-Paume, rejoignit son ordre dans l'intention de
la ramener. Vers une heure, la majorit du clerg, l'archevque de
Bordeaux en tte, fut introduite dans le choeur. La joie et les
applaudissements clatrent; lorsque l'on pronona le nom de l'abb
Grgoire, l'air retentt d'acclamations universelles. L'Assemble fit
entendre, par la bouche de son prsident, des paroles d'union. Bailly
exprima en ces termes le regret de ne pas voir la noblesse siger avec
les communes et avec le clerg: Des frres d'un autre ordre manquent 
cette auguste famille. Comment pouvait-on supposer des passions
haineuses et subversives chez des hommes qui tenaient un langage si
conforme  l'esprit vanglique? L'Assemble augmentait ses forces par
la lutte et les dlais; la cour puisait les siennes. C'est la seule
fois peut-tre que l'inaction fut mise au service du progrs. Quelques
semaines auparavant, le clerg avait voulu forcer cette inaction
salutaire, en proposant  l'Assemble de s'occuper de la misre
publique et de la chert des grains. Cette dmarche n'tait qu'un
pige; l'Assemble ne s'y trompa pas, et elle eut le courage d'y
rsister. Le clerg croyait le peuple dispos  vendre son droit
d'hommes libres pour un morceau de pain; il se trompait. Les grandes
conqutes morales ne s'achtent que par le sacrifice; la France de la
Rvolution prfrait encore  la nourriture matrielle le pain de la
parole qui fait les justes, et le pain de la libert qui fait les
forts.--Le 9, l'Assemble avait d'ailleurs institu un Comit de
subsistances.

La sance royale eut enfin lieu le 23 juin. On commena par humilier
les communes. Quelle est cette procession d'hommes noirs qui attendent
dehors, sous une pluie battante, l'ouverture de la salle?--Annoncez la
nation!

Le despotisme, banni depuis quelques mois des affaires du pays, reparut
tout  coup sous des formes si odieuses, que les plus modrs furent
contraints d'ouvrir les yeux. Le roi tint un langage svre,
inconvenant: il menaa les dputs, et leur fit entendre qu'il se
passerait de leur concours, s'il rencontrait chez eux une rsistance
inbranlable. Il cassa les arrts de l'Assemble, qu'il ne reconnut
que comme l'ordre du tiers; les liberts que la reprsentation
nationale s'tait donnes depuis un mois se trouvaient violemment
reprises, confisques. Le roi veut, tait-il dit, que l'ancienne
distinction des trois ordres de l'tat soit conserve en entier, comme
essentiellement lie  la constitution du royaume. Ces dclarations
furent accueillies comme elles devaient l'tre, par le silence. Dans
les temps de rvolution, l'ombre du pass marche  ct du prsent;
elle le dpasse mme quelquefois, mais c'est pour s'vanouir. Je vous
ordonne, messieurs, avait dit le roi en finissant, de vous sparer tout
de suite. Presque tous les vques, quelques curs et une grande
partie de la noblesse obirent; les dputs du peuple, mornes,
dconcerts, frmissant d'indignation, restrent  leur place. Ils se
regardaient, cherchant, dans ce moment-l, non une rsolution, mais une
bouche pour la dire. Mirabeau se lve: Messieurs, s'crie-t-il,
j'avoue que ce que vous venez d'entendre pourrait tre le salut de la
patrie, si les prsents du despotisme n'taient pas toujours dangereux.
Quelle est cette insultante dictature? l'appareil des armes, la
violation du temple national, pour vous commander d'tre heureux! Qui
vous fait ce commandement? votre mandataire! Qui vous donne des lois
imprieuses? votre mandataire, qui doit les recevoir de nous,
messieurs, qui sommes revtus d'un caractre politique et inviolable;
de nous, enfin, de qui vingt-cinq millions d'hommes attendent un
bonheur certain, parce qu'il doit tre consenti, donn et reu par
tous. Mais la libert des voix dlibratives est enchane: une force
militaire environne les tats! O sont les ennemis de la nation?
Catilina est-il  nos portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre
dignit, de votre puissance lgislative, vous vous renfermiez dans la
religion de votre serment: il ne nous permet de nous sparer qu'aprs
avoir fait la constitution. Alors le grand-matre des crmonies,
petit manteau, frisure  l'_oiseau royal_, surmont d'un chapeau
absurde, s'avanant vers le bureau, prononce quelques mots d'une voix
basse et mal assure: _Plus haut!_ lui crie-t-on. Messieurs, dit alors
M. de Brz, vous avez entendu les ordres du roi. Bailly allait
discuter; mais Mirabeau: Allez dire  votre matre que nous sommes ici
par la volont du peuple, et que nous n'en sortirons que par la force
des baonnettes! Il accompagna ces paroles d'un geste de majest
terrible. Brz voulut rpliquer; il balbutia, perdit contenance et
sortit. Vous tes aujourd'hui, ajouta Sieys avec calme, ce que vous
tiez hier; dlibrons... Mirabeau, pour couronner la sance, propose
aux dputs de dclarer infme et tratre envers la nation quiconque
prterait les mains  des attentats ordonns contre eux. Par cet
arrt, l'Assemble levait une barrire morale entre l'arbitraire des
ministres et sa sret personnelle. L'inviolabilit, ce caractre
essentiel du souverain, passait aux lus de la nation.

Necker n'assistait point  la sance royale. Cette absence le rendit
populaire. La nouvelle d'une disgrce, encourue par ce ministre,
augmenta le trouble des esprits. Il y eut meute  Versailles.
L'apparition de bandes armes jetait la terreur dans les provinces. Des
hommes qui semblaient sortir de terre et y rentrer, tant leurs traces
se perdaient dans les tnbres, saccageaient les bls verts. La cour se
montrait toujours prte  agir; mais la difficult de dterminer le roi
tait extrme. La noblesse, abandonne du clerg, rsistait seule et
refusait encore de se runir au tiers. Son attachement  ce qu'elle
appelait ses droits tait fortifi chez elle par le sentiment de
l'hrdit qui n'existait pas dans l'glise. Le 25, une minorit de la
noblesse vint prendre sige dans l'Assemble. Le 27, le roi crivit
lui-mme aux Ordres, les invitant  ne point se sparer du noyau qui
s'tait form dans la grande salle des sances. On assure que la veille
Louis XVI avait fait appeler le duc de Luxembourg, prsident des
dputs de la noblesse. Celui-ci droula aux yeux du roi un plan de
dfense. Le roi, frapp de l'incertitude du succs, aurait rpondu:
Non, je ne souffrirai pas qu'un seul homme prisse pour ma querelle.
Ce mot, s'il est vrai, montre l'tat d'isolement o la couronne s'tait
place. Les intrigues de la reine et de sa cour n'avaient russi qu'
mettre le souverain  la tte d'un parti. La noblesse ne se soumit 
l'invitation du roi qu'avec une rpugnance extrme. Quelques
gentilshommes affectaient de dire tout haut qu'il fallait prfrer la
monarchie au monarque. La runion s'opra nanmoins;  chaque membre
de l'aristocratie qui allait se confondre, sur les banquettes, avec le
reste de l'Assemble, l'ancien rgime s'vanouissait comme un fantme.

Les craintes, les soupons, les alarmes n'en continuaient pas moins
d'augmenter  la vue des prparatifs de guerre civile qui frappaient
les plus confiants dans la loyaut de Louis XVI. La royaut
songeait-elle  se dfendre? Tout l'indique et pourtant elle n'tait
pas encore attaque; ce fut l son erreur et l'une des causes de sa
perte. L'Assemble en masse tait alors royaliste. L'historien
distingue bien a et l, dans les profondeurs de la salle, des acteurs
qui joueront tout  l'heure un autre rle: pour les contemporains, cet
avenir tait voil. La Montagne tait en formation dans l'Assemble
nationale, mais c'tait une formation latente. Que font l-bas ces
trente voix muettes qui parleront si haut dans la suite? Leur heure
n'est pas encore venue. Pour les partis comme pour les hommes
prophtiques, il faut la prparation du silence. Alors les membres des
communes se croyaient d'accord, parce qu'ils attaquaient ensemble les
abus de l'ancienne socit. Les dissentiments devaient sortir de la
victoire. En attendant, contentons-nous de rsumer la situation
prsente. A peine les tats gnraux furent-ils constitus, qu'il se
dclara tout de suite trois pouvoirs en France: la cour, qui voulait
empcher la Rvolution de s'organiser;--l'Assemble, qui marchait dans
la voie des rformes avec cette lenteur prudente qu'exige la dignit
reprsentative;--l'opinion, qui, matresse d'elle-mme, tait toujours
contre la cour et en avant de l'Assemble. Ces trois pouvoirs avaient
chacun leur sige: la cour tenait son quartier gnral au palais de
Versailles; l'Assemble rayonnait en dehors des murs du chteau;
l'opinion trnait  Paris.

Necker, enivr des suites de cette sance royale, o son absence avait
obtenu tant de succs, faisait courir la nouvelle de sa retraite. La
cour s'tait en effet tourne contre lui; chass, puis rappel, il
montrait une hsitation factice  reprendre les rnes embarrasses du
gouvernement.

--Nous vous aiderons, s'cria Target se donnant le droit de parler au
nom de tous, et pour cela mme il n'est point d'efforts, de sacrifices
que nous ne soyons prts  faire.

--Monsieur, lui dit Mirabeau avec le masque de la franchise, je ne vous
aime point, mais je me prosterne devant la vertu.

--Restez, monsieur Necker, s'cria la foule, restez, nous vous en
conjurons.

--Parlez pour moi, monsieur Target, dit le ministre sensiblement mu,
car je ne puis parler moi-mme.

--H bien, messieurs, je reste! s'cria alors Target; c'est la rponse
de M. Necker.

Il resta.

[Illustration: Camille Desmoulins au Palais-Royal.]

Le peuple de Versailles tait trs-loin d'aimer l'ancien rgime
monarchique, il l'avait vu de trop prs pour cela. Malgr quelques
tmoignages de reconnaissance donns au roi,  la reine mme, pour le
maintien du ministre, tout rentra dans une opposition taciturne. Chaque
jour les frayeurs augmentaient avec l'arrive continuelle des troupes.
Une arme pesait sur l'Assemble naissante. Celle-ci, de son ct,
tait rduite  l'impuissance. Elle ne pouvait sortir de cet tat
critique sans l'intervention de la force.--Paris se leva.

Les mouvements commencrent le 30. Le peuple est femme,
_plebs_.--Accessible aux motions, son premier acte est presque
toujours dirig par le coeur. Cette rvolution, qu'on accuse d'avoir
peupl les cachots, commena par en ouvrir les portes. Onze soldats du
rgiment des gardes-franaises taient dtenus  la prison de l'Abbaye,
comme faisant partie d'une socit secrte dont les membres avaient
jur d'pargner le sang de leurs concitoyens. Ils devaient tre
transfrs, la nuit mme,  Bictre, _ainsi que de vils sclrats_. On
court  l'Abbaye, on les dlivre. Quelques autres prisonniers
militaires sont mis en libert. On distinguait parmi eux un vieux
soldat qui, depuis plusieurs annes, tait renferm  l'Abbaye. Ce
malheureux avait les jambes extrmement enfles et ne pouvait que se
traner. On le mit sur un brancard et des bourgeois le portrent.
Accoutum depuis un grand nombre d'annes  n'prouver que les rigueurs
des hommes:--Ah! messieurs, s'cria le vieillard, je mourrai de tant
de bonts!

Il y eut, ds ce moment, les _soldats de la patrie_ (les
gardes-franaises) et les soldats du roi,--qui taient pour la plupart
trangers.

Le lendemain, une dputation de jeunes gens se rendit  Versailles pour
rclamer l'intercession de l'Assemble nationale en faveur des braves
qu'on venait de soustraire  la brutalit de leurs chefs. Cette
dmarche tait alors contraire  tous les usages de la monarchie.
C'tait la premire fois que des citoyens, dpourvus de tout caractre
public, prenaient sur eux-mmes l'initiative et la responsabilit d'une
pareille dmarche. Il y eut des murmures. On promit nanmoins
d'invoquer la clmence du roi. [Note: Les gardes-franaises obtinrent
en effet leur grce du roi, aprs s'tre reconstitus d'eux-mme
prisonniers.] La situation de l'Assemble tait difficile, place
qu'elle tait entre une cour factieuse et un peuple  la veille de se
rvolter.

La contagion des ides nouvelles avait gagn l'arme. La cour ne
pouvait plus compter que sur les rgiments suisses, allemands; triste
et singulier spectacle que celui du Champ-de-Mars occup par une milice
trangre! Paris tait remu d'un souffle inconnu. Les royalistes
consterns, stupfaits, ne comprenant rien  ce soulvement des grandes
eaux populaires, se livraient  mille terreurs chimriques; les uns
accusaient le duc d'Orlans, les autres Mirabeau; leurs imaginations
malades voyaient partout des complots ourdis contre leurs privilges.
En fait de complots, il n'y en avait qu'un seul: la nation tout entire
conspirait au grand jour contre un rgime dcrpit et abhorr.

A Paris, la disette croissait toujours. La prsence des troupes
augmentait encore la raret des subsistances. On s'arrachait avec une
sorte de rage,  la porte des boulangers, un morceau de pain noir,
amer, terreux. Des rixes frquentes clataient entre les marchands et
la population affame. Les ateliers taient dserts.

Le 6 juillet, l'assemble des lecteurs de Paris se runit  l'Htel de
Ville. La situation devenait de plus en plus menaante. Trente-cinq
mille hommes taient chelonns entre Paris et Versailles. On en
attendait, disait-on, vingt autres mille. Des trains d'artillerie les
suivaient. Le marchal de Broglie venait d'tre nomm commandant de
l'arme runie sous les murs de la ville. Les ordres secrets, des
contre-ordres prcipits, jetaient l'alarme dans tous les coeurs.

Il se prparait visiblement une attaque  main arme contre les
citoyens. La strilit avait dj dsol la terre des campagnes;
maintenant c'tait la guerre qui allait promener la faux sur nos
villes. La main qui semait tous ces maux tait connue. Je demande,
disait l'abb Grgoire, qu'on dvoile, ds que la prudence le
permettra, les auteurs de ces dtestables manoeuvres, qu'on les dnonce
 la nation comme coupables de lse-majest nationale, afin que
l'excration contemporaine devance l'excration de la postrit. On
nommait ouvertement la reine, le comte d'Artois, le prince de Cond, le
baron de Bezenval, le prince de Lambesc. A l'exemple de cet insens
despote qui faisait fouetter la mer, la cour voulait chtier la
Rvolution.

Paris tait dans la plus grande fermentation; un crit avait paru qui
cherchait  calmer les esprits et  les armer de patience. Citoyens,
s'criait l'auteur, les ministres, les aristocrates soufflent la
sdition; vous dconcerterez leurs perfides manoeuvres. Soyez
paisibles, tranquilles, soumis au bon ordre, et vous vous jouerez de
leur horrible fureur. Si vous ne troublez pas cette prcieuse harmonie
qui rgne  l'Assemble nationale, la Rvolution la plus salutaire, la
plus importante se consomme irrvocablement, sans qu'il en cote ni
sang  la nation, ni larmes  l'humanit. Cet crit, plein de
modration, sortait des mains d'un homme qui n'avait encore soulev de
bruit que par ses livres de science, Marat.

La Rvolution, faite sans une goutte de sang, tait le rve de toutes
les mes gnreuses; mais au point o en taient arrives les
animosits de la cour et celles de la ville, un conflit devenait
invitable. Du 11 au 12, le bruit court que les _brigands_ (lisez le
peuple) viennent de mettre le feu aux barrires de la Chausse-d'Antin.
Des ouvriers, que la chert des vivres rduisait au dsespoir,
croyaient abolir ainsi les droits d'entre. Des gardes-franaises,
envoys pour repousser les assaillants, restrent tranquilles
spectateurs du dsordre. Le moyen de tirer sur des hommes qui, rduits
 lutter depuis longtemps contre les horreurs de la faim, n'taient
plus que des cadavres vivants!

La cour n'abandonnait pas ses projets sinistres. Des rgiments suisses
et des dtachements du Royal-Dragon campaient au Champ-de-Mars avec de
l'artillerie! Provence et Vintimille occupaient Meudon; Royal-Cravate
tenait Svres. Ainsi serr, Paris ne bougerait pas. On esprait alors
profiter de son inaction pour casser les tats gnraux. Les membres de
l'Assemble, enlevs pendant la nuit, devaient tre disperss dans le
royaume. Les plus mutins paieraient pour les autres. Une liste de
proscription tait arrte dans le comit de la reine. Soixante-neuf
dputs,  la tte desquels figuraient Mirabeau, Siys, Bailly, Camus,
Barnave, Target et Chapellier, devaient tre renferms dans la
citadelle de Metz, puis excuts comme coupables de rbellion. [Note:
On trouva plus tard dans le cabinet du stathouder le texte d'une espce
de jugement contre les dputs rcalcitrants que la cour avait dcid
de _pendre_, de _rouer_ et _d'carteler_; ce sont les termes mmes de
la sentence.]

Le signal convenu pour cette Saint-Barthlemy des reprsentants de la
nation tait le changement de ministre. Un vnement ne tarda point 
justifier ces bruits et  prouver qu'ils n'taient pas dpourvus de
fondement. Necker allait se mettre  table, quand il reut l'ordre de
quitter le royaume; il lut la lettre du roi et dna comme 
l'ordinaire; aprs dner, sans mme avertir sa famille, il monta dans
sa voiture et gagna la route de Flandre. L'Assemble se trouvait tout 
fait dcouverte par la retraite du ministre constitutionnel. Assise au
milieu d'un camp, elle dlibrait sous les baonnettes. Un mouvement de
plus, et la reprsentation allait prir. La nouvelle du renvoi de
Necker arriva le 12  Paris.

Le Palais-Royal tait rempli d'une foule agite. D'abord un triste et
long murmure, bientt une rumeur plus redoutable s'y fit entendre.

--Qu'y a-t-il donc?

--Et que voulez-vous qu'il y ait de plus? M. Necker est exil.

Le peuple est comme les femmes, il faut toujours qu'il aime quelqu'un;
Necker, le favori du moment, avait aux yeux de tous le mrite trs-rel
de sa disgrce. L'opinion depuis quelques jours grondait; la fatale
nouvelle mit le feu au volcan.

En ce moment, il tait midi, le canon du palais vint  tonner. La foule
tait tellement prpare aux vnements extraordinaires que ce bruit
pntra toutes les mes d'un sombre sentiment de terreur. Un jeune
homme, Camille Desmoulins, monte sur une table. L'hrosme de la
libert est peint sur son visage. Les cheveux au vent, la tte  demi
renverse, les yeux pleins d'une sainte indignation: Citoyens,
s'crie-t-il, nous allons tous tre gorgs, si nous ne courons aux
armes! A ces mots, il agite une pe nue et montre un pistolet. Aux
armes! rpte avec transport toute cette multitude entrane. Il
fallait un signe de ralliement. L'orateur attache une feuille verte 
son chapeau. Tout le monde l'imite. En un moment, les marronniers du
jardin sont dpouills. Voil le peuple debout!

On envoie des ordres pour fermer les spectacles, les salles de danse.
En mme temps, un groupe de citoyens se rend chez Curtius qui tenait un
cabinet de figures en cire. On enlve les bustes de Necker et du duc
d'Orlans, qu'on disait galement frapp d'un ordre d'exil. On les
couvre d'un crpe noir en signe d'affliction publique, et on les porte
dans les rues au milieu d'un nombreux cortge d'hommes arms de btons,
d'pes, de pistolets ou de haches. Cette sorte de procession
tumultueuse traverse les rues Saint-Martin, Grentat, Saint-Denis, la
Ferronnerie, Saint-Honor, en dsordre, mais avec une certaine
solennit. On enjoint  tous les citoyens qu'on rencontre de mettre
chapeau bas. Cette marche, tout  la fois funbre, dguenille et
menaante, tait prcde de tambours voils en signe de deuil. On
arrive sur la place Vendme. En ce moment, un dtachement de dragons,
qui stationnait devant les htels des fermiers gnraux, fond sur cette
foule. Le buste de Necker est bris. Tout le monde se disperse: un
garde-franaise sans armes demeure ferme et se fait tuer.

Une autre foule ayant t charge, au milieu du jardin des Tuileries,
par le prince de Lambesc, alla porter l'effroi dans les rues et les
faubourgs. La ville n'eut plus qu'un cri: Aux armes! Dans la soire,
les gardes-franaises se runirent au peuple. Sous la blouse, sous
l'uniforme, n'tait-ce pas le mme coeur? L'incendie des barrires
continua. Terrible spectacle que la capitale si violemment agite, et
entoure d'une ceinture de feu! Quelle vision! Le Palais-Royal, cet
oeil vigilant des oprations publiques, resta ouvert toute la nuit. On
dfona quelques boutiques d'armuriers. Telle tait, du reste, la
grandeur du sentiment national, que dans Paris, cette ville bloque,
sans tribunaux, sans police,  la merci de cent mille hommes errant au
milieu de la nuit et la plupart manquant de pain, il ne se commit pas
un seul vol, un seul dgt. L'ordre venait de sortir du dsordre; un
pouvoir nouveau naissait de l'insurrection: quelques patrouilles
bourgeoises se montraient dans les rues, et  six heures du soir les
lecteurs de Paris s'taient rendus  l'Htel de Ville, o ils tinrent
conseil. Un homme du peuple en chemise, sans bas, sans souliers, le
fusil sur l'paule, montait bravement la garde  la porte de la grande
salle.

Le mme soir, six ou sept cents dputs se runirent,  Versailles,
dans la salle des sances. En l'absence du prsident, l'abb Grgoire,
l'un des secrtaires, occupa le fauteuil. Les vastes galeries taient
remplies de spectateurs; la nouvelle des troubles qui agitaient Paris
causait une inquitude indescriptible; la plupart des physionomies
taient sombres. Grgoire crut qu'il fallait rassurer tout ce monde par
une sortie vigoureuse contre les ennemis de la paix. Le ciel,
s'cria-t-il, marquera le terme de leurs sclratesses; ils pourront
loigner la Rvolution, mais, certainement, ils ne l'empcheront pas.
Des obstacles nouveaux ne feront qu'irriter notre rsistance;  leurs
fureurs, nous opposerons la maturit des conseils et le courage le plus
intrpide. Apprenons  ce peuple qui nous entoure que la terreur n'est
pas faite pour nous.... Oui, messieurs, nous sauverons la libert
naissante qu'on voudrait touffer dans son berceau, fallt-il pour cela
nous ensevelir sous les dbris fumants de cette salle! _Impavidum
ferient ruinae!_ Un applaudissement gnral couvrit ce discours. Il
fut aussitt dcid que la sance serait permanente: elle dura
soixante-douze heures. Des vieillards passrent la nuit sur leurs
siges. A chaque instant, la salle pouvait tre militairement envahie;
tous les membres de l'Assemble taient dcids  mourir plutt que de
quitter leur poste. Il est bon de se reporter  ces nuits d'alarmes:
voil pourtant ce que l'enfantement de la libert cota d'angoisses, de
veilles et de dvouement aux conscrits de 89!

La journe du 13,  son lever, claire une ville menaante. Le tocsin
sonne, Paris demande toujours des armes; les serruriers forgent des
piques; les plombiers coulent des balles: mais o sont les fusils? On
va en demander  l'Htel de Ville, aux Chartreux: rien! on ne trouve
rien. Quelques-uns courent au garde-meuble et enlvent les armes qu'on
y conservait: ces armes taient en gnral fort belles, mais en petit
nombre. L'pe de Turenne, l'arquebuse de Charles IX, les pistolets de
Louis XIV, passent aux mains obscures du peuple. Les engins du
despotisme se retournent contre les oppresseurs. [Note: Ces armes,
ainsi que celles qui avaient t prises dans la boutique des armuriers,
furent fidlement remises apres le combat.] Les prisons de la Force
sont ouvertes et les prisonniers dlivrs, except les criminels. Du
fer et du pain, c'est tout le voeu de ces hommes qui courent les rues
en chemise et la manche retrousse. Un amas de bl ayant t trouv au
couvent des Lazaristes, on le fait conduire  la halle dans des
voitures.

L'vnement de la journe est l'organisation d'une garde bourgeoise
pour rtablir la sret dans la ville. C'est le peuple, avait dit un
dput, qui doit garder le peuple. Le cur de Saint-tienne-du-Mont
marche au milieu de ses paroissiens capables de porter les armes. Mes
enfants, leur dit-il, cela nous regarde tous; car nous sommes tous
frres. Un bateau charg de poudre  canon ayant t dcouvert, un
autre abb se charge d'en faire la distribution au peuple. Les cloches
mmes des glises servent  donner au mouvement un caractre solennel:
ces grandes voix d'airain qui convoquaient les hommes  la prire les
appellent maintenant  la conqute de leurs droits et de leurs
liberts.

La nuit descend sur Paris inquiet, veill. Des divisions de soldats du
guet, des gardes-franaises, des patrouilles bourgeoises parcourent les
rues; quelques bandes continuent  errer, demandant du pain et des
armes. La sombre attitude de ces hommes dont les desseins sont
inconnus, le bruit des crosses de fusil sur le pav, les feux allums
sur les places publiques, tout redouble l'effroi des vieux royalistes.
Les mots d'ordre changs a et l entre les patrouilles donnent
quelquefois lieu  des mprises et  des fausses alertes qui se
transmettent d'un quartier de la capitale  l'autre. Tout s'meut, puis
tout rentre dans le silence. Ce calme n'est plus interrompu que par le
sinistre hoquet du tocsin. Un rang de lampions poss sur les croises
du premier tage borde toutes les maisons de chaque rue et aide 
surveiller les manoeuvres des tratres. De moment en moment, on entend
retentir ce cri; Soignez vos lampions; l'ennemi est dans les
faubourgs. Des signaux convenus indiquent quand il faut les teindre
et quand il faut rallumer. Des hommes arms de leviers, de sabres, de
btons, de fourches, monts jusque sur le toit des maisons, guettent
l'ombre mme d'un danger possible. Des femmes, des jeunes filles
presques nues, un jupon serr autour de la taille, arrachent
pniblement tous les pavs de leur cour et, pliant sous le fardeau, les
transportent dans leur chambre. Gare aux soldats qui passeront sous
leurs fentres!

Que l'ennemi vienne maintenant, il trouvera une ville fermement rsolue
 se dfendre!

L'Assemble, depuis deux jours, accusait hautement la cour et
l'invitait  loigner cet appareil de guerre qui tenait la ville en
agitation; mais elle n'en obtenait que des rponses vagues ou
menaantes.

On nous fit attendre dans une salle, raconte Barre: le roi passa dans
son cabinet, dont les rideaux cramoisis, mal joints ou mal ferms, nous
laissrent voir le jeu des physionomies des ministres et les mouvements
des princes, qui semblaient ports  des actes de svrit. Tous les
membres de la dputation voyaient cette pantomime politique  travers
les grands verres de Bohme qui sont  ces croises. L'irrsolution du
roi tenait  son caractre; l'obstination de la reine  un orgueil de
femme: l'ignorance o ils taient tous les deux des forces relles de
l'opinion publique acheva de les perdre. Louis XVI ne comprenait rien 
ce qui se passait, depuis deux mois, autour de lui: son insouciance ne
fut pas un instant branle. Il crivait un journal dont voici quelques
feuillets:

Le 1er juillet 1789.--Mercredi. Rien. Dputation des tats.

Jeudi 2.--Mont  cheval  la porte du Maine, pour la chasse du cerf 
Port-Royal. Pris un!

Vendredi 3.--Rien.

Samedi 4.--Chasse du chevreuil au Butard. Pris un et tu vingt-neuf
pices.

Dimanche 5.--Vpres et salut.

Lundi 6.--Rien.

Mardi 7.--Chasse du cerf  Port-Royal. Pris deux.

Mercredi 8.--Rien.

Jeudi 9.--Rien. Dputation des tats.

Vendredi 10.--Rien. Rponse  la dputation des tats.

Samedi 11.--Rien. Dpart de M. Necker.

Dimanche 12.--Vpres et salut. Dpart de MM. de Montmorin,
Saint-Priest et de la Luzerne.

Lundi 13.--Rien. Il avait pris mdecine.

Il est probable que le roi ne savait rien ou presque rien de ce qui se
passait dans la capitale. Averti par les dputs du tiers, il croyait
que ces hommes avaient intrt  le tromper,  grossir le caractre des
vnements. De perfides conseillers profitaient de cette faiblesse
d'esprit pour obscurcir son jugement et lui dguiser la vrit. Il se
trouva mme un certain baron de Breteuil, qui, s'rigeant en messie
royaliste, promit de raffermir, en trois jours, le temple de l'autorit
branl par les factieux. Or, le troisime jour, le peuple tait matre
de Paris et du roi.

Le 14 juillet 1789, la grande ville poussa deux cris; Aux
Invalides!--A la Bastille! On alla d'abord  l'Htel des Invalides o
l'on savait qu'il y avait des armes. Les _volontaires_ du Palais-Royal,
des Tuileries, de la Basoche, de l'Arquebuse, marchaient en rangs
serrs et le fusil sur l'paule. La veille c'tait une cohue,
aujourd'hui c'est une arme. Cette arme, assemble  la hte,
connaissait mal sans doute les rgles de la discipline; mais la
puissance invisible de l'esprit public la soulevait. Personne ne
commandait; tout le monde sut obir. Ce n'tait pas une expdition sans
danger: on savait que trois rgiments taient camps au Champ-de-Mars;
le gouverneur des Invalides avait des armes, des munitions, et un fort
dtachement du rgiment d'artillerie de Toul avec ses pices. Qui prit
tout cela? L'opinion. Le soldat se sentait circonvenu, caress,
suppli par ces hommes du peuple qui taient ses frres, par ces jeunes
filles qui taient ses soeurs. L'ennemi n'tait dj plus l'ennemi; il
riait, il buvait, il tait charm; les dserteurs sont dsormais ceux
qui restent sous le drapeau de la cour au lieu de se rallier aux
couleurs de la patrie. On enleva de l'Htel 28 000 fusils et 20 pices
de canon: tout ce qui n'tait pas arme de guerre fut respect. On
distribua sur-le-champ des fusils et de la poudre: voil le peuple
arm.

Vers onze heures, le ciel, jusque-l voil, se dcouvrit. Un soleil
rvolutionnaire chauffait toutes les ttes. Alors sortit de la foule
une grande voix qui disait: A la Bastille! A la Bastille!

Cette forteresse tait dteste. Le peuple se montra dsintress dans
la haine qu'il lui portait; car, aprs tout, elle ne lui avait rien
fait  lui. Cette sombre prison d'tat n'avait point t construite
pour des manants. Il fallait tre  peu prs gentilhomme pour avoir
l'honneur d'y tre renferm, ou comme Voltaire, Mirabeau et tant
d'autres, avoir crit pour la cause du peuple et de la libert. C'tait
un des motifs de la haine du peuple. Cette forteresse inquitait
d'ailleurs les Parisiens  d'autres titres. Du haut de ses huit grosses
tours ne pouvait-elle craser la foule sous la mitraille de ses bouches
 feu, foudroyer certains quartiers de la ville? Le faubourg
Saint-Antoine avait cette citadelle-l sur le coeur. L'importance de la
Bastille tait grande au point de vue stratgique, mais bien plus
grande encore tait la signification qui s'y rattachait. Elle
reprsentait la prrogative royale et l'ancien rgime. C'tait la
contre-rvolution norme, massive et scelle dans la pierre. La
destruction de tout autre difice public n'eut t qu'un acte de
vandalisme; la Bastille renverse, tout ce qui restait en France du
pouvoir absolu s'croulait. Cette vrit fut aussitt comprise de tous:
le peuple a des clairs de gnie; il ne raisonne point, il devine.

Parmi les assaillants, quelques hommes dtermins avaient russi 
rompre les chanes du pont-levis qui gardait l'entre de la premire
avant-cour de la Bastille; c'est alors que le feu commena. Tout le
monde se lana dans un tourbillon de fume. Devant ces remparts
hrisss de canons, les citoyens se confondirent dans un mme lan,
dans la mme dtermination de vaincre ou de mourir. Des enfants (le
gamin de Paris existait dj), mme aprs les dcharges du fort,
couraient a et l pour ramasser les balles ou la mitraille. Furtifs et
pleins de joie, ils revenaient s'abriter et prsenter ces munitions de
guerre aux gardes-franaises qui les renvoyaient, par la bouche du
canon, aux assigs. Les femmes, de leur ct, secondaient les
oprations avec une ardeur incroyable. On distinguait parmi elles, en
agile amazone, robe de drap bleu, chapeau  la Henri IV sur l'oreille,
large sabre au ct, deux pistolets  la ceinture, une jolie Ligeoise.
La fume de la poudre l'enivre; elle pousse, elle exalte les
assaillants. Son histoire tait celle de toutes les femmes galantes:
aime, puis trahie. Dans ses emportements et ses fureurs de chatte,
elle jette mille imprcations contre la Bastille. On voit  ct
d'elle, dans la foule, d'autres grandes pcheresses, qu'un sentiment
nouveau, extraordinaire, immense, venait aussi de convertir.
Aujourd'hui, elles n'ont plus qu'un amant: le peuple. Leur coeur est
tout  la Rvolution; et comme les anciennes Gauloises, elles inspirent
les combattants. Parmi ces derniers, il y a des gens sans aveu et 
figure livide: le feu purifie tout. La plupart se montrent hroques.
Frapps, ils tombent en criant: Nos cadavres serviront du moins 
combler les fosss!

[Illustration: Robespierre.]

Au milieu de ce dvouement gnral et de cette ardeur, un trait
particulier de courage sur mille mrite d'tre signal par l'histoire.
Les assaillants avaient cess le feu;  un signal donn, une planche
est jete sur l'un des fosss qui entouraient la Bastille: un citoyen
s'lance et tombe; un autre, le fils d'un huissier, Maillard, s'avance
sans broncher sur ce pont troit et dangereux. Tout  coup un cri
s'lve: La Bastille se rend! Elle, cette forteresse que Louis XI,
Louis XIV et Turenne jugeaient imprenable,--oui, la Bastille demande 
capituler.

Pendant ce temps-l, les lecteurs dlibraient  l'Htel de Ville;
hommes de peu de foi, ils regardaient le sige de cette forteresse
comme une entreprise tmraire. Soudain un autre grand cri s'lve dans
les airs: La Bastille est prise!

Hommes, femmes et enfants se prcipitent alors comme un torrent vers la
place de Grve. Des citoyens bizarrement arms, noirs de poudre,
portent en triomphe dans leurs bras un jeune officier des
gardes-franaises, lie, dont la conduite avait t magnanime. Les
vainqueurs affectrent de dfiler devant le buste de Louis XIV qui
tait alors sur la place, en face de l'Htel de Ville. Lui absent, la
fte n'et point t complte; il fallait  la monarchie, pour tmoin
de sa dfaite, le plus absolu des rois.

Bientt toute cette temptueuse foule pntre dans la salle o un
comit d'lecteurs appartenant  la classe moyenne s'taient runis:
les murs tremblent, les boiseries craquent. Un homme porte les clefs et
le drapeau de la Bastille; un autre, le rglement de la prison pendu 
la baonnette de son fusil. A la prire de l'intrpide Hullin, d'lie
et des gardes-franaises, qui s'taient signals pendant le sige, on
couvre les prisonniers d'un gnreux pardon.

Quelques reprsailles avaient eu lieu dans l'intrieur de la
forteresse: le misrable de Launay, gouverneur de la Bastille, qui
avait fait tirer sur le peuple, fut mis  mort; un tratre, Flesselle,
prvt de Paris, qui avait amus depuis deux jours les Parisiens, pour
se donner le temps de les surprendre, fut abattu dans la foule par une
main reste inconnue. L'horreur de ces excutions disparut dans
l'ivresse de la victoire.

Un architecte, le citoyen Palloy, qui tait au sige de la terrible
forteresse, fut charg de dtruire _le repaire de la tyrannie_. Cet
homme, qui n'est gure connu, fit une grande chose dans sa vie, une
seule: il dmolit la Bastille.

La chute de cette clbre prison d'tat eut dans le monde un
retentissement prodigieux. En France, on crut entendre tomber, d'une
extrmit du territoire  l'autre, le pouvoir monstrueux de la force.
Ds que la nouvelle s'en rpandit  Versailles, [Note: Dans la nuit du
14 juillet, une dputation s'tait rendue chez le roi sans rien
obtenir. Louis XVI fixa les yeux constamment sur M. de Mirabeau. Le roi
du pass regardait tout tonn le roi de la Rvolution.] la cour, qui
tenait encore ferme dans ses projets d'attaque, fut anantie. La
terreur passa en un instant du peuple aux agresseurs. Les rgiments,
camps au Champ-de-Mars, dguerpirent pendant la nuit et prirent la
fuite, comme si l'pe de la colre divine s'tait tendue sur eux. On
ramena, de ces lieux occups nagure par une arme, plusieurs voitures
charges de tentes, de pistolets, de manteaux. Le succs au contraire
fit de tous les citoyens un peuple de frres. On s'embrassait, on tait
heureux. Les religieux de divers couvents avaient pris la cocarde aux
couleurs de la nation, blanc, bleu et rouge; ils formrent des
dtachements; le temps de la Ligue et de la Fronde tait revenu. Le
cur de Saint-tienne-du-Mont avait march tout le temps  la tte de
ses paroissiens. Ces guerriers, en soutane, en froc et en capuchon,
attestaient l'unanimit de sentiments qui faisait agir toute la ville.
Il se trouvait l des nobles, des bourgeois, des abbs, des hommes du
peuple: ils n'avaient tous qu'une volont, qu'une me. Comme on n'tait
pas encore rassur sur les intentions de la cour, on dpava les rues,
on leva des barricades; prcautions trs-sages sans doute: mais que
pouvait dsormais la faction royaliste en face d'une Assemble
souveraine, d'un peuple en insurrection, d'une arme vanouie?

Pendant que l'on se battait encore  la Bastille, un nombreux
dtachement de dragons et de cavalerie allemande, reu dans Paris aux
acclamations de la multitude, venait de reconnatre le quartier
Saint-Honor et traversait le Pont-Neuf. Un chef d'escadron commande
alors  ses soldats de faire halte, pour haranguer les citoyens: il
annonce comme une bonne nouvelle la prochaine arrive du corps de
dragons, de hussards, et de Royal-Allemand, toute cavalerie qui vient,
dit-il, se runir au peuple. Un applaudissement, ml de cris de joie,
accueille son discours. Un seul assistant remue la lvre en signe de
doute. Il s'lance du trottoir, fend la foule jusqu' la tte des
chevaux, saisit par la bride celui de l'officier et somme celui-ci de
mettre pied  terre. L'officier interdit descend de cheval. L'inconnu,
quoique petit et grle, exige que le chef remette ses armes et celles
de ses soldats dans les mains du peuple. L'officier garde un silence
qui donne  penser. Ce refus tacite confirme dans ses soupons le
citoyen ombrageux, qui se met alors  semer l'alarme parmi les
assistants. Ses gestes et ses paroles rpandent la mfiance. La foule
enjoint sur-le-champ aux cavaliers de faire volte-face, et les conduit
 l'Htel de Ville d'o le comit les renvoie tous  leur camp sous
bonne garde.

Cet homme, dont le coup d'oeil vigilant avait peut-tre vent une ruse
et djou une entreprise perfide des royalistes, tait Jean-Paul Marat.

Le 14, Louis XVI avait crit sur ses tablettes: Rien.

La nouvelle de la prise de la Bastille jeta dans le camp de
l'aristocratie un tel dcouragement que les choses  Versailles
changrent de face: le roi n'eut d'autre moyen de salut que de venir
lui-mme au milieu de l'Assemble nationale. La Bastille prise, il se
rendait: l'insurrection de Paris consacra dfinitivement la victoire
des droits sur les privilges; sans elle, tout ce qui avait t fait
jusque-l manquait d'une sanction dcisive. Le serment du Jeu-de-Paume,
l'opposition  la fameuse sance royale taient des actes courageux;
mais ces germes auraient pu tre striles: il fallait le concours de
Paris pour les fconder et pour leur donner les caractres d'une
rvolution. L'Assemble avait mis dans sa rsistance la force du
raisonnement; le peuple y mit celle du sentiment et de l'action: alors
tout fut dit. Les rvolutions se font encore plutt par le coeur que
par la tte.

Le roi vint  Paris. Il traversa une foule immense: deux cent mille
citoyens formaient sur son passage une haie hrisse de baonnettes, de
piques, de faux, de btons ferrs: gardes-franaises, milice
bourgeoise, religieux, tous taient confondus sous les armes, tous
taient amis. On se traitait de frres: les riches accueillaient les
pauvres avec bont; les rangs n'existaient plus, tous taient gaux.
Quel beau jour! les femmes du haut des balcons, des croises, jetaient
 pleines mains des cocardes patriotiques, des touffes de rubans. La
fraternit respirait sur tous les visages. Le roi venait chercher la
paix dans cette ville, o, quelques jours auparavant, il avait fait
entrer la guerre. Le peuple avait le droit de se montrer svre; il fut
clment. On reut d'abord Louis XVI dans un silence morne et solennel,
les armes hautes; mais quand il eut pris des mains de Bailly la cocarde
nationale, quand surtout il sortit de l'Htel de Ville o il tait
entr sans gardes et avec confiance, la srnit revint sur tous les
visages, et les armes s'abaissrent. Il fut reconduit avec tous les
honneurs militaires par les vainqueurs de la Bastille. Les femmes de la
halle crirent le long du chemin: Vive le roi!

Cependant il devenait clair que cet homme indcis, pousant tour  tour
la cause de la noblesse par inclination, celle du peuple par raison et
par ncessit, tait un grand obstacle  la marche des vnements. Or
les rvolutions n'ont qu'une manire d'agir avec les obstacles; elles
les suppriment.

Deux pouvoirs dmocratiques taient sortis de l'insurrection, la
municipalit de Paris et la garde nationale; deux hommes avaient d
leur lection aux circonstances, Bailly et La Fayette.

La vieille France, rajeunie par le sentiment du droit, aimait  tourner
ses regards vers le Nouveau-Monde. Le marquis de La Fayette, qui avait
concouru  l'affranchissement des tats-Unis, fut le hros du jour.
Triste rayon de popularit qui plit bientt sur son front!

L'lan de Paris se communiqua comme l'tincelle lectrique aux
provinces; de toutes parts, les citoyens se runirent et
s'associrent.--Je m'arrte: la France, depuis l'ouverture des tats
gnraux, a fait une belle tape dans la voie qui conduit  la libert.
La Rvolution est demeure pure d'excs. Sa premire victoire n'a point
cot une larme; en sera-t-il ainsi dans la suite?

Vain espoir! Ses ennemis ne ngligent rien pour la provoquer et lui
mettre le glaive  la main.




III

Etat des esprits.--Premire migration.--La disette.--Mort de Foulon et
de Bertier.--Conduite du clerg franais dans les premiers temps de la
Rvolution.


Paris livr  lui-mme, Paris lch dans l'ivresse de sa victoire,
inspirait de graves inquitudes  certains membres de l'Assemble
nationale. Le sentimental et larmoyant Lally fit une motion qui tendait
 calmer l'effervescence des habitants de la grande ville. Rprimer
trop tt l'esprit public, dans les temps de rvolution, c'est
quelquefois l'amollir. Robespierre se leva. On trouve, dans les
premiers mots qu'il fit entendre, les principaux traits de son
caractre politique: respect et amour de la nation, horreur de
l'intrigue. Il la poursuit, cette intrigue, sous le masque du parti de
la cour, comme il la poursuivra dans la suite sous le masque des
Girondins. Cet homme arrivait  la Rvolution, arm de toutes pices
par l'intgrit de ses principes. Jusqu'ici du reste rien ne le dsigne
 l'attention; il se confond, il s'efface dans la ple multitude des
orateurs. Le dnouement de la Rvolution tait dans cet homme  part;
mais il se montrait encore trop couvert d'ombre pour qu'on pt
distinguer toute sa valeur.

Un autre dput, alors inconnu, tour  tour ami et ennemi de
Robespierre, sigeait sur les mmes bancs; son nom tait Barre. Voici
le portrait qu'en trace madame de Genlis: Il tait jeune, jouissait
d'une trs-bonne rputation, joignait  beaucoup d'esprit un caractre
insinuant, un extrieur agrable, et des manires  la fois nobles,
douces et rserves. C'est le seul homme que j'aie vu arriver de sa
province avec un ton et des manires qui n'auraient jamais t dplacs
dans le grand monde et  la cour. Il avait trs-peu d'instruction, mais
sa conversation tait toujours aimable et toujours attachante: il
montrait une extrme sensibilit, un got passionn pour les arts, les
talents et la vie champtre. Ses inclinations douces et tendres,
runies  un genre d'esprit trs-piquant, donnaient  son caractre et
 sa personne quelque chose d'intressant et de vritablement
original. Enfant des Pyrnes, il aimait la _constitution de ces
montagnes, dcrte il y a des sicles par la nature_, ces valles
embellies par des moeurs candides et pastorales; il aimait jusqu'aux
torrents et aux ours, car tout cela c'tait le pays. Son enfance avait
t rveuse; sa jeunesse fut mlancolique. On ne fait pas, crit-il
lui-mme, assez attention aux prliminaires des grands accidents de la
vie. Ce sont pourtant des avertissements que la Providence nous donne,
mais dont nous profitons rarement, soit qu'ils passent inaperus, soit
qu'ils arrivent trop tard. Lors de mon mariage, en 1785, qui fut une
grande fte de famille  Vic et  Tarbes, j'allais  l'autel avec ma
jeune fiance; c'tait au milieu de la nuit; l'glise tait
resplendissante de lumires; une socit nombreuse de parents et d'amis
nous entourait. Une profonde tristesse me serrait le coeur, et, lorsque
je prononai le _oui_ solennel, des larmes coulrent involontairement
sur mes joues dcolores. Il n'y eut que ma mre qui s'en aperut, et
qui, aprs la messe des pousailles, me prit la main et la serra contre
sa poitrine. Ce mariage fut malheureux: attache  la cause de
l'aristocratie par got et par tradition de famille, la jeune femme ne
pardonna pas  son mari d'avoir embrass la cause de la nation. Barre
exerait la profession d'avocat quand le mouvement de la France
l'envoya aux tats gnraux. Il tait alors pour la monarchie tempre.
Dou d'une imagination vive, mobile, chauffe au soleil du Midi, il
avait essay sa plume dans quelques ouvrages peu connus, couronns par
l'Acadmie de Toulouse. A Paris, il rdigeait, depuis l'ouverture des
tats, une feuille intitule _le Point du Jour_. Nature vive,
smillante, la varit des impressions s'opposait chez lui  la dure.
Barre avait dans l'esprit la grande qualit des femmes, la
pntration. Le mouvement rapide de ses ides et de ses sentiments ne
lui permit point de se fixer  un principe. Fin, rus, grand comdien,
voulant  tout prix sauver sa tte, cet homme d'tat fut, selon le
cours des vnements, le camlon des diverses nuances rvolutionnaires.

Dans son journal, _le Point du Jour_, il attaquait avec ardeur le parti
de la cour, dnonait  l'indignation publique les menes et les
conduites occultes d'un parti qui prfrait renoncer  la France que
d'abandonner ses prtentions et ses privilges. Dj, en effet, le
mouvement de l'migration avait commenc. Le frre de Louis XVI, le
comte d'Artois, les Cond et les Conti, les Polignac, les Vaudreuil,
les de Broglie, les Lambesc et d'autres taient passs  l'tranger.
Une lourde responsabilit pse sur la tte de ces hommes. Dserter son
pays parce que la cause  laquelle on avait rattach ses intrts est
en pril, se faire tranger par le coeur, se fermer volontairement la
France, quel triste exemple donnait alors la haute aristocratie! Ce
_sauve qui peut_ avait d'ailleurs une autre signification: ces princes,
ces nobles, passaient avec toute vraisemblance pour bien connatre la
pense de Louis XVI.

Le roi trompait-il donc le peuple de Paris quand il lui disait: Vous
pouvez avoir confiance en moi?

Revenons  Paris. La ville tait calme  la surface, mais, sous le
repos mme, on distinguait les dernires agitations de l'orage. Une
circonstance souleva de nouveau toute cette masse d'hommes. Parmi les
accapareurs de bls, qu'on accusait d'tre les auteurs de la misre et
de la disette, la clameur publique dnonait surtout un nomm Foulon.
Abhorr ds le dernier rgne, il n'avait vcu jusqu' soixante ans que
pour entasser sur sa tte les accusations les plus graves. Ses
monopoles odieux le couvraient de l'indignation publique: c'tait son
vtement, sa chemise de soufre. Il fallait que cet homme se juget
lui-mme bien coupable envers le peuple, puisqu'il avait fait rpandre
partout le bruit de sa mort et enterrer,  sa place, le cadavre d'un de
ses domestiques. Bien vivant, il avait quitt Paris le 19 juillet et
s'tait cach dans une terre de M. de Sartines,  Viry, petit village
situ sur la route de Fontainebleau. C'est l qu'il fut aperu et saisi
par des paysans qui lui attachrent sur le dos, par drision, une botte
de foin avec un bouquet de chardons. C'tait une allusion  un propos
atroce qu'avait tenu le misrable: Ces gens-l, avait-il dit en
parlant de ses vassaux, peuvent bien manger de l'herbe, puisque mes
chevaux en mangent. Il avait ajout qu'il ferait faucher la France.

Conduit en cet tat  l'Htel de Ville de Paris, il fut confront,
interrog. On trouva sur lui les morceaux d'une lettre qu'il avait
dchire avec ses dents. Pas une voix ne s'leva pour le justifier,
Bailly, La Fayette, les membres du Comit de l'Htel de Ville, tout le
monde le jugeait trs-coupable; et d'un autre ct ces honorables
citoyens voulaient viter l'effusion du sang. Il avait t dcid qu'au
tomber de la nuit il serait transfr secrtement dans les prisons de
l'Abbaye-Saint-Germain.

--Foulon! nous voulons Foulon! N'a-t-il pas lui-mme sign sa sentence
en passant pour mort?

Voil ce que la foule, accrue d'instant en instant, ne cessait de crier
sur la Grve. Au milieu de cette multitude hve, affame, il y avait
des hommes qui avaient vu mourir une soeur, un enfant, une femme,
d'puisement et de misre: la nature les rendait froces. Le malheureux
entendait gronder  ses oreilles ce mugissement terrible d'un peuple
justement irrit.

Le Comit de l'Htel de Ville insistait toujours, et avec raison, pour
qu'il ft jug. Oui, oui, crie-t-on de toutes parts, jug sur-le-champ
et pendu! Un simulacre de tribunal s'improvisa; il tait compos de
sept membres; mais quelle impartialit devait-on attendre de juges
dlibrant sous la pression de telles circonstances? La Fayette
intervint: il tait encore dans tout l'clat de sa popularit.

--Je ne puis blmer, dit-il, votre indignation contre cet homme. Je ne
l'ai jamais aim. Je l'ai toujours regard comme un grand sclrat, et
il n'est aucun supplice trop rigoureux pour lui.... Mais il a des
complices; il faut que nous les connaissions. Je vais le faire conduire
 l'Abbaye. L nous instruirons son procs et il sera condamn  la
mort infme qu'il n'a que trop mrite.

Vains efforts! La foule grossissait toujours; l'impatience croissait;
bientt des murmures, ensuite les fureurs. C'est sans rsultat que des
citoyens, mus de piti et voulant qu'on respectt les formes de la
justice, traversent les groupes et reprsentent qu'il ne faut pas
verser le sang.

--Le travail du peuple est du sang aussi, reprend cette multitude
indigne, et le tratre l'a bu; il s'est nourri, engraiss de la faim
publique!

Des groupes nouveaux dbordent du dehors; cette mare vivante pousse
devant elle la foule qui emplissait la salle. Tous s'branlent, tous se
portent avec l'imptuosit de l'ocan vers le bureau et vers la chaise
o Foulon tait assis. La chaise est renverse.

--Qu'on le conduise en prison! commande La Fayette d'une voix qui
cherchait encore  dominer la tempte.

Des mains implacables ont dj saisi le malheureux qui demandait grce;
on lui fait traverser la place de l'Htel de Ville. Arriv sous le
rverbre qui se trouvait en face de l'difice, il est attach  une
corde. La corde casse: Qu'on en cherche une autre! On recommence
jusqu' trois fois pour le hisser  ce gibet improvis. Une bande de
furieux met  prolonger les horreurs du supplice cette sorte
d'obstination et d'acharnement qu'on dploie contre un flau public. Ce
qu'ils s'imaginaient pendre dans cet homme, c'tait la famine.

Le mme jour, Bertier, gendre de Foulon, intendant de Paris, arrivait
de Compigne par la porte Saint-Martin. Le peuple avait divers motifs
de haine contre lui. Bertier passait pour avoir donn  Louis XVI le
conseil de faire avancer les troupes sur Paris. C'tait en outre un
administrateur dur et hautain, un coeur de bronze. Il parut tout  coup
entour d'un rassemblement formidable, assis dans un cabriolet dont on
avait bris la capote, afin qu'il demeurt expos  la vue de tous. Un
lecteur, tienne de La Rivire, le protgeait au pril de sa vie
contre l'indignation populaire. Des morceaux de pain noir tombaient
dans la voiture.

--Tiens, criaient des voix touffes par la colre, tiens, brigand!
voil le pain que tu nous as fait manger!

Il fut conduit  l'Htel de Ville, o Bailly l'interrogea. Sur l'avis
du bureau, le maire dit:

--A l'Abbaye!

Il tait plus facile de donner un pareil ordre que de le faire
excuter. Tran sous la lanterne o l'on avait pendu Foulon, Bertier
rsiste, saisit un fusil et tombe perc de cent coups de baonnette.

Quoiqu'un affreux souvenir s'attache  ces deux excutions sommaires,
il faut pourtant reconnatre que les auteurs de ces actes  jamais
regrettables se montrrent dsintresss. Les meurtriers, dit Bailly,
respectrent la proprit et les effets de ceux  qui ils s'taient
permis d'ter la vie. Tous ces effets, mme les plus prcieux, et
l'argent, ont t rapports. [Note: Ce qui tonne est la froideur des
crivains du temps vis--vis de ces excutions sommaires. Voici tout ce
qu'elles inspirent  l'un d'entre eux: En voyant ces restes
dgotants, je me disais: Qui croirait que ces corps (ceux de Foulon et
de Bertier), maintenant horribles, ont t tant de fois baigns,
tuvs, embaums, et que ce qui rvolte la nature a si souvent prononc
des actes d'autorit, tant humili d'honntes gens, et fait souffrir un
si grand nombre de malheureux!]

L'ancien rgime n'a-t-il point d'ailleurs, dans ces massacres, sa part
de responsabilit? N'est-ce point lui qui avait entretenu le peuple
dans l'ignorance, mre de toutes les barbaries? La vue des supplices
ordonns par les juges du roi n'tait-elle point bien faite pour
endurcir le coeur des masses? Se souvient-on de Ravaillac et de tant
d'autres, tenaills en place de Grve, aux mamelles et aux gras des
jambes, la main droite brle, les plaies injectes de plomb fondu,
d'huile bouillante, de poix rsine et de soufre, puis reconduits en
prison, panss et mdicaments, jusqu'au jour o leurs membres tant
renouvels de manire  endurer de nouvelles tortures, on les ramenait
en Grve pour y tre rous vifs ou tirs  quatre chevaux? Les douces
moeurs que devaient inspirer au peuple de tels spectacles!

Dtournons nos regards de ces scnes sanglantes et reportons-les sur la
France.

Il est un fait qu'il importe de bien tablir, c'est que le bas clerg
ne se montra point hostile  la Rvolution naissante; des services
furent clbrs dans les glises pour les citoyens morts au sige de la
Bastille. L'abb Fauchet leur prodigua les trsors de son loquence. Il
avait choisi pour texte de son sermon ces paroles de saint Paul:
_Vocati estis ad libertatem, fratres_: Frres, vous tes tous appels
 la libert.

L'orateur faisant allusion  l'tat gnral des esprits s'criait du
haut de la chaire: C'est la philosophie qui a ressuscit la nation....
L'humanit tait morte par la servitude; elle s'est ranime par la
pense; elle a cherch en elle-mme et elle y a trouv la libert. Elle
a jet le cri de la vrit dans l'univers; les tyrans ont trembl; ils
ont voulu resserrer les fers des peuples.... Ils auraient gorg la
moiti du genre humain, pour continuer d'craser l'autre.... Les faux
interprtes des divins oracles ont voulu, au nom du Ciel, faire ramper
les peuples sous les volonts arbitraires des chefs. Ils ont consacr
le despotisme; ils ont rendu Dieu complice des tyrans! Ces faux
docteurs triomphaient, parce qu'il est crit: _Rendez  Csar ce qui
appartient  Csar_. Mais ce qui n'appartient pas  Csar, faut-il
aussi le lui rendre? Or la libert n'est point  Csar, elle est  la
nature humaine. Ce fier langage fut diversement apprci; les princes
des prtres et les pharisiens modernes crirent au scandale; mais un
tel discours transporta d'enthousiasme tous ceux qui tenaient encore
pour l'alliance du christianisme et de la Rvolution. Une compagnie de
garde nationale reconduisit l'abb Fauchet jusqu' sa sortie de
l'glise. On portait devant lui une couronne civique.

[Illustration: Prise de la Bastille.]

Prtre jansniste et mystique, il avait embrass de bonne foi et avec
tout l'lan d'une imagination ardente le nouveau dogme de la libert,
de l'galit et de la fraternit. Son tort, et il l'expia cruellement,
fut de croire qu'on put allier deux ordres d'ides inconciliables.

L'influence de cette erreur propage par quelques autres
ecclsiastiques, tels que le cur de Saint-tienne-du-Mont, fit reculer
l'esprit public jusqu'aux formes les plus superstitieuses et les plus
naves. On mit la Rvolution naissante sous la protection de sainte
Genevive; on la voua au blanc. Chaque jour, c'taient des processions
solennelles: le bataillon du quartier, avec de la musique, les femmes
du march, les jeunes filles, allaient porter des actions de grces et
un bouquet  la patronne de Paris. Au retour, elles se rendaient chez
le maire.

Tous les jours, raconte Bailly, j'avais des compliments et des
brioches; j'tais bien ft et bien bais par toutes ces demoiselles.

Les citoyens du district du faubourg Saint-Antoine se runirent quand
leur tour fut venu:  leur tte marchaient les jeunes vierges vtues de
blanc; tout le cortge allait faire bnir un modle de la Bastille. Les
vainqueurs entouraient firement ce simulacre d'une forteresse dtruite
par la main du peuple; quelques-uns portaient en trophe les drapeaux
et les armes des vaincus. On ne doutait pas que ces dpouilles ne
fussent agrables au dieu de la libert.

Il est aujourd'hui permis de se demander si ces gages de sympathie
donns par le clerg de 89, au rveil d'un grand peuple, taient bien
sincres. Nous avons mille motifs pour en douter. Un contemporain,
Rabaut-Saint-tienne, ministre protestant, est d'ailleurs plus  mme
que tout autre de nous renseigner  cet gard. Le clerg, dit-il,
cherche encore, dans une religion de paix, des prtextes et des moyens
de discorde et de guerre; il brouille les familles dans l'espoir de
diviser l'tat: tant il est difficile  ce genre d'hommes de savoir se
passer de richesses et de pouvoir!

Nous verrons d'ailleurs plus tard jusqu'o le bas clerg suivit la
Rvolution Franaise et  quelle borne il s'arrta.




IV

Troubles et soulvements dans les campagnes--Henri de Belzunce--Un
pisode de la Rvolution  Caen.


Une grande nouvelle se rpandit, le 19 juillet, dans les rues de Paris:
les campagnes s'agitent; des bandes armes viennent de se montrer
jusque dans les districts ruraux qui avoisinent la capitale. Les
paysans sont ici! ils sont l! On y courait; on battait les champs:
que dcouvrait-on? Rien. Pas mme la trace des pieds nus ou des sabots.
C'tait une arme invisible qui sortait de terre et qui rentrait sous
terre.

Ces bruits taient-ils appuys sur des faits? Ces terreurs
taient-elles chimriques? Ces fausses alertes faisaient-elles partie
d'un plan qui consistait  tenir en haleine les forces de la rpression
dans toute l'tendue du royaume? Il est assez difficile de le dire.
Constatons seulement que l'esprit public tait malade, par suite du
systme d'accaparement et de monopole qui avait trop longtemps pes sur
les subsistances; chacun croyait dcouvrir partout une main qui brlait
et ravageait les moissons; un tourbillon de poussire devenait tout 
coup, pour les imaginations hallucines, une bande de malfaiteurs. A la
moindre alarme, on sonne le tocsin dans les campagnes; les villes y
rpondent par le cri de guerre, une garde nationale s'lance tout
organise  la poursuite des brigands. En quelques jours, la France se
montre, d'une extrmit  l'autre, sous les armes.

Le systme fodal avait trop longtemps lass la France pour que
l'explosion rvolutionnaire ne ft pas terrible envers quelques
privilgis insolents. Comme un arbre courb par la force qui, en se
relevant, se jette d'une secousse vigoureuse dans la direction oppose,
l'esprit public allait violemment du respect servile  une rvolte
impitoyable contre l'aristocratie. Dans quelques provinces, le peuple
tout entier formait une ligue pour dtruire les chteaux, briser les
armoiries, et surtout pour s'emparer des chartriers, o les titres des
proprits fodales taient en dpt. Ici, c'est une princesse de
Bauffremont qui a t oblige, par ses paysans, de dclarer qu'elle
_renonait aujourd'hui et pour toujours_  tous ses droits
seigneuriaux. L, c'est un homme dur envers ses vassaux qui est
poursuivi par eux  coups de fourches. Il est difficile, s'criait
Loustalot dans ses _Rvolutions de Paris_, de ne pas croire que les
ravages dont plusieurs chteaux viennent d'tre les thtres ne soient
pas les effets des vexations passes des seigneurs et de l'animosit de
leurs tenanciers... Que l'on nous cite un seul seigneur humain,
charitable, qui ait t expos  ces excs! Le peuple montra en effet
un sens trs-sr; il sut parfaitement distinguer entre les abus des
vieilles institutions et le caractre des gentilshommes qui, ns dans
les rangs de la noblesse, attnuaient, par leur manire de vivre et
leur gnrosit, l'injustice de leurs privilges.

Au plus fort de cette fivre de destruction, quelques seigneurs
recommandables, ayant visit leurs terres, furent accueillis par leurs
paysans avec des marques de respect et d'estime personnelle. Les autres
nobles, maltraits, pills, injuris, furent gnralement ceux qui
avaient tmoign du mpris pour la Rvolution naissante. On cite le mot
d'une femme de qualit qui, se trouvant  Paris, pendant que le peuple
faisait le sige de la Bastille, disait  ses domestiques:

--Conduisez-moi  mon donjon, que je voie s'gorger celle canaille.

La caste privilgie regardait les gens de la classe infrieure comme
appartenant  une autre espce humaine.

L'aristocratie, depuis des sicles, avait tenu les populations rurales
dans l'ignorance et la misre; elle avait sem la haine dans leur
coeur, elle rcoltait la dvastation, le meurtre. Ces hommes, endurcis
aux travaux ingrats de la terre, ne connaissaient qu'une loi, la loi du
talion; c'est celle de toutes les races barbares. Ils rendaient aux
chteaux oeil pour oeil, dent pour dent. Les pierres taient ici
complices des abus qui s'y rfugiaient. On se disait que, le nid
dtruit, le vautour ne reviendrait plus. Ce n'est pas que j'approuve
ces ravages; la destruction est un supplice trop doux pour les
monuments de la tyrannie; il faut les condamner  vivre.

Au milieu de ce soulvement gnral contre un ordre de choses maudit,
fixons nos yeux sur un point de la France qui servira plus tard de
quartier gnral aux entreprises de la Gironde.

En ce temps-l, deux rgiments stationnaient  Caen, dans la caserne
dite de Vaucelles; c'taient le rgiment d'Artois et le rgiment de
Bourbon. L'un portait une mdaille qu'il avait reue quelques jours
auparavant comme signe de rcompense pour son dvouement  la cause
commune: il tenait pour le peuple, dont il tait aim; l'autre, compos
de jeunes officiers attachs au parti royaliste et de soldats gagns,
inspirait dans la ville une grande dfiance. [Note: On assure que des
soldats du rgiment de Bourbon auraient arrach la mdaille nationale 
des soldats d'Artois qui taient sans armes.] La haine et les soupons
des bourgeois portaient principalement sur Henri de Belzunce, major en
second du rgiment de Bourbon.

Les troubles qui avaient agit Paris, dans les journes du 13 et du 14
juillet, avaient produit dans toute la France un branlement gnral.
La disette des bls tenait surtout la Normandie en rumeur. Le peuple de
Caen, persuad que les accapareurs taient cause de la famine, vint en
armes et avec menaces demander qu'on les lui livrt. Les autorits de
la ville lui permirent de brler, s'il en trouvait, les magasins o de
riches propritaires entassaient les grains. Une bande de turbulents se
rpandit alors dans tous les quartiers de la ville et incendia deux
maisons. Cela fait, la colre du peuple se calma, et le conseil ayant
pourvu  l'approvisionnement des marchs, tout rentra dans l'ordre. Le
comte Henri de Belzunce, avec la tmrit d'un jeune homme de dix-huit
ans, se montra, dans cette journe, pour les mesures violentes. La
conduite sage des autorits lui fit piti; il et voulu que l'on
comprimt du tels mouvements par la force des armes.

Une pyramide ayant t leve  Caen, devant l'glise Saint-Pierre, en
l'honneur du rappel de Necker, le ministre  la mode, toute la ville
vint assister  l'inauguration. Ce jour-l, M. le comte de Belzunce
passa  cheval sur la place, et regarda la statue avec un sourire
insultant. Nargu dans ses affections, le peuple poursuivit le comte
d'un long et sourd murmure; mais l'officier donna de l'peron  son
cheval, et tint ferme, ce jour-l, contre l'orage. Cette conduite ne
manqua pas cependant d'attacher au major du rgiment de Bourbon cette
terrible note qui s'crivait ds lors en lettres rouges: _Aristocrate!_

Quelques amis d'Henri de Belzunce engagrent le comte d'Harcourt 
mettre cet imprudent aux arrts dans le chteau. C'tait un moyen de
calmer le peuple. Le comte n'en fit rien. Il y a dans certains
vnements une force qui entrane fatalement les hommes vers une
catastrophe et que les plus sages conseils ne sauraient paralyser. Les
rivalits entre le rgiment de Bourbon et les bourgeois de la ville en
taient venues  un point extrme qui rendait le choc invitable.

Voici maintenant de quelle manire la lutte s'engagea: le 10 aot, 
dix heures et demie du soir, un habitant de la ville, commandant le
poste bourgeois, tait de faction au pont de Vaucelles; un officier du
rgiment de Bourbon se prsente dans l'ombre. La sentinelle crie trois
fois: Qui vive!

Nuit et silence!

L'officier avait dans ses mains un fusil de chasse; il veut tirer, mais
le coup manque; il arme de nouveau. Avant qu'il ait eu le temps de
faire feu, une balle de la sentinelle bourgeoise l'abat la face contre
terre. A la vue de l'agresseur justement puni, le poste de la garde
nationale pousse un cri d'alarme; on sonne le tocsin; le tambour bat
dans toutes les directions; le canon tonne. Surprise au milieu de son
sommeil, la paisible population de Caen est bientt sur pied. Les
lumires toilent  toutes les fentres; une foule compacte encombre
dj toutes les issues.

Le bruit court que la garnison va faire un mouvement sur la ville et
qu'il faut la prvenir. Le cri: Aux armes! se fait entendre de toutes
parts; on court au chteau dont les portes sont forces, et tout ce qui
s'y trouve, en poudre, fusils, sabres, pistolets, canons, passe dans
les mains du peuple. Le rgiment d'Artois se joint  la milice
bourgeoise; des torches servent  clairer la marche. Cette foule arme
se dirige vers la caserne et arrive devant les grilles qu'elle trouve
soigneusement fermes. Le rgiment de Bourbon tait rassembl dans la
cour et dj sous les armes.

--Vive la nation! crie le peuple.

--Vive Bourbon! rpond le rgiment.

Un silence de mort succda  ces deux cris; qu'allait-il se passer? La
caserne tait domine sur ses derrires par les hauteurs de la ville,
sur lesquelles on avait dj tran des canons. Henri de Belzunce jugea
d'un coup d'oeil que la rsistance tait impossible; quelques-uns de
ses militaires commenaient  se dtacher; le comte se rendit.

Deux bourgeois furent laisss en otage au rgiment pour lui rpondre de
son chef.

Il tait une heure du matin. On conduit le comte  l'htel de ville; un
gros de garde bourgeoise le serrait troitement: le peuple suivait.

Le comit voulant mettre la tte de Henri de Belzunce  l'abri des
fureurs de la multitude, et jugeant l'htel de ville trop peu fortifi,
donna ordre de le conduire au chteau. Le chteau de Caen, bti par
Guillaume le Conqurant dans la seconde moiti du XIe sicle, tait une
citadelle entoure de gros murs, avec un pont-levis, un donjon et une
glise.

Les ttes s'chauffaient de moment en moment. On parlait de
dnonciations venues de Paris. Quelques soldats avaient dpos contre
leur chef; il s'en trouva mme qui dclarrent avoir reu du comte
l'ordre d'arracher la mdaille aux militaires du rgiment d'Artois qui
en taient dcors. Tous ces bruits taient encore envenims par des
propos de femmes: une fille du quartier Saint-Sauveur dclara tenir de
son amant, sergent au rgiment de Bourbon, que l'intention de leur chef
tait depuis longtemps de faire un mouvement sur la ville. Les
familiarits du comte avec ses soldats taient l'objet d'accusations
graves. Tous avourent qu'il couchait  ct d'eux, au corps de garde,
sur des bottes de paille, qu'il buvait mme quelquefois  leur sant,
et qu'il leur tenait des discours contre la Rvolution.

Pendant ce temps, la sentinelle du pont de Vaucelles, qui avait tir
sur l'officier, tait porte en triomphe comme un sauveur.

Le peuple serrait de plus en plus les abords du chteau; les flots
presss et turbulents de celle mare humaine battaient  grand bruit
les portes solidement fermes. Il commenait  faire jour. Deux soldats
du rgiment de Bourbon, qui avaient sans doute pris le parti de leur
chef, furent amens sur ces entrefaites, et par ordre du comit, dans
la prison du chteau. Il fallut leur entr'ouvrir les portes. Le peuple,
amass  l'entre, profita de cette occasion pour faire irruption dans
la cour. Le cri: A la prison!  la prison! se dtache alors de ce
rle lugubre et confus qui est le bruit naturel de l'meute. Toute
cette foule se prcipite dans le donjon du chteau.

Le comte Henri de Belzunce, ple et dfait par les horreurs d'une
pareille nuit, reoit au fond de son cachot le choc imptueux de ce
courant qui a bris ses cluses. Il demande d'une voix ferme  tre
conduit  l'htel de ville, devant le comit. Le cri: A l'htel de
ville! ayant aussitt gagn toute la multitude, on y conduisit le
prisonnier. Arriv sur la place Saint-Pierre, devant l'htel de ville,
le cortge s'arrta  cause de la foule qui grossissait toujours et
encombrait les voies. L'glise, les maisons, la place taient noires de
ttes. L'htel de ville regardait avec ses fentres entr'ouvertes. Il
tait dix heures du matin. Alors un coup de feu partit, l'on ne sait
d'o; le comte Henri de Belzunce tomba. Au mme instant, on dpouille
le mort; on l'insulte, on lui crache  la face; sa tte est coupe et
mise au bout d'une pique; ses membres, diviss et attachs  des
btons, sont promens par ces furieux dans toutes les rues de la ville.
Une femme (c'tait la haine d'un amour trahi) lui ouvr la poitrine
avec des ciseaux, en tire le coeur entre ses mains ensanglantes et
l'emporte.

Si j'ai dcrit la mort d'Henri de Belzunce avec quelques dtails, c'est
que de Caen partira plus tard le bras qui doit enfoncer le poignard
dans le sein d'un des chefs de la Montagne, et que de graves
historiens du temps ont prtendu avoir t arm par le souvenir de
cette sanglante tragdie, et par l'horreur des citoyens de cette ville
pour les excs de la Rvolution.

Passant, il y a quelques annes,  Caen, j'avisai dans la cour de
l'htel de ville une colossale statue de Judith.--Je songeai malgr
moi, dans le moment,  une autre vengeance de femme.




V

Suite de l'motion populaire.--La dtente.--Nuit du 4 aot.--Quelle est
sa porte.--Abolition des dmes.--Conduite du roi et de la cour.


L'ancien rgime avait sem la servitude; il rcoltait la rvolte.

Seule l'Assemble constituante tait  mme de ramener le calme et la
paix: unique pouvoir dans lequel on et confiance, elle surnageait au
milieu du naufrage de toutes les vieilles institutions.
Malheureusement, les membres de l'Assemble n'taient gure d'accord
entre eux. Malgr l'apparente fusion des ordres, il restait toujours
dans l'Assemble le parti des intrts et le parti des ides,
l'aristocratie et la nation. De toutes parts, cependant, le rgime
fodal s'croulait. Les droits prlevs par la noblesse et le clerg
sur le travail de la classe agricole avaient t dnoncs comme
injustes, dans les _cahiers de dolances_, et les dputs du Tiers
avaient reu le mandat impratif d'en poursuivre l'abolition. L'esprit
public avait, comme toujours, devanc l'Assamble: il finit par
l'entraner.

Nous sommes  la nuit du 4 aot. Quelques voix loquentes et
dsintresses sonnent le tocsin d'une Saint-Barthlmy des abus.
Bientt l'enthousiasme et l'mulation du renoncement gagnent tous les
coeurs. C'est  qui fera son offrande; celui-ci propose d'abolir les
justices seigneuriales; celui-l, les corves, les droits de chasse, de
pche et de colombier, le droit de retrait fodal, les banalits, les
cens, les lods, etc., etc. L'affranchissement des servitudes
personnelles est dcrt: qui croirait que le nombre des serfs montait
encore  quinze cent mille? Un cur, Thibault, apporte  la patrie le
denier de la veuve: il propose le sacrifice du casuel. On le refuse. Il
ne s'agit encore que des privilges de la noblesse.

Les titres fodaux tant abolis, viennent les titres des provinces;
plusieurs d'entre elles jouissaient de certaines immunits, de certains
avantages dont l'origine se perdait dans la nuit des temps; nouvelle
immolation. Elles dclarent se rsigner  rentrer dans le droit commun.
Puis ce fut le tour des villes; par la voix de leurs dputs, elles
vinrent, l'une aprs l'autre, offrir le sacrifice de leurs antiques
_chartres_. Ainsi l'arbre fodal tombait feuille par feuille, branche
par branche; ainsi s'abaissaient les barrires qui s'taient opposes
trop longtemps  l'unit nationale. Il n'y avait plus de classes ni de
provinces; il y avait une seule famille, une seule et mme patrie.

La sance avait commenc  huit heures du soir; elle se prolongea
jusqu' deux heures du matin, au milieu des transports d'enthousiasme;
se dmunir, se dvouer, tel tait le vritable esprit de la Rvolution
Franaise, et cet esprit souffla, celle nuit-l, sur toutes les ttes
de l'Assemble. C'tait beau, c'tait grand. La conscience des nobles
semblait soulage d'un poids norme: ne venait-elle point de rejeter le
fardeau des anciennes iniquits sociales?

Tous les coeurs taient attendris. L'archevque de Paris demande qu'on
chante, dans quelques jours, un _Te Deum_ pour remercier Dieu d'avoir
inspir aux lus du peuple un tel acte de dsintressement et de
justice.

Au moment o tombait pierre  pierre l'difice de la fodalit, un
vieillard murmurait tout bas dans un des coins de la salle: Ils ne
laisseront rien debout! Ce vieillard se trompait: ils ont laiss aprs
eux la France une et rgnre.

Quand les dbats de la sance du 4 aot furent connus, la France
entire tressaillit. L'ivresse de la joie, raconte l'auteur des
_Rvolutions de Paris_, s'est aussitt rpandue dans tous les coeurs;
on se flicitait rciproquement; on nommait avec enthousiasme nos
dputs les _Pres de la Patrie_. Il semblait qu'un nouveau jour allait
luire sur la France... Il s'est form des groupes dans presque toutes
les grandes rues. Prs de tous les ponts, on attendait les passants
pour leur apprendre ce qu'ils auraient peut-tre ignor jusqu'au
lendemain. On tait aise de partager sa joie, de la rpandre. La
fraternit, la douce fraternit rgnait partout. C'tait surtout
lorsqu'on rencontrait quelques gardes-franaises que les dmonstrations
de joie taient plus vives. On en a vu embrasser des bourgeois qui les
serraient dans leurs bras. Oui, il est des moments dans la vie des
peuples, comme dans celle des hommes, qui font oublier des annes de
douleur et de calamit. On voit  quel degr le sentiment national
tait mu. La Rvolution Franaise fut par-dessus tout un
panouissement du coeur.

La nuit du 4 aot n'avait qu'un tort: elle venait trop tard. Les
seigneurs ont trop attendu. Que n'ont-ils abdiqu leurs privilges
avant la rvolte des paysans, avant le pillage des chteaux, avant les
attaques  main arme contre les armoires de fer dans lesquelles ils
conservaient leurs anciens titres! Fallait-il donc qu'clatt
l'incendie pour qu'ils se dcidassent  faire la part du feu? Ne
peut-on leur reprocher d'avoir lch une proie qui leur chappait?

D'un autre ct, tenons bien compte d'un fait important, c'est que le
gouvernement du roi ne fut pour rien dans ce grand acte de rparation
et d'humanit. Lors de l'ouverture des tats gnraux, Louis XVI,
faisant allusion au cri gnral des communes et au voeu des cahiers,
disait, le 23 juin 1789: Toutes les proprits sans exception seront
constamment respectes, et, sous le nom de proprit, nous comprenons
expressment les dmes, cens, rentes, droits et devoirs fodaux et
seigneuriaux, et gnralement tous les droits et prrogatives utiles
ou honorifiques attachs aux terres ou aux fiefs, ou appartenant aux
personnes.

Le roi, instruit par les vnements, avait-il depuis ce temps-l chang
d'avis?

[Illustration: Danton.]

Il est permis d'en douter. La nouvelle de la fameuse sance du 4 aot
porta le deuil et la consternation  la cour de Versailles. Quelques
nobles incorrigibles, qui poursuivaient la guerre des privilges contre
le bien public, crurent tout perdu, et ils appelrent le monarque au
secours des institutions de l'ancien rgime.

J'invite l'Assemble nationale, dclarait Louis XVI le 18 septembre
1789,  rflchir si l'extinction des cens et des droits de lods et
ventes convient vritablement au bien de l'tat.

Ces paroles, bien claires, furent interprtes comme un dsaveu des
rsolutions prises par l'Assemble nationale. Les intentions
personnelles du roi, ses sympathies secrtes, se dvoilent encore mieux
dans une lettre crite  l'archevque d'Arles:

Je ne consentirai jamais, lui disait-il,  dpouiller mon clerg, ma
noblesse. Je ne donnerai point une sanction  des dcrets qui les
dpossdent.

Durant plus d'un mois, en effet, la cour usa de toute son influence
pour jeter, comme on dit, des btons dans les roues. Elle voulait que
l'Assemble revnt sur ses dclarations du 4 aot, ou tout au moins
qu'elle les modifit. Parmi les reprsentants de la noblesse, plusieurs
avaient peut-tre t dupes de leur gnrosit; on esprait les ramener
au bon sens,  l'intelligence de leurs vritables intrts. Les
rsolutions adoptes dans un lan d'enthousiasme devaient maintenant
passer par la longue filire des travaux lgislatifs. Le systme fodal
tait bien mort; il restait toutefois  chercher les moyens de liquider
sa succession. Un comit fut constitu: il se composait des juristes
les plus verss dans le droit des fiefs. Aprs bien des lenteurs sortit
enfin de leurs dbats cette conclusion:

Le rgime fodal est aboli en tant que constitutif des droits
seigneuriaux; mais ses effets sont maintenus en tant qu'ils drivent du
droit de proprit.

Un dcret des 3 et 4 mai 1790 dterminait en consquence le mode et le
taux des rachats, pour certains droits qu'on devait croire abolis.
C'tait une drision. Comment des paysans crass, ruins, sucs
jusqu' la moelle des os par l'ancien rgime, auraient-ils jamais pu se
racheter?

De tous les impts, le plus lourd et le plus impopulaire dans les
campagnes tait la dme ecclsiastique. Ce fut pourtant celui que les
membres du clerg dfendirent  l'Assemble constituante avec le plus
d'opinitret. La discussion se rouvrit le 6 aot 1789. Sieys parla
contre l'abolition de la dme sans rachat. Un autre prtre, qu'on
s'tonna de voir prendre en main les intrts de l'glise, fut l'abb
Grgoire.

Cur d'Embermnil, petite commune rurale situe sur le ruisseau des
Amis (Meurthe), il avait appris  aimer les humbles, les paysans, tant
n lui-mme de parents pauvres. Jansniste, il avait souvent pleur sur
les ruines de Port-Royal. Ses principes taient ceux de Pascal et de
Fnelon. Il cherchait en quelque sorte des ennemis pour les envelopper
dans le pardon et dans la tolrance. Tous les rprouvs de l'glise
taient ses enfants de prdilection. La solitude avait fortifi les
mditations de cet esprit austre et droit. Il admirait, en dsirant
l'imiter, la bont du Crateur, qui tend sa prvoyance aux oiseaux du
ciel et aux lis des champs. N'ayant d'autre richesse que celle de
l'esprit, il cherchait  communiquer ses lumires aux ignorants. Les
jours de fte, sa simple et frache loquence jetait plus de fleurs que
les pruniers sauvages, dont les rameaux entraient par les vitres
casses jusque dans l'glise. Il avait form une bibliothque pour ses
paroissiens; aux enfants, il distribuait des ouvrages de morale; il
leur expliquait surtout le grand livre de la nature. L'alliance du
christianisme et de la dmocratie lui semblait si naturelle qu'il ne
comprenait pas l'vangile sans le renoncement aux privilges. Tout le
travail de son esprit tait de mettre le sentiment religieux en
harmonie avec les institutions rpublicaines. Aim, il l'tait de tous
ses paroissiens, qu'il chrissait lui-mme comme des frres. Quand le
moment de nommer des reprsentants aux tats gnraux fut venu, il
partit charg de leurs recommandations et de leurs dolances. L'abb
Grgoire avait, dans sa dmarche et dans toutes ses manires, cette
rare distinction qui vient de la noblesse de l'me. Assis sur les bancs
de l'Assemble, il s'effora d'amliorer le sort des ngres, des
enfants trouvs, des domestiques. Allant avec un zle hroque
au-devant de tous les proscrits, il osa mme dfendre la cause des
Juifs: Jsus-Christ, par la bouche de son ministre, venait de pardonner
une seconde fois  ses bourreaux.

Comment donc se fait-il que la dme n'inspirt point  cet honnte
homme la mme horreur qu'aux autres citoyens? Grgoire tait prtre; il
avait pous l'glise; le moyen d'chapper aux noeuds des serpents qui
touffrent Laocoon!

Malgr la rsistance du clerg, aprs trois jours d'aigres discussions,
la dme fut abolie sans rachat, pour l'avenir.

L'acte qui consacrait l'abolition des droits fodaux et des dmes fut
port au roi par l'Assemble tout entire. Louis XVI l'accepta et
invita les dputs  venir avec lui _rendre grces  Dieu, dans son
temple, des sentiments gnreux qui rgnaient dans l'Assemble_.

tait-il de bonne foi en parlant ainsi? peu nous importe. Les
privilges taient abolis; la justice, exile depuis des sicles,
venait de redescendre sur la terre.




VI

Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille
Desmoulins.--Dclaration des droits de l'homme et du citoyen.--La
prrogative royale et le vto.--Systme des deux Chambres.--Obstacles
que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.


O Rvolution! comment ont-ils pu te couvrir du masque de la haine, toi
dont le premier battement de coeur fut pour l'humanit tout entire?
Non, tes ennemis ont beau dire, tu n'as point la premire tir le
glaive du fourreau. Tu as commenc par clairer le monde, par lui
donner le baiser de paix; mais le monde ne t'a point connue. Les
matres du pass se sont cachs dans leur ombre, pour ne point voir la
lumire de tes bienfaits; ils ont voulu te mettre  mort, parce que ta
clart importune rvlait leurs actions mauvaises. Qu'ils soient
clairs  leur tour, et toi, Rvolution, sois salue par la
reconnaissance de toutes les nations de la terre.

La Rvolution avait en quelques mois renouvel le caractre franais,
adouci les moeurs. Un criminel devait tre excut  Versailles: dj
la roue tait dispose; ple, constern, dfait, le misrable tait
dj tendu sur l'chafaud, lorsque des cris de: _Grce! Grce!_
s'lvent de toutes parts: voil l'homme sauv. On chercherait  tort
une contradiction entre cette dmence du peuple et les actes de cruaut
qui venaient de rpandre l'effroi dans Paris. On appelait alors de
telles voies de fait des exemples, des justices armes qui passent,
comme la foudre, sans mme laisser aprs elles la trace du sang.

De l'agitation prodigieuse des esprits, tourns vers les affaires
publiques, un nouveau pouvoir venait de sortir, le journalisme. Deux
hommes s'y faisaient surtout remarquer, l'un par l'excentricit de son
talent, l'autre de son caractre, c'taient Camille Desmoulins et
Marat.

Camille, nature flottante, mais qui s'appartient dans sa mobilit mme,
un peu femme, mais surtout homme du peuple. crivain, il manie comme
admirablement l'arme  deux tranchants du sarcasme! Je vois errer sur
ses lvres ondoyantes le rire d'une nation qui a souffert; son arbre
nerveux frissonne  tous les vents, vibre  toutes les motions. Trop
d'esprit, pas assez de tte.

Mon cher Camille, lui crivait l'Ami du peuple, vous tes encore bien
neuf en politique. Peut-tre cette aimable gaiet, qui fait le fond de
votre caractre, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus
graves, s'oppose-t-elle au srieux de la rflexion. Je le dis  regret,
combien vous serviriez mieux la patrie si votre marche tait ferme et
soutenue; mais vous vacillez dans vos jugements; vous blmez
aujourd'hui ce que vous approuverez demain; vous paraissez n'avoir ni
plan ni but.

Cette lgret faisait  la fois le charme et le principal dfaut de
Camille, l'enfant gt de la Rvolution:--elle le perdit.

N de parents obscurs, Marat avait apport en venant au monde, dans ses
membres faibles et maladifs, des souffrances invtres. Voyageur, il
n'avait rencontr, le long de son chemin, qu'esclaves fouetts de
verges, que pauvres servant  essuyer les pieds des riches, que nations
pressures selon le bon plaisir d'un seul, comme la grappe sous la vis
du pressoir. Plong au fond de l'Ocan amer, sa nature molle et
absorbante s'emplit des misres du peuple comme l'ponge de la bourbe
de l'eau. Son premier discours aux hommes fut un cri de douleur. Plus
tard, il secoua de ses mains crispes et rebelles les haillons de
l'indigent, pour en chasser la poussire sur le front des privilgis;
mdecin, il revtit la chemise mouille de sueur froide et tche de
sang. Le journal et l'homme ne faisaient qu'un: dans l'_Ami du peuple_,
l'exagration du sentiment de la justice va quelquefois jusqu' la
fureur. Un homme se portait-il  des violences contre son semblable
plus faible que lui, Marat et tout donn pour punir de mort ce lche
agresseur. Bonne ou mauvaise, sa feuille tait ncessaire: sans elle,
quelque chose aurait manqu  la Rvolution, et si le rdacteur de
l'_Ami du peuple_ n'avait pas exist, il aurait fallu l'inventer. Il
fallait  la crise sociale ce phnomne nerveux. Ingal, emport, lui
seul avait la conscience de sa logique. [Note: On retrouva, en
fouillant dans les papiers du comte d'Artois, une lettre crite en
1763, et adresse  un Anglais: Si la nation franaise, y dirait-on,
est avilie, c'est par le dfunt d'autrui; souvenez-vous, mylord,
qu'elle ne sera pas vile dans vingt ans.--Qui avait crit cette
lettre? Jean-Jacques Rousseau.]

La chaleur de son coeur, crivait-il en parlant de lui-mme, lui donne
l'air de l'emportement; l'impossibilit o il est presque toujours de
dvelopper ses ides et les motifs de sa dmarche l'a fait passer,
auprs des hommes qui ne raisonnent pas, pour une tte ardente; il le
sait: mais les lecteurs judicieux et pntrants qui le suivent dans ses
bonds savent bien qu'il a une tte trs-froide. La crainte extrme
qu'il a de laisser chapper un seul pige tendu contre la libert le
rduit toujours  la ncessit d'embrasser une multitude d'objets, et 
les indiquer plutt que de les faire voir.

Aprs la prise de la Bastille, aprs la nuit du 4 aot, d'o pouvaient
donc venir les alarmes des crivains populaires? Le voici: le 14
juillet avait t le triomphe de la classe moyenne; la Constituante
tait son assemble, la garde nationale sa force arme, la mairie son
pouvoir actif; il y avait en un mot une infusion de sang nouveau dans
les veines du gouvernement du pays; mais il n'y avait pas de peuple
souverain. Les ombrageux voyaient dans les institutions naissantes le
germe d'une aristocratie qui voulait se substituer  l'ancienne
noblesse. Qu'avait gagn le peuple  la Rvolution du 14 juillet? Le
travail, dj languissant, venait de tomber tout  coup; les principaux
consommateurs tant passs  l'tranger, le commerce se trouvait frapp
de stupeur. On lit continuellement, dans les feuilles du temps, ces
paroles navrantes: Il a t aujourd'hui trs-difficile de se procurer
du pain. Au milieu de cette crise universelle, quelques corps d'tat
s'agitrent; la garde nationale, d'accord avec la municipalit, dissipa
leurs mouvements par la force. Des patrouilles bourgeoises, enfles par
un premier succs, voulurent mettre la police dans le jardin du
Palais-Royal. Ces mesures d'ordre rencontrrent des rsistances,
soulevrent des murmures. Les feuilles dmocratiques rendirent
Lafayette et Bailly responsables des voies de fait qui avaient t
commises envers les citoyens. On crt voir dans les attaques de la
classe moyenne l'exercice d'un nouveau pouvoir qui s'essayait  la
domination. Le froid et doux Bailly n'avait  coup sr rien d'un tyran;
la pauvre tte de Lafayette flchissait dj sous son laurier; mais
leur autorit n'en veilla pas moins des dfiances parmi les
sentinelles avances de l'opinion publique.

L'Assemble nationale discutait, pendant ce temps, la Dclaration des
droits. C'tait le fondement de toute la Constitution. L'abb Grgoire
voulait qu'on plat en tte le nom de la Divinit. L'homme,
disait-il, n'a pas t jet au hasard sur le coin de terre qu'il
occupe, et s'il a des droits, il faut parler de celui dont il les
tient. Il demandait aussi une dclaration des devoirs: On vous
propose de mettre en tte de votre Constitution une dclaration des
droits de l'homme: un pareil ouvrage est digne de vous; mais il serait
imparfait si cette dclaration des droits n'tait pas aussi celle des
devoirs. Il faut montrer  l'homme le cercle qu'il peut parcourir et
les barrires qui doivent l'arrter.

En parlant ainsi, le cur d'Embermnil tait sans doute d'accord avec
son caractre et avec ses convictions; mais ne poursuivait-il point une
chimre? Nous avons dj dit ce qui manquait  l'esprit religieux pour
rveiller chez l'homme le sentiment de l'indpendance.

Le plaisir d'tre libre, dclare Bossuet, quand il s'attache 
nous-mmes, tant un fruit de notre amour-propre, le chrtien doit
craindre de s'abandonner  cette douceur trop sensible.

La thologie avait fait de l'homme un tre dpendant; masquant partout
les droits, elle ne lui parlait que de ses devoirs. Il fallait donc
reprendre les choses par un autre ct. La philosophie, s'appuyant sur
la nature, dclarait, au contraire, l'homme un tre dou de forces
imprescriptibles: tre, c'est pouvoir. De la notion des forces sortit
celle des droits. La Rvolution Franaise consacra tout le travail de
l'esprit humain au XVIIIe sicle; elle fut le triomphe de la
philosophie sur le mysticisme, des ides sur les croyances, de l'avenir
sur le pass. [Note: Le voeu de l'abb Grgoire fut nanmoins ralis
en partie. L'Assemble nationale, dit le prambule de la Dclaration,
reconnat et dclare, en prsence de l'tre Suprme, les droits
suivants de l'homme et du citoyen.]

Une autre question divisait l'Assemble: il s'agissait de limiter les
pouvoirs, jusque-l mal dfinis, de la reprsentation nationale et ceux
de la couronne. Le parti monarchique voulait que le roi put opposer son
_vto_ aux dcrets de l'Assemble qui n'auraient point son assentiment:
c'tait simplement le droit de suspendre l'exercice de la puissance
lgislative. Les deux souverains se trouvaient en prsence, je veux
dire le roi et la nation. Entre les deux, l'opinion publique n'hsitait
pas: elle se disait que la volont d'un seul ne peut pas balancer celle
de vingt-quatre millions d'hommes. C'tait la doctrine du _Contrat
social_ qui s'levait fire, menaante, contre les envahissements du
trne constitutionnel: Jean-Jacques, du fond de sa tombe, prsidait aux
dbats.

Le vto tait videmment l'arme du despotisme. Aussi une lutte violente
clata dans l'Assemble. D'un ct taient ceux qui espraient regagner
par le roi ce qu'ils avaient perdu par la victoire du peuple. De
l'autre se rangeaient les ennemis dclars de l'arbitraire. La
Constituante se dchira en deux camps, et cette scission passa dans
tout le royaume.

Une autre question divisait les esprits: l'Assemble nationale
resterait-elle une et indivisible, ou aurait-on deux Chambres? Le haut
clerg et une partie de la noblesse tenaient pour ce dernier systme.
Les uns rclamaient un Snat  vie, les autres un Snat  temps, tir
de la Constituante elle-mme. Enfin l'Assemble dcrta,  la majorit
de neuf cents voix contre quatre vingt-dix-neuf, qu'il n'y aurait
qu'une seule Chambre. Elle statua, en outre, que le Corps lgislatif se
renouvellerait tous les deux ans par de nouvelles lections.

De pareilles discussions n'taient point de nature  calmer l'opinion
publique. L'inquitude et la dfiance persistaient malgr les
assurances pacifiques du roi. A Paris, la fermentation augmentait
chaque jour en raison mme des moyens employs pour rtablir l'ordre.
La garde nationale montrait trop de zle. Ce dploiement de forces
irritait les citoyens dsarms; ces patrouilles de nuit, ces mesures
inutiles prises contre l'meute absente, blessaient les susceptibilits
des esprits ombrageux. Quand je rentre  onze heures du soir, crivait
Camille Desmoulins, on me crie: _Qui vive?_--Monsieur, dis-je  la
sentinelle, laissez passer un patriote picard. Mais il me demande si je
suis Franais, en appuyant la pointe de sa baonnette. Malheur aux
muets! Prenez le pav  gauche! me crie une sentinelle; plus loin, une
autre crie: Prenez le pav  droite! Et, dans la rue Sainte-Marguerite,
deux sentinelles crient: Le pav  droite! le pav  gauche! J'ai t
oblig, de par le district, de prendre le ruisseau. Les noms de
Lafayette et de Bailly se trouvaient mls aux soupons du
mcontentement public. Les crivains du parti dmocratique demandaient
 la nation si elle avait dtruit les privilges de la noblesse pour
leur substituer les privilges de la bourgeoisie. Le droit d'avoir un
fusil et une baonnette, ajoutait le smillant Camille, appartient 
tout le monde.

D'un autre ct, la famine svissait toujours: la porte des boulangers
tait assige du matin au soir. Dans plusieurs quartiers de Paris, on
faisait des distributions de riz pour suppler au pain qui manquait.
L'Assemble nationale, sur laquelle la multitude s'tait repose,
n'avait point amlior l'tat des subsistances. Le Corps lgislatif,
crivait Marat dans sa feuille, ne s'est occup qu' _dtruire_, sans
rflchir combien il tait indispensable de _construire_ le nouvel
difice avant de dmolir l'ancien. Abolir tait chose aise: mais
aujourd'hui que le peuple ne veut payer aucun impt qu'il ne connaisse
son sort, comment les remplacer? Et comment, dans ces jours d'anarchie,
pourvoir aux besoins pressants des vrais ministres de la religion?
Comment soutenir le poids des charges publiques? Comment faire face aux
dpenses de l'tat? Un autre inconvnient est d'avoir nglig le soin
des choses les plus urgentes: le manque de pain, l'indiscipline et la
dsertion des troupes, dsordres ports  un tel degr que, sous peu,
nous n'aurons plus d'arme, et que le peuple est  la veille de mourir
de faim. Ces rflexions trs-sages taient semes par toute la France.
L'Assemble nationale, au milieu de ses embarras, montrait aux citoyens
la mauvaise humeur de l'impuissance irrite. La grande voix de Mirabeau
s'tait-elle donc endormie? Le bruit courait dj que cet homme
dbauch tait  la veille de vendre l'orateur. Des citoyens disaient
tout haut dans les groupes: Il faut un second accs de rvolution. Le
corps politique tait malade de la division des volonts; il ne pouvait
sortir de l que par une crise.

Quelques accapareurs de l'ancien rgime, furieux de voir la France leur
chapper, ne cessaient de faire sur la misre publique des spculations
honteuses: ils espraient prendre la Rvolution par la famine. Les
accaparements, les manoeuvres de l'industrie usuraire, dsolaient la
population aux abois. Quoi! s'criait Desmoulins, en vain le ciel aura
vers ses bndictions sur nos fertiles contres! Quoi! lorsqu'une
seule rcolte suffit  nourrir la France pendant trois ans, en vain
l'abondance de six moissons conscutives aura cart la faim de la
chaumire du pauvre; il y aura des hommes qui se feront un trafic
d'imiter la colre cleste! Nous retrouverons au milieu de nous, et
dans un de nos semblables, une famine, un flau vivant.

A ct du mal tait le bien. La dtresse gnrale ouvrait les coeurs 
des actes continuels de dsintressement. Les citoyens venaient en aide
 l'tat, cet tre de raison auquel la Rvolution de 89 a vritablement
donn naissance. Les dons patriotiques pleuvaient de tous les coins de
la France sur le bureau du prsident de l'Assemble nationale. Les
femmes dtachaient leurs colliers pour en orner le sein de la patrie
nue.--La noblesse avait abdiqu; maintenant, c'tait le tour de la
coquetterie. Parmi ces prsents, il y avait quelquefois le denier de la
veuve, plus souvent encore les parures de la courtisane. L'une d'elles
envoya ses bijoux avec cette lettre:

Messeigneurs, j'ai un coeur pour aimer; j'ai amass quelque chose en
aimant: j'en fais, entre vos mains, l'hommage  la patrie. Puisse mon
exemple tre imit par mes compagnes de tous les rangs.

L'esprit de la Rvolution avait touch ces nouvelles Madeleines: mues,
elles venaient rpandre  l'envi les parfums de la charit sur la tte
du peuple.

Deux des principaux acteurs de la Rvolution, quoique dans des rles
bien diffrents, commenaient ds lors  se dgager de l'obscurit de
la foule: l'un tait Brissot, l'autre Danton.

Dans les temps de rvolution, toute dclaration imprudente s'attache,
si l'on ose ainsi dire,  la chair et aux os de l'homme d'tat. C'est
pour lui la robe de Nessus. Brissot, rdacteur du _Patriote franais_,
venait de communiquer aux commissaires de l'Htel de Ville un plan de
municipalit, avec un prambule dans lequel on remarquait le passage
suivant:

Les principes sur lesquels doivent tre appuyes ces administrations
municipales et provinciales, ainsi que leurs rglements, doivent tre
entirement conformes aux principes de la constitution nationale. Cette
conformit est le lien _fdral_ qui unit toutes les parties d'un vaste
empire.

Pourquoi l'autour a-t-il soulign lui-mme le mot _fdral_?--Nous nous
souviendrons de ce fait, quand Brissot sera devenu le chef du parti de
la Gironde.

Danton, lui, naquit  Arcis-sur-Aube le 26 octobre 1759. Son pre tait
procureur au bailliage de la ville. La plupart des rvolutionnaires
sortaient des mains du clerg: le futur Conventionnel fit ses tudes
chez les Oratoriens. On ne sait presque rien de son enfance, trs-peu
de sa jeunesse, sinon qu'il exerait la profession d'avocat. En 1787,
il se maria et, avec la dot de sa femme, acheta une charge aux conseils
du roi.

[Illustration: Barre.]

Avocat sans cause, dit madame Roland. Pourquoi pas? Son genre
d'loquence n'tait gure fait pour plaider en faveur du mur mitoyen. A
ce fougueux orateur, il fallait la tribune ou la place publique. Lors
des lections aux tats gnraux de 89, il avait t choisi comme
prsident par l'un des soixante districts de Paris. Ce district tait
celui des Cordeliers qui faisait trembler les modrs. Danton tait
dj, dans son quartier, l'me des hommes d'action. Tout en lui
respirait la force et l'audace: une crinire de lion, une large face
ravage par la petite vrole, des paules d'Atlas;--il est vrai qu'il
portait un monde!




VII

Orgie des gardes-du-corps.--La contre-rvolution seconde par les
desses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi 
Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine
au balcon.--Lafayette.--Rconciliation.--Retour  Paris.


L'esprit public tait arriv  ce degr d'effervescence o il suffit de
la moindre tincelle pour allumer l'incendie. La provocation ne se fit
pas attendre. La cour mditait une seconde tentative de
contre-rvolution et l'appuyait encore sur l'arme. Depuis quelques
jours se montraient, au Palais-Royal, des cocardes noires, des
uniformes inconnus. L'aristocratie, invisible aprs le 14 juillet,
relevait insolemment la tte. Que se passait-il  Versailles? Le
rgiment de Flandre, reu avec inquitude par les habitants, est ft
au chteau, caress. On admet les soldats au jeu de la reine. Le 1er
octobre, un grand repas se prpare dans la magnifique salle de l'Opra,
qui ne s'tait point ouverte depuis la visite de l'empereur Joseph II.
Au nom des gardes-du-corps, on invite les officiers du rgiment de
Flandre, ceux des dragons de Montmorency, des gardes-Suisses, des
cent-Suisses, de la Prvt, de la Marchausse, l'tat-major et
quelques officiers de la garde nationale de Versailles. Dans cette
belle salle tout tincelante de lumires, d'uniformes, de joie
militaire, les visages s'animent, les vins ptillent, la musique joue
des airs entranants. Le moment vient o les penses qui dormaient au
fond des coeurs doivent s'veiller sous la clart d'une pareille fte.

Ds le second service, on porte avec enthousiasme les sants de toute
la famille royale. Et la sant de la nation? omise, rejete. Des
grenadiers de Flandre, des gardes-Suisses, des dragons entrent
successivement dans la salle: ils sont blouis, charms. Une
familiarit insidieuse rgne entre les chefs et leurs subalternes. Tout
 coup les portes s'ouvrent: le roi, la reine! Il se fait un silence de
quelques instants.

Louis XVI entre avec ses habits de chasse; Marie-Antoinette, vtue
d'une robe bleu et or. Elle s'tait ennuye, tout le jour, au chteau:
on voit encore errer dans ses yeux un lger nuage de mlancolie
attendrissante. Le moyen de ne pas s'intresser  cette femme: reine,
elle retient sa couronne qui tombe; mre, elle porte son enfant dans
ses bras! A cette vue, les convives perdent la tte. Une fureur
d'acclamations, de trpignements,  demi contenue par la prsence de
la famille royale, branle toute la salle. L'pe nue d'une main, le
verre de l'autre, les officiers boivent  la sant du roi, de la reine.
Au milieu de tous ces transports, Marie-Antoinette sourit en faisant le
tour des tables. Au moment o la famille royale se retire, la musique
excute l'air: _O Richard,  mon roi, l'univers t'abandonne..._

Cet appel  la vieille fidlit des soldats franais ne retentit pas en
vain: on y rpond par des cris insenss. Les vins coulent; l'ivresse du
fanatisme clate en des actes ridicules, coupables. Les uns prennent la
cocarde blanche, d'autres la cocarde noire, par amour de la reine. Les
voil donc passs  l'Autriche.

La cocarde tricolore, c'est--dire le serment, la nation, est foule
aux pieds.

Au mme instant, l'orchestre se met  jouer la marche des _Uhlans_.
Nouveaux transports. On sonne la charge: ici les convives ne se
connaissent plus. Ils s'lancent tout chancelants, escaladent les
loges. Ces hommes, dans les fumes du vin, rvent qu'ils font le sige
de quelque chose, de Paris, sans doute, et de la Rvolution. Bientt
l'orgie ne peut se contenir dans la salle, elle dborde, elle se rpand
au grand air, dans la cour de Marbre. Tout le chteau s'agite.

Les jours suivants, des dames de la cour, des jeunes filles, coupent
les rubans qui ornent leurs robes, leurs chevelures, et les distribuent
aux soldats: Prenez celle cocarde, disent-elles, c'est la bonne.
Elles exigent de ces nouveaux chevaliers le serment de fidlit:  ce
titre, ceux-ci obtiennent la faveur de leur baiser la main. Ces jolies
ttes encadres dans des fleurs et des difices de plumes troublent
tous les sentiments autour d'elles: on boit  longs traits, dans leurs
yeux, le poison de la guerre civile. Comme ces nymphes du parc de
Versailles qui passent gracieusement la main sur le dos des monstres de
bronze, elles flattent et caressent les passions les plus meurtrires,
les plus dangereuses, dans l'tat actuel des esprits. Innocemment
terribles, elles sment par leurs charmes le germe de la discorde et du
carnage. On tremble  les voir si belles, si douces,  ct de la
reine: n'est-ce pas l cette trangre, dont la bouche a des sourires
de miel et des paroles sduisantes, mais dont les pieds, dit la Bible,
conduisent aux souterrains de la mort?

La nouvelle de l'orgie des gardes-du-corps fit plir les citoyens. Il y
avait donc rellement un complot ourdi contre la nation. Marat vole 
Versailles, revient comme l'clair, fait  lui seul autant de bruit que
les quatre trompettes du jugement dernier, et crie: O morts,
levez-vous! Danton, de son ct, sonne le tocsin aux Cordeliers;
Camille agite la crcelle. La fermentation s'accrot d'heure en heure.
Le bateau qui apportait les farines du moulin de Corbeil arrivait matin
et soir, dans le commencement de la Rvolution; il n'arriva dans la
suite qu'une fois par jour, puis il n'arrive plus que toutes les
trente-six heures. Ces retards prsagent le moment o il ne viendra
plus du tout. Ne serait-il pas temps de prvenir les projets sinistres
de l'ennemi, et de commencer l'attaque? Dans ces conjonctures
difficiles, les femmes, c'est--dire l'initiative, se chargrent du
salut de la patrie.

L'Assemble discutait pesamment  Versailles sur le consentement
incertain, ambigu, que le roi venait de donner  la dclaration des
droits de l'homme. De moment en moment une inquitude sourde se
rpandait dans la salle. L'air tait charg de pressentiments et de
terreurs confuses. Le sol tremblait sous la tribune. Plusieurs dputs
sentaient distinctement le souffle de quelqu'un qui allait venir. Les
pas assourdis d'une arme invisible agitaient devant elle le silence
mme.

--Paris marche, disait Mirabeau  l'oreille de Mounier.

Tout  coup les portes s'ouvrent; une bande de femmes se rpand dans
l'Assemble comme une nue de sauterelles.

--Femmes, que venez-vous demander?

--Du pain et voir le roi.

Voici ce qui tait arriv:

Une jeune fille entre, le 5 au matin, dans un corps de garde, s'empare
d'un tambour, et parcourt les rues en battant la gnrale. Quelques
femmes des halles s'assemblent. Aprs de courtes explications, le
cortge se dirige vers l'Htel de Ville, et grossit en marchant. On
ramasse dans les rues toutes les femmes qu'on rencontre, on pntre
mme dans les maisons.

Accourez avec nous: les hommes ne vont pas assez vite; il faut que
nous nous en mlions.

Il n'tait encore que sept heures du matin: la Grve prsente un
spectacle extraordinaire. Des marchandes, des filles de boutique, des
ouvrires, des actrices, couvrent le pav. Quatre  cinq cents femmes
chargent la garde  cheval qui tait aux barrires de l'Htel de Ville,
la poussent jusqu' la rue du Mouton et reviennent attaquer les portes.
Elles entrent. Les plus furieuses allaient commettre quelques dgts,
brler les papiers, quand un homme saisit le bras d'une d'entre elles
et renverse la torche. On veut le mettre  mort.

--Qui es-tu?

--Je suis Stanislas Maillard, un des vainqueurs de la Bastille.

--Il suffit!

Cependant les femmes ont enfonc le magasin d'armes: elles sont
matresses de deux pices de canon et de sept  huits cents fusils.

--Maintenant, s'crient-elles, marchons  Versailles! Allons demander
du pain au roi! Mais qui nous conduira?

--Moi, dit Maillard.

On l'accepte pour guide.

Jamais on n'avait vu une pareille affluence; sept  huit mille femmes
sont runies sur la place. Ces farouches amazones attachent des cordes
aux pices d'artillerie: mais ce sont des pices de marine, et elles
roulent difficilement. Les voyez-vous arrtant des charrettes, et y
chargeant leurs canons qu'elles assujettissent avec des cbles? Elles
portent de la poudre et des boulets, en tout peu de munitions. Les unes
conduisent les chevaux, les autres, assises sur les affts, tiennent 
la main une mche allume. Au milieu de toute cette foule que personne
ne dirige, mais qui parat obir au mme mobile, on distingue a et l
de potiques figures. Voici la jolie bouquetire, Louison Chabry, toute
pimpante, toute frache de ses dix-sept ans. L, c'est la fougueuse
Rose Lacombe; actrice, elle a quitt le thtre pour la Rvolution, le
drame des trteaux et des papiers peints pour le grand drame de
l'humanit. Mais o donc est Throigne?--Son panache rouge au vent, le
sein gonfl, la narine ouverte, elle prophtise sur un canon.

Le peuple a le bras lev, s'crie-t-elle; malheur  ceux sur qui
tombera sa colre, malheur!

A ces mots, nouvelle Vellda, elle agite dans ses mains des faisceaux
d'armes qu'elle distribue  ses compagnes.

La colonne s'branle, prcde de huit  dix tambours, et suivie d'une
compagnie de volontaires de la Bastille, qui forme l'arrire-garde.
Cependant le tocsin sonne de toutes parts; les districts s'assemblent
pour dlibrer; les grenadiers et un grand nombre de compagnies de la
garde solde se rendent  la place de l'Htel de Ville. On les
applaudit.

Ce ne sont pas, crient-ils aux bourgeois, des claquements de mains que
nous demandons: la nation est insulte; prenez les armes et venez avec
nous recevoir les ordres des chefs.

Au Palais-Royal, des hommes arms de piques formaient des groupes et
tenaient conseil: tels les anciens Gaulois dlibraient  ciel ouvert,
et les armes  la main, sur les affaires communes. En remuant la
population de Paris, la Rvolution avait fait remonter  la surface la
vieille race celtique avec ses moeurs, et sa physionomie inaltrable.

Il tait sept heures du soir lorsque Lafayette, entran par
l'impulsion gnrale, se laissa conduire, lui en tte,  Versailles.
Les murmures avaient fini par vaincre sa rsistance. Au moment o il
s'avana, mont sur son cheval blanc, des cris de: _Bravo! Vive
Lafayette!_ se firent entendre. Le bon gnral sourit  ces cris de
satisfaction; il semblait dire:

Ce n'est pas moi qui vais; c'est vous qui le voulez absolument,
j'obis.

La joie nationale se soutint tant que l'on entendit battre les tambours
et que l'on vit flotter les tendards; mais quand cette expdition se
fut loigne, l'inquitude et le silence tombrent lourdement sur la
ville de Paris.

Les femmes qui taient parties le matin pour Versailles avaient
travers sans obstacle le pont de Svres. Maillard tait toujours 
leur tte; il avait su prserver Chaillot du pillage et des dsordres
qu'entrane d'ordinaire une marche prcipite. Au Cours, le cortge
rencontre un homme en habits noirs qui se rendait  Versailles; les
esprits taient ouverts  tous les soupons: on le prend pour un espion
du faubourg Saint-Germain qui allait rendre compte de ce qui se passait
 Paris. Tumulte: on veut le retenir, le faire descendre de voiture.
L'inconnu protestait, se dfendait.

--Mais enfin, qu'allez-vous faire  Versailles dans un pareil moment?

--Je suis dput de Bretagne.

--Dput! ah! c'est diffrent.

--Oui, je suis Chapelier.

--Oh! attendez.

Un orateur harangue les femmes:

--Ce voyageur est le digne M. Chapelier, qui prsidait l'Assemble
nationale pendant la nuit du 4 aot.

Alors toutes:

--Vive Chapelier!

Plusieurs hommes arms montent devant et derrire sa voiture pour
l'escorter.

Versailles! voici Versailles!--Maillard arrte ses femmes, les dispose
sur trois rangs.

--Vous allez, leur dit-il, entrer dans une ville o l'on n'est prvenu
ni de votre arrive ni de vos intentions: de la gaiet, du calme, du
sang-froid. Toutes ces femmes lui obissent. Les canons sont relgus
 l'arrire-garde. Les Parisiennes continuent leur marche pacifique,
entonnant l'air _Vive Henri IV_, et entremlant leurs chants des cris
de _Vive le roi!_ Grand spectacle pour les habitants de Versailles, que
cette arme de femmes et cet appareil extraordinaire! Ils accourent
au-devant d'elles en criant: _Vivent les Parisiennes!_

Elles se prsentent sans armes, sans btons,  la porte de l'Assemble
nationale; toutes veulent s'introduire: Maillard n'en laisse entrer
qu'un certain nombre. Ici s'engage un grand dialogue entre cet
intrpide huissier et l'Assemble. Respectueux, calme, svre, il somme
les dputs de pourvoir aux besoins urgents de la ville de Paris. Dans
la salle, une seule voix appuya brivement celle de Maillard, la voix
de Robespierre. Ces deux hommes se touchent, se rpondent: l'un est le
reprsentant du peuple; l'autre, c'est le peuple lui-mme.

L'Assemble dcide qu'une dputaton sera envoye au roi pour lui
mettre sous les yeux la position malheureuse de la ville de Paris.

Mais o est le roi?

Ah! qui le sait? A la chasse, sans doute.

Cependant les dputs, Mounier en tte, sortent de la salle des
sances.

Aussitt, raconte-t-il lui-mme, les femmes m'environnent en me
dclarant qu'elles veulent m'accompagner chez le roi. J'ai beaucoup de
peine  obtenir,  force d'instances, qu'elles n'entreront chez le roi
qu'au nombre de six, ce qui n'empcha point un grand nombre d'entre
elles de former notre cortge.

Nous tions  pied dans la boue, avec une forte pluie. Une foule
considrable d'habitants de Versailles bordait de chaque ct l'avenue
qui conduit au chteau. Les femmes de Paris formaient divers
attroupements entremls d'un certain nombre d'hommes, couverts de
haillons pour la plupart, le regard froce, le geste menaant, poussant
des cris sinistres; ils taient arms de quelques fusils, de vieilles
piques, de haches, de btons ferrs, ou de grandes gaules ayant  leur
extrmit des lames d'pes ou de couteaux.

De petits dtachements des gardes-du-corps faisaient des patrouilles,
et passaient au grand galop,  travers les cris et les hues. Une
partie des hommes arms de piques, de haches et de btons, s'approchent
de nous pour escorter la dputation. L'trange et nombreux cortge dont
les dputs taient assaillis est pris pour un attroupement. Des
gardes-du-corps courent au travers: nous nous dispersons dans la boue;
et l'on sent bien quel excs de rage durent prouver nos compagnons,
qui pensaient qu'avec nous ils avaient plus de droit de se prsenter.
Nous nous rallions et nous avanons ainsi vers le chteau. Nous
trouvons, rangs sur la place, les gardes-du-corps, le dtachement de
dragons, le rgiment de Flandre, les gardes-Suisses, les invalides et
la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, reus avec
honneur; nous traversons les lignes, et l'on a beaucoup de peine 
empcher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu
de six femmes auxquelles j'avais promis l'entre du chteau, il fallut
en introduire douze.

Une narration royaliste appelle ces femmes des cratures sans nom;
elles en avaient un: la Faim.

Quelques aristocrates, mls au tumulte, profitent de la circonstance
pour tenter le peuple.

--Si le roi, lui dit-on, recouvrait toute son autorit, la France ne
manquerait jamais de pain.

Les femmes rpondent  ces insinuations perfides par des injures.

--Nous voulons du pain, ajoutent-elles, mais non pas au prix de la
libert.

Dgageons,  ce propos, un fait gnral: ce n'est pas le besoin qui a
t le nerf le plus nergique des actes rvolutionnaires; c'est le
devoir. La disette ne figure qu'en seconde ligne dans les causes qui
dterminrent l'expdition du 5 octobre. Sans doute le pain manquait;
parmi les femmes qui taient l, un grand nombre n'avaient pas mang
depuis trente heures: mais si l'instinct seul de la conservation avait
parl, se seraient-elles exposes, sur la place d'Armes,  tre
touffes entre les chevaux? Dans cette cohue, sous la pluie, il y en
avait qui taient grosses ou _incommodes_, elles n'en suivaient pas
moins le courant; d'autres taient jeunes, jolies, et ne souffraient
pas beaucoup de la disette; des musiciennes avec des tambours de
basque, des chanteuses, des artistes, des modles, quelques-unes un peu
follement vtues, allaient et venaient dans les groupes. C'taient les
plus animes contre la cour et les gardes-du-corps. Qui les lanait
ainsi sur le pav de Versailles, entre les sabres et les mousquetons?
L'instinct du bien public, le dvouement  un ordre d'ides qu'elles ne
comprenaient pas trs-nettement, mais qu'elles devinaient par le coeur.

Au peuple de Paris, il fallait du pain sans doute; mais il lui fallait
aussi la Constitution, la parole vivante.

Cependant Louis XVI est de retour au chteau. Suivons les femmes chez
le roi: elles entrent. Louison Chabry, piquant orateur en bonnet fin et
en fichu de soie, est charge de prsenter au roi les dolances des
Parisiens. Pour tout exorde, la voil qui s'vanouit. Louis XVI se
montre fort touch. Il fait secourir la pauvre enfant, promet de
veiller  l'tat des subsistances. En se retirant, Louison veut baiser
la main du roi; mais celui-ci avec bont:

--Venez, mon enfant, vous tes assez jolie pour qu'on vous embrasse.

Les femmes ont la tte perdue; elles sortent en criant: _Vive le roi et
sa maison!_ La foule qui attend sur la place, et qui n'a pas vu le roi,
se montre trs-loigne de partager leur enthousiasme. On les accuse de
s'tre laiss gagner pour de l'argent. Quelques-unes passent dj leur
jarretire au cou de Louison pour l'trangler. Babet Lairot, une autre
jeune fille, ainsi que deux gardes-du-corps, interviennent et la
dlivrent.

La garnison de Versailles tait toujours sous les armes. Les soldats du
rgiment de Flandre et les dragons inspiraient des inquitudes. Les
femmes se jettent sans frayeur parmi eux, les enlacent.

--Ton nom?

--Citoyenne.

--Le tien?

--Franais.

On s'entend. Les jolies mains des Parisiennes jouent avec les armes,
caressent les chevaux des cavaliers. Le soldat est pris; il s'excuse
d'avoir assist au fameux banquet.

--Nous avons bu, dit-il, le vin des gardes-du-corps; mais cela ne nous
engage en rien; nous sommes  la nation pour la vie; nous avons cri
_Vive le roi!_ comme vous le criez vous-mmes tous les jours: rien de
plus.

Les femmes approuvent:

--Mais enfin, tirerez-vous sur le peuple, sur vos frres?

Pour toute rponse, les soldats lancent leurs baguettes dans les
fusils, et les font sonner, montrant ainsi que leurs armes ne sont
point charges. Quelques-uns offrent mme de leurs cartouches aux plus
jolies.

La soire tait noire et pluvieuse. Lafayette arrive avec la milice
bourgeoise; d'Estaing, commandant de la place, donne l'ordre aux
troupes de se retirer. Les gardes-du-corps excutent leur retraite;
mais les tnbres, la foule compacte, et une vieille rancune aussi les
poussant, ils tirent a et l quelques coups de feu. Sans cette
malheureuse provocation, le sang n'et pas coul dans Versailles. Les
gardes devaient prter, le lendemain, serment  la nation et prendre la
cocarde tricolore. Leur horrible imprudence perdit tout. L'irritation
gagna aussitt de proche en proche; la nuit tait charge de tnbres
et de mauvais conseils. Au chteau, la reine voulait entraner le roi
dans une fuite qu'elle lui montrait comme le chemin du triomphe. Dans
la ville, la multitude fatigue, mouille, campe au hasard, rvait 
l'attaque nocturne des gardes-du-corps. Ce demi-sommeil couvait des
colres.

C'est cette nuit-l qu'au dire des royalistes Lafayette dormit contre
son roi.--Le fait est qu'il dormit.

Les ides se matrialisent dans les institutions, les institutions dans
les difices. Le palais de Versailles, c'tait l'image grandiose d'une
monarchie absolue; c'tait Louis XIV n'ayant plus d'ennemis  craindre;
mais ce chteau ouvert de tous cts ne pouvait pas tenir devant la
Rvolution.

[Illustration: Un homme fut tu par les gardes-du-corps.]

Ds la pointe du jour, le peuple se rpand dans les rues. Il aperoit
un garde-du-corps  une des fentres de l'aile droite du chteau;
hues, provocations, dfis; un coup de fusil part; un jeune volontaire
tombe dans la cour.

Qui a tir? c'est le garde-du-corps. Le peuple, bouillant de colre, se
prcipite: la grille est escalade, le chteau envahi. On cherche
partout le coupable. Des forcens--d'autres disent des voleurs--
profitent de la circonstance pour s'introduire plus avant dans
les riches appartements. La reine avertie fuit toute tremblante et 
demi vtue chez le roi. Les gardes-franaises arrivent, et poussent
devant leurs baonnettes toute cette foule, qui se retire en tumulte:
le chteau est vacu; deux gardes-du-corps ont t massacrs pendant
l'attaque. Tout  coup le cri de _Grce! Grce!_ succde  cet accs de
fureur. Silence! voici le roi au balcon.

A cette vue, un cri immense, un seul, s'lve, comme par inspiration,
de toute cette masse d'hommes: _Le roi  Paris! Le roi  Paris!_ Louis
XVI hsite; une oppression violente arrte sa voix. Mes enfants,
dit-il enfin, vous me demandez  Paris; j'irai, mais  condition que ce
sera avec ma femme et mes enfants. On applaudit: le cri de _Vive le
roi_ frappe mille fois les airs. La reine parat,  son tour, au
balcon: Lafayette la conduit et lui baise respectueusement la main.
Alors le peuple, pour la premire fois: _Vive la reine!_ La paix tait
faite; non pas encore: Lafayette parat une seconde fois avec un
garde-du-corps, au chapeau duquel il attache sa cocarde. Le peuple
s'crie: _Vivent les gardes-de-corps!_ [Note: Au mme moment, le peuple
embrasse les gardes-du-corps qu'il tient prisonniers dans la cour de
Marbre. En les arrtant, raconte Loustalot, plusieurs gardes nationaux
avaient reu leurs pes, et leur avaient par gard prsent la leur.
Les gardes-du-corps, rassembls sur la place d'Armes, prtent le
serment national; alors on veut leur rendre leurs pes dont la poigne
est d'un plus grand prix que celle de la garde nationale; plusieurs de
ces messieurs la refusent et demandent comme une grce de marcher
indistinctement dans les rangs, tandis que le roi se rendrait 
Paris.] Tout est pardonn.

On a voulu rattacher aux vnements des 5 et 6 octobre certaines
manoeuvres odieuses: quelques historiens attribuent les violences
commises dans le chteau  la faction du duc d'Orlans, cet ambitieux
vulgaire qui n'osa jamais ni le crime ni la vertu. Il est possible
qu'une autre main travaillt dans l'ombre. Quoi qu'il en soit, cette
manifestation populaire fut fconde en rsultats. Les deux journes
dtruisirent les anciens usages, autour desquels se ralliaient les
intrigues de l'aristocratie. Malgr la Rvolution, l'tiquette du rgne
de Louis XIV s'tait toujours maintenue  Versailles. Les journes des
5 et 6 octobre dispersrent la cour; le 10 aot dtrnera la royaut.

La famille royale partit pour Paris, escorte de toute cette cohue
nagure menaante,  prsent joyeuse. Les femmes criaient en chemin:
Nous amenons le boulanger, la boulangre et le petit mitron. Dans
leur navet, elles croyaient que tenir le roi, c'tait avoir trouv
les moyens de se procurer du pain. La marche fut lente. Louis XVI alla
coucher le soir mme au chteau des Tuileries. En le plaant au milieu
de son peuple, on s'imaginait avoir soustrait le roi aux intrigues et
aux mauvaises influences de son entourage.

Les 5 et 6 octobre furent les journes des femmes de Paris. Le
sentiment venait en aide  la raison. Ce qui rendit la Rvolution
irrsistible, c'est que, dans les plis de son drapeau, elle enveloppait
toutes les souffrances, toutes les faiblesses, toutes les misres,
allges par l'espoir d'un avenir meilleur.




VIII

L'Assemble nationale  Paris.--Ses travaux.--Rgnration des
moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur
Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre
grandit.


Les vnements qui venaient de s'accomplir  Versailles, cette meute
de femmes, la majest royale force dans ses derniers retranchements,
le roi gard  vue, tout cela jeta la stupeur dans les rangs de
l'aristocratie. Les courtisans prirent aussitt le parti des lches, la
fuite. Les demandes de passeports affluaient. La portion de l'Assemble
nationale qui se rattachait aux intrigues du chteau partagea les mmes
alarmes. Lally-Tollendal et Mounier s'exilrent; la ville tait, au
contraire, livre  la joie: l'abondance parut renatre; la cour avait
laiss tomber son faste; la curiosit des habitants se portait en masse
au jardin des Tuileries, devant ce beau palais si longtemps inhabit,
o maintenant errait l'ombre d'une monarchie expirante. Louis XVI et
Marie-Antoinette tmoignaient une extrme rpugnance  fixer leur
sjour dans la capitale. Il fallut pourtant s'y rsoudre. L'Assemble
suivit aussitt le roi  Paris. Les dputs se runirent les premiers
jours dans la chapelle de l'archevch.

On les et pris, raconte Barre, pour un concile ou un synode plutt
que pour une assemble politique, en jetant les yeux sur les banquettes
et les ornements de la salle des sances.

C'tait, en effet, le concile de la raison humaine au XVIIIe sicle.

L'Assemble sigea ensuite dans la salle de l'ancien mange des
Tuileries. Cette nouvelle rsidence favorisait les communications avec
le chteau; l'Assemble et le roi formaient alors, dans les ides
constitutionnelles, les deux moitis du souverain.

La classe moyenne avait intrt  croire la Rvolution termine: elle
venait de prendre dans l'tat toute la place que la dfaite de
l'aristocratie avait laisse vide. Ici se dressa, entre le vainqueur et
le vaincu, un nouveau rclamant qu'on n'attendait pas, le peuple.

La bourgeoisie avait bien voulu du peuple pour prendre la Bastille et
pour porter un coup mortel  la domination de la cour; mais,  prsent
que le succs tait obtenu, elle refusait de partager les fruits de la
victoire. On se sert, en pareil cas, d'un mot qui couvre tous les
envahissements: l'ordre. La bourgeoisie voulait modrer la Rvolution
pour l'organiser  son profit. L'Assemble nationale, o le Tiers tait
en majorit, commena par diviser la nation en deux classes de
citoyens, les uns _actifs_, les autres qui ne l'taient point. Les
citoyens actifs faisaient partie de la garde nationale, taient pourvus
de droits et de fonctions politiques; les autres non. Le pays
_actif_--nous dirions maintenant le pays lgal--ne songea plus ds
lors qu' se constituer. La raction bourgeoise s'annona en outre par
une loi contre les rassemblements, connue sous le nom de loi martiale.
Comme toujours, on se servit d'un prtexte pour justifier les mesures
contre-rvolutionnaires.

Le boulanger Franois venait d'tre injustement massacr par des
furieux; [Note: Ici des dtails d'une frocit rvoltante. On force un
autre boulanger qui passait dans la rue  donner son bonnet; on en
couvre la tte coupe du malheureux Franois, qui est ensuite porte de
boutique en boutique, pese dans des balances. Sa jeune femme, enceinte
de trois mois, accourt: des monstres lui prsentent cette tte 
baiser, la malheureuse tombe vanouie, le visage baign de sang. Son
enfant meurt dans son sein.--Franois avait sa boulangerie prs de
l'Archevch o l'Assemble nationale tenait encore ses sances. Un
assez grand nombre de pains saisis chez lui firent croire  un systme
d'accaparement.] une vengeance particulire, plus encore que la faim,
l'impitoyable faim, nous semble avoir dtermin les circonstances
atroces d'un tel meurtre.

La vrit est qu'une bande trs-peu nombreuse de malfaiteurs trempa les
mains dans ce sang. La presse dmocratique n'eut qu'une voix pour
fltrir un si lche assassinat.

Des Franais! des Franais!... s'criait Loustalot; non, non, du tels
monstres n'appartiennent  aucun pays; le crime est leur lment, le
gibet leur patrie.

On ne saurait videmment rattacher un acte semblable ni au peuple, ni 
aucun des partis qui agitaient alors la Rvolution: c'est le fait d'une
poigne de misrables.

Est-il vrai, d'ailleurs, que, depuis la chute du rgime absolu, Paris
ft livr au brigandage et  l'assassinat?

Au contraire; les proprits se dfendaient elles-mmes par la saintet
du droit. Il existait une vritable conspiration gnrale contre les
vices, les principes de la Rvolution avaient moralis toutes les
classes de la socit. Quoiqu'il y et trs-peu de police, les
dsordres avaient diminu. coutons le plus lu des journaux de cette
poque:

Les cabriolets, dit-il, n'crasent plus personne; messieurs les
aristocrates ne rossent plus leurs cranciers; on entend trs-peu
parler de vols, et les inspecteurs des filles publiques n'enlvent plus
des filles de treize ans des bras de leurs mres pour les conduire dans
le lit d'un lieutenant de police.

Cette rforme morale contrastait singulirement avec les iniquits de
l'ancien rgime que la presse rvlait de jour en jour. Au moment o le
soleil de la monarchie vint  dcliner, les abus des hautes fonctions
qui l'entouraient projetrent une ombre plus grande, _altis de montibus
umbrae_. Le _Livre rouge_ dvoila le scandale des pensions.

L'incomparable Pierre Lenoir, raconte Camille Desmoulins, s'tait cr
des pensions sur les huiles et sur les suifs, sur les boues et sur les
latrines: toutes les compagnies d'escrocs, tous les vices et toutes les
ordures taient tributaires de notre lieutenant de police, qui, par sa
place, aurait d tre _magister morum_, le gardien des moeurs; enfin il
avait su mettre la lune  contribution et assigner  une de ses femmes
une pension connue sous le nom de _pension de la lune_. Je sais un
ministre qui a sign  sa matresse une pension de 12 000 livres, dont
elle jouit encore, sur l'entreprise du pain des galriens.

A ces normits, la dmocratie naissante opposait la rgnration des
moeurs, la diminution des dlits. En vrit, le moment tait mal choisi
pour jeter le blme et l'injure  la face d'une population si
raisonnable.

Robespierre s'leva nergiquement contre le projet de loi qui sparait
la nation en deux groupes; l'un exerant tous ses droits politiques,
l'autre exclu de toute participation aux affaires de l'tat. Il parla
aussi contre la loi martiale.

Les dputs de la Commune, dit-il, vous demandent du pain et des
soldats, pourquoi? pour repousser le peuple, dans ce moment o les
passions, les menes de tout genre cherchent  faire avorter la
Rvolution actuelle.

Cet homme avait la sagesse de ramener toujours la discussion aux
principes. Il choua, quoique la raison et la justice fussent de son
ct. La thse qu'il soutenait plut peut-tre  Caton, mais elle dplut
aux dieux de l'Assemble nationale. La promulgation de la loi martiale
se fit avec un grand appareil et au son des trompettes. Cette crmonie
avait quelque chose d'imposant, mais aussi de triste et de lugubre:
elle dura depuis huit heures du matin jusqu' deux heures aprs midi.
Des hommes revtus d'un costume antique et trange, en manteau, 
cheval, suivis et prcds de soldats, de tambours, s'arrtrent sur
toutes les places, et firent la lecture du dcret,  haute voix. Loin
de calmer les habitants, une telle lecture, ce cortge thtral,
laissrent dans les quartiers de la ville un profond sentiment de
colre et d'impatience. Quant  la force arme, sans discipline, il est
vrai, mais toujours victorieuse, qu'on avait lance deux fois, depuis
l'ouverture des tats gnraux, sur la prrogative royale, il n'tait
plus question maintenant que de l'anantir. On venait, solennellement
et brusquement, de licencier le peuple. L'irritation de la masse des
citoyens fit craindre un mouvement insurrectionnel. La cour et la
municipalit s'apprtrent  se servir de la loi martiale avant que les
vingt-quatre heures fussent coules. Il suffisait de trois sommations,
aprs lesquelles le canon d'alarme devait tre tir, le drapeau rouge
arbor sur l'Htel de Ville. Le maire marchait alors en tte de la
force arme, et adressait aux groupes d'une voix haute et solennelle
cet avertissement:

--_On va faire feu! que les bons citoyens se retirent!_

Le parti dmocratique voyait avec horreur cette violation de la
souverainet du peuple. A ses yeux, il ne pouvait y avoir deux classes
de citoyens. La nation tant indivisible, elle devait tre admise tout
entire  l'exercice de ses droits politiques.

La garde nationale tait compose de citoyens appartenant  la classe
moyenne. Aussi commenait-elle  devenir suspecte.

Voici, s'crie l'un des journaux du temps, tout le systme qui
convient  la France: la nation ne peut tre assure de sa libert
civile et politique qu'autant que les forces militaires, entre les
mains des citoyens, formeront la balance des forces de l'arme... On
voit  quoi tient l'existence de cette garde nationale, si brillante
ds son aurore, et  laquelle je ne connais qu'un dfaut, c'est qu'elle
ne comprend pas la totalit des habitants qui sont en tat de porter
les armes.

La distinction de citoyens _actifs_ et de citoyens _passifs_ rvoltait
les sincres partisans de la doctrine du _Contrat social_; tre, c'est
agir; voil donc plusieurs millions d'hommes rejets, de par la loi,
dans le nant. Toute restriction impose  la volont gnrale des
citoyens limitait l'esprit mme des institutions nouvelles. Quelques
districts de Paris rclamrent, au nom de ces principes, contre la _loi
martiale_: Danton plaida aux Cordeliers la cause de ces _gens de rien_,
que la Rvolution avait promis de rendre  l'existence civile. La
doctrine de la souverainet nationale,  laquelle se ralliaient les
dmocrates sincres, n'tait autre chose que le sens commun, ou, en
d'autres termes, le consentement universel appliqu  la politique.

L'Assemble nationale continuait  discuter, et le compte rendu de ses
sances retentissait d'un bout  l'autre du pays. Aprs de longs
dbats, elle fixa les conditions d'ligibilit. La capacit politique
fut value  un marc d'argent, c'est--dire  huit cus de six livres
trois diximes. Prieur de la Marne proposa un amendement:

Substituez, dit-il, la _confiance_ au marc d'argent.

Mirabeau appuya.

Je demande la priorit pour l'amendement de M. Prieur, parce que,
selon moi, il est le seul conforme au principe.

Rejet.

Robespierre fit entendre quelques vrits incontestables.

Rien n'est plus contraire, dit-il,  votre dclaration des droits,
devant laquelle tout privilge, toute distinction, toute exception
doivent disparatre. La Constitution tablit que la souverainet rside
dans le peuple, dans tous les individus du peuple. Chaque individu a
donc droit de concourir  la loi par laquelle il est oblig, et 
l'administration de la chose publique qui est la sienne. Sinon il n'est
pas vrai que tous les hommes soient gaux en droits, que tout homme
soit citoyen.

L'orage du sentiment public clata surtout dans les journaux.

Il n'y a qu'une voix dans la capitale, s'criait l'incendiaire Camille
Desmoulins, il n'y en aura qu'une dans les provinces contre le dcret
du marc d'argent: il vient de constituer en France un gouvernement
aristocratique, et c'est la plus grande victoire que les mauvais
citoyens aient remporte  l'Assemble nationale. Pour faire sentir
toute l'absurdit de ce dcret, il suffit de dire que J.-J. Rousseau,
Corneille, Mably, n'auraient pas t ligibles... Pour vous,  prtres
mprisables,  bonzes fourbes et stupides, ne voyez-vous pas que votre
Dieu n'aurait pas t ligible? Jsus-Christ, dont vous faites un Dieu
dans les chaires, dans la tribune, vous venez de le relguer parmi la
canaille! et vous voulez que je vous respecte, vous, prtres d'un Dieu
proltaire et qui n'tait pas mme un citoyen _actif_! Respectez donc
la pauvret qu'il a ennoblie. Mais que voulez-vous dire avec ce mot de
_citoyen actif_ tant rpt? Les citoyens actifs, ce sont ceux qui ont
pris la Bastille; ce sont ceux qui dfrichent les champs, tandis que
les fainants du clerg et de la cour, malgr l'immensit de leurs
domaines, ne sont que des plantes vgtatives, pareils  cet arbre de
votre vangile qui ne porte point de fruits et qu'il faut jeter au
feu.

Marat, Condorcet, Loustalot, attaquaient le marc d'argent avec moins de
verve que Camille, mais avec la mme pret de raisonnements; ils y
voyaient tous le germe d'une fodalit nouvelle, un corps lectoral
privilgi.

Au milieu de l'agitation de la presse, l'Assemble nationale
poursuivait ses travaux.

Le docteur Guillotin vint lire  l'une des sances un long discours sur
la rforme du Code pnal. Cette question proccupait dj les esprits;
car l'chafaudage de la vieille Thmis venait de s'crouler.

L'orateur proposa d'tablir un seul genre de supplice pour tous les
crimes qui entranent la peine de mort, et de substituer au bras du
bourreau l'action d'une machine. Il vantait fort les avantages de ce
nouveau systme d'excution.

Avec ma machine, dit gravement M. Guillotin, je vous fais sauter la
tte en un clin d'oeil et vous ne souffrez point.

L'Assemble se mit  rire.--Combien parmi ceux qui avaient ri devaient
plus tard faire l'preuve du fatal couperet!

La philanthropie du docteur Guillotin obtint du succs dans le monde:
une machine qui vous tue sans vous faire souffrir, sans mme vous
laisser le temps de dire merci, quel progrs! Mais les hommes destins
 former un jour le parti de la Montagne taient d'un autre avis; il ne
s'agissait pas tant, d'aprs eux, de perfectionner l'instrument du
supplice que d'abolir la peine de mort. Marat, dans son _Plan de
lgislation_, avait dj fait entendre sur ce sujet le langage de la
raison et du l'humanit.

C'est une erreur de croire, disait-il, qu'on arrte toujours le
mchant par la rigueur des supplices: leur image est sitt efface!...
L'exemple des peines modres n'est pas moins rprimant que celui des
peines outres, lorsqu'on n'en connat pas de plus grandes. En rendant
les crimes capitaux, on a prtendu augmenter la crainte du chtiment,
et on l'a rellement diminue. Punir de mort, c'est donner un exemple
passager, et il en faudrait de permanents. On a aussi manqu le but
d'une autre manire: l'admiration qu'inspire le mpris de la mort que
montre un hros expirant, un malfaiteur souffrant avec courage, inspire
ce mme mpris aux sclrats dtermins... Pourquoi donc continuer,
contre les cris de la raison et les leons de l'exprience,  verser
sans besoin le sang d'une foule de criminels. Ce n'est pas assez de
satisfaire  la justice, il faut encore corriger les coupables. S'ils
sont incorrigibles, il faut tourner leur chtiment au profit de la
socit. Qu'on les emploie donc aux travaux publics, aux travaux
dgotants, malsains, dangereux.

Robespierre et les plus inflexibles parmi les hommes de 93 avaient
commenc par rclamer l'abolition de la peine de mort et des peines
infamantes. Comment donc se fait-il, dira-t-on, qu'ils aient demand
plus tard la tte des grands coupables envers la nation? C'est qu'
tort ou  raison ils regardaient les crimes politiques comme indignes
de toute piti, et que la Rvolution tant pour la France une question
de vie ou de mort, ils crurent pouvoir s'affranchir des rgles du droit
commun. Le salut du peuple, a dit un ancien, est la loi suprme. Nous
apprcierons cette doctrine dans le cours de l'ouvrage.

La motion du docteur Guillotin eut, en dfinitive, un grand rsultat:
elle introduisit dans la loi l'galit du supplice quels que fussent le
rang et l'tat du coupable. Le criminel, ajoutait l'article 2, sera
_dcapit_; il le sera par l'effet d'un simple mcanisme. C'est ainsi
qu'on dsignait alors la guillotine.

Cette invention tmoignait du moins d'un certain adoucissement dans les
moeurs: la socit n'osait plus tuer l'homme officiellement par le
ministre de son semblable; elle employait pour cette horrible tche
quelque chose de sans coeur et sans entrailles, une machine insensible,
aveugle, brutale comme la destine. Dsormais le bras qui frappe se
cache pour donner la mort; le couteau est cens avoir tout fait. Grce
 cet appareil fatal, le bourreau n'est plus une conscience, c'est la
force. La Rvolution avait rellement remu la nature humaine dans ses
profondeurs. La compassion envers le malheur s'tait accrue. Les
anciens supplices, si cruels, si prolongs, semblaient presque aussi
coupables que les crimes mmes; ils les faisaient natre quelquefois en
mettant sous les yeux de la multitude des tableaux hideux et des
exemples de frocit lgale. C'est, disait Loustalot, parce que M. le
prsident, M. le prvt et M. le lieutenant-criminel assassinent dans
les formes une douzaine de personnes tous les ans, que le peuple a
assassin Foulon et Bertier. Les bons citoyens reconnaissaient
l'importance d'humaniser le peuple par un Code pnal moins svre. La
Vieille Thmis tait juge  son tour; et si l'chafaud lui-mme ne
s'croula pas sous la maldiction publique, ce fut plutt alors la
faute des royalistes que celle des rvolutionnaires. La rforme
politique sonna le rveil de la conscience humaine: les sensibles, les
doux, les misricordieux s'levaient, au nom de la justice, contre un
rgime de sang qui avait dur des sicles.

La raction bourgeoise encourageait, sans le vouloir, les manoeuvres de
l'aristocratie. Il paraissait chaque jour des brochures sans nom
d'auteur, o l'on ne revenait pas de l'audace du parti philosophique,
qui avait os mettre l'Assemble nationale entre le roi et le pays. Ces
crivains anonymes menaaient la France d'un retour aux anciennes
institutions. Tu nous cites toujours _la nation, la nation!_
Ignores-tu que notre gouvernement est monarchique, que le roi a le
droit de dissoudre les tats, et que c'est ce qui peut nous arriver de
plus heureux? L'opinion publique, de son ct, ne laissait chapper
aucune circonstance pour fltrir les intrigues de la cour et des
courtisans. Je ne parlerais pas du _Charles IX_ de M.-J. Chnier, si
cette pice n'avait t un vritable vnement politique lors de son
apparition sur le thtre. Elle avait rencontr mille obstacles pour
arriver  la scne: le succs fut orageux. C'tait tout un pass de
notre histoire que le public, ce soir-l, crasait, anantissait, en
quelque sorte, sous les trpignements de l'enthousiasme. Des allusions
frquentes et faciles  saisir, dit un critique du temps, toutes les
grandes maximes dont notre esprit se nourrit depuis six mois mises en
vers, voil le secret du succs de cette pice. Elle fait excrer le
despotisme ministriel, les intrigues fminines des cours; elle prouve
la ncessit de mettre un frein aux volonts d'un roi, parce qu'il peut
tre ou faible ou cruel; elle apprend que le clerg et l'tat ne sont
pas la mme chose: elle est utile, trs utile dans le moment. La
Rvolution venait de trouver son pote. M.-J. Chnier mlait  la
passion du beau l'amour de la patrie rgnre.

[Illustration: Le club des Cordeliers.]

L'Assemble nationale semblait sommeiller: cette imposante runion de
talents, telle que le monde n'en a jamais vu, se troublait dans la
confusion mme de ses lumires.

Une chose manquait  ces hommes, la foi: ils marchaient au milieu de
l'orage sur une mer souleve par la tempte et de temps en temps ils se
sentaient faiblir; le dcouragement s'emparait de leur me.

Un seul tait fort comme le peuple: il croyait  la justice de la cause
dont il avait embrass la dfense. Cet homme tait Robespierre. N dans
la ville d'Arras, le 6 mai 1758 [Note: Il parat que la maison o il
naquit est encore debout. On lit dans l'excellente _Histoire de
Robespierre_ par Ernest Hamel: A quelques pas de la place de la
Comdie,  Arras, dans la rue des Rapporteurs, qui dbouche presque en
face du thtre, on voit encore, gardant fidlement son ancienne
empreinte, une maison bourgeoise de svre et coquette apparence.
leve d'un tage carr et d'un second tage en forme de mansarde, elle
prend jour par six fentres sur la rue, sombre et troite comme presque
toutes les rues des vieilles villes du moyen ge...] il perdit sa mre
lorsqu'il n'avait encore que sept ans. Quelque temps aprs, son pre,
avocat au conseil d'Artois, mourut de chagrin. A neuf ans, Maximilien
tait orphelin avec deux frres et une soeur; sa famille l'envoya
suivre les cours du collge d'Arras. Dou d'une mmoire heureuse et
d'un got trs prononc pour l'tude, il se trouva bientt  la tte de
sa classe. Ses matres le regardaient comme un _bon lve_, seulement
un peu concentr en lui-mme. Aprs tout, les succs d'cole ne
prouvent rien, et les parents sont trop souvent dus par ces fleurs
prcoces de l'intelligence. Maximilien eut bientt appris tout ce qu'on
enseignait au collge d'Arras; pour aller plus loin, il lui fallait
changer de milieu, entrer dans l'Universit de Paris; mais o trouver
de l'argent pour payer sa pension? Il existait alors dans la capitale
de l'Artois une abbaye clbre, l'abbaye de Saint-Waast, qui disposait
de quatre bourses au collge Louis-le-Grand. A la sollicitation des
parents et des amis du jeune Robespierre, l'vque du diocse, M. de
Conzi, obtint l'une de ces bourses pour son protg. En 1769,
Maximilien vint donc  Paris.

L'instruction du collge Louis-le-Grand devait beaucoup largir la
sphre de ses ides. Les souvenirs de l'antiquit grecque et romaine
exeraient alors une grande influence sur l'esprit de la jeunesse.
Robespierre redoubla d'ardeur au travail. Deux de ses camarades taient
Camille Desmoulins et Frron, l'_Orateur du peuple_.

Les tudes classiques tant termines, Robespierre se livra tout entier
 l'tude du droit; son pre lui avait trac le chemin du barreau; a
vingt-quatre ans, il fut reu avocat.

De tous les grands crivains et philosophes du XVIIIe sicle, celui que
Maximilien admirait le plus tait J.-J. Rousseau. Il professait pour
l'auteur du _Contrat social_ et de l'_mile_ une sorte de culte. Un
beau jour il se rendit  Ermenonville et frappa, le coeur serr
d'motion,  la porte de l'ermitage. Que se passa-t-il dans cette
entrevue? [Note: Nul ne le sait, rpond M. Ernest Hamel auquel nous
devons le rcit de cette anecdote.] Rousseau tait alors vieux, cass,
mlancolique, ne sachant gure  qui il parlait ni ce que deviendrait
plus tard ce jeune homme; il tait  coup sr trs loin de se douter
qu'il avait devant les yeux le plus fervent et le plus redoutable de
ses disciples, celui qui, arm du glaive de la terreur, devait
appliquer un jour ses doctrines et mourir sur l'chafaud.

Robespierre revint dans sa ville natale o il s'tablit comme avocat.
[Note: Ce jeune homme, avait crit Ferrire  l'un de ses amis, n'est
pas ce que vous pensez. Ses succs de collge vous ont tromp. Il ne
fera jamais plus que ce qu'il a fait; il ne saura jamais plus que ce
qu'il sait. Sa tte n'est point bonne; il a peu de sens, nul jugement.
Il est dpourvu de toute disposition non-seulement pour le barreau,
mais encore pour tout exercice d'esprit. Ne le laissez point  Paris.
videmment Ferrire l'avait mal jug.] Une occasion lui permit de
sortir de l'obscurit. Franklin avait mis  la mode les paratonnerres;
mais cette merveilleuse invention rencontrait plus d'un obstacle dans
les prjugs des dvotes et les tnbres de l'ignorance. Un riche
habitant de Saint-Omer avait fait lever sur sa maison une de ces
pointes de fer. Une dame voulut le contraindre  renverser la
machine, sous prtexte qu'un tel appareil mettait en danger les
maisons du voisinage. De l, procs. L'affaire fit beaucoup de bruit.
Une meute clata presque dans la ville. Tout l'Artois prit parti dans
la querelle, les uns pour, les autres contre le paratonnerre.
Robespierre plaida en faveur de celui qui avait inaugur  Saint-Omer
la dcouverte de Franklin, dfendit fermement la cause de la science et
les vrais intrts de la scurit publique. Il gagna son procs. Cet
esprit intrpide avait bien quelque chose  dmler avec la foudre.

Robespierre tait avocat; mais il tait aussi homme de lettres et
membre de l'Acadmie d'Arras. Son _Eloge de Gresset_ (1788) montre
qu'il aimait alors la posie lgre. La Rvolution l'entrana bientt
vers des sujets plus graves. A la veille des lections, il crivait une
_Adresse aux Artsiens_ sur la ncessit de rformer les tats
d'Artois. Envoy par le Tiers  l'Assemble nationale, il monta
plusieurs fois  la tribune, parla en faveur de la libert individuelle
et de la libert de la presse, demanda qu' la nation seule appartint
le droit d'tablir l'impt, combattit la loi martiale, s'leva contre
le marc d'argent et rclama l'application du suffrage universel; son
langage tait clair et correct; ses raisons taient premptoires; mais
 ses discours fort travaills manquait ce rayon qui illumine la parole
des grands orateurs.

Jusqu'ici Robespierre s'tait fait surtout connatre de la nation par
une persistance inflexible dans sa ligne de conduite, une conviction
austre qui rsistait  toutes les preuves,  tous les froissements de
l'amour-propre bless. Seul il plaide la cause de tous, la souverainet
de la raison publique, l'unit de la famille humaine. Inaccessible aux
passions de son auditoire, insensible aux murmures de toute une salle,
il n'coute jamais que son ide. Sa parole, son geste se dgagent
pniblement; on sent en lui l'effort de l'intelligence qui soulve le
couvercle d'une compression norme. Rien n'chappe  sa pntration
obstine. Merlin de Thionville racontait que, pendant les sances,
Robespierre faisait usage de deux paires de lunettes; les verres de
l'une lui servaient  distinguer les objets loigns, les autres
taient pour les objets rapprochs. C'est aussi  l'aide d'un double
point de vue que son esprit fut  mme de suivre les faits qui se
passaient  courte distance, tout en apprciant, dans le lointain, les
causes et les consquences probables des vnements.

Mirabeau disait de lui: Cet homme ira loin, car il croit tout ce qu'il
dit.

Laissons-le donc grandir dans la lutte et dans la tempte.




IX

Apparition des clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites
exerces contre les journaux dmocratiques.--Marat racont par
lui-mme.--Favras.--Les biens de l'glise.--Projets des migrs.--L'Ami
du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat  cet
gard.--Division de la France en 83 dpartements.--Les juifs, les
protestants et les comdiens.


Quelques dputs bretons avaient form un club  Versailles, aprs la
sance royale du 23 juin: on y admit Sieys, les Lameth, le duc
d'Aiguillon, Duport et quelques autres dputs. Quand la reprsentation
nationale se fut transporte  Paris, le _club Breton_ choisit, pour
tenir ses sances, le couvent des Jacobins, dans la rue Saint-Honor.
On y prparait la discussion des matires qui devaient tre soumises,
le lendemain,  la dlibration de l'Assemble. La liste des membres
de ce club, dit l'abb Grgoire qui en faisait partie, tait orne de
noms recommandables, et ses sances taient un cours de saine
politique.

En avant de la nation et de la plupart des dputs, il clairait la
marche des ides rvolutionnaires. Quand une proposition tait de
nature  effaroucher l'Assemble, on commenait par lui ouvrir l'entre
du club des Jacobins, o elle faisait, pour ainsi dire, antichambre, en
attendant que l'heure ft venue de se prsenter au congrs de la
nation. Ce club n'avait, comme on voit, en 1790, ni l'influence
orageuse ni le caractre exclusif qu'il acquit dans la suite.

Une runion bien autrement bruyante, originale et curieuse tait celle
qui sigeait au district des Cordeliers. De mme que le club des
Jacobins, celui des Cordeliers devait son nom  un ancien couvent de
moines, dans lequel les runions populaires avaient succd aux
exercices religieux. Si les murs, comme on dit, ont des oreilles, ils
devaient bien s'tonner  chaque fois que les mots de libert, progrs,
souverainet nationale, Rvolution, retentissaient dans la salle.

Nul autre qu'un tmoin occulaire et un grand artiste ne pouvait
dessiner la physionomie de ce club qui joua un si grand rle dans
l'histoire de la Rvolution Franaise.

La sonnette du district des Cordeliers, dit Camille Desmoulins, cet
enfant perdu de la basoche, est, comme tout le monde sait, aussi
fatigue que celle de l'Assemble nationale. Il y a quelquefois des
sances que prolongent bien avant dans la nuit l'intrt des matires
et l'loquence des orateurs. Ce district a, comme le congrs, ses
Mirabeau, ses Barnave, ses Ption, ses Robespierre; _solemque suum sua
sidera nrunt_. Il ne lui manque que ses Malouet et J.-F. Maury. Depuis
que j'tais venu habiter dans cette terre de libert, il me tardait de
prendre possession de mon titre honorable de membre de l'illustre
district. J'allai donc, ces jours derniers, faire mon serment civique,
et saluer les pres de la patrie, mes voisins. Avec quel plaisir
j'crivis mon nom, non pas sur ces vieux registres de baptme, qui ne
pouvaient nous dfendre ni du despotisme prvtal ni du despotisme
fodal, et d'o les ministres et Pierre Lenoir, les robins et les
catins, vous effaaient si aisment et sans laisser trace de votre
existence, mais sur les tablettes de ma tribu, sur le registre de
Pierre Duplain, sur ce vritable livre de vie, fidle et incorruptible
dpositaire de tous ces noms, et qui en rendrait compte au vigilant
district. Je ne pus me dfendre d'un sentiment religieux; je croyais
renatre une seconde fois; comme chez les Romains mon nom tait inscrit
sur le tableau des vivants dans le temple de la terre. Il me semblait
voir le vieux Saturne dans Pierre Duplain, qui, en me couchant sur son
registre, me dbitait, avec la gravit d'un oracle, ces vers de Cyrano
de Bergerac:

  Ces noms pour le tyran sont crits sur le cuivre;
  Il ne dchire point les pages de mon livre.

J'allais me retirer, continue l'amusant Camille, en remerciant Dieu,
sinon comme Panglosse d'tre dans le meilleur des mondes, au moins
d'tre dans le meilleur des districts possibles, quand la sentinelle
appelle l'huissier de service, et l'huissier de service annonce au
prsident qu'une jeune dame veut absolument entrer au snat.

On croit que c'est une suppliante; et on pense bien que, chez des
Franais et des Cordeliers, personne ne propose la question pralable;
mais c'tait une opinante. C'tait la jeune, la jolie, la clbre
Ligeoise, Throigne de Mricourt. Tout en elle respire l'nergie, la
grce et la sensibilit. Elle s'avance avec un clair dans les yeux;
comme les pythonisses de l'antiquit qui avaient besoin, pour rendre
leurs oracles, d'avoir les pieds sur un sol charg d'influences
volcaniques, elle s'inspire, monte sur une Rvolution. A sa vue,
l'enthousiasme saisit un membre du district; il s'crie: C'est la
reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts!

--Oui, reprend Throigne, avec un petit accent ligeois qui donnait
encore plus de charme et d'originalit  son discours, c'est la
renomme de votre sagesse qui m'amne au milieu de vous. Prouvez que
vous tes Salomon; que c'est  vous qu'il tait rserv de btir le
temple, et htez-vous d'en construire un  l'Assemble nationale: c'est
l'objet de ma motion. Les bons patriotes peuvent-ils souffrir plus
longtemps de voir le pouvoir excutif log dans le plus beau palais de
l'univers, tandis que le pouvoir lgislatif habite sous des tentes, et
tantt aux Menus-Plaisirs, tantt dans un Jeu-de-Paume, tantt au
Mange, comme la colombe de No qui n'a point o reposer le pied. La
dernire pierre des derniers cachots de la Bastille a t apporte au
pied du snat, et M. Camus la contemple tous les jours avec
ravissement, dpose dans ses archives. Le terrain de la Bastille est
vacant; cent mille ouvriers manquent d'occupation: que tardons-nous?
Htez-vous d'ouvrir une souscription pour lever le palais de
l'Assemble nationale sur l'emplacement de la Bastille. La France
entire s'empressera de vous seconder; elle n'attend que le signal,
donnez-le-lui; invitez tous les meilleurs ouvriers, tous les plus
clbres artistes; ouvrez un concours pour les architectes; coupez les
cdres du Liban, les sapins du mont Ida. Ah! si jamais les pierres ont
d se mouvoir d'elles-mmes, ce n'est pas pour btir les murs de
Thbes, mais pour construire le temple de la Libert. C'est pour
enrichir, pour embellir cet difice qu'il faut nous dfaire de notre
or, de nos pierreries: j'en donnerai l'exemple la premire. On vous l'a
dit, le vulgaire se prend par les sens; il lui faut des signes
extrieurs auxquels s'attache son culte. Dtournez ses regards du
pavillon de Flore, des colonnades du Louvre, pour les porter sur une
basilique plus belle que Saint-Pierre de Rome et que Saint-Paul de
Londres. Le vritable temple de l'ternel, le seul digne de lui, c'est
le temple o a t prononce la Dclaration des droits de l'homme. Les
Franais, dans l'Assemble nationale, revendiquant les droits de
l'homme et du citoyen, voil sans doute le spectacle sur lequel l'tre
Suprme abaisse ses regards avec complaisance.

Camille tait bloui.

On conoit, ajoute-t-il, l'effet que dut faire un discours si anim,
et ce mlange d'images empruntes du rcit de Pindare et de ceux de
l'Esprit saint. Quand la fureur des applaudissements fut un peu calme,
plusieurs honorables membres discutrent la motion, l'examinrent sous
toutes ses faces, et conclurent comme la propinante, aprs lui avoir
donn de justes loges, qu'on nommt des commissaires pour rdiger
l'arrt et une adresse aux 59 districts et aux 83 dparrements. Sur la
demande de mademoiselle Throigne d'tre admise au district avec voix
consultative, l'Assemble a suivi les conclusions du prsident, qu'il
serait vot des remerciements  cette excellente citoyenne pour sa
motion; qu'un canon du concile de Maon ayant formellement reconnu que
les femmes ont une me et la raison comme les hommes, on ne pouvait
leur interdire d'en faire un si bon usage que la propinante; qu'il
sera toujours libre  mademoiselle Throigne, et  toutes celles de son
sexe, de proposer ce qu'elles croiraient avantageux  la patrie; mais
que sur la question d'tat, si mademoiselle Throigne sera admise au
district avec voix consultative seulement, l'Assemble est incomptente
pour prendre un parti, et qu'il n'y a pas lieu  dlibrer.

Le district des Cordeliers avait pour prsident Danton, qui fut renomm
quatre fois, malgr les efforts des royalistes. Cette prsidence
continue donna l'veil  la calomnie: le bruit se rpandit qu'une
telle lection tait entache de brigue. La susceptibilit des
lecteurs s'mut des accusations qu'on faisait courir. L'Assemble tout
entire rpondit par une dlibration qui fut communique aux 59 autres
districts. On y dclare que la continuit et l'unanimit des suffrages
ne sont que le juste prix du courage, des talents et du civisme dont M.
d'Anton (je conserve l'orthographe du registre des Cordeliers) a donn
les preuves les plus fortes et les plus clatantes, comme militaire et
comme citoyen. La reconnaissance des membres de l'Assemble pour ce
chri prsident (textuel), la haute estime qu'ils ont pour ses rares
qualits, l'effusion de coeur qui accompagne le concert honorable des
suffrages  chaque rlection, rejettent bien loin toute ide de
sduction et de brigue. L'Assemble se flicite de possder dans son
sein un aussi ferme dfenseur de la libert, et s'estime heureuse de
pouvoir souvent lui renouveler sa confiance.

Il y a des natures qui attirent et d'autres qui se laissent entraner:
Danton, lui, possdait une force d'attraction considrable. Le
magntisme de son regard, l'entranement de sa parole et de son geste,
tait irrsistible. Camille Desmoulins, Fabre d'glantine, l'aimaient
comme un dieu, comme une matresse. Un temprament sanguin et
bouillant, une voix tonnante, une me accessible  toutes les passions
fortes, une nergie quelquefois brutale, voil l'homme. Des scrupules,
aucun: il allait droit devant lui comme le taureau furieux, abattant
tout sous ses pieds. Sa large figure remontait aux races primitives.
Dans cette grande campagne de l'esprit humain qu'on nomme la Rvolution
Franaise, il reprsentait l'animation robuste du peuple, Hercule avec
son loquence pour massue. La Rgence avait mis la corruption dans la
noblesse, qui la transmit un instant aux classes infrieures et
moyennes: les vices de Danton avaient le caractre des circonstances
troubles au milieu desquelles il vcut; fougueux, emport par ses
instincts artistes, il aimait la vie gaie et facile. Il fut
non-seulement un grand homme: il fut son poque.

Le parti des modrs ne tarda point  s'engager dans une voie de
poursuites contre les journaux: le district des Cordeliers devint alors
la terre d'asile des crivains, le rempart de la libert de la presse.
Marat avait lanc de terribles attaques contre le Chtelet,--un
tribunal de sang qui crasait le moucheron et mnageait l'lphant.--Le
Chtelet venait, en consquence, de dcerner un mandat d'amener contre
l'Ami du peuple.

Laissons-le raconter lui-mme ses tribulations: Un bon citoyen vint
m'avertir qu'on allait m'enlever. Je passai chez un voisin, et, vingt
minutes aprs, je vis d'une croise toute l'expdition.--A onze heures
et demie s'avancrent au petit pas dans la rue de l'Ancienne-Comdie,
par celle Saint-Andr, plusieurs dtachements de huit hommes trs-peu
loigns les uns des autres. Aprs le mot d'ordre donn  l'officier
qui commandait le corps de garde qui est  ma porte, ses dtachements
s'y rassemblrent, et, lorsque le dernier fut arriv, ils en sortirent,
se firent ouvrir la porte cochre, se rpandirent dans la cour,
silencieusement et sur la pointe du pied, et se prsentrent  la porte
de mon appartement qu'ils trouvrent ferme, puis ils descendirent 
mon imprimerie, demandrent  mes ouvriers o j'tais, prirent des
renseignements sur ma personne, sur les endroits o je pouvais me
trouver, et enlevrent plusieurs exemplaires de mon journal et d'une
_Dnonciation en rgle contre le ministre des finances_, prte 
paratre. Ils avaient certainement  leur tte quelque espion bien au
fait des personnes qui sont  mon service et des chambres qu'elles
habitent. En montant l'escalier jusqu'au grenier, ils arrivrent  la
porte de ma retraite, et je les aperus par le trou de la serrure.
Ensuite ils entrrent dans plusieurs pices, firent d'exactes, mais
d'inutiles recherches, et redescendirent dans la cour. Une demoiselle
qui se trouvait chez le portier leur dit que j'tais sans doute dans
mon ancien appartement, rue du Vieux-Colombier. Ils s'y rendirent tous
 la fois, sans laisser un seul homme en arrire. Ds qu'ils furent
loigns, je descendis dans la cour et j'appris qu'ils avaient prsent
au corps de garde un dcret du Chtelet, portant ordre de m'enlever
partout o je serais. Cet ordre tait crit sur un chiffon de papier
non timbr. Je quittai la maison et j'allai chercher un asile chez un
ami de coeur. Le lendemain matin, plusieurs tmoins dignes de foi
vinrent m'avertir de ce qui s'tait pass rue du Vieux-Colombier. Ils
avaient forc la portire de leur ouvrir mon appartement. Fchs de ne
rien trouver, on les a entendus dire: _Ce b....., nous l'aurons mort
ou vif._

Marat aurait sans doute succomb dans sa lutte avec le Chtelet, si le
district des Cordeliers ne ft venu  son secours et n'et fait
suspendre les poursuites en interposant un arrt ainsi conu:
Considrant que dans ces temps d'orage, que produisent ncessairement
les efforts du patriotisme luttant contre les ennemis de la
Constitution naissante, il est du devoir des bons citoyens, et, par
consquent, de tous les districts de Paris, qui se sont dj signals
si glorieusement dans la Rvolution, de veiller  ce qu'aucun individu
de la capitale ne soit priv de sa libert sans que le dcret ou
l'ordre en vertu duquel on voudrait se saisir de sa personne n'ait
acquis un caractre de vrit capable d'carter tout soupon de
vexation ou d'autorit arbitraire.

L'affaire alla au Chtelet, du Chtelet  la Commune, de la Commune 
l'Assemble gnrale des reprsentants. La rsistance du district fut
juge illgale, le pouvoir qu'il s'arrogeait exorbitant. Les Cordeliers
tinrent ferme, et, dans la prvision d'une nouvelle tentative contre la
sret d'un citoyen, ils posrent deux sentinelles  la porte de Marat.
Cependant une petite arme, infanterie et hommes  cheval, prcde
d'un huissier, s'avance sur le terrain du district des Cordeliers. Tout
le quartier s'agite. L'huissier somme le comit civil du district de
remettre entre ses mains le citoyen dcrt de prise de corps; refus.
Le comit dclare haut et ferme qu'il prend M. Marat sous sa
protection, et dpute quatre de ses membres  l'Assemble nationale.
L'Assemble improuve la conduite du district, dclare ses prtentions
tmraires. Pendant ce temps, la cavalerie, divise en plusieurs corps,
se range sur la place du Thtre-Franais (aujourd'hui le caf Procope)
et dans les rues adjacentes; l'infanterie occupe le carrefour de Bucy
et toute la rue des Fosss-Saint-Germain-des-Prs; une rserve de
cavalerie stationne sur le quai de la Monnaie. Voil bien du monde sur
pied pour enlever un citoyen; de nombreux rassemblements se forment
pour le dfendre. Le district refuse de se rendre  l'arrt de
l'Assemble nationale et envoie une dputation  Lafayette. Les ttes
s'chauffent; des figures menaantes s'amassent autour de la force
arme, immobile dans les rues. Les habitants du quartier, les femmes
surtout, lvent fortement la voix. Si mon mari, qui est grenadier,
dit l'une d'elles, tait assez lche pour vouloir arrter l'Ami du
peuple, je lui brlerais la cervelle moi-mme. Le bataillon du
district tait tout entier sous les armes, prt  repousser les
attaques des troupes nationales. Le sang allait couler. Alors les
huissiers, coutant les conseils de la prudence, se retirrent. Le
lendemain, nouvelles poursuites; cette fois, le district laissa faire:
Marat s'tait chapp.

[Illustration: Marat.]

Le journal _l'Ami du peuple_ fut interrompu durant quatre mois.
Profitons de cette lacune et de ce silence pour tudier le caractre
d'un des hommes les plus tranges, les plus calomnis, les plus
influents de la Rvolution. La conscience de Marat! qui osera regarder
dans cet abme? Rassurons-nous et voyons froidement.--Je le laisse
raconter lui-mme son enfance: N avec une me sensible, j'ai encore
reu de ma mre une ducation parfaite; cette femme, tant aime et tant
regrette, m'inspira, quand j'tais encore enfant, l'amour de la
justice et des hommes. C'est par mes mains qu'elle faisait passer des
secours aux malheureux. Elle me forma elle-mme aux bonnes moeurs, et
carta de moi toutes les habitudes vicieuses. J'tais vierge  vingt
ans. La seule passion qui dvort alors mon me tait celle de la
gloire. A cinq ans, j'aurais voulu tre matre d'cole,  quinze ans
professeur, auteur  dix-huit ans, gnie crateur avant ma vingtime
anne. Pendant ma premire enfance, mon organisation tait trs-dbile;
aussi n'ai-je connu ni la ptulance, ni l'tourderie, ni l'amour du
jeu. Mes matres obtenaient tout de moi par la douceur; je me rvoltais
au contraire devant un chtiment injuste. Je ne fus puni qu'une fois,
et le ressentiment que j'en conus fut ineffaable. Vous allez juger de
la fermet de mon caractre: j'avais alors onze ans; on voulut me faire
rentrer  l'cole, je rsistai. On essaya de me dompter par la faim; je
jenai deux jours entiers sans me rendre  la volont de mes parents.
Ceux-ci, n'ayant pu me faire flchir par la faim, essayrent de la
prison; ils m'enfermrent dans une chambre o il y avait une fentre.
Je ne pus alors rsister  l'indignation qui me suffoquait, j'ouvris la
croise et me prcipitai dans la rue, o je tombai le front sur un
caillou. J'en porte encore la cicatrice. J'ai pris, tout jeune, le got
de l'tude;  part le petit nombre d'annes que j'ai consacres 
l'exercice de la mdecine, j'ai pass ma vie dans la retraite, 
m'couter en silence,  chercher les destines de l'homme au del du
tombeau, et  porter une inquite curiosit sur l'histoire de la
nature.

Ainsi c'est lui qui nous le dit: sa grande passion tait l'amour de la
gloire. Cette gloire, il ne pouvait l'attendre de ses premiers
ouvrages. Son livre sur l'homme est crit dans un style dcolor, fade,
dclamatoire, qui se rchauffe de temps en temps au soleil de J.-J.
Rousseau. Son esprit mobile s'essayait  tout. Marat se livra ple-mle
 divers travaux de physique, notamment sur le feu et sur la lumire;
ses ambitieuses expriences n'allaient  rien de moins qu' dtrner
les ides de Newton. Les Acadmies ddaignrent ses travaux: il se
rcria; un des savants de cette poque, M. Charles, le traita avec une
ironie mprisante; un duel s'ensuivit que Marat soutint vaillamment.
Engag dans unn fausse voie, il y marcha droit et ferme. Si l'angle de
son esprit n'tait pas assez ouvert pour embrasser tous les lments de
la question, du moins les connaissances ne lui manquaient pas. Sa vie
n'tait pas celle d'un aventurier ni d'un charlatan, mais d'un
inventeur malheureux. Le dmon des dcouvertes le tourmentait. Ses
moeurs taient rgles; il vivait de peu: la nourriture des bonzes, du
riz et quelques tasses de caf  l'eau lui suffisaient. Sa manire de
vivre tait bizarre, son temprament volcanique. Il crivait
continuellement, et gardait durant son travail une serviette mouille
sur le front. Il y a un dernier livre de science que je signale  cause
de la concordance du titre avec le caractre de l'homme: _Recherches
sur l'lectricit mdicale_.--Marat fut dans la suite l'tincelle
lectrique de la Rvolution.

Avant l'ouverture des tats gnraux, Marat n'tait point demeur
tranger  la politique. N en Suisse, il se vit entran tout jeune,
par les circonstances et par l'agitation de son esprit, dans le
mouvement qui se prparait. Il avait plusieurs fois voyag; l'tude
qu'il fit de diverses constitutions, et qui ne lui montra que des
peuples courbs sous le poids de la misre et soumis  des lois
iniques, fortifia son horreur inne du despotisme. Il s'intressa ds
lors  l'affranchissement de toutes les nations du globe.

En 1774, il avait couru en Angleterre. J'avais t, dit-il, pour
influencer, au moyen d'un crit, les lections du Parlement; j'y
travaillai pendant trois mois, vingt-une heures par jour;  peine si
j'en prenais deux de sommeil; et, pour me tenir veill, je fis un
usage si excessif de caf  l'eau, que je faillis y laisser ma vie. Je
tombai dans une sorte d'anantissement; toutes les facults de mon me
taient tonnes; je restai treize jours en ce triste tat dont je ne
sortis que par le secours de la musique. Cet ouvrage tait intitul
_les Chanes de l'esclavage_; mal crit et d'une rudition commune, il
tait cependant plein d'aperus.

Le champ de la discussion sur les rformes sociales tait ouvert: en
1778, Marat, toujours remuant, adressait  une socit helvtique le
plan d'une lgislation criminelle. A mesure, crivait-il, que les
lumires se rpandent, elles font changer l'opinion publique; peu  peu
les hommes viennent  connatre leurs droits; enfin ils veulent en
jouir; alors, alors seulement ils cherchent  devenir libres. Marat se
montre surtout frapp, dans cet ouvrage, de l'inconvnient des
ingalits sociales qui s'opposent  l'exercice de la loi. La justice
humaine est comme la toile d'araigne: elle retient le moucheron et
laisse passer le chameau; c'est--dire que les dlits du pauvre sont
punis outre mesure, tandis que les crimes des riches chappent  la
rpression. Cet crit est d'ailleurs un modle de raison et d'humanit;
s'agit-il de _rendre le supplice exemplaire, l'auteur entend la voix de
la nature gmissante, son coeur se serre, la plume lui tombe des
mains._ Marat tait donc prpar  une rnovation politique et sociale:
il l'attendait depuis des annes.

J'arrivai, dit-il,  la Rvolution avec des connaissances trs-varies
et un ardent amour des hommes. De tout temps, je n'ai pu soutenir le
spectacle d'une injustice sans me rvolter; la vue des mauvais
traitements exercs par les nobles, dans les nombreux pays que j'ai
parcourus, avait fait bondir mon coeur comme le sentiment d'un outrage
personnel. A Genve, o je suis n;  Londres, o j'ai demeur
longtemps;  Bordeaux, o j'ai vcu dix annes;  Dublin,  Edimbourg,
 la Haye,  Utrecht,  Amsterdam, o j'ai voyag;  Paris, o je
mourrai sans doute, j'ai toujours appel de mes voeux une rvolution
qui remettrait le peuple en puissance de ses droits. Elle vint, cette
Rvolution tant dsire.

Le jour de l'ouverture des tats gnraux, s'crie-t-il, fut pour moi
un jour de dlivrance; j'entrevis que les hommes allaient redevenir
frres et mon coeur s'ouvrit  toutes les joies de l'esprance.
J'crivis alors que la Rvolution pouvait se faire sans verser une
goutte de sang. L'organisation physique de Marat l'appelait bien
plutt  la douceur et  la compassion qu' la cruaut bestiale. Il
avait la fibre dlicate, les joues tendues, les lvres paisses et
molles, les narines enfles, quelque chose d'un peu gar dans les
yeux, mais sans colre.

Marat, dit Fabre d'glantine qui l'a connu, tait fortement sensible,
et Marat tait trs-faible.

Comme toutes les natures chtives, il avait un caractre crdule,
inquiet et souponneux; dispos  l'amour du genre humain, il gmissait
sur les noirs coeurs, les bassesses et les trahisons dont les hommes se
rendent coupables. Il serait sans doute plus court de dclarer ici,
avec la plupart des crivains, que Marat tait un _tigre altr de
sang_; mais il faut que l'histoire se montre sans passion comme sans
faiblesse: elle est le tribunal de la conscience humaine.

Dans les premiers temps de la Rvolution, Marat avait fond une tribune
pour y dfendre les droits du peuple et la cause des citoyens opprims.
Il plaida d'abord cette cause avec une nergie modre par l'esprance
du succs: mais bientt il crut voir le mouvement dvier; des
obstacles, qu'il n'avait point prvus, surgirent l'un aprs l'autre;
les nobles dpossds cherchrent  entraver la marche de la Rvolution
naissante:  cette vue, Marat, impatient et dconcert, frmit. Il fit
alors des motions violentes, incendiaires. La sensibilit convulsive de
cet tre frle donnait, par instants, aux articles de _l'Ami du peuple_
la couleur d'une feuille imprime avec du sang. On voudrait dtruire
ces pages que regrettait peut-tre, le lendemain, l'auteur revenu au
calme et  la conscience de ses devoirs.

Aucun sacrifice ne lui cota pour assurer l'existence de son journal:
on en jugera. Vous accusez le destin, crivait-il au ministre Necker,
de la singularit des vnements de votre vie. Que serait-ce si, comme
l'Ami du peuple, vous tiez le jouet des hommes et la victime de votre
patriotisme! Si, en proie  une maladie mortelle, vous aviez, comme
lui, renonc  la conservation de vos jours pour clairer le peuple sur
ses droits et sur les moyens de les recouvrer! Si, ds l'instant de
votre gurison, vous lui aviez consacr votre repos, vos veilles, votre
libert! Si vous vous tiez rduit au pain et  l'eau pour consacrer 
la chose publique tout ce que vous possdiez! Si, pour dfendre le
peuple, vous aviez fait la guerre  tous ses ennemis! Si, pour sauver
la classe des infortuns, vous tiez brouill avec tout l'univers sans
mme vous mnager un seul asile sous le soleil! Si, accus tour  tour
d'tre vendu aux ministres que vous dmasquiez, au despote que vous
combattiez, aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'tat
auxquelles vous vouliez faire rendre gorge; si, dcrt tour  tour par
les jugeurs iniques dont vous auriez dnonc les prvarications, par le
lgislateur dont vous dmasqueriez les erreurs, les iniquits, les
desseins dsastreux, les complots, la trahison; si, poursuivi par une
foule d'assassins arms contre vos jours, si, courant d'asile en asile,
vous vous tiez dtermin  vivre dans un souterrain pour sauver un
peuple insensible, aveugle, ingrat! Sans cesse menac d'tre tt ou
tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des
ambitieux que j'ai traverss, des fripons que j'ai dmasqus; ignorant
le sort qui m'attend, et destin peut-tre  prir de misre dans un
hpital, m'est-il arriv comme  vous de me plaindre? Il faudrait tre
bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours
ordinaire des choses de la vie; il faudrait avoir bien peu d'lvation
dans l'me, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher,  ce prix,
vingt-cinq millions d'hommes  la tyrannie,  l'oppression, aux
vexations,  la misre, et de les faire enfin arriver au moment d'tre
heureux.

Cette feuille tait ncessaire pour surveiller et dmasquer les
principaux acteurs de la contre-rvolution. Sans cesse sur la brche,
Marat empchait de relever les pierres de l'ancien rgime; ombrageux,
il se piquait de connatre les hommes; _d'un coup d'oeil, il lisait au
fond des coeurs_. La vrit est qu'il ne se mprit gure sur les
intentions douteuses de Mirabeau, ni sur les traits secrets de ce
tribun avec le chteau. Marat, c'tait l'me de la dfiance populaire.

A ct du fanatisme rvolutionnaire, le fanatisme royaliste: trois mois
plus tard, le Chtelet avait  juger le marquis de Favras, qui avait
form le projet d'enlever le roi et la famille royale, pour les
conduire a Pronne. Voici le plan du complot: rassembler les mcontents
des diffrentes provinces, donner entre dans le royaume  des troupes
trangres, et se mettre ainsi  la tte d'une contre-rvolution.
[Note: Monsieur, depuis Louis XVIII, s'tait ml sourdement et
timidement  cette conspiration contre l'tat. Favras fit preuve de
courage et de fidlit en ne dnonant pas son _auguste_ complice. Les
papiers relatifs  cette affaire furent remis plus tard  Louis XVIII
par madame du Cayla, et brls dans le tte--tte.]

Favras avait vcu en aventurier, il mourut en hros. Lorsqu'il sortit
du Chtelet, aprs s'tre confess, la foule qui encombrait les rues
battit des mains. Arriv  la principale porte de Notre-Dame, il prit
avec beaucoup de sang-froid la torche ardente d'une main et de l'autre
son arrt de mort qu'il lut lui-mme d'un ton de voix assur, nu-pieds,
nu-tte, en chemise et ayant la corde au cou. La joie du peuple accouru
sur son passage ne parut ni l'irriter ni l'affliger. En revenant de
Notre-Dame, le condamn avait pli, mais sa contenance tait toujours
ferme. De la Grve, Favras monta  l'Htel de Ville: il crivit cinq 
six lettres et dicta lui-mme son testament avec la tranquillit d'un
homme qui ne toucherait pas  ses derniers moments. La nuit tait
survenue. Cependant la foule qui occupait les dehors de l'Htel de
Ville ne cessait de crier: _Favras! Favras!_ On distribua des lampions
sur la place; on en mit jusque sur la potence. Enfin le condamn
descendit de l'Htel de Ville, marchant d'un pas assur. Au pied du
gibet, il leva la voix, en disant: _Citoyens, je meurs innocent, priez
Dieu pour moi._ Arriv  la moiti de l'chelle, il dit d'un ton aussi
lev:

_Citoyens, je vous demande le secours de vos prires, je meurs
innocent_. Au dernier chelon, Favras rpta une troisime fois:
_Citoyens, je suis innocent, priez Dieu pour moi_; alors, se tournant
vers le bourreau: _Et toi, fais ton devoir_.

Une question commenait  jeter le trouble dans le sein de l'Assemble
nationale, c'tait celle des biens ecclsiastiques. Dj plusieurs
membres avaient demand qu'une partie des richesses du clerg ft
employe  l'amlioration des finances de l'tat: rien de plus conforme
que ce projet  l'esprit de dsintressement et de sacrifice qui est
l'esprit mme de l'vangile. Tous les prtres de bonne foi le
reconnurent. L'glise, crivait l'un d'eux, nous est reprsente comme
arrachant son sein pour ses enfants; c'est l notre modle. Allons
faire notre prire et disons: Grand Dieu, vous aviez donn beaucoup de
biens  nos frres, mais nous n'en sommes qu'usufruitiers; en bons
citoyens, nous les remettons  la nation de qui nous les tenons. La
masse des ecclsiastiques se montrait fort loigne de partager ces
gnreux sentiments; la rsistance venait surtout de la part des
vques, entre les mains desquels taient les richesses de l'glise de
France. Jusque-l le clerg n'avait point trop ouvertement oppos son
influence aux dcisions de la majorit du pays: la concordance des
principes chrtiens et des ides rvolutionnaires tait assez manifeste
pour qu'on n'ost pas se couvrir de Dieu contre les nouveaux progrs de
l'esprit humain. Mais quand la Rvolution eut tenu aux ministres du
culte le langage que Jsus lui-mme tenait  un riche; quand elle leur
eut dit: Laissez  l'tat ce que vous possdez, puis venez et
suivez-moi, oh! alors les visages se rembrunirent, et le haut clerg
s'en alla triste, courrouc.

La discussion sur les biens ecclsiastiques s'ouvrit le 31 octobre
1789.

Il y avait alors dans l'glise une noblesse, une classe moyenne, un
peuple; des riches, des aiss et des pauvres; tout cela contraire 
l'esprit de l'institution. Comment des prlats entours d'un faste
insultant, des abbs coureurs de boudoirs, des moines oisifs et
endormis dans la mollesse, se seraient-ils soumis de bon coeur  un
nouvel ordre de choses qui leur retranchait de vastes domaines, de
riches abbayes, la possession de terres lgues par les ges
d'ignorance et de superstition? L'ambition des dpositaires infidles
de l'vangile ne savait pas mme se renfermer dans le cadre des
dignits ecclsiastiques: ils avaient brigu partout les premires
places. La religion veut, au contraire, dclarait Camille Desmoulins,
qu'ils aient le dernier rang. Le cahier de la ville d'tain, aprs
avoir cit une foule de textes: _Que leur rgne n'est pas de ce monde;
que s'ils veulent tre les premiers dans l'autre, il faut qu'ils soient
les derniers dans celui-ci, etc._, leur fait ce dilemme admirable: Si
vous croyez  votre vangile, mettez-vous  la dernire place qu'il
vous assigne; soyez du moins nos gaux; ou, si vous ne croyez pas un
mot de ce que vous dites, vous tes donc des hypocrites et des fripons,
et nous vous donnons, trs-rvrendissime pre en Dieu, monseigneur
l'archevque de Paris, six cent mille livres de rentes pour vous moquer
de nous: _Quidquid dixeris argumentabor_.

Le haut clerg aima mieux se retirer de la Rvolution que de rompre ces
fatales attaches aux biens temporels, qui avaient amen dans l'glise
le dclin des croyances et la corruption des moeurs.

Des hommes de loi, profondment verss dans la science des dcrtales
et des conciles; des abbs jansnistes, des ecclsiastiques connus par
la rectitude de leur jugement, dmontrrent que le clerg n'tait pas
propritaire, mais simple administrateur de ses biens, qui avaient t
donns au culte et non aux prtres; l'tat pouvait donc en exiger la
restitution: mais quand mme l'glise et t rellement dpouille,
ne devait-elle pas se tenir pour heureuse d'tre allge du fardeau de
ces richesses qui lui alinaient le coeur des populations? Ne
devait-elle pas tout au moins se soumettre? N'est-il pas crit dans
l'vangile: Si l'on veut enlever votre tunique, donnez aussi votre
manteau?

Le haut clerg ne voulait rien cder: il rclama, protesta; au langage
irrit des vques, on et dit que rendre les biens, pour eux, c'tait
rendre l'me. Jsus se relevait  demi du tombeau tout charg de liens,
et criait  ces indignes ministres: Vous me dshonorez! Je vous ai dit
que mon royaume n'tait pas de ce monde, et vous avez tabli un tat
dans l'tat. Je vous ai dit: N'amassez point de trsors, _nolite
thesaurisare_, et vous avez mis tellement votre coeur dans les biens de
ce monde, que vous refusez de rendre aux hommes ce qu'ils vous ont
confi. Je vous renie devant mon pre comme vous m'avez reni devant la
nation.

Ce langage, quelques bons prtres le firent entendre  la tribune: Qui
oserait me dire, s'criait le cur de Cuiseaux, que le tiers des biens
de l'glise a t donn aux pauvres; que l'autre tiers a t consacr 
l'entretien des glises; que les prtres du second ordre ont t
quitablement salaris? Ainsi, depuis plus de cent trente ans, le
clerg a joui de soixante-dix millions de biens dont il n'tait pas
propritaire.

L'abb Gouttes s'criait au milieu des murmures: Vous n'y gagnerez
rien; je dirai la vrit. Je dirai qu'on aurait moins calomni le
clerg et qu'on aurait bni la religion, si les ecclsiastiques se
fussent respects davantage. Je dirai avec Fleury que, pendant les
perscutions, les prtres, n'ayant pas l'administration de leur glise,
taient vraiment vertueux; mais les perscutions cessrent. Alors ils
devinrent des pasteurs mercenaires, s'engraisseront de la substance de
leur troupeau, et l'abandonnrent aux loups... Quand les lgislateurs
rprimeront les abus, quand ils supprimeront les bnfices simples,
quand ils rduiront les ecclsiastiques  un traitement particulier...
les lgislateurs ne feront rien de mauvais; ils agiront, non comme des
hommes, mais comme des anges envoys sur la terre pour rtablir dans
l'glise les vertus que la mauvaise distribution des biens en avait
exiles.

La droite de l'Assemble interrompait, trpignait, murmurait... O
hommes de peu de foi! s'cria-t-il on se tournant de ce ct de
l'Assemble, prenez-vous donc Jsus-Christ pour un avare ou pour un
voleur, que vous liiez si fort sa cause  celle des intrts matriels?
Je vous dis, moi, que votre cupidit le dgote; vous faites rougir
Dieu!

Les membres du haut clerg s'indignaient qu'on compart leur richesse 
l'indigence des aptres: les temps, selon eux, taient changs; autres
moeurs; il fallait suivre le courant des socits humaines.--Et
pourquoi donc alors nous opposez-vous toujours l'immuabilit des
institutions de l'glise, quand on vous presse de marcher avec le
sicle?

A bout de raisons, le haut clerg insinuait qu'on en voulait  la
racine mme du christianisme. Ici Charles Lameth rapproche
trs-heureusement la Rvolution et l'vangile: il montre que l'une et
l'autre se rencontrent sur certains points: Lorsque l'Assemble
s'occupe d'assurer le culte public, est-ce le moment de prsenter une
motion (la motion de dom Gerle) [Note: Dom Gerle, chartreux, membre du
club des Jacobins, bon coeur, mais tte faible, avait demand que, pour
fermer la bouche  ceux qui calomniaient les sentiments religieux de
l'Assemble, on dclart la religion catholique, apostolique et
romaine, religion de la nation.] qui peut faire douter de ses
sentiments religieux? Ne les a-t-elle pas manifests, quand elle a pris
pour base de ses dcrets la morale et la religion? Qu'a fait
l'Assemble nationale? Elle a fond la constitution sur la fraternit
et sur l'amour des hommes; elle a, pour me servir des termes de
l'criture, humili les superbes; elle a mis sous sa protection les
faibles et le peuple, dont les droits taient mconnus, elle a enfin
ralis, pour le bonheur des hommes, ces paroles de Jsus-Christ
lui-mme, quand il a dit: Les premiers deviendront les derniers, les
derniers deviendront les premiers. Elle les a ralises; car,
certainement, les personnes qui occupaient le premier rang dans la
socit, qui possdaient les premiers emplois, ne les possderont
plus.

L'abolition des ordres monastiques, la vente des biens de l'glise et
la suppression des voeux furent dcrts; la nation se chargea des
frais de l'autel et de l'entretien des ministres. Il restait encore un
pas  faire; il fallait reconstituer l'glise sur ses antiques bases.
Une refonte gnrale de la discipline ecclsiastique tait devenue
ncessaire. Les ides avaient pris, depuis deux sicles, une direction
nouvelle; les peuples avaient besoin d'une notion plus dmocratique de
la Divinit; la formidable hirarchie du clerg catholique avait fini
par masquer le ciel comme l'chelle de Jacob. Quel beau moment pour
l'glise, si, au lieu d'associer la foi  ses ambitions,  ses
intrts, et de mler Dieu dans sa querelle, elle et renouvel de fond
en comble l'difice religieux! Se renouveler par les institutions,
c'est vivre.

Une singulire recrue vint au secours de la philosophie et du bon sens.
Je parle de Suzette Labrousse, une pauvre fille du Prigord; elle ne
venait pas, comme Jeanne d'Arc, sauver la France, mais l'glise.
Visionnaire, un peu folle, elle avait pass son enfance dans la
retraite et dans l'exaltation des pratiques religieuses: son coeur se
fondait au son des cloches,  un chant d'glise ou  la vue d'un
crucifix. Elle entendait des voix qui l'avertissaient de sa mission. La
voil qui abandonne tout, famille, pays; elle renonce  l'amour; elle
foule aux pieds les coquetteries et les dlicatesses de son sexe: plus
de moelleuses toffes, de la bure; plus de parures, de la cendre. Elle
teint sa beaut, sa fraicheur, pour ne pas tenter les regards profanes
qui s'arrteraient sur une enveloppe trop sduisante.

[Illustration: Les Cordeliers avaient pos deux sentinelles  la porte
de Marat.]

Cependant, que lui disait l'esprit? L'glise doit rentrer dans sa
vrit primitive: toutes les cours romaines et piscopales, ouvrages de
la cupidit des hommes, vont s'crouler au premier jour. Dieu ne veut
plus tolrer ce colosse qui a effray les nations. Les grands
vnements qui commenaient  tonner l'Europe remuaient depuis
longtemps son cerveau hallucin. Elle arrive un jour  Paris, pieds
nus: Le temps, dit-elle, o il faut que toute justice se fasse est
arriv. Il ne rsultera d'autre destruction que celle des prjugs et
de la cause des maux qui inondent toute la terre... Si on met du retard
 seconder mes vues, une saigne cruelle s'ensuivra.

Le prodige fit du bruit: les vques de l'Assemble nationale, et
plusieurs membres du clerg de France, consultrent Suzette Labrousse.
Pour savoir la marche  tenir, leur disait-elle, il ne faut point tre
savant: il ne faut qu'tre bon. Le moment est venu de renoncer aux
bnfices, aux dmes, aux richesses, qui sont  l'glise ce que
l'ivraie est au bon grain. Rchauffons tous nos coeurs sans dlai pour
rdifier  l'tre Suprme un nouveau corps resplendissant de lumire.
La foi nave de cette paysanne confondit l'orgueil et la sagesse des
docteurs.

Il s'agit bien de mysticisme! Pour juger sainement les faits, il faut
nous placer  un tout autre point de vue. La vente des proprits
ecclsiastiques fut une question de droit. Les biens dont l'glise
n'tait que dpositaire devaient retourner  la nation qui avait fait
le dpt. De quel droit l'tat s'emparait-il de ces biens? Les juristes
rpondaient: _Du droit de dshrence_. Le clerg cessant d'tre une
corporation avait perdu la qualit de propritaire; l'tat lui
succdait. Le gouvernement fut donc autoris, par un dcret de la
Constituante,  vendre les domaines de l'glise jusqu' concurrence de
quatre cents millions. L'tat s'engageait, de son ct,  pourvoir aux
besoins des ministres du culte et au soulagement des pauvres.

La France courait-elle  l'abme? La Rvolution tait entoure
d'ennemis: les membres de l'aristocratie, dtruite et disperse,
cherchaient  se reformer au del du Rhin en un corps d'arme. Trop
faibles pour agir seuls, les migrs prtendaient soulever en leur
faveur les puissances voisines et rentrer avec elles, en France, les
armes  la main. Leur plan tait de dlivrer Louis XVI, qu'ils
affectaient de croire prisonnier de la Rvolution: le pays insurg
devait alors tre svrement puni et le gouvernement rendu  sa forme
primitive. Les mauvaises dispositions des princes et des souverains
trangers envers les rvolutionnaires favorisaient beaucoup les
entreprises de la noblesse franaise. L'horizon diplomatique tait
charg de nuages. Un cordon _sanitaire_ se formait de tous cts, sur
les frontires, pour empcher le dveloppement du mal franais; on
appelait ainsi cet enthousiasme de la libert qui, pour des spectateurs
froids, avait les caractres d'une vritable fivre. La France
cependant ne pouvait reculer. Un homme peut bien, quand la paix
gnrale du monde l'exige, retenir la vrit en lui-mme; un peuple,
non. L'existence de la Rvolution importait  l'univers; il fallait que
la France se sacrifit, au besoin, pour propager ses ides. Les
peuples, en l'attaquant, s'attaqueraient eux-mmes: mais il tait 
craindre qu'une longue pratique de la servitude n'toufft dans leur
coeur la voix des intrts les plus sacrs.

Ces rflexions roulaient dans la tte des rvolutionnaires, quand
l'Assemble nationale ouvrit sa discussion sur le droit du dclarer la
paix ou la guerre. A qui ce droit doit-il appartenir? Les courtisans
rpondaient: Au roi; les dmocrates disaient: A l'Assemble
lgislative.

A la tte de ceux qui professaient cette dernire opinion tait
Robespierre.

Pouvez-vous ne pas croire, s'cria-t-il, que la guerre est un moyen de
dfendre le pouvoir arbitraire contre les nations? Il peut se prsenter
diffrents partis  prendre. Je suppose qu'au lieu de vous engager dans
une guerre dont vous ne connaissez pas les motifs, vous vouliez
maintenir la paix; qu'au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des
armements, vous croyiez devoir faire une grande dmarche et montrer une
grande loyaut. Par exemple, si vous manifestiez aux nations que,
suivant les principes bien diffrents de ceux qui ont fait le malheur
des peuples, la nation franaise, contente d'tre libre, ne veut
s'engager dans aucune guerre et veut vivre, avec toutes les nations,
dans cette fraternit qu'avait commande la nature. Il est de l'intrt
des nations de protger la nation franaise, parce que c'est de la
France que doivent partir la libert et le bonheur du monde.

Paix avec tous les peuples de la terre, tant que la France ne serait
point attaque, tel tait, comme on le verra plus tard, l'ide fixe de
toute sa vie. La guerre offensive tait contraire  tous les principes
de la dmocratie. La France d'alors n'avait nulle intention d'tendre
son territoire, nulle ambition de race; elle voulait se donner pour
forteresses la paix et la fraternit.

La Rvolution naissante voulait tendre les principes de la justice aux
relations internationales. Les peuples doivent se traiter en frres;
l'un d'eux ne doit pas faire aux autres ce qu'il ne voudrait pas qu'on
lui fit.

Dans cette discussion solennelle, certains hommes mirent au jour leurs
penses secrtes, et la discussion du droit de paix et de guerre eut
pour rsultat de dmasquer Mirabeau. Ce grand homme indigne de ce nom
passa timidement  la cour et  la contre-rvolution. Les feuilles
publiques le dnoncrent; tout Paris fermenta. Camille Desmoulins, qui
l'avait le plus aim, se dchana contre lui: Tu as beau me dire que
tu n'as pas t corrompu, que tu n'as pas reu d'or, j'ai entendu la
motion. Si tu en as reu, je le mprise; si tu n'en as pas reu, c'est
bien pis, je l'ai en horreur. Pendant ce temps-l, Mirabeau louait un
htel, achetait de l'argenterie et tenait table ouverte.

L'Assemble nationale avait eu la dlicatesse d'inviter Louis XVI 
fixer lui-mme sa liste civile: il lui demanda 25 millions; _le pauvre
homme!_ Quatre dputs seulement osrent, dans le vote par assis et
lev, refuser une somme si exorbitante; l'un de ces quatre tait l'abb
Grgoire.

La nuit du 4 aot avait mis la cogne  l'arbre du rgime fodal; mais
la noblesse se soutenait encore par le prestige de ses titres
nobiliaires, _stat magni nominis umbra_. Cette ombre mme devait
disparatre devant la Constitution. L'aristocratie de l'ancien rgime
lgua, cette fois, un grand exemple  toutes les aristocraties futures:
elle s'excuta elle-mme simplement, gravement, et avec ce je ne sais
quoi d'exquis dans les formes que donne la pratique du monde. On vit un
de Noailles, un Montmorency, combattre les ples arguments d'un petit
abb Maury, avec toute la supriorit que donne la dignit du sacrifice
et du dsintressement.

Anantissons, s'criait M. de Noailles, ces vains titres, enfants de
l'orgueil et de la vanit. Ne reconnaissons de distinction que celle
des vertus. Dit-on le marquis de Franklin, le comte Washington, le
baron Fox? On dit Benjamin Franklin, Fox, Washington. Ces noms n'ont
pas besoin de qualification pour qu'on les retienne; on ne les prononce
jamais sans admiration. J'appuie donc de toutes mes forces les diverses
propositions qui ont t faites. Je demande en outre que dsormais
l'encens soit rserv  la Divinit. [Note: L'usage d'encenser le
seigneur du lieu tait tabli dans les paroisses.] Je supplierai aussi
l'Assemble d'arrter ses regards sur une classe de citoyens jusqu'
prsent avilie, et je demanderai qu' l'avenir on ne porte plus de
livre.

Parmi les plus ardents rvolutionnaires, il y en avait d'engags
personnellement au maintien de ces titres. Ils ne daignrent pas mme
parler contre ces distinctions antisociales, qui taient mortes depuis
longtemps dans leur coeur; ils laissrent faire. Le dcret passa au
milieu des applaudissements. Il me semble entendre, parmi ces
claquements de mains, une voix qui retentit du bout du monde  l'autre.
Elle est tombe, elle est tombe, la grande Babylone des nations,
cette fodalit qui buvait le vin et le sang du peuple, ce colosse aux
pieds d'argile, qui s'affaisse lui-mme sous le poids de son
injustice!

Un homme blma pourtant la dcision de l'Assemble, relative aux titres
nobiliaires, et, qui le croirait? cet homme tait Marat.

Voici ses raisons: C'tait bien fait, sans doute, crivait-il dans
_l'Ami du peuple_, d'anantir les ordres privilgis; rien de mieux que
de les avoir dpouills de leurs prrogatives oppressives; mais il
fallait leur laisser leurs hochets, leurs titres, et les charger
seulement de fortes redevances. Qui doute que leur abolition n'ait t
dcrte pour entretenir dans l'tat un foyer de discordes? C'est  la
prochaine lgislature de l'teindre en rtablissant ces hochets. La
plupart des noms que portent aujourd'hui les jadis nobles sont des noms
de terres titres: ces noms sont  leurs yeux la plus chre portion de
l'hritage de leurs pres; ils font leur gloire et leur consolation
dans l'adversit; plutt que de se soumettre  les quitter, ils
braveront mille morts. Ce que je dis de leur nom, je le dis de leurs
dcorations et de leurs titres. Quelle dmence de vouloir les
contraindre  les abandonner! Quoi! l'Assemble nationale, avant que
les lumires de la philosophie aient pntr tous les esprits de la
vraie grandeur de l'homme, sape barbarement un difice pompeux qu'a
lev la gloire et qu'a respect le temps! Elle veut que, sans frmir
de honte et de fureur, un Montmorency reprenne le nom de B....., et
cesse de se qualifier du titre de premier baron chrtien; elle veut
que, sans mourir de douleur, les descendants de ce Villars, qui sauva
la France du joug autrichien, se contentent d'un nom tout net, qui les
confond avec le vendeur de chandelles ou le crocheteur du coin! Non,
non! quoi qu'ils aient pu faire, ils ne dtruiront jamais ni les
rapports de la nature ni les rapports de la socit. Un duc sera
toujours un duc pour ses valets. Sans doute la doctrine de l'galit
parfaite devait tre reue avec enthousiasme de l'aveugle multitude,
toujours mene par des mots; qu'on juge de l'ivresse d'un porteur
d'eau, qui se croit l'gal d'un duc ou d'un marchal de France... Mais
ce que je ne puis concevoir, c'est qu'il ne se soit trouv personne
dans le snat de la nation, qui ait senti les inconvnients de cette
doctrine, et qui en ait prvu les funestes effets sur la sret et la
tranquillit publiques. Qu'y a gagn, d'ailleurs, le pauvre peuple? Il
n'a cess de ramper devant l'hritier d'un grand nom que pour ramper
devant un nouveau parvenu cent fois plus indigne... Ah! puisqu'il est
n pour l'humiliation, mieux valait l'abaisser devant un marchal de
France qui avait reu de l'ducation que devant un grippe-sous par de
son charpe tricolore. Tout ce que la Constitution fait avec tyrannie,
elle pouvait le faire avec douceur et prudence. Au lieu d'anantir les
ordres du roi et la noblesse, elle pouvait les laisser s'teindre...
Voici ma profession de foi: La Rvolution a rendu ennemis du peuple
tous les ordres privilgis... Je dis qu'il faut les ramener par la
justice, qu'il faut empcher les jadis nobles de se regarder comme des
trangers dans l'tat, en cessant de les dpouiller de leurs titres. Je
sais qu'en proposant ce conseil je m'expose  la dfaveur du peuple;
mais je serais indigne du glorieux titre de son dfenseur, si un lche
retour sur moi-mme me fermait la bouche en prsence de la justice et
de la vrit. Ce langage extraordinaire fit alors accuser Marat de
_royalisme_; ses ennemis rpandirent mme le bruit qu'il s'tait vendu
 la cour. La vrit est que l'Ami du peuple, comme tous les crivains
dmocrates, voyait avec peine se former, sur les ruines du rgime
fodal, une aristocratie d'argent. Il rclamait une fusion relle de
tous les citoyens en un corps de nation, non un simple dplacement des
anciens privilges.

L'Assemble nationale, nous devons le reconnatre, ne perdait point son
temps en discussions frivoles: quelques mois lui avaient suffi pour
rorganiser la France; elle l'avait divise (15 janvier 1789) en 83
dpartements, qui tiraient leurs noms de la configuration mme du sol,
des montagnes et des rivires; elle avait couvert le pays de
municipalits et d'assembles lectorales, o devaient tre admis tous
ceux qui payaient, en contribution, la valeur de trois journes de
travail, cr un papier-monnaie pour faciliter la vente des biens
ecclsiastiques, dtruit les parlements, dlgu le pouvoir judiciaire
 des juges salaris par la nation. Au milieu de ces travaux, elle fut
plus d'une fois interrompue par les troubles des provinces; l'esprit
royaliste agitait le Midi; la lutte des croyances religieuses
commenait  remuer l'Ouest; de tous ces cts, l'ancienne constitution
des provinces, encore mal efface, servait de ferment aux germes d'une
guerre civile. A Montauban, dit Loustalot, l'aristocratie militaire,
ecclsiastique et judiciaire a fait prir, dans un quart d'heure, plus
de citoyens que vingt-trois millions d'hommes n'en ont immol dans une
grande rvolution o ils avaient  se venger de quatre sicles de
malheurs et d'outrages. Incroyable aveuglement des prjugs: la France
se soulevait contre son propre bonheur.

Malgr les maux insparables de tout enfantement politique, la
situation du plus grand nombre des citoyens s'tait amliore: dans
l'ordre civil, le paysan n'tait plus un tre taillable et corvable 
merci; dans l'glise, si les bnficiers et les prlats avaient t
obligs de retrancher leur luxe, les curs de campagne jouissaient au
moins du ncessaire: c'est la Rvolution qui a donn du pain au clerg
infrieur. De toutes parts, les ingalits sociales, causes de la
misre et de l'ignorance, disparaissaient. La France courait  une
nouvelle distribution du territoire et de la fortune publique. Les
bornes des tats ne limitaient mme plus cette secousse vers l'unit.
Franklin mourut: l'Assemble nationale porta le deuil pendant trois
jours. En s'associant  la douleur de l'Amrique, les rvolutionnaires
franais montrrent qu'ils taient citoyens du monde entier: un grand
homme n'appartient pas seulement  son pays mais au genre humain qu'il
claire de ses lumires.

Comment s'expliquer qu'au milieu de cette diffusion de lumires on
continut de faire la guerre aux crivains? Frron tait emprisonn,
Marat traqu, Loustalot inquit; une amende de dix mille livres,
nouvelle pe de Damocls, tait suspendue sur la tte de Camille. Ne
pouvant les vaincre, on essaya de les sduire. Les ouvriers de
corruption en furent pour leur peine; Camille, cette tte si facile 
griser, rsista aux narcotiques et aux promesses; ivresse pour ivresse,
il prfra celle de la Rvolution. Jamais Desmoulins n'avait montr
tant de verve, d'originalit, d'assurance, qu'en face de cette
conspiration contre la presse. Je vois bien, dit-il, que pour faire un
journal libre, et ne point craindre les assignations ni les juges
corrompus, il faut renoncer  tre citoyen actif, suivre le prcepte de
l'vangile, _donner ce qu'on a, ne tenir  rien_, et se retirer dans un
grenier ou dans un tonneau insaisissable, et je suis bien dtermin 
prendre ce parti, plutt que de trahir la vrit et ma conscience.
--Oui, je viens de prendre ce parti; je me suis dbarrass
du peu que j'avais acquis par mes veilles, et d'un pcule que je puis
bien appeler _quasi castrense_. A prsent, viennent les huissiers!
Quand ils viendront, j'chapperai  l'inquisition, comme le moucheron 
la toile d'araigne, en passant au travers. Je bnis la tempte qui m'a
fait jeter dans la mer les instruments de ma servitude; maintenant je
me sens libre comme _Bias_. Je rvlerai toute la corruption de
l'Assemble nationale. Je dclare, je jure qu'ils m'ont offert une
place dans la municipalit, qu'ils m'ont dit avoir la parole de Bailly
et de Lafayette. J'ai compris par leurs menaces qu'ils disposaient de
_Talon_ et de son Chtelet, et, par leurs promesses, qu'ils disposaient
des places de la municipalit et des grces de la cour. Oui, citoyens,
je vous dnonce que dj vous tes  l'encan; on marchande le silence
ou l'appui de vos dfenseurs. A la suite d'un repas o l'on avait
affaibli ma raison, en prodiguant les vins, et amolli mon courage, en
m'offrant une image du bonheur qui n'est point sur la terre et dont ils
ne voient pas que le ddommagement ne peut tre que dans la probit, le
tmoignage de la conscience et l'estime de soi-mme; aprs m'avoir
ainsi prpar  recevoir les impressions qu'on voulait me faire
prendre, n'osant pas me proposer de professer d'autres principes, on
m'a propos une place de mille cus, de deux mille cus... Pardon,
chers concitoyens, si je ne me suis point lev avec horreur, et si je
n'ai point dnonc ces offres. J'aurais trahi l'hospitalit, la
saintet de la table... Que le peuple soit averti qu'on marchande les
journalistes, qu'on dispose  l'avance des places de la municipalit,
qu'on engage la parole de Bailly et de Lafayette. Loustalot fit aussi
son manifeste. Voyons qui de nous, s'criait-il, sera le meilleur
citoyen? Camille releva le gant: Je veux lutter avec vous de civisme.
Il ne reste plus de sacrifices  faire aprs ceux que j'ai faits; mais
je sacrifierais, s'il le faut, au bien public jusqu' ma rputation.
Qu'on m'assigne, qu'on me dcrte, qu'on m'outrage, qu'on me calomnie
indignement, j'immolerai jusqu' l'estime des hommes, je ne craindrai
ni les coups d'autorit ni le coup des lois; je serai au-dessus des
honneurs et de la misre; je ne cesserai d'abreuver l'esprit public de
la vrit et des bons principes; la lche dsertion de quelques
journalistes, la pusillanimit du plus grand nombre, ne m'branlera
pas, et je vous suivrai jusqu' la cigu. Tel tait alors le
dvouement de quelques journalistes.

La Rvolution avait promis de relever tous les abaissements. Ne
devait-elle point alors tendre la main aux juifs, aux protestants? ne
devait-elle pas carter de la tte des comdiens un prjug funeste?
Talma ayant rencontr,  propos de son mariage, de la part de l'glise,
une rsistance que n'avait pu vaincre le progrs des ides, saisit
l'Assemble nationale de sa plainte. J'implore, lui crivait-il dans
une lettre, le secours de la loi constitutionnelle et je rclame les
droits de citoyen qu'elle ne m'a point ravis, puisqu'elle ne prononce
aucun titre d'exclusion contre ceux qui embrassent la carrire du
thtre. J'ai fait choix d'une compagne  laquelle je veux m'unir par
les liens du mariage; mon pre m'a donn son consentement; je me suis
prsent devant le cur de Saint-Sulpice pour la publication de mes
bans. Aprs un premier refus, je lui ai fait faire une sommation par
acte extra-judiciaire. Il a rpondu  l'huissier qu'il avait cru de sa
prudence d'en rfrer  ses suprieurs, qui lui ont rappel les rgles
canoniques auxquelles il doit obir, et qui dfendent de donner  un
comdien le sacrement de mariage, avant d'avoir obtenu de sa part une
renonciation  son tat... Je me prosterne devant Dieu; je professe la
religion catholique, apostolique et romaine... Comment cette religion
peut-elle autoriser le drglement des moeurs?... J'aurais pu, sans
doute, faire une renonciation et reprendre le lendemain mon tat; mais
je ne veux point me montrer indigne de la religion qu'on invoque contre
moi, indigne du bienfait de la Constitution, en accusant vos dcrets
d'erreur et vos lois d'impuissance. Robespierre dans un excellent
discours dfendit la cause des comdiens contre l'intolrance
religieuse. Il tait bon, dit-il, qu'un membre de cette Assemble vnt
rclamer on faveur d'une classe trop longtemps opprime. Les comdiens
mriteront davantage l'estime publique, quand un absurde prjug ne
s'opposera plus  ce qu'ils l'obtiennent; alors les vertus des
individus contribueront  purer les spectacles, et les thtres
deviendront des coles publiques de principes, de bonnes moeurs et de
patriotisme. Ce langage tait celui de la raison et contribua sans
doute  adoucir les prjugs qui rgnaient autrefois contre les
acteurs. Molire, du fond de sa tombe, dut remercier l'orateur et cette
grande Rvolution qui venait rappeler tous les Franais, tous les
habitants de la terre  la dignit d'hommes et de citoyens.

Une question encore plus grave que la vente des biens ecclsiastiques
tait la constitution civile du clerg.




X

Constitution civile du clerg.--Fte de la Fdration.


Une assemble laque avait-elle le droit de modifier les institutions
religieuses, et de les mettre en harmonie avec les nouvelles
institutions du pays? Les uns disaient oui; les autres, non. Les
partisans de cette rforme s'appuyaient sur un argument trs-fort:
l'tat pouvait-il tolrer,  ct de lui, une puissance rivale qui
chappait  son contrle? On crut tourner la difficult en dcidant que
la constitution civile du clerg serait l'oeuvre du clerg lui-mme. Le
comit charg de rdiger le projet de loi se composait presque tout
entier d'ecclsiastiques, dont quelques-uns taient jansnistes. Ce
comit, je dirais presque ce concile de la foi nouvelle, dlibrait
presque tous les jours. Les vivants et les morts illustres, Fnelon,
Pascal, Mably, assistaient en quelque sorte aux dbats. De ce travail
prparatoire sortit un plan de constitution ecclsiastique, calqu sur
la constitution politique du pays. Enfin la discussion s'ouvrit au mois
de juin 1790. Plusieurs membres du haut clerg cherchrent  dplacer
la question, en dfendant des dogmes qui n'taient point attaqus. Ces
casuistes s'envelopprent dans une discussion obscure: les fantmes ne
soulvent que des tnbres. Robespierre alors se leva: cet orateur
avait autant de rectitude dans l'esprit que de droiture dans le coeur.
Lui qu'on a souvent accus d'avoir conserv un faible pour le clerg se
montra, dans cette circonstance, un vritable homme d'tat,
parfaitement libre et dgag de tout esprit de secte. Les prtres,
dit-il, sont, dans l'ordre social, de vritables magistrats destins au
maintien et au service du culte. De ces notions simples drivent tous
les principes; j'en prsenterai trois qui se rapportent aux trois
chapitres du plan du comit. Premier principe: toutes les fonctions
publiques sont d'institution sociale; elles ont pour but l'ordre et le
bonheur de la socit; il s'ensuit qu'il ne peut exister, dans la
socit, aucune fonction qui ne soit utile. Devant cette maxime
disparaissent les bnfices et les tablissements sans objet. On ne
doit conserver en France que des vques et des curs. Second principe:
les officiers ecclsiastiques tant institus pour le bonheur des
hommes et pour le bien du peuple, il s'ensuit que le peuple doit les
nommer. Troisime principe; les officiers ecclsiastiques tant tablis
pour le bien de la socit, il s'ensuit que la mesure de leur
traitement doit tre subordonne  l'intrt et  l'utilit gnrale,
et non au dsir de gratifier et d'enrichir ceux qui doivent exercer ces
fonctions. Ces trois principes renferment la justification complte du
projet du comit. J'ajouterai une observation d'une grande importance,
et que j'aurais peut-tre d prsenter d'abord: quand il s'agit de
fixer la constitution ecclsiastique, c'est--dire les rapports des
ministres de cette public avec la socit, il faut donner  ces
magistrats,  ces officiers publics, des motifs qui unissent plus
particulirement leur intrt  l'intrt public. Il est donc
ncessaire d'attacher les prtres  la socit par tous les liens,
en...

[Illustration: Fte de la Fdration au Champ-de-Mars.]

Ici l'orateur est interrompu par un mlange de murmures et
d'applaudissements; il allait parler du mariage des prtres.

Robespierre prit part deux autres fois  la discussion des matires
ecclsiastiques: Ni les assembles administratives ni le clerg ne
peuvent concourir  l'lection des vques: la seule lection
constitutionnelle, c'est celle qui vous a t propose par le comit.
Quand on dit que cet article contrevient  l'esprit de pit, qu'il est
contraire aux principes du bon sens, que le peuple est trop corrompu
pour faire de bonnes lections, ne s'aperoit-on pas que cet
inconvnient est relatif  toutes les lections possibles, que le
clerg n'est pas plus pur que le peuple lui-mme? Je vote pour le
peuple.

Il faudrait citer tout au long ces deux discours, pour donner une juste
ide de la manire dont le disciple de J.-J. Rousseau envisageait cette
dlicate question. Contentons-nous cependant de quelques extraits.

L'auteur pauvre et bienfaisant de la religion, dit-il, a recommand au
riche de partager ses richesses avec les indigents; il a voulu que ses
ministres fussent pauvres; il savait qu'ils seraient corrompus par les
richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus gnreux,
que ceux qui sont spars des misres de l'humanit ne compatissent
gure  ces misres, et que par leur luxe et par les besoins attachs 
leur richesse ils sont souvent pauvres au sein mme de l'abondance.

Robespierre,  la fin, fut simple et touchant; il s'agissait d'une
question d'humanit. J'invoque, s'cria-t-il, la justice de
l'Assemble en faveur des ecclsiastiques qui ont vieilli dans le
ministre et qui,  la suite d'une longue carrire, n'ont recueilli de
leurs travaux que des infirmits. Ils ont aussi pour eux le titre
d'ecclsiastiques et quelque chose de plus, l'indigence. Je demande que
l'Assemble dclare qu'elle pourvoira  la subsistance des
ecclsiastiques de soixante-dix-ans, qui n'ont ni pensions ni
bnfices. La Rvolution tait tenue d'tablir la justice et la
misricorde dans l'glise, comme dans la socit.

La discussion fut orageuse: les vques n'attendaient que ce moment
pour clater. Ils crirent  l'hrsie, au scandale; mais l'abb
Gouttes, au nom des membres du comit ecclsiastique: Je fais
profession d'aimer, d'honorer la religion, et de verser, s'il le faut,
tout mon sang pour elle. Les curs de l'Assemble font la mme
dclaration de foi. Au mme instant, l'vque de Clermont, furieux,
sort de la salle  la tte des autres vques et de tous les membres
dissidents. Je vote, dit alors l'abb Grgoire, sous l'oeil de Dieu.
Le dcret passa. Nulle considration, s'crie aussitt ce prtre
vertueux, ne peut suspendre l'mission de notre serment. Nous formons
des voeux sincres pour que, dans toute l'tendue de l'empire, nos
confrres, calmant leurs inquitudes, s'empressent de remplir un devoir
de patriotisme, si propre  porter la paix dans le royaume, et 
cimenter l'union entre les pasteurs et les ouailles! Rest  la
tribune, il y prononce alors le premier, aux applaudissements de
l'Assemble, le fameux serment constitutionnel: Je jure d'tre fidle
 la nation,  la loi et au roi.

L'Assemble nationale venait de rappeler l'glise  la simplicit des
premiers temps,  l'lection des vques et des curs par les fidles.
Elle n'avait touch ni aux dogmes ni aux croyances, et pourtant une
grande agitation clricale se rpandit dans toute la France. Les
ministres d'une religion de paix ainsi, qu'ils s'intitulent eux-mmes,
fomentrent dans l'glise un schisme qui devait dchirer l'unit de
l'tat. Un abme de dissentiments sparait les prtres asserments des
prtres inasserments. Les vques sonnrent l'alarme dans leurs
diocses. Un assez grand nombre de prlats migrrent  l'tranger. Des
curs abandonnrent leurs fonctions, aimant mieux vivre d'aumnes que
de recevoir la rtribution accorde par le gouvernement
constitutionnel. La piti des femmes les accompagna dans leur retraite;
elles suivaient avec attendrissement ces vieillards rduits  dire la
messe dans le creux des rochers, dans les maisons particulires, au
coin des bois. On en est mme  se demander si la constitution civile
du clerg ne fut pas une des fautes de la Rvolution Franaise. Sans
doute l'tat avait le droit de courber sous sa main toutes les
rsistances; mais il s'attaquait, cette fois,  des hommes qui
regardaient leurs croyances comme antrieures et suprieures  tous les
droits politiques. Rconcilier le clerg avec les principes de 89 tait
un rve; intervenir dans ses affaires tait un danger. Y avait-il une
autre solution? personne alors ne la proposa.

Au moment o cette querelle du clerg semait la discorde dans les
villes et dans les campagnes, tous les esprits vraiment philosophiques
tendaient, au contraire, vers l'unit. Une scne trange et curieuse se
passa au sein mme de l'Assemble constituante. Au moment o l'on s'y
attendait le moins, les portes de la salle s'ouvrent: c'est une
dputation d'Anglais, de Prussiens, de Siciliens, de Hollandais, de
Russes, de Polonais, d'Allemands, de Sudois, d'Italiens, d'Espagnols,
de Brabanons, de Ligeois, d'Avignonnais, de Suisses, de Genevois,
d'Indiens, d'Arabes, qui tous viennent, conduits par l'toile de la
libert, adorer la Rvolution au berceau.--Ces trangers,  la tte
desquels marche l'orateur Clootz, demandent la faveur d'tre admis  la
fte qui se prpare dans le Champ-de-Mars, pour l'anniversaire du 11
juillet; La trompette, dit Clootz, qui sonne la rsurrection d'un
grand peuple, a retenti aux quatre coins du monde, et les chants de
vingt millions d'hommes libres ont rveill les peuples ensevelis dans
un long esclavage. Ainsi s'accomplissait le mot de Volney, dans la
discussion du droit de paix et de guerre: Jusqu' ce moment vous avez
dlibr dans la France et pour la France: aujourd'hui vous allez
dlibrer pour l'univers et dans l'univers.

Ce cosmopolitisme n'tait peut-tre pas de trs-bon aloi. Avant de
constituer l'unit du genre humain, ne fallait-il point fonder l'unit
national? Aussi la deputation fut-elle accueillie froidement.

Quel tait pourtant le caractre de la grande solennit qui se
prparait au Champ-de-Mars?

Depuis quelque temps, on avait conu l'ide d'une confdration
gnrale, qui devait runir les drapeaux de toutes les gardes
nationales du royaume.

Ce mouvement tait parti des provinces: l'gosme de localit cdait
dans toute la France  l'entranement de l'esprit public: les citoyens
rgnrs avaient besoin de se voir, de se connatre; ils se
cherchaient; plus de divisions; une grande famille lie par les mmes
sentiments. On avait choisi le Champ-de-Mars pour le thtre de la
fte; mais ce thtre tait lui-mme  construire. Quinze mille
ouvriers travaillaient depuis quelques jours  relever les terres, de
chaque ct du Champ, en vastes talus qui devaient supporter la masse
des spectateurs. Cependant le bruit circule que l'ouvrage n'avance pas;
l'inquitude se rpand dans tous les quartiers de la ville. On se
transporte aussitt sur les lieux. Il n'y a qu'un cri: Mettons-nous-y
tous.

A l'instant mme, une arme de cent cinquante mille travailleurs
accourt; le Champ est transform en un immense atelier national. Les
bataillons de la garde nationale, les citoyens de tout rang, de tout
ge, arrivent arms de pelles et de pioches. Les invalides, auxquels il
reste un bras, une jambe, remuent vaillamment la terre; ceux d'entre
eux qui sont aveugles aident  tirer les tombereaux. Les femmes, que
l'oisivet du dimanche avait amenes sur le thtre de ces joyeux
travaux, oublient tout  coup leur sexe, leurs atours; elles disputent
aux hommes les instruments pnibles; de blanches et fines mains
enfoncent la bche, poussent la brouette. La nuit spare cette
laborieuse famille, mais l'aurore qui suit la trouve dj rassemble.
Les femmes reviennent; dj leur teint est lgrement bruni au service
de la patrie; elles mettent de la grce dans leur ardeur  l'ouvrage;
leur simple vue repose des fatigues, leur exemple encourage. Des
prtres, des moines se mlent dans les bandes: les chartreux
transportent la terre en silence et avec un pieux recueillement; les
enfants font,  travers tout cela, l'cole buissonnire; leurs bras
tremblants ou dbiles aident  charger les fardeaux; leur gaiet trompe
la longueur des heures de travail.

Le nombre de travailleurs augmente d'heure en heure: les outils
manquent; tout  coup les chapeaux, les tabliers supplent aux
brouettes; l'mulation du dvouement invente des instruments nouveaux.
Au milieu de cette population ouvrire, on distingue les bras rompus
depuis longtemps  la fatigue, les mains de fer cres par l'industrie.

Les imprimeurs avaient inscrit sur leur drapeau: _Imprimerie, premier
flambeau de la libert!_ Ceux de Prudhomme s'taient fait, pour se
reconnatre, des bonnets de papier avec les couvertures des
_Rvolutions de Paris_; ils sont accueillis  leur arrive par des
applaudissements. Les riches apportent le sacrifice de leur mollesse et
de leur oisivet, les femmes de leur beaut craintive et douillette: le
pauvre, chose plus grave, chose sainte! apporte son temps.

Je n'oublierai pas les colporteurs, dit Camille Desmoulins. Voulant
surpasser les autres corps, et vous plus particulirement  la chose
publique, ils avaient arrt de consacrer toute une journe 
l'amlioration des travaux. Paris s'tonna de ne point entendre, ds le
matin, les cris familiers de ces douze cents rveille-matin, et ce
silence avertit la ville et les faubourgs que ces patriotes piochaient
dans la plaine de Grenelle.

Un ordre admirable, suprme, rgne dans toute cette foule: trois cent
mille bras, une seule me! Les outils remuent, bouleversent le
Champ-de-Mars; le gazon du milieu est soulev, les tertres latraux se
dessinent en amphithtre. Nulle police;  quoi bon? Un jeune homme
arrive, te son habit, jette dessus ses deux montres, prend une pioche
et va travailler au loin.--Mais vos deux montres?--Oh! l'on ne se
dfie pas de ses frres!--Et ce dpt, laiss au sable et aux cailloux,
est gard par la moralit publique. Les jeux se mlent de temps en
temps au travail: le tombereau qui part plein de terre revient orn de
branchages, et charg de groupes de jeunes gens et de jolies femmes qui
auparavant aidaient  le traner. Il pleut: l'eau du ciel, tout
abondante qu'elle soit, ne refroidit pas l'enthousiasme. Le soir, on se
rassemble avant de se retirer; une branche d'arbre sert d'tendard, un
tambour, un fifre ouvre la marche. Les ftes de Saturne et de Rhe
taient revenues:  la veille de jurer le pacte fdral, les citoyens
franais contractent une alliance utile et sacre, l'alliance avec la
terre.

La presse, toujours ouverte aux alarmes, ne partageait qu' demi la
joie et la confiance des travailleurs. Surtout, leur disait-elle,
n'adorez pas! Cette recommandation s'adressait au caractre idoltre
des Franais, qui, soit par enthousiasme, soit par facile entranement
du coeur, se montrent trop souvent enclins  se prosterner devant
quelqu'un ou quelque chose. L'idole, ici, c'tait la cour, le roi, la
reine. Il tait  craindre que ces fdrs, venus du fond de leur
province, ne se laissassent tout  coup sduire.

La reine tait belle; elle avait des yeux et des sourires de sirne. Un
mot, et l'pe de la France, l'pe de la Rvolution allait peut-tre
tomber entre les mains de cette Autrichienne. La vrit est que dj
les ttes s'enflammaient pour elle; la garder dans son chteau,
l'escorter  la promenade, veiller la nuit prs de son sommeil, il y
avait l plus qu'il n'en faut pour mettre aux champs des imaginations
neuves et romanesques. D'un autre ct, des rancunes farouches
paraissaient survivre, chez quelques citoyens,  l'abolition de la
noblesse: ces sentiments, la presse dmocratique eut la gnrosit de
les calmer. Une chose, s'criait Loustalot en rendant compte des
travaux du Champ-du-Mars, une seule chose pourrait affliger un
observateur patriote dans ces beaux jours. Les pelles de beaucoup de
citoyens taient ornes de devises menaantes contre les aristocrates.
Frres et amis, le caractre d'un peuple libre est de _dompter les
superbes et de pardonner aux vaincus!_ Les aristocrates ne sont pas
dignes de votre courroux. Que ce beau jour ne soit troubl par aucune
haine, par aucun excs, par aucune vengeance publique ni prive: vous
goterez le bonheur et vos ennemis seront assez punis.

Enfin parut l'aube du 14 juillet. Le ciel ne rpondait pas  la
srnit du sentiment public: c'tait une matine sombre et charge de
nuages. Ds le point du jour, tous les fdrs rpandus dans la ville
se runirent; ils avaient reu la plus cordiale hospitalit dans les
couvents, les casernes, les maisons bourgeoises: depuis quelques jours,
les citoyens n'avaient plus qu'un toit et qu'une table. Le monde
n'avait jamais rien vu de semblable. A dix heures, une salve
d'artillerie annona l'arrive du cortge, qui traversait la Seine sur
un pont de bateaux. Et quel cortge! La France entire, la France avec
ses anciennes provinces qui, tout  coup, immolant leurs droits, leurs
privilges, leur amour-propre local, venaient se rallier au mme
symbole.

La foule tait imposante: quatre cent mille spectateurs, hommes et
femmes, tous dcors de rubans aux couleurs de la nation, s'tageaient
sur des gradins qui, partant d'un triple arc de triomphe, dcrivaient
un cintre inclin dont le haut se mariait avec les branches des alles
d'arbres, et dont les pieds s'appuyaient sur une immense plate-forme au
milieu de laquelle s'levait un autel  la manire antique. Quatre
cents prlats revtus d'aubes flottantes, avec des ceintures
tricolores, couvraient les marches de _l'autel de la patrie_, et
attendaient la fin du cortge, la face tourne vers la rivire.

De temps en temps, la pluie tombait par rafales. Une immense galerie
couverte, orne de draperies bleu et or, occupait le ct du
Champ-de-Mars o se trouve l'cole militaire; au milieu de la galerie
s'levait le pavillon du roi. Les vainqueurs de la Bastille taient 
la fte: il y tait, ce brave et gnreux Hulin, qui, par esprit de
renoncement  toutes les distinctions honorifiques, avait dtach de sa
boutonnire le ruban et la mdaille accorde par la Commune. [Note: Je
rencontrai Hulin en 1811, ce mme 14 juillet; il se promenait au
Champ-de-Mars par un beau soleil; mais ce soleil qui _brle les
bastilles_, Hulin ne le voyait plus; il tait aveugle.]

A trois heures et demie, le cortge acheva d'entrer dans le
Champ-de-Mars; une seconde salve d'artillerie se fit entendre... on
commena la messe. L'vque d'Autun, Talleyrand, monta sur l'autel en
habits pontificaux, au milieu de son clerg: la messe se clbra au
bruit des instruments militaires; l'officiant bnit ensuite les
bannires des quatre-vingt-trois dpartements. Le roi assistait  cette
crmonie sans sceptre, sans couronne, sans manteau; en homme qui se
respecte, non en comdien.

Le moment solennel tait venu: M. de Lafayette, nomm ce jour-l
commandant gnral de toutes les gardes nationales du royaume, traverse
les rangs au milieu des acclamations, appuie son pe nue sur l'autel,
et dit d'une voix leve, en son nom, au nom des troupes et des
fdrs: Nous jurons d'tre fidles  la nation,  la loi et au roi;
de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution dcrte par
l'Assemble nationale et accepte par le roi, et de demeurer unis 
tous les Franais par les liens de la fraternit. Au mme instant, les
trompettes sonnent, les tambours battent, l'obus clate; le ciel,
jusque-la voil, se dcouvre; et le soleil, ce Verbe de la nature,
parat pour recevoir le serment de quatre cent mille hommes.

L'Assemble, le roi, le peuple, s'unissent dans le mme lan national.
Quel moment! Au bruit de la bombe et du tambour, les habitants rests
dans Paris, hommes, femmes, enfants, lvent la main du ct du
Champ-de-Mars, et s'crient aussi: Oui, je le jure! La France rpte
ce serment avec transport. Qui dira la joie et les embrassements de
tout un peuple venant de natre  la libert? Ah! ce fut un grand
spectacle! Comment dcrire l'effet produit par ces drapeaux qui
flottent dans les airs, comme pour se confondre dsormais en un seul,
le drapeau de la France, les armes qui brillent comme une moisson de
fer dans cette plaine nue, les cris qui courent avec des frissons
d'enthousiasme sur toutes les ttes, la terre qui s'branle, le ciel
qui semble lui rpondre par une clart subite, les formidables accents
d'une joie orageuse, la voix tonnante du peuple, et le gnie de la
Libert qui plane dans les airs?

O sicle!  mmoire! s'criait alors Carra, nous avons entendu ce
serment, qui sera bientt, nous l'esprons, le serment de tous les
peuples de la terre; vingt-cinq millions d'lus l'ont rpt  la mme
heure dans toutes les parties de cet empire; les chos des Alpes, des
Pyrnes, des vastes cavernes du Rhin et de la Meuse en ont retenti au
loin; ils le transmettent sans doute aux bornes les plus recules de
l'Europe et de l'Asie. Divine Providence! je me prosterne devant toi,
en regardant avec ddain tous les rois qui se croient des dieux et
demandent l'amour des mortels; je leur dis: Qu'tes-vous? Qu'avez-vous
fait pour le bonheur des hommes? C'est aux nations assembles  faire
leurs propres lois et leur propre bonheur. Peuples de l'Europe, en
coutant ce rcit, tombez  genoux devant la divine Providence, et
puis, vous relevant avec la fiert de l'homme et l'enthousiasme du
rpublicain, renversez le trne de vos tyrans; soyez libres et heureux
comme nous.

Pour se faire une ide des sentiments qui dictaient  la nation entire
de telles paroles, il faut se reporter en esprit  ces jours de foi et
d'esprance, o tous les hommes n'eurent qu'un nom, celui de frres. La
libert tait une mer dont on ne connaissait pas encore les orages.
Avec quelle joie on voyait le vaisseau de la France manoeuvrer sur cet
ocan tranquille! Pendant une semaine, ce ne furent que chants et
illuminations jusque sur les ruines de la Bastille;  la porte, on
avait mis cette inscription heureuse par les contrastes qu'elle faisait
natre: _Ici l'on danse_. Tout en transformant ce lieu d'horreur en une
salle de plaisirs, on avait pris le soin de ne point enlever le
caractre de la primitive forteresse. Dans les anciens fosss, o la
danse tait fort anime, des restes de cachots, clairs d'une sombre
lumire, projetaient sur la fte des souvenirs bien faits pour
entretenir le peuple dans l'horreur du despotisme dont cette forteresse
avait t le rempart.

Les craintes qu'avaient conues les crivains dmocrates furent en
partie confirmes: l'enthousiasme des fdrs les emporta bien au del
des bornes de la rserve et de la convenance. Malgr ses querelles avec
le roi et avec le clerg, la France tait encore royaliste et
catholique, Lafayette avait t enlev dans les bras, touff; on avait
bais ses mains, ses bottes, son cheval blanc. Pendant huit jours, le
peuple ne se livra plus qu'aux danses et aux divertissements; il
s'abandonna, avec une facilit imprudente,  l'ivresse d'une joie sans
mesure; la tribune tait oublie; il fallait que l'idoltrie populaire
ft bien prononce pour que Mirabeau lui-mme s'en indignt. Que
voulez-vous faire, dit-il, d'une nation qui ne sait que crier: Vive le
roi? Dans une revue des gardes nationales, la reine avait donn sa
main  baiser aux fdrs, sa belle main. Il parat, au reste, que nos
provinciaux laissrent dchirer leur civisme et leur morale  des
flches moins dlicates: on les vit rechercher publiquement les
attraits des hrones du Palais-Royal.

Le puritanisme dmocratique ne cessait de gmir sur ces dsordres, sur
les prodigalits scandaleuses de la fte, et sur cette fureur de
spectacles et de nouveauts, si contraire  la dignit d'un peuple
libre. Les crivains se plaignaient surtout des offenses faites 
l'galit: le peuple figurait bien au Champ-de-Mars, mais comme
spectateur; les citoyens _actifs_ avaient seuls l'uniforme, portaient
les armes; on aurait dsir voir les formidables piques des faubourgs
mles aux baonnettes. Cette fte n'en laissa pas moins, dans la
mmoire nationale, une trace que le temps n'a point efface. Le vieux
sang de nos pres se rchauffe quand on leur parle,  cette heure, de
la Fdration et du 14 juillet.

Si incomplte que part alors aux rvolutionnaires cette fte
philosophique, elle n'en fut pas moins le signe de la reconstitution de
l'unit nationale. La posie est presque toujours impuissante 
traduire ces grandes motions. M.-J. Chnier et Fontanes essayrent
pourtant: Chnier seul trouva quelques accents heureux:

Dieu du peuple et des rois, des cits, des campagnes,
De Luther, de Calvin, des enfants d'Isral,
Dieu que le Gubre honore au pied de ses montagnes,
  En invoquant l'astre du ciel;

Ici sont rassembls sous ton regard immense,
De l'empire franais les fils et les soutiens.
Clbrant devant toi leur bonheur qui commence,
  gaux  leurs yeux comme aux tiens!

Ces deux strophes obtinrent un succs inou, d'abord parce qu'elles
sont rellement belles, ensuite parce qu'elles sont l'expression de la
philosophie de la Rvolution.

Les ftes et les rjouissances se prolongrent durant quelques jours;
les thtres furent frquents par les cent mille fdrs venus de
leurs provinces. Le Thtre-Franais donna une pice en deux actes de
Collot-d'Herbois, la _Famille patriote ou la Fdration_. Cette comdie
de circonstance n'eut qu'un succs d'allusion et de patriotisme. La
Rvolution avait commenc par la littrature; Voltaire, Diderot,
Beaumarchais taient reconnus au thtre pour les prcurseurs de la
rgnration morale et politique, mais au moment o la secousse se
dclara les grands crivains avaient disparu. Au milieu de cette
disette de beaux-esprits, la Rvolution regarda en arrire: elle
retrouva toute une chane de grands hommes qui l'avaient annonce et
prpare. Il y en a surtout un parmi eux qu'elle reconnut pour sien.
Molire n'tait gure connu jusqu'alors que de l'aristocratie et des
hommes lettrs; 89 le rvla au peuple.

Lisez les journaux du temps: l'acteur que Louis XIV avait fait enterrer
la nuit dans un coin de cimetire se trouve, sur-le-champ, port aux
nues. La vengeance que l'auteur a voulu exercer devient palpable pour
tout le monde; ses pices sont des satires qui attaquent tous les
ridicules des grands seigneurs dchus. Le peuple,  la fin du XVIIIe
sicle, aime  mesurer la distance qui le spare de Sganarelle, fin,
intelligent, plein de mpris envers la noblesse, mais gag,
pusillanime, cauteleux, servile, n'osant pas regarder son matre en
face, ni lui dire tout haut ce qu'il pense tout bas. La catastrophe du
cinquime acte de _Don Juan_ est comprise de tous, et applique aux
vnements. Cette statue du commandeur qui,  la fin du souper, saisit
avec une majest sombre et terrible le bras du seigneur libertin
qu'elle entrane, figure bien la Rvolution aprs la Rgence.
Entendez-vous retentir les pas lourds de ce fantme de marbre? C'est le
peuple qui s'avance!

[Illustration: Fabre d'Eglantine]

La nouvelle division de la France en dpartements n'avait point t
trangre  la fte de la Fdration. Les anciennes provinces s'taient
effaces et avec elles avaient disparu les privilges du clerg et de
la noblesse, abolis de droit, mais non de fait, dans la nuit du 4 aot.

On s'arrterait volontiers  ce beau jour d'enthousiasme, de confiance
et d'lan patriotique; beau jour sans lendemain! Mais la marche des
vnements nous entrane. Qu'il vive cependant  jamais dans
l'histoire, le souvenir de ce moment trop court o le coeur de tout un
peuple battit d'amour pour la Justice et pour la Libert!




XI

Le parti des indiffrents.--Marat clate.--Camille Desmoulins dnonc
par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Dsorganisation de
l'arme.--Mort de Loustalot.--Une sance du club de Jacobins.--Mariage
de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau.


Sous tous les gouvernements et  toutes les poques, quelle que soit la
gravit des circonstances, quels que soient les troubles qui agitent le
pays, il se rencontre des hommes qui se font une rgle de conduite de
demeurer trangers aux vnements, de rester insensibles aux plus
nobles enthousiasmes; ils ne s'arrtent jamais  une dtermination
qu'aprs avoir pris conseil de leur amour-propre ou de leurs intrts
personnels:  qui les comparerons-nous, sinon  ces anges neutres, dont
parle Dante, qui n'ont voulu prendre parti ni pour Dieu ni pour Satan,
tres sans infamie comme sans gloire, mais dont la vie est si basse,
que la justice et la misricorde les ddaignent galement? Ces
hommes-l se nommrent alors, eux-mmes, les impartiaux. Toute leur
impartialit n'tait qu'un masque, sous lequel se couvrit le royalisme.
Nuls principes! ces hommes ramenaient tous les devoirs  l'gosme;
c'est assez dire qu'ils n'en reconnaissaient aucun. L'goste
vertueux, lit-on dans une de leurs brochures, n'est d'aucun parti,
d'aucune faction, d'aucun complot. Ses suprieurs le considrent, ses
gaux l'aiment, ses infrieurs le respectent: il est heureux.

Toute cette morale picurienne contraste singulirement avec l'esprit
et le langage des rvolutionnaires. Je lis, dans un discours prononc a
l'assemble fdrative de Valence, les paroles suivantes:

Quelque assure que paraisse la conqute de notre libert,
gardons-nous de penser qu'il ne nous reste que des jouissances 
satisfaire; c'est, au contraire, par des privations qu'il nous faudra
la consolider.

Qu'on compare ces deux manires de voir, et qu'on juge!

Toute passion, si noble qu'elle soit, a pourtant ses excs: l'amour de
la libert se montre jaloux, ombrageux, alarm comme tous les autres
amours. Marat tait ainsi fait, que le moindre bruit d'infidlit  la
patrie le jetait dans des fureurs. Toujours traqu, il avait pris le
parti de s'vanouir comme l'air. Il faut lire le journal de Camille
Desmoulins, pour se faire une ide de l'existence fabuleuse de cet tre
bizarre, qui semblait avoir drob l'anneau de Gygs. Pour se
soustraire  la nuit des cachots, il s'tait rduit  vivre au fond
d'une cave; l du moins il pouvait crire, continuer la rdaction de
l'_Ami du peuple_. Ce qui l'effrayait le plus tait l'ide du repos.

Marat luttait contre le Chtelet, contre la Municipalit, contre
l'Assemble nationale. Aux poursuites, il rpondait par des dfis. Tout
dernirement, nouvel esclandre; grande perquisition chez l'invisible
Marat;  dfaut du coupable, on saisit ses papiers, les numros de son
journal, et une pauvre vieille femme qui pliait les feuilles. A minuit,
on emmne le tout chez Bailly. Qu'y a-t-il donc? Marat avait, dit-on,
lanc un nouveau pamphlet anonyme: _C'en est fait de nous_. Rien de
plus irrit que l'auteur de cet crit; il dpasse toutes les bornes;
mais, il faut bien le dire, les journaux taient presque tous monts,
depuis quelque temps, au diapason de la violence la plus
extraordinaire. Marat, dont on a voulu faire la personnification de la
dmence, se montrait souvent plus modr que Frron et autres.
Peut-tre cette exagration tait-elle ncessaire pour rveiller
l'esprit public; on ne sonne pas le tocsin d'alarme avec un grelot. Or
nous verrons plus loin que la Rvolution courait alors des dangers
rels. Il est toujours mal, sans doute, de provoquer au dsordre; la
vie de l'homme est inviolable et sacre dans tous temps: mais l'Ami du
peuple voulait-il rellement qu'on prt ses provocations  la lettre?
On peut en douter. Dans son adresse aux citoyens, je dcouvre moins de
conseils rflchis que de vhmentes hyperboles.

Citoyens de tout ge et de tout rang, s'crie-t-il, les mesures prises
par l'Assemble nationale ne sauraient vous empcher de prir; c'en est
fait de vous pour toujours, si vous ne courez aux armes, si vous ne
retrouvez cette valeur hroque, qui, le 14 juillet et le 5 octobre,
sauvrent deux fois la France. Volez  Saint-Cloud [Note: Il parat que
Louis XVI habitait alors, pour quelques jours, le chteau de
Saint-Cloud.], s'il en est encore temps; ramenez le roi et le dauphin
dans vos murs; tenez-les sous bonne garde, et qu'ils vous rpondent des
vnements; renfermez l'Autrichienne et son beau-frre: qu'ils ne
puissent plus conspirer; saisissez-vous de tous les ministres et de
leurs commis; mettez-les aux fers; assurez-vous du chef de la
municipalit et des lieutenants de mairie; gardez  vue le gnral;
arrtez l'tat-major; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte;
emparez-vous de tous les magasins et moulins  poudre; que les canons
soient rpartis entre tous les districts, que tous les districts se
rtablissent et restent  jamais permanents; qu'ils fassent rvoquer
les funestes dcrets. Courez, courez, s'il en est encore temps, ou
bientt de nombreuses lgions ennemies fondront sur vous: bientt vous
verrez les ordres privilgis se relever, le despotisme, l'affreux
despotisme, reparatra plus formidable que jamais. Cinq  six cents
ttes abattues vous auraient assur repos, libert et bonheur; une
fausse humanit a retenu vos bras et suspendu vos coups: elle va couler
la vie  des millions de vos frres; que vos ennemis triomphent un
instant, et le sang coulera  grands flots; ils vous gorgeront sans
piti, ils ventreront vos femmes; et, pour teindre  jamais parmi
vous l'amour de la libert, leurs mains sanguinaires chercheront le
coeur dans les entrailles de vos enfants. Ce style est atroce; ces
soupons et ces conseils font horreur,  nous surtout qui lisons de
pareilles lignes avec sang-froid et  distance des vnements. Mais
alors les esprits taient enflamms par la lutte; le langage se
chargeait de teintes sinistres; la dfiance colorait tout en noir; et
l'esprit public tait assig de fantmes. Marat tait le type de
l'hypocondrie sociale. Son esprit se nourrissait d'alarmes, son
imagination effare donnait aux vnements la figure glaciale de la
trahison et de la perfidie; il reprsentait rellement l'inquitude de
tous les nouveaux affranchis, qui croient partout revoir le bout de la
chane. La lecture du _C'en est fait de nous_ souleva l'Assemble
nationale. Dnonc par Malouet, Marat rendit guerre pour guerre. Voici
le curieux manifeste qu'il lana au plus fort de l'orage:

J'ai un si souverain mpris pour ceux qui ont rendu le dcret qui me
dclare criminel de lse-nation, et plus encore pour ceux qui ont t
chargs de l'excuter, j'ai tant de confiance dans le bon sens du
peuple, qu'on s'est efforc d'garer, et tant de certitude de
l'attachement qu'il a pour son _ami_, dont il connat le zle, que je
suis sans la plus lgre inquitude sur les suites de ce dcret
honteux, et que je ne balancerais pas  aller me remettre entre les
mains des jugeurs du Chtelet, si je pouvais le reconnatre pour
tribunal d'tat, si j'avais l'assurance de ne pas tre emprisonn, et
d'tre interrog  la face des cieux, certain qu'ils seraient plus
embarrasss que moi. S'ils n'taient pas mis en pices, avant que l'Ami
du Peuple et achev de plaider sa cause, ils apprendraient de lui ce
que c'est que d'avoir affaire  un homme de tte, qui ne s'en laisse
point imposer, qui ne prte point le flanc  la marche de la chicane,
qui sait relever des juges prvaricateurs, les ramener au fond de
l'affaire, et les montrer dans toute leur turpitude; ce que c'est que
d'avoir affaire  un homme de coeur, fier de sa vertu, brlant de
patriotisme, [Note: Une circonstance risible vint croiser cette
boutade: Le prsident, raconte Camille Desmoulins, annona que Marat,
le criminel de lse-nation, faisait hommage  l'Assemble de son plan
de lgislation criminelle. On crut d'abord que c'tait un tour de
Marat, qui envoyait ses lucubrations patriotiques, enrichies de son
portrait, pour persiffler les noirs (les membres du ct droit) et le
Chtelet, qui ne pouvaient pas mettre la main sur l'original. Mais il
faut entendre _l'Ami du Peuple_ dans son numro suivant se dfendre de
cet envoi. Il y a dix ou douze jours, dit-il, que ce plan fut remis 
une dame pour te faire passer au prsident de l'Assemble. Je regrette
beaucoup qu'il ait t prsent dans une conjoncture pareille. Je ne
sais point faire de platitudes; loin de rendre dornavant 
l'Assemble aucun hommage, je n'aurai pour elle que justice svre; je
ne lui donnerai aucun loge. Marat concluait en dclarant,  son tour,
l'Assemble _criminelle de haute trahison_, le tout au grand amusement
de Camille, qui s'gayait de son ami Marat comme d'un _phnomne
politique_.] exalt par le sentiment de la grandeur des intrts qu'il
dfend, connaissant les grands mouvements des passions et l'art
d'amener les scnes tragiques.

L'un des moindres dfauts de Marat tait de faire, sans cesse, l'loge
de lui-mme.

Camille Desmoulins avait, lui aussi, t dnonc par Malouet, comme le
_digne mule_ de Marat. Il rclama par voie de ptition. S'il y a
quelque reproche  me faire, disait Camille, ce serait plutt d'tre
idoltre de la nation et non d'tre criminel envers elle. Alors
Malouet: Camille Desmoulins est-il innocent? il se justifiera. Est-il
coupable? je serai son accusateur et celui de tous ceux qui prendront
sa dfense. Qu'il se justifie, s'il l'ose. A ces mots, une voix
s'lve des tribunes: Oui, je l'ose. Tumulte: une partie de
l'Assemble surprise se lve. Le prsident donne l'ordre d'arrter
l'interrupteur, qui n'tait autre que Camille. Robespierre prend une
grave initiative: Je crois que l'ordre provisoire donn par M. le
prsident tait indispensable: mais devez-vous confondre l'imprudence
et l'inconsidration avec le crime? Il s'est entendu accuser d'un crime
de lse-nation; il est alors difficile  un homme sensible de se taire.
On ne peut supposer qu'il ait eu l'intention de manquer de respect au
corps lgislatif. L'humanit, d'accord avec la justice, rclame en sa
faveur. Je demande son largissement et qu'on passe  l'ordre du jour.
Pendant ce temps, Camille avait fil d'une tribune  l'autre, et les
inspecteurs de la salle annoncent qu'il s'est chapp.

On oublie l'incident pour continuer la dlibration sur l'adresse.
Robespierre revient plusieurs fois  la charge. Ption prsente fort
adroitement un projet de dcret qui annule celui de la veille: Camille
est except de la dnonciation qui se trouve maintenue seulement contre
Marat. Il faut entendre Camille raconter lui-mme, dans son style
charivarique, l'issue de cette affaire: Victor Malouet avait assez
bien arrang son plan de procdure, mais il n'a pas joui longtemps de
sa victoire. Il avait saisi habilement l'avantage

  D'une nuit qui laissait peu de place au courage.

M. Dubois de Cranc a ralli les patriotes, et j'ai eu la gloire
immortelle de voir Ption, Lameth, Barnave, Cottin, Lucas, Decroix,
Biauzat, etc., confondre les prils d'un journaliste famlique avec la
libert, et livrer pendant quatre heures un combat des plus opinitres,
pour m'arracher aux noirs qui m'emmenaient captif; maints beaux faits
surtout ont signal mon cher _Robespierre_. Cependant la victoire
restait indcise, lorsque _Camus_, qu'on tait all chercher au poste
des archives, accourant sans perruque et le poil hriss, se fit jour
au travers de la mle, et parvint enfin  me dgager des aristocrates,
qui, malgr l'ingalit des forces et les embuscades inattendues de
_Dubois_ et de _Biauzat_, se battaient en dsesprs. Il tait onze
heures et demie; _Mirabeau-Tonneau_ tait tourment du besoin d'aller
rafrachir son gosier dessch, et je fus redevable du silence
qu'obtint _Camus_, moins  la sonnette du prsident, qui appelait 
l'ordre, qu' la sonnette de l'office, qui appelait les ci-devant et
les ministriels  souper, et qui, depuis plus d'une heure, sonnait la
retraite. Ils abandonnrent enfin le champ de bataille, je fus ramen
en triomphe; et  peine ai-je got quelque repos, que dj un chorus
de colporteurs patriotes vient m'veiller du bruit de mon nom, et crie
sous mes fentres: _Grande confusion de Malouet; grande victoire de
Camille Desmoulins_; comme si c'tait la victoire de celui qui, les
mains charges de chanes, ne pouvait combattre, et non pas la victoire
de cette cohorte sacre des amis de la Constitution, de cette foule de
preux Jacobins, qui ont culbut _les Malouet, les Desmeuniers, les
Murinais, les Foucault_, et cette multitude de noirs et de gris,
d'aristocrates vtrans et de transfuges du parti populaire.

Camille, tir d'un mauvais pas, n'en devint gure plus sage: cet
colier de gnie coutait plutt son immense mmoire, son amour de la
plaisanterie et du trait que sa sret personnelle, et mme que la
dignit de la Rvolution.

Un nouveau caractre allait entrer sur la scne, et prendre une part
active aux vnements.

Le 19 aot 1790, Robespierre reut de Blrancourt, prs de Noyon, une
lettre; l'criture en tait nette et hardie, il lut:

Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du
despotisme et de l'intrigue, vous que je ne connais que comme Dieu, par
des merveilles, je m'adresse  vous, monsieur, pour vous prier de vous
runir  moi pour sauver mon triste pays. La ville de Couci s'est fait
transfrer (ce bruit court ici) les marchs francs du bourg de
Blrancourt. Pourquoi les villes engloutiraient-elles les privilges
des campagnes? Il ne restera donc plus  ces dernires que la taille et
les impts! Appuyez, s'il vous plat, de tout votre talent, une adresse
que je fais par le mme courrier, dans laquelle je demande la runion
de mon hritage aux domaines nationaux du canton, pour que l'on
conserve  mon pays un privilge sans lequel il faut qu'il meure de
faim. Je ne vous connais pas, mais vous tes un grand homme. Vous
n'tes pas seulement le dput d'une province, vous tes celui de
l'humanit et de la rpublique. Faites que ma demande ne soit pas
mprise.

_Sign_: SAINT-JUST,

lecteur au dpartement de l'Aisne.

Robespierre demeura longtemps absorb; l'motion s'empara de tout son
tre, il lui sembla que son me se sparait de la matire et se
trouvait en contact avec une me soeur: ces deux hommes s'taient
compris  distance.

Au moment o venait de se former, entre Robespierre et ce jeune
inconnu, un lien que le fer seul de leurs ennemis devait trancher plus
tard, Marat rompait avec un des hommes qui devaient l'entraner dans
une lutte  mort. Monsieur Brissot, crivait-il, m'avait toujours paru
vrai ami de la libert: l'air infect de l'Htel de Ville, et plus
encore le souffle impur du gnral (Lafayette), influrent bientt sur
ses principes; son plan d'aristocratie municipale, qui a servi de
canevas  celui de Desmeuniers, ne me laissa plus voir en lui qu'un
petit ambitieux, un souple _intrigant_, et la voix du patriotisme
touffa dans mon coeur la voix de l'amiti. Intrigue et intrigants,
c'est le fer rouge dont la Montagne marquera, plus tard, tout le parti
de la Gironde.

Il existait dans l'arme un principe de dissolution: Mirabeau proposa
de la licencier pour la rorganiser sur de nouvelles bases. On n'osa
prendre cette mesure. Dans l'ancien systme, l'arme tait une simple
machine de guerre; elle n'agissait pas, elle fonctionnait. Compose,
comme le clerg, d'une noblesse et d'un peuple, elle consacrait, sous
l'uniforme, la plus entire sparation des castes: d'un ct, les
officiers; de l'autre, les sous-officiers et les soldats. Quand
les bases de l'ancienne socit s'branlrent, toutes les
institutions avaient t obliges de s'ouvrir  l'lment
dmocratique: il n'en fut pas de mme de l'arme. Abattue partout
ailleurs, l'aristocrati levait encore la tte sous les drapeaux.
Appuye sur l'obissance passive qu'imposent les lois militaires, elle
bravait, en quelque sorte, le torrent des ides nouvelles. Les opinions
taient dtermines par la place que chacun occupait dans cette
formidable hirarchie: les officiers, tous d'origine noble, se
montraient gnralement opposs  la Rvolution; les sous-officiers et
les soldats se dclaraient, au contraire, trs-favorables au mouvement:
de l deux partis dans l'arme comme dans la nation. Les soldats,
quoique gards  vue par leurs chefs, lisaient et commentaient entre
eux les crits publics; l'esprit de libert pntrait  travers
l'uniforme.

Telle tait la situation, lorsqu'une tincelle mit le feu aux poudres.
A Nancy clata un soulvement gnral qui faillit dgnrer en une
guerre civile. Trois rgiments s'insurgrent; Bouill marcha sur eux, 
la tte de la garnison et des gardes nationales de Metz; il les soumit.
Le sang avait coul: cette victoire fit horreur  ceux mmes que la loi
de la subordination mettait dans la ncessit de vaincre. Quand cette
nouvelle arriva sur Paris, elle causa une exaspration terrible.
Quarante mille hommes entourent la salle du Mange, et poussent des
cris d'imprcations contre Bouill, jusque dans les Tuileries; ils
veulent arrter le ministre de la guerre. L'Assemble nationale n'en
dcerne pas moins des remerciements  M. de Bouill et  l'arme
victorieuse, et des honneurs funbres aux citoyens morts pour le
maintien de la discipline.

Un conseil de guerre, compos d'officiers appartenant aux divisions de
Vigier et de Castella, avait condamn vingt-trois soldats de
Chteau-Vieux  la peine de mort, quarante et un aux galres; soixante
et onze furent renvoys  la justice de leur rgiment. Robespierre fit
un appel  la clmence de l'Assemble. Remontant des effets aux causes,
il accusa les mauvais traitements dont l'arme tait victime de la part
de ses chefs. Il ne faut pas seulement, ajouta-t-il, fixer votre
attention sur la garnison de Nancy; il faut, d'un seul coup d'oeil,
envisager la totalit de l'arme. On ne saurait se le dissimuler, les
ennemis de l'tat ont voulu la dissoudre: c'est l leur but. On a
cherch  dgoter les bons; on a distribu des cartouches jaunes;
[Note: C'tait une punition et une marque d'infamie.] on a voulu aigrir
les troupes pour les forcer  l'insurrection, faire rendre un dcret,
et en abuser en leur persuadant qu'il est l'ouvrage de leurs ennemis.
Il n'est pas ncessaire de plus longs dveloppements pour vous prouver
que les ministres et les chefs de l'arme ne mritent pas votre
confiance.

Signalons un trait de dvouement et d'humanit: la femme Humberg,
concierge de la porte de Stanislas,  Nancy, voulant teindre le feu de
la guerre civile, prit un seau d'eau et le renversa sur la lumire d'un
canon, malgr l'opposition des canonniers.

La nouvelle des massacres de Metz et de Nancy eut un retentissement
sinistre dans les feuilles publiques. Marat ne se connat plus; il
s'emporte, il dlire.

Juste ciel! s'crie-t-il. Tous mes sens se rvoltent, et l'indignation
serre mon coeur. Lches citoyens! verrez-vous donc, en silence,
accabler vos frres? Resterez-vous donc immobiles, quand des lgions
d'assassins vont les gorger? Oui, les soldats de la garnison de Nancy
sont innocents; ils sont opprims, ils rsistent  la tyrannie; ils en
ont le droit, leurs chefs sont seuls coupables, c'est sur eux que
doivent tomber vos coups: l'Assemble nationale elle-mme, par le vice
de sa composition, par la dpravation de la plus grande partie de ses
membres, par les dcrets injustes, vexatoires et tyranniques qu'on lui
arrache journellement, ne mrite plus votre confiance.

Ces accs de colre qui faisaient affluer tout son sang vers le coeur,
 la vue de l'injustice, avaient, plus d'une fois, valu  Marat une
rputation de folie; il ne s'en laissa pas branler. Toute la vengeance
qu'il exera fut de renvoyer la mme accusation  ses ennemis.

Rien n'gale, poursuit-il, l'horreur que j'ai pour les noirs projets
des ennemis de la Rvolution, si ce n'est le mpris que m'inspir leur
dmence! Qu'un prince ou des ministres accabls de regrets d'avoir, par
leurs concussions et leur tyrannie, amen les choses au point o elles
en sont, et furieux de ne pouvoir les rtablir, perdent la tte, et se
conduisent en insenss, il n'y a rien l d'trange. Mais qu'un snat
nombreux imite leurs folies, c'est ce qu'on refuserait de croire, si
l'on ignorait que ses membres sont presque tous agits des mmes
passions. Comment, toutefois, ne s'est-il pas trouv, parmi eux, un
seul homme qui les ait rappels  la raison,  la prudence? Quel
aveuglement impardonnable de vouloir suivre aujourd'hui, avec les
troupes rgles, les maximes de l'ancien rgime! Sont-ce des hommes,
dont les crits patriotiques ont ouvert les yeux, dont le sentiment de
la libert a lev l'me, et qui craignent moins la mort que le
dshonneur, que l'on peut encore traiter en serfs? Est-ce en cherchant
 couvrir les anciennes vexations par de nouvelles, en employant la
violence  l'appui de l'injustice, en ajoutant outrage  outrage, que
l'on peut esprer de les rendre dociles  la voix de leurs oppresseurs?
Est-ce par des traitements iniques et honteux qu'on peut se flatter de
les plier au devoir? Non, jamais!

Quelques jours aprs, le journalisme fit une perte cruelle. Loustalot,
le rdacteur des _Rvolutions de Paris_, venait de mourir  l'ge de
vingt-huit ans. C'tait un grand coeur et un crivain de talent, dvor
par le feu sacr du patriotisme. Sa feuille se tirait  un nombre
considrable d'exemplaires, et, toute palpitante de l'motion de la
semaine, elle exerait une norme influence dans les faubourgs. Il
tomba au champ d'honneur, ferme, vaillant, la plume  la main: certes,
cette plume valait bien une pe. Il se rencontre des hommes chez
lesquels se rsume l'instinct et le bon sens des masses; Loustalot
tait de ceux-l. Au moment o le journalisme, ce nouveau pouvoir,
succdait  la royaut, l'auteur des _Rvolutions de Paris_ fit mieux
encore que de gouverner le peuple: il l'claira. La presse devint,
alors, un vritable sacerdoce.

[Illustration: Une sance du club des Jacobins.]

Le 4 septembre 1790, Necker se retira du ministre. Sa retraite eut
tous les caractres d'une fuite; la popularit l'avait sduit; elle le
trompa. On lisait sur la porte de son htel: _Au ministre ador_;
l'inscription est enleve; une dfaveur gnrale succde  l'ancienne
idoltrie. Ces retours de l'opinion ne doivent pas nous tonner; dans
les temps de rvolution, les ides sont tout, les hommes rien.

Necker n'avait jamais t que le masque de la volont nationale,  un
moment donn; il s'vanouit avec la circonstance. Seuls les Montagnards
se fortifiaient et grandissaient  chaque pas; c'est qu'ils avaient
derrire eux le peuple.

La lutte des croyances continuait, quoique la Rvolution ne cesst
d'appeler  elle les membres dsintresss du clerg.--La rsistance
des ecclsiastiques tait en raison inverse du rang qu'ils occupaient
dans la hirarchie; les vques se montrrent plus opposs  la rforme
que les curs, les curs que les simples vicaires. Il y eut a et l,
dans le bas clerg, des exemples remarquables d'adhsion au nouvel
ordre de choses; un prtre de Saint-Sulpice, M. Jacques Roux, fit
entendre du haut de la chaire les paroles suivantes: Interdit des
fonctions sacres du ministre, par les vicaires gnraux de Saintes,
pour m'tre dclar l'aptre de la Rvolution; forc de quitter mon
diocse et mes foyers, pour chapper  la fureur des mchants qui
avaient mis ma tte  prix, la joie que je ressens de prter le serment
dcrt le 27 novembre dernier, par la loi sur la constitution civile
du clerg, cette consolation inapprciable me fait oublier que, depuis
seize ans, je n'ai vcu que de mes infortunes et de mes larmes. Je jure
donc, messieurs, en prsence du ciel et de la terre, que je serai
fidle _ la nation,  la loi et au roi_, qui sont indivisibles.
J'ajouterai mme que je suis prt  verser jusqu' la dernire goutte
de mon sang, pour le soutien d'une rvolution qui a chang dj, sur la
face du globe, le sort de l'espce humaine, en rendant les hommes gaux
entre eux, comme ils le sont de toute ternit devant Dieu.

Pour la plbe du clerg, le serment exig par la loi tait un rempart
contre la tyrannie des grands-vicaires et des vques, ils pleuraient
d'attendrissement et de joie en le prononant en face de l'autel. Les
citoyens les entouraient de leur affection. Cependant, en beaucoup
d'endroits, les glises taient dsertes par les ministres du culte: 
Paris, des curs, pour intresser le peuple  leur cause, avaient fait
vendre leurs meubles  la porte de l'glise; d'autres s'taient
coaliss pour faire manquer les offices. A la paroisse de
Saint-Jean-en-Grve, il ne s'tait pas trouv un seul prtre pour
commencer les vpres. On fait venir un religieux, et les gardes
nationaux, de service  la maison commune, accourent en grand nombre
pour chanter les vpres. Les paroissiens affluent: depuis longtemps on
n'avait pri d'aussi bon coeur.

On n'a point assez appuy sur un fait singulier: c'est que la
Rvolution naissante, bien loin d'teindre le sentiment religieux chez
les laques, l'avait au contraire raviv.

Le mme jour,  Saint-Gervais,  Saint-Roch,  Saint-Sulpice, des
citoyens sans armes entouraient le lutrin, et chantaient  voix
dploye les louanges du Crateur.

D'un autre ct se dveloppait un mouvement en dehors des anciens
cultes. A la tte d'une des loges maonniques de Paris figuraient
quelques philosophes; la loge se changea en club, sous le nom de
_Cercle social_. Les membres de cette association se distinguaient par
des sentiments de bienveillance rciproque et par la pratique de la
charit universelle.

Les hommes frres, les hommes rattachs  toutes les cratures, qui
forment elles-mmes le lien de la vie, les hommes unis d'esprit et de
sentiment au souverain ordonnateur des tres,  l'Architecte de
l'Univers, tel tait leur idal, leur rve philosophique. La
consquence de cette doctrine, qui avait le tort de flotter un peu dans
les nuages, tait le changement de toutes les existences, de toutes les
relations sociales. Le devoir de l'homme, comme celui du citoyen,
tait, d'aprs eux, de joindre sa volont  celle de l'tre Suprme,
pour crer, de concert avec lui, un monde nouveau, un monde conforme au
dessein primitif, un monde o rgneraient la justice et la vrit.

Toute grande rforme politique ou sociale trane  sa suite une nue de
mtaphysiciens, de rveurs, de mystiques. Le peuple, en 90, eut le bon
esprit de ne pas les suivre, de s'attacher fermement, comme  un roc,
aux faits positifs,  la loi, aux principes. Il avait un amour
passionn pour la discussion; mais il la voulait nette, prcise. Ses
hros taient les hommes pratiques, ceux qui cherchaient  incarner le
vrai et l'utile, dans les institutions nouvelles. Ce n'est pas lui qui
aurait lch la proie pour l'ombre.

De jour en jour, les opinions se dgagent: les clubs se multiplient;
celui des Jacobins s'tait dmembr. Sieys, Lafayette, Bailly,
Chapelier, Larochefoucauld, en se retirant, avaient fond 
l'extrmit du Palais-Royal, prs le passage Radziwil, une socit
connue sous le nom de _Club de 89_. Les dputs s'y runissaient pour
lire les journaux et pour faire d'excellents dners, au sortir des
sances de l'Assemble. Dans la soire, on prparait, par une
discussion rgulire et paisible, les travaux lgislatifs. L'ancien
club des Jacobins avait gagn,  la retraite des modrs, de
s'accrotre en force et en influence; il devint plus nombreux et plus
tumultueux; les Lameth et Barnave le dirigeaient, mais leur autorit
tendait  dcrotre. Mirabeau, quoique ha, tait galement recherch
des deux clubs, o sa parole remuait des passions bien diffrentes.

Derrire ces notabilits commenait  poindre l'opinitre gnie de
Robespierre. Appuy au dehors sur la presse, il n'attendait qu'une
occasion pour s'imposer lui-mme  la faveur populaire. Cette occasion
se prsenta: l'Assemble nationale venait de rendre un dcret, portant
que les citoyens actifs seraient seuls inscrits sur le rle des gardes
nationales. L'indignation ouvrit la veine oratoire de Robespierre; il
fit, au club, un discours trouv admirable par Camille. Les
applaudissements clatrent. Mirabeau, prsident des Jacobins, rappela
l'orateur  l'ordre. Cette interruption excita un soulvement orageux.
Vainement l'athlte aux poumons d'airain usait les forces de sa voix
contre le tumulte; le bruit mme de la sonnette tait touff.

Mirabeau, raconte Desmoulins, voyant qu'il ne pouvait parler aux
oreilles, et pour les frapper par un mouvement nouveau, au lieu de
mettre son chapeau, comme le prsident de l'Assemble nationale, monta
sur son fauteuil. Que tous mes confrres m'entourent! s'cria-t-il,
comme s'il et t question de protger le dcret en personne. Aussitt
une trentaine des honorables membres s'avancent et entourent Mirabeau.
Mais, de son ct, Robespierre, toujours si pur, si incorruptible, et 
cette sance si loquent, avait autour de lui tous les vrais Jacobins,
toutes les mes rpublicaines, toute l'lite du patriotisme. Le silence
que n'avait pu obtenir la sonnette et le geste thtral de Mirabeau, le
bras en charpe de Charles Lameth [Note: Lameth s'tait battu en duel
avec un membre du ct droit, M. de Castries. Barnave s'tait
auparavant rencontr avec Cazels. Le peuple, irrit des provocations
qu'on adressait depuis quelque temps  ses dputs, s'tait mis en
mouvement pour exercer une vengeance. Ayant couru en force  l'htel de
Castries, il brisa les meubles, mit le linge en pices et jeta tout par
les fentres. Ces luttes personnelles alarmrent la conscience des
rvolutionnaires; ils engagrent fortement les bons citoyens  rserver
toutes leurs forces pour la grande lutte nationale. Camille Desmoulins
donna lui-mme l'exemple en refusant un duel; les crivains de son
parti le flicitrent d'avoir le coeur de paratre lche. Ainsi le
sentiment puritain de la dmocratie condamnait ce prjug barbare de
l'assassinat par les armes et devant tmoins.] parvint  le ramener. Il
monte  la tribune o, tout en louant Robespierre de son amour pour le
peuple, et en l'appelant son ami trs cher, il le colaphisa un peu
rudement et prtendit, comme M. le prsident, qu'on n'avait pas le
droit de faire le procs  un dcret, sanctionn ou non. Mais M. de
Noailles concilia les deux partis, en soutenant que le dcret ne
comportait point le sens qu'on lui prtait, qu'il s'tait trouv au
Comit de constitution lorsqu'on avait discut cet article, et qu'il
pouvait attester que ni lui ni le comit ne l'avaient entendu dans le
sens de M. Charles Lameth et de Mirabeau. La difficult tant leve, la
parole fut rendue  Robespierre, qui acheva son discours au milieu des
applaudissements, comme il l'avait commenc.

Ainsi croissait, au milieu des interruptions et des murmures, cette
puissance formidable que Robespierre devait bientt exercer aux
Jacobins.

La rgnration politique entrana la rgnration des moeurs. Avant la
Rvolution, la femme tait avilie, le lien conjugal fort relch. La
rforme des ides fit de l'amour un sentiment qui s'pure en se
rglant, et rendit au mariage la dignit qui lui est propre.

Le mercredi 29 dcembre 1790, une crmonie touchante tait clbre
dans l'glise Saint-Sulpice: Camille Desmoulins s'unissait  Lucile
Duplessis. Il faut reprendre les choses de plus haut. Un tudiant en
droit, matre s arts, rencontre un soir, dans le jardin du Luxembourg,
deux femmes, dont l'une, la mre, avait les traits nobles et empreints
d'une majest tragique; l'autre tait une jeune fille de douze ans,
fort gracieuse et fort bien leve. Ce jeune homme tait trs
modestement vtu, point beau; la parole hsitait sur ses lvres comme
embarrasse d'un lger bgaiement, ses politesses semblaient un peu
gauches: tel qu'il tait, il plut d'abord  la mre, puis  la jeune
fille. Camille se trouvait redevable de son ducation au chapitre de
Laon; sa famille tait sans fortune, et les chanoines l'avaient fait
entrer, comme boursier, au collge Louis-le-Grand, o il avait achev
ses tudes pour entrer  l'cole de droit.

Tous les soirs, Camille allait courtiser ses chers feuillages; ce coin
de nature, encadr dans le faubourg Saint-Germain, tait le pays de son
coeur; les deux femmes y revinrent aussi... par hasard. La conversation
tant tombe sur quelques ides qui commenaient ds lors  fermenter,
Camille bgaya des paroles loquentes; on lui trouva l'esprit orn;
l'accs de la maison lui fut donn. Le coeur a ses troubles comme la
vue: Camille avait d'abord cru aimer la mre; mais, de jour en jour,
ses sentiments se dtournaient d'elle pour se porter sur la fille, sur
la petite Lucile, dont les perfections croissantes jetaient dj, parmi
ses jeux, un parfum de tendresse et de sensibilit dlicate. C'tait
une me charmante; toute trouble, elle ignorait la cause et l'objet de
ces soupirs sditieux, qui soulevaient, par instants, sa poitrine mue.
Elle accusait alors la chaleur du ciel des subites rougeurs qui lui
montaient au visage. Le secret de Lucile ne fut pas trop bien gard;
rien de bavard comme des yeux de seize ans; sa mre lut dans ces
yeux-l. Il y avait des obstacles de fortune. Le jeune bachelier en
droit avait t reu avocat au parlement de Paris, mais, jusqu'ici,
quel espoir fonder sur son avenir? D'un autre ct, Lucile avait
quelque fortune. Cependant la Rvolution avait fait son chemin dans le
monde, et Camille s'tait pouss avec elle; il tait alors une des voix
les plus coutes du pays. Aim de la France, pour le tour incisif de
son esprit original et ptulant, les qualits de son esprit et de son
coeur en firent l'idole de la femme qu'il recherchait.

Aujourd'hui dcembre, crivait-il  son pre, je me vois enfin au
comble de mes voeux. Le bonheur, pour moi, s'est fait longtemps
attendre; mais enfin il est arriv, et je suis heureux autant qu'on
peut l'tre sur la terre. Cette charmante Lucile, dont je vous ai tant
parl, et que j'aime depuis huit ans, enfin ses parents me la donnent,
et elle ne me refuse pas. Tout  l'heure, sa mre vient de m'annoncer
cette nouvelle en pleurant de joie... Quant  Lucile, vous allez la
connatre par ce seul trait. Quand sa mre me l'a donne, il n'y a
qu'un moment, elle m'a conduit dans sa chambre; je me jette aux genoux
de Lucile; surpris de l'entendre rire, je lve les yeux; les siens
n'taient pas en meilleur tat que les miens; elle tait tout en
larmes, elle pleurait mme abondamment, et cependant elle riait encore.
Jamais je n'ai vu de spectacle aussi ravissant, et je n'aurais pas
imagin que la nature et la sensibilit pussent runir  ce point ces
deux contrastes! O pressentiment! rire  travers les larmes, n'est-ce
pas toute la vie?--Ce fut celle de Lucile.

Rien ne manquait  leur bonheur que la crmonie du mariage. L'abb
Denis Brardier, grand-matre du collge de Louis-le-Grand, fit la
clbration  Saint-Sulpice. Les tmoins furent Ption, Robespierre,
Sillery, Brissot et Mercier. Brardier, qui tait membre de l'Assemble
constituante, pronona un discours dans lequel il recommandait 
Camille de respecter la religion dans ses crits. Si l'on peut, lui
dit-il, tre assez prsomptueux pour se flatter de pouvoir se passer
d'elle, dans toutes les infortunes insparables de cette vie, ce serait
un meurtre que d'enlever ce secours  tant de malheureux, qui n'ont
d'autre ressource, dans leurs peines, que la consolation qu'elle leur
procure, et d'autre espoir que les rcompenses qu'elle promet. Si ce
n'est pas pour vous, ce sera au moins pour les autres que vous
respecterez la religion dans vos crits; j'en serais volontiers le
garant; j'en contracte mme ici, pour vous, l'engagement au pied des
autels, et devant Dieu qui y rside. Monsieur, vous ne me rendrez pas
parjure... Votre patriotisme n'en sera pas moins actif; il n'en sera
que plus pur, plus ferme, plus vrai; car si la loi peut forcer 
paratre citoyen, la religion oblige  l'tre.

La voix du bon abb s'tait attendrie, en s'adressant  son ancien
lve; les larmes coulrent. Lucile, cependant, attirait tous les
regards; il n'y avait qu'une voix dans l'glise: Qu'elle est
belle!--Je vous assure, crivait Camille quelques jours plus tard,
que cette beaut est son moindre mrite. Il y a peu de femmes qui,
aprs avoir t idoltres, soutiennent l'preuve du mariage; mais plus
je connais Lucile, et plus il faut me prosterner devant elle. Le
charme et la mollesse enfantine des sentiments n'excluaient pas chez
elle l'nergie. Lucile appartenait bien  la race des femmes de la
Rvolution, douce et terrible, la grce du cygne avec des rveils de
lionne.

Soulverons-nous ici les voiles du sanctuaire domestique? Oh! le
charmant nid risqu au milieu de l'orage! On jouait avec la politique,
comme les enfants des pcheurs d'tretat avec la mer. Camille avait
d'ailleurs abrit sa vie des temptes du forum. Lucile, quand son mari
avait termin son numro de journal, voulait qu'on le lui lt; aux
endroits plaisants, c'taient des clats de rire et des folies qui
animaient encore la verve satirique de Camille. Quelquefois elle le
mettait en colre: les femmes n'aiment point sans cela. Au beau milieu
du travail, qui prenait  Camille les plus longues heures du jour,
Lucile, ennuye du silence, lui jouait quelquefois un charivari, en
faisant aller sur le piano les pattes de sa chatte, laquelle finissait,
tout en jurant, par l'gratigner en _ut, r, mi, fa_.

Comme ces gracieux enfantillages se dtachent en lumire, sur le fond
srieux d'une Rvolution! Quelle douce et charmante insouciance! Hlas!
la fureur des vnements allait emporter bien loin ces jours de
bonheur. Quand il raconte de tels enfantillages, Camille ressemble  un
pote qui, menac lui-mme par les dangers de l'ruption, s'amuserait 
jeter des fleurs dans la bouche du Vsuve.

Il avait de la posie dans l'me, mais il avait surtout la verve de la
critique, l'esprit satirique de Voltaire. Il ne tarda point 
plaisanter sur le serment qu'avait exig de lui l'abb Brardier, de
_ne point toucher au spirituel_. C'tait, dit-il, gner un peu la
libert des opinions religieuses, et porter atteinte  la dclaration
des droits; mais qu'y faire? Je n'tais point venu l pour dire non.
C'est ainsi que je me trouvai pris et oblig, par serment,  ne me
mler, dans mes numros, que de la partie politique et dmocratique, et
 en retrancher l'article thologie. Sans avoir approfondi la question,
je me doute bien que ce serment, accessoire au principal, n'est pas
d'obligation troite comme l'autre. Voil l'homme; chez lui, le
premier mouvement venait du coeur et le second de l'esprit.

Ce tour d'esprit railleur l'a fait accuser de scepticisme; il est vrai
que Camille lana plus d'une fois ses flches contre les ordonnances de
l'glise, et contre les abus du clerg: mais les vrais sceptiques sont
ceux qui acceptent tout sans s'attacher  rien, couvrant ainsi du
manteau des formes, et du respect extrieur, le nant de leurs
convictions.

Mirabeau est mort! Telle fut la grande nouvelle qui, le 2 avril 1791,
courut d'un bout  l'autre de Paris. Ses relations avec la cour, ses
intrigues, ses manoeuvres honteuses, ne sont plus, aujourd'hui, un
secret pour personne. L'armoire de fer a parl; des confidences, des
crits authentiques, ont trahi le mystre de sa conduite, dans les
derniers temps de sa vie. Il avait propos  la cour un plan de
conspiration d'o devait sortir la guerre civile, et  l'aide de la
guerre civile il esprait que le roi recouvrerait son autorit. Les
contemporains n'avaient gure sur son compte que des soupons. Marat
l'avait bien dnonc comme tratre; mais qui Marat n'avait-il point
accus? On oublia, un instant, ses faiblesses, ses vices, pour ne se
souvenir que du grand orateur. Quel malheur que son caractre ne ft
point  la hauteur de son gnie!

La mort refit Mirabeau. Le linceul couvrit les taches trop relles de
son existence dprave. Le directoire du dpartement proposa de lui
donner pour tombe la nouvelle glise de Sainte-Genevive; l'Assemble
nationale dlibra sur-le-champ; Robespierre alors, qui avait plusieurs
fois essuy les dmentis et les colres oratoires de Mirabeau,
Robespierre se leva: Ce n'est pas, dit-il, au moment o l'on entend,
de toutes parts, les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre
qui, dans les poques les plus critiques, a dploy tant de courage
contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer  ce qu'il lui ft
dcern des marques d'honneur. J'appuie cette proposition de tout mon
pouvoir ou plutt de toute ma sensibilit. De ces deux hommes,
Mirabeau et Robespierre, l'un tait le premier, l'autre le dernier mot
de la Rvolution.

L'difice de Sainte-Genevive, transform en Panthon, devait runir
les dpouilles de tous les grands hommes. Pense sublime, qui fut
rpudie plus tard comme tant d'autres, quand la France s'affaissa sur
elle-mme:--Convoquer les ombres, faire un concile de morts, leur
demander, en mettant sous leurs yeux la Constitution de 89; tes-vous
contents de notre oeuvre?--Place  Voltaire,  J.-J. Rousseau, aux
grands hommes du XVIIIe sicle, dans ce temple lev  la philosophie,
mre de la Rvolution! Mirabeau ouvrit la marche et leur montra le
chemin.

Le peuple, qui aime les grands hommes malgr leurs faiblesses, suivit
les funrailles de l'orateur en pleurant. On se figure difficilement
que ces hommes-l doivent prir; tant l'ide de l'me et du gnie
s'allie intimement  celle de l'immortalit!

La rumeur publique fit circuler mille contes invraisemblables. On parla
vaguement de poison; il n'y en avait d'autre que celui de la dbauche 
laquelle se livrait cette orageuse nature. Le travail et la tribune
firent le reste. Mirabeau commenait  avoir peur de la Rvolution; sa
tonnante voix criait aux flots de reculer; les flots se brisent, mais
ne reculent pas. Emport dans cette lutte avec un lment sourd et
inexorable, il se raidit contre les dbris du drme; il se fit de la
royaut une ancre  laquelle, d'une main dsespre, il cherchait 
rattacher sa fortune et celle de la France. Vains efforts!

Comme ses besoins taient normes et que la cour tait riche, il vendit
sa parole.--L'loquence de Mirabeau? Une grande prostitue!--Longtemps
son audace le couvrit; sa dfection, entoure d'abord des obscurits de
l'incertitude, ne se dvoila que quand il n'tait plus l pour se
dfendre. Le voici donc couch dans les tnbres du spulcre, cet
homme, digne des gmonies par sa conduite, digne du Panthon par ses
vastes talents! La posie, qui s'amuse aux contrastes, a voulu
rehausser chez lui l'clat des lumires par l'opposition des ombres:
pas de ces jeux-l, s'il vous plat! ayons le courage de dire que la
probit est le seul pidestal du vrai gnie.

Le jour de sa mort, tous les spectacles furent ferms. L'accablement,
la consternation, la stupeur taient sur presque tous les visages. La
voix des journaux exprima des sentiments divers, mais, en gnral, les
regrets et l'admiration pour les talents de l'orateur firent oublier
l'immoralit de l'homme. Marat seul tint ferme dans ses diatribes:
Peuple, s'criait-il, rends grces au ciel! ton plus redoutable
ennemi, Riquetti, n'est plus.

La nouvelle destination donne  l'glise Sainte-Genevive fut encore,
pour Marat, l'objet de vives critiques; il ne vit dans cet difice,
consacr  honorer les lumires sans les vertus, qu'un monument de pure
ostentation nationale. Ce qu'il y a de plus remarquable, et j'oserais
dire de prophtique, c'est la dclaration suivante: Si jamais la
libert s'tablissait en France, et si jamais quelque lgislature, se
souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie, tait tente de me
dcerner une place dans Sainte-Genevive, je proteste ici hautement
contre ce sanglant affront. (Marat entendait dire par l qu'il y
serait en trop mauvaise compagnie.) Oui, j'aimerais mieux cent fois ne
jamais mourir que d'avoir  redouter un si cruel outrage. Ce dernier
trait est assez beau: J'aimerais mieux cent fois ne jamais
mourir!--Marat, quoi qu'il en ait dit, alla plus tard au Panthon; il
est vrai que ce fut pour en chasser Mirabeau.

Les plus acharns contre Mirabeau taient alors les royalistes, soit
qu'ils ignorassent ses engagements avec la cour, soit qu'ils ne
voulussent point lui pardonner d'avoir, ds le principe, mis son
loquence au service de la tempte rvolutionnaire. Au milieu du deuil
gnral, quand sa cendre tait encore tide, ils l'attaqurent avec
fureur dans leurs journaux. Aprs l'avoir trait d'_escroc_, de
_coureur de filles_, de _gredin_, l'un de ces pamphltaires mle  ses
injures des anecdotes assez piquantes:

Log en chambre garnie, rue et htel Coq-Hron, en proie  la plus
affreuse misre, Mirabeau est rduit  la triste ressource de voler son
garon perruquier; pendant que celui-ci lui arrangeait son toupet, il
prend sa montre et la lui emprunte sous le prtexte d'en acheter une
pareille le mme jour; et, quand le coiffeur a voulu la rclamer,
Riquetti nie l'avoir vue, s'emporte, et roue de coups le pauvre garon.
Voici comment il se dfaisait de ses domestiques, aprs qu'il leur
avait mang le fruit de leurs pargnes et de vingt annes de servitude.
La veille de son dpart pour Bruxelles, il affecte une transe cruelle
sur un oubli de papiers qu'il a laisss  Bignon. Il caresse son
domestique,  qui il devait dj quatorze cents livres, le conjure, le
presse tendrement de vouloir bien monter sur un cheval qu'il fait louer
par lui-mme, et, ds que le domestique est parti, Riquetti dvalise la
malle de ce crdule serviteur, et drampe.--Une autre fois, il
s'appropria une bague de cent louis, de la mme faon qu'il avait
escamot la montre...--Sa valeur est parfaitement connue dans le
rgiment de Royal-Comtois, et c'est cette valeur qui lui inspira le
dessein de dguerpir, tandis que l'arme tait aux prises avec les
Corses.

[Illustration: Brissot]

Ce manifeste de la haine se termine par un curieux mouvement oratoire:

Ombres immortelles des Ravaillac, des Cartouche, des Mandrin, des
Desrues; reprenez vos dpouilles humaines, et accourez siger aux
tats-gnraux; accourez, vous tous dont le front est couvert d'un
triple airain, vous que souillrent tous les forfaits, venez vous
asseoir au milieu de cette assemble d'lite o doit prsider le comte
de Mirabeau. Ah! sans doute, vous avez tous autant de droits que lui;
vous n'avez pas plus dmrit que lui d'tre  votre poste de citoyens;
vous ne ftes que des sclrats, Riquetti fut quelque chose de pis.

Vendez-vous donc au parti des _honntes gens_, pour en tre trait de
la sorte aprs votre mort!

On assure que Mirabeau aurait dit: J'emporte avec moi la monarchie.
Notre ferme conviction est que, vivant, il ne l'et point sauve. Il ne
faut ni amoindrir ni exagrer la part d'influence de certains hommes,
dans le grand drame de la Rvolution Franaise. Ceux qui parlent de
mener les vnements s'abusent ou veulent en imposer; les vnements
ont leurs phases, leur poque de maturit. Ils sont rgls d'avance par
la logique et par la force des choses. Toutes les rsistances sont
impuissantes contre les lois de la nature, la marche des ides, et les
impulsions de la volont nationale.




XII

Les fdrations.--La bulle du pape.--Le clerg rfractaire.--Marat et
Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Rvolution.--Les
chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au chteau des
Tuileries.--Throigne de Mricourt.


Au moment o Mirabeau disparut de la scne, tout tait  rorganiser,
le clerg, la magistrature, l'arme. Pour entreprendre cette oeuvre
gigantesque, il fallait des forces immenses; ces forces, on les
trouvera dans le patriotisme de l'Assemble nationale et dans l'union
de tous les citoyens franais.

En quelques mois, la France tout entire se couvrit d'un rseau de
fraternit. Les villes se relirent aux villes pour assurer la
circulation des grains, dfendre leurs droits, rprimer les excs. Ce
fut la ligue du bien public. L'union fait la force: dsormais, cette
nation trop longtemps morcele, divise, n'avait plus qu'une me et
qu'un coeur.

Le grand cueil auquel venait sans cesse se heurter la Rvolution tait
le clerg. Les historiens qui ont nglig ce point de vue ont trop
souvent cherch les obstacles l o ces obstacles n'taient point.

Les 10 mars et 13 avril 1791, le pape Pie VI lana une bulle, dans
laquelle il dclarait nulles et illicites les nouvelles lections de
curs et d'vques faites par des laques. Ces luttes de croyances
reportrent l'esprit franais aux farces du moyen ge et aux moeurs de
la Rforme. Luther, condamn par Rome, avait brl la bulle du pape sur
un bcher. La Rvolution accueillit le bref de Sa Saintet avec le mme
sans-faon; elle y mit seulement moins de colre et plus d'ironie. En
89, les rles taient changs; le pape n'tait plus qu'un faible
vieillard, tandis qu'une jeunesse vaillante pntrait  la fois dans
l'glise et dans la socit. On fit un mannequin qui reprsentait Pie
VI, et qui fut transport au Palais-Royal; l un membre de quelque
socit patriotique lit,  haute voix, un rquisitoire dans lequel,
aprs avoir notifi les intentions criminelles de Joseph-Ange Braschi,
Pie VI, il conclut  ce que son effigie soit brle, aprs qu'on lui
aura arrach la croix et l'anneau, et  ce que ses cendres soient
jetes au vent. A peine dit, l'effigie du pape, son bref dans une main,
un poignard dans l'autre, un criteau sur la poitrine avec ce mot:
_Fanatisme_, est livre aux flammes.--Cette scne burlesque se passait
au milieu des acclamations de nombreux spectateurs.

La bulle du pape donna encore lieu  une caricature qui obtint du
succs; le saint-pre, en grand costume, tait reprsent assis sur sa
chaire pontificale,  l'un des balcons de son palais. Devant lui
s'levait un large bnitier rempli d'eau de savon que l'abb Royou, un
des chefs de la rsistance ecclsiastique, faisait mousser avec un
goupillon. Le pape, un chalumeau  la bouche, soufflait vers la France
des bulles auxquelles il donnait sa bndiction. Prs de l taient
Mesdames, tantes du roi [Note: Les tantes du roi s'taient enfuies 
Rome, malgr les justes plaintes du peuple de Paris qui avait cherch 
les retenir.], et plusieurs cardinaux. Ceux-ci, avec leurs chapeaux
rouges, et Mesdames, avec leur ventail, agitaient l'air et dirigeaient
les saintes bulles. Dans le lointain se montrait la France, assise sur
un nuage, entoure de son nouveau clerg. Appuye sur le livre de sa
Constitution, elle recevait les bulles, et d'une chiquenaude elle les
faisait disparatre.

Ne devait-on point s'attendre  cette rsistance de la cour de Rome? La
constitution civile du clerg rompait les vieux liens de l'unit
hirarchique, dcrtait l'indpendance du clerg vis--vis du
saint-sige, sinon en matire de dogme, du moins, en matire de
discipline, crait, en un mot, une vritable glise gallicane dont le
chef ne serait plus le roi, mais qui fonctionnerait sous la main du
peuple.

Ce n'est point ici le lieu ni le moment pour crire une histoire de la
papaut; il est nanmoins permis de se demander si elle n'a point
contribu, elle-mme, au dclin des croyances. En protgeant le
mouvement de la Renaissance, Lon X favorisa, sans le savoir,
l'avnement de l'esprit nouveau. L'antiquit reparut et devant son
soleil se dispersrent les nuages du mysticisme. La recherche du beau
tait un premier pas vers la recherche du vrai. Dans la marche du genre
humain, les progrs s'enchanent avec une logique admirable. Aussi la
renaissance des lettres et des arts ne fut-elle trangre ni  la
philosophie ni  la Rvolution Franaise.

Quoi qu'il a soit, le bref du pape ne fit qu'envenimer les divisions
entre le clerg rfractaire et le clerg asserment. Les laques
prirent naturellement parti pour l'un ou pour l'autre. Des courtisans
athes, de grandes dames sans moeurs, d'anciens esprits forts qui se
vantaient nagure d'avoir, dans un coin de leur bibliothque, _la
Pucelle_ et l'_Encyclopdie_, tinrent  honneur de frquenter
immodrment les glises clandestines, entranant aprs eux de bonnes
femmes et des hommes simples fermement attachs  la tradition. Les
intrts de l'aristocratie, les passions les plus trangres au
sentiment religieux, se couvrirent du masque de l'orthodoxie.

D'un autre ct,  Paris, dans les grandes villes et mme dans quelques
campagnes, la majorit des habitants se dclara en faveur des prtres
qui avaient prt serment  la nation; les inserments, autour
desquels se rangeaient, par esprit d'opposition et de contraste, les
ennemis de la chose publique, furent, au contraire, l'objet de
sarcasmes, d'insultes, et bientt de voies de fait. Le peuple voyait
avec tristesse la solitude des glises rputes schismatiques, tandis
que la foule dore s'empressait autour des autels que la loi ne
reconnaissait plus comme lgitimes. A Paris, il y eut des dsordres
regrettables: on fora l'entre de clotres et de communauts
religieuses; la virginit de quelques saintes filles fut livre aux
verges, et  d'autres outrages plus abominables encore. Trs peu de
personnes prirent part  ces excs, qui d'ailleurs ont dshonor, dans
tous les temps, les guerres de religion.

Il importe de bien tablir que Marat et les autres rvolutionnaires
extrmes, qui servaient alors presque tous dans la presse militante,
demeurrent trangers  toute provocation d'actes semblables. Le sage
Robespierre alla plus loin:  propos de troubles trs-graves qui
venaient d'clater  Douai, et dans lesquels des prtres inserments
avaient, disait-on, jou un rle, il fit entendre ces dignes paroles:
Il est houteux de vouloir porter contre les ecclsiastiques une loi
qu'on n'a pas encore os porter contre tous les citoyens; des
considrations particulires ne doivent jamais prvaloir sur les
principes de la justice et de la libert. Un ecclsiastique est un
citoyen, et aucun citoyen ne peut tre soumis  des peines pour ses
discours; il est absurde de faire une loi uniquement dirige contre les
discours des ministres de l'glise... J'entends des murmures, et je ne
fais qu'exposer l'opinion des membres qui sont les plus zls partisans
de la libert; ils appuieraient eux-mmes mes observations, s'il
n'tait pas question des affaires religieuses. Ces sentiments, je
n'hsite pas  le dire, taient ceux de la majorit des vrais
rvolutionnaires: s'il leur arriva jamais de frapper sur la religion,
c'est que derrire cette figure auguste se cachaient alors
l'hypocrisie et l'athisme aristocratique.

Une autre considration qu'il ne faut point perdre de vue, sous peine
de ne rien comprendre  la suite des vnements, c'est qu' cette
poque (avril et mai 1791) la plupart des dmocrates taient encore
royalistes. Marat, malgr ses boutades contre Louis XVI, engageait
fort  le conserver sur le trne. J'ignore, disait-il, si les
contre-rvolutionnaires nous forceront  changer la forme du
gouvernement; mais je sais bien que la monarchie trs limite est celle
qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu la dpravation et la
bassesse des suppts de l'ancien rgime, tous si ports  abuser des
pouvoirs qui leur sont confis. Avec de tels hommes, une rpublique
fdre dgnrerait bientt en oligarchie. On m'a souvent reprsent
comme un mortel ennemi de la royaut, et je prtends que le roi n'a pas
de meilleur ami que moi. Ses mortels ennemis sont ses parents, ses
ministres, les prtres factieux et autres suppts du despotisme; car
ils l'exposent continuellement  perdre la confiance du peuple, et ils
le poussent par leurs conseils  jouer la couronne, que j'affermis sur
sa tte en dvoilant leurs complots, et en le pressant de les livrer au
glaive des lois. Quant  la personne de Louis XVI, je crois bien qu'il
n'a que les dfauts de son ducation, et que la nature en a fait une
excellente pte d'homme, qu'on aurait cit comme un digne citoyen, s'il
n'avait pas eu le malheur de natre sur le trne. Tel qu'il est, c'est,
 tout prendre, le roi qu'il nous faut. Nous devons bnir le ciel de
nous l'avoir donn; nous devons le prier de nous le conserver: avec
quelle sollicitude ne devons-nous pas le retenir parmi nous! Je vais
lui donner une marque d'intrt, qui vaudra mieux que le serment de
fidlit prescrit par l'Assemble tratresse, et dont on ne suspectera
pas la sincrit, car je ne suis pas flagorneur. On sait que les
courtisans contre-rvolutionnaires maudissent tout haut la bonhomie de
Louis XVI, qu'ils regardent comme un obstacle  la russite de leurs
projets dsastreux: eh bien! cette bonhomie, devenue la qualit la plus
prcieuse du monarque, est  mes yeux d'un si grand prix, qu'une fois
que la justice aura son cours, je ferai des voeux pour que Louis XVI
soit immortel.

Le 23 avril,  propos d'une lettre crite par le ministre des affaires
trangres  toutes les cours de l'Europe, et dans laquelle il
dclarait que Sa Majest avait librement accept la nouvelle forme du
gouvernement Franais, des cris de _Vive le roi_ retentirent dans la
salle des sances de l'Assemble.

Alexandre Lameth proposa l'envoi d'une dputation charge d'offrir des
remerciements  Louis XVI. Biauzat voulait que l'Assemble se rendit,
en corps, auprs du souverain. Robespierre crut bon de rappeler les
reprsentants de la nation au sentiment des convenances; mais il n'en
affirma pas moins, dans ce discours, son respect pour la royaut
constitutionnelle. Il faut, dit-il, rendre au roi un hommage noble et
digne de la circonstance. Il reconnat la souverainet de la nation et
la dignit de ses reprsentants, et sans doute il verrait avec peine
que l'Assemble nationale, oubliant cette dignit, se dplat tout
entire. Je ne m'loigne pas de la proposition de M. Lameth, je me
borne  une lgre modification. Il vous a propos de remercier le roi;
mais ce n'est pas de ce moment que l'Assemble doit croire  son
patriotisme, elle doit penser que depuis le commencement de la
Rvolution il y est rest constamment attach. Il ne faut donc pas le
remercier, mais le fliciter du parfait accord de ses sentiments avec
les ntres.

Il tait mme arriv  quelques crivains du parti dmocratique d'en
appeler  Louis XVI contre l'Assemble nationale. Loustalot engageait
le roi  faire usage du _vto_ suspensif que lui accordait la
Constitution, pour paralyser l'effet des lois dictes par
l'aristocratie bourgeoise: 'aurait t le moyen de rendre quelque
popularit  un pouvoir affaibli. La vrit est que ces crivains
attachaient alors peu d'importance  la forme du gouvernement. Le roi
tait en outre,  leurs yeux, l'otage de la Rvolution. De l les
efforts du peuple pour le retenir  Paris; et quand Louis XVI voulut,
par des motifs qu'il est difficile d'claircir, se rendre 
Saint-Cloud, un commencement d'meute lui fit comprendre qu'il devait
renoncer  tout projet de dpart.--Ainsi les rvolutionnaires tenaient
 garder le roi.

Et c'tait le moment o, d'accord avec Marie-Antoinette, Louis XVI
(nous le savons aujourd'hui) recherchait l'alliance de tous les rois de
l'Europe, pour attirer en France les armes trangres.

Un mot sur les doctrines conomiques de la Rvolution. Il y avait deux
coles: la premire rsumait ainsi ses tendances: Honorables
indigents! malgr les injustices et les ddains de la classe opulente,
contentez-vous de lui avoir inspir un moment la terreur. Persvrez
dans vos travaux; ne vous lassez point de porter le poids de la
Rvolution; elle est votre ouvrage; son succs dpend de vous; votre
rhabilitation dpend d'elle. N'en doutez pas, vous rentrerez un jour,
et peut-tre bientt, dans le domaine de la nature, dont vous tes les
enfants bien-aims. Vous y avez tous votre part. Oui, vous devez tous
devenir propritaires, un jour, mais pour l'tre il vous faut acqurir
des lumires que vous n'avez pas. C'est au flambeau de l'instruction 
vous guider dans ce droit sentier, qui tient le juste milieu entre vos
droits et vos devoirs. Honorables indigents! qui ne reconnatrait  ce
langage une magnifique rparation des ingalits sociales? Messeigneurs
les pauvres! cette cole voulait l'augmentation du bien-tre individuel
par le travail, par des lois justes, par la transformation rgulire du
travailleur conome en propritaire clair.

L'autre cole,  la tte de laquelle se plaa l'ancienne loge
maonnique des _Amis de la Vrit_, contenait en germe la doctrine du
communisme socialiste, moins les mots, qui n'taient pas encore
trouvs: elle rclamait, comme une consquence de la Rvolution, la
_proprit pour tous_. Cette proposition, quoique confuse, dplut aux
Jacobins, qui accusrent les _Amis de la Vrit_ de vouloir la loi
agraire: on n'avait pas alors d'autre terme pour dsigner une
rpartition gale de la richesse publique. Le sort de la classe
ouvrire tait, aux deux points de vue, l'objet d'une active
sollicitude. Dans la presse, un homme s'occupait ardemment du rapport
des questions politiques  la question du travail et des salaires;
c'tait Marat. L'_Ami du Peuple_ devait sans doute  ces articles, o
il osait se parer firement des guenilles de la misre, une influence
que d'autres feuilles beaucoup mieux rdiges n'acquraient pas alors.
Il revtit le sac et le cilice de la classe dshrite pour laquelle il
rclamait des droits, des soulagements et une justice. Le ddain avec
lequel les crivains royalistes parlaient de la classe infrieure
l'entranait quelquefois  se faire leur avocat officieux. Voici l'un
de ces plaidoyers:

Toute la canaille anti-rvolutionnaire s'est accorde  traiter de
_brigands_ les citoyens de la capitale arms de piques, de lances, de
haches, de btons; c'est une infamie: ils faisaient partie de l'arme
parisienne. Aux yeux des hommes libres, ils n'taient pas moins soldats
de la patrie que les citoyens en uniforme; et, aux yeux du philosophe,
ils taient la fleur de l'arme. Je le rpte, la classe des
infortuns, que la richesse insolente dfigure sous le nom de
_canaille_, est la partie la plus saine de la socit; la seule qui,
dans ce sicle de boue, aime encore la vrit, la justice, la libert;
la seule qui, consultant toujours le simple bon sens, et s'abandonnant
aux lans du coeur, ne se laisse ni aveugler par les sophismes, ni
sduire par les cajoleries, ni corrompre par la vanit; la seule qui
soit inviolablement attache  la patrie, et dont matre Motier
(Lafayette) n'et jamais fait des cohortes prtoriennes. Lecteurs
irrflchis, qui voudriez savoir pourquoi la classe des infortuns
serait la moins corrompue de la socit, apprenez que, force de
travailler continuellement pour vivre, et n'ayant ni les moyens ni le
temps de se dpraver, elle est reste plus prs que vous de la nature.

C'tait, dira-t-on, provoquer  la guerre des pauvres contre les
riches. Je n'en disconviens pas; mais dans les crits de Marat lui-mme
on ne dcouvre rien qui ressemble  la thorie du communisme.

Mirabeau mort, plusieurs membres de l'Assemble nationale se
disputrent son influence. Robespierre, qu'on avait surnomm la
_chandelle d'Arras_, par allusion au flambeau qui venait de s'teindre,
n'avait, dans son loquence, ni l'clat ni la chaleur de Mirabeau; mais
la conscience de l'homme d'tat concourt souvent plus que le gnie au
salut des nations. Cette parole qu'on affectait de rabaisser tait
d'ailleurs forte, solide, carrment taille dans le marbre. A propos du
droit de ptition, l'orateur s'leva  la vritable loquence. Plus un
homme est faible et malheureux, s'cria-t-il, plus il a besoin du droit
de ptition; et c'est parce qu'il est faible et malheureux que vous le
lui teriez! Dieu accueille les demandes, non seulement des plus
malheureux des hommes, mais des plus coupables. Robespierre fut
soutenu par l'abb Grgoire: Le mot ptition signifie _demande_. Or,
dans un tat populaire, que peut demander un citoyen quelconque qui
rende le droit de ptition dangereux? Ne serait-il pas trange qu'on
dfendt  un citoyen non actif de provoquer des lois utiles, qu'on
voult se priver de ses lumires? Qu'on ne dise pas qu'il n'y a de
citoyens non actifs que les vagabonds. Je connais,  Paris, des
citoyens qui ne sont pas actifs, qui logent  un sixime, et qui sont
cependant en tat de donner des lumires, des avis utiles.

L'Assemble murmure; les tribunes applaudissent. Le parti des
courtisans voulait refuser au malheureux la facult de faire entendre
ses plaintes, il niait  la brebis qu'on gorge le droit de geindre
sous le couteau. Robespierre reparut trois fois  la tribune, au milieu
de la rage des modrs: Je demande, s'cria-t-il, je demande 
monsieur le prsident que l'on ne m'insulte pas continuellement autour
de moi, lorsque je dfends les droits les plus sacrs des citoyens. La
sonnette tait impuissante  rtablir l'ordre. Au milieu de ces
violences, qui partaient du milieu de la salle, Robespierre tait
appuy par les tribunes: sa parole allait plus loin que l'enceinte
lgislative; ce qui faisait surtout la force de ce dput, c'est qu'il
s'adressait toujours  la nation. Il n'y avait plus gure de discussion
 laquelle Maximilien ne mlt sa parole obstine. Il s'tait form, 
Paris, une socit d'_Amis des noirs_, qui travaillait  l'abolition de
l'esclavage et de la traite des ngres. Quand la question des colonies
s'agita devant l'Assemble nationale, Grgoire, qui tait membre de
cette socit philanthropique, leva la voix en faveur des hommes de
couleur. Malonet dclara que si l'Assemble persistait  vouloir lever
un trophe  la philosophie, elle devait s'attendre  le composer des
dbris de vaisseaux, et du pain d'un million d'ouvriers.

Le tour de Robespierre tait venu; jamais il ne se montra ni plus libre
de prjugs, ni mieux inspir par un sentiment de justice. S'il
fallait, s'cria-t-il, s'il fallait sacrifier l'intrt ou la justice,
il vaudrait mieux sacrifier les colonies qu'un principe... Ds le
moment o, dans un de vos dcrets, vous aurez prononc le mot
_esclave_, vous aurez prononc votre dshonneur. (Nombreux murmures;
l'orateur continue impassible.) L'intrt suprme de la nation et des
colonies est que vous ne renversiez pas, de vos propres mains, les
bases de la libert! Prissent les colonies (nouvel orage dans la
salle), s'il doit vous en coter votre bonheur, votre gloire, votre
indpendance! Je le rpte, prissent les colonies, si les colonies
veulent, par des menaces, nous forcer  dcrter ce qui convient le
plus  leurs intrts! Je dclare que nous ne leur sacrifierons ni la
nation ni l'humanit entire.

Ces mots: Prissent les colonies plutt qu'un principe, ont t
souvent reprochs  Robespierre. Il faut pourtant se dire que nul ne
prvoyait alors les massacres de Saint-Domingue. Les horreurs de
l'esclavage n'ont-elles point, d'ailleurs, amen ces pouvantables
reprsailles? Il existe deux sortes d'hommes d'tat: ceux qui
s'accommodent aux circonstances, et ceux qui poursuivent un systme.
Maximilien tait de ces derniers. Les ruines d'un monde peuvent frapper
le citoyen arm d'une conviction; elles ne l'branlent point.

La nation, malgr la vente des biens du clerg, qui ne pouvait se faire
que successivement, se trouvait alors sans argent et sans arme! Les
caisses vides, les frontires ouvertes, o allions-nous? Cet tat de
choses dsastreux se trouvait troitement li au travail de destruction
et de recomposition qui s'oprait alors dans la socit. La discipline
militaire tait  reconstruire sur de nouvelles bases. Les partisans de
l'immobilit voulaient, au contraire, qu'on conservt les abus de
l'ancien systme. Ce fut encore Robespierre qui domina toute la
discussion: Lgislateurs, dit-il, gardez-vous de vouloir avec
obstination des choses contradictoires, de vouloir tablir l'ordre sans
justice. Ne vous croyez pas plus sages que la raison, ni plus puissants
que la nature. On avait parl de lier les soldats  l'ancien rgime
militaire par un serment sur l'honneur. Quel est, s'cria-t-il, cet
honneur au-dessus de la vertu et de l'amour de son pays? Je me fais
gloire de ne pas connatre un pareil honneur. L'oratear proposait le
licenciement de l'arme. Un membre du ct droit, Cazals, lui succde
 la tribune et injurie brutalement le discours de Robespierre, qu'il
traite de diatribe calomnieuse. Ici des cris _ l'ordre!  l'Abbaye_ un
vacarme horrible du ct gauche.--Le souffle des hommes forts se
reconnat  cela, qu'il soulve des orages.

[Illustration: Collot-d'Herbois.]

Cependant la contre-rvolution faisait chaque jour des progrs,  la
cour et dans certaines classes de la socit. Le ciel se montrait
charg de nuages. A l'intrieur du pays, le clerg rfractraire, ce ver
rongeur de la Constitution, annonait avec triomphe le retour de
l'ancien rgime; les migrs adressaient, de l'tranger, des sommations
menaantes. La reine cherchait un appui dans l'intervention de
l'Autriche. L'pidmie de la libert commenait  gagner les nations
voisines; les monarques le savaient et, autour de la France, se nouait,
 petit bruit, le _cordon sanitaire_ qui devait l'trangler.

Dans le chteau mme des Tuileries, la garde nationale s'tait trouve,
plusieurs fois, aux prises avec une garde secrte, dont les membres
furent plus tard surnomms les _Chevaliers du Poignard_. Ces don
Quichotte de la monarchie guettaient l'heure et l'occasion de faire
quelque coup de tte. Une circonstance se prsenta qui favorisait leurs
desseins. Le 28 fvrier, le faubourg Saint-Antoine se porte au chteau
de Vincennes et veut dtruire le donjon de ce frre de la Bastille.
Lafayette accourt, dissipe le rassemblement et fait une soixantaine de
prisonniers qu'il ramne  l'Htel de Ville.

Au retour de son expdition, le gnral apprend que les appartements du
roi sont remplis de gens arms de cannes  pe, de pistolets et de
poignards. C'taient des hobereaux et des chtelains qu'on avait
appels de la Bretagne et des provinces mridionales, au secours de la
monarchie. Dj M. de Gouvion, major de la garde nationale, avait
prvenu le roi. Louis XVI ayant demand pourquoi plus de quatre cents
personnes se trouvaient ainsi rassembles dans son chteau, avec des
armes secrtes, on lui rpondit que la noblesse, effraye de
l'vnement de Vincennes, s'tait rallie autour de Sa Majest pour la
dfendre. Il dsapprouva, mais faiblement, _le zle indiscret de ces
messieurs_. La garde les fouillait, les dsarmait, les huait, les
chassait, quand Lafayette arrive, qui termine cette comdie de
dvouement provincial par une complte droute. Le gnral lana fort
rudement les ducs de Villequier et de Duras, que le lendemain, dans un
ordre du jour, il qualifia de chefs de la domesticit du chteau.

Que signifiait pourtant la conduite ambigu de Louis XVI? O voulait-on
en venir? Quel tnbreux dessein, quelle intrigue se cachait sous le
manteau des conspirateurs royalistes? Le temps va dvoiler ce secret.

Les mains pleines de vrits, la France les avait courageusement
ouvertes; elle inondait le monde de ses lumires. A la diffusion des
principes de 89, elle avait mme sacrifi, pour un temps, cette ardeur
belliqueuse qui tait un des apanages de notre vieille race celtique.
La nation franaise, disait la Constitution, renonce  entreprendre
aucune guerre, dans la vue de faire des conqutes, et n'emploiera
jamais ses forces contre la libert d'aucun peuple. D'o vient donc
que, non contentes de se tenir sur leurs gardes, les monarchies
trangres avaient form entre elles une ligue offensive et dfensive?
Pourquoi appuyaient-elles ouvertement les desseins et les manoeuvres
des migrs?--Elles craignaient encore plus les ides de la Rvolution
que ses armes.

Dj plusieurs trangers, nous l'avons vu, taient accourus en France
et se ralliaient, de toute leur me,  un mouvement qui, tt ou tard,
devait affranchir leur patrie. Parmi ces trangers se distinguait au
premier rang une jeune fille, une Ligeoise.

Throigne de Mricourt voyait, avec frmissement, le pays o elle tait
ne, sa bonne ville de Lige, sous le joug des prjugs et de
l'arbitraire; elle rsolut, un peu follement, de courir les chances
d'une lutte en faveur des principes rvolutionnaires. Ce rle lui
souriait; hirondelle du printemps de la libert, elle irait annoncer,
aux peuples du Nord, que le moment de soulever les glaces du despotisme
tait venu. Peut-tre s'exagrait-elle (Throigne tait toujours femme)
ses moyens d'influence; elle comptait secrtement sur ses yeux noirs,
sur sa taille de fe, sur sa main petite et d'une perfection
incroyable, pour gagner le coeur du peuple. Elle avait une loquence
naturelle et toute dbordante; son babil amusait, charmait, tournait
les ttes; c'est ainsi qu'elle avait dsarm le rgiment de Flandre.
Throigne tait partie avec Bonne-Carrre, secrtaire au club des
Jacobins; ils arrivrent  Bruxelles et dans le pays de Lige.
Jusqu'ici tout allait bien: mais nos zls missaires taient suivis 
la piste par deux Franais, dont les projets masqus ventrent le
complot. Carrre fut assez heureux pour s'vader; Throigne tomba au
pouvoir de l'Autriche et fut conduite  Vienne, dans la forteresse de
Kulstein, sous la double accusation de propagande et de rgicide; on
entendait ainsi fltrir la conduite qu'avait tenue Throigne 
Versailles, dans les journes des 5 et 6 octobre.

Cette hrone des faubourgs, si horriblement dcrie pour ses moeurs,
s'tait renouvele dans l'amour de la Rvolution. Avant son dpart de
Paris, elle n'avait plus que de chastes rapports avec les principaux
meneurs; Throigne faisait sa socit intime du rigide abb Sieys et
du rpublicain Gilbert Romme, une espce de quaker affectant la plus
austre modestie, la malpropret mme, et d'une figure  faire peur. Ce
Romme tait un mtaphysicien obscur, un alchimiste politique, dont les
dissertations bizarres s'chappaient comme les fumes d'un cerveau en
bullition. Rien n'tait plus amusant que de voir la petite Throigne
l'couter d'un air grave, et renchrir encore sur la mysticit de son
matre, dans son aimable jargon moiti flamand moiti franais: ils
travaillaient ainsi, l'un et l'autre,  la dcouverte de la nouvelle
pierre philosophale. L'amour de la Rvolution lui refit une virginit:
elle vendit ses parures, ses meubles et ses bijoux, et jeta tout dans
le tronc de la patrie. A Kulstein, au milieu du silence et de
l'obscurit, les ides, les destins, les mouvements de la France,
pesaient sur son me opprime. Elle subit plusieurs mois d'une
captivit trs-dure.

Cependant Louis XVI ne pouvait se consoler des pertes que faisait,
chaque jour, son autorit souveraine. La reine lui soufflait
secrtement la haine et le mpris de la Constitution; elle ne cessait
de mettre sous ses yeux l'inutilit des sacrifices consentis depuis le
14 juillet, les exigences toujours plus imprieuses de l'opinion
dominante, les conseils qu'avait donns Mirabeau lui-mme, pouvant
des dangers que courait la monarchie, et pay d'ailleurs pour lui
prter son appui. Mre, elle parlait surtout de l'amour qu'elle portait
 son fils, de ses perptuelles alarmes. Toutes ces raisons taient de
nature  faire impression sur l'esprit du roi. Louis XVI n'avait cess
d'entretenir, depuis quelques mois, une correspondance secrte avec les
cours trangres. Il intriguait, intriguait, intriguait. Depuis
longtemps, il cherchait un endroit du royaume d'o lui et sa famille
pussent communiquer en sret avec les puissances du Nord et dicter des
lois  l'Assemble nationale. Il lui fallait un homme dvou, qui
entrt dans le complot, et une arme qui servit de point d'appui pour
ragir sur la Rvolution. Cet homme tait trouv: M. de Bouill,
l'impitoyable hros de Nancy, avait t charg de runir des troupes,
sous son commandement, autour de la forteresse de Montmdy. C'est l
que, toutes rflexions faites, le roi et la famille royale avaient
dcid de se rendre. On touchait, par ce point, aux mouvements
militaires de l'Autriche. De cette manire, tout tait sauv: la cour
n'tait plus loigne de l'accomplissement de son rve que par la
distance qui spare Paris de la frontire. Des prparatifs de dpart
furent concerts dans le plus grand mystre; ce n'tait pas une lgre
entreprise que d'enlever, sans bruit, le trousseau de la reine, ses
parures, ses bijoux favoris et tout ce monde de coquetterie fminine,
_mundus muliebris_, dont le poids et le volume compliquaient la
difficult de l'vasion. Il y eut bien du temps consum dans ces
apprts de fuite; la famille royale crut enfin n'avoir rien oubli,
rien nglig pour s'ouvrir clandestinement le chemin de l'exil ou du
triomphe. Vaine esprance! Elle n'avait pas tenu compte de l'imprvu,
qui djoue les calculs de la prudence humaine, au moment mme o les
projets les mieux conus touchent  leur excution, et o paraissent
s'abaisser tous les obstacles.




XIII

Alarmes et soupons.--Marat prophte.--Fuite du roi.--Lafayette risque
d'tre massacr sur la place de Grve.--Les armes et les insignes de la
royaut sont arraches et dtruites.--Le peuple entre au chteau des
Tuileries.--Robespierre aux Jacobins.


Quelques jours avant le 21 juin 1791, des bruits tranges circulaient
dans Paris. Des mouvements inusits, dans le chteau des Tuileries,
avaient fait souponner des projets d'vasion.

Lafayette et Bailly furent prvenus par lettres, et invits  redoubler
de surveillance; mais la parole de Louis XVI, dans laquelle on avait
encore foi, leur fit carter tous les soupons.

Un homme qui s'tait donn le rle de la prophtesse Cassandre, Marat
seul, veillait dans l'ombre. C'est un fait constant, crivait-il, que,
le 17 de ce mois, une personne anciennement attache au service du roi
l'a surpris fondant en larmes, dans son cabinet, et s'efforant de
cacher ses pleurs  tous les regards. D'o venait cette affliction? De
ce que, la veille, on avait tent de le faire fuir; car on veut, 
toute force, l'entraner dans les Pays-Bas, sous prtexte que sa cause
est celle de tous les rois de l'Europe, et dans l'espoir qu'une
contre-rvolution soudaine sera aussi facile, en France, que dans les
provinces Belges. Avant quinze jours, dit hier Bergasse, l'Assemble
nationale sera dissoute. Ce qui afflige Louis XVI, ce sont les assauts
multiplis que lui livre sa famille, et surtout l'Autrichienne, pour le
dterminer  une dmarche dont il prvoit les suites funestes. Obsd
sans relche, il ne peut se rsoudre  touffer la voix du sang et de
la nature; il frmit  l'aspect de tous les malheurs prts  fondre sur
sa maison, s'il tait assez faible pour se dshonorer par une fuite
criminelle, au mpris de tant de serments. Il s'efforce de rsister aux
instances d'une femme perfide, qui sera, toute sa vie, l'ennemie
mortelle des Franais. Pour triompher de sa rsistance, on change
l'attaque; on s'efforce de l'intimider par l'ide de la perte de sa
couronne et de sa vie! On affecte de lui rappeler les derniers moments
de Charles 1er. Que doit-il rsulter de cette pnible lutte entre le
monarque et d'infmes courtisans? La guerre civile; et un instant
suffit pour la dcider! vous tes assez imbciles pour ne pas prvenir
la fuite de la famille royale. Je suis las de vous le rpter, insenss
Parisiens; ramenez le roi et le dauphin dans vos murs; gardez-les avec
soin; renfermez l'Autrichienne, son beau-frre et le reste de sa
famille. La perte d'un seul jour peut tre fatale  la nation, et
creuser le tombeau  trois millions de Franais.

De son ct, M. de Bouill chelonnait des dtachements sur la route
qui conduit de Montmdy  la frontire. Comme il fallait un motif  ces
dispositions, il prtexta la ncessit de protger la caisse contenant
l'argent destin au paiement de ses troupes.

--Nous attendons un trsor, rpondaient les cavaliers aux bourgeois que
la prsence des uniformes intriguait.

Ce trsor, comme on le devine bien, c'tait le roi et la famille
royale.

Louis XVI ne ngligeait aucun subterfuge pour dissimuler ses desseins:
il avait promis d'assister, le jeudi suivant, avec la reine et une
dputation de l'Assemble nationale,  la procession de la Fte-Dieu;
press de donner aux puissances trangres une dclaration de ses
sentiments sur la Rvolution, il chargea Montmorin, comme on l'a vu, de
leur crire que le roi des Franais tait heureux et libre; 
Lafayette, il ritra des assurances positives, solennelles, qu'il ne
partirait pas.

Dans la nuit du 20 au 2l juin, Paris dormait tranquille; la confiance
de Bailly et du gnral charg de veiller sur les Tuileries tait
parfaite. La cour aurait-elle renonc  ses tnbreux projets? Le
remords, la honte, la crainte, auraient-ils arrt ce roi fugitif sur
le bord de l'abme?

Le 2l, un bruit courut avec le jour de quartier en quartier:

--Il est parti!

Consternation et stupeur. La royaut, qui inspirait si peu du crainte
sur le trne, se montra redoutable par son absence. Le mystre,
l'inconnu qui avait prsid  ce dpart, redoublaient les alarmes. On
assurait que les portes avaient t fidlement gardes toute la nuit:
le roi tait pourtant de grosseur  ne point passer invisible. Tout
tait obscur dans cette fuite, les intentions, les moyens. Qu'y
avait-il  craindre? O tait le danger? Existait-il une mine sous ce
dpart inquitant? et par quel ct claterait-elle? Cependant les
citoyens s'abordent, se rassemblent:

Eh bien! vous savez la nouvelle?--Voil donc comme il nous trompait!
--L'honnte homme!--C'est infme!--Mais ses serments?--Trahison et
mensonge!--Fiez-vous donc aux rois!--C'est ainsi qu'ils sont tous.--Il
a sans doute, en partant, organis la guerre civile?--Je le crains.

D'autres visages plus sombres se montraient avec l'apparence du calme
et du sang-froid:

--Qu'avez-vous donc  vous troubler ainsi? Un roi de moins, peu de
chose! Cela ne vaut pas la peine de faire tant de bruit. Des rois, nous
le sommes tous. Depuis notre Rvolution, la monarchie n'tait plus
qu'un fantme; le fantme s'est vanoui. Ce n'est pas le moment d'avoir
peur; signifions, au contraire, nos volonts par la force des piques.

Tous les partis se disputaient la situation; mais les modrs tenaient
un tout autre langage.

--Qu'allons-nous devenir? Pourquoi, au lieu de faire le bonheur de la
France par des rformes sages et graduelles, s'est-on jet aussi
inconsidrment dans tous ces systmes nouveaux, qui ont mis la
division entre la nation et le roi, entre tous les ordres de la
socit?--Tant mieux! nous aurons la rpublique, rpondaient  et l
quelques sombres figures.

Au milieu de ces conversations agites, la ville conservait un calme
imposant et fier. Tout le monde s'accordait  regarder la fuite du roi
comme une abdication furtive et honteuse. Le roi parti, disaient les
groupes, c'est le peuple qui succde. Vive le roi! Montrons de la
dignit, de la grandeur: crasons nos ennemis sous la sagesse de notre
conduite.

Toutefois les soupons erraient vaguement sur les nobles de cour, sur
les prtres, sur les ministres, sur Lafayette et sur Bailly.

--Cette fuite n'est pas naturelle, disait-on; il faut que le gnral
ait mis les mains dans le complot.

--Imprudent ou tratre, cet homme est coupable.

--_Je rponds sur ma tte de la personne du roi!_ disait,  qui voulait
l'entendre, M. de Lafayette, le jour du dpart pour Saint-Cloud.

--Gnral, vous avez prononc votre arrt.

Tous les citoyens ne s'arrtaient point  dlibrer sur les places,
devant les portes des maisons, au coin des rues; les gardes nationaux
s'arment et courent au lieu de rassemblement de leur bataillon; les
autres gagnent leurs clubs ou leurs districts; la masse des habitants
se porte devant la maison commune et devant les Tuileries. Ici une ide
subite calme toutes les inquitudes: cette foule tourmente tourne d'un
seul mouvement ses yeux vers la salle de l'Assemble nationale.

--Le souverain est l-dedans, se dit-elle; Louis XVI peut aller o il
voudra.

A dix heures, la nouvelle de l'vnement du jour fut confirme par
trois coups du canon: ces trois coups retentirent dans les coeurs,
comme l'annonce de la dchance de la royaut. On aurait cru que la
monarchie devait avoir jet de profondes racines dans la nation: il
n'en tait rien. La foule se montra curieuse de visiter les
appartements vacus; on y trouve des sentinelles; on les questionne:
Mais par o et comment a-t-il pu fuir? comment ce gros individu royal,
qui se plaint de la mesquinerie de son logement, est-il venu  bout de
se rendre invisible aux factionnaires, lui dont la corpulence devait
obstruer tous les passages?

--Nous ne savons que rpondre, disent les soldats de garde.

Les visiteurs insistent.

--Vos chefs taient du complot... Et tandis que vous tiez  vos
postes, Louis XVI quittait le sien  votre insu et tout prs de vous.

--Nous ne savons.

Au mme instant, Lafayette s'avanait,  cheval, sans escorte, au
milieu d'une foule prodigieuse, vers l'Htel de Ville. La tranquillit
semblait peinte sur son visage. A la place de Grve, l'accueil fut
terrible: Lafayette plit. Une seule chose le sauva dans ces
conjonctures difficiles: il tait honnte. Complice, non; dupe, oui. On
n'a qu' regarder sur ses bustes le front bas et dcouronn de ce
_hros des deux mondes_ pour se convaincre (phrnologie  part) de la
faiblesse de ses moyens de dfense morale. Un tel homme tait incapable
de ragir contre les complots de la cour: chevaleresque, il n'en
appelait qu' ses serments et  son pe. Entour de tout ce monde, il
dbuta par une plaisanterie.

--Chaque citoyen, dit-il, gagne vingt sous de rente par la suppression
de la liste civile.

Les fronts chargs de soupons et de colres ne se dridaient point.
Des hommes, des femmes se lamentaient sur le malheur qui venait
d'arriver et tenaient des propos menaants contre le gnral.

--Si vous appelez cela un malheur, reprit Lafayette, je voudrais bien
savoir quel nom vous donneriez  une contre-rvolution qui vous
priverait de votre libert.

Son sang-froid et sa prsence d'esprit le mirent hors de danger; la
famille royale, en prenant la fuite, avait prvu, dit-on, que M. de
Lafayette serait massacr par le peuple.

Grce  la sagesse des citoyens, cette supposition charitable ne se
trouva pas confirme.

Retournons aux Tuileries: la foule s'tait empare du chteau; tout ce
luxe royal, toute cette pompe, qui avaient si longtemps soumis les
respects, ne faisaient plus qu'irriter les ddains.

Le peuple, dit Prudhomme, se montrait sol du trne... Le portrait du
roi fut dcroch de la place d'honneur et suspendu  la porte; une
fruitire prit possession du lit d'Antoinette, pour y vendre des
cerises, en disant:

--C'est aujourd'hui le tour de la nation de se mettre  son aise.

Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coifft d'un bonnet
de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mpris. On
respecta davantage le cabinet d'tudes du dauphin... Le peuple aime
les enfants, lui qui a leur candeur, avec la force de plus.

La ville offrait un autre spectacle. La force nationale arme se
dployait en tout lieu d'une manire imposante, comme au 14 juillet. Le
peuple, masqu depuis quelque temps par les uniformes, trouait partout
la rsistance bourgeoise; les bonnets de laine, origine du bonnet
rouge, reparurent, clipsrent les bonnets d'ours. Un brasseur, le gros
Santerre, enrlait, pour sa part, deux mille piques de son faubourg.
Les femmes disputaient aux hommes la garde des portes de la ville, en
leur disant:

--C'est nous qui avons amen le roi  Paris; c'est vous qui l'avez
laiss vader.

--Mesdames, ne vous vantez pas tant, vous ne nous aviez pas fait l un
grand cadeau.

Ainsi l'ironie populaire ne cessait de ronger les bases du trne
vacant.

La vieille royaut montrait encore par toute la ville son effigie et
ses armes; on les effaa. A la Grve, on fit tomber en morceaux le
buste de Louis XIV, qu'clairait la clbre lanterne  laquelle on
avait pendu les ennemis de la Rvolution.

Quand donc, s'crie Prudhomme, quand donc le peuple fera-t-il justice
de tous ces rois de bronze, monuments de notre idoltrie?

Rue Saint-Honor, on excuta, dans la boutique d'un marchand, une tte
de pltre  la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin, on se
contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier, signe
d'aveuglement.

Les mots de _roi, reine, royale, Bourbon, Louis, cour, Monsieur, frre
du roi_ furent arrachs partout, sur les boutiques et les enseignes. Le
Palais-Royal devint le palais d'Orlans. Les couronnes peintes furent
proscrites.

La gaiet franaise jetait  pleines mains son gros sel: comme on
effaait partout ces emblmes, le peuple remarqua rue de la Harpe une
enseigne au _Boeuf couronn_; l'allusion fut tout de suite saisie; on
dtruisit l'image. Les promeneurs lisaient, dans les Tuileries, cette
affiche triviale! On prvient les citoyens qu'un gros cochon s'est
enfui des Tuileries, on prie ceux qui le rencontreront de le ramener 
son gte; ils auront une rcompense modique. La motion suivante fut
faite en plein vent au Palais-Royal:

Messieurs, il serait trs-malheureux, dans l'tat actuel des choses,
que cet homme perfide nous ft ramen: qu'en ferions-nous? Il
viendrait, comme Thersite, nous verser ces larmes grasses dont parle
Homre. Si on le ramne, je fais la motion qu'on l'expose pendant trois
jours  la rise publique, le mouchoir rouge sur la tte; qu'on le
conduise ensuite, par tapes, jusqu'aux frontires, et qu'arriv l on
lui donne du pied au cul.

Qui n'entend clater ici le rire de Camille Desmoulins, cet ancien rire
gaulois? La royaut, par sa mauvaise foi, s'tait tellement
dconsidre et tait descendue si bas, que le peuple marchait sur elle
avec des hues. Un piquet de cinquante lances fit des patrouilles
jusque dans les Tuileries, portant, pour bannire, un criteau sur
lequel on lisait: _Vivre libre ou mourir. Louis XVI s'expatriant
n'existe plus pour nous._

[Illustration: Santerre]

Mais qu'tait devenu le roi? Apercevez-vous, roulant dans la direction
de la Champagne, un tourbillon de poussire? Le nuage s'entr'ouvre par
instants; il en sort une grosse berline et un cabriolet de suite. Cela
s'avance assez vite, quoique pesamment; les chevaux soufflent et suent;
la route est belle et, jusqu'ici, dserte. Des courriers, en livre
chamois, filent devant et derrire la voiture. Qui voyage, dans des
circonstances si critiques, avec ce train inusit? De par le roi,
laissez passer madame la baronne de Korf, qui se rend  Francfort avec
ses deux enfants, une femme et un valet de chambre, et trois
domestiques.--Un gros homme, en habit gris de fer, coiff d'un chapeau
rond qui lui cache presque tout le visage, emplit un des coins de la
voiture, et touffe. La chaleur est extrme. La baronne de Korf,
quoique, selon toute probabilit, femme d'un riche banquier de
Francfort, ne donne aux relais que des _pourboires_ ordinaires. Nul du
reste, ne prte trop d'attention  cette paisse machine roulante qui
rappelle un peu, par la forme, l'ide de l'arche de No: seulement
l'arche devait, dit-on, sauver une famille choisie, tandis que ce grand
coche entrane toute une dynastie royale au fond de l'abme.

Ds l'instant o le dpart du roi fut connu, l'Assemble nationale
sentit que le poids de la couronne retombait tout entier sur elle, et
elle se montra digne de la porter, dans ces circonstances difficiles.
Louis XVI avait fui, dans la Rvolution, une ennemie et une rivale. De
par le droit de la nation, cette Assemble lui succdait et prenait
naturellement sa place. Il ne tenait qu' elle de se dclarer
souveraine et de dcrter la dchance de la monarchie. Les dputs,
nanmoins, s'arrtrent  un parti tout contraire, et imaginrent une
fiction pour couvrir l'inviolabilit du chef de l'tat. Le roi,
dirent-ils, a t enlev. C'tait peut-tre conserver le monarque, mais
c'tait en faire un mannequin, derrire lequel s'exercerait, 
l'avenir, la puissance relle du pays.

Aprs avoir pris toutes les dispositions pour faire face aux
circonstances inattendues o elle se trouvait engage, avoir donn ses
instructions aux hommes dont elle avait besoin pour agir, avoir refus,
par dlicatesse, d'ouvrir une lettre adresse  la reine et trouve
dans ses appartements, l'Assemble passa majestueusement _ l'ordre du
jour_. L'effet de cet ordre du jour fut prodigieux: la royaut venait
de tomber silencieusement dans l'oubli. Au moment o la cour s'tait
loigne du chteau, elle avait cru laisser derrire elle la guerre
civile; il lui semblait qu'un trne ne pouvait pas s'branler sans
produire un bouleversement gnral. L'orage aurait t du moins une
consolation pour les fugitifs: la reine surtout esprait courroucer son
peuple; elle n'eut pas mme ce plaisir. On passa.

Lecture fut donne du manifeste que Louis XVI--comme le Parthe qui
lance sa flche en fuyant--dcochait, par-dessus l'paule, contre la
nation. Un passage de cette curieuse diatribe souleva surtout les
murmures et les rises. Le roi, disait-il, cdant au voeu manifest
par l'arme des Parisiens, vint s'tablir, avec sa famille, au chteau
des Tuileries. Rien n'tait prt pour le recevoir; et le roi, bien loin
de trouver les commodits auxquelles il tait accoutum dans ses autres
demeures, n'y a pas mme rencontr les agrments que se procurent les
personnes aises. Cet gosme royal, qui consultait si fort ses aises,
parut rvoltant, dans un moment surtout o la nation s'imposait tous
les genres de sacrifices. L'Assemble nationale se dclara en
permanence, pour se donner la force d'une volont et d'une action
continues.

Les clubs s'agitaient: celui des Cordeliers rclamait hautement la
Rpublique. Marat vomissait des flammes. Citoyens, s'criait-il, amis
de la patrie, vous touchez au moment de votre ruine! Un seul moyen vous
reste pour vous retirer du prcipice o vos dignes chefs vous ont
entrans, c'est de nommer,  l'instant, un chef militaire, un
dictateur suprme, pour faire main basse sur les principaux tratres
connus. Vous tes perdus sans ressource, si vous prtez l'oreille  vos
chefs actuels, qui ne cesseront de vous cajoler et de vous endormir,
jusqu' l'arrive des ennemis devant vos murs. Que, dans la journe, le
tribun soit nomm; faites tomber votre choix sur le citoyen qui vous a
montr jusqu'il ce jour le plus de lumire, de zle et de fidlit.

Les autres Cordeliers, Desmoulins, Danton, Fabre d'glantine, Frron,
parlaient du _ci-devant roi_ comme d'un transfuge qui avait sign,
lui-mme, son ostracisme: Je voulais, disait Camille, crire le nom de
l'hutre royale sur sa coquille: mais elle m'a devanc en prenant la
fuite.

En tait-il de mme aux Jacobins? Non: ces derniers avaient pris le nom
d'Amis de la Constitution; on comptait parmi eux des membres vous au
maintien de la monarchie. Ce fut pourtant vers ce club que se dirigea
l'attention. Au tomber de la nuit, Robespierre occupait la tribune. La
salle tait mlancoliquement claire, les visages taient sombres; il
rgnait un silence imposant. L'orateur enveloppa sa pense de certains
nuages; si la Rpublique tait alors dans son coeur, elle y tait 
l'tat latent. Il tint nanmoins  dcliner toute responsabilit dans
les malheurs qui allaient fondre sur le pays. Il fut vague,
sentimental, pathtique.

Pour la premire fois, il spara ouvertement ses opinions et sa
conduite de l'Assemble nationale. Je sais, ajouta-t-il, qu'en
accusant ainsi la presque universalit de mes confrres, les membres de
l'Assemble, d'tre contre-rvolutionnaires, les uns par ignorance, les
autres par terreur, d'autres par ressentiment, par un orgueil bless,
d'autres par une confiance aveugle, beaucoup parce qu'ils sont
corrompus, je soulve contre moi tous les amours-propres, j'aiguise
mille poignards, et je me dvoue  toutes les haines; je sais le sort
qu'on me garde; mais si dans les commencements de la Rvolution, et
lorsque j'tais  peine aperu dans l'Assemble nationale, si lorsque
je n'tais vu que de ma conscience, j'ai fait le sacrifice de ma vie 
la vrit,  la libert,  la patrie; aujourd'hui que les suffrages de
mes concitoyens, qu'une bienveillance universelle, que trop
d'indulgence, de reconnaissance, d'attachement, m'ont bien pay de ce
sacrifice, je recevrai, comme un bienfait, une mort qui m'empchera de
voir des maux que je crois invitables.

L'orateur est applaudi; les larmes coulent; huit cents personnes,
religieusement mues, se lvent: Robespierre, nous mourrons tous avec
toi!

Cependant les membres du Club de 89, qui s'taient spars, comme nous
l'avons vu, des Jacobins, annoncent qu'ils viennent se runir aux Amis
de la Constitution pour conjurer les maux dont la patrie est menace.
Alors Danton: Si les tratres se prsentent dans cette Assemble, je
prends l'engagement formel de porter ma tte sur l'chafaud ou de
prouver que la leur doit tomber aux pieds de la nation qu'ils ont
trahie. Lafayette entre avec d'autres dputs; Danton s'lance  la
tribune; il tonne, il clate contre le gnral en paroles accusatrices.
Point de rponse ou, qui pis est, une rponse molle, vasive, courte.
Lafayette plit, balbutie quelques mots et redescend de la tribune.
Depuis cet chec, il n'osa jamais reparatre  la socit des Jacobins.

Comme Paris tait beau dans ces jours d'interrgne o il se gouvernait
lui-mme! La ville ne cessait de se montrer calme et tranquille; le
peuple sentait sa force et se faisait un point d'honneur de la rgler;
les spectacles s'taient rouverts; les processions de la Fte-Dieu
avaient eu lieu, comme  l'ordinaire, dans les glises; le commerce et
le travail commenaient  reprendre leur cours; depuis quarante-huit
heures que la capitale avait perdu son roi de vue, elle l'avait presque
oubli. Le dpart clandestin du chef de l'tat apprit aux citoyens  se
passer de la monarchie. La dfection de Louis XVI tait juge, par les
rvolutionnaires, comme un acte d'hypocrisie et de lchet. Ainsi,
quand cet homme jurait, au Champ-de-Mars, d'tre fidle  la
Constitution, il mentait; quand il assurait l'Assemble de la puret de
ses sentiments, et de sa confiance envers elle, il mentait; quand il
donnait,  la garde nationale, sa parole d'honneur de ne point dserter
la Rvolution, il mentait. Cette fuite misrable acheva de dtruire les
restes d'idoltrie que le sentiment public attachait, en France,  la
royaut. On avait autrefois lev le trne entre le ciel et la terre:
mais le moyen d'adorer maintenant un trne vide! Jamais dsertion ne
fut si coupable.

Mais quel est cet homme que j'aperois,  cheval, sur la route de
Varennes, et courant  toute bride? Une illumination soudaine l'a
saisi, une voix, la voix du patriotisme, lui a dit: Cours, tu prendras
le roi!--Moi, Drouet, le simple fils d'un matre de poste, je prendrai
le roi de France!--Va, te dis-je! Et il va, et la terre fuit sous
l'lan de sa monture. Cet homme, ce galop, ce vertige, ce nuage de
poussire, tel est le tourbillon dans lequel s'agitent les destines de
la famille royale et du pays.




XIV

Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de
Drouet.--Fermet de Sausse.--Retour  Paris.--La voie
douloureuse.--Arrive au chteau des Tuileries.--Translation des
cendres de Voltaire au Panthon.--Discussion,  l'Assemble nationale,
sur le sort de la royaut.--Les clubs.--Robespierre et
Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trne?


Il est arrt! C'est la nouvelle qui arriva  Paris le 23 juin 1791,
et qui se rpandit, dans les diffrents quartiers, avec la rapidit de
l'clair.

Les vicissitudes de ce malencontreux voyage sont longues et
compliques; j'abrge. La famille royale tait sortie des Tuileries,
dans la nuit du 21, aprs la crmonie du coucher; elle tait sortie
par l'appartement de M. de Villequier, sparment et  diverses
reprises. Les prparatifs de cette fuite avaient occasionn un retard
d'un jour; ce retard fit avorter l'entreprise. Le roi avait dans sa
voiture 13 200 livres en or et 56 000 livres en assignats. Monsieur
(Louis XVIII) partait, la mme nuit, du palais du Luxembourg, en
prenant une autre route qui le conduisit hors de France. Le voyage de
Louis XVI ne fut pas aussi heureux. De Paris  Chlons, nul accident, 
part une roue de la voiture qui se rompit; il fallut la rparer; ce fut
un retard d'une heure. Le roi, qui touffait dans la berline, voulut
descendre une ou deux fois; il monta  pied, en tenant son fils par la
main, une cte assez rude. tant trs-obse, il marchait lentement;
cependant les heures s'enfuyaient et avec elles les chances d'atteindre
la frontire. Le long de la route, tout tait calme. M. de Bouill
avait pris des mesures pour assurer le passage; seulement ses
dispositions prvinrent d'un jour l'arrive de la famille royale.

Un dtachement de hussards, qui avait ordre d'attendre le roi au del
de Chlons, ne voyant rien paratre au jour et  l'heure marqus, se
retira; un second dtachement, post  Sainte-Menehould, n'ayant pas
reu les instructions que le premier devait lui transmettre, resta dans
l'inaction. Le roi, que l'inquitude commenait  gagner, ayant mis
imprudemment la tte  la portire de sa voiture, pour demander des
chevaux, fut reconnu. Louis XVI tait l'homme du royaume le plus
difficile  dguiser; son volume et l'empreinte bourbonnienne de son
visage le rvlaient  ceux-l mme qui ne l'avaient jamais vu; son
portrait, frapp en relief sur les pices de monnaie, fournissait
d'ailleurs un moyen de contrle,  la porte de tout le monde.
Plusieurs personnes eurent des soupons, mais elles gardrent le
silence.

Drouet, fils du matre de poste de Sainte-Menehould, ancien dragon au
rgiment de Cond, crut de son devoir d'en agir tout autrement. Il vit
arriver, le 21 juin  sept heures et demie du soir, deux voitures et
onze chevaux  la poste de Sainte-Menehould. Pendant qu'on relayait, il
crut reconnatre la reine, et apercevant un homme dans le fond de la
voiture,  gauche, il fut frapp de sa ressemblance avec l'effigie
imprime sur les assignats de cinquante livres. Ce train de chevaux,
une double escorte de dragons et de hussards qui prcdaient et
suivaient la voiture, tout cela lui donna  penser. Un instant, la
crainte d'exciter de fausses alarmes lui conseilla de se taire; que
pouvait-il, d'ailleurs, seul contre les deux dtachements de cavaliers?
Il laissa donc partir les voitures qui, aprs avoir demand des chevaux
pour Verdun, se mirent en mouvement sur la route de Varennes.

C'est alors que, foulant aux pieds toute prudence humaine, Drouet se
dcide  faire son devoir. Il selle le meilleur cheval des curies de
son pre, et prend, avec son camarade Guillaume, ancien dragon au
rgiment de la reine, un chemin de traverse qui les conduit  Varennes.
Il tait onze heures du soir; il faisait nuit profonde; tout le monde
tait couch. La famille royale, qui s'attendait  trouver un relais 
la ville haute, errait, de porte en porte, livre  l'inquitude et au
dcouragement. Les postillons voulaient qu'on fit au moins reposer et
rafrachir les chevaux. Les voyageurs, qu'alarmaient les retards, le
silence, la nuit noire et l'absence du relais, prodiguaient l'or et les
instances pour qu' tout prix on brlt l'tape.

L ville dort. Drouet veille. S'adressant  son camarade Guillaume:
Es-tu bon patriote?--N'en doute pas.--H bien, le roi est  Varennes;
il faut l'arrter. Les deux amis descendent de cheval et vont
reconnatre les lieux. Entre la ville haute et la ville basse, il y
avait un pont, et sur ce pont une vote surcharge d'une tour; c'est
par l, sous cette vote, que la berline devait poursuivre son chemin.
Drouet et son compagnon dcident qu'il faut barrer le passage. Le
hasard avait plac, tout prs de ces lieux, une voiture charg de
meubles. Ils la tranent  force de bras et la culbutent; voil une
barricade toute construite. Cela fait, Drouet s'en va chercher quelque
renfort dans la ville; il rveille Paul Leblanc, Joseph Poussin, et
d'autres jeunes patriotes, en tout huit hommes de coeur et de bonne
volont. C'est par le ministre de ces bras obscurs, qu'allait
s'accomplir un des vnements de notre histoire qui eurent les plus
graves consquences.

Cette petite troupe, s'tant runie, se place en embuscade derrire la
charrette renverse. Le bruit de la voiture du roi, lance au trot,
grossit de moment en moment. La berline s'approche, elle a dj franchi
l'entre de la vote, lorsqu'une voix crie: Halte! Le cocher fouette
ses chevaux qui s'arrtent et se cabrent. Au mme instant, huit hommes
arms se prsentent. Surpris, les gardes-du-corps qui taient sur le
sige font un mouvement de rsistance; ils sortent et rentrent leurs
armes; la vrit est qu'ils avaient peur; le roi avait encore plus peur
qu'eux; tous se rendirent.

Louis XVI, la reine, madame Elisabeth voulurent d'abord nier leur
qualit; le moment tait venu o les rois et les princesses allaient
dire aux tnbres: Couvrez-nous! On conduit les fugitifs chez le
procureur de la commune de Varennes, un picier nomm Sausse. La reine
exhibe son passeport. Quelques personnes ayant entendu la lecture de
cette pice disent que cela devait suffire. Drouet se montra plus
difficile. Le passeport, fit-il observer, n'est sign que du roi; il
devrait l'tre aussi par le prsident de l'Assemble nationale. Si vous
tes une trangre (en s'adressant  la reine), comment avez-vous assez
d'influence pour faire partir aprs vous un dtachement?

Mme la baronne de Korf n'opposait,  ces objections, que de grands airs
dpits: elle tait, disait-elle, presse de continuer son voyage.
Cette impatience la perdit. On dcida, aprs avoir dlibr, que les
voyageurs ne se remettraient en route que le lendemain. Ce lendemain
fut terrible. La troupe de dtermins qui, le sabre et le pistolet  la
main, venait de fondre sur la voiture, se rpand dans la ville et jette
partout l'alarme. Un chirurgien de Varennes, Mangin, rveill par ce
bruit, entre dans la maison du procureur-syndic et reconnat dans les
cinq personnes arrtes toute la famille royale qu'il avait vue  Paris
durant les ftes de la Fdration; il sort et va faire part de sa
dcouverte  ses concitoyens. Alors la cloche de l'glise s'branle; au
bruit du tocsin rpondent, de villages en villages, des tocsins
loigns. Le dtachement de hussards qui tait  Varennes veut faire un
mouvement, les citoyens lui montrent quelques canons qu'on avait
trouvs dans la ville et sur lesquels s'tend dj une mche allume;
il rend les armes. Toujours rdant, Drouet ne cesse de veiller sur sa
proie.

Louis XVI n'avait plus qu'un moyen de s'ouvrir le chemin de la
frontire, c'tait de flchir, par la douceur, les hommes qui le
retenaient prisonnier. Le roi se jette dans les bras de M. Sausse, en
l'implorant; la reine, demi-agenouille, lui prsente le dauphin; le
procureur est inbranlable. Marie-Antoinette tente alors de flchir le
coeur de Mme Sausse: celle-ci se retranche derrire ses devoirs de
mre, d'pouse et de citoyenne.--Sire, je voudrais vous obliger,
reprend le marchand de chandelles; mais la nation passe avant le roi.
Si vos infortunes et vos larmes me touchent, je redoute aussi pour le
pays les suites de ce voyage; les calamits publiques et la guerre
civile me remuent encore plus le coeur que les dsastres d'une famille.
Quelle serait cette sensibilit aveugle, cruelle, qui aurait des yeux
et des entrailles pour quelques augustes personnes, et qui ne
regarderait pas au sort de plusieurs millions d'hommes? Je suis sujet
de la Constitution; elle m'ordonne de vous arrter.

Le jour, si matinal au mois de juin, commenait  clairer la misrable
choppe qui avait servi de Louvre, cette nuit-l,  un roi fuyard et 
une dynastie vagabonde. Les enfants dormaient d'un mauvais sommeil,
durant lequel retentissaient,  travers leurs rves, des pas de
chevaux, des cris, des cliquetis d'armes. Toutes les cloches du canton
rpandaient dans les airs leurs tintements redoubls. La reine, que
cette sombre musique impatientait, s'cria: Quand auront-ils donc fini
leurs bruits dtestables?--Madame, rpondit Sausse gravement, c'est le
bruit de toute la France!

Cependant un des affids de Bouill, voyant les hussards mls  la
foule qui couvre la place, tente une dernire fois de faire appel 
leur dvouement: Hussards, leur crie-t-il, tenez-vous pour la nation
ou pour le roi?--Pour la nation! rpondent d'une seule voix les
soldats. La question ainsi pose dcidait du sort de la monarchie: le
roi de France n'tait plus qu'un tranger dans son royaume.

Louis XVI, le coude appuy sur une table, attendait encore sa
dlivrance de l'arrive soudaine des troupes de Bouill. Les heures
tombaient avec le froid de l'acier sur les angoisses mortelles du
captif; rien ne venait. Quelques curieux cherchaient  pntrer dans la
maison de M. Sausse, pour voir la famille royale. Louis tait d'une
construction massive; il avait le visage blme et les yeux bleutres.
Indolent, lymphatique, son temprament tait celui de toutes les races
dgrades et abtardies. Il mangeait fort et aimait le vin. La chasse,
surtout la chasse au tir, tait le seul exercice o il mit quelque
passion. Une rusticit, que l'ducation royale avait mal recouverte,
l'loignait du commerce des femmes. Cette rudesse de moeurs et de
caractre l'avait d'abord rendu cher  la Rvolution et au peuple, qui
voyait en lui un bon ouvrier; mais ses complots avec l'tranger, ses
continuelles intrigues, ses rapports secrets avec les migrs, plus que
tout cela, l'autorit qu'il laissait prendre  la reine, lui avaient
alin les coeurs. Par une singularit de nature, il voyait  peine les
objets qui taient prs de lui, et distinguait trs-bien ce qui se
passait  longue distance. Il en tait de mme de son jugement: le
malheureux Louis XVI, durant toute sa vie, aperut l'chafaud dans le
lointain; mais il ne sut jamais faire usage des moyens simples et
faciles qui taient, pour ainsi dire, sous sa main pour l'viter. Le
costume de domestique, sous lequel il avait imagin, dans cette
circonstance, de cacher un roi de France, faisait encore ressortir la
vulgarit de ses manires.

Marie-Antoinette tait d'une taille ordinaire; elle avait l'oeil un peu
dur, les lvres minces et serres, les cheveux tirant sur le roux; mais
un air naturel de distinction, la finesse et la rgularit de ses
traits, l'clat de son teint, donnaient  l'ensemble de sa personne un
caractre sduisant. Son tort fut de vouloir faire la reine, quand pour
rgner sur les coeurs il lui suffisait de rester femme. Un got effrn
des plaisirs, l'attention qu'elle marquait aux jeunes gens dous d'une
jolie figure et de talents extrieurs la firent souponner de
galanterie: elle aimait, en outre, perdument le jeu et les spectacles.
La fiert du sang lui rendit la Rvolution odieuse, le peuple
dsagrable; ses rponses courtes et froides, dans toutes les
solennits nationales, annonaient un coeur sec. Les horreurs, les
transes, les assauts de cette nuit affreuse avaient fltri l'clat de
son visage; ses cheveux, assure-t-on, avaient chang de couleur.
Marie-Antoinette sentait venir la mort de la monarchie.

Plus de quatre mille gardes nationaux couvraient la campagne. La
famille royale cherchait  gagner du temps; il fallut se mettre en
marche. Un cortge de baonnettes cernait la voiture. Le secours
qu'attendait Louis XVI arriva, mais trop tard: le roi avait quitt
Varennes depuis une heure, quand M. de Bouill se montra devant la
ville  la tte d'un rgiment de cavalerie. Les chevaux taient
fatigus, les hommes montraient de l'indcision, et refusaient d'aller
plus avant. Le moment prdit tait venu: Le roi mnera deuil; les
principaux se vtiront de dsolation et les mains des soldats du pays
tomberont de frayeur.

Il fallait maintenant retourner  Paris, et  travers combien
d'humiliations! Tout le long de la route, le peuple des campagnes,
accouru au-devant du cortge, ne cessa de profrer les injures dont il
abreuve les rois tratres ou abuss. Marie-Antoinette trouva, dans son
coeur, assez de haine et de fiert pour se faire, contre cette tempte
d'outrages, un front d'airain.

[Illustration: Ption.]

L'Assemble avait envoy trois commissaires pour protger les jours de
la famille royale; ils rejoignirent le cortge  pernay. Barnave et
Ption montrent dans la voiture du roi. Ce fut durant ce voyage que
Barnave, touch des infortunes de Louis XVI, des prvenances de
Marie-Antoinette, et du sort de ces enfants, qui n'avaient pas mrit
tant d'humiliations, se rattacha de coeur  la cause de la monarchie.
Ption se montra, au contraire, dogmatique et froid. Ses discours,
aussi libres que ses manires taient brusques, lui attirrent les
aigreurs de la reine. Ption tenait, entre ses genoux, le petit
dauphin; il se plaisait  rouler dans ses doigts les beaux cheveux
blonds du l'enfant, et, parlant avec action, il tirait quelquefois une
des boucles assez fort pour le faire crier. Donnez-moi mon enfant, lui
dit schement la reine; il est accoutum  des soins,  des gards,
qui le disposent peu  tant de familiarits.

Louis XVI montrait un sang-froid apathique. On l'accusa, plus tard,
d'avoir bu et mang tout le long de la route: ce bon roi tait dou
d'un apptit norme. Par instants, il tmoignait quelque inquitude au
sujet de l'accueil que lui feraient les habitants de Paris. Cet accueil
fut sinistre. On avait placard, au faubourg Saint-Antoine, un ordre du
jour ainsi conu: Quiconque applaudira le roi sera btonn; quiconque
l'insultera sera pendu. Un long silence improbateur fut, en effet, la
leon qu'il reut  son entre dans les Champs-lyses; par instants,
ce sombre silence se dchirait comme un nuage, et il en sortait un
tonnerre de murmures bientt rprims.

On avait dcid que les ttes resteraient couvertes: les gardes
nationaux eux-mmes criaient: Enfoncez vos chapeaux; il va paratre
devant ses juges. Il parut; dans quel quipage, grand Dieu! Une foule
de grenadiers l'entourait; chaque cheval de l'attelage en portait un;
le devant, le derrire, les cts de la voiture en taient chargs. Un
voile de poussire couvrait, par instants, l'humiliation de cette
famille. Les stores de la voiture taient baisss  demi; le dauphin,
enfant aux cheveux blonds, se montrait quelquefois  la portire, et
son ge, sa figure intressante, semblaient demander grce pour les
coupables, pour ce roi de France, surpris par son peuple, en flagrant
dlit d'vasion.

O abaissement! qui sondera jamais l'abme des dchances royales? Les
armes demeurrent immobiles, en prsence du monarque; les drapeaux ne
salurent pas; les canons firent mine de ne le point reconnatre.
C'tait un spectacle imposant et terrible, vu des Champs-lyses, que
ces vingt mille baonnettes parsemes de lances, escortant avec
gravit,  travers une population de quatre cent mille curieux, un roi
cach dans le fond de sa voiture, et cherchant  se drober 
l'embarras d'une situation cruelle. Un clatant soleil le livrait,
comme par ironie,  tous les regards. A la plupart de ces baonnettes
et de ces fers de lances, dont les pointes dardaient des clairs
menaants, tait embroch un pain, comme pour faire entendre  Louis
XVI que l'absence d'un roi ne cause pas la famine. Ceux qui faisaient
le mouvement d'ter leur chapeau, sous prtexte de chaleur, taient 
l'instant somms de le remettre. Autrefois, la noblesse avait seule le
droit de se couvrir devant le monarque; le tiers tat avait pris,
dernirement, cette libert, et maintenant c'tait tout le peuple.

Au moment o le cortge entrait par la place Louis XV, tous les glaives
s'agitrent dans les mains des gens  cheval, en signe de fraternit.
Un sourire, ml d'indignation et de mpris, fut le seul accueil que
reurent les membres de la famille royale. Plusieurs jeunes gens
groups sur le pidestal de la statue de Louis XV bandrent les yeux de
la statue en attendant l'arrive du cortge. Au moment o passa la
voiture de Louis XVI, ils arrachrent le bandeau et essuyrent les yeux
de ce marbre royal, comme s'il devait verser des larmes,  la vue d'un
roi de France aussi dgrad. Ce jour, bien plus encore que le 21
janvier, fut un jour d'excution et de supplice; l'insurrection et
l'chafaud sont moins terribles pour les rois que l'humiliation, le
ridicule et le mpris public.

Derrire les voitures qui contenaient la famille royale venait un
chariot dcouvert, entour de branches de lauriers: Drouet et
Guillaume, couronns de feuilles de chne et debout, y recevaient,
comme hros de la fte, les applaudissements et les hommages du peuple.
On criait: _Vive la nation! vive Drouet et Guillaume! vive la brave
garde nationale de Varennes!_--L'entre de Drouet, dit trs-bien
Ferrires, tait le triomphe d'un gnral victorieux qui amne devant
lui un grand captif. Cet homme avait cru; il avait eu foi en lui-mme
et en la nation. Son nom, obscur la veille, courait maintenant sur
toutes les lvres.

Aucun outrage ne fut pargn  la famille royale: une femme lana,
contre la voiture, un linge tremp de l'eau du ruisseau. La figure de
la reine faillit tre atteinte. Des filles publiques, mles  la
foule, la regardaient d'un air insultant. J'aime encore mieux, disait
l'une d'elles, me voir ce que je suis que d'tre Antoinette.

Quand le cortge arriva par le pont tournant, en face des Tuileries,
les domestiques, posts aux fentres du chteau, se dcouvrirent, du
plus loin qu'ils aperurent leur matre: la garde nationale, les
couchant en joue, leur ordonna de garder leurs chapeaux sur la tte,
aussi bien que les autres citoyens: ils obirent. Les femmes de chambre
et d'honneur de la reine s'taient mises, de leur ct,  battre des
mains pour saluer le retour de leur matresse: on rprima ces
tmoignages de fidlit servile. L'instant o les voitures touchrent
le sol des Tuileries fut mme le plus dangereux de tous; une foule
indigne se porta autour des roues avec des hues, des sifflets, des
cris, des imprcations terribles.

L'Assemble nationale, dans la crainte de quelque accident funeste,
envoya trente commissaires, pour protger le roi et sa famille, depuis
l'entre du jardin jusqu'au chteau. La mission tait prilleuse, 
cause de l'exaltation gnrale des esprits; mais, ds que les dputs
se prsentrent, cette foule immense et furieuse se spara en deux
rangs pour les laisser parvenir jusqu'aux voitures. Il leur suffit de
se nommer et de prsenter leurs mdailles: ce fut comme un talisman. On
fit dfiler les voitures une  une; mais lorsqu'elles montrent sur la
terrasse du chteau, pour dposer le roi et sa famille  la grande
porte de l'Horloge, l'indignation du peuple clata de nouveau; les
invectives et les reproches s'adressaient surtout  la reine, avec une
effrayante unanimit.

Les _augustes_ voyageurs (cette ancienne formule du respect tait, dans
la circonstance actuelle, une sanglante ironie) mirent pied a terre,
dans un costume aussi ridicule qu'affligeant. La violence des insultes
et des menaces redoublait. Barre et Grgoire se chargrent du dauphin,
qu'ils emportrent entre leurs bras dans les appartements. Le roi
sortit ensuite, accompagn par quinze dputs: les quinze autres
restrent auprs de la reine, qui les priait avec larmes de l'assister
de leur prsence: Surtout, leur criait-elle, ne me laissez pas seule!

Apres avoir dpos Louis XVI dans son chteau, les reprsentants qui
l'avaient suivi coururent chercher Antoinette. Ce fut alors qu'ils
rencontrrent le plus d'obstacles pour revenir jusqu' la voiture; il
tait trs-difficile de se frayer un passage au milieu de cette foule
compacte et de se reconnatre dans ce tumulte, o l'on n'entendait que
des cris confus. Le peuple ne voulait pas que la reine entrt aux
Tuileries.

Aprs une demi-heure passe  rtablir l'ordre, les trente dputs se
runirent et formrent deux haies, depuis la voiture jusqu' la porte
du chteau; la reine sortit alors tout effraye, et gagna les
appartements au bras d'un dput de la droite.

La juste colre du peuple tait sur le point d'clater, contre les
trois gardes-du-corps qui avaient servi de courriers durant le voyage,
et qui occupaient encore les siges de la berline. Les malheureux
allaient tre saisis  la gorge. Ption se montre; il annonce que les
coupables seront mis en tat d'arrestation; la foule s'apaise aussitt.
Les trois gardes sont conduits sans aucun obstacle. Un attroupement
trs-considrable se formait dj devant l'une des portes du chteau;
Ption s'y prsente pour arrter le dsordre: un garde national le
prend au collet; le dput se fait connatre, et la multitude
obissante se retire. Nous attendmes, ajoute Barre, que la foule ft
diminue dans les Tuileries, et que les sentiments du peuple fussent
plus calmes, afin de n'avoir rien  redouter pour le roi et sa famille,
quand nous aurions quitt le chteau.

Quelques jours aprs celui o Louis XVI tait forc de rtrograder
honteusement sur Paris, le 11 juillet, les cendres de Voltaire, ce roi
de l'opinion, traversaient la capitale, au milieu d'une affluence
considrable et avec des honneurs extraordinaires. Tran par douze
chevaux blancs, et se dirigeant vers le Panthon, le char funbre
s'arrta devant la maison o le grand homme avait fini ses jours, le 30
mai 1778. _Belle et bonne_, Mme de Villette, la fille adoptive de
Voltaire, accompagne de son enfant, et les deux demoiselles Calas,
rendirent hommage aux restes de l'illustre philosophe et payrent leur
tribut  la douleur. La pluie tombait  torrents; le cortge brava le
mauvais temps et ne se retira que lorsque le cercueil eut pris sa
place, dans le temple que la patrie avait ddi aux grands hommes.

Voltaire avait prpar la Rvolution par son esprit, comme Jean-Jacques
Rousseau par son coeur. L'ami du roi de Prusse devait tre le hros des
constitutionnels de 91; le citoyen de Genve fut le dieu des
rpublicains de 93. L'un convenait  la bourgeoisie, l'autre tait
l'idole du peuple.

M. de Bouill, aprs le mauvais succs de son entreprise, s'tait enfui
vers la frontire. Il crivit, du Luxembourg,  l'Assemble nationale,
une lettre dans laquelle il menaait la France de la vengeance des
armes trangres, si elle ne se htait de faire amende honorable aux
pieds du roi. Croyez-moi, lui disait-il, tous les princes de l'univers
reconnaissent qu'ils sont menacs par le monstre que vous avez enfant
(la Rvolution), et bientt ils fondront sur notre malheureuse patrie.
Je connais vos forces: toute espce d'espoir est chimrique, et bientt
votre chtiment servira d'exemple mmorable  la postrit... Cette
lettre n'est que l'avant-coureur du manifeste des souverains de
l'Europe. L'Assemble fit  cet insolent mmoire l'accueil qu'il
mritait; elle se contenta de rire.

Par un dcret, M. de Bouill fut suspendu de ses fonctions militaires;
c'tait tout le chtiment qu'on pt lui infliger. Le roi fut aussi
provisoirement suspendu.

Quelle devait tre la solution de cet tat de crise? Louis XVI
devait-il tre maintenu sur le trne, malgr sa fuite? La nation
pouvait-elle avoir dsormais confiance en lui? Serait-il jug? O
prendrait-on ses juges? Telles taient les questions qui agitaient
l'Assemble, les clubs, le peuple.

Le parti trs-influent des Lameth, de Barnave, de Dupont, de Lafayette,
voulait conserver Louis XVI sur le trne. Des commissaires furent
nomms pour interroger le roi et la reine; mais ces commissaires furent
choisis dans le sein mme de l'Assemble, malgr la rclamation de
Robespierre: Il n'y a, dit-il, aucune raison pour qu'il en soit ainsi.
Nous ne mriterions plus la confiance du pays, si nous violions les
principes, si nous faisions une exception pour le roi et la reine.
Qu'on ne dise pas que l'autorit royale sera dgrade. Un citoyen, une
citoyenne, un homme quelconque,  quelque degr qu'il soit lev, ne
peut jamais tre dgrad par la loi. La reine est une citoyenne; le
roi, dans ce moment, est un citoyen comptable  la nation; et, en
qualit de premier fonctionnaire public, il doit tre soumis  la loi.

La question de la dchance tait surtout  l'ordre du jour: les
royalistes constitutionnels cherchrent  masquer les torts de Louis
XVI derrire la fiction de l'enlvement et de l'inviolabilit royale;
au lieu d'accuser le chef, ils accusrent les conseillers et les
instruments de la fuite; il n'y avait, selon eux, dans cet acte
criminel, que des complices et pas de coupable. On voulait ainsi
couvrir les attentats contre la Constitution, de la Constitution
elle-mme. Robespierre attaqua cette trange doctrine: Je ne viens
pas, dit-il, provoquer des dispositions svres contre un individu,
mais combattre une proposition  la fois faible et cruelle, pour
substituer une mesure douce et favorable  l'intrt public. Je
n'examinerai pas si la fuite de Louis XVI est le crime de quelques
individus, s'il s'est enfui volontairement et de lui-mme, ou si, de
l'extrmit du royaume, un citoyen audacieux l'a enlev par la force de
ses conseils; si les peuples en sont encore  croire qu'on enlve les
rois comme des femmes. Je n'examinerai pas si, comme l'a pens le
rapporteur, le dpart du roi n'tait qu'un voyage sans objet, si son
absence tait indiffrente. Je n'examinerai pas si elle est le but ou
le complment de conspirations toujours impuissantes et renaissant
toujours. Je n'examinerai pas mme si la dclaration donne par le roi
n'attente point aux serments qu'il a faits, d'un attachement sincre 
la Constitution. Je ne veux m'occuper que d'une hypothse gnrale. Je
parlerai du roi de France comme d'un roi de Chine; je discuterai
uniquement l'inviolabilit dans sa doctrine.

Il conclut par ces fermes paroles: Les mesures que l'on vous propose
ne peuvent que vous dshonorer; si vous les adoptez, je demanderai  me
dclarer l'avocat de tous les accuss. Je veux tre le dfenseur des
trois gardes-du-corps, de la gouvernante du dauphin, de M. Bouill
lui-mme. Dans les principes de vos comits, il n'y a pas de dlit;
mais partout o il n'y a pas de dlit, il n'y a pas de complices.
Messieurs, si pargner un coupable est une faiblesse, immoler le
coupable faible, en pargnant le coupable tout-puissant, c'est une
lchet. Il faut ou prononcer sur tous les coupables, ou prononcer
l'absolution entire. En bonne logique, il n'y avait rien  rpondre;
l'Assemble ne rpondit pas: elle vota.

Elle vota quoi? Le rtablissement de Louis XVI sur le trne! Pouvait-on
imaginer un dnouement plus illogique et plus ridicule? Que signifiait
cette fiction d'un roi enlev par les ennemis du bien public?

Les dclarations de Louis XVI pour expliquer les motifs et le but de
son voyage taient si entaches de mauvaise foi, qu'elles faisaient
sourire les plus modrs. A quoi bon ce roi? La monarchie ne s'est-elle
pas suicide? Avant l'chauffoure de Varennes, des hommes plus ou
moins conseills par leurs intrts avaient pu croire qu'il tait
possible d'lever la nation sans abaisser la royaut; mais, aprs
l'humiliation dont la famille royale venait d'tre abreuve, un tel
rve ne devenait-il point tout  fait chimrique? Conserver, de force,
un roi qui se regardait toujours comme le galrien du trne
rvolutionnaire, n'tait-ce point jeter un mensonge vivant entre la
Constitution et le pays?

A ct des hommes pratiques, dont les motifs s'appuyaient sur des
raisons d'tat, quelques philosophes s'accordaient  regarder la
rpublique comme la forme la plus parfaite de gouvernement. Tel tait
aussi l'idal de Brissot et de son parti, connu plus tard sous le nom
de parti des Girondins. C'tait l'avis de Condorcet. Robespierre, lui,
croyait utile au succs de la cause dmocratique de se couvrir de
prudence, et de ne point alarmer les esprits par le fantme des mots.
Marat tait malade; Marat se taisait.

Il importe surtout de bien connatre l'opinion des clubs. Le plus
avanc de tous tait alors celui des Cordeliers (Socit des droits de
l'homme). Danton y rgnait. Dans une sance mmorable, il traa la
ligne de conduite  suivre. La Socit des amis des droits de l'homme,
s'cria-t-il, pense qu'une nation doit tout faire, ou par elle-mme, ou
par des officiers amovibles et de son choix; elle pense qu'aucun
individu, dans l'tat, ne doit raisonnablement possder assez de
richesses, assez de prrogatives pour pouvoir corrompre les agents de
l'administration politique; elle pense qu'il ne doit exister dans
l'tat aucun emploi qui ne soit accessible  tous les membres de
l'tat; elle pense enfin que plus un emploi est important, plus sa
dure doit tre courte et passagre. Pntre de la vrit, de la
grandeur de ces principes, elle ne peut donc plus se dissimuler que la
royaut, la royaut hrditaire surtout, est incompatible avec la
libert. Telle est son opinion; elle en est comptable  tous les
Franais. Pouvait-on dsigner plus clairement la Rpublique sans la
nommer?

Danton ne sortait point de ce dilemme: Ou criminel, ou imbcile; si
criminel, que Louis soit jug; si imbcile, qu'il soit interdit!

Aux Jacobins (Socit des amis de la Constitution), les dbats sur la
dchance du monarque amenrent le dmembrement du club. Les royalistes
constitutionnels se sparrent des vrais dmocrates. Une telle
puration centupla les forces de ces derniers. Appuye sur des milliers
de socits semblables et affilies entre elles, rpandues d'un bout 
l'autre de la France, la socit-mre s'rigea plus tard en une sorte
de dictature. Ce fut la plus grande puissance de la Rvolution, grce 
l'esprit organisateur de Robespierre.

Que devait-on faire du roi? Cette question fut agite au club des
Jacobins. Maximilien n'osa pas ou ne voulut pas conclure.
Billaud-Varennes ayant parl d'en finir avec la monarchie, des murmures
touffrent sa voix.

Et pourtant avaient-ils tort, ceux qui,  l'exemple de Danton,
rclamaient hautement la dchance de Louis XVI? On se demande si, dans
son intrt et dans l'intrt mme de la nation, il n'et pas beaucoup
mieux valu qu'il gagnt tranquillement la frontire. Drouet, tout en
croyant bien faire, n'avait-il point rendu un mauvais service au pays?
C'est ce qu'il nous faut examiner.

L'Assemble nationale comptait, en 91, assez d'hommes capables et
honntes pour saisir, d'une main ferme, les rnes du gouvernement.
N'avait-elle point lanc elle-mme, lors du dpart de Louis XVI, une
proclamation invitant les citoyens de Paris  maintenir l'ordre public
et  dfendre la patrie? n'avait-elle point somm les ministres
d'assister  ses sances, de se runir et de mettre ses dcrets 
excution? Mais la sanction royale? Bah! on s'en passera; et en effet
elle n'ajoutait plus rien  l'autorit des lois... La Constituante
tait donc  mme de gouverner, ou, si elle redoutait la confusion du
pouvoir excutif et du pouvoir lgislatif, il ne tenait qu' elle de
nommer un prsident.

D'un autre ct, si Louis XVI, et il est difficile d'en disconvenir,
tait un obstacle  la marche des rformes, une cause de guerre
trangre, ne se montrait-il point beaucoup plus dangereux 
l'intrieur qu' l'extrieur? Au del des frontires, ce n'tait plus
qu'un simple migr. Et quelle rputation, grand Dieu! emportait-il 
l'tranger? Celle d'un roi fourbe, infidle  ses serments.

Une question d'humanit domine toutes ces considrations. La mort du
roi, quoique vote par les Girondins et par les Montagnards, alluma
entre eux des inimitis implacables. Ce sang vers au nom de la raison
d'tat ne fut point tranger au rgime de la Terreur. De tels malheurs
pouvaient-ils tre vits? Oui, le roi absent, c'tait peut-tre
l'chafaud de moins dans l'histoire de la Rvolution.

Aprs l'vnement du 21 juin, la royaut n'tait plus  conserver en
France; elle tait  reconstruire. Les rpublicains avaient le droit de
profiter de la circonstance;  quoi bon relever ce qui s'tait croul
de soi-mme? Remettant sous les yeux de la nation les maux, les abus,
les actes de mauvaise foi dont le pouvoir monarchique s'tait souill,
depuis quatorze sicles, ils lui demandaient d'en finir. Citoyens,
voulez-vous donc reprendre dans vos murs la trahison et le despotisme?

On ne saurait donc trop condamner les conservateurs  vue courte, ou
dirigs par des intrts froces, qui voulurent,  tout prix, rtablir
Louis XVI sur le trne. Ne cherchaient-ils point  maintenir un rouage
inutile, la monarchie constitutionnelle, pour se mnager, le moment
venu, le moyen d'craser leurs adversaire? Je ne sais pas si, dans
cette journe dcisive, les _exalts_ auraient sauv la Rvolution;
mais ce que je sais bien, c'est que les _modrs_ la perdirent.




XV

Discussion sur la forme de gouvernement.--Runion des citoyens au
Champ-de-Mars.--Ptition signe sur l'autel de la patrie.--Dploiement
de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette
et Bailly.--Massacres.--Consquences de cette journe dsastreuse.


Le premier usage que Louis XVI fit de sa libert fut de renouer des
rapports occultes avec les cours trangres. Comment n'en et-il point
t ainsi? Son amour-propre n'tait-il point bless au vif par les
outrages qu'il avait essuys? N'avait-il point le droit de se
considrer dsormais comme le prisonnier, l'otage de la Rvolution?

La question de monarchie ou de Rpublique avait t souleve; or ces
questions-l se montrent sans piti pour le repos des nations, jusqu'au
jour o elles sont rsolues.

Au club des Jacobins, La Clos proposa de rdiger une ptition signe
par tous les citoyens, et dans laquelle on demanderait que l'Assemble
ft appele  statuer de nouveau sur la forme du gouvernement.
L'Assemble ayant dcid que le roi tait inviolable, cette motion
effraya quelques citoyens faibles ou indcis. Danton s'lance alors 
la tribune et d'une voix tonnante: Si nous avons de l'nergie,
montrons-la... Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le
front de l'homme libre se dispensent de signer notre ptition.
N'avons-nous pas besoin d'un scrutin puratoire? Le voil tout trouv.
On ne signa rien; mais quatre mille personnes, hommes et femmes,
s'tant tout  coup rpandues dans la salle, on convint de se runir le
17 juillet au Champ-de-Mars, autour de l'autel de la patrie.

Est-il vrai que la municipalit de Paris chercht, alors, l'occasion
d'une lutte  main arme, pour craser les clubs et les socits
populaires? Tout semble du moins l'indiquer.

Le 15 juillet tait un dimanche. On s'attendait  quelque
manifestation. La municipalit se tenait sur ses gardes. Au point du
jour, les trompettes sonnrent, les tambours battirent dans toutes les
directions; la garde nationale prit les armes. Un zle sauvage animait
la bourgeoisie contre l'insurrection absente. Depuis le retour du roi,
les constitutionnels de l'Assemble ne cessaient d'exciter sourdement
les boutiquiers contre les clubs. On avait effray les intrts.
L'industrie,  laquelle le dpart de Louis XVI venait de porter un
dernier coup, se montrait affame de calme et de tranquillit publique;
elle avait raison, sans doute; mais, avant de mettre l'ordre dans la
rue, ne fallait-il pas l'introduire dans les organes et les fonctions
du gouvernement? La ville tait hrisse de baonnettes; la rsistance
se montrait partout, l'agression nulle part. Ce dploiement de force
arme, autour d'une monarchie repltre  la hte par un dcret de
l'Assemble nationale, jetait le mcontentement et l'alarme dans la
population qu'on voulait calmer. O donc tait l'ennemi? Les
patrouilles se croisaient dans un morne silence.

[Illustration: La dputation des petitionnaires du Champ-de-Mars quitte
l'Htel de Ville, terrifie d'avoir vu arborer le drapeau rouge.]

Les socits patriotiques s'taient donn rendez-vous, pour onze heures
du matin, sur la place de la Bastille; elles devaient se rendre de l,
en un seul corps, vers le Champ-de-Mars. La place de la Bastille fut
occupe ds le matin par des troupes soldes, afin de s'opposer au
rassemblement. A la vue de cet appareil militaire, les groupes se
dispersent, chacun se retire. Le Champ-de-Mars, ce thtre de la
joyeuse fte de la Fdration, tait encore dsert; c'est l qu'on se
rend isolment, la runion projete sur la place de la Bastille n'ayant
pu avoir lieu; c'est l, devant l'autel de la patrie, qu'une
dtermination sera prise.

Ici un incident malheureux: deux invalides, dont l'un avait une jambe
de bois, s'taient cachs sous l'autel construit en planches; ils sont
dcouverts. Que faisaient-ils? quel tait leur dessein? Voil ce qu'on
se demande, et l'pouvante succde bientt  la curiosit. Le bruit
court que l'autel est min; un tonneau d'eau que ces malheureux avaient
roul dans leur retraite, pour leur provision de la journe, est
bientt transform, par la rumeur publique, en un tonneau de poudre. Le
motif bas et vulgaire qui les a fait agir (ils s'taient mis l,
dirent-ils, _pour voir les jambes des femmes_) se transforme en un
complot contre la vie des citoyens. Aussitt saisis par la multitude,
ils sont pendus  un rverbre, et leurs ttes coupes sont portes au
bout d'une pique. Un tel acte du brutalit fait frmir; mais une
poigne seulement d'imbciles ou de monstres, fltris par tous leurs
contemporains, tremprent leurs mains dans ce sang.

Il parat bien que les royalistes avaient besoin d'un prtexte pour
dcharger leur colre sur les agitateurs; car la nouvelle du meurtre
des deux invalides fut sur-le-champ dnature et porte dans l'enceinte
de l'Assemble nationale. On raconta que deux bons citoyens venaient
d'tre pendus, au Champ-de-Mars, pour avoir prch l'excution de la
loi. Ce mensonge fit fortune, et prpara les esprits  des mesures de
violence. Sur les lieux, tout fut bien vite effac, et le
Champ-de-Mars, qui n'avait pas mme t tmoin de cet atroce
assassinat, rentra dans sa majestueuse tranquillit.

Vers midi, la foule dbouche par toutes les ouvertures; la garde
nationale venait d'entrer dans le Champ-de-Mars avec du canon; mais,
voyant la runion paisible, elle se retirait. Les citoyens affluent
autour de l'autel de la patrie; on attend avec impatience les
commissaires de la Socit des Jacobins, pour avoir de nouveau lecture
de la ptition et la signer. Un envoy du club parat enfin; on
l'entoure.

La ptition, dit-il, qui a t lue hier ne peut plus servir
aujourd'hui, l'Assemble nationale ayant dcrt, dans sa sance du
soir, l'innocence ou l'inviolabilit de Louis XVI; la Socit va
s'occuper d'une autre rdaction qu'elle vous soumettra.

Tous ces retards n'taient pas du got de la foule, qui aime  faire
vite ce qu'elle fait.

Quelqu'un propose de rdiger,  l'instant mme, une seconde ptition
sur l'autel de la patrie. Adopt. La foule cherche alors des yeux ses
chefs et ses meneurs. O tes-vous, Danton, Desmoulins, Frron?
Absents. Ne les trouvant pas, le peuple se dcide  agir par lui-mme.
On nomme quatre commissaires; l'un d'eux prend la plume; les citoyens
impatients se rangent autour de lui; il crit: _Sur l'autel de la
patrie, le 17 juillet an III_... Le dsir imprieux d'viter l'anarchie
 laquelle nous exposerait le dfaut d'harmonie entre les reprsentants
et les reprsents, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de
la France entire, de revenir sur votre dcret, de prendre en
considration que le dlit de Louis XVI est prouv, que ce roi a
abdiqu; de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau pouvoir
constitutionnel pour procder, d'une manire vraiment nationale, au
jugement du coupable, et surtout  son remplacement et  l'organisation
d'un nouveau pouvoir excutif.

La foule grossissait d'heure en heure. La ptition rdige, on en fait
lecture  haute voix; cette lecture est couverte d'applaudissements. On
commence ds lors par signer des feuilles volantes,  huit endroits
diffrents, sur les angles de l'autel de la patrie. Plus de deux mille
gardes nationaux de tous les bataillons de Paris et des villages
voisins, des hommes, des femmes, des enfants dposent religieusement
leur nom sur ces feuillets sacrs, d'autres une croix ou tout autre
signe de leur volont libre.

Le nombre des signatures, dit M. Buchez, dpasse certainement six
mille. Le plus grand nombre est de gens qui savaient  peine crire...
Quelquefois la page est divise en trois colonnes; d'normes taches
d'encre en couvrent plusieurs; les noms sont au crayon sur deux. Des
femmes du peuple signrent en trs-grand nombre, mme des enfants, dont
videmment on conduisait la main... La plus jolie criture de femme est
sans contredit celle de _mademoiselle David, marchande de modes, rue
Saint-Jacques, n 173_. Quelques belles signatures apparaissent de loin
en loin; on les compte. Un feuillet fut garni par un groupe de
cordeliers; ici l'criture est fort lisible. On voit en haut une
signature  lettres longues, lgrement courbes en avant; c'est celle
de _Chaumette, tudiant en mdecine, rue Mazarine, n 9_. On lit
ensuite celles de _E.-J.-B. Maillard_, de _Meunier, prsident de la
Socit fraternelle sante aux Jacobins_. On ne trouve nulle part le
nom de _Momoro_; il fut cependant accus, plus tard, d'avoir fait grand
bruit au Champ-de-Mars, le 17; mais on voit celui d'_Hbert, crivain,
rue Mirabeau_; celui d'_Henriot_, et la signature du _Pre Duchne_.

Trois officiers publics, en charpe, envoys par la Commune, s'taient
avancs vers l'autel: on les reoit avec l'nergie et la tranquillit
qui conviennent  des hommes libres. Ce spectacle, la joie grave qui
rayonne sur la figure des ptitionnaires, le caractre pacifique de
cette foule o l'on voyait des enfants, des femmes, des vieillards,
tout parat les rassurer sur le caractre de la runion. Messieurs,
disent-ils, nous sommes charms de connatre vos dispositions; on nous
avait dit qu'il y avait ici du tumulte, on nous avait tromps: nous ne
manquerons pas de rendre compte de ce que nous avons vu, de la
tranquillit qui rgne au Champ-de-Mars. Si vous doutez de nos
intentions, nous vous offrons de rester en otage parmi vous jusqu' ce
que toutes les signatures soient apposes. Un citoyen leur donne
lecture de la ptition; ils la trouvent conforme aux principes. Nous
la signerions nous-mmes, ajoutent-ils, si nous n'tions pas maintenant
en fonctions.

De telles assurances de paix augmentent la confiance. On leur demande
l'largissement de deux citoyens arrts; les officiers municipaux
engagent  nommer une dputation qui les suive  l'Htel de Ville.
Douze commissaires partent. On continuait  couvrir la ptition de
signatures. Le Champ-de-Mars tait tranquille et libre; les troupes
s'taient replies sur la ville. Toute ide de pril tant carte, le
rassemblement grossissait  vue d'oeil. Les jeunes gens qui ont sign
se livrent  des danses; ils forment des rondes en chantant. Survient
un orage; on le brave. La pluie cesse, le ciel redevient calme et bleu;
en moins de deux heures, il se trouve prs de cent mille personnes dans
le Champ-de-Mars; c'taient des mres, d'intressantes jeunes filles,
des habitants de Paris qui, enferms toute la semaine, se livraient 
la promenade du dimanche. Aux yeux des rvolutionnaires, pntrs
qu'ils taient alors des rminiscences de l'antiquit, ce rassemblement
de citoyens libres ressemblait  ceux qui se formaient jadis dans le
Forum. Il y avait l un grand nombre d'hommes et de femmes qui avaient
aid  construire le champ de la Fdration, d'autres avaient tendu
leurs mains vers l'autel de la patrie: imprudents! vous ne vous doutiez
pas alors que cet autel dt tre rougi par des sacrifices humains!

Les commissaires dputs vers l'Htel de Ville reviennent. Leur visage
est morne, ils ont vu des choses sinistres.

--Nous sommes trahis! murmure l'un d'eux d'une voix sombre.

On les presse de s'expliquer.

--Nous sommes parvenus, disent-ils,  la salle d'audience  travers une
fort de baonnettes; les trois officiers municipaux qui nous
accompagnaient en nous assurant de leurs bonnes intentions nous prient
d'attendre; ils entrent dans une autre salle et nous ne les revoyons
plus. [Note: Ils firent,  ce qu'il parat, un rapport faux sur
l'attitude de la runion, disant qu'ils avaient trouv le champ de la
Fdration couvert d'un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre
sexe, qui se disposaient  rdiger une ptition contre le dcret du 27
juin, qu'ils leur avaient dmontr que leur dmarche et leur
rclamation taient contraires  l'obissance  la loi, et tendaient
videmment  troubler l'ordre public. Si la France redevient libre,
s'crie Camille Desmoulins, il faut que les noms de _Jacques_, _Renaud_
et _Hardi_ (les trois membres du conseil municipal) soient affichs
dans toutes les villes,  toutes les rues, pour tre  jamais vous 
l'excration publique.] Le corps municipal sort.

--Nous sommes compromis, dit un de ses membres, il faut agir
svrement.

Un d'entre nous, chevalier de Saint-Louis, annonce au maire que
l'objet de notre mission tait de rclamer en faveur d'honntes
citoyens qu'on nous avait promis de rendre  la libert. Le maire
(Bailly) rpond _qu'il n'entre pas dans ces promesses, et qu'il va
marcher au Champ-de-Mars pour y mettre la paix..._ Sur ces entrefaites,
un capitaine du bataillon de Bonne-Nouvelle vient dire que le
Champ-de-Mars n'tait rempli que de brigands; un de nous lui rpond
qu'il en impose. L-dessus la municipalit ne veut plus nous entendre.
Descendus de l'Htel de Ville, nous apercevons,  une des fentres, le
drapeau rouge; ce signal du massacre, qui devait inspirer un sentiment
de douleur  ceux qui allaient marcher  sa suite, a produit un effet
tout contraire sur l'me des gardes nationaux qui couvraient la place
(ils portaient  leur chapeau le pompon rouge et bleu). A l'aspect du
drapeau couleur de sang, ils ont pouss des cris de joie en levant en
l'air leurs armes qu'ils ont ensuite charges. Nous avons vu un
officier municipal en charpe aller de rang en rang, et parler 
l'oreille des officiers. Glacs d'horreur, nous sommes retourns au
champ de la Fdration avertir nos frres de tout ce dont nous avions
t les tmoins.

Ce rcit est suivi d'un profond silence. L'inquitude peinte sur le
visage des commissaires soulve d'abord quelques nuages; cependant la
runion se rassure. De quel droit la municipalit interviendrait-elle
et disperserait-elle, par la force arme, des citoyens qui signent
lgalement leur profession de foi sur l'autel de la patrie? La foule
est compacte, mais inoffensive; la nuit approche. D'instant en instant,
des nouvelles alarmantes courent sur la multitude, comme un vent
d'orage sur un champ de bl, et la font tressaillir.

Le bruit court que l'Assemble nationale, pour faire croire qu'il
existe un projet de mouvement contre elle, s'est formidablement
entoure de baonnettes et de canons. Elle a, dit-on, transmis  la
municipalit des ordres svres. Depuis longtemps on guettait
l'occasion de dclarer la guerre aux adversaires de la monarchie
constitutionnelle; le jour tait venu. La loi martiale tait comme un
arc tendu, il fallait que le trait partit.

Quelques nouveaux citoyens arrivent: ils ont rencontr l'arme de
Lafayette sur les quais; les gardes nationaux marchaient avec un
entranement farouche; la cavalerie surtout paraissait anime de
sentiments de colre et de violence. On avait vu des grenadiers sortir
tout le long de la route, un  un, des maisons voisines, charger leurs
fusils  balle, devant le peuple, et se joindre  l'arme qui
s'avanait vers le Champ-de-Mars.

--Nous allons, disaient-ils brutalement, envoyer des pilules aux
Jacobins.

Le jour tait tomb; il faisait assez sombre pour l'excution des
mauvais desseins. A huit heures et demie du soir, on entend le bruit du
tambour et le roulement lointain des pices d'artillerie; on se
regarde; quelques personnes sont d'avis de se retirer; d'autres
rappellent que, le but de la runion tant lgal, il serait lche de
fuir; on demeure. Les troupes dbouchent dans le Champ-de-Mars par
trois entres  la fois, par l'avenue de l'cole militaire, par le
passage entre les glacis du ct du Gros-Caillou et par l'ouverture qui
fait face  la Seine; c'est par celle-ci que se montre le drapeau
rouge.

On connat le Champ-de-Mars et on se reprsente aisment cette vaste
plaine avec l'autel de la patrie au milieu. La colonne  la tte de
laquelle s'avance Bailly, par l'ouverture du bord du fleuve, soulve
une indignation universelle et les cris: A bas le drapeau rouge! Honte
 Bailly! Mort  Lafayette!

Cependant plus de quinze mille personnes environnaient l'autel; elles
se pressaient l comme autour des anciens lieux d'asile et de refuge. A
peine avait-on vu flotter au loin le drapeau rouge, qu'on entend
retentir une dtonation d'armes  feu:

--Ne bougeons pas; on tire  blanc; il faut qu'on vienne ici publier la
loi.

On avait en effet tir en l'air. Tout  coup une seconde dcharge
clate, mais relle et meurtrire. Les colonnes s'branlent, la
cavalerie charge, les canons ouvrent sur le devant leur bouche charge
 mitraille. Le dernier feu avait trac un cercle de victimes; hommes,
femmes, enfants, vieillards, taient tombs ple-mle. Aux plaintes et
aux cris succde le silence plus terrible encore que les gmissements.

Bailly et Lafayette se donnaient sans doute,  eux-mmes, les raisons
qu'on invoque toujours en pareil cas: l'ordre public, le salut de la
socit, le besoin de faire un exemple, le devoir d'obir  la lettre
de la loi... Vaines excuses! La loi au-dessus de toutes les autres
lois, c'est l'inviolabilit de la vie humaine.

Au plus fort de la mle, des citoyens s'lancent sous le feu, 
travers les charges de la cavalerie, pour recueillir les feuilles
volantes qui portent crite la volont du peuple; cette ptition est le
drapeau d'une ide, elle ne doit pas demeurer aux mains de l'ennemi. On
la sauve. Oui, s'crie l'auteur des _Rvolutions de Paris_, oui, la
ptition reste; elle est accompagne de six mille signatures; de
gnreux patriotes ont expos leur vie pour la sauver du dsordre, et
elle repose aujourd'hui dans une arche sainte, place dans un temple
inaccessible  toutes les baonnettes, et elle en sortira quelque jour;
elle en sortira rayonnante. L'oracle n'a point menti; celle ptition
conserve existe encore aux Archives de la ville; la Rpublique,
qu'elle contenait en germe, est sortie, le 10 aot, des plis de cette
pice mmorable. Quand une fois les ides ont t baptises avec du
sang, elles ne meurent plus.

La nuit tait tombe sur le Champ-de-Mars comme un linceul. De toutes
parts, des citoyens sans armes fuient devant des citoyens arms; ils se
pressent, se poussent, se renversent. Des femmes, des enfants avaient
t touffs entre les chevaux ou sous les pieds de la foule. La garde
nationale, Lafayette en tte, rentre dans la ville. La nouvelle de
cette sanglante tuerie se propage lugubrement de quartier en quartier.
Les rues sont dsertes, les visages mornes. Il est facile de voir qu'on
revient d'une excution. Il y avait des vainqueurs et des vaincus, mais
pas de victoire.

Cet vnement a t jug diversement, selon les partis. Toute la
question se rduit  savoir si le roi n'avait point volontairement
abdiqu en prenant la fuite; car, s'il en est ainsi, ceux qui
proposaient de remplacer la monarchie par la rpublique taient dans la
logique; ils avaient prvu la marche fatale des vnements. On les tua,
je l'avoue, avec toutes les formes lgales; mais que me font vos
sommations pralables, votre charpe, votre drapeau? Une guenille rouge
au bout d'un bton ne donne point le droit d'attenter  la vie de
citoyens dsarms et paisibles.

Combien de morts? La nuit le taira et demain le sable du Champ-de-Mars
l'aura oubli; mais il y a dans les choses une justice qui n'oublie
pas. La classe moyenne sera cruellement chtie pour avoir la premire
fait couler le sang des hommes dvous  la Rvolution. On a, dit-on,
exagr le nombre des personnes qui tombrent frappes par les balles:
soit; mais la responsabilit d'une aussi triste journe ne se mesure
point au chiffre des victimes; elle se mesure aux lois ternelles de
la conscience humaine. Cette responsabilit terrible pse lourdement
sur Lafayette et sur Bailly.




XVI

Triomphe de la raction.--Robespierre introduit dans la famille
Duplay.--Sa manire de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la
peine de mort propose par Robespierre, repousse par la majorit
conservatrice de l'Assemble.--Fin de la Constituante.


En politique, on n'a jamais vu un parti vainqueur user modrment de sa
victoire. Les royalistes constitutionnels profitrent de la journe du
Champ-de-Mars, du trouble et de l'motion que la nouvelle du massacre
avait rpandus dans les rangs des citoyens, pour faire un essai de
terreur. Les reprsentants de la classe moyenne en voulaient surtout
aux journalistes et aux orateurs des clubs. Des mandats d'amener
furent lancs contre les plus connus d'entre eux. Danton, se jugeant
fort compromis, et trouvant que les ombrages de Fontenay-sous-Bois ne
le couvraient point suffisamment, se sauva dans sa ville natale,
Arcis-sur-Aube. Frron s'clipsa. Camille Desmoulins, riant et mordant
 la fois, envoya au gnral Lafayette sa dmission de journaliste,
dans une lettre ptillante de verve. Quant  Marat, il tait rentr
dans sa cave. Beaucoup d'autres crivains compromis cherchrent dans
la fuite, selon le langage du temps, un asile contre les assassins.
C'tait une panique gnrale.

Quelques amis de Robespierre craignirent mme pour sa sret. Il
logeait en garni dans le Marais, rue Saintonge, et venait  pied tous
les jours de chez lui jusqu' l'Assemble nationale. Aussi simple dans
ses gots que rigide dans ses principes, il dnait pour trente sous
chez un traiteur. Le 17 juillet,  l'issue de la sance, aux Jacobins,
un des membres du club, Maurice Duplay, menuisier de son tat,
tremblant pour les jours de Maximilien, qu'il admirait, vint lui offrir
un asile chez lui. Il demeurait dans une maison portant alors le
numro 366 et situe presque en face de la rue Saint-Florentin.
Robespierre accepta la proposition qui lui tait faite de si bon
coeur.

Duplay tait alors un homme d'une cinquantaine d'annes. Ouvrier
d'abord, puis entrepreneur en menuiserie, il avait acquis, par le
travail, une petite fortune. Ses cheveux commenaient  grisonner;
mais dans l'ge mr il avait conserv tout le feu et toute l'ardeur de
la jeunesse. Les patriotes de ce temps-l taient des natures de fer.
Le petit nombre des Conventionnels et des citoyens connus que
l'chafaud a pargns ont prolong leurs jours au del des limites
ordinaires de la vie humaine.

Quel fut l'tonnement de la famille Duplay, quand, cette nuit-l, le
menuisier rentra chez lui, conduisant par la main un inconnu d'une
trentaine d'annes, vtu, avec une certaine recherche, d'un gilet 
grands revers, d'un habit couleur marron et d'une culotte de soie!
Duplay tait pre d'un garon et de quatre filles dont l'une tait
marie  un avocat d'Issoire, en Auvergne. S'adressant  sa femme et 
ses enfants:

--Je vous amne, dit-il, un grand et brave citoyen que les
contre-rvolutionnaires veulent faire arrter. Cette maison lui servira
d'asile. Vous le connaissez dj de nom, c'est Maximilien
Robespierre...

La femme, les jeunes filles, le fils g d'une douzaine d'annes, qui
avaient lu ce nom-l dans les papiers publics et qui l'avaient souvent
entendu prononcer avec enthousiasme par leur pre, entourrent
l'illustre perscut de soins et d'gards.

Robespierre n'avait accept cet asile que pour une nuit; mais le
lendemain, quand il voulut prendre cong de ses htes et retourner rue
Saintonge, toute la famille le pria de rester.

--Vous tes ici chez vous, lui dit Duplay; mon fils sera votre frre.

Puis lui montrant le groupe des jeunes filles dans les yeux desquelles
on lisait autant de respect que de sympathie pour le grand citoyen:

--Mon ami, voici vos soeurs.

Le moyen de ne pas cder  de telles instances? Robespierre se rendit;
la maison de Duplay devint la sienne.

De cette maison, il ne reste rien ou presque rien. Le temps a tout
dtruit et tout reconstruit. En face de l'glise de l'Assomption se
trouve, il est vrai, sur le mme terrain, une autre maison dont l'alle
assez troite conduit dans une petite cour; mais la configuration
actuelle des lieux ne saurait donner aucune ide de ce qu'ils taient
en 1791. La rue elle-mme tait  peine une rue: c'tait un groupe
d'une dizaine d'habitations. Dans le voisinage, alors tranquille et
silencieux, s'levait le couvent des religieuses de la Conception. La
maison de Maurice Duplay avait  l'extrieur une bonne apparence
bourgeoise. Une porte cochre donnait entre dans une assez grande cour
o taient des planches et des ateliers de menuiserie. Au fond, dans un
petit btiment, demeuraient le matre menuisier et sa famille. Il y
avait du logement de reste. On pria Maximilien de choisir lui-mme sa
chambre. Il se dcida pour une qui tait spare du corps de logis et
situe sous les toits, une simple et modeste chambre que l'on tapissa,
selon ses gots, d'une tenture de damas bleu  fleurs blanches.

Les habitudes de Robespierre furent bientt connues; il soignait
beaucoup sa toilette, tait d'une propret fort dlicate, aimait le
linge blanc et recherchait l'lgance dans ses habits. Un coiffeur
allait tous les matins friser et poudrer ses longs cheveux. Sa toilette
termine, il se runissait  la famille du menuisier pour le repos du
matin. Maximilien tait d'une sobrit de Spartiate: il djeunait avec
du pain chaud et du laitage.

[Illustration: Massacre du Champs-de-Mars.]

Quoique sans luxe, la maison tait charmante. Il y avait dans un coin
de la cour un trs-petit jardin, entour d'un lger treillage et orn
de fleurs que la main des jeunes filles s'occupait  cultiver. Un jour
de souffrance s'ouvrait sur les vastes ombrages de tilleuls et de
marronniers qui masquaient le couvent de la Conception, o les filles
de Duplay avaient t leves. Du matin au soir, un atelier de six 
huit ouvriers en menuiserie animait tout l'entourage, par le bruit du
rabot, du marteau et des chansons. N'tait-ce point l'intrieur
qu'aurait rv J.-J. Rousseau?

Robespierre sortait rgulirement vers le milieu du jour. O allait-il?
A l'Assemble Constituante. Duplay disait  sa femme et  ses filles:
Maximilien va travailler au bonheur public. Tant qu'il sera notre
dfenseur, la nation n'a rien  craindre. Quel honneur de l'avoir chez
nous!

La paix et le calme le plus inaltrable rgnaient dans cette maison
retire, isole des rumeurs de la grande ville. Le soir, quand
s'endormaient le bruit de la scie et du rabot, et le dernier chant des
petits oiseaux dans les arbres du couvent, venait l'heure de la
rflexion et des panchements intimes. Au fond de cette solitude, les
filles du menuisier avaient contract une simplicit de moeurs qui
s'alliait bien  l'lan du patriotisme.

Maximilien revenait  six heures pour souper. Au sortir de table, il
suivait le menuisier et ses filles dans le salon; c'taient de
charmantes runions de famille, pleines de grces et de svrit; les
jeunes filles, groupes en cercle autour de leur mre, travaillaient,
avec elle,  divers ouvrages d'aiguille. On se sparait  neuf heures,
en se donnant le bonsoir. Le jeudi seulement, ces soires prenaient un
caractre de crmonie; quelques invits, tous amis de la maison, se
rassemblaient ce jour-l: c'taient David, le peintre; Buonarotti,
descendant de Michel-Ange et qui n'tait point alors communiste; Lebas,
qui recherchait en mariage une des filles de la maison, et quelques
autres intimes. De gros fauteuils d'acajou, recouverts d'un velours
couleur cerise, formaient, en se rapprochant, un cercle troit, mais
sympathique. On parlait quelquefois de littrature: Maximilien tenait
pour le tendre Racine, son auteur favori. Comme il disait bien les
vers, on le priait de rciter quelques tirades de _Brnice_ ou
d'_Andromaque_; il s'en acquittait avec tant d'me, qu'il tirait des
larmes de tous les yeux.

Les filles du menuisier, assises en groupe autour de leur mre,
coutaient la lecture sans cesser leur travail; les yeux modestement
baisss et les pieds sur leur tabouret, elles renfermaient en
elles-mmes leur motion. Ensuite Buonarotti, qui tait grand musicien,
se mettait au piano; c'tait une me rveuse et ardente; il touchait
des airs pathtiques, dont l'effet triste ou gai tait invitable; il
semblait que la vie s'chappt sous ses doigts des notes frmissantes
de l'instrument: on rapprochait alors des fentres pour regarder le
ciel, tant cette musique levait les coeurs. Cependant le ciel tait
plein d'toiles, et les coeurs taient pleins d'amour. On croyait  la
famille,  l'humanit,  l'avenir. Voyant cet intrieur si grave et si
uni, cette douce religion du foyer, ce culte des cheveux gris autour
des vieillards et de la pudeur autour des jeunes filles, on comprenait
que les anciens eussent lev des autels aux dieux lares. Ces runions
ne se prolongeaient pas trs-avant dans la nuit; Maximilien se retirait
 onze heures, dans sa chambre, pour travailler; souvent, jusqu' la
blancheur du matin, on voyait briller  sa vitre une petite lumire.

C'est l qu'il crivait ses grands discours, dont quelques-uns sentent
un peu trop l'huile de la lampe. Le plus souvent vers huit heures du
soir il se rendait au club des Jacobins. Telle tait en 1791 sa manire
de vivre.

Nous avons perdu de vue, depuis longtemps, l'Ami du peuple.--Dans une
cave de l'ancienne rue des Cordeliers (aujourd'hui rue de
l'cole-de-Mdecine), il y avait, au mois de septembre 1791, debout
devant un tonneau charg de papiers, et une plume  la main, un
journaliste qui crivait. Quelquefois il jetait sa plume, quittait sa
chaise, et se promenait  grands pas, en proie  une agitation
fivreuse; si le roulement d'une voiture sur le pav de la rue
prolongeait par hasard son bruit sourd le long des votes basses et
humides du caveau, il relevait la tte et coutait avec une attention
fixe; son oreille inquite semblait chercher dans ce bruit le roulement
lointain du canon. Quand la voiture tait passe, et que le souterrain
rentrait dans le silence, le bonhomme agitait la tte avec dsespoir et
se remettait  crire. Or ce souterrain, qui recevait un peu de jour
par un soupirail tait la cave de l'ancien couvent des Cordeliers. Le
journaliste tait Marat.

Par quelle chelle fatale ce docteur, passionn pour la lumire et pour
les dcouvertes, comme son aeul Faust, tait-il descendu dans ce
rduit obscur? Ses ides excentriques avaient soulev contre lui, dans
la socit, les mmes orages que ses systmes avaient dchans jadis
dans le monde de la science. Ce petit homme, chtif et irritable,
souffrait plus que tout autre de la dure captivit  laquelle le
condamnaient, depuis quelques mois, les poursuites de ses ennemis.
Traqu de repaire en repaire, comme une bte fauve, ne pouvant coucher
deux fois dans le mme lit, harcel  toute heure et en tout lieu par
les limiers de la police, il ne trouvait un peu de repos que dans la
profondeur des tnbres. La privation de la douce lumire du jour, qui
avait t toute sa vie l'objet de son admiration et de ses tudes,
l'affligeait encore plus que tout le reste. Les lieux sombres qu'il
habitait, depuis trois ans, faisaient passer dans son me un monde de
tnbres. Nuit et jour flamboyait, devant ses yeux, l'pe de la
contre-rvolution, qui menaait la France. Son esprit plein de penses
lugubres se dbattait dans les affres et les hallucinations de la mort.
Les passions de la place publique soutenaient seules son enveloppe
dbile au-dessus de l'anantissement ou de la folie. Quand cette
excitation morale faiblissait, il demandait au caf, dont il prenait
jusqu' trente-deux tasses par jour, des forces artificielles pour
lutter contre l'abattement et le sommeil. Infatigable, il rdigeait 
lui seul, depuis le commencement de la Rvolution, une foule de
pamphlets et sa feuille _l'Ami du peuple_. Marat travaillait vingt-deux
heures de suite: cette prodigieuse tension irritait toutes les cordes
de son esprit. Sa manire de vivre, extraordinaire, ouvrait son coeur 
tous les soupons comme  toutes les crdulits. Il s'emportait par
bourrasques contre ses meilleurs amis.

Tu as raison, lui rpondait Camille outrag, de prendre sur moi le pas
du l'anciennet et de m'appeler ddaigneusement _jeune homme_,
puisqu'il y a vingt-quatre ans que Voltaire s'est moqu de toi; de
m'appeler injuste, puisque j'ai dit que tu tais celui de tous les
journalistes qui a le plus servi la Rvolution; de m'appeler
malveillant, puisque je suis le seul crivain qui ait os te louer...
Tu as beau me dire des injures, Marat, comme tu fais depuis six mois,
je te dclare que, tant que je te verrai extravaguer dans le sens de la
Rvolution, je persisterai  te louer, parce que je pense que nous
devons dfendre la libert, comme la ville de Saint-Malo, non-seulement
avec des hommes, mais avec des chiens. Marat avait beau dire et crier,
il aimait ce jeune homme.

Aprs la fatale journe du Champ-de-Mars, le souterrain lui-mme ne fut
plus tenable; il fallut partir. Depuis quelque temps, Marat n'avait
plus d'imprimerie; il occupait celle d'une demoiselle Colombe; on vint
saisir les caractres et les presses. Les citoyens ardents, les
lecteurs de l'_Ami du Peuple_, regardaient avec une fureur concentre
ce cortge de trois ou quatre voitures, s'acheminant vers la maison
commune, environnes de baonnettes, et charges de tout l'attirail
d'une imprimerie; des colporteurs garrotts fermaient la marche.
Convient-il, murmurait-on d'une voix sourde, convient-il  des
citoyens arms, qui ont tu nos frres, de venir mettre  la raison des
crivains accuss d'avoir conseill le meurtre? Les pres diatribes de
Marat, les figures de rhtorique de l'_orateur du peuple_, n'ont point
fait verser depuis trois annes deux gouttes de sang; un seul ordre de
Lafayette en a fait rpandre une large tache. Ainsi l'opinion publique
frmissait dans l'ombre; mais ses chefs taient disperss ou captifs,
ses orateurs muets, ses esprances ajournes, sinon dtruites.

Cependant l'Assemble constituante touchait au terme de ses travaux.
Fatigue, nerve, souponn de trahison et de connivence avec la cour,
depuis les massacres du Champ-de-Mars, elle avait cess d'tre le foyer
auquel se rchauffait en 89 l'opinion publique. Ses dissensions
intrieures, son peu de foi dans la dure de la Constitution qu'elle
venait d'baucher, ses illusions sur la possibilit d'tablir en France
le rgime de la monarchie constitutionnelle, tout la condamnait  un
dernier sacrifice. Elle eut du moins le mrite de se retirer  temps.
Il est vrai que, depuis quelques mois et  diverses reprises,
quelques-uns de ses orateurs lui avaient conseill de se dissoudre.
Robespierre fit une motion plus courageuse encore: il proposa 
l'Assemble de dcrter que ses membres ne pourraient tre rlus  la
prochaine lgislature.

L'Assemble constituante, malgr ses dfauts et ses passions, avait du
moins une qualit hroque, dont elle fit preuve dans toutes les
occasions: c'tait le dsintressement. Robespierre s'adresse
uniquement  cette gnrosit bien connue. Ceux qui fixent les
destines des nations, s'crie-t-il, doivent s'isoler de leur propre
ouvrage. Sans rabaisser la mission de l'Assemble, ni ses lumires, il
ose lui rappeler que la source de toute grandeur et de toute
inspiration est dans le sentiment gnral. Je pense, dil-il, que les
principes de la Constitution sont gravs dans le coeur de tous les
hommes et dans l'esprit de la majorit des Franais; que ce n'est point
de la tte de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein mme
de l'opinion publique qui nous a prcds et qui nous a soutenus; c'est
 la volont de la nation qu'il faut confier sa dure et sa perfection,
et non  l'influence de quelques-uns de ceux qui la reprsentent en ce
moment. Ces belles paroles, quoique profres par un seul, rpondaient
 la conscience de tous.

L'Assemble dcrte,  la presque unanimit, la proposition de
Robespierre. Quelques historiens ont avanc que si la Constituante ne
s'tait point dcapite elle-mme, et n'avait point exclu ses membres
de la prochaine Assemble, il n'y aurait pas eu de rpublique. Pour
celui qui cherche constamment la logique des faits, une telle
conclusion n'est pas admissible. Il fallait que la Rvolution se fit et
qu'elle puist toutes ses consquences: le trne tait un obstacle 
sa marche, elle le franchit. L'Assemble constituante aurait eu beau
renatre sous un autre nom, qu'elle n'et point empch la monarchie de
courir  sa perte, ni le peuple franais de revendiquer sa
souverainet.

La Constitution qu'elle avait vote tait l'oeuvre de la classe
moyenne, et laissait en dehors de la vie politique, c'est--dire de
l'lection, un assez grand nombre de citoyens. Sur quel droit
pouvait-on tablir ces restrictions et tracer des limites au suffrage
universel? Il tait bien question de droit! La vrit est que la
bourgeoisie, effraye des envahissements de la masse, voulait lui
fermer l'accs des urnes. Vainement objecterait-on que les gens exclus
du droit de voter taient des pauvres.

Ces gens dont vous parlez, rpondait avec beaucoup du raison
Robespierre, sont apparemment des hommes qui vivent, qui subsistent au
sein de la socit, sans aucun moyen de vivre et de subsister. Car
s'ils sont pourvus de ces moyens-l, ils ont, ce me semble, quelque
chose  perdre ou  conserver. Oui, les grossiers habits qui me
couvrent; l'humble rduit o j'achte le droit du me retirer et de
vivre en paix; le modique salaire avec lequel je nourris ma femme, mes
enfants; tout cela, je l'avoue, ce ne sont point des terres, des
chteaux, des quipages; tout cela s'appelle _rien_, peut-tre, pour le
luxe et pour l'opulence, mais c'est quelque chose pour l'humanit;
c'est une proprit sacre, aussi sacre sans doute que les brillants
domaines de la richesse. [Note: J'ai us, abus peut-tre de la
citation,--j'en serai plus sobre  l'avenir.--Mais si les vnements
ont une voix, comme je le pense, c'est dans les crits et les discours
du temps qu'il faut la chercher.]

L'ensemble de la Constitution (89-91) prsente nanmoins un caractre
imposant: c'est tout un pass qui se bouleverse, c'est toute une
socit nouvelle qui s'lve. Il serait trop long de rcapituler les
importants travaux de cette Assemble mmorable, ses dcrets sur la
sret des personnes et des proprits, l'abolition des privilges, la
libre circulation des grains, la libert des opinions religieuses,
l'ligibilit des non-catholiques, la division du royaume en
dpartements, l'interdiction des voeux monastiques, la rorganisation
de l'arme et du pouvoir judiciaire, l'alination des biens nationaux,
l'mission des assignats, le progrs de l'ducation publique, la
suppression des matrises et des jurandes, la rforme du Code pnal.
L'Assemble adoucit la rigueur des supplices; mais elle n'osa point
abolir la peine de mort, et pourtant Robespierre l'y exhortait de
toutes ses forces. Le 30 mai 1791, il s'criait  la tribune: Effacez
du Code des Franais les lois de sang qui commandent des meurtres
juridiques et que repoussent nos moeurs et notre Constitution
nouvelle. Cet appel  la raison,  la justice,  l'humanit, cette
voix de la clmence se perdit dans le dsert. A ceux qui lui reprochent
aujourd'hui d'avoir fait couler le sang, Maximilien pourrait rpondre:
J'ai trouv dans votre loi le glaive lev; je vous ai propos de le
briser, vous n'avez pas voulu; cette arme est tombe plus tard entre
mes mains, je m'en suis servi.

La terreur constitutionnelle durait toujours; on arrtait les
discoureurs en plein vent; le drapeau rouge flottait  l'Htel de
Ville; un silence morne rgnait au Palais-Royal et dans les cafs.
L'Assemble profita de cette stupeur pour _rviser_ la Constitution,
c'est--dire pour la modifier. La Rpublique semblait vaincue, et, ce
qui est le dernier degr de la dfaite, elle tait tombe sans
combattre.

Commence le 17 juin 1789, la Constitution fut termine le 3 septembre
1791. Louis XVI l'accepta. Convaincu, disait-il, de la ncessit
d'tablir cette Constitution et d'y tre fidle, il se rendit
solennellement au sein de l'Assemble nationale. Au milieu des cris
d'enthousiasme qu'excitaient parmi les dputs la prsence et le
serment du roi, l'abb Grgoire fit entendre ces sombres paroles: Il
jurera tout et ne tiendra rien. Cette Constitution fut proclame par
le maire de Paris, dans le Champ-de-Mars, au bruit du canon. Lafayette
fit dcrter une amnistie gnrale pour les dlits relatifs aux
affaires politiques du 15 juillet; l'amnistie ne relve pas les morts!

Enfin ils sont partis!--Ce furent les adieux que reurent les dputs
de la Constituante, si bien venus et si bien fts  leur arrive; les
lgislatures s'usent ds qu'elles ne contiennent plus l'esprit de la
Rvolution. Finissons. Les hommes, les faits, les ides qui ont prpar
la Montagne nous sont dsormais connus; nous avons vu construire
laborieusement et pice  pice le thtre de la lutte: viennent
maintenant les gladiateurs de la libert!




CHAPITRE TROISIME

ASSEMBLE LGISLATIVE




I

En quoi l'Assemble lgislative diffrait de l'Assemble
constituante.--Le parti des Girondins.--Quels taient alors les
rpublicains.--Troubles excits dans tout le royaume par les prtres
rfractaires.--Menaces des migrs.--Conduite ambigu de Louis XVI.


Il en est des grandes Assembles comme des grands hommes: on s'aperoit
de leur supriorit alors qu'elles ne sont plus. La Constituante, en
disparaissant, avait creus un abme. Comment combler ce vide? o
trouver, parmi les nouveaux venus, des candidats capables de succder
aux Mirabeau, aux Sieys, aux Duport, aux Barnave, aux Robespierre? Les
rvolutions sment les dents du dragon: il en nat des hommes, des
citoyens.

La Lgislative fut une Assemble de transition, une sorte de lien entre
la Rvolution et la Rpublique. Elle ouvrit ses sances le 1er octobre
1791. Cette nouvelle Assemble nationale n'avait plus l'clat imposant
de la Constituante: ni grands noms, ni grandes distinctions naturelles
ou acquises. Soixante des nouveaux dputs n'avaient pas encore
accompli leur vingt-sixime anne. C'tait l'Assemble des jeunes. A
part Condorcet, Brissot et quelques autres, ses membres taient
inconnus. Parmi eux, on s'tonnait de ne point trouver Danton; les
intrigues et la violence de ses ennemis avaient fait chouer sa
candidature.

Le premier acte de la Lgislative fut un tmoignage de dfrence et de
respect pour les travaux de l'Assemble qui venait de finir. Le livre
de la Constitution fut apport en triomphe par douze vieillards, comme
un livre saint; l'archiviste Camus le prsenta solennellement aux
nouveaux dputs, qui le reurent debout et la tte dcouverte. Ainsi
l'Assemble lgislative parut se tenir dans une humble contenance,
devant l'ombre mme de la Constituante. Quoique sincre, sans doute,
cet hommage rendu  l'un des plus grands monuments de l'esprit humain
ne pouvait tre, de la part des nouveax venus, un engagement durable.
La Constitution, quoique salue avec enthousiasme, n'allait dj plus 
la taille de la Rvolution, qui grandissait toujours; les premiers
mouvements de la Lgislative devaient la faire clater comme un
vtement trop court et trop troit.

Ds le dbut de la session, la vieille tiquette royale vint se heurter
au roc des ides dmocratiques. Nous n'tions pas douze rpublicains
en 89, dit quelque part Camille Desmoulins. Depuis la fuite du roi et
le massacre du Champ-de-Mars, le nombre s'en tait beaucoup accru. Le
duel entre les deux principes s'engagea  propos d'un incident.

Couthon, dont les paupires molles, le teint blme, les joues creuses,
annonaient une constitution faible et un esprit taciturne, proposa de
rformer le crmonial qui avait t suivi par la Constituante, dans
les rceptions du pouvoir excutif. Plus de trne,--un fauteuil; plus
de titre de _sire_,--monsieur; plus de dputs debout et dcouverts
devant leurs matres,--tous assis. La Constitution, disait l'orateur,
qui nous rend tous gaux et libres, ne veut point qu'il y ait d'autre
majest que la majest divine et la majest du peuple. L'Assemble
vota d'abord ces dispositions; puis, effraye elle-mme de son audace,
elle revint le lendemain sur le dcret, et anantit son propre ouvrage.
Le coup n'en tait pas moins port. Le roi constitutionnel devenait,
aux yeux de la loi, ce qu'il devait tre d'aprs l'esprit mme de
l'institution, le serviteur de son peuple, et encore un serviteur 
gages, c'est--dire rvocable.

Elle eut lieu pourtant, cette sance royale. Louis XVI lut un discours
dans lequel il faisait semblant de croire la Rvolution termine; elle
commenait. Des cris de _vive le roi_ l'accuillirent  son entre et
l'accompagnrent  sa sortie.

La Constituante s'tait distingue par l'exprience, la maturit, les
lumires de ses hommes d'tat; la Lgislative, elle, apportait un
lment nouveau, l'enthousiasme.

Un groupe se faisait remarquer par son accent bordelais, son ardeur, sa
verve mridionale: c'tait celui des dputs de la Gironde, Vergniaud,
Guadet, Gensonn, Ducos, Fonfrde et autres. La plupart d'entre eux
avaient fait de bonnes tudes classiques. Ils taient sortis du
collge, fort ignorants, mais l'me remplie des souvenirs de
l'antiquit. Le sentiment paen de la forme et de la beaut extrieure
les saisissait: ils avaient vou un culte  la Rpublique d'Athnes. Le
discours latin dveloppa chez eux la facult d'imitation, le forum
bordelais affermit et enfla leur voix. Il y avait du soleil dans leur
loquence. Ces jeunes gens appartenaient en gnral  la classe
moyenne,  cette envahissante bourgeoisie qui avait depuis si longtemps
attaqu les privilges de la noblesse. La majest royale, comme on
disait alors, n'exerait sur leur esprit aucun prestige. Ils avaient
secou le joug des prjugs religieux et ne croyaient qu' la puissance
de la raison. D'ailleurs lgers, remuants, grands parleurs, ils avaient
plus de forme que de fond. Le chef de ce groupe, ou du moins le centre
autour duquel ils ne tardrent point  se runir, tait Brissot _dit_
de Warville, esprit srieux, possdant les connaissances qui manquaient
 ses jeunes amis, sachant manier les hommes et les affaires, mais
hlas! d'une probit douteuse. Brissot croyait, depuis longtemps, que
la nation franaise tait assez avance pour se gouverner elle-mme.
Les Girondins adoptrent sa manire de voir; ils se rallirent, par
ncessit, au simulacre de la monarchie constitutionnelle; mais leur
idal tait la Rpublique.

[Illustration: Couthon.]

Par une contradiction qui tonna, les dmocrates, d'un autre ct, se
montraient bien moins proccups de changer la forme du gouvernement
que de raliser certaines conqutes politiques et sociales.
Robespierre, on le sait, ne faisait point partie de la Lgislative;
mais il n'avait point cess pour cela de parler et d'crire. Quelle
tait alors son attitude? Il se couvrait de la Constitution comme d'un
manteau. Pourvu qu'on trat autour de la monarchie de sages limites,
c'tait la forme de gouvernement qu'il acceptait encore au mois de
septembre 1791.

Je n'ai point partag, crivait-il dans une adresse aux Franais,
l'effroi que le titre de roi a inspir  presque tous les peuples
libres. Pourvu que la nation ft mise  sa place, et qu'on laisst un
libre essor au patriotisme que la nature de notre Rvolution avait fait
natre, je ne craignais pas la royaut, et mme l'hrdit des
fonctions royales dans une famille; j'ai cru seulement qu'il ne fallait
point abaisser la majest du peuple devant son dlgu, soit par des
adorations serviles, soit par un langage abject. J'ai cru qu'il ne
fallait point se hter de lui procurer ni assez de forces pour tout
opprimer, ni assez de trsors pour tout corrompre, si on ne voulait
point que la libert prit avant mme que la Constitution ft acheve.
Tels furent les principes de toutes mes opinions sur les parties
principales de l'organisation du gouvernement: elles peuvent n'tre que
des erreurs; mais,  coup sr, elles ne sont point celles des esclaves
ni des tyrans. Comme il ne se rtracte point, comme il dfend au
contraire toute sa conduite, on est autoris  dire qu'il persvrait
dans la mme manire de voir.

Pour tablir la Rpublique, il faut des principes, des vertus et des
lumires; les Girondins n'avaient qu'un systme.

L'Assemble constituante lguait  la Lgislative des embarras normes:
la raret des subsistances, la rsistance du clerg, l'migration, la
guerre civile et la guerre extrieure. Devant ces obstacles accumuls,
les Constituants avaient quelquefois manqu de prvoyance et d'nergie.
Les politiques du fait, hommes  vue courte, n'avaient pas su calculer
l'importance de la question religieuse. La Rvlation ne s'attendait
qu' la guerre des rois; elle vit se dresser devant elle la guerre des
prtres et des croyances. Contre toute prvision, elle rencontra, dans
le clerg, un ennemi dont les armes tenaient encore de l'enchantement.
Exercer sur les mes un empire invisible, couvrir leurs complots d'un
voile sacr, troubler la terre au nom du ciel, telle fut la tactique
des prtres factieux. Parmi ces derniers, beaucoup ne songeaient qu'
gurir la plaie faite  leurs intrts matriels; d'autres s'agitaient
par esprit de fanatisme: c'taient les plus dangereux. Les hommes de la
Constituante s'taient contents de tonner contre le pharisasme de
l'ancien clerg, et d'opposer aux artifices des rfractaires un
tranquille mpris. Cette conduite tait impolitique et lgre. Il y
avait plus de foi dans le peuple que les prtres eux-mmes n'osaient
l'esprer. D'un autre ct, des plaisanteries maladroites et indcentes
contre les ides religieuses venaient en aide  la fureur du clerg en
alarmant les consciences. La philosophie a le droit de succder aux
cultes qui meurent; elle n'a pas le droit de les tourner en ridicule.

La situation des ecclsiastiques asserments devint intolrable. Leurs
faux frres excitaient contre eux les populations ignorantes et
aveugles. Dans les campagnes, on ravageait leurs petites cultures, on
tuait leurs pigeons, on dnichait les oeufs dans leurs poulaillers.
[Note: Extrait d'une note curieuse qui existe aux Archives du royaume.]
Rduits  la famine, ils avaient encore  souffrir les insultes des
enfants qui les pourchassaient  coups de fourche. Plusieurs
ecclsiastiques distingus et soumis  la loi occuprent alors les
siges piscopaux devenus vides par la retraite des anciens vques;
ils rencontrrent dans leur diocse des obstacles normes. A Caen,
l'abb Fauchet, nomm vque du Calvados, s'agitait contre la ligue
formidable des nobles et des prtres. Deux ou trois cents femmes d'une
paroisse de Caen poursuivirent le cur constitutionnel, lui jetrent
des pierres, le chassrent jusque dans son glise, o elles
descendirent le rverbre du choeur pour le pendre devant l'autel. La
mme ville fut bientt le thtre de dsordres plus graves encore: dans
l'glise Saint-Jean, on vit reluire les armes devant l'autel, des coups
de feu furent tirs par d'anciens nobles qui avaient fait de la maison
de prire un antre de sdition et une caverne de brigands.

Faisant allusion  ces dsordres,  ces actes de barbarie et aux
prtres rebelles qui les excitaient, l'abb Fauchet s'criait indign:
En comparaison de tels prtres, les athes sont des anges.... Allez,
ont-ils dit aux ci-devant nobles. Allez, puisez l'or et l'argent de la
France; combinez les attaques au dehors, pendant qu'au dedans nous vous
disposerons d'innombrables complices: le royaume sera dvast, tout
nagera dans le sang; mais nous recouvrerons nos privilges! _Abmons
tout plutt, c'est l'esprit de l'glise._--Dieu bon, quelle glise! ce
n'est pas la ntre; et si l'enfer peut en avoir une parmi les hommes,
c'est de cet esprit qu'elle doit tre anime. Et ils osent parler de
l'vangile, de ce code divin des droits de l'homme qui ne prche que
l'galit, la fraternit, qui dit: Tout ce qui n'est pas contre nous
est avec nous; annonons la nouvelle de la dlivrance  toutes les
nations de la terre: malheur aux riches et aux oppresseurs! N'invoquons
pas les flaux contre les cits qui nous ddaignent; appelons-les au
bonheur de la libert par le doux clat de la lumire.

L'Assemble lgislative, instruite de ce qui se passait  Caen et
ailleurs, hsitait elle-mme entre la tolrance et les mesures de
rigueur, contre des hommes qui fomentaient la guerre civile sous le
manteau de la religion. Merlin de Douai proposa de charger sur des
vaisseaux les prtres inserments. On carta pour l'instant toute
perscution. Cependant l'incendie des croyances religieuses se
propageait et s'tendait de jour en jour. Quelques provinces du Midi,
le Gvaudan, la Bretagne suivirent l'exemple du Calvados. Les pays de
montagnes rsistent plus longtemps que les autres au dluge des eaux et
des ides. Il en est des renouvellements du monde social comme de ces
grands cataclysmes qui ont chang plusieurs fois la face du globe
terrestre. C'est toujours sur les hauteurs que se retirent les derniers
reprsentants de l'ordre de choses qui va finir; c'est l qu'ils
luttent  outrance contre la destruction gnrale.

Les provinces souleves par la lutte des prjugs religieux taient, en
outre, isoles du reste de la France par des barrires naturelles, des
rivires, des fleuves, des routes impraticables, un langage et des
moeurs  part. Les habitants de quelques provinces taient habitus 
vivre dans une indpendance farouche, bien diffrente de celle que la
Constitution voulait fonder. La libert du citoyen n'est pas celle du
sauvage: la volont particulire se trace  elle-mme des limites en se
rattachant  la volont gnrale. La Rvolution, qui tait en ralit
une dlivrance, leur parut, en raison des sacrifices qu'elle exigeait,
une tyrannie. Les ecclsiastiques, les nobles dchus, profitrent de
ces instincts et de ces germes de mcontentement pour inspirer aux
paysans la haine des institutions nouvelles. Les paisibles campagnes se
changrent, sous leur main, en champs de bataille o l'ignorance
agitait des tnbres et des armes. Cette puissance mystrieuse des
prtres tenait moins encore  leur habilet personnelle qu' l'empire
des croyances sur le coeur de l'homme.

La raret et, par suite, la chert des subsistances taient
insparables d'un tat de choses aussi troubl et qui n'avait pas
encore permis  la fortune publique de se rasseoir. La domination des
riches sur les pauvres survivait  l'aristocratie dtruite. L'habit des
citoyens actifs causait de l'impatience aux hommes en blouse, qu'on
avait privs des droits politiques. Les gardes nationaux, depuis
l'affaire du Champ-de-Mars, taient dsigns sous le nom de Janissaires
de l'ordre. D'un autre ct, les intrts alarms se coalisant contre
la misre, il se trouva des spculateurs pour oprer la hausse factice
des denres; des mouvements eurent lieu dans le faubourg Saint-Marceau,
 l'occasion de la chert subite du sucre. Au milieu du dnment des
classes laborieuses, la Rvolution jetait a et l quelques sentences
conomiques:--Tous les hommes ont droit  la subsistance.--Si l'habit
du pauvre a des trous, les habits du riche ont des taches.--La nature
donne des vivres, et les hommes font la famine.

Un prtre conformiste faisait entendre de sages et utiles paroles. La
Rvolution n'est pas faite, crivait-il, si habituellement le pain
n'est pas  meilleur march qu'il n'est aujourd'hui... Le bois, le
linge, les maisons diminuant de prix avec le temps, nous n'aurons plus
de mendiants, et j'aurai le plaisir de voir s'accomplir  la lettre
cette prophtie de David: _Les pauvres mangeront et seront rassasis._

L'tat se trouvait lui-mme aux abois; il avait bien les mains pleines
de papier-monnaie; mais ses caisses taient vides de numraire. La
confiance manquait, la vente des biens du clerg rencontrait un
obstacle dans certains scrupules religieux. Le cultivateur achetait,
mais en tremblant. Marchait-on bien sur un terrain solide? L'ancien
rgime ne pouvait-il pas revenir? Et, dans ce cas, ces terres, quoique
lgitimement acquises, ne seraient-elles pas violemment arraches des
mains du paysan? Heureux encore s'il ne payait pas de sa tte le crime
d'avoir sold la terre avec le fruit de ses conomies et de la fconder
chaque jour par son travail! L'tat se reposait sur le crdit; le
crdit, c'est l'idal de la fortune. Toutes ces causes runies
produisaient une masse de souffrances incessamment accrues. Si quelque
chose tonne, c'est qu'au milieu de circonstances si graves la
Rvolution ait pu se maintenir.

Les prtres non-asserments en appelaient aux foudres du pape, les
nobles  l'pe des souverains trangers; leurs esprances se portaient
ainsi de tous cts, et toujours au del des frontires. Les classes
qui, jusqu'en 1789, taient  la tte de la socit se mirent
violemment hors la nation. Ces hommes, pour lesquels le sol franais
tait peu de chose  ct de leurs intrts personnels, auraient compt
pour rien les ravages de leur entreprise et la vie des citoyens,  la
condition de rtablir la monarchie. Avec l'migration, le numraire
s'enfuyait; il se formait de jour en jour, sur la frontire, ce qu'on
nommait alors la _France extrieure_. Tandis que les tronons de
l'aristocratie, coupe par le glaive de la Rvolution, s'agitaient
ainsi pour se rejoindre  Coblentz ou  Bruxelles; les souverains du
Nord armaient sur toute la ligne.

Les migrs trompaient les rois de l'Europe par les rves dont ils
s'abusaient eux-mmes; ils leur disaient qu'une fois le pied des armes
trangres sur le sol de la France, la nation, comprime par une
poigne de rvolutionnaires, se soulverait elle-mme et chercherait
son salut du ct de l'tranger. Le but des puissances confdres
tait d'ailleurs conforme aux projets et au langage des migrs
franais: soutenir la partie saine de la nation contre la partie
dlirante, teindre au sein du royaume le volcan du fanatisme
rvolutionnaire dont les ruptions successives menaaient les empires
circonvoisins.

Chaque jour, des lettres arrivaient du camp de Coblentz ou de Worms;
une arme, dont presque tous les soldats taient gentilshommes, se
tenait prte  agir; l'argent abondait. Voici une de ces lettres,
retrouve par nous aux Archives du royaume: On attaquera sur cinq
points;... je ne sais si les esprits changent en France; mais le peuple
des frontires adopte nos principes. Vous ne pouvez vous faire une ide
du degr de chaleur o les esprits sont monts. Tous les jours des
officiers arrivent, surmontant tous les dangers et tous les obstacles;
dix-huit se sont jets  la nage, devant les gardes nationales, pour
passer de l'autre ct; d'autres traversent la rivire  cheval... Les
princes nous ont assur qu'ils n'couteraient aucune proposition ni
accommodement. Vaincre ou mourir sera la devise de l'arme. Le mois o
nous entrons sera bien intressant; croyez que nous vous rosserons de
main de matre, et que l'on ne punira personne sans un jugement. Les
parlements sont tant  Coblentz qu' Bruxelles. Les princes leur ont
donn l'ordre de ne pas s'carter. M. Sguier aura bien de la besogne.
Malheur  ceux qui feront de la rsistance! [Note: Lettre d'une
migre trouv dans les papiers de M. Lemounier, mdecin du roi.]

Ce rassemblement convulsif, tout lectris de contre-rvolution et
d'aristocratie, inquitait  juste titre les lgislateurs. Chaque jour,
l'arme se dsorganisait par la fuite des officiers. Le plus grand tort
que les ennemis de la Rvolution pouvaient lui faire, c'tait de la
pousser aux excs; les nobles et les prtres n'pargnrent aucun moyen
pour amener ce rsultat dsastreux; l'absence menaante des uns, la
prsence occulte et les complots des autres concouraient  souffler le
feu de la guerre civile. L'Assemble lgislative voyait le mal; elle ne
voyait pas le remde. Condorcet avait propos de lier les nobles  la
Constitution par un serment: Ils le prteront, lui rpondit Isnard,
mais ils jureront d'une main, et de l'autre ils aiguiseront leur pe.

Dans ces conjonctures difficiles, que faisait le roi? Louis XVI n'avait
point encore perdu l'espoir de raffermir son trne branl. Quelques
ples rayons de popularit lui revenaient, par intervalles, comme les
dernires caresses d'un soleil d'automne. Le soir du jour o il s'tait
rendu  l'Assemble nationale, il alla au Thtre-Italien avec la
reine, Madame lisabeth et ses enfants. La famille royale fut reue
avec des marques d'attendrissement.

--Le bon peuple, s'cria la reine, il ne demande qu' aimer!

Pourquoi donc, madame, n'avez-vous pas su gagner son coeur?...

Les ci-devant nobles ne manqurent point d'attribuer ces retours 
l'humeur lgre des Franais, qui s'taient loigns du trne par
tourderie et par bravade, mais qui seraient bientt forcs d'y revenir
 genoux et dans l'attitude du repentir. La mobilit du caractre
franais est, au contraire, comme celle de la mer qui repousse
continuellement les chanes dont on voudrait la charger. Cependant
Louis XVI, conseill par Barnave, ne cessait de donner des gages
apparents  la Constitution. Rome avait prononc d'avance l'absolution
de cette conscience royale, qui flchissait sous la force majeure des
vnements. Tromper la Rvolution, c'tait un moyen de la soumettre: on
comptait sur cette sainte hypocrisie pour lasser ce qu'on nommait la
fureur des partis extrmes; ses solennels serments n'empchaient
d'ailleurs pas Louis XVI de porter ses regards et ses intrigues au del
du Rhin.




II

Deux dcrets: l'un contre les migrs, l'autre contre les prtres
rfractaires.--D'o est parti le systme de la Terreur.--Le roi tient
pour le clerg non asserment et pour la noblesse rvolte contre la
nation.--Les dsastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans
journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nomm
procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractre et sa
profession de foi.


Une conduite si ondoyante n'tait pas seulement dans la politique du
chteau; elle tait surtout dans le caractre faible de ce malheureux
prince. La reine avait, disait-on, plus de force d'me; mais la volont
n'est une puissance que si elle s'appuie sur un grand dessein; or,
Marie-Antoinette n'avait dans le coeur que des rancunes d'ambition
froisse, et dans l'esprit que des plans dcousus. D'un autre ct, les
soutiens du trne constitutionnel allaient manquer  la royaut de 89:
Lafayette et Bailly atteignaient le terme de leurs fonctions, tandis
que l'Assemble lgislative voulait enfin percer  jour les vraies
intentions de Louis XVI et lui imposer des hommes nouveaux.

Tel tait l'tat de trouble des esprits; tels taient les embarras et
les difficults de la situation; l'Assemble nationale allait-elle
trouver le moyen d'en sortir?

L'Assemble lgislative crut que le moment tait venu de renoncer  un
systme d'impunit dont on voyait chaque jour se dvelopper les
funestes consquences. La tolrance des hommes d'tat envers les
prtres rfractaires et les nobles qui s'taient sauvs  l'tranger
n'avait fait qu'encourager le schisme et l'migration. Si l'on
persvrait dans cette voie, ne courait-on pas  la perte de toutes les
conqutes rvolutionnaires? Ce fut Brissot qui, le 30 octobre 1791,
suivant une expression vulgaire, attacha le grelot. Dans un discours
fort tudi, il demanda que si, pass un certain dlai, les princes et
les fonctionnaires migrs ne rentraient pas dans le royaume, ils
fussent poursuivis criminellement et leurs biens confisqus. Quant aux
autres (le menu fretin) on se contenterait de frapper leurs proprits
d'une triple imposition. Ces moyens d'intimidation parurent trop doux 
Vergniaud. Avec ces misrables pygmes, parodiant l'entreprise des
Titans contre le ciel, il n'est point besoin de preuves lgales. Le
lendemain, le fougueux Isnard s'lance  la tribune: Il est
souverainement juste, s'crie-t-il, d'appeler au plus tt, sur ces
ttes coupables, le glaive des lois... Il est temps que ce grand niveau
de l'galit qu'on a plac sur la France libre prenne enfin son
aplomb... Ne vous y trompez pas, c'est la longue impunit des grands
criminels qui a pu rendre le peuple bourreau... Si nous voulons tre
libres, il faut que la loi, la loi seule, nous gouverne; que sa voix
foudroyante retentisse dans le palais du grand comme dans la chaumire
du pauvre, et qu'aussi inexorable que la mort lorsqu'elle tombe sur sa
proie, elle ne distingue ni les rangs ni les personnes. Ces images
funbres, la voix assombrie de l'orateur, soulevrent des
applaudissements.

Pour le coup, ce fut Marat qui se dclara charm; il croyait avoir
enfin trouv son homme. Qu'invoquaient pourtant Brissot, Vergniaud,
Isnard pour justifier ces mesures de rigueur? La raison d'tat.
N'est-ce point au nom du mme sophisme que les Montagnards s'armrent
plus tard de l'chafaud? Les uns et les autres n'ont donc rien  se
reprocher. Le systme de la Terreur a mme t invent par les
Girondins.

Aprs les migrs, ce fut le tour des prtres rfractaires. Le 14
novembre, Isnard, s'adressant aux hommes de la Rvolution, dit cette
vrit sinistre: Il faut que vous les vainquiez ou que vous soyez
vaincus. Puis se retournant vers les prtres rfractaires: Il faut,
poursuivit-il, ramener les coupables par la crainte ou les soumettre
par le glaive. Une pareille rigueur ferait peut-tre couler le sang;
mais il est ncessaire de couper la partie gangrene pour sauver le
reste du corps. Toujours la mme doctrine: c'tait celle de
l'Inquisition.

Le 29 novembre, l'Assemble vota un dcret qui prescrivait  tous les
ecclsiastiques de prter le serment civique, dans le dlai de huit
jours, sous peine d'tre privs du tous traitements ou pensions,
dclars suspects de rvolte envers la loi et soumis  la surveillance
de toutes les autorits constitues.

Les priver de leur traitement tait un acte de justice. Mais au nom du
salut public, les dclarer suspects, les placer en dehors du droit
commun, n'tait-ce point faire un grand pas vers le systme de 93?

Ces deux dcrets, l'un contre les migrs, l'autre contre les
ecclsiastiques rfractaires, furent frapps plus tard de deux vetos
conscutifs. Le premier, disent les royalistes (le dcret contre les
migrs), offensait le coeur de Louis XVI, sincrement dvou  sa
bonne noblesse, dont il avait reu tant de gages de sympathie et de
dvouement; le second (celui contre les prtres) rvoltait ses
croyances religieuses. Pouvait-il en tre autrement? Le roi n'admettait
au chteau que des prtres non asserments; Madame Elisabeth, fort
dvote et peu claire, mais exerant une assez grande influence sur le
roi, contribuait  affermir ses scrupules. Louis XVI se contenta
d'inviter les migrs  rentrer en France; cette mesure tait
insuffisante; tait-elle mme bien sincre?

La note suivante, extraite d'une liasse dpose aux Archives du
royaume, me permet d'en douter. Quoique migr, Lambesc a continu,
jusqu'en janvier 1792,  faire les fonctions de grand-cuyer, de
l'approbation de Capet; le ministre Latour du Pin correspondait avec
lui en cette qualit. On a fait faire  Paris et expdi  Trves des
uniformes de gardes-du-corps (en gravure ou en nature?) de soldats
prussiens, et des habits de livre de valets de pied; les tats de
dpense des grandes et petites curies taient envoys  Trves, d'o
Lambesc les renvoyait aprs les avoir signs.

Les fonctions de grand-cuyer exerces  distance, par un homme qui
tait hors du royaume; l'assentiment plus ou moins direct que Louis XVI
donnait  cette conduite, tout montre bien qu'il existait alors un lien
entre le cabinet des Tuileries et l'migration. Les anciens nobles
avaient fui une patrie qu'ils ne pouvaient plus dominer; ce n'est donc
pas une simple invitation du roi qui pouvait les rappeler  leurs
devoirs. Ils ne manqurent pas de mettre en doute la libert de leur
souverain, ni d'abriter leur dsobissance soi-disant fidle derrire
une fiction de contrainte et de captivit morale.

Cependant l'Assemble nationale voyait avec impatience son autorit
mure par deux vetos. Le peuple s'indignait; la colre des citoyens se
montrait d'autant plus grande que les deux dcrets, surtout celui
contre les ecclsiastiques insoumis, taient rellement empreints de
sagesse et de modration. L'Assemble se contentait, selon le mot de
Camille, d'exorciser le dmon du fanatisme par le jene, c'est--dire
de retirer la pension aux prtres qui persisteraient  ne point prter
le serment civique. La Lgislative avait bien prononc des peines
svres contre les ci-devant nobles, qui intimidaient le pays par une
fuite sditieuse, et contre les prtres convaincus d'avoir provoqu la
dsobissance aux lois; mais cette peine, purement comminatoire, devait
expirer devant les barrires de l'tranger et devant le refus de la
sanction royale.

La conduite du roi, dans ces circonstances extrmes ne fut approuve
que par les _Feuillants_; on nommait ainsi les successeurs du club de
89. Un jeune crivain du plus grand talent exposa les doctrines de ces
conservateurs dans une longue lettre sur _les dissensions des prtres_.
Andr Chnier--c'tait son nom--s'avouait alors royaliste.

[Illustration: Vergniaud.]

Les dmocraties se montrent gnralement peu favorables aux potes;
elles regardent sans cesse  l'intrt de tous,  la grandeur
nationale, bien plus qu' certains dons de la nature. Qu'arrive-t-il
pourtant en pareil cas? Ces esprits frles et dlicats, mais jaloux de
notorit, qui voudraient soulever le monde avec une aile de papillon,
s'irritent, accusent les vnements de dtourner d'eux la renomme,
regrettent le bon vieux temps et maudissent le progrs. Avons-nous en
vue Andr Chnier? non vraiment, mais une foule de beaux esprits qui
rimaient alors contre la Rvolution. Ce n'taient ni des crivains ni
des potes qu'il fallait  la nation en danger, c'taient des citoyens.

Guerre aux blancs! c'est le cri que poussait alors Saint-Domingue et
qui traversa les mers. Comme toujours, l'insurrection avait t
prcde par le martyre. Un noir, le brave et malheureux Oger, avait
pri sur l'chafaud des esclaves; les ides ressemblent aux herbes des
champs, il faut les faucher pour qu'elles croissent. On sait
aujourd'hui que les premiers troubles de Saint-Domingue furent
provoqus par la rsistance des colons et par leur injustice; ces
hommes durs repoussrent le dcret qui accordait les privilges
civiques aux hommes de sang ml, c'est--dire  leurs propres enfants.
Ils furent chtis; l'incendie et le meurtre couvrirent la colonie. Les
ngres inventrent des supplices qui font frmir d'horreur: les blancs
leur avaient si bien appris  tre cruels! Tt ou tard, les armes de la
perscution et de la tyrannie se retournent contre la main qui s'en est
servie. C'tait maintenant le tour des matres de manger leur pain dans
l'agitation et la terreur. Nulle piti: tre blanc, c'tait tre
coupable; le crime ne faisait qu'un avec la peau.

Cette nouvelle excita en France des motions diverses: si la perte de
nos colonies affligeait le sentiment national, si la conduite des noirs
tait rvoltante, la conscience saluait, du moins avec tristesse, deux
grandes choses, l'mancipation des esclaves et l'unit de l'espce
humaine. Les voil donc, ces ngres, ces hommes de couleur trop
longtemps traits comme des animaux, qui, eux aussi, rclament au nom
de la libert! D'o leur venait cette audace, sinon de la Dclaration
des droits de l'homme? D'un bout du monde  l'autre, les esclaves
rpondaient  la Rvolution Franaise par un tressaillement de coeur.
Au milieu de ces dsastres, l'attitude de la nation fut sublime. Il
n'y a pas  balancer, s'cria-t-elle; les lois de la justice avant
celles des convenances commerciales, et nos intrts aprs ceux de
l'espce humaine. O enthousiasme de la gnrosit! Quand avait-on vu
un peuple frapp bnir sa blessure? Quand une nation, tout en donnant
des larmes aux victimes, s'tait-elle console de la perte d'une de ses
plus belles colonies par amour des principes et de l'humanit?

Camille avait donn sa dmission de journaliste, mais non celle de
citoyen. Aux Cordeliers, aux Jacobins, il ne cessait de rpandre sa
verve intarissable; comme il se dfiait de sa voix, il faisait
quelquefois lire ses discours. Sans principes bien arrts, Camille
s'abandonnait toujours  la providence de son esprit; il allait avec le
flot, mais ce flot allait lui-mme du bon ct. Rpublicain, il
attaquait sans cesse le _Monstre politique_ de la Constitution. Les
partisans de la royaut l'accusaient d'exagrer les maux de la
situation actuelle, sans indiquer de remde; il se contenta de les
tourner, le plus joliment du monde, en ridicule: Que signifient, leur
rpondit-il, ces questions captieuses et pharisaques et toutes ces
mtaphores de remdes et de maladies dsespres, en parlant des
nations? A un malade, il ne suffit pas pour tre guri d'en avoir la
volont, au lieu que vous reconnaissez tous que, pour qu'un peuple soit
libre, il suffit qu'il le veuille; pour gurir une nation paralyse par
le despotisme ou l'aristocratie, il suffit de lui dire comme au
paralytique de la porte du temple de Jrusalem: _Levez-vous et
marchez_; car c'est votre Lafayette lui-mme qui l'a dit: _Pour qu'un
peuple soit libre, soit guri, il suffit qu'il le veuille_. Ainsi,
messieurs, ceux d'entre vous qui sont de bonne foi ne peuvent rpondre,
 ce discours, rien de raisonnable, si ce n'est de dire comme les
goujons des _Mille et une Nuits_,  qui l'auteur de la _Feuille du
Jour_ vient de comparer si plaisamment les Franais, et qui rpondaient
dans la pole  frire: _Nous sommes frits, mais nous sommes contents_.

Camille Desmoulins demeurait alors rue du Thtre-Franais; mais il
passait les derniers beaux jours de l'automne  Bourg-la-Reine, dans
une maison de campagne de sa belle-mre. Lucile tait toujours
resplendissante de jeunesse et de gaiet; elle aimait la Rvolution
pour elle-mme et pour son Camille: jamais sentiment plus noble ne
souleva le sein d'une femme. L'enthousiasme civique ne l'empchait pas
de descendre aux amusements champtres. Frron, l'ami de la maison,
venait souvent les joindre  Bourg-la-Reine; on passait gaiement de la
politique aux moeurs familires de l'intimit. Frron aimait  jouer
avec les animaux de la garenne, et Lucile l'appelait pour cela
Frron-Lapin. Camille souriait  ces propos innocents: J'aime Lapin,
disait-il, parce qu'il aime Rouleau. C'est ainsi qu'il appelait sa
femme.

Le coeur humain est toujours le mme; comme ces charmants badinages se
dtachent avec mlancolie sur le fond triste et svre d'une Rvolution
qui devait dvorer ses plus beaux enfants!

Camille reprit du service dans le barreau, mais non sans regretter sa
tribune de journaliste. J'exerce de nouveau, crivait-il  son pre,
mon ancien mtier d'homme de loi, auquel je consacre  peu prs tout ce
que me laissent de temps mes fonctions municipales ou lectorales et
les Jacobins, c'est--dire assez peu de moments. Il m'en cote de
droger  plaider des causes bourgeoises aprs avoir trait de si
grands intrts et la cause publique  la face de l'Europe. J'ai tenu
la balance des grandeurs; j'ai lev ou abaiss les principaux
personnages de la Rvolution. Celui que j'ai abaiss ne me pardonne
point, et je n'prouve qu'ingratitude de ceux que j'ai levs; mais ils
auront beau faire, celui qui tient la balance est toujours plus haut
que celui qu'il lve. C'est une grande sottise que j'ai faite d'avoir
cess mon journal. C'tait une puissance qui faisait trembler mes
ennemis, qui aujourd'hui se jettent lchement sur moi, me regardant
comme le lion  qui Amaryllis a coup les ongles. Cette dernire
phrase ne nous dit-elle pas que l'adoucissement de la grce et de la
beaut, toujours prsentes dans la personne de sa femme, avait dsarm
pour un temps la verve satirique de Camille?

On se souvient de l'affaire de Nancy; le zle aristocratique de Bouill
avait laiss des victimes: quarante soldats furent tirs des galres;
on fit de leur retour l'objet d'une fte  laquelle le peuple assista.
Le sentiment public s'levait avec la Rvolution. A Libourne, un
supplici pour cause d'assassinat restait depuis quelques jours, priv
de spulture; les prjugs civils et religieux cartaient de cette
dpouille avilie les mains les plus charitables; six membres du club
des Jacobins allrent lever le corps pour le porter au lieu des
inhumations. L'adoucissement des moeurs se poursuivait!  Paris, les
combats de taureaux furent dfendus, ainsi que les scnes atroces de
boucherie qui se passaient dans le quartier des halles; en rprimant
les mauvais traitements envers les animaux, on voulait bannir toute
cruaut du coeur des hommes libres. La presse rvolutionnaire
continuait  regarder la peine de mort comme injuste, en ce que la
socit n'a pas le droit de priver un citoyen de ce qu'elle ne lui a
pas donn.

Les pices de thtre dvoilaient une nouvelle tendance philosophique
et sociale; on joua successivement _Caius Gracchus_, de J. Chnier, la
_Mort d'Abel_, de Legouv, et _Robert, chef de brigands_, par
Lamartellire. Ce vers de Chnier fut surtout applaudi:

  S'il est des indigents, c'est la faute des lois.

Les arts, quoique masqus sans doute par l'importance de la question
politique, n'taient point dlaisss absolument. Il y eut, vers la fin
de l'an 1791, une exposition de peinture; on y remarqua les portraits
de l'abb Maury, de Lafayette et de Robespierre; au bas de ce dernier
se lisait l'inscription suivante: _l'Incorruptible_. Le buste de
Mirabeau figurait  ct du buste de Louis XVI. Il y avait beaucoup de
paysages: au milieu des scnes les plus pathtiques de l'histoire,
l'oeil et le coeur de l'homme cherchent toujours quelques riantes
chappes pour retourner  la nature.

Ce genre touchant, crivait alors un critique, doit ncessairement
gagner  la Rvolution. Nos campagnes, devenues plus fortunes,
offriront d'aimables sujets aux pinceaux qui s'y consacreront.

A cette exposition de tableaux, le public se portait surtout vers le
_Serment du Jeu de Paume_.

L'esprit humain, soit qu'il cherche le vrai, soit qu'il cherche le
beau, suit toujours des voies parallles. Cette constante relation ne
saurait tre brise qu'aussitt l'unit morale ne se trouble et que la
signification des diverses coles ne s'altre. Il en rsulte qu'une
histoire de l'art est forcment une histoire des dogmes, des
rvolutions, des philosophies qui ont, de sicle en sicle, renouvel
la face du monde. Sans foi, il n'y a pas d'art; mais cette foi change
de forme et d'objet, selon les courants d'ides qui transforment la
socit. A la peinture religieuse de Lesueur avait succd, en France,
la peinture philosophique du Poussin. La dcadence des moeurs avait
ensuite pouss l'art dans les affteries et les nudits du boudoir.
Cependant, au sein de l'ancienne socit o toutes les croyances
dclinaient, s'leva tout  coup un de ces souffles de l'esprit qui
agitent les ossements arides. La Rvolution parut, et avec elle le
peintre David.

Ce qu'il faut chercher dans ses toiles magistrales, d'un style beaucoup
trop acadmique, ce sont de grands exemples et de grandes leons. Les
_Horaces_, la _Mort de Socrate_, _Brutus_, _Lonidas aux Thermopyles_
sont autant de proclamations adresses au peuple franais; le pinceau
n'en avait jamais sign de semblables. Chez David, le peintre n'est que
la personnification du civisme; inspir par les vnements, il prche
ici le dvouement  la patrie, l le sacrifice de l'homme  une ide,
ailleurs la haine de la tyrannie qui force un pre  ensanglanter ses
mains dans la mort tragique de ses fils. David imprime  toutes ses
oeuvres la figure de ses convictions politiques. Sous son _Blisaire
demandant l'aumne_, qui n'a devin la sollicitude du rvolutionaire
pour ces vieux soldats de la patrie, dont les haillons contrastent
amrement avec des services glorieux? Ainsi envisages, les peintures
de Louis David ne sont pas seulement des tableaux; ce sont des actes;
l'artiste est plus qu'un homme, c'est le sentiment national dcalqu
sur la toile. Le _Serment du Jeu de Paume_, cette grande page de la
Rvolution Franaise, allait  l'me et au talent du peintre; la foudre
qui tombe sur le chteau royal nous montre dans l'loignement le
tonnerre du 10 aot; o les Constituants n'avaient vu qu'une rsistance
 la cour, David avait aperu la chute de la royaut.

Au milieu de ces oeuvres d'art et de littrature, l'_Almanach du
bonhomme Grard_, par Collot-d'Herbois, marque l'origine des almanachs
politiques.

Danton venait d'tre nomm substitut-adjoint du procureur de la
Commune. Cet homme, auquel la nature avait donn en partage des formes
athltiques et des poumons d'airain, avait prvu que la Rvolution ne
s'accomplirait pas dans l'Assemble des reprsentants de la nation;
qu'il fallait que le peuple s'agitt, et que la force siget surtout
dans les faubourgs. Il se fit le tribun des masses, le Jupiter tonnant
de la place publique. Son loquence  coups de canon retentissait
surtout dans le club des Cordeliers, o elle donnait le signal de
l'attaque. On n'agite pas pour agiter: sous ce tourbillon, il y avait
une justice. Danton aimait sincrement les classes pauvres et
malheureuses, il voulait les affranchir; son coeur tait bon, mais ses
besoins taient normes. A tort ou  raison (nous reviendrons plus tard
l-dessus), on l'accusait de marchs et du transactions dshonorantes
avec Philippe d'Orlans.

Qu'y avait-il de vrai dans ces vagues rumeurs?

Danton recevait-il d'une main et se vengeait-il de l'autre, en crasant
les fourbes, les tratres et les ennemis du peuple? Drap dans son
audace, il se couvrait contre toutes ces mdisances ou toutes ces
calomnies d'une confiance dmesure en lui-mme.

Danton avait t nomm substitut-adjoint du procureur de la Commune par
1 162 voix. Le jour de son installation, il adressa au maire et aux
autres membres du conseil municipal un discours qui tait une
profession de foi: Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs,
puisque tel est le voeu des amis de la libert et de la Constitution;
je le dois d'autant plus que ce n'est pas dans le moment o la patrie
est menace de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui
peut avoir ses dangers. L'orateur parle ensuite des calomnies dont il
a t assig, de ce qu'il a fait pour la Rvolution. La nature,
dit-il, m'a donn en partage les formes athltiques et la physionomie
pre de la libert. Exempt du malheur d'tre n d'une de ces races
privilgies, suivant nos vieilles institutions, et par cela mme
presque toujours abtardies, j'ai conserv, en crant seul mon
existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
seul instant, soit dans ma vie prive, soit dans la profession que
j'avais embrasse, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
raison  la chaleur de l'me et  la fermet du caractre... Si ds les
premiers jours de notre rgnration j'ai prouv tous les
bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti  paratre exagr,
pour n'tre jamais faible, si je me suis attir une premire
proscription pour avoir dit hautement ce qu'taient ces hommes qui
voulaient faire le procs  la Rvolution, pour avoir dfendu ceux
qu'on nommait les nergumnes de la libert, c'est que je vis ce qu'on
devait attendre des tratres qui protgeaient ouvertement les serpents
de l'aristocratie... Voil quelle fut ma vie. Voici, messieurs, ce
qu'elle sera dsormais...

Danton promettait alors de concourir au maintien de la Constitution,
_rien que la Constitution_. Son opinion sur la royaut tait  peu prs
celle de Robespierre. Aprs avoir bris ses fers, continuait-il, la
nation franaise a conserv la royaut sans la craindre et l'a pure
sans la har. Que la royaut respecte un peuple dans lequel de longues
oppressions n'ont point dtruit le penchant  tre confiant, et souvent
trop confiant; qu'elle livre elle-mme  la vengeance des lois tous les
conspirateurs, sans exception, et tous ces valets de conspiration, qui
se font donner par les rois des -compte sur des contre-rvolutions
chimriques, auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler
ainsi, des partisans  crdit; que la royaut enfin se montre
sincrement l'amie de la libert sa souveraine: alors elle s'assurera
une dure pareille  celle de la nation elle-mme, alors on verra que
les citoyens qui ne sont accuss d'tre au _del de la Constitution_
que par ceux mmes qui sont videmment en _de_, on verra, dis-je, que
ces citoyens, quelle que soit leur thorie arbitraire sur la libert,
ne cherchent point  rompre le pacte social; qu'ils ne voulaient, pour
un mieux idal, renverser un ordre de choses fond sur l'galit, la
justice et la libert. Oui, messieurs, je dois le rpter, quelles
qu'aient t mes opinions individuelles, lors de la rvision de la
Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est
jure, j'appellerai  grands cris la mort sur le premier qui lverait
un bras sacrilge pour l'attaquer, ft-il mon frre, mon ami, ft-il
mon propre fils. Tels sont mes sentiments.

Les ides de Danton s'taient-elles modifies au contact de ses
nouvelles fonctions? On serait tent de le croire. Cette riche nature
abondait d'ailleurs en contrastes. Rvolutionnaire par temprament,
homme d'action, il lui fallait le bruit, le mouvement, le forum, et
pourtant il aimait les champs, la nature. S'il faut en croire Fabre
d'glantine, les gots de Danton l'entranaient  la campagne, aux
bains,  la vie de fermier. Avec le remboursement d'une charge qui
n'existait plus, il avait achet,  Fontenay-sous-Bois, une petite
mtairie qu'il surveillait lui-mme. Sa physionomie, froce  la
tribune, devenait, dans l'intimit, bonne, enjoue, quelquefois
souriante. Ses discours, violents jusqu' la fureur, ne donnent aucune
ide de sa conversation, qui tait instructive et agrable. Il aimait
vritablement le peuple qui l'avait tir, comme il disait, de
l'abjection du nant. Malheureusement il tait esclave de ses plaisirs
et du ses passions. Avec ses amis, il tenait souvent des propos
cyniques; mais chez lui il ne se montrait tranger  aucun des
sentiments dlicats. Ce tribun, dont les colres faisaient plir le
front des rois, avait prs de sa femme des attendrissements de lion
amoureux.

Mais est-ce bien le moment de nous occuper des hommes et de leur vie
prive? L'clair brille, le sol tremble: la Rvolution vient
d'emboucher la trompette guerrire.




III

La guerre.--Rsistance de Robespierre  l'lan gnral.--L'avis de
Danton--Brissot se dclare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre lui
et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais
marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministre girondin.


Des bruits de guerre grondaient depuis quelque temps d'un bout de la
France  l'autre. Ds le mois de mars 1791, Marseille demandait 
marcher vers le Rhin. L'lan patriotique tait irrsistible. D'o
venait  la nation franaise ce souffle belliqueux? De la provocation
constante des puissances trangres. Un mur de fer entourait la France,
mur mouvant qui se rapprochait chaque jour de nos frontires. Tous les
rois de l'Europe se sentaient menacs par la Rvolution, dans la
personne de Louis XVI, et cette Rvolution, ils avaient jur de la
vaincre. C'tait la lutte entre le vieux droit divin et la souverainet
du peuple. La gravit de la situation n'chappait point au bon sens des
masses. On se demandait seulement si la France devait attendre d'tre
attaque, ou s'il ne valait pas mieux prvenir l'agression.

Le 29 novembre 1791, l'Assemble lgislative avait somm Louis XVI
d'adresser aux cours trangres une dclaration dont les termes taient
en mme temps fermes et modrs: Dites-leur que partout o l'on
souffre des prparatifs contre la France, la France ne peut voir que
des ennemis; que nous garderons religieusement le serment de ne faire
aucune conqute; que nous leur offrons le bon voisinage, l'amiti
inviolable d'un peuple libre et puissant; que nous respectons leurs
lois, leurs usages, leurs constitutions, mais que nous voulons que la
ntre soit respecte. Dites-leur enfin que si des princes d'Allemagne
continuent de favoriser des prparatifs dirigs contre les Franais,
les Franais porteront chez eux, non pas le fer et la flamme, mais la
Libert! C'est  eux de calculer quelles peuvent tre les suites de ce
rveil des nations.

Le roi fit, en apparence, ce qu'on lui demandait; mais les cours
trangres affectaient de ne point le croire libre. N'tait-ce point
pour lui d'ailleurs qu'elles travaillaient en marchant contre la
Rvolution? Aussi, quand Louis XVI les invita noblement  retirer leurs
troupes des frontires, lui opposrent-elles la lgitimit de la ligue
des souverains, runis pour la sret et l'honneur des couronnes.

Divises par d'anciennes rancunes, la Prusse et l'Autriche se
rapprochaient dans la haine des ides nouvelles. C'tait donc bien une
coalition qui se formait contre la France! Comment djouer les
sinistres projets de toutes ces ttes couronnes? Quel moyen de
conjurer le danger? Comment dissiper ce point noir qui grossissait de
jour en jour  l'horizon?

Les esprits en taient  ce degr de fermentation, quand Brissot se
dclara ouvertement pour la guerre. Aprs avoir numr les dangers que
courrait le pays, dvoil le plan des puissances trangres, leur
systme d'touffement, leur projet bien arrt d'imposer  la France
les institutions anglaises par la force des armes; H bien! si les
choses en viennent l, concluait-il, il faut attaquer vous-mmes.

Un homme rsistait  l'entranement gnral, et cet homme tait
Robespierre. Dans une mmorable sance du club des Jacobins, il
rpondit au discours de Brissot. Aprs avoir constat lui-mme que
l'lan de la nation tait tourn vers la guerre, il se demanda s'il ne
fallait point dlibrer mrement avant de prendre une rsolution
dcisive. Le salut de l'tat et la destine de la Constitution
dpendaient du parti auquel on allait s'arrter. N'tait-ce point  la
prcipitation et  l'enthousiasme du moment qu'taient dues plusieurs
des fautes commises depuis l'ouverture des tats gnraux? Le rle de
ceux qui veulent servir leur patrie est de semer dans un temps pour
recueillir dans un autre, et d'attendre de l'exprience le triomphe de
la vrit. Si la guerre est ncessaire, on la fera; mais si la paix
peut tre maintenue, pourquoi se jeter dans une aventure qui, sous
prtexte de dfendre la libert, est de nature  l'anantir?

Il faudrait tout citer pour donner une ide de l'loquence nouvelle de
Robespierre:

Je dcourage la nation, dites-vous: je l'claire... et n'euss-je fait
autre chose que de dvoiler tant de piges, que de rfuter tant de
fausses ides et de mauvais principes, que d'arrter les lans d'un
enthousiasme dangereux, j'aurais avanc l'esprit public et servi la
patrie.--Vous avez dit encore que j'avais outrag les Franais en
doutant de leur courage et de leur amour pour la libert. Non, ce n'est
point du courage des Franais dont je me dfie, c'est la perfidie de
leurs ennemis que je crains... Vous avez t tonns, avez-vous dit,
d'entendre un dfenseur du peuple calomnier et avilir le peuple.
Certes, je ne m'attendais pas  un pareil reproche. D'abord apprenez
que je ne suis pas le dfenseur du peuple; jamais je n'ai prtendu  ce
titre fastueux. Je suis du peuple, je n'ai jamais t que cela, je ne
veux tre que cela; je mprise quiconque a la prtention d'tre quelque
chose de plus. S'il faut tout dire, j'avouerai que je n'ai jamais
compris pourquoi l'on donnait des noms pompeux  la fidlit constante
de ceux qui n'ont point trahi sa cause. Serait-ce un moyen de mnager
une excuse  ceux qui l'abandonnent, en prsentant la conduite
contraire comme un effort d'hrosme et de vertu? Non, ce n'est rien de
tout cela; ce n'est que le rsultat naturel de tout homme qui n'est
pas dgrad. L'amour de la justice, de l'humanit, de la libert, est
une passion comme une autre. Quand elle est dominante, on lui sacrifie
tout; quand on a ouvert son me  des passions d'une autre espce,
comme la soif de l'or et des honneurs, on leur immole tout, et la
gloire, et la justice, et l'humanit, et le peuple, et la patrie. Voil
le secret du coeur humain, voil toute la diffrence qui existe entre
le crime et la probit, entre les tyrans et les bienfaiteurs de leur
pays.--Que dois-je rpondre au reproche d'avoir avili et calomni le
peuple? Non, on n'avilit point ce qu'on aime, on ne se calomnie pas
soi-mme. J'ai avili le peuple! Il est vrai que je ne sais point le
flatter pour le perdre et que j'ignore l'art de le conduire au
prcipice par des routes semes de fleurs; en revanche, c'est moi qui
sus dplaire  tous ceux qui ne sont pas du peuple, en dfendant
presque seul les droits des citoyens les plus pauvres et les plus
malheureux contre la majorit des lgislateurs. C'est moi qui opposai
constamment la dclaration des droits  toutes ces distinctions
calcules sur la quotit des impositions qui laissaient une distance
entre des citoyens et des citoyens. C'est moi qui dfendis, non
seulement les droits du peuple, mais son caractre et ses vertus; qui
soutins, contre l'orgueil et les prjugs, que les vices ennemis de
l'humanit et de l'ordre social allaient toujours dcroissant avec les
besoins factices de l'gosme, depuis le trne jusqu' la chaumire;
c'est moi qui consentis  paratre exagr, opinitre, orgueilleux
mme, pour tre juste.

[Illustration: Dumouriez]

Danton, qu'on reprsente toujours comme ayant pouss  la guerre,
faisait aussi ses rserves: Ce n'est point contre l'nergie que je
viens parler, dit-il en faisant allusion au discours de Brissot. Mais,
messieurs, quand devons-nous avoir la guerre? N'est-ce pas aprs avoir
bien jug notre situation, aprs avoir tout pes? n'est-ce pas,
surtout, aprs avoir bien scrut les intentions du pouvoir excutif qui
vient vous proposer des mesures belliqueuses?... Quand j'ai dit que je
m'opposais  la guerre, j'ai voulu dire que l'Assemble nationale,
avant de s'engager dans cette dmarche, doit faire connatre au roi
qu'il doit dployer tout le pouvoir que la nation lui a confi contre
ces mmes individus dont il a disculp les projets et qu'il a dit
n'avoir t entrans hors du royaume que par les divisions
d'opinion...

Ainsi, ceux qu'on appellera plus tard les Montagnards, se dfiaient
alors de la guerre, parce qu'ils croyaient que le roi et ses ministres
la dsiraient, que la cour et les migrs la voyaient d'un oeil
favorable, qu'ils tenaient  vaincre les ennemis du dedans avant
d'attaquer les ennemis du dehors. A la suite des dfaites de nos
armes, ils voyaient l'invasion et le csarisme.

Le parti de la guerre se composait d'lments trs divers. Il y avait
d'abord la faction des anciens nobles qui, ds le commencement de la
Rvolution, poussaient aux mesures externes et ne voyaient plus de
salut pour eux que dans une conflagration gnrale. Venait ensuite le
groupe des royalistes modrs, qui croyaient encore  la possibilit de
faire rtrograder le mouvement, et qui voulaient donner  la France la
constitution anglaise, dans l'esprance, disait joyeusement Danton, de
nous donner bientt celle de Constantinople. Il leur fallait pour
l'excution d'un tel dessein l'appui de l'tranger. Quant aux
Girondins, on les accusait de vouloir la guerre afin de se glisser dans
le ministre  la faveur du dsarroi de la cour. Le peuple n'entrait
videmment dans aucune de ces combinaisons; mais il est volontiers,
pour les mesures nergiques. Il se regardait d'ailleurs comme le
dpositaire des vrais principes, et la vrit doit tre dfendue au
prix du sang par ceux qui ont l'honneur de la possder.

Le 30 dcembre 1791, second discours de Brissot, en faveur de la
guerre; le 2 janvier 1792, nouvelle rfutation de Robespierre. La lutte
se poursuivait, s'envenimait. Ce qui enlevait beaucoup d'autorit  la
parole de Brissot, c'tait le caractre de Brissot lui-mme.--Ml dans
toutes sortes d'intrigues, il avait laiss de son honneur aux
broussailles d'une vie nomade et besogneuse.

Maximilien, au contraire, revenait  Paris, d'un voyage  Arras, sa
ville natale, avec une rputation d'intgrit  l'abri de tout soupon.
Opinitre et convaincu, on le savait prt  sceller de son sang tout ce
qu'il crivait. Les motifs de guerre tirs de la situation extrieure
le touchaient moins que les principes. Il ne voyait pas sans effroi la
direction des forces militaires du pays remises entre les mains du
pouvoir excutif. Et  quel chef confier la dfense nationale? Les
anciens gnraux taient tous compromis. D'un autre ct, l'agression,
venant de la part de la France, ne mettrait-elle point du ct des
cours trangres les apparences du droit et de la justice? O
Robespierre se montra vraiment homme d'tat, c'est quand il combattit
certaines illusions. Quelques braves patriotes se figuraient que les
nations allaient accourir au-devant des armes franaises, adopter nos
lois et notre Constitution, embrasser nos soldats. Le gouvernement le
plus vicieux, rpondait-il avec beaucoup de raison, trouve un puissant
appui dans les prjugs, dans les habitudes et dans l'ducation des
peuples. Il eut beau dire: sa voix ne fut point coute, le vent tait
 la guerre.

Dans sa lutte contre les partisans des hostilits immdiates,
Robespierre s'tait fermement tenu sur le terrain des principes,
vitant toute allusion personnelle et blessante. Mais voici que des
rvlations foudroyantes tombent sur la tte de Brissot. Cet homme
d'tat, tel est le titre que le groupe de la Gironde affectait de lui
donner, s'essayait depuis quelque temps  une certaine austrit de
moeurs; mais c'tait une vertu tardive et accommode aux circonstances.
Les personnes qui l'avaient connu refusaient de croire  la sincrit
de ce changement. Dans une lettre signe du baron de Grimm on lit:
Vous me dites que Brissot de Warville est un bon rpublicain; oui,
mais il fut l'espion de Lenoir,  150 francs par mois. _Je le dfie de
le nier_, et j'ajoute qu'il fut chass de la police, parce que
Lafayette, qui ds lors commenait  intriguer, l'avait corrompu et
pris  son service. Ce qui ajoutait  la vraisemblance de cette
accusation, c'est que Brissot avait tantt attaqu, tantt dfendu la
police, qu'il regardait dans un temps comme une _institution
admirable_. Camille Desmoulins dcocha contre _l'homme d'tat_ de la
Gironde un de ces pamphlets qui pntrent dans le vif.

En vous entendant, l'autre jour,  la tribune des Jacobins, crivit
Camille, vous proclamer un Aristide et vous appliquer le vers d'Horace:

  Integer vitae, scelerisque porus,

je me contentai de rire tout bas, avec mes voisins, de votre
patriotisme sans tache et de l'immacul Brissot. Je ddaignai de
relever le gant que vous jetiez si tmrairement au milieu de la
socit; car, loin de chercher  _calomnier le patriotisme_, je suis
plutt las de mdire de qui il appartient. Mais puisque, non content de
vous prconiser  votre aise et sans contradicteur  la tribune des
Jacobins, vous me diffamez dans votre journal, je vais remettre chacun
de nous deux  sa place. Honnte Brissot, je ne veux pas me servir
contre vous de tmoins que vous pourriez rcuser comme nots
d'aristocratie. Ainsi je ne produirai point l'envoy extraordinaire de
Russie, M. le baron de Grimm, dont le tmoignagne a pourtant quelque
gravit,  cause du caractre dont il est revtu... Je ne vous citerai
point non plus Morande, avec qui votre procs criminel reste toujours
pendant et indcis, et qui va disant partout assez plaisamment  qui
veut l'entendre: Je conviens que je ne suis pas un honnte homme; mais
ce qui m'indigne, c'est de voir Brissot se donner pour un saint...

Je ne produirai pas mme ici le tmoignage de Duport-Dutertre, que je
trouvai l'autre jour furieusement en colre contre vous, dans un moment
o ma profession m'appelait chez lui. Il ne vous traitait pas plus
respectueusement que ne fait Morande, et me disait que vous et C....
tiez deux _coquins_ (c'est le mot dont j'atteste qu'il s'est servi);
que s'il n'tait pas ministre, il rvlerait des choses... Il n'acheva
pas; mais il me laissa entendre que ces choses n'taient pas d'un
saint, ni surtout d'un Jacobin. Dites que M. Duport est un
anti-Jacobin, rcusez son tmoigagne, j'y consens. Cependant, J.-P.
Brissot, pour prtendre asservir tout le monde  vos opinions, pour
dcrier le civisme le plus pur dans la personne de Robespierre, comme
vous faites, vous et votre cabale, depuis six semaines; pour vous
flatter de perdre ses amis dans l'opinion publique, de dpit de n'avoir
pu seulement l'y branler; pour vous riger en dominateur des Jacobins
et de leurs comits, vous m'avouerez que ce n'est pas un titre
suffisant que l'honneur d'tre trait d'_espion_, de _fripon_ et de
_coquin_ par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et
qu'il n'y a pas l de quoi tre si fier de voir votre nom devenu
proverbe.

On avait, en effet, invent un mot: _brissoter_ voulait dire intriguer.

Je laisse de ct ces accusations si graves et je m'adresse aux crits
de l'homme. Un auteur se rvle par ses oeuvres comme l'arbre par ses
fruits. Qu'est-ce que Brissot crivain? Un trafiquant d'ides, qui
passe d'un camp  l'autre, selon les intrts de son commerce
littraire. Il avait bassement flatt le _sublime_ Necker, _le Sully du
sicle_, quand ce ministre tait en place; il le poursuivit d'un vil
acharnement quand le Genevois se retira des affaires. Cette versatilit
fit tour  tour de Brissot l'ennemi et l'ami de la Rvolution, le
flagorneur et le critique impitoyable des ministres, l'apologiste et le
dtracteur de la police, le partisan et l'adversaire de la royaut.

Quoique Brissot et soin de se couvrir maintenant d'une vertu affecte,
la philosophie qu'il avait professe dans ses ouvrages tmoignait du
plus abject gosme; je cite au hasard: Deux besoins essentiels
rsultent de la constitution de l'animal, la nutrition et
l'vacuation...--Les hommes peuvent-ils se nourrir de leurs semblables?
Un seul mot rsout cette question, et ce mot est dict par la nature
mme: les tres ont droit de se nourrir de toute matire propre 
satisfaire leurs besoins. Si le mouton a droit d'avaler des milliers
d'insectes qui peuplent les herbes des prairies, si le loup peut
dvorer le mouton, si l'homme a la facult de se nourrir d'autres
animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas
galement le droit de faire servir leurs semblables  leurs apptits?

On ne s'attendait gure  trouver, dans le chef des Girondins, un
dfenseur de l'anthropophagie; mais revenons  la thorie du _besoin
d'vacuation_:

C'est dans l'animal une fois dvelopp que nat ce besoin terrible:
l'amour, besoin de l'homme, comme le sommeil et la faim, que la nature
lui ordonne imprieusement de satisfaire. Le taureau vieux et us, qui
ne sent plus l'aiguillon de l'amour, combat-il encore pour des gnisses
qu'il ne saurait satisfaire? Non. La nature a dit  ses animaux comme 
l'homme sauvage: Ta proprit finit avec tes besoins; mais l'homme
social n'coute point la nature, il tend sa proprit au del de ses
besoins, il se cantonne, il s'isole, et il a l'audace d'appeler cette
proprit sacre.--Homme de la nature, suis son voeu, coute ton
besoin: c'est ton matre, ton seul guide. Sens-tu s'allumer dans tes
veines un feu secret  l'aspect d'un objet charmant? prouves-tu ces
heureux symptmes qui t'annoncent que tu es homme? La nature a parl,
cet objet est  toi, jouis: tes caresses sont innocentes, tes baisers
sont purs. L'amour est le seul titre de la jouissance, comme la faim
l'est de la proprit.

Que penser d'un homme qui ramne tous les droits aux besoins? L'amour
n'est pour lui qu'une fonction bestiale, une...--Ma plume se refuse 
transcrire le mot.

Ces extraits et quelques autres, cits par les feuilles du temps,
donnrent lieu  une polmique trs-vive. Andr Chnier s'en mla: Le
sieur Brissot, crivit-il, a dit que l'on fait de ses crits des
_dissections ministrielles_. Cela veut-il dire qu'elles sont infidles
et fausses? Voil ce qu'il faudrait prouver. Au nom de Dieu, monsieur
Brissot, avez-vous ou n'avez-vous pas crit les infamies qu'on vous
attribue? Oui ou non! Si vous ne les avez pas crites, alors vous avez
raison de vous plaindre, et ceux qui vous attaquent sont en effet des
calomniateurs. Si vous les avez crites, alors vous _mentez_
effrontment, quand vous assurez que de tout temps vous criviez contre
les despotes avec la mme nergie qu' prsent, et vous seul tes un
calomniateur. De grce, monsieur Brissot, un mot de rponse  ce
dilemme, et ne faites plus bouillonner notre sang; cessez de nous
importuner de votre loge auquel personne ne rpond que par le silence
du mpris et de l'indignation, et pargnez-vous ce plat pathos qui
vous rend aussi ridicule que vous vous tes dj rendu odieux.

Brissot s'emporta; il ne rpondit pas. L'crivain incrimin ne nia ni
l'exactitude des citations ni les arguments qu'on en pouvait tirer
contre lui; il contesta seulement les dates. Il ne peut avoir eu pour
but en cela, rpondait un rdacteur anonyme du _Journal de Paris_, que
de faire mettre au nombre des pchs et des ignorances de la jeunesse
un ouvrage extravagant et immoral. Mais pour cela l'poque n'est pas
assez recule; car M. Brissot, tant aujourd'hui g de quarante-six 
quarante-huit ans, en avait trente-quatre ou trente-six en 1778 ou en
1780, et  cet ge on n'est plus un enfant.

Accabl sous ses propres crits, Brissot se retrancha derrire les
services qu'il avait rendus  la Rvolution; Camille Desmoulins le
poursuivit sur le terrain d'une discussion que l'_homme d'tat_ de la
Gironde cherchait, comme on voit,  dplacer. Il lui reprocha ses
liaisons avec Lafayette.--Aprs la Saint-Barthlmy du Champs-de-Mars,
rpliqua Brissot, je voyais Lafayette une fois tous les mois, _c'tait
pour soutenir en lui quelque souffle de libert._ Il m'a tromp;
depuis, je ne l'ai point revu. Il m'est tranger, il me le sera
toujours. --Si tu voyais, reprenait Camillle, que la libert tait
expirante dans son coeur, pourquoi donc nous disais-tu que sa dmission
tait une _vraie calamit_? Tratre, pourquoi trompais-tu la nation?
pourquoi remettais-tu sa destine entre des mains si incertaines? Je
n'ai besoin que de tes crits pour te confondre.

Les Girondins, de leur ct, ne cessaient d'attaquer Robespierre, de
lui reprocher son langage, dans lequel revenaient sans cesse les mots
de vertu, de principes, de probit. Ils l'accusaient d'tre dfiant,
envieux, malade d'orgueil. Ainsi la grande question de la paix ou de la
guerre dgnrait, de part et d'autre, en questions personnelles.

Il y eut pourtant, au club des Jacobins, une sorte de rconciliation
entre Robespierre et Brissot. Le vieux Dussaulx, le traducteur de
Juvnal, le Nestor de la dmocratie, fit l'loge de l'un et l'autre
adversaires, de ces deux gnreux citoyens, et exprima le dsir de
les voir terminer leur querelle par un embrassement. Ils se donnrent
aussitt l'accolade fraternelle au grand attendrissement de
l'assemble. Cet oubli des injures tait-il bien sincre? Suffisait-il
du baiser de paix pour effacer de pareils dissentiments?

Je viens, dit alors Robespierre, de remplir un devoir de fraternit et
de satisfaire mon coeur; il me reste encore une dette plus sacre 
acquitter envers la patrie. Le sentiment profond qui m'attache  elle
suppose ncessairement l'amour de mes concitoyens et de ceux avec
lesquels j'ai des affections plus troites; mais toute affection
individuelle doit cder  l'intrt de la libert et de l'humanit; je
pourrai facilement le concilier ici avec les gards que j'ai promis 
tous ceux qui ont bien servi la patrie et qui continueront  la bien
servir. J'ai embrass M. Brissot avec ce sentiment, et je continuerai
de combattre son opinion dans les points qui me paraissent contraires 
mes principes, en indiquant ceux o je suis d'accord avec lui. Que
notre union repose sur la base sacre du patriotisme et de la vertu;
combattons-nous, comme des hommes libres, avec franchise, avec nergie
mme, s'il le faut, mais avec gards, avec amiti.

Les deux adversaires reprirent en effet leur position, l'un comme
partisan, l'autre comme ennemi dclar de la guerre offensive. Ce
n'tait point la lutte avec l'Europe arme que redoutait Robespierre,
c'taient les consquences de ce conflit, et les dangers qu'allait
courir la Rvolution. Il n'avait ni les grands mouvements oratoires de
Danton, ni le langage imag de Vergniaud, ni l'ardeur mridionale
d'Isnard; mais il tait l'homme du sang-froid et de la raison. Dans
cette discussion, il se montra suprieur  lui-mme. Le talent de
Robespierre, crivait alors Camille Desmoulins, s'est lev  une
hauteur dsesprante pour les ennemis de la libert; il a t sublime,
il a arrach des larmes.

Barre,  son lit de mort, laissait lomber ces mlancoliques paroles:

Robespierre avait le temprament des grands hommes d'tat, et la
postrit lui accordera ce titre. Il fut grand, quand tout seul, 
l'Assemble constituante, il eut le courage de dfendre la souverainet
du peuple; il fut grand, quand plus tard,  l'assemble des Jacobins,
seul contre tous, il balana le dcret de dclaration de guerre 
l'Allemagne.

Un tel langage ne saurait tre suspect de partialit dans la bouche de
celui qui avait trahi Robespierre au 9 thermidor.

Vains efforts! La prdiction de Danton allait s'accomplir: Nous aurons
la guerre; oui, les clairons de la guerre sonneront; oui, l'ange
exterminateur fera tomber ces satellites du despotisme.

Plusieurs amis de Robespierre lui reprochaient mme de froisser cet
instinct martial qui est au fond du caractre franais, de risquer sa
popularit dans une lutte inutile, de se sparer, de s'isoler...

On n'est pas seul, leur rpondait-il firement, quand on est avec le
droit et la raison.

Cependant le Midi tait en feu. Dans quelques localits o ils se
sentaient les plus forts, les prtres et les nobles exercrent des
perscutions odieuses contre les vrais citoyens. Le 5 mars 1792 parut 
la tribune du club des Jacobins Barbaroux, de Marseille, celui qu'on
comparait alors pour la beaut  la statue d'Antinos. Il venait
annoncer la marche des Marseillais sur Arles, l'un des repaires de la
raction, et demandait qu'on aidt ses braves concitoyens  refouler
l'audace de l'aristocratie.

D'un autre ct, le groupe de la Gironde ne ngligeait rien de ce qui
peut exciter l'enthousiasme des masses. Ainsi que tous les hommes dont
les convictions ne sont pas trs-solides, ils comptaient beaucoup sur
les signes et les formes extrieures pour se gagner le coeur du peuple.

Fils d'une poque de raction (1814), nous avons partag dans notre
enfance les prjugs de l'poque contre le bonnet rouge; unis nous
tions alors bien loin de nous douter que cette coiffure, devenue le
symbole des excs et des fureurs de la plus vile populace, fut une
invention des brillants Girondins, ces _hommes de got_. Ce sont les
prtres, crivait Brissot dans son journal, ce sont les prtres et les
despotes qui ont introduit le triste uniforme des chapeaux, ainsi que
la ridicule et servile crmonie d'un salut qui dgrade l'homme, en lui
faisant courber, devant son semblable, un front nu et soumis.
Remarquez, pour l'air de la tte, la diffrence entre le bonnet et le
chapeau. Celui-ci, triste, morne, monotone, est l'emblme du deuil et
de la morosit magistrale; l'autre gaie, dgage la physionomie, la
rend plus ouverte, plus assure, couvre la tte sans la cacher, en
rehausse avec grce la dignit naturelle, et est susceptible de toutes
sortes d'embellissements. Cette diatribe contre les chapeaux ne
manquait pas d'un fond de vrit; mais ce qu'on proposait de leur
substituer valait-il mieux?

A Paris, une mode nouvelle fait bien vite son chemin; le bonnet rouge
courut sur toutes les ttes. Robespierre rsista cette fois 
l'entranement populaire; il trouvait dans l'inaltrabilit de sa
conscience des armes pour combattre les exagrations, les fausses
mesures, les innovations puriles ou frivoles. Ses plus grands ennemis
lui rendent cette justice, qu'il n'adopta jamais les livres
excentriques dont les faux patriotes se plaisaient  couvrir un zle
ridicule et dangereux. On ne le vit jamais laisser crotre ses ongles,
ngliger ses cheveux, ni porter des vtements hideux, par manire de
patriotisme. Il avait mme horreur de ce qu'on appelait alors le
dbraill rvolutionnaire. Maximilien croyait qu'on pouvait aimer le
peuple et porter du linge blanc. Il tmoigna pour le bonnet rouge une
sympathie mdiocre: Je respecte, s'cria-t-il aux Jacobins, tout ce
qui est l'image de la libert; mais nous ayons un signe qui nous
rappelle sans cesse le serment de vivre libres ou de mourir, et ce
signe le voici. (Il montre sa cocarde.) En dposant le bonnet rouge,
les citoyens, qui l'avaient pris par un patriotisme louable, ne
perdront rien. Les amis de la libert continueront  se reconnatre
sans peine au mme langage, au signe de la raison et de la vertu,
tandis que tous les autres emblmes peuvent tre adopts par les
aristocrates et les tratres. Il faut, dit-on, employer de nouveaux
moyens pour exciter le peuple. Le peuple n'a pas besoin d'tre excit;
il faut seulement qu'il soit bien dfendu. C'est le dgrader que de
croire qu'il est sensible  des marques extrieures. Elles ne
pourraient que le dtourner de l'attention qu'il donne aux principes de
libert et aux actes des mandataires auxquels il a confi sa
destine... Ils voudraient, vos ennemis, vous faire oublier votre
dignit, pour vous montrer comme des hommes frivoles et livrs  un
esprit de faction. Ces raisons prvalurent, et le bonnet rouge
disparut alors du club des Jacobins.

Le parti de la Gironde ne cessait nanmoins de frapper l'esprit de la
multitude par des coups de thtre. Des piques! des piques! des
piques! s'crient les acteurs de la libert; on forge aussitt
plusieurs milliers de piques pour en armer des citoyens passifs. Dans
leur proccupation du costume, les Girondins glorifient le titre de
_sans-culotte_ qu'ils opposent firement  celui d'aristocrate. Et
voil ces grands politiques, dont quelques historiens ont tant exalt
les vues larges et fcondes! Ils voulaient, dit-on, l'alliance de la
bourgeoisie avec la multitude: soit; mais celle alliance n'tait pas
une fusion des intrts; mais l'accord qu'ils rvaient d'tablir entre
la classe moyenne et le peuple tait un lien superficiel qui devait se
briser aprs la victoire.

Les Girondins avaient pris l'initiative de la guerre, et cette guerre
tant sur le point d'clater, le roi ne pouvait plus refuser leur
concours ni rsister au voeu de la nation. C'tait une nouvelle couche
sociale qui arrivait au pouvoir. Quand Roland vint pour la premire
fois  la cour, il s'y prsenta en chapeau rond avec des cordons aux
souliers. A la vue de cette figure de quaker et de ce nglig
bourgeois, le matre des crmonies ne pouvait en croire ses yeux. a,
un ministre! Il fallut pourtant lui livrer passage. Se tournant alors
vers Dumouriez: Eh! monsieur, point de boucles  ses souliers!--Ah!
monsieur, tout est perdu, rpondit Dumouriez avec le plus grand
sang-froid.

Tout tait effectivement perdu pour l'ancien rgime. La Rvolution
entrait en gros souliers dans les conseils du roi.

[Illustration: Madame Roland.]




IV

Influence des femmes sur la Rvolution Franaise.--Mme Roland et
Throigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacre dans le midi
de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Dclaration de
guerre.


La nymphe, l'grie des nouveaux lgislateurs, tait Mme Roland. Jeune
encore, belle d'une beaut  elle, marie  Roland, un honnte
bourgeois, elle avait au coeur une passion qui domina, rduisit toutes
les autres,--elle aimait la Rpublique. Quand le roi fut arrt 
Varennes, elle devina tout de suite qu'il fallait suspendre Louis XVI,
abolir en France la royaut. Cette Rpublique, cette idole, Mme Roland
la voyait un peu  travers le prisme du sentiment. Elle la voulait pure
d'excs, drape  l'antique, groupant autour de son char les plaisirs
et les beaux-arts. Elle avait t l'amie de quelques dfenseurs du
peuple  la Constituante; mais peu  peu ses prfrences s'taient
tournes du ct des Girondins, qui rpondaient mieux  son idal de
gouvernement. Comme eux, elle cherchait le beau en politique; dans des
temps de trouble, au milieu des circonstances exceptionnelles qu'on
traversait, il et fallu surtout y chercher le vrai... Mais o trouver
le courage de lui reprocher ses illusions, quand on pense au sort qui
l'attendait?...

Throigne tait de retour  Paris. Que d'anecdotes, que d'aventures ne
tenait-elle point en rserve! Curieux de connatre cette femme, sur
laquelle on lui racontait les choses les plus romanesques, l'empereur
d'Autriche s'avisa de la faire venir dans son cabinet; quand il l'eut
vue et entendue, il lui donna sa libert, mais avec ordre de sortir
d'Autriche. Throigne parut  la tribune des Jacobins; elle s'tendit
sur les pripties de son voyage, sa captivit, les actes de tyrannie
que l'empereur avait exercs contre elle, et annona l'intention
d'crire ses Mmoires. Manuel dit: Vous venez d'entendre une des
premires amazones de la libert; je demande que, prsidente de son
sexe, assise aujourd'hui  ct de notre prsident, elle jouisse des
honneurs de la sance.

Throigne demeurait alors rue de Tournon; les principaux Cordeliers,
Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'glantine, M.-J. Chnier,
frquentaient son salon converti en un vritable club. Elle y dclamait
des scnes de _Brutus_ ou de toute autre tragdie o l'auteur
invectivait les _tyrans_; la flamme de l'enthousiasme qui s'allumait
dans ses yeux, sa beaut piquante, ses poses mles et fires donnaient
aux vers rcits par elle une puissance d'enivrement irrsistible; ce
n'tait pas une actrice, c'tait la Libert personnifie.

On raconte qu'un tranger, un Russe de grande famille, masqu sous le
pseudonyme d'Otcher, fut conduit par Romme chez Mlle de Mricourt. Il y
revint une fois, deux fois, il y revint toujours; son bonheur tait de
la voir, de l'entendre, d'effeuiller en silence et  l'cart les fleurs
mlancoliques d'un sentiment qu'elle ignorait.--Cette intrigue s'arrta
tout court: un ordre de rappel enleva le jeune Otcher au danger qu'il
courait; sa famille trembla longtemps sur les suites qu'auraient pu
avoir de telles relations avec une femme sduisante et qui joua un si
grand rle dans les scnes rvolutionnaires. Cet Otcher n'tait autre
que le comte de Strogonoff, qui devint, par la suite, l'ami intime
d'Alexandre et son ministre de l'intrieur.

La renomme de Throigne lui attira des critiques et des sarcasmes. Les
crivains royalistes la dchirrent dans leurs pamphlets. Ils lirent
d'indcentes plaisanteries sur le mariage de Throigne avec Populus; il
existait un dput de ce nom, g de cinquante-sept ans. Une caricature
du temps reprsente Throigne dans un boudoir, auprs d'une toilette
sur laquelle tranent un pot de rouge vgtal, un poignard, quelques
boucles de cheveux pars, une paire de pistolets, l'_Almanahc du Pre
Grard_, une toque, la _Dclaration des droits de l'homme_, un bonnet
de laine rouge, un peigne  chignon, une fiole de vinaigre de la
composition du sieur Mailhe, un fichu fort chiffonn, la _Chronique de
Paris_ et le _Courrier de Gorsas_. Dans le fond se dcouvre un lit de
sangle dcor d'une paillasse;  ct de la paillasse, une pique
norme, prs de laquelle s'tale un superbe habit d'amazone en velours
d'Utrecht; les murs sont orns de tableaux agrables, tels que la
_Prise de la Bastille_, la _Mort de Foulon et Berthier_, la _Journe du
6 octobre 1789_, les meurtres commis  Nmes, Montauban, la Glacire,
et autres jolis massacres constitutionnels. Mlle Throigne est dans le
nglig le plus galant: elle a des pantoufles de maroquin rouge, des
bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc,
un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu, surmont d'un
pompon vert.--Toutes ces fadaises, entremles de calomnies atroces,
faisaient bouillonner le sang de la jolie Throigne; elle en tait, du
reste, bien venge par l'influence qu'elle exerait; aux clubs, sa
prsence inspirait les orateurs, et les plus svres cherchaient
quelques-unes de leurs ides dans ses yeux noirs.

On se tromperait si l'on croyait qu'il y et alors une rupture dclare
entre les Girondins et les Jacobins. Les uns et les autres continuaient
de se voir, de se serrer la main; ils assistaient aux mmes runions
publiques; mais de graves dissentiments, des froissements
d'amour-propre, des questions personnelles tendaient de plus en plus 
les sparer en deux groupes. La division clata sur le terrain des
croyances religieuses.

L'empereur Lopold venait de mourir presque subitement; Robespierre
crut voir dans cet vnement le doigt de la Providence. Craignons,
disait-il, craignons de lasser la bont cleste qui s'est obstine
jusqu'ici  nous sauver malgr nous. Ce langage de la _superstition_
indigne le sceptique Guadet qui se lve, et rclame contre une ide 
laquelle il ne voit, dit-il, aucun sens. Robespierre reprend la parole
au milieu du bruit:

Je ne viens point combattre un lgislateur distingu (interruption),
mais je viens prouver  M. Guadet qu'il m'a mal compris. Je viens
combattre pour des principes communs  M. Guadet et  moi; car je
soutiens que tous les patriotes ont mes principes.... Quand j'aurai
termin ma courte rponse, je suis sr que M. Guadet se rendra lui-mme
 mon opinion; j'en atteste _son patriotisme et sa gloire_, choses
vaines et sans fondement, si elles ne s'appuyaient sur les _vrits
immuables_ que je viens de proposer. L'objection qu'il m'a faite tient
trop  mon honneur,  mes sentiments et aux principes reconnus par tous
les peuples du monde et par les Assembles de tous les peuples et de
tous les temps, pour que je ne croie pas mon honneur engag  les
soutenir de toutes mes forces.... La superstition, il est vrai, est un
des appuis du despotisme; mais ce n'est pas induire les citoyens dans
la superstition que de prononcer le nom de la Divinit. J'abhorre
autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont rpandues dans
l'univers pour favoriser l'ambition, le fanatisme et toutes les
passions, en se servant du pouvoir sacr de l'ternel qui a cr la
nature et l'humanit; mais je suis bien loin de le confondre avec les
imbciles dont le despotisme s'est arm. Je soutiens, moi, ces ternels
principes sur lesquels s'taie la faiblesse humaine pour s'lancer  la
vertu. Ce n'est point un vain langage dans ma bouche, pas plus que dans
celle de tous les hommes illustres, qui n'en avaient pas moins de
morale pour croire  l'existence de Dieu. (A l'ordre du jour!
Brouhaha.)

Non, messieurs! vous n'toufferez pas ma voix: il n'y a pas d'ordre du
jour qui puisse touffer cette vrit... Je ne crois pas qu'il puisse
jamais dplaire  aucun membre de l'Assemble nationale d'entendre ces
principes, et ceux qui ont dfendu la libert  l'Assemble
constituante ne doivent pas trouver d'opposition au sein des amis de la
Constitution. Loin de moi d'entamer ici aucune discussion religieuse
qui pourrait jeter la division parmi ceux qui aiment le bien public,
mais je dois justifier tout ce qui est attach sous ce rapport 
l'adresse prsente  la Socit. Oui, invoquer la Providence et
admettre l'ide de l'tre ternel qui influe essentiellement sur les
destins des nations, qui me parat,  moi, veiller d'une manire toute
particulire sur la Rvolution Franaise, n'est point une ide trop
hasarde, mais un sentiment de mon coeur, un sentiment ncessaire 
moi, qui, livr dans l'Assemble constituante  toutes les passions et
 toutes les viles intrigues, et environn de si nombreux ennemis, me
suis toujours soutenu. _Seul avec mon me_, comment aurais-je pu
suffire  des luttes qui sont au-dessus de la force humaine, si je
n'avais point _lev mon me  Dieu_? Sans trop approfondir cette ide
encourageante, ce sentiment divin _m'a bien ddommag_ de tous les
avantages offerts  ceux qui voulaient trahir le peuple. Qu'y a-t-il
dans cette adresse? Une rflexion noble et touchante, adopte par ceux
qui ont crit avec l'inspiration de ce sentiment sublime. Je nomme
Providence ce que d'autres aimeront peut-tre mieux appeler hasard;
mais ce mot Providence convient mieux  mes sentiments... Oui, j'en
demande pardon  tous ceux qui sont plus clairs que moi, quand j'ai
vu tant d'ennemis avancer contre le peuple, tant d'hommes perfides
employs pour renverser l'ouvrage du peuple, quand j'ai vu que le
peuple lui-mme ne pouvait agir, et qu'il tait oblig de s'abandonner
 des tratres, alors, plus que jamais, j'ai cru  la Providence... Je
conclus, et je dis que c'tait pour l'tablissement de la morale de la
politique que j'avais crit l'adresse que j'ai lue  la Socit. Je
demande qu'elle dcide si les principes que j'annonce sont les siens.

Ce qui manque aujourd'hui  un tel discours, c'est l'orateur, la pleur
concentre de son visage, les accents de sa voix la plus aigre, et
l'agitation de l'auditoire. Maximilien se montra bravement, dans cette
circonstance, ce qu'il fut toute sa vie, un diste convaincu, le
disciple de Jean-Jacques Rousseau, un chrtien  la manire du _Vicaire
Savoyard_. Quoi qu'il en soit, la question religieuse tait pose, et
c'est ce sol brlant qui devait dvorer plus tard les Girondins; aprs
les Girondins, les Hbertistes; aprs les Hbertistes, les Dantonistes;
aprs les Dantonistes, Robespierre lui-mme... Effroyable engendrement
de supplices!

Les ennemis de Robespierre voulurent profiter de cette profession de
foi pour dtruire son influence. Ils comptaient sur l'incrdulit qui
commenait  se rpandre dans les classes populaires. La lutte avec
Guadet avait eu lieu le 26 mars 1792, aux Jacobins: le 2 avril,
nouvelle attaque en rgle. De sourdes rumeurs dsignaient Maximilien
comme un hypocrite, qui ne s'tait oppos  la guerre que par des vues
d'ambition personnelle. On ne prononait point encore le mot de
dictature; personne n'y croyait; mais on jalousait dj sa popularit.

--Si quelqu'un a des reproches  me faire, dit-il hardiment, je
l'attends ici: c'est ici qu'il doit m'accuser et non dans des socits
particulires. Y a-t-il quelqu'un qui se lve?

--Oui, moi! s'cria Ral.

--Parlez, rpondit Robespierre.

Une partie de l'assemble applaudit Ral; l'autre, appuye par les
tribunes publiques, le couvre de murmures. Je vous accuse, monsieur
Robespierre, non de ministrialisme (une voix: C'est bien heureux!),
mais d'opinitret, mais d'acharnement  avoir tent tous les moyens
possibles pour faire changer dans la question de la guerre l'opinion
que la Socit s'tait forme. Je vous accuse d'avoir exerc ici,
peut-tre sans le savoir, et srement sans le vouloir, un despotisme
qui pse sur tous les hommes libres qui composent la socit. Les
attaques se succdrent. Je dnonce  M. Robespierre, s'crie Guadet,
un homme qui, par amour pour la libert de sa patrie, devrait peut-tre
s'imposer  lui-mme la peine de l'ostracisme, car c'est servir le
peuple que de se drober  son idoltrie. Je lui dnonce un autre homme
qui, ferme au poste o sa patrie l'aura plac, ne parlera jamais de
lui, et y mourra plutt que de l'abandonner. Ces deux hommes, c'est
lui, c'est moi.

Alors Robespierre:

Quant  l'ostracisme auquel M. Guadet m'invite  me soumettre, il y
aurait un excs de vanit  moi de me l'imposer, car c'est la punition
des grands hommes, et il n'appartient qu' M. Brissot de les
classer.--On me reproche d'assiger sans cesse cette tribune; mais que
la libert soit assure, que le rgne de l'galit soit affermi, que
tous les intrigants disparaissent, alors vous me verrez empress  fuir
cette tribune et mme cette Socit. Alors, en effet, le plus cher de
mes voeux serait rempli: heureux de la flicit de mes concitoyens, je
passerais des jours paisibles dans le sein d'une douce et sainte
intimit... Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans qu'il faudrait
bannir. Pour moi, o voulez-vous que je me retire? Quel est le peuple
chez lequel je trouverai la libert tablie, et quel despote voudra me
donner asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et triomphante;
mais menace, mais dchire, mais opprime, on ne la fuit pas, on la
sauve, ou l'on meurt pour elle.--Le ciel qui me donna une me
passionne pour la libert et qui me fit natre sous la domination des
tyrans; le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au rgne des factions
et des crimes, m'appelle peut-tre  tracer de mon sang la route qui
doit conduire mon pays au bonheur... J'accepte avec transport cette
douce et glorieuse destine. Exigez-vous de moi un autre sacrifice?
Oui, il en est un que vous pouvez demander encore, je l'offre  ma
patrie: c'est celui de ma rputation. Je vous la livre; runissez-vous
tous pour la dchirer; unissez, multipliez vos libelles priodiques. Je
ne voulais de rputation que pour le bien de mon pays. Si, pour la
conserver, il faut trahir, par un coupable silence, la cause de la
vrit et du peuple, je vous l'abandonne; je l'abandonne  tous les
esprits faibles et versatiles que l'imposture peut garer,  tous les
mchants qui la rpandent. J'aurai l'orgueil encore de prfrer  leurs
frivoles applaudissements le suffrage de ma conscience et l'estime de
tous les hommes clairs et vertueux. J'attendrai le secours tardif du
temps, qui doit venger l'humanit trahie et les peuples opprims...
Voil mon apologie: c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
avais pas besoin.

On ne s'est point assez demand comment Robespierre finit par s'imposer
aux vnements. D'autres taient plus loquents que lui; crivain et
philosophe, il n'atteignait pas  la hauteur de Condorcet; mais il
avait un plan, une ligne de conduite, une doctrine. Nul ne devient
vraiment homme d'tat qu' cette condition. Patient, tenace, il
marchait droit vers son but, sans jamais dtourner la tte. Ces
caractres-l sont rares, et quand ils se trouvent, rien ne leur
rsiste: pour les arrter, il faut un vnement qui dpasse les forces
des prvisions humaines.

Pendant que les Jacobins et les Girondins se disputaient entre eux, il
venait chaque jour, du Midi, des nouvelles alarmantes. Avignon nageait
dans le sang. Un infortun, un Franais qui avait arrach des murs de
la ville les dcrets pontificaux, avait t assassin sur le marchepied
de l'autel. Des reprsailles avaient eu lieu,  la Glacire; au
meurtre, on avait rpondu par le meurtre. La porte sanglante des
massacres de septembre tait ouverte.

Encore un dcret d'accusation contre Marat!--Depuis assez longtemps, la
voix de l'Ami du peuple manquait aux vnements. Nous l'avons laiss,
aprs les massacres du Champ-de-Mars, se dbattre contre une
perscution furieuse. Marat est le premier en France qui ait lev le
journal  l'tat de puissance; ce chiffon de papier  sucre, mal
imprim, crit  la hte, distribu au hasard dans les rues, faisait
vnement; cela remuait plus de curiosit qu'une proclamation de la
cour; la plume de cet crivain atrabilaire exerait plus d'autorit que
le sceptre d'or aux mains languissantes de Louis XVI. Cette feuille,
compose dans les caves, avait le prestige d'un malfice. Quoique
influent, Marat tait toujours proscrit, misrable, enseveli. Les
porteurs de sa feuille engageaient chaque jour, sur la voie publique,
des luttes  coups de poing avec les agents de l'autorit; les
royalistes montraient, sur la place de Grve, le rverbre auquel on
devait pendre Marat.

Une descente d'alguazils ayant eu lieu dans la cave du couvent des
Cordeliers, Marat s'tait chapp par une issue secrte et s'tait
dirig, de nuit, sur Versailles. Il errait, sans trouver d'asile auquel
il ost confier sa tte; il errait dans les rues tnbreuses, lorsque,
vaincu par la marche et par le froid, il se laissa tomber, de
dcouragement, contre une borne. Dans ce moment, un prtre passa  ct
de lui dans l'ombre; il avait pour vtement une simple soutane de drap
noir, de gros souliers  cordons de cuir et des gutres; il venait de
porter le viatique  un mourant. C'tait le cur Bassal. Il avait eu
beaucoup  souffrir de l'intolrance de l'ancien clerg,  cause de ses
opinions avances.

Ce cur, qui avait t membre de l'Assemble nationale, reconnut Marat
et le recueillit dans son modeste presbytre, une petite maison
recouverte en tuiles, au milieu d'une rue dserte, avec une treille qui
laissait tomber au vent d'automne les dernires feuilles. Marat, aprs
avoir dormi sous le toit hospitalier d'un ministre de l'glise
assermente, prit le chemin de la Normandie.

Son intention tait de gagner les bords de l'Ocan; il esprait trouver
sur la cte une barque ou un vaisseau qui le jetterait en Angleterre.
Son voyage fut une suite d'alertes et de prils. Il logea secrtement
dans la ville de Caen, rue du Rempart, chez une femme qui le coucha
pour l'amour de Dieu et de la Rvolution. Le lendemain, il se rendit 
Courcelles, o il rencontra la mer, et fit prix avec un batelier pour
la traverse. Il tait six heures; les brumes du soir descendaient sur
l'tendue immense; Marat,  cette vue, songea peut-tre  cet autre
Ocan, Paris, qu'il allait quitter et sur lequel il soufflait les
temptes. Dj il avait un pied dans la barque, quand, se retournant
vers la terre, la poitrine pleine de sanglots: Non, s'cria-t-il, 
Rvolution! je ne l'abandonnerai pas. Et il revint.

Le reste de son voyage ne fut qu'une suite de tribulations dont il prit
assez gaiement son parti, et qu'il raconta lui-mme en ces termes. Ne
sachant  qui m'adresser  Amiens, pour avoir un asile, je gagnai la
prairie prs des bords de la Somme; je m'assis derrire une haie vive
sur un monceau de pierres, et l, comme Marius sur les ruines de
Carthage, je me mis  rver tristement. Un berger tait  quelques pas;
j'allai vers lui pour m'informer des sentiers de dtour qui pouvaient
me jeter sur la route de Paris. Je lui demandai ensuite de m'indiquer
un guide. Il me dsigna un ancien grenadier aux gardes-franaises dont
il me lit l'loge. Je l'envoyai chercher. Arrive un grand homme sec et
dcharn, ayant  peine trente ans et en montrant plus de quarante,
tant la misre l'avait vieilli! Il me conduit dans sa chaumire. Je lui
propose de me servir de guide pendant la nuit pour gagner Beauvais par
des sentiers dtourns. En attendant le coucher du soleil, je me mis 
crire un numro de ma feuille; puis j'endossai un habit rustique, et
me voil en route. Nous allions  travers champs. Chemin faisant, j'eus
le malheur de me blesser au pied. Il fallait trouver une voiture ou
rester en place. Je me tranai jusqu'au village le moins loign, et
montai dans une charrette dont le mauvais cheval, dj fatigu des
travaux de la journe, fut bientt sur les dents. Il fallut prendre la
poste jusqu' Beauvais, d'o un cabriolet me ramena dans Paris.

Quand Marat revit la grande ville, ce centre des branlements
rvolutionnaires, il faisait nuit profonde; il traversa avec un de ses
amis la place de Grve. Le poteau du rverbre auquel on devait pendre
l'Ami du peuple dtachait au clair de lune sa sombre et fantastique
silhouette; Marat voulut passer dessous par bravade. La grandeur de la
cause que je dfends, dit-il  son compagnon, lve mon coeur au-dessus
de la crainte des supplices.

Vers cette mme poque, Marat et Robespierre eurent une entrevue chez
un ami commun. Ces deux hommes dfendaient  peu prs les mmes
doctrines sans se connatre; mais ils les soutenaient par des armes
bien diffrentes. L'un tait la logique mme, le sang-froid, la
puissance de la volont; l'autre tait la fureur rvolutionnaire. L'Ami
du people avait toujours parl du dput d'Arras avec estime.--M. de
Robespierre, le seul dput qui paraisse instruit des grands principes,
et peut-tre le seul patriote qui sige dans le snat... Ils
s'abordrent avec une politesse affecte. Robespierre ne dissimula
rien. Aprs avoir donn de justes loges aux motifs qui faisaient agir
Marat, il finit par lui reprocher les excs de sa feuille, excs qui
pouvaient obscurcir, aux yeux de certaines gens, les services rendus
par lui  la Rvolution.

--Il vous chappe, a et l, dit-il en insistant, des _paroles en
l'air_, qui viennent, j'aime  le croire, d'une intention droite, mais
qui n'en compromettent pas moins notre cause. Je vous engage  calmer
ces colres immodres, qui fournissent des prtextes  nos ennemis
pour calomnier votre coeur.

--Apprenez, reprend Marat en se redressant avec fiert, que l'influence
de ma feuille tient  ces excs mmes,  l'audace avec laquelle je
foule aux pieds tout respect humain,  l'effusion de mon me, aux lans
de mon coeur,  mes rclamations violentes contre l'oppression,  mes
sorties imptueuses,  mes douloureux accents,  mes cris
d'indignation, de fureur et de dsespoir... Ces cris d'alarmes, ces
coups de tocsin que vous prenez pour des paroles en l'air sont les
expressions naves de mes sentiments, les sons naturels que rend mon
coeur agit.

--Mais, reprit Robespierre, vous avouerez qu'en servant la cause du
peuple vous avez rclam quelquefois, au nom de la libert, des mesures
contraires  la libert.

--Que venez-vous parler de libert? Cinq cents espions me cherchent
jour et nuit; s'ils me dcouvrent et s'ils me tiennent, ils me
jetteront dans un four ardent et je mourrai victime de la libert que
vous m'accusez de contrarier. Dieu dsarmes, si jamais j'ai dsir un
instant pouvoir me saisir de ton glaive, ce n'tait que pour rtablir,
 l'gard des indigents, les saintes lois de la nature! Croyez-moi,
nous venons tout simplement essayer aux hommes des destines nouvelles.
Ce que nous faisons, nous sommes fatalement pousss  le faire, et
notre Rvolution est une suite continuelle de miracles. Chaque ge a
son courant d'ides qu'on ne peut ni dterminer ni tarir; quand les
obstacles se rencontrent devant ces courants, il y a lutte, et les
trnes, et les socits, le pass, en un mot, se trouve emport par une
force insurmontable. C'est l toute l'histoire de notre Rvolution. Il
y a des moments, je le confesse, o, au milieu des difficults et des
prils d'un tat de choses agit, je regrette moi-mme le rgime
ancien, mais il nous faut subir la ncessit d'un renouvellement: nous
ramnerions plutt la mer sur les bords laisss  sec que le temps sur
les hommes et les institutions qu'il  quitts. Puisque les
Constituants de 89 ont provoqu et commenc une Rvolution, il faut la
finir  tout prix; ils l'ont commence au milieu des ftes et des
embrassements de joie, nous l'achverons dans le sang et dans les
larmes; c'est la loi des rvolutions. Nous serons probablement briss 
l'oeuvre; mais qu'importe! nous travaillons, et nos fils recueilleront
seuls le fruit de nos travaux et de nos sueurs; la gnration actuelle
doit disparatre. On ne fait pas des hommes libres avec d'anciens
matres et de vieux esclaves. De mme que l'amant d'une prostitue ne
saurait apprcier une honnte femme, de mme l'amant d'un rgime
oppresseur ne saurait aimer ni reconnaitre la nature d'un rgime libre
et raisonnable.

[Illustration: Chaumette.]

Robespierre coutait avec effroi; il plit et garda quelque temps le
silence.

--Vous tes donc, reprit-il enfin, pour les mesures de sang! Si vous
prtendez frapper tous ceux qui ont inflig le joug et tous ceux qui
l'ont subi, la moiti de la France y succombera.

--Vous savez bien, rpondit Marat, que notre Rvolution est environne
d'obstacles et de rsistances; dans un temps calme et quand le systme
rgnant est bien assis, on ramne les dissidents par la modration, par
la patience, et on les rattache au maintien de la Constitution par les
bienfaits qui en dcoulent; mais au milieu des factions, des guerres
civiles et des principes de ruines qui menacent de toutes parts notre
libert naissante, nous n'avons ni le temps ni le loisir d'en agir
ainsi. Il faut craser tout ce qui rsiste et rpondre  la guerre par
la guerre. Les rvolutions commencent par la parole et finissent par le
glaive. Je n'avais pas prvu moi-mme, en 89, que nous serions amens
forcment  couper des ttes; mais c'tait un tort et un aveuglement:
vous verrez que nous serons obligs d'en venir l. Tout changement
cre, parmi ceux dont il drange les anciens privilges, des haines
irrconciliables. Une lutte s'engage, lutte  mort, o le nouveau
gouvernement doit ncessairement frapper ou tre frapp. Vaincus ou
disperss sur un point, nos ennemis se montrent aussitt sur un autre;
pour s'en dfaire, il faut les dtruire. Vous savez ces choses aussi
bien que moi, mais vous n'osez pas les avouer.

Robespierre baissa la tte.

--Aucune rvolution, continua Marat, n'aura t plus conome que la
ntre du sang des peuples. Nous ne faisons pas la guerre, nous la
subissons. La sainte pidmie de la libert gagne partout avec
diligence; c'est elle qui nous dlivrera bientt de tous nos ennemis en
renversant les trnes et en faisant disparatre la servitude.

Voil qui vaut mieux que du canon. Nous ne sommes durs qu'envers les
ennemis du dedans, parce que, avec eux, il n'y a ni trait ni amnistie
 esprer. Il faut qu'ils tombent sous nos coups ou que nous tombions
sous les leurs. Si nous les manquons, ils ne nous manqueront pas. Mais,
encore une fois, cet tat de violence ne peut durer; c'est le passage
d'un rgime ancien  un rgime nouveau. Nos principes feront bientt de
tous les Franais les enfants d'une mme famille; alors se formera un
spectacle nouveau, inconnu jusqu' ce jour, et le plus beau qu'ait
jamais clair le soleil. On me reprsente comme un esprit brouillon et
agitateur. L'_Ami du peuple_, au contraire, n'est pas moins ennemi de
la licence que passionn pour l'ordre, la paix et la justice. Mais,
tant que la Rvolution n'est pas faite, je regarde comme un devoir
d'exciter le peuple et de le tenir en veil contre les perfidies de ses
anciens matres. La monarchie essaie  chaque instant de renatre sous
des formes nouvelles et dguises; je vois percer une autre
aristocratie  travers le masque des Girondins. On m'accuse encore de
flatter le bas peuple et de descendre jusqu' ses caprices, afin de
mieux le pousser  mes volonts: mensonge! Lisez ma feuille et vous
verrez comme je traite, au contraire, cette portion aigrie et remuante
du peuple qu'on nomme la populace; si je m'en suis quelquefois servi,
c'est qu'on a besoin d'elle dans les rvolutions pour exciter la masse
 se soulever; on ne fait pas de pain sans levain. Du reste, ce n'est
pas le gouvernement d'une classe de Franais que je dsire fonder,
c'est le gouvernement de tous. Au triomphe de notre libert me semble
attach celui des autres peuples de la terre, le bonheur du genre
humain.

Ne vous tonnez plus maintenant si je m'emporte contre ceux qui
contrarient ce noble dessein et retardent, par leurs complots, le rgne
de la justice. Il faut que ce rgne vienne ou que je meure. De l ces
paroles en l'air, ces transports et ces cris d'indignation que vous
blmez, mais que m'arracheront toujours malgr moi la vue des misres
du genre humain et le sentiment de son oppression. Je ne suis pas de
ces mes de glace qui regardent souffrir les autres sans s'mouvoir; un
tel spectacle me jette dans des accs de courroux dont je ne suis plus
matre. Je m'crie alors: Vengez-vous, mes amis, vengez-vous! Tuez et
brlez, et ne vous arrtez pas que le genre humain tout entier ne soit
hors des mains de ses bourreaux.

Robespierre se retira terrifi.

Cette entrevue eut des suites fcheuses; Robespierre, aux Jacobins,
rpudia toute connivence avec Marat, dont il blma le zle dangereux et
les extravagances. Marat dsavoua, d'un autre ct, Robespierre pour
son dictateur. Je dclare, crivit-il dans sa feuille, que Robespierre
ne dispose pas de ma plume, quoiqu'elle ait souvent servi  lui rendre
justice; une entrevue que je viens d'avoir avec lui me confirme dans
mon opinion qu'il runit aux lumires d'un sage snateur l'intgrit
d'un vritable homme de bien, mais qu'il manque galement et des vues
et de l'audace d'un homme d'tat.

La voix du canon allait couvrir ces discussions personnelles. Il faut
rendre justice  l'Assemble lgislative: jamais proposition de guerre
ne fut discute avec plus de talent et de conscience. La nation put
savoir exactement  quoi s'en tenir sur les raisons qu'elle avait de
prendre l'initiative de l'attaque. Le bouillant Isnard lui-mme
n'entraina point une dcision prmature. Quand les dputs se
dclarrent prts  tirer le glaive et  en jeter le fourreau, tout le
monde put juger la situation telle qu'elle tait. Ni surprise ni
dguisement.

Le 20 avril 1792, Louis XVI pronona solennellement devant l'Assemble
la dclaration de guerre contre l'empereur d'Autriche. En entrant dans
la salle des sances, il regardait  droite et  gauche avec cette
sorte de curiosit vague qui caractrise les personnes  vue
trs-basse. Sa physionomie n'exprimait point sa pense. Il proclama la
guerre du mme ton qu'il et pris pour promulguer le dcret le plus
insignifiant du monde.

Mme de Stal assistait  cette sance.

Lorsque Louis XVI et ses ministres furent sortis, raconte-t-elle,
l'Assemble vota la guerre par acclamation. Quelques membres ne prirent
point part  la dlibration; mais les tribunes applaudirent avec
transport; les dputs levrent leurs chapeaux en l'air, et ce jour, le
premier de la lutte sanglante qui a dchir l'Europe pendant
vingt-trois annes, ce jour ne fit pas natre dans les esprits la
moindre inquitude. Cependant, parmi les dputs qui ont vot cette
guerre, un grand nombre a pri d'une mort violente, et ceux qui se
rjouissaient le plus venaient  leur insu de signer leur arrt de
mort.

La guerre tait peut-tre invitable;  coup sr elle tait alors
populaire; mais elle fit dvier la Rvolution, la poussant d'abord vers
la Terreur et ensuite vers le despotisme.




V

La guerre dbute mal.--Quelles taient les causes de notre infriorit
passagre.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de
Valence.--L'ennemi est  l'intrieur.--Dcret contre les prtres
rfractaires.--Dclin des croyances religieuses.--Le vto
royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministre girondin.--Changements
que la ncessit de vaincre amnent dans l'esprit public.


La guerre commena par des revers. Le ministre influent, l'homme de la
situation, Dumouriez, comptait enlever aisment les Pays-Bas, mal
soumis, mcontents, presque rvolts contre la maison d'Autriche. Des
ordres furent donns pour entraver ce plan de campagne; le 29 avril au
matin, le gnral Thobald Dillon se porta de Lille sur Tournai. Les
soldats se sauvent devant l'ennemi, en criant  la trahison, rentrent 
Lille furieux, accusent leurs chefs d'avoir voulu les livrer 
l'ennemi, et massacrent Dillon dans une grange.

On apprit en mme temps qu'un autre gnral franais, Biron, venait
d'essuyer un semblable chec devant les murs de Mons, et que ses
troupes s'taient dbandes.

Grand effroi  Paris. O tait la cause de nos deux premires dfaites?
Tout le monde vit trs bien qu'il n'existait aucune confiance entre les
soldats et les officiers. Les uns taient le sang nouveau de la
Rvolution; les autres sortaient de l'ancien rgime et avaient conserv
des attaches avec la noblesse.

Qu'attendre d'une guerre entreprise dans de telles conditions? D'un
autre ct, le roi pouvait-il dsirer le succs de nos armes, sachant
que chacun de ces succs devait consolider le nouvel ordre de choses?
Qui dirigeait alors les hostilits? La cour. Qui avait intrt  ce que
nos troupes fussent battues? La cour. O devait-elle trouver les moyens
de relever les dbris du trne? Dans les victoires de l'tranger.

On agissait sans vigueur, sans ensemble, sans dtermination; les chefs
de nos armes, Rochambeau, Luckner et le mou Lafayette, inspiraient aux
Jacobins de justes dfiances. Il fallait recourir  des mesures
nergiques; la France ne pouvait balancer les forces matrielles de
l'Europe qu'en faisant appel  l'enthousiasme, au patriotisme, au
devoir des citoyens libres. Le jour du dvouement suprme tait venu;
mais d'o partirait l'clair?--La reine voyait nos revers avec une
satisfaction secrte. La Lgislative tait rduite, comme la
Constituante, dans les derniers temps,  une impuissance fatale. Les
clubs taient dsunis.

Cette fois, comme dans toutes les situations dsespres, il fallait
que le peuple intervnt. Dj les provinces du Midi avaient donn le
signal; plus anciennement fixes au sol, ces populations taient aussi
les plus avances du royaume. Elles donnrent aux vnements le
caractre d'imptuosit qui est dans leur nature. La commune de
Marseille prit l'initiative; voici la copie d'une lettre conserve aux
Archives et adresse aux citoyens de Valence: Frres et amis, la
libert est en danger; elle serait anantie si la nation entire ne se
levait pour la dfendre. Les Marseillais ont jur de vivre libres; ils
n'aiment, ils ne connaissent plus pour Franais et pour frres que ceux
qui, ayant jur comme eux, se lveront comme eux pour vaincre ou
mourir. Cinq cents d'entre eux, bien pourvus de patriotisme, de force,
de courage, d'armes, bagages et munitions, partiront dimanche ou lundi
pour la capitale. Alimentez ce feu, frres et amis, joignez vos armes
et votre courage  celui des Phocens; que l'aristocratie et le
despotisme tremblent, il n'est plus temps d'couter leur langage; c'est
la patrie qui parle seule, elle vous demande la libert ou la mort. Nos
citoyens passeront dans votre ville, ils vous offriront de partager
avec vous l'honneur de la victoire; ils vous diront que Marseille vous
aime, parce qu'elle est sre que vous suivrez son exemple; ils vous
demandent en son nom l'asile et l'hospitalit. Avant de partir, les
Marseillais avaient mis  la raison la ville d'Arles, qui tait
infecte d'aristocratie. Ils y taient entrs le 28 mars, au nombre de
cinq mille, par une brche faite  coups de canon; ils se seraient
facilement dcids  la dmolir pour effacer, disaient-ils, la honte de
l'avoir fonde.

Excite par l'lan gnral de la nation, l'Assemble lgislative
dclara la patrie en danger et, le 8 juin, vota la formation d'un camp
de vingt mille hommes aux portes de la capitale.

L'ennemi s'avanait sur nos frontires; mais n'tait-il point aussi au
coeur de la France? La question religieuse soulevait de plus en plus
les populations; des troubles clataient au Nord et au Midi, excits
par les intrigues des prtres rfractaires. Avant de tourner toutes ses
forces contre l'tranger, ne fallait-il point pacifier le pays, se
dbarrasser des agitateurs, en les intimidant par la svrit des lois?

Ds le 6 avril, l'Assemble nationale vota un dcret qui supprimait
tout costume religieux, hors des glises et de l'exercice des fonctions
ecclsiastiques.

Le 27 mai fut adopt d'urgence un autre dcret en vertu duquel pouvait
tre condamn  la dportation tout prtre qui avait refus de prter
serment, si cette mesure de rigueur tait demande par vingt citoyens
actifs (c'est--dire payant une contribution), approuve par le
district, prononce par le dpartement. Le dport devait recevoir
trois livres par jour comme frais de route jusqu' la frontire.

Le roi refusa de donner sa sanction  ce dernier dcret: nouveau vto,
nouvelle irritation dans les faubourgs. Le peuple tait las de cette
rsistance inerte qui paralysait toutes les dterminations vigoureuses.

L'acte de la Lgislative a t fort critiqu. Quoi! s'crie-t-on,
livrer la libert d'un citoyen  des dnonciations qui reposaient le
plus souvent sur ses opinions prsumes? Il est bon de faire observer
que cette dportation tait un simple exil et que le despotisme n'y
regarde pas  deux fois avant de lancer un pareil dcret. Si la gravit
des circonstances ne justifie pas entirement des mesures aussi
arbitraires, elle suffit du moins  les expliquer. Or la France
rvolutionnaire n'avait alors  choisir qu'entre le suicide ou
l'expulsion de ses plus mortels ennemis.

Un fait important  noter, c'est que l'esprit dmocratique, favorable
en 89 aux ides religieuses, s'tait peu  peu dtourn des glises,
quand on vit la conduite que tenait le clerg. Les prtres asserments
eux-mmes reconnaissaient en 92 le besoin de certaines rformes dans
les pompes du culte catholique, si l'on tenait  sauver le peu qui
restait encore des anciennes croyances.

Que signifie, disait M. Tolin, membre de la Lgislative, vicaire
piscopal de Loir-et-Cher, cette mitre d'argent entre les mains d'un
clerc assez bat pour la porter gravement et processionnellement devant
l'vque dj couvert d'une mitre d'or!... Que veut dire cette crosse
si ridiculement promene par un autre clerc fort et vigoureux?...
Pourquoi ce lourd bton qu'il faut faire traner devant soi?... En
vertu de quel canon dpouille-t-on le calice, ce vase prcieux o va
reposer le sang de l'agneau, pour couvrir les genoux de l'vque?
Quelle indcence!... Pourquoi ces gants pendant la clbration des
saints mystres? Cette tte couverte, lors mme que le Saint-Sacrement
est expos? Quels impudents privilges! Un trne, dont la magnificence
rivalise avec celui du Trs-Haut, forme un second autel, o chacun
porte ses voeux de prfrence au premier, autour duquel des cierges,
constamment allums, semblent demander les mmes hommages; tout cela
surprend la foi des fidles, et lui donne le change!... Ce clerg
nombreux, toujours bassement prostern devant l'homme, le dos tourn au
tabernacle, s'embarrasse autour de ce trne... s'agenouille pour baiser
un diamant... c'est une sorte d'idoltrie, ou au moins une bassesse...
Peut-on estimer des hommes qui, loin de savoir rougir de ces viles
complaisances, ont eu la faiblesse de les rendre? Ils sont plus
coupables que ceux qui les reoivent. Ceux-ci (les vques) sont
sduits par l'amour-propre... par l'espoir de captiver l'attention du
peuple, de le contenir, de l'amuser, comme un enfant, de ces hochets.

Mais l'attention publique se portait alors vers des sujets beaucoup
plus graves: la dfense nationale et les vrais moyens de l'organiser.

Avant tout, il s'agissait d'tablir l'union entre les citoyens et les
soldats. La garde du roi inspirait de justes dfiances. Ce corps tait
compos en grande partie de _coupe-jarrets_ et de _chevaliers
d'industrie_. Ils avaient, disait-on, fait clater leur joie aprs
l'chec de Mons et de Douai. Leurs illusions planaient au del des
frontires: que l'tranger vienne jusqu' Paris, et le rtablissement
des droits de la couronne tait assur. Le 29 mai, dans la sance du
soir, l'Assemble ordonna le licenciement immdiat de ce corps et la
remise des postes des Tuileries  la garde nationale.

Une lettre de Roland, crite, dit-on, par sa femme et s'adressant
plutt  la France qu'au roi, fut lue tout haut au conseil des
ministres, puis envoye aux quatre-vingt-trois dpartements. Que disait
cette lettre? Elle prouvait nettement, en termes francs et durs, que
tout le mal de la situation tait dans les dfiances rciproques de
Louis XVI et de l'Assemble. Le roi profita-t-il des sages conseils que
lui donnait son ministre? Il le destitua.

Fidle  son systme, il expdia vers le mme temps un agent secret,
Mallet du Pan, aux rois coaliss. [Note: On connait la dclaration de
l'entrevue de Piluitz: L'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse, sur
les reprsentations des frres de Louis XVI, s'engagent  employer les
moyens ncessaires pour le roi de France en vue d'affirmer les bases du
gouvernement monarchique. (27 aot 1792.)]

Les Girondins tombrent du pouvoir. Leur passage aux affaires ne fut
marqu ni par des victoires ni par de grandes mesures politiques. Et
pourtant leur avnement ne fut point inutile. Pour la premire fois, on
avait vu la Rvolution monter jusqu'aux marches du trne, des hommes
nouveaux manier les rnes du gouvernement, des parvenus faire la loi 
un pays qui n'avait obi depuis des sicles qu' une certaine classe
dirigeante. Maintenant la nation ne pouvait-elle pas tout attendre de
l'imprvu?

La nouvelle de nos dsastres, la lenteur des oprations militaires
jetrent un nouvel lment de fermentation dans les masses, dj si
profondment agites.

En France, la dfaite est toujours coupable; on chercha partout des
complots et des trahisons; les Girondins accusrent la cour, la cour
accusa les Jacobins.

Le besoin de se trouver mutuellement des torts ne fit qu'aigrir les
ressentiments. Le peuple sentit tout de suite par o la situation le
blessait; en vain quelques Constitutionnels,  la tte desquels se
plaa Lafayette, essayrent-ils de refouler la Rvolution et de
pourvoir au salut du roi; il tait vident pour tous que ce roi tait
un obstacle au libre dploiement de la force populaire. Le trne
barrait l'lan de la France; il fallait ou le briser ou consentir  une
soumission honteuse. Les Girondins avaient cru faire plier la royaut
et la rduire  son vritable rle dans un tat libre; mais de tels
hommes n'avaient point la main assez forte ni l'esprit assez convaincu
pour ragir sur la cour, ce foyer perptuel de contre-rvolution. La
Gironde fut repousse du ministre; sa disgrce lui ramena la confiance
du pays. Les modrs s'aveuglaient, d'un autre ct, sur les mesures 
prendre pour constituer la dfense; l'nergie tait dsormais  l'ordre
du jour; un ciel si rempli d'lectricit que l'tait alors le ciel de
la Rvolution ne pouvait se dcharger que par plusieurs orages
successifs. La guerre, repousse au dbut par les Jacobins, devait
dicter dsormais des conditions nouvelles; il fallait voiler les
statues de la Libert et de la Justice, pour dcouvrir celle du Salut
public. Le point de vue moral et politique de la Rvolution Franaise
changea tout  coup avec l'apparition de l'ennemi. La tempte battait
les flancs du navire; dans cette situation extrme, on jeta
provisoirement  la mer tout le bagage des ides constitutionnelles. Le
besoin de se couvrir du patriotisme comme d'un bouclier entrana la
France  des mesures de rigueur: la monarchie entravait la dfense
nationale! on lui signifia d'avoir  suivre le mouvement ou 
disparatre.




VI

Prludes de la journe du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de
la reine.--Lettre de Lafayette  l'Assemble.--Menaces d'un coup
d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il pntre dans
l'Assemble.--Envahissement des Tuilleries.--Conduite de Louis XVI.--A
qui la victoire?--Fte du Champ-de-Mars.


Louis XVI tenait toujours l'Assemble nationale bloque par ses vtos.
Les faubourgs s'indignaient, trpignaient.

Peuple, en marche!

Quelques mots sur les incidents qui prparrent la journe du 20 juin.
Les griefs qui s'levaient dj contre le chteau, la dmission du
ministre girondin, la rsistance du roi  un dcret de l'Assemble
frappant des prtres rebelles, tout cela suffisait bien pour exciter
les mfiances. Ds soupons, qui ont acquis depuis le caractre de la
certitude, planaient sur les manoeuvres de la reine. Le _comit
autricien_, form autour d'elle et par elle, communiquait sans cesse
avec l'ennemi.

Danton avait perc  jour ces intrigues de femme. Ds le 4 juin, il
proposa deux mesures pour dsarmer l'influence de la cour et djouer
ses sinistres projets. La premire tait d'asseoir l'impt sur de
nouvelles bases, d'exonrer le pauvre et de charger le riche; par ce
moyen, l'Assemble s'attacherait les sympathies de la classe la plus
nombreuse. La seconde loi forcerait Louis XVI  rpudier sa femme et 
la renvoyer  Vienne avec tous les gards et tous les mnagements dus 
son rang.

Pendant que la situation extrieure tait alarmante, on faisait courir
 l'intrieur des bruits de coup d'tat. Pour frapper un coup d'tat,
il faut une arme et un chef. Ce chef existait-il? Le 16 juin, du camp
de Maubeu, Lafayette crivit  l'Assemble lgislative une lettre dure,
insolente, contenante les reproches les plus amers. Le nom de Cromwell
fut prononc et courut sur quelques bancs. Lafayette et fait un pauvre
Cromwell; telle n'tait d'ailleurs pas son ambition. Il et plus
volontiers jou le rle d'un Monk honnte homme. Quoique dtest de la
cour, son rve tait de relever les dbris du trne constitutionnel et
de l'asseoir sur l'union de la noblesse avec la classe moyenne.

[Illustration: Les ptitionnaires du 20 Juin.]

Cette lettre maladroite souleva d'abord une tempte dans l'Assemble;
puis, aprs un moment de rflexion, on dcida qu'il n'y avait pas lieu
 dlibrer. C'tait rpondre  la menace par le mpris. De quel droit,
d'ailleurs, un gnral s'immisait-il en matre dans les affaires du
pays?

Les dfiances populaires s'accrurent; on commentait surtout ce passage
de la lettre: Que le rgne des clubs, anantis par vous, fasse place
au rgne de la loi, leurs usurpations  l'exercice ferme et indpendant
des autorits constitues, leurs maximes dsorganisatrices aux vrais
principes de la libert, leur fureur dlirante au courage calme et
constant... tait-ce clair? On en voulait au droit de runion; mais ce
droit avait jet, en deux annes, de trop profondes racines dans les
moeurs pour qu'on l'en arracht sans rencontrer de rsistance.

On attribue  Danton une part considrable dans les vnements qui vont
suivre; il faut pourtant avouer qu' cet gard les preuves nous
manquent. On a beau fouiller dans les journaux et les Mmoires du
temps, on n'y trouve aucune trace de son influence directe. S'il fut
l'me du mouvement, ce fut d'ailleurs le peuple seul qui marcha.

Deux prtextes servirent  masquer les desseins des meneurs: une
ptition qu'on irait prsenter  l'Assemble; un arbre de la libert
qu'on planterait sur la terrasse des Feuillants, en mmoire du serment
du Jeu-de-Paume.

Le 20 juin, un rassemblement d'environ vingt mille hommes, dans lequel
les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Marceau, Saint-Jacques avaient vers
leurs habitants, se dirigea vers la salle du Mange. Le mouvement
reconnut tout de suite ses meneurs: c'taient le brasseur Santerre,
Legendre, le terrible marquis de Saint-Huruge. Ce dernier avait dissip
sa fortune et sa rputation dans des aventures scandaleuses; prisonnier
sous le rgne de Louis XVI, il avait amass dans son coeur un trsor de
vengeance contre l'aristocratie et contre la cour. Sa formidable voix
voquait sans cesse le fantme de la Bastille, cette prison d'tat o
il avait t renferm. D'une force physique extraordinaire, il se fit
le chef des _Enrags_ et des _Hurleurs_. La foule enflait de moment en
moment. Le rendez-vous tait fix sur la place de la Bastille. Les
colonnes en dsordre s'branlent; des inscriptions, parsemes  et l
dans la longueur du cortge, annoncent l'esprit et les desseins du
rassemblement. Hommes, femmes, enfants, s'avancent, prcds de la
Dclaration des droits et de quelques canons. Ils suivent
processionnellement la rue Saint-Honor, au milieu des acclamations et
du tumulte. Cette multitude hrisse de piques, de faux, de fourches,
de croissants, de leviers, de btons garnis de couteaux, de scies, de
massues denteles, se meut comme une fort vivante. Les femmes mles
au cortge marchent gravement le sabre au poing. Voil, il faut en
convenir, de singuliers ptitionnaires! Le peuple ayant puis les
voies de rclamations pacifiques, le peuple ddaign et foudroy, le
peuple avait fini par mettre un bout de fer sur sa signature.

Il tait deux heures quand on arriva sur la place Vendme. Les
terribles visiteurs s'taient annoncs par leurs cris, par leur marche
sonore et par le cliquetis de leurs armes. De violents dbats
s'levrent dans l'Assemble Nationale entre la gauche, qui tait
d'avis de les recevoir, et la droite qui voulait qu'on leur refust
l'entre de la salle. Cependant les portes commenaient  tre
secoues: que faire? Allez donc dsarmer vingt mille hommes! Les portes
s'ouvrent; les ptitionnaires se rangent dans la salle du Corps
lgislatif; l'orateur dsign par la dposition s'avance et dit d'une
voix nergique: Lgislateurs, le peuple franais vient aujourd'hui
vous prsenter ses craintes et ses inquitudes. Nous ne sommes d'aucun
parti; nous n'en voulons adopter d'autre que celui qui sera d'accord
avec la Constitution. Le pouvoir excutif n'est pas d'accord avec vous;
nous n'en voulons d'autres preuves que le renvoi des ministres
patriotes. C'est donc ainsi que le bonheur d'un peuple libre dpendra
du caprice d'un roi! Mais ce roi ne doit avoir d'autre volont que
celle de la loi. Le peuple veut qu'il en soit ainsi, et sa tte vaut
bien celle des despotes couronns. Cette tte est l'arbre gnalogique
de la nation, et devant ce chne robuste le faible roseau doit
plier.... Nous nous plaignons, messieurs, de l'inaction de nos armes.
Pntrez-en la cause, et si elle drive du pouvoir excutif, qu'il soit
ananti!... Nous avons dpos dans votre sein une grande douleur. Le
peuple est l; il attend dans le silence une rponse digne de sa
souverainet.

L'Assemble rpondit, mais faiblement: elle avait peur. Le cortge
dfila solennellement, les armes hautes et les bannires dployes; on
lisait  et l:

Rsistance  l'oppression!
Avis  Louis XVI.
Le peuple las de souffrir
Veut la libert tout entire
Ou la mort!
A bas le vto!

Aux Tuileries! aux Tuileries! On tourne la tte du rassemblement vers
le chteau. Vergniaud lui-mme n'avait-il pas dit: La terreur est
souvent sortie de ce palais funeste; qu'elle y rentre au nom de la
loi?... Elle allait y rentrer cette fois au nom du peuple. Les piques,
suivies ou prcdes du canon, se prsentent sur la place du Carrousel.
Les abords de la demeure royale taient gards par des forces assez
considrables et flanqus d'artillerie; mais les armes ne tiennent pas
longtemps, quand les coeurs sont atteints; tout ce simulacre de
rsistance s'vanouit pice  pice. Il y eut pourtant deux ou trois
fausses alertes; la foule, resserre  et l par quelque mouvement des
troupes, s'enflait et allait clabousser les murs des maisons voisines.
Tous ces flots disperss revenaient bien vite dans le courant qui
montait, montait toujours. La foule dvora successivement les
intervalles et les obstacles qui la sparaient du chteau. Les grilles,
les cours intrieures taient forces: la multitude tenta tous les
passages. Elle hsitait, toutefois,  violer la demeure royale. C'est
le domicile du roi, lui criait un municipal, vous n'y pouvez entrer en
armes. Il veut bien recevoir votre ptition, mais seulement par
l'entremise de vingt dputs. Ces paroles firent quelque impression
sur la foule; mais bientt elle pousse des cris de joie  la vue d'un
canon que des hommes dtermins montaient sur leurs paules jusque dans
la salle des gardes, au sommet du grand escalier. Une porte rsiste
encore: on la travaille  coups de hache. Au mme instant, une voix
crie: Ouvrez!

Louis XVI avait d'abord compt sur la troupe et sur ses fidles
gentilshommes pour garantir l'inviolabilit de la demeure royale; mais,
averti de moment en moment par des clameurs et des soubresauts furieux,
il avait fini par se prsenter lui-mme au-devant de l'orage. Silence
et respect: le flot populaire recula. Toule cette multitude avait bon
coeur; elle voulait avertir la royaut, lui montrer de quel ct tait
la force; elle ne tenait point  avilir le roi. L'meute poussant
l'meute, hommes, femmes, enfants, se rpandirent bientt dans les
appartements. Quel spectacle! Cette apparition de la misre arme sous
le toit pompeux des souverains, au milieu des glaces, des marbres et
des dorures, prsentait un contraste qui serrait le coeur. Ces
brigands, comme on les nommait  la cour, ces sans-culottes, comme ils
s'appelaient eux-mmes firement, ces malheureux puiss par le travail
ou exalts par les privations et les souffrances.... Sire, voici votre
peuple!--Cet homme faible, domin par une femme et par un parti
d'incorrigibles, ce pauvre aveugle qui ne sait o appuyer sa main....
Peuple, voil ton roi!

Les tables des droits de l'homme furent places en face de Louis XVI,
qui occupait l'embrasure d'une fentre; la loi devant le roi. Les flots
de citoyens se portaient, l'un aprs l'autre, au-devant de lui:
Sanctionnez les dcrets, lui criait-on de toutes parts; chassez les
prtres; choisissez entre Coblentz et Paris. Louis XVI tendait la main
aux uns, agitait son chapeau pour satisfaire les autres; mais sa voix
ne pouvait dominer le tumulte. De nouvelles clameurs ayant demand la
sanction des dcrets, il rpondit fermement: Ce n'est ni la forme ni
le moment pour l'obtenir de moi. Le mot le plus dur de la journe fut
dit par Legendre: s'adressant au roi, il l'appela monsieur, lui
reprocha d'avoir toujours tromp le peuple, d'tre un perfide, et
profra des menaces inconvenantes. Louis XVI se contenta de rpondre:
Je ferai ce que m'ordonnent de faire les lois et la Constitution.

Cette foule tait orageuse, passionne, mais non malveillante; elle
voulait que le roi donnt un gage  la libert. Un homme du peuple lui
tendit un bonnet rouge au bout d'une pique; Louis XVI accepta le bonnet
et s'en couvrit. La vue de ce signe dmagogique sur la tte du roi
produisit un effet immense: la foule sourit, elle tait dsarme.
Apercevant alors une femme qui portait  son pe une cocarde
tricolore, il demanda la cocarde et l'attacha au bonnet rouge. Cet acte
de patriotisme enivra la foule qui se mit  crier: Vive le roi! vive
la nation!--Vive la nation! rpondit le roi en agitant son bonnet.

Louis XVI, debout sur une banquette place prs d'une fentre,
touffait de chaleur et de soif; un sans-culotte lui tendit une
bouteille, en lui disant: Si vous aimez le peuple, buvez  sa sant.
Le roi prit la bouteille sans hsiter et but  la nation. Des
applaudissements clalrent alors de toutes parts.

Il y avait cinq heures que durait cette revue de l'opinion et de la
misre parisienne; le roi tait fatigu; de grosses gouttes de sueur
coulaient sous son bonnet rouge. L'Assemble avait enfin appris ce qui
se passait aux Tuileries; c'est alors qu'arrivrent deux ou trois
dputations de l'Assemble nationale. Elles furent accueillies avec des
marques de respect et de confiance; la foule s'ouvrit pour leur livrer
passage. Isnard et Vergniaud parlrent successivement au peuple, et
l'engagrent  se retirer; puis trouvant le roi entour de toute cette
multitude arme, furieuse de n'avoir rien obtenu, et dont toute la
fougue bruyante venait se briser contre l'impassibilit d'un homme qui
rptait sans cesse: Je ne peux pas.... ma conscience me le dfend....
--Sire, n'ayez pas peur, lui dirent-ils.--Moi, craindre! rpondit le
roi; non, je suis tranquille; puis saisissant la main d'un garde
national: Tiens, grenadier, mets ta main sur mon coeur, et dis s'il
bat plus vite qu' l'ordinaire. Ption survint vers six heures du soir
et balaya d'un signe les tranards.--Ainsi se termina cette journe que
les journaux royalistes du temps ne manqurent pas de reprsenter comme
une journe de deuil et d'abomination. La violation du domicile royal
leur parut un attentat; mais les rvolutionnaires leur rpondaient:
L'Europe entire saura que Louis XVI n'a couru aucun danger, puisqu'il
est encore plein de vie et de sant, qu'il n'a pas mme t press par
ceux qui l'entouraient; elle saura qu'il n'a point t avili ni
contraint, puisqu'il n'a rien sign ni promis. Quoiqu'il ait t
pendant cinq heures  la discrtion de vingt mille hommes, venus exprs
pour lui demander la sanction de deux dcrets salutaires, le roi n'a
subi aucune violence. Le peuple venait faire ses reprsentations  son
dlgu; il est maintenant tranquille et satisfait.

Qui sortait vainqueur de cette journe? videmment le roi. A la force,
il avait oppos la patience, les droits que lui donnait la
Constitution. On l'avait vu admirable de calme, de sang-froid, de
courage. Il avait montr un certain esprit d'-propos; mais la
difficult restait toujours pendante entre lui et la nation.

Lorsque le chteau fut rentr dans le calme, la famille royale ne
s'occupa qu' compter les outrages et les plaies faites  son
inviolabilit; elle visita les boiseries endommages, les meubles
dtruits, les glaces brises par le passage des barbares. Louis XVI
mettait ses mains sur sa figure comme pour cacher l'humiliation que
venait de subir la royaut. Un voile de rougeur couvrait le visage
enflamm de la reine et un souffle de colre gonflait son nez
lgrement aquilin. Les familiers du chteau gardaient un silence
abattu. On voyait sur le parquet les traces insolentes de gros souliers
ferrs. L'meute avait laiss  et l des vestiges de son passage,
comme le torrent qui jette son cume sur les bords. Le mouvement du 20
juin ne fut pas une insurrection, ainsi que l'ont dit avec une mauvaise
foi vidente les royalistes: il n'y eut de port  la monarchie qu'une
offense morale, et encore cette offense tait-elle provoque par les
circonstances en face desquelles se trouvait alors le pays. Il fallait
renverser les dernires esprances de la monarchie et dtruire ce mur
d'inviolabilit derrire lequel se cachait la trahison. Le tort de
cette journe fut d'tre l'ouvrage d'un parti; elle flatta
l'amour-propre des Girondins dont le peuple demandait le retour au
pouvoir. Aussi cette entreprise, quoique appuye sur des griefs
srieux, provoque par l'indignation qu'excitait dans le pays la longue
rsistance du roi, fut-elle dpourvue de rsultat. Les ptitionnaires
n'obtinrent pas la sanction qu'ils demandaient, et le roi souffrit
tout, mais n'accorda rien, ne promit rien.

La royaut, dconsidre, poursuivie par les faubourgs jusque dans son
palais des Tuileries, humilie, non soumise, allait-elle se relever en
se montrant  son peuple? Le sentiment, qui joue un si grand rle dans
les affaires humaines, n'tait-il pas en sa faveur? La haine qu'on
portait  la reine ne cderait-elle point le terrain  la piti pour la
femme? Digne et touchante, n'avait-elle point oppos au flot populaire
la meilleure des dfenses, son fils, le jeune dauphin, qu'elle serrait
dans ses bras? Une occasion se prsenta de sonder  cet gard les
dispositions de la multitude.

Une fte se prparait au Champ-de-Mars pour clbrer l'anniversaire du
14 juillet, le jour de la prise de la Bastille. En tte du cortge
militaire figurait le bataillon des Marseillais, arriv  Paris le 20
juin. On les reconnaissait  leur teint bruni,  leur mine vaillante.
Avant la journe du 20 juin, ils avaient envoy  l'Assemble une
adresse violente sur le rveil du peuple, ce lion gnreux qui allait
enfin sortir de son repos. Le jour de leur entre dans Paris, tout le
faubourg Saint-Antoine, Santerre en tte, s'tait port  leur
rencontre. Le 14 juillet 1792, ils passrent devant l'estrade sur
laquelle tait place la famille royale en criant: Vive Ption! Ption
ou la mort! Le maire de Paris venait d'tre destitu de ses fonctions.
Ce cri de _vive Ption!_ tait donc un reproche adress au pouvoir
excutif. A peine si quelques voix faisaient entendre, comme un adieu 
la monarchie expirante, le cri de _vive le roi!_

L'expression du visage de la reine tait navrante. Ses yeux taient
abms de pleurs; la splendeur de sa toilette contrastait avec le
cortge dont elle tait entoure: une haie de gardes nationaux la
sparait  peine de la masse compacte des citoyens arms de piques. Le
roi se rendit  pied du pavillon sous lequel tait la famille royale
jusqu' l'autel lev  l'extrmit du Champ-de-Mars. C'est l qu'il
devait une fois de plus prter serment  la Constitution. Quelques
gamins de Paris suivaient le roi en riant et en applaudissant. Sa tte
poudre se dtachait au milieu de la multitude  cheveux noirs ou
blonds; son habit brod tranchait sur les vtements des hommes du
peuple qui se pressaient autour de lui et dont quelques-uns taient
fort dpenaills. Il redescendit les degrs de l'autel de la Patrie,
et, traversant de nouveau les rangs en dsordre, il revint s'asseoir
auprs de la reine et de ses enfants.

Depuis ce jour, dit mlancoliquement Mme. de Stal, le peuple ne l'a
plus revu que sur l'chafaud.




VII

Lenteur calcule des oprations militaires.--Lafayette  la barre de
l'Assemble.--Manifeste de Brunswick.--Enrlements
volontaires.--Arrive des fdrs marseillais.--Rle de
Danton.--Angoisses et dcouragement des chefs populaires.--Le 10
aot.--Une page du journal de Lucile.--Pripties de la lutte.--Le roi
se rfugie dans l'Assemble lgislative.--Dfaite et massacre des
Suisses.--Throigne et Sulcan.--Rsolutions votes par les
reprsentants de la nation.


Depuis l'ouverture de la guerre, les oprations tranaient en longueur.
L'lan national tait comprim par les craintes qu'inspiraient les
sourdes manoeuvres des royalistes. Des hommes dont l'avenir fltrira la
mmoire appuyaient ouvertement  l'intrieur les mouvements de
l'tranger. Louis XVI, de son chteau, tendait la main aux armes
trangres; la nation se trouvait de la sorte entre une conspiration et
une guerre, entre l'ennemi de l'intrieur et celui de l'extrieur. La
cour paralysait tous nos moyens d'attaque ou de dfense. Les cadres de
nos armes taient vides ou mal remplis, nos frontires dcouvertes,
nos places fortes dpourvues. Il semblait que Louis XVI eut dit  la
France: Je te dfends de vaincre! Le pays n'tait plus d'humeur 
tolrer une pareille situation; les lenteurs calcules des gnraux qui
devaient marcher en avant furent attribues  la trahison et 
l'influence du chteau.

La dchance du roi tait ouvertement rclame par les dpartements,
les feuilles publiques, les clubs et les sections: quelques citoyens
engageaient charitablement Louis XVI  se dmettre de la couronne et 
rentrer dans la vie obscure pour laquelle il tait n. Ce n'est qu'en
France, avait dit Robespierre, que l'on force les gens  tre rois
malgr eux. Cette question de la dchance s'leva bientt jusqu'
l'Assemble nationale, o elle fut soutenue par les Girondins.
Vergniand et Brissot tournrent leurs batteries contre le chteau des
Tuileries, o sigeait la force de la coalition trangre. Ils
accusrent hautement Louis XVI de couvrir la ligue des rois contre la
France. Les avis taient d'ailleurs partags: les uns voulaient annuler
la monarchie en la dominant, les autres voulaient la dtruire; ceux-ci
craignaient une dfaite, et ceux-l tremblaient dans la prvision d'une
victoire trop complte.

Le dimanche 22 juillet, on tira le canon ds le matin; des charges
d'artillerie continurent d'heure en heure pendant tout le jour. Les
officiers municipaux  cheval, diviss en deux bandes, sortirent  10
heures de la maison commune, faisant porter au milieu d'eux par un
garde national une grande bannire tricolore sur laquelle tait crit:
_Citoyens, la patrie est en danger!_ Devant et derrire le cortge
roulaient plusieurs canons. De nombreux dtachements de garde nationale
et quelques piques les accompagnaient. Une musique approprie  ces
tristes circonstances faisait entendre, de moment en moment, ses
lugubres accords. Des amphithtres taient dresss sur les places
publiques pour recevoir les enrlements volontaires. Une tente
s'levait, couverte de guirlandes et de feuilles de chne, charge de
couronnes civiques et flanque de deux piques avec le bonnet de la
libert; le drapeau de la section, plant en avant, flottait au-dessus
d'une table pose sur deux tambours; le magistrat du peuple, avec son
charpe, enregistrait les noms des volontaires qui se pressaient en
foule autour de l'estrade; les balustrades, les deux escaliers, le
devant de l'amphithtre taient dfendus par deux canons, et toute la
place inonde d'une jeunesse ardente qui venait offrir son sang  la
patrie. Quelle diffrence entre le concours enthousiaste de cette
multitude et les scnes affligeantes que prsentaient sous l'ancienne
monarchie les ncessits du recrutement militaire! Il n'y avait ici
d'autre racoleur que le dvouement, et tout le monde voulait partir.
Quelques vieux royalistes, tmoins de cette ardeur hroque, disaient
entre eux; C'est bien; mais comment ces jeunes soldats feront-ils pour
battre, maintenant qu'ils n'ont plus de nobles  leur tte pour les
commander?

Or, c'tait le moment o s'enrlaient comme volontaires les Hoche, les
Championnet, les Marceau, les Klber et tant d'autres qui ont fait la
gloire de nos armes.

Paris ne rpondit pas seul au cri d'alarme. L'lan de la province fut
admirable. Les quatre-vingt-trois dpartements tressaillirent. Les
fdrs accouraient pour former le camp sous Paris. Tous taient pleins
d'ardeur; tous brlaient du dsir de marcher vers la frontire.

Ainsi, du peuple, rien  craindre; il fera son devoir. Mas en est-il
de mme de la part des gnraux? Lafayette quitta son corps d'arme et
vint, le 28,  la barre de l'Assemble lgislative, demander justice de
la journe du 20 juin. Beaucoup parmi les dputs dsapprouvaient
hautement la violation du palais des Tuileries et les familiarits dont
on avait us envers le roi. Aussi un dcret parut le 2l juin, dfendant
 aucune runion de citoyens arms de se prsenter  la barre de
l'Assemble ni devant aucune autorit constitue.

Lafayette voulait qu'on allt plus loin, qu'on poursuivt les
coupables. L'attitude du gnral fut aussi provocante que son
intervention dans les affaires de l'tat tait insolite et dangereuse.
Ce qu'il y avait de plus grave, c'est que cette dmarche tait un
symptme. Lafayette parlait au nom de ses compagnons d'armes, au nom de
l'affection de ses soldats. O en tait-on si les hommes chargs de
fermer le passage  l'ennemi ne marchaient point d'accord avec la
nation? L'Assemble sembla pourtant donner raison  Lafayette par une
majorit de 339 voix contre 231.

Le pays avait perdu confiance dans ses reprsentants; tous les pouvoirs
publics se dsorganisaient; le dcouragement tait profond, quand, le
27 juillet, tomba sur Paris le foudroyant manifeste du duc de
Brunswick.

Une coalition formidable s'avanait, prcde de menaces et de
bravades. O France, tu es perdue, si tu n'appelles  toi toute ton
nergie! Je vois tes ennemis qui t'environnent de toutes parts; je vois
les aigles des armes du Nord fondre sur ta tte comme sur une proie
certaine; je vois reluire les pes derrire les pes et l'alliance
des tyrans runis s'tendre jusque par del le Caucase.

[Illustration: Hbert.]

coute plutt ce que te dit le duc de Brunswick: La ville de Paris et
tous ses habitants sans distinction seront tenus de se soumettre
sur-le-champ et sans dlai au roi, de mettre ce prince en pleine et
entire libert, et de lui assurer, ainsi qu' toutes les personnes
royales, l'inviolabilit et le respect auxquels le _droit de la nature
et des gens_ oblige les sujets envers les souverains; Leurs Majests
Impriale et Royale rendent personnellement responsables de tous les
vnements, sur leurs ttes, pour tre militairement chtis, sans
espoir de pardon, tous les membres de l'Assemble nationale, du
_district_, de la municipalit et de la garde nationale de Paris, les
juges de paix et tous autres qu'il appartiendra; dclarent, en outre,
Leurs dites Majests, sur leur foi et parole d'empereur et de roi, que
si le chteau est forc ou insult, que s'il est fait la moindre
violence, le moindre outrage  Leurs Majests le roi, la reine et la
famille royale, s'il n'est pas pourvu immdiatement  leur sret, 
leur conservation et  leur libert, elles en tireront une _vengeance
exemplaire et  jamais mmorable, en livrant la ville de Paris  une
excution militaire et  une subversion totale, et les rvolts,
coupables d'attentats, aux supplices gu'ils auront mrits._ Le
manifeste tait dat de Coblentz, le quartier gnral des migrs.
Plusieurs le crurent man des Tuileries.

Eh bien! ce coup de foudre rveilla la nation comme en sursaut. Ces
menaces, bien loin de jeter la terreur dans les esprits, firent courir,
d'un bout de la France  l'autre, un frmissement de rage.

--Qui ose nous parler ainsi? Ne sommes-nous pas cinq  six millions
d'hommes en tat de porter les armes; renvoyons la terreur  ceux qui
veulent nous intimider. Tous debout!

La Rvolution tant devenue une question d'existence nationale, la
France lia ses armes  la dfense des principes. Une ide nouvelle
soulevait le sein de la France, et c'est cette ide qui la rendait
indomptable.

Les soupons augmentrent avec l'approche de l'ennemi;  chaque pas
qu'on marquait en avant sur les frontires pour les dfendre, on
retournait la tte derrire soi, vers le chteau. La sret intrieure
n'inquitait pas moins que la sret extrieure. Les volontaires qui
s'enrlaient sur les places publiques taient abords par des citoyens
au visage sombre:

--O courez-vous? leur disait-on. L'ennemi n'est pas sur la frontire,
il est dans nos murs. Les Tuileries correspondent avec Coblentz;
Coblentz a des intelligences avec toutes les cours trangres. Le
centre des oprations de l'ennemi tant aux Tuileries, c'est l qu'il
faut porter d'abord vos forces et vos armes.

Ce langage tait rpt dans les faubourgs.

Robespierre exprimait dans son journal, le _Dfenseur de la
Constitution_, les mmes dfiances: Dj une cour parjure se prpare 
voler sous les drapeaux des tyrans de l'Europe. Voil la situation o
nos ennemis nous ont placs; voil notre cause; que les peuples de la
terre la jugent! ou, si la terre est le patrimoine de quelques
despotes, que le ciel lui-mme en dcide. Dieu puissant, cette cause
est la tienne! Dfends toi-mme ces lois ternelles que tu gravas dans
les coeurs; absous ta justice accuse par le triomphe du crime et par
les malheurs du genre humain, et que les nations se rveillent du moins
au bruit du tonnerre dont tu frapperas les tyrans et les tratres!

L'erreur de Lafayette et de son parti tait de croire que l'on pt
alors faire la guerre, repousser l'ennemi, dborder sur son territoire
par les seules forces de la discipline et de la vieille tactique
militaire; non, il fallait l'enthousiasme, le feu sacr de la
Rvolution.

Si le chteau est forc, disait le fameux manifeste: parole
maladroite et imprudente! C'tait dsigner au peuple de Paris le point
sur lequel il devait frapper. Tout le monde voyait distinctement se
former l'orage. Le 17 juillet, les fdrs rclamaient dans une
audacieuse adresse  l'Assemble la suspension de Louis XVI et des
poursuites contre Lafayette; quelques jours aprs, Brissot demandait la
dchance du monarque; le 3 aot, Ption accusait le roi d'avoir
conspir contre le peuple et proposait l'abolition de la royaut. Ainsi
tout le monde tait d'accord pour regarder le chteau comme l'obstacle
suprme au succs de nos armes; mais d'o partirait l'tincelle qui
mettrait le feu  cette traine de poudre?--De Marseille et des
faubourgs de Paris.

Le 30 juillet, Danton propose aux Cordeliers de signer la rsolution
suivante: La section du Thtre-Franais dclare que, la patrie tant
en danger, tous les hommes franais sont de fait appels  la dfendre;
qu'il n'existe plus ce que les aristocrates appelaient des citoyens
passifs, que ceux qui portaient cette injuste dnomination sont appels
tant dans le service de la garde nationale que dans les sections et
dans les assembles pour y dlibrer. Notez que c'est aux Cordeliers
et non aux Jacobins que Danton s'adresse. Pourquoi? Parce que, compos
d'hommes  lui, d'hommes d'action, le club des Cordeliers tait bien
son quartier gnral.

On attendait de Marseille cinq cents nouveaux fdrs, choisis parmi
les plus braves, cinq cents hommes qui sussent mourir. [Note: Lettre
de Barbaroux] Ils arrivent sur Paris. Barbaroux et Rbecqui vont les
recevoir  Charenton. Les Marseillais sont aussitt acclams, choys.
Santerre, Marat, Danton, Camille Desmoulins et bien d'autres les
ftent, se disputent l'honneur de les faire asseoir  leur table. C'est
vers ces rudes enfants du soleil et de la libert que se tourne tout
l'espoir de la nation.

Cependant les chefs de l'opinion publique hsitaient. Brissot et
Vergniaud, quoique rpublicains, n'approuvaient point une entreprise 
main arme contre le chteau; ils craignaient une droute, les suites
toujours effroyables d'une insurrection vaincue, la ruine de
l'Assemble nationale, le rtablissement de la vieille monarchie. De
son ct, Robespierre se plongea dans la retraite: son oeil fixe
n'envisageait pas sans crainte les consquences de la chute du roi.
Tout lui semblait mystre et tnbres derrire ce trne renvers. A
tout prendre, si les vnements n'avaient pas exig ce dernier
sacrifice  la Rvolution, il et prfr s'en tenir  la Constitution
de 91; mais la cour avait perdu la royaut, et alors que faire? On
raconte que Danton lui-mme s'tait retir  Arcis-sur-Aube, d'o il ne
revint  Paris que le 9 aot. Ainsi la Rvolution, tout en sachant bien
qu'elle n'avait que des obstacles et des rsistances  attendre de la
part du pouvoir excutif, tremblait devant l'ide de le renverser.

Un comit insurrectionnel s'tait form; Barbaroux et Carra prparaient
les voies au soulvement. La cour, de son ct, se tenait en tat de
dfense. Elle comptait avec raison sur une partie de la garde
nationale, sur une garnison dvoue, sur les grilles, les murs, le
pont-levis du chteau, dont la configuration extrieure n'tait point
du tout alors ce qu'elle est aujourd'hui. Une police secrte s'tait
organise dans le cabinet des Tuileries; des rapports faits par des
espions instruisaient la famille royale des mouvements et des propos de
la ville. Voici l'un de ces rapports, dat du 5 aot: Le nomm
Nicolas, batelier sur le pont Saint-Paul, demeurant rue de la
Mortellerie,  ct de la rue du Long-Pont, doit assassiner... (le nom
est en blanc),  l'instigation de la Socit des Amis des droits de
l'homme. Nous ne nous perdrons pas en conjectures sur l'objet du
crime; il y a tout lieu de croire que la personne dsigne au poignard
de ce fanatique tait la reine. L'auteur du _Rapport_ dsigne ensuite
le sieur Fournier l'Amricain, demeurant rue de Mirabeau; le sieur
Rossignol, demeurant rue Dauphine; le nomm Nicolas la Pipe, fort du
port, comme devant seconder les projets contre la famille royale et
marcher  la tte des fdrs. Les principaux traits de l'insurrection
prochaine se trouvent esquisss dans ce rapport, quoique d'une manire
un peu vague. L'espion assure que les sieurs Santerre, Rossignol et
Dijon distribuent chaque jour 800 francs au faubourg Saint-Marcel...,
que le sieur Balzac, demeurant place de la Bastille, et le sieur Clin
se sont promens le 6 au soir, du Louvre  la Grve, par le pont Double
et le faubourg Saint-Antoine, en criant qu'ils portaient le sabre pour
mettre  bas les ttes du roi et de la reine. [Note: Cette pice
curieuse a t extraite par nous des cartons des Archives.]

On voit par l que la famille royale tait prvenue: elle avait
d'ailleurs pris ses prcautions et faisait coucher dans l'intrieur du
chteau des gentilshommes arms jusqu'aux dents. Un instant elle se
crut  la veille non-seulement de rsister, mais de vaincre et de
rtablir ses pouvoirs abolis. Le 8, tout tait en grande fermentation;
les Tuileries ressemblaient  une place forte menace par des
assaillants. Les nobles taient accourus de toutes les provinces et
remplissaient le chteau jusqu'aux combles. Des sabres, des pes, des
pistolets, encombraient les corridors. La cour en mme temps tramait le
complot de transfrer le corps lgislatif  Rouen, o il y avait une
runion de troupes suisses; mais les dputs s'y opposrent. Pour
vaincre leur rsistance, on insinua aux membres de l'Assemble que leur
vie n'tait pas en sret  Paris. Ils refusrent absolument de
dplacer le sige de la reprsentation nationale.

D'un autre ct, Mme Roland, Barbaroux, Servan, dcourags par les
lenteurs de l'insurrection ou prvoyant une droute, avaient form le
projet d'une Rpublique du Midi dont Marseille serait le centre. C'est
l qu'ils comptaient se retirer en cas d'insuccs.

A Paris, on parlait ouvertement d'en finir avec le parti du roi. Il
s'agit de savoir, disaient les citoyens, s'il y a, oui ou non, une
patrie et une Constitution. La France n'a pas le droit d'abdiquer sa
nationalit. Il faut couper cette main que la royaut des Tuileries
tend aux monarchies europennes. Les soupons d'intelligence avec
l'tranger, soupons qui ont t confirms depuis, teignaient toute
compassion dans le coeur des masses. Le 9 au soir, Danton jeta l'alarme
aux Cordeliers: Qu'attendez-vous? La Constitution est impuissante,
l'Assemble nationale hsite; il ne vous reste plus que vous-mmes pour
vous sauver! Htez-vous donc; car cette nuit mme des satellites,
cachs dans le chteau, doivent faire une sortie sur le peuple et
l'gorger avant de quitter Paris, pour rejoindre Coblentz. Sauvez-vous
donc vous-mmes! Aux armes! aux armes! Danton appuya ce discours d'un
mouvement de tte colossal et de gestes terribles; cet homme avait en
lui du dogue et du lion; il aboyait et rugissait  la fois; sa main
leve foudroyait le chteau. La multitude, appele  donner son avis,
opina par des cris et par un tumulte effrayant. Un frisson d'armes
courut de faubourg en faubourg. Quand le moment est venu de porter son
intervention dans les destines de l'tat, le peuple dont on veut
touffer la voix, le peuple vote  coups de canon.

De part et d'autre, une dclaration de guerre en rgle prcda
l'attaque et la dfense. Il n'y eut point de surprise. La cour
connaissait les prparatifs de l'insurrection; le peuple n'ignorait
point les manoeuvres de la cour. Dans la nuit du 4 au 5 aot, on avait
fait venir de Courbevoie au chteau des Tuileries les bataillons des
Suisses. Ces soldats trangers taient ceux sur la fidlit desquels la
famille royale pouvait le mieux s'appuyer. De son ct, la mairie
venait de faire distribuer des cartouches aux Marseillais. Ainsi une
collision tait imminente.

Le 10 aot,  minuit, le tocsin sonna. Le premier coup de cloche partit
du district des Cordeliers o taient les Marseillais. C'est sur eux
qu'on comptait pour former la tte du mouvement. Qui dira les angoisses
de cette nuit sinistre? La plupart des rvolutionnaires connus jouaient
leur tte sur un coup de d. Comment,  distance des vnements,
dcrire l'inquitude, les transes de leurs mres, de leurs enfants, de
leurs femmes? Un document prcieux nous vient en aide. Lucile
Desmoulins tenait pour elle-mme un _Journal_ o elle se racontait les
impressions de son me. Citons l'une des pages les plus mouvantes et
les plus naves qui soient jamais sorties de la plume d'une femme:

Qu'allons-nous devenir, s'crie-t-elle,  mon pauvre Camille? Je n'ai
plus la force de respirer... Mon Dieu, s'il est vrai que tu existes,
sauve donc des hommes qui sont dignes de toi!... Nous voulons tre
libres;  Dieu, qu'il en cote!... Le 8 aot, je suis revenue de la
campagne; dj tous les esprits fermentaient bien fort. Le 9, j'eus des
Marseillais  dner; nous nous amusmes assez. Aprs le dner, nous
fmes tous chez M. Danton. La mre pleurait; elle tait on ne peut plus
triste; son petit avait l'air hbt; Danton tait rsolu; moi, je
riais comme un folle. Ils craignaient que l'affaire n'et pas lieu:
quoique je n'en fusse pas du tout sre, je leur disais qu'elle aurait
lieu. Mais peut-on rire ainsi? me disait Mme Danton. Hlas! lui
dis-je, cela me prsage que je verserai bien des larmes ce soir. Il
faisait beau; nous fmes quelques tours dans la rue; il y avait assez
de monde. Plusieurs sans-culottes passrent en criant: Vive la Nation!
Puis des troupes  cheval; enfin des troupes immenses. La peur me prit:
je dis  Mme Danton: Allons-nous-en. Elle rit de ma peur; mais 
force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis  sa mre: Adieu;
vous ne tarderez pas  entendre le tocsin...

Arrivs chez Mme Danton, nous la trouvmes fort agite. Je vis que
chacun s'armait. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. O
Dieu! je m'enfonai dans l'alcve, je me cachai avec mes deux mains et
me mis  pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse
et dire tout haut  Camille que je ne voulais pas qu'il se mlt de
tout cela, je guettai le moment o je pouvais lui parler sans tre
entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant
qu'il ne quitterait pas Danton. J'ai su depuis qu'il s'tait expos.
Frron avait l'air d'tre dtermin  prir. Je suis las de la vie,
disait-il, je ne cherche qu' mourir. A chaque patrouille qui venait,
je croyais les voir pour la dernire fois. J'allai me fourrer dans le
salon qui tait sans lumire, pour ne point voir tous ces apprts...
Nos patriotes partirent; je fus m'asseoir prs du lit, accable,
anantie, m'assoupissant parfois; et lorsque je voulais parler, je
draisonnais. Danton vint se coucher; il n'avait pas l'air fort
empress, il ne sortit presque point. Minuit approchait; on vint le
chercher plusieurs fois; enfin il partit pour la Commune; le tocsin des
Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baigne de larmes, 
genoux sur la fentre, cache dans mon mouchoir, j'coutais le son de
cette fatale cloche...

Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de
mauvaises nouvelles; je crus m'apercevoir que leur projet tait d'aller
aux Tuileries; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j'allais
m'vanouir. Mme Robert demandait son mari  tout le monde. S'il prit,
me dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de
ralliement! si mon mari prit, je suis femme  le poignarder. Camille
revint  1 heure; il s'endormit sur mon paule... Mme Danton semblait
se prparer  la mort de son mari. Le matin, on tira le canon. Elle
coute, plit, se laisse aller et s'vanouit... Jeannette criait comme
une bique. Elle voulait rosser la M. V. Q., qui disait que c'tait
Camille qui tait la cause de tout cela. Nous entendmes crier et
pleurer dans la rue; nous crmes que tout Paris allait tre en sang...
Cependant on vint nous dire que nous tions vainqueurs. Mais les rcits
taient cruels. Camille arriva et me dit que la premire tte qu'il
avait vue tomber tait celle de Suleau. Robert avait eu sous les yeux
l'affreux spectacle des Suisses qu'on massacrait... Le lendemain, 11,
nous vmes le convoi des Marseillais... Le 12, en rentrant, j'appris
que Danton tait ministre.

Ainsi les larmes des femmes se mlaient  la colre du peuple, comme
les gouttes de pluie au grondement du tonnerre.

Aux approches du 10 aot, Marat, libre depuis quelque temps, rentra
dans son souterrain. Dsign d'avance  tous les coups de la raction,
dans le cas o la cour l'emporterait, il n'avait ni grce ni merci 
esprer. L'issue de la lutte lui semblait douteuse; les consquences
pouvaient tre mortelles pour la libert: les privilges, en se
renversant, avaient rpandu  et l bien des colres; les
amours-propres offenss, les intrts dchus allaient-ils se rallier
autour du trne dans un dernier espoir de succs et de vengeance? Les
fdrs, mal arms, mal disciplins, taient-ils de taille  se mesurer
avec de vieilles troupes exerces au mtier des armes?

Dans la soire du 9, Marat tait particulirement triste. Une main,
sans doute connue, frappa trois coups contre la porte du caveau; Marat
leva la tte avec dfiance; alors une voix de femme, douce et claire:
Ouvrez, Marat, c'est moi. Il ouvrit. Une jeune fille blonde, svelte
et jolie, entra avec un petit sourire aux lvres. Elle portait  son
bras un panier en jonc gonfl de quelques provisions de bouche, du riz,
des fruits secs et une bouteille de caf  l'eau: c'tait le souper du
proscrit. Marat avait eu peu de rapports dans sa vie avec les femmes.
Celle-ci tait la comdienne Fleury; l'Ami du peuple l'avait connue 
Versailles; pauvre fille, abandonne au thtre ds ses plus jeunes
annes, elle avait beaucoup ri et beaucoup souffert; il lui en restait
une piti intarissable pour les malheureux. Mme Fleury trouvait un
charme triste et doux  venir de temps en temps dfaire son masque de
thtre, ce masque rose et joyeux, sous lequel il y avait des larmes,
auprs du masque de fer de Marat. Opprime sous le fardeau du mpris
qui s'attachait  la profession, cette actrice htait de tous ses voeux
le dnouement d'une rvolution juste, raisonnable et humaine, qui
devait bannir du monde tous les prjugs.

Marat lui demanda des nouvelles de la ville. Paris ne remuait pas
encore.

--C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. Je vais partir pour
Marseille avec Barbaroux; nous irons planter ensemble des oliviers, et
nous consoler, au sein de la nature, de l'ingratitude et de la btise
des hommes. Puisqu'ils tiennent  tre esclaves et  baiser la verge
qui les fouette, nous les laisserons  leur servitude.

Et il frappait du pied la terre, et il se promenait de long en large
sous les votes moines du souterrain, en proie  une horrible
agitation.

Que se passait-il au dehors? Le tocsin sonnait dans tout Paris. Les
faubourgs descendirent lentement. Au petit jour, on battit la gnrale.
L'arme de l'insurrection s'branla. L'avant-garde se composait de cinq
cents fdrs marseillais [Note: L'attitude de ces Marseillais, d'aprs
le tmoignage de tous les contemporains, tait vraiment admirable. La
Rpublique, forme depuis longtemps dans le coeur des Phocens par
l'exercice des liberts municipales, jaillit, pour ainsi dire, en bloc
sous l'influence de la Rvolution. On distinguait, raconte Robespierre
dans son journal, l'immortel bataillon de Marseille, clbre par ses
victoires remportes dans le Midi. Cette lgion galement imposante par
le nombre, par la diversit infinie des armes, et surtout par le
sentiment sublime de la libert qui respirait sur leurs visages,
prsentait un spectacle qu'aucune langue ne peut rendre. O Marseille,
Marseille, si Paris est la tte de la France, tu en es le coeur!] et de
trois cents fdrs bretons. Derrire eux venait une masse arme de
piques et de fusils. Des hommes de toutes classes, ouvriers et
bourgeois, marchaient  l'assaut des Tuileries. Il est 9 heures du
matin, les deux partis, celui de la cour et celui de l'insurrection,
sont en prsence; les bouches  feu sont pointes de part et d'autre;
les rgiments suisses (1330 hommes) se rangent en bataille derrire
les grilles du chteau. Quelques bataillons de la garde nationale,
entre autres celui des Filles-Saint-Thomas, se tiennent immobiles avec
de l'artillerie. Le combat va commencer. C'est alors qu'on put juger
des dangers de l'entreprise et que les assaillants virent combien il
serait difficile d'enlever cette forteresse de la royaut. Leur courage
n'en fut point branl.

La lutte s'engage. Le chteau se dfend; les boulets trouent le front
des colonnes insurges; la fusillade abat de part et d'autre un assez
grand nombre de combattants. Les citoyens, parmi lesquels on comptait
beaucoup d'anciens militaires, reculent et reviennent  la charge avec
une intrpidit terrible.

On ignorait au dehors ce qui se passait dans l'intrieur des Tuileries.
Mal conseill, le roi s'tait montr dans les cours aux gardes
nationaux: il avait t accueilli par les cris de _vive la nation_! La
dfection faisait  chaque instant des progrs. Mandat, auquel avait
t confie la dfense du chteau, venait d'tre massacr. Roederer
accourt:

--Sire, dit-il au roi, Votre Majest n'a pas cinq minutes  perdre; il
n'y a de sret pour elle que dans l'Assemble nationale.

Il ajouta que tout Paris s'avanait contre le chteau et que la
rsistance tait impossible.

La reine hsitait; elle comptait encore sur les forces qui
l'entouraient, sur la vieille pe des gentilshommes.

--Marchons! dit le roi.

Il sortit avec toute la famille royale et traversa  pas lents le
jardin des Tuileries jonch de feuilles mortes.

Au moment o Louis XVI quitta le chteau, on tait au fort de l'action:
arriv dans le plus grand dsordre  la salle du Mange, il se plaa
sous la sauvegarde de l'Assemble nationale. L'infortune de cet homme
qui n'avait pas su conserver le pouvoir toucha les coeurs. Chabot fit
nanmoins observer que la Constitution dfendait de dlibrer devant le
roi; un dcret dcide que Louis XVI et sa famille passeront dans la
loge du logographe. Lorsqu'il est entr dans cette loge, les officiers
gnraux suisses demandent  Sa Majest quels ordres elle veut leur
donner:

--_Retournez  votre poste et faites votre devoir_, rpond froidement
Louis XVI.

En maintenant la rsistance du chteau, du fond de sa retraite, le roi
couvrait sa tte et se mnageait en mme temps les chances d'une
victoire.

--Nous allons revenir, avait dit de son ct la reine  l'une de ses
femmes.

Donc on esprait encore; donc, tout en demandant asile au toit sous
lequel sigeait la souverainet nationale, on comptait bien rentrer
victorieux dans le chteau. Ce calcul amena tous les malheurs de la
journe.

L'orage qui grondait sur les Tuileries retentissait jusque dans la
salle o l'Assemble nationale tenait ses sances. Les vitres
crpitaient sous le sifflement des balles, les pierres craquaient, les
portes s'branlaient; on et dit un vaisseau agit par la tempte.

Le bruit courut que les Suisses, profitant d'un semblant de victoire,
marchaient vers le Mange. Ils venaient, disait-on, enlever le roi,
dtruire la reprsentation nationale. Ce bruit tait-il tout  fait
dpourvu de fondement? On sait aujourd'hui que telle tait l'intention
de quelques officiers de ce corps. La fusillade semblait se rapprocher
de moment en moment. On crut un instant que le feu tait dirig sur la
salle des sances. Les dputs se montrrent ce jour-l dignes du
mandat qui leur tait confi. En face du danger, la reprsentation
nationale tout entire se leva, jura avec des lans d'enthousiasme de
mourir  son poste.

[Illustration: L'abb Sicard, instituteur des sourds-muets.]

On aurait pu croire que la fuite du roi allait suspendre les
hostilits. Abandonns de celui pour lequel ils se battaient, les
Suisses ne consentiraient-ils point  dposer les armes? Ceux qui
raisonnaient ainsi comptaient sans la toute-puissance qu'exerce sur de
vieilles troupes la discipline militaire. Aprs le dpart du roi, la
lutte recommena de part et d'autre, furieuse, acharne. Ces soldats en
habit rouge combattaient pour l'honneur du drapeau, pour excuter
l'ordre que leur avait transmis Louis XVI: Faites votre devoir. Avec
un hrosme digne d'une meilleure cause, ils tinrent jusqu'au bout et
se firent massacrer.

L'Assemble attendait, en proie  une extrme anxit, des nouvelles du
dehors, quand le procureur gnral Roederer annona que _le chteau
tait forc_. Le dernier espoir de la monarchie s'vanouissait. Alors
le roi avertit le prsident qu'il venait de faire donner l'ordre de
cesser le feu. N'tait-il pas bien tard?

Que faisait-il d'ailleurs, au milieu d'vnements si graves, celui dont
la couronne tombait en poussire? Il mangeait.

Cette journe fut une des plus sanglantes de la Rvolution. Des
contemporains valuent  plus de quatre mille le nombre des morts. Les
abords des Tuileries prsentaient un spectacle affreux. Les bras
manquaient pour emporter les cadavres; ils furent trouvs, le
lendemain, tout couverts de mouches et dj dans un tat de
dcomposition trs avanc. Quand les bataillons, claircis par un feu
meurtrier, rentrrent dans les faubourgs  la nuit, il manquait a et
l un pre, un poux, un frre; le deuil voilait l'clat et la joie de
la victoire, comme un crpe jet sur un drapeau.

Ne devait-on point s'attendre  des reprsailles? Il y en eut de trs
regrettables. Les Suisses et quelques vieux serviteurs de la cour
furent cruellement immols. Mais en revanche on cite de beaux traits
d'humanit.

L'un des vainqueurs amne  la barre de l'Assemble un Suisse qu'il
vient d'arracher  la mort, l'embrasse et s'vanouit. Puis revenant 
lui-mme:

--Il me faut une vengeance. Je prie l'Assemble de me laisser emmener
ce malheureux: je veux le loger et le nourrir.

Un acte tout  fait inexcusable, parce qu'il eut lieu avant la
bataille, fut le meurtre de Suleau.

Quelque temps avant l'attaque du chteau, Throigne avait annonc le
projet d'enrler sous ses ordres deux mille piques. Le 10 aot, au
point du jour, elle se trouva sous son costume d'amazone sur la
terrasse des Feuillants, o l'on venait de conduire des prisonniers.
Quelques gardes nationaux du parti de la cour, instruits des vnements
qui se prparaient, avaient aussi pris les armes. Une de ces fausses
patrouilles fut arrte. Onze prisonniers sur vingt-deux, ayant t
placs dans une salle spare, trouvrent le moyen de se sauver, en
sautant par la fentre, dans un jardin dont ils s'ouvrirent les issues.
Parmi ceux qui n'avaient pu s'vader, on remarquait un jeune homme d'un
extrieur lgant, en bonnet de police et en uniforme de garde
national. C'tait Suleau: crivain royaliste, il s'attachait
particulirement  tourner en ridicule les personnages de la
Rvolution. L'un des plus furieux agents de l'aristocratie, rdacteur
d'une feuille intitule les _Actes des aptres_, il adressait chaque
jour  Throigne de ces injures crites qu'une femme n'oublie ni ne
pardonne. [Note: Elle avait contre lui un autre grief. Suleau avait
publi  Bruxelles le _Tocsin des rois_, un journal qui combattit la
Rvolution des Pays-Bas, et dans lequel la ville de Lige tait sans
cesse insulte.] Le hasard voulut que le nom de ce pamphltaire ft
prononc devant elle:

--Quoi! c'est Suleau!

Et courant droit  son ennemi:

--Ah! c'est vous, s'crie Throigne, qui me calomniez ainsi! Ah! je
suis vieille! ah! je suis laide! ah! je suis la matresse de Populus!

En disant ces mots, elle lve le sabre nu; son oeil tincelle; une
sombre et subite vengeance couvre son visage d'un voile de feu. Suleau
oppose une rsistance intrpide; il arrache une arme des mains de ceux
qui veulent l'gorger, mais au mme instant Throigne le prvient; d'un
bond furieux, elle se prcipite sur son adversaire et lui plonge son
sabre en pleine poitrine.

Il tombe. Ceci fait, Throigne court  l'assaut des Tuileries o elle
se distingue par sa bravoure et obtient, malgr son sexe, un grade
militaire.

Throigne s'tait d'abord attache au parti des Jacobins; mais
Robespierre ayant dit que la femme devait demeurer gardienne des
vertus domestiques et rserver pour le foyer sa douce influence,
Throigne dclara qu'elle _lui retirait son estime_. Elle appartenait
maintenant  la Gironde.

Une autre femme se montra vraiment hroque. Sous le feu, sous une
grle de balles, la fougueuse Rose Lacombe fut blesse au poignet d'un
clat d'obus; les Marseillais, merveills de son courage, lui
dcernrent aprs la victoire une couronne civique.

Retournons  l'Assemble lgislative. Ses membres montrrent plus de
rsolution qu'on ne pouvait en attendre de leur conduite depuis le 20
juin. La grande majorit tait royaliste; mais il y a tel moment dans
l'histoire des Assembles o les vnements s'imposent aux majorits
elles-mmes. Au nom d'une commission extraordinaire cre tout exprs
pour dlibrer sur la gravit des circonstances, Vergniaud proposa la
suspension du pouvoir excutif, un dcret pour donner un gouverneur au
prince royal, l'installation du roi et de sa famille au Luxembourg, la
convocation d'une Assemble nouvelle qui s'appellerait la Convention.
Le peuple voulait la dchance; mais la Lgislative dcida qu'elle
tait lie par la Constitution et qu' la Convention nationale seule
appartenait le droit de se prononcer sur la forme du gouvernement.

Les Girondins Roland, Servan et Clavire furent rappels  leurs
anciennes fonctions ministrielles; mais ne fallait-il point au pouvoir
un homme qui personnifit l'insurrection victorieuse? Tous les regards
se tournrent vers Danton.

Le lendemain, Danton couchait  l'htel du ministre de la justice, et
Louis XVI  la tour du Temple.

Le 10 aot a t diversement jug. Ceux qui reprsentent la prise du
chteau comme le triomphe de la vile multitude se trompent ou veulent
nous tromper. Presque tout Paris marcha, et parmi ceux qui ne prirent
point une part directe au mouvement, beaucoup y consentirent. La
royaut avait fait son temps; elle tait un obstacle  l'essor de la
dfense nationale. Une seule question; si Louis XVI et triomph le 10
aot, les trangers ne seraient-ils point accourus jusqu' Paris? n'y
auraient-ils point rtabli l'ancien rgime, un despotisme d'autant plus
odieux qu'il et t impos par les baonnettes prussiennes et
autrichiennes? Mme de Stal elle-mme, une royaliste constitutionnelle,
rpond:

Il est possible que les choses fussent arrives  cette extrmit.

Le 10 aot fut donc un jour de dlivrance. Matresse de ses destines,
responsable de ses actes, oblige de vaincre ou de mourir, la France,
dans cette mmorable journe, brla le vaisseau de la royaut pour
sauver le territoire national.

La stricte discipline militaire, le point d'honneur, un malentendu,
d'aveugles vengeances, amenrent de part et d'autre l'effusion du sang.

La conscience en gmit; mais ne faut-il pas aussi envisager la
situation tout entire? Le trne ne fut pas renvers, comme on l'a dit,
par une faction; il fut broy entre les rivalits terribles des classes
nouvellement affranchies qui se disputaient le terrain. Sans le 10
aot, il n'y et point eu de Rvolution, car il n'y et point eu de
justice ni d'galit entre les citoyens libres. La guerre confie aux
mains des constitutionnels aurait manqu de dtermination et d'nergie:
en jetant un sceptre rompu entre Paris et Coblentz, les hommes du
mouvement couvrirent la France contre l'tranger frapp de tant
d'audace. Toutes ces vues taient alors confuses et enveloppes; mais
elles se dgagrent aprs la victoire.




VIII

Direction nouvelle imprime  la guerre.--La Commune de Paris.--Sa
lutte avec l'Assemble lgislative.--Marat  l'Htel de Ville.--Qui
l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Cration du tribunal
rvolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement
de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au
massacre des royalistes.


Elles s'avancent sur Paris, ces hordes du Nord, portant la dvastation
et le carnage. Aux armes! Peuple franais, lve-toi!

La monarchie, en s'croulant, lguait  la France une situation
lamentable: la fortune publique anantie; un papier-monnaie qui, de
jour en jour, menaait de s'vanouir; nos frontires dgarnies; nos
annes livres au dcouragement, conduites par des chefs peu srs et
battues partout; l'ennemi matre d'une de nos meilleures places fortes;
l'administration sans nerf et le gouvernement sans vigueur; toutes les
forces du pays inactives ou dsorganises, l'indiffrence dans les
coeurs, la corruption dans les consciences, telles taient les
consquences du systme de monarchie constitutionnelle qu'on avait
voulu essayer  la nation. L'nergie seule, une nergie colossale,
pouvait sauver le pays, dans des circonstances si critiques. Le peuple,
voqu par le canon du 10 aot, se leva tumultueusement pour dfendre
la Rvolution ou mourir. Cette forte race celtique ne connat que le
devoir farouche; attache au sol par toutes les mystrieuses sympathies
de sa nature, elle verse sur la terre nationale ou sa sueur ou son
sang. L'ennemi, je veux dire Louis XVI, tant tomb  l'intrieur, tous
les yeux se tournrent avec tous les bras vers l'ennemi extrieur.

L'une des consquences immdiates du 10 aot fut, en effet, de changer
le systme de la guerre contre l'tranger.

Danton, l'homme de la tempte, avait t port au ministre; avec lui,
la force plbienne venait de faire irruption dans le gouvernement. Son
premier soin fut de prparer une rsistance gigantesque. Danton, ce
Cerbre de la Rvolution, jura de dfendre contre l'ennemi l'entre de
la France: il le lit avec des fureurs et des aboiements sublimes:

Le pouvoir excutif provisoire, dit-il le 28 aot  la tribune de
l'Assemble nationale, m'a charg d'entretenir l'Assemble des mesures
qu'il a prises pour le salut de l'empire. Je motiverai ces mesures en
ministre du peuple, en ministre rvolutionnaire. L'ennemi menace le
royaume; mais l'ennemi n'a pris que Longwy. Si les commissaires de
l'Assemble n'avaient pas contrari, par erreur, les oprations du
pouvoir excutif, dj l'arme, remise  Kellermann, se serait
concerte avec celle de Dumouriez. Vous voyez que nos dangers sont
exagrs. Il faut que l'Assemble se montre digne de la nation. C'est
par une convulsion que nous avons renvers le despotisme, ce n'est que
par une grande convulsion nationale que nous ferons rtrograder les
despotes. Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simule de
Lafayette; il faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire
au peuple qu'il doit se prcipiter en masse sur les ennemis. Telle est
notre situation, que tout ce qui peut matriellement servir  notre
salut doit y concourir. Comment les peuples qui ont conquis la libert
l'ont-ils conserve? ils ont vol  l'ennemi et ne l'ont point attendu.
Que dirait la France si Paris, dans la stupeur, attendait l'arrive des
ennemis? Le peuple franais a voulu tre libre, il le sera. On mettra 
la disposition des municipalits tout ce qui sera ncessaire, en
prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout appartient  la
patrie quand la patrie est en danger.

L'Assemble n'osa point se montrer sourde  ces vigoureux accents du
patriotisme.

Elle adopta la plupart des mesures que proposait Danton et que
commandait la ncessit. Quels taient ces moyens de dfense nationale?
Le pouvoir excutif nommerait des commissaires chargs d'exercer dans
les dpartements l'influence de l'opinion. L'Assemble nationale devait
de son ct en choisir d'autres dans ses membres, afin que la runion
des reprsentants des deux pouvoirs produisit un effet plus salutaire
et plus prompt. Chaque municipalit serait autorise  prendre l'lite
des hommes bien quips qu'elle possdait. Le gouvernement de la
Rvolution aurait le droit de faire des visites domiciliaires pour
saisir les armes caches chez les particuliers. On souponnait qu'il y
avait  Paris quatre-vingt mille fusils, en bon tat, drobs par la
malveillance, au service de la patrie en danger. Ces mesures
rigoureuses, arbitraires, n'taient-elles point justifies par la
gravit tout exceptionnelle des circonstances?

Un nouveau pouvoir tait sorti de l'insurrection du 10 aot et de la
victoire du peuple. La Commune de Paris fut avec le Comit de salut
public, qui s'tablit plus tard, un des deux principaux organes de la
Rvolution. A peine tait-elle installe qu'elle joua tout de suite un
rle important et caractristique. C'est elle qui s'opposa d'abord 
ce que Louis XVI ft enferm au Luxembourg, chteau peu sr et d'o
l'vasion tait facile. La Commune lui assigna pour prison la tour du
Temple, un vieux donjon, laid, massif, mais facile  garder. C'est l
qu'tait autrefois le trsor de l'ordre des Templiers, dtruits par
Philippe le Bel. On y dposa la royaut vaincue, ruine sur ruine.

Cette Commune se composait d'lments divers, mais en somme le parti
des exalts y dominait.

Tallien, l'orateur atrabilaire; Panis, ami de Robespierre, de Danton
et de Marat, beau-frre de Santerre; Chaumette, tudiant en mdecine
et journaliste; Hbert, le _Pre Duchesne_  l'tat d'embryon; Lonard
Bourdon, un pdagogue qui rvait l'application des lois de Lycurgue;
Collot-d'Herbois, acteur et auteur dramatique siffl; Billaud-Varennes,
nature sombre et violente, tel tait avec d'autres hommes peu connus
le groupe qui tendait  se faire le centre de l'action rvolutionnaire.

Marat lui-mme, Marat, le Simon Stylite de la dmocratie, tait sorti
de sa nuit, avait bris la chane qui l'attachait au pilier de sa cave
et s'tait un jour rveill en pleine lumire, couronn de lauriers,
assis sur un sige d'honneur  l'Htel de Ville. Sans tre prcisment
membre de la Commune, il tait admis aux sances comme _rdacteur des
vnements_ et exerait sur le conseil une influence incontestable.

--Marat, disait le peuple des faubourgs, est la conscience de l'Htel
de Ville. Tant qu'il veillera, tout ira bien.

Une lutte s'tait engage ds le dbut entre la Commune de Paris et
l'Assemble lgislative, sur le terrain juridique.

Le 10 aot, on s'en souvient, avait fait de nombreuses victimes.

Des veuves plores, des orphelins venaient chaque jour demander la
punition des Suisses qui avaient tir sur le peuple, des tratres qui
avaient attis le feu de la guerre civile, des gentilshommes qui, par
leur prsence et leurs discours, avaient fortifi la rsistance du
chteau.

Divers incidents ajoutaient  l'animosit des citoyens contre les
anciens partisans de la cour. Gohier avait lu son rapport sur les
papiers trouvs dans l'armoire de fer au 10 aot. En face de preuves
crites, de documents irrfutables, le moyen de nier qu'il n'y et un
complot organis contre la Rvolution et contre les patriotes? L'une
des pices saisies dans cette cachette royale disait: Nous avons
voulu avancer la punition des Jacobins, nous ferons justice: l'exemple
sera terrible.

Le 10 aot avait humili, dispers les chevaliers errants de la
monarchie; les avait-il rduits  l'impuissance, leur avait-il surtout
enlev les moyens de nuire et de conspirer? Pas le moins du monde. Ils
taient mme d'autant plus dangereux qu'ils cachaient leurs armes et
leurs sinistres desseins. Il ne faut pas, disait un placard, il ne
faut pas, par un respect superstitieux pour la Constitution, laisser
paisiblement le roi et ses perfides conseillers dtruire la libert
franaise.

Le pouvoir excutif avait ordonn  la hte des visites domiciliaires.
On avait spar tant bien que mal l'ivraie du bon grain. Les
arrestations avaient frapp sur les deux classes les plus envenimes
contre la Rvolution: le clerg dissident et la noblesse. La ncessit
imprieuse d'organiser  la fois la dfense du territoire national et
la sret intrieure du pays avait fait passer dans plus d'un cas sur
les formes ordinaires de la loi. Les prisons taient gorges. Qui
chtiera les coupables? L'Assemble lgislative penchait vers la
clmence; la Commune de Paris rclamait la vengeance. Danton saisit le
joint: il fut pour la justice.

Ds le 11 aot, il monte  la tribune et s'crie: Dans tous les temps
o commence l'action de la justice, l doivent cesser les vengeances
populaires. Je prends devant l'Assemble nationale l'engagement de
protger les hommes qui sont dans son enceinte; je marcherai  leur
tte et je rponds d'eux!

Cette justice, il la voulait prompte, svre, impartiale. Mme Roland,
dans ses _Mmoires_, accuse Danton d'avoir nglig le ministre de la
justice pour celui de la guerre o il allait sans cesse et cherchait 
placer ses cratures. La vrit est que ce grand citoyen tait alors
partag entre deux devoirs: dlivrer la France de l'invasion trangre
et prvenir le massacre des prisonniers par des jugements qui fussent
de nature  calmer l'indignation publique.

Il avait pour secrtaires Frron et Camille Desmoulins. Tous les deux
taient surchargs de travail. Cent quatre-vingt-trois dcrets et des
adresses aux dpartements sortirent en quelques jours du ministre de
la justice. Danton inspirait, dictait et n'crivait pas.

Tout fier d'tre log dans le palais des Maupeou et des Lamoignon, en
sa qualit de secrtaire gnral, Camille crivait alors  son pre:

Malgr toutes vos prophties, que je ne ferais jamais rien, je me vois
mont au premier chelon de l'lvation d'un homme de notre robe, et
loin d'en tre plus vain, je le suis beaucoup moins qu'il y a dix ans,
parce que je vaux beaucoup moins qu'alors par l'imagination, le talent
et le patriotisme, que je ne distingue pas de la sensibilit, de
l'humanit et de l'amour de ses semblables, que les annes
refroidissent... La vsicule de vos gens de Guise, si pleins d'envie,
de haine et de petites passions, va bien se gonfler de fiel contre moi
 la nouvelle de ce qu'ils vont appeler ma fortune, et qui n'a fait que
me rendre plus mlancolique, plus soucieux, et me faire sentir plus
vivement tous les maux de mes concitoyens et toutes les misres
humaines. Le pre lui rpond qu'il se rjouirait de la nouvelle
position de son fils, si Camille ne la devait pas  une crise qu'il ne
voyait pas encore finie, et dont il redoutait toujours les suites;
qu'il prfrerait peut-tre le voir succder  la place paisible que
lui-mme occupait  Guise, plutt qu' la tte d'un grand empire dj
bien min, bien dchir, bien dgrad, et qui, loin d'tre rgnr,
sera peut-tre, d'un moment  l'autre, ou dmembr ou dtruit.

Ainsi les pres, nourris dans les traditions de l'ancien rgime, ne
comprenant rien  ce qui se passait autour d'eux, aigris par l'ge et
se dfiant des nouveauts, ils cherchaient  jeter de l'eau froide sur
l'enthousiasme ou, si l'on veut, sur les illusions de la jeunesse.

La question revenait sans cesse sur le tapis; quel tribunal jugera les
Suisses, officiers et soldats, accuss d'avoir tir sur le peuple?
L'Assemble lgislative, par l'organe du dput Lacroix, proposait une
cour martiale qui aurait t compose d'anciens officiers, peut-tre
mme de fdrs connaissant les devoirs et les exigences qu'impose la
discipline militaire. La Commune repoussa cet avis et demanda
l'installation d'un tribunal form de commissaires pris dans chaque
section, en un mot, des _juges crs pour la circonstance_. Un tel
tribunal ne pouvait tre qu'un tribunal de sang, et comme l'Assemble
hsitait  adopter cette mesure dont elle prvoyait les consquences,
la Commune rsolut d'exercer sur le pouvoir lgislatif une pression
dominatrice. L'un de ses membres les plus violents vient, le 17 aot,
annoncer  la barre de l'Assemble nationale que le peuple est las de
n'tre point veng, et que si rien n'est organis pour assurer la
punition des tratres, le tocsin sonnera  minuit, qu'on battra le
rappel et que le peuple se fera justice lui-mme.

Une autre dputation s'avance et dit: Si avant deux ou trois jours les
jurs ne sont pas en tat d'agir, de grands malheurs se promneront
dans Paris.

L'Assemble obit et vote la cration d'un tribunal extraordinaire.
Toutefois elle oppose une digue (bien faible du reste) au torrent qui
l'entranait. Inspire, dit-on par Marat, la Commune voulait que _le
jugement se fit au moyen des commissaires pris dans chaque section_;
l'Assemble dcide au contraire que le peuple nommera un lecteur par
section et que ces lecteurs nommeront les juges.

Cette lection au second degr sur laquelle on comptait pour modrer le
caractre du tribunal n'exercera en dfinitive qu'une trs-lgre
influence sur le choix des hommes. Osselin, d'Aubigny, Dubail,
Coffinhal, Ppin-Deyrouette, Lullier, Lohier et Caillet de l'tang sont
lus membres de cette cour improvise. Robespierre refuse de prsider
une telle commission dont la justice ressemblait beaucoup trop  une
vengeance. Il avait dj dclin, quelques mois auparavant, les
fonctions odieuses d'accusateur public.

Le nouveau tribunal n'tait pas seulement redoutable par le caractre
des juges qui le composaient; il l'tait aussi par les garanties qu'il
enlevait  la dfense: l'accus n'avait que pendant douze heures
communication de la liste des tmoins; le dlai de trois jours entre le
jugement et l'excution tait supprim. Toutes ces dispositions
terribles proclament assez haut l'tat de crise dans lequel se trouvait
alors le pays, menac au dedans par les royalistes et au dehors par les
armes trangres.

L'approche du danger jetait d'ailleurs parmi les chefs la confusion des
avis. Les uns voulaient attendre l'ennemi sous les murs de la capitale,
les autres se retirer  Saumur. Danton s'exprime ainsi devant le Comit
de dfense gnrale:

[Illustration: Intrieur de l'Abbaye aux journes de Septembre.]

Vous n'ignorez pas que la France est dans Paris; si vous abandonnez la
capitale  l'tranger, vous vous livrez et vous lui livrez la France.
C'est dans Paris qu'il faut se maintenir par tous les moyens; je ne
puis adopter le plan qui tend  vous en loigner. Le second projet ne
me parait pas meilleur. Il est impossible de songer  combattre sous
les murs de la capitale: le 10 aot a divis la France en deux partis,
dont l'un est attach  la royaut, et l'autre veut la rpublique.
Celui-ci, dont vous ne pouvez vous dissimuler l'extrme minorit dans
l'tat, est le seul sur lequel vous puissiez compter pour combattre.
L'autre se refusera  marcher; il agitera Paris en faveur de
l'tranger, tandis que vos dfenseurs, placs entre deux feux, se
feront tuer pour le repousser. S'ils succombent, comme cela ne me
parat pas douteux, la perte de la France et la vtre sont certaines:
si, contre toute attente, ils reviennent vainqueurs de la coalition,
cette victoire sera encore une dfaite pour vous; car elle vous aura
cot des milliers de braves, tandis que les royalistes, plus nombreux
que vous, n'auront rien perdu de leurs forces ni de leur influence. Mon
avis est que, pour dconcerter leurs mesures et arrter l'ennemi, il
faut _faire peur_ aux royalistes.

Le Comit, qui comprend le sens cach sous ces lugubres paroles,
demeure constern.

Oui, vous dis-je, reprend Danton, il faut leur faire peur...

Il sort.

Faire peur aux royalistes, telle tait la pense fixe de Danton; mais
s'ensuit-il qu'il voult les frapper avec d'autres armes que celles de
la loi? Toute sa conduite dans ces journes sinistres proteste contre
une telle interprtation. Que la justice des tribunaux commence, la
justice du peuple cessera, s'crie-t-il encore une fois, le 18 aot,
dans une admirable adresse  la nation.

Elle commena, cette justice du tribunal exceptionnel. Ds le 19 aot,
elle condamna; car juger alors c'tait condamner; le 20, elle condamna;
les jours suivants, elle condamnera. L'ide du docteur Guillotin
s'tait faite chane et fer; la hideuse machine travaillait avec rage.
Et pourtant la svrit des supplices ne produisit point du tout
l'effet qu'on en attendait. Chez les uns, ces excutions excitaient la
piti pour les victimes; d'autres accusaient au contraire cette
justice, si expdive qu'elle ft, de marcher avec lenteur et de ne
point frapper d'assez grands coups. La vrit est que Paris tait livr
 toutes les transes de l'inquitude et ne savait  qui s'en prendre
d'une situation aussi dplorable.

Cette situation, qui l'avait cre? Vous, s'crie l'historien anglais
Carlyle, vous, migrs et despotes du monde! Le moment tait venu o
seules les mesures rvolutionnaires pouvaient sauver la France.
L'Assemble lgislative le comprit: elle dcrta la squestration des
biens des migrs et l'expulsion dans quinze jours des prtres
non-asserments. Vergniaud, qui certes n'tait point cruel, voulait
mme qu'on dportt ces derniers  Cayenne.

Entre l'Assemble et la Commune, la lutte tait d'ailleurs ingale. La
monarchie constitutionnelle s'tant croule, la Lgislative survivait
en quelque sorte  son mandat. Il n'en tait point ainsi de la Commune;
issue de la victoire du peuple, elle tait dans toute sa jeunesse et
dans toute sa force. Appuye sur les hommes d'action, elle avait la
parole tranchante et imprieuse. Tallien s'exprime en ces termes,  la
barre de l'Assemble nationale:

Les reprsentants provisoires de la Commune, appels par le peuple
dans la nuit du 9 au 10 aot pour sauver la patrie, ont d faire ce
qu'ils ont fait. C'est vous-mmes, ajoute-t-il, qui nous avez donn le
titre honorable de reprsentants de la Commune. Tout ce que nous avons
fait, le peuple l'a sanctionn; ce n'est pas quelques factieux, comme
on voudrait le croire, c'est un million de citoyens. Nous avons
squestr les biens des migrs, chass les moines, les religieuses,
livr les conspirateurs aux tribunaux, proscrit les journaux
incendiaires qui corrompaient l'opinion publique, fait des visites
domiciliaires, fait arrter les prtres perturbateurs; ils sont
enferms dans une maison particulire, et _sous peu de jours le sol de
la libert sera purg de leur prsence._

L'Assemble s'tonne de tant d'audace et se tait.

Un incident accrut la force que la Commune puisait dans la gravit des
circonstances. Le tribunal extraordinaire, pur par l'lection  deux
degrs, venait d'acquitter Montmorin, l'ex-ministre du roi, convaincu,
disait l'acte d'accusation, _d'avoir dress un plan de conspiration
dont l'effet clata le 10 aot_. Les faits taient prouvs; mais il fut
absous _comme n'ayant pas agi mchamment_. D'autres prvenus furent
galement acquitts sous prtexte que, s'ils _avaient coopr  des
leves d'hommes_ pour allumer la guerre civile, ils ne l'avaient pas
fait _ dessein de nuire_. Le peuple vit ces actes de modration ou de
faiblesse avec une fureur concentre. Qu'avait-on  attendre de la
rpression lgale, si ce tribunal farouche, institu en vue des
circonstances, venait lui-mme  mollir devant les grands coupables?
Une sourde rumeur se rpand dans Paris: On largit les royalistes; on
va faire ouvrir les prisons. Nous sommes trahis.

Danton comprit le danger: il ordonna comme ministre de la justice la
rvision du procs. L'acte tait sans doute arbitraire et illgal; mais
n'tait-ce point alors le seul moyen de dsarmer la vengeance
populaire, d'carter le massacre suspendu sur la tte des prisonniers
royalistes, d'viter, en un mot, une plus grande effusion de sang?

Les dsastres succdaient aux dsastres. Le 18 aot, Lafayette avait
dsert, abandonnant son corps d'arme et lanant la flche du Parthe
contre ces factieux pays par l'ennemi, brigands avides de pillage,
qui avaient pris d'assaut les Tuileries. Le 22, la terrible Vende se
soulevait au cri de: Vive le roi! Ces ferments de guerre civile
taient d'autant plus dangereux qu'ils se rattachaient  l'influence du
clerg rfractaire sur les campagnes. La 23, Longwy avait succomb; le
gnral autrichien Clairfait tait entr dans la place, livre, s'il
faut en croire la rumeur publique, par les royalistes.

Au milieu de toutes ces calamits, l'Assemble nationale tenait tte 
l'orage. Par son attitude  la fois nergique et calme, elle inspirait
aux autres la rsolution, qu'elle avait prise elle-mme, de vaincre ou
de s'ensevelir sous les ruines de la patrie. Des militaires avaient
abandonn Longwy; harasss, couverts de poussire, furieux de leur
fuite, ils se prcipitent dans l'enceinte de l'Assemble lgislative.
O trouver ailleurs un drame plus mouvant?

--Nous tions, dit l'un d'eux, disperss sur les remparts, ayant 
peine un canonnier pour deux pices; notre lche commandant Lavergne ne
se prsentant nulle part, nos armes ratant, point de poudre dans les
bombes, que pouvions-nous faire?

--Mourir, leur rpondent les reprsentants de la nation.

A la nouvelle de la reddition de Longwy, la Commission extraordinaire
avait fait afficher la proclamation suivante:

Citoyens,

La place de Longwy vient d'tre rendue ou livre, les ennemis
s'avancent. Peut-tre se flattent-ils de trouver partout des lches ou
des tratres. Ils se trompent: nos armes s'indignent de cet chec et
leur courage s'en irrite, Citoyens, vous partagez leur indignation; la
Patrie vous appelle: partez!

Ils partirent. Un grand cri sortit de toutes les poitrines, le cri de
_la Marseillaise_: Aux armes! marchons! Des armes, on n'en avait pas.
Partez tout de mme, hroques phalanges de la Rvolution! Allez dire 
toutes les nations trangres comment un peuple traverse les rangs
ennemis sans souliers, sans pain, presque sans munitions; allez dire
comment avec de mauvais canons et de mauvais fusils il culbute  la
baonnette des armes aguerries, disciplines et brise le cercle de fer
dans lequel voulait l'touffer la coalition des rois! Allez dire que
vous portez la victoire dans les plis de votre drapeau parce que ce
drapeau n'est pas celui de la conqute, mais celui de la justice et de
l'humanit!

Les vnements se prcipitent; chaque jour apporte des nouvelles
alarmantes. Vergniaud annonce du haut de la tribune que l'ennemi
s'avance et va fondre sur Paris, le ministre Roland dclare qu'une
vaste conspiration vient d'tre dcouverte dans le Morbihan, Lebrun dit
que la Russie se joint aux autres puissances coalises et qu'elle
couvre de ses navires la mer Noire pour se rendre par les Dardanelles
dans la Mditerrane. La fureur, l'pouvante, les rsolutions viriles
ou sinistres se rpandent dans toutes les mes.

Paris, tenu au secret, est visit, fouill, interrog. On cherche
partout des armes. Devant l'oeil clairvoyant d'une multitude effare,
les maisons n'ont plus de secrets, les caves n'ont plus de tnbres.
Des hrauts  cheval embouchent la trompette d'alarme. Le tocsin sonne,
les tambours battent, le canon tonne de moment en moment. Un grand
drapeau noir flotte sur l'Htel de Ville et porte dans ses plis ces
mots funbres: La patrie est en danger.

Danton grondait toujours comme la foudre; il revint  l'Assemble, et
rendit compte des mesures prises par le gouvernement: Il est bien
satisfaisant, messieurs, pour les ministres d'un peuple libre, d'avoir
 lui annoncer que la patrie va tre sauve. Tout s'meut, tout
s'branle, tout brle de combattre. Vous savez que Verdun n'est point
encore au pouvoir de nos ennemis. Vous savez que la garnison a jur
d'immoler le premier qui proposerait de se rendre. Une partie du peuple
va se porter aux frontires, une autre va creuser des retranchements,
et la troisime, avec des piques, dfendra l'intrieur de nos villes.
Paris va seconder ces grands efforts. C'est en ce moment, messieurs,
que vous pouvez dclarer que la capitale a bien mrit de la France
entire; c'est en ce moment que l'Assemble nationale va devenir un
vritable comit de guerre. Nous demandons que vous concouriez avec
nous  diriger ce mouvement sublime du peuple, en nommant des
commissaires qui nous secondent dans ces grandes mesures. Nous
demandons que quiconque refusera de servir de sa personne ou de
remettre ses armes soit puni de mort. Nous demandons qu'il soit fait
une instruction aux citoyens pour diriger leurs mouvements; qu'il soit
envoy des courriers dans tous les dpartements pour les avertir des
dcrets que vous aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un
signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie: pour les
vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace,
toujours de l'audace, et la patrie est sauve!

En temps de Rvolution tout homme se rsume dans un mot; Danton avait
dit le sien: _l'audace!_

Ame de la dfense nationale, gnie de la guerre sacre, celle qui
dfend le territoire d'un peuple contre l'invasion trangre, il se
montre partout, rpand sur les multitudes sa parole brlante; c'est le
patriotisme fait homme.

Qu'on tienne d'ailleurs compte d'un fait: par got, par temprament,
par sa robuste constitution physique, Danton tait de la race des
paysans. Il avait avec la terre ces fortes et secrtes attaches qui
font les vrais coeurs franais. Puisse sa conduite servir d'exemple aux
hommes d'Etat qui se trouveraient un jour placs dans les mmes
circonstances! Il leur a montr comment on sauve un peuple en
dchanant toutes les forces vives de la Rvolution.

Cependant l'ennemi avanait toujours. Le 2 septembre, les passants
consterns lisaient la proclamation suivante, qui couvrait les murs de
la capitale:

Citoyens,

L'ennemi est aux portes de Paris: Verdun qui l'arrte ne peut tenir
que huit jours. Les citoyens qui la dfendent ont jur de mourir plutt
que de se rendre; c'est vous dire qu'ils vous font un rempart de leur
corps. Il est de votre devoir de voler  leur secours. Citoyens,
marchez  l'instant sous vos drapeaux: allons nous runir au
Champ-de-Mars: qu'une arme de 60 000 hommes se forme  l'instant.
Allons expirer sous les coups de l'ennemi ou l'exterminer sous les
ntres.

Cette proclamation manait de la Commune de Paris.

Plus d'espoir que dans la rsistance dsespre de la nation. Verdun
venait de subir le mme sort que Longwy. Cette sinistre nouvelle jette
la capitale dans un tat d'agitation et de dlire. O France! 
Rvolution! On croit entendre le pas des armes prussiennes et
autrichiennes en marche vers les murs de Paris. Tout est perdu, si une
rsolution terrible, infernale, ne vient au secours de la patrie en
danger. Quelques-uns des plus farouches sans-culottes, les lions de la
Montagne, ne sont pourtant pas d'avis d'aller tendre le cou a l'ennemi;
ils se retiront sombres et rugissants dans leurs tanires. Leur dessein
est arrt d'armer la nation d'pouvante. Comme ces anciens peuples du
Nord qui, avant de partir pour la guerre, immolaient des victimes
humaines sur les autels d'Odin, avant de voler au-devant de l'ennemi,
ils parlent ouvertement de consommer un grand et lugubre sacrifice.

Ces sentiments n'taient points partags par la jeunesse ni par les
vaillants dfenseurs de la nation. Chez eux, l'ardeur du patriotisme
teignait la soif de la vengeance. A chaque coin de rue clataient des
scnes dchirantes: c'taient les adieux des enfants, des fiancs, des
vieux parents, les larmes des femmes en voyant partir, le fusil au
bras, les sauveurs de la France et de la Rvolution. Quarante mille
hommes sont runis au Champ-de-Mars. Le moment est venu de partir; ils
embrassent une dernire fois tous ceux qui leur sont chers. Ils
marchent  l'ennemi au milieu des alarmes et des troubles d'une
population exalte, blme de terreur et de vengeance: Vous laissez,
leur crie-t-on, vous laissez derrire vous le pays livr  des
perfidies et  des manoeuvres tnbreuses. Ce n'est pas en Champagne
que sont nos plus dangereux ennemis; ils sont  Paris, dans les
prisons. Si encore ces brigands ne menaaient que notre existence; mais
ils tendent la main aux Prussiens, afin d'teindre la Rvolution dans
un gorgement: il ne faut pas que les dfenseurs de la patrie
s'immolent sans immoler les tratres. Sang pour sang! Le terrible cri:
_Exterminons les tratres! Il faut en finir!_ vole de bouche en bouche;
une espce de rage s'empare des citoyens qui voient s'loigner leurs
frres.

Danton se multipliait. A la tribune, au Champ-de-Mars, partout o il y
a besoin d'un encouragement, d'une parole de flamme, il est l. Il
secoue sa chevelure comme une crinire. Ses traits heurts, sa voix
tonnante, son froncement de sourcils menaant, son geste qui s'adresse
 l'ennemi, comme si l'ennemi tait prsent, tout en lui remue les
grandes passions, les nobles sentiments, l'amour sacr de la patrie. Il
rpte sans cesse sa formule favorite, son cri de guerre: De l'audace,
encore de l'audace et toujours de l'audace! Quelquefois il
s'attendrit; il pleure: ce sont les larmes du lion. Plac entre la
victoire et l'chafaud que lui prparent les royalistes, il ne s'occupe
que de son pays.

A ces clats d'loquence, au bruit haletant du tocsin, aux menaces de
l'tranger qui se croit dj dans nos murs, les faubourgs rpondent par
un soulvement d'indignation. On se demande si des ennemis du bien
public, qui, depuis quatre ans, ont attir sur la France la famine, des
dissensions intrieures, la guerre, et qui appellent de tous leurs
voeux l'invasion, on se demande, dis-je, si ces flaux vivants mritent
que de braves gens aillent exposer leur vie pour les dfendre. Est-il
mme prudent de conserver dans la place des auxiliaires aussi dangereux
lorsque l'tranger s'avance pour leur donner la main? La grande ville
ne va-t-elle point tre prise, comme on dit, entre deux feux, ou plutt
entre deux gorgements?

L'exaspration fut au comble quand on apprit que les royalistes
enferms de par la loi profitaient de l'inviolabilit dont les
couvraient les murs de la prison pour afficher hautement leurs
esprances, se livrer  des orgies scandaleuses et appeler la fureur de
l'ennemi sur leurs juges. Qui ouvrirait leurs verrous? Une main
trangre, et cette main, ils l'imploraient, ils la bnissaient.

On touchait videmment  une vengeance populaire: de tels actes ne se
justifient point; ils s'expliquent. C'est ce que nous avons essay de
faire.

Une des grandes lois du rgne animal est la lutte pour l'existence;
c'est aussi celle des socits. A ce besoin d'tre, elles immolent sans
piti tous les obstacles. La France de 92 voulait vivre, c'tait son
droit; en lui disputant ce droit, on la plaait dans l'inexorable
ncessit de prir ou d'anantir ses ennemis.




IX

Massacres de Septembre.--Le Comit de surveillance.--La prison de
l'Abbaye.--Le prsident Maillard.--Les jugements.--Journiac de
Saint-Mard.--Ce qui se passait dans l'intrieur de la prison et devant
le tribunal.--Royalistes acquitts.--Mme Cazotte et Mme de
Sombreuil.--L'abb Sleard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la
responsabilit des massacres?--Rle de Danton.--Marat seul ose
justifier les journes de Septembre.


L'aurore du 2 septembre claire une ville morne et consterne. L'pe
est sur toutes les ttes; un pressentiment orageux trouble les esprits
et les consciences. C'est un dimanche. Vers les deux heures aprs midi,
le canon d'alarme du Pont-Neuf fait entendre trois coups, le tocsin
sonne, et le tambour bat la gnrale dans toutes les sections de Paris.

Qu'est-il donc arriv? demandent les citoyens sortis de leurs maisons.
Les ennemis sont-ils  pernay? Demain, seront-ils  nos portes?--Pas
encore: mais il est un autre ennemi qu'il faut craser; c'est sur
celui-l que tonne l'heure de la vengeance publique.

Un _Comit de surveillance_ s'tait organis, pouvoir secret, sorte de
Conseil des Dix, dictature anonyme et d'autant plus dangereuse qu'elle
tait irresponsable. Ce comit se composait de quinze citoyens, dont
les principaux taient Sergent, Panis, Duplain et Jourdeuil; le matin
du 2 septembre, ils s'adjoignirent six autres membres, parmi lesquels
figurait Marat. Est-ce de ce Comit que partit la direction des
massacres? Il y a lieu de le croire; contre lui s'lvent des indices,
des prsomptions trs-fortes, mais de preuves matrielles, aucune.

Massacre, quel mot terrible! Il faut pourtant reconnatre que toute
notre ancienne histoire de France est une srie de meurtres, une longue
trane de sang. Il y eut le massacre des Albigeois et des Vaudois, le
massacre de la Saint-Barthlemy, le massacre des Cvennes, le massacre
de Mrindol et bien d'autres que je passe sous silence. Quels exemples
la monarchie de droit divin lguait  la Rvolution! Ces exemples
atroces, le peuple de 92 eut sans doute tort de les suivre; mais si les
rois, pour couvrir l'horreur de pareils actes, invoquaient le besoin de
sauver le trne et la religion, des hommes gars par la fureur _du
bien public_ n'avaient-ils point aussi pour excuse le besoin de sauver
la patrie?

Quoi qu'il en soit, le Comit de surveillance sigeait  l'htel de
ville, lorsque on y annona que des prtres rfractaires venaient
d'tre arrachs aux mains de la garde et mis  mort. On ajoutait que
_le peuple_ (lisez quelques individus) menaait de se porter aux
prisons. A cette nouvelle, le Comit envoie aussitt l'ordre aux
diffrents geliers de _sauver les petits dlinquants, les prisonniers
pour rixe, les dtenus pour dettes, mois de nourrice et autres causes
civiles._ Ce triage fait, suivant l'expression de Marat, afin que le
peuple ne ft pas expos  immoler quelque innocent, tait-il vraiment
un acte d'humanit? Cette sparation des dtenus en petits dlinquants
civils et en grands malfaiteurs politiques n'tait-elle point tout au
contraire de la part du Comit un aveu de complicit plus ou moins
directe? N'tait-ce point une manire de dsigner les tratres contre
la Rvolution  la vengeance des meurtriers? N'tait-ce point dire:
Epargnez ceux-ci; tuez les autres?

L'horloge de l'Htel de Ville a sonn trois heures de l'aprs-midi.

Paris est morne, inquiet, constern. Il y a du sang dans l'air. O va
ce groupe d'hommes  figures sinistres, arms de piques, de batous, de
sabres et d'assommoirs?

--Nous allons _nettoyer les prisons_, murmurent-ils d'une voix sombre.

On a cru voir dans ce groupe les fdrs du Midi. Rien n'est plus
douteux. Les Marseillais, les vainqueurs du 10 aot, n'taient point
alors aux prisons; ils taient aux armes; ils n'assassinaient point,
ils se battaient.

Quelques garons bouchers, des marchands, des gens de toute profession,
tel tait le personnel de celle bande d'exterminateurs. Habitants du
quartier, ils avaient t plusieurs fois insults, provoqus par les
prisonniers royalistes qui leur criaient  travers les grilles de
l'Abbaye:

--Les Prussiens arrivent: misrables, vous serez tous pendus!

C'est en effet sur la prison de l'Abbaye que se porta tout d'abord la
colre des meurtriers. En peu de temps, vingt-quatre dtenus furent
immols. Mais quelle est cette figure austre, impassible? Je reconnais
le fameux huissier du faubourg Saint-Antoine, qui, le pont-levis tant
rompu, a travers les fosss de la Bastille sur une mchante planche,
celui qui dans la journe du 4 octobre a conduit les femmes 
Versailles, nature rvolutionnaire, quoique homme d'ordre  sa manire.

--Stanislas Maillard, que viens-tu faire ici?

--Juger, rpond-il froidement.

En effet, le voici install devant une table. Il se fait apporter
l'crou de la prison, vrifie les condamnations, fait relcher les
dlinquants civils, tous ceux qu'avait dj spars le Comit du
surveillance. Ceci rgl, il se compose un jury qu'il choisit parmi les
gens bien tablis, les marchands du voisinage. Alors commencent les
appels funbres des accuss. Chacun d'eux comparat  son tour devant
le sanglant tribunal.

--Votre nom?

--Journiac de Saint-Mard.

[Illustration: Massacres dans les prisons.]

Journiac de Saint-Mard tait l'un des rdacteurs des _Actes des
aptres_. Le Comit de surveillance de la Commune l'avait fait arrter
le 22 aot. Transport le lendemain  la prison de l'Abbaye, il fut
prsent au concierge qui lui dit la phrase d'usage: _Il faut esprer
que ce ne sera pas long_. On le fit placer dans une grande salle qui
servait de chapelle aux prisonniers de l'ancien rgime, dans laquelle
il y avait dix-neuf personnes couches sur des lits de sangle. On lui
donna celui de M. Dangremont qui avait eu la tte tranche deux jours
auparavant.

Que se passait-il le 2 septembre, dans l'intrieur de la prison? Le
dner avait t servi plus tt que de coutume. A deux heures, le
guichetier entra et ramassa tous les couteaux que chaque dtenu avait
soin de placer dans sa serviette. Ses yeux hagards font prsager
quelque malheur. On l'entoure; on le presse de questions; mais il garde
un silence obstin.

A deux heures et demie, l'inquitude s'accrot; on entend les tambours
qui battent la gnrale, les trois coups du canon d'alarme et le tocsin
qui sonne de tous cts; que se prpare-t-il? On apprend bientt qu'on
venait de massacrer les vques et autres ecclsiastiques _parqus_
dans le clotre de l'abbaye.

Vers quatre heures, les cris dchirants d'un homme qu'on hachait 
coups de sabre attirent les dtenus  la fentre de la tourelle. Ils
voient alors, vis--vis le guichet de leur prison, le corps d'un homme
tendu mort sur le pav. Un instant aprs, on en massacre un autre, et
ainsi de suite.

Un silence d'horreur rgne pendant ces excutions: mais aussitt que la
victime est gisante  terre s'lvent les cris de: _Vive la nation!_

Il est dix heures du soir: les tourments de la soif se joignent aux
affreuses motions et aux angoisses des prisonniers. Enfin le
guichetier Bertrand parat, et l'on obtient de lui qu'il apporte une
cruche d'eau. Un fdr tant venu faire, avec d'autres personnes, la
visite de la prison, on lui parle de cette ngligence. Indign, il
demande le nom du susdit guichetier, assurant qu'il allait
l'_exterminer_. La grce de ce malheureux fut aisment obtenue; mais on
voit par l  quel point tous les sentiments bons ou mauvais du coeur
humain taient surexcits.

Aprs une _agonie de trente-sept heures_, Journiac de Saint-Mard voit,
le mardi,  une heure du matin, la porte de sa prison s'ouvrir. On
l'appelle; il se prsente; trois hommes le saisissent et l'entranent
dans l'affreux guichet.

A la lueur de deux torches, il aperoit le terrible tribunal qui
dispensait d'un mot la vie ou la mort. Le prsident, en habit gris, un
sabre au ct, tait appuy contre une table sur laquelle on voyait des
papiers, une critoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette table
tait entoure par dix jurs assis ou debout, dont deux portaient la
veste et le tablier de travail; d'autres dormaient tendus sur des
bancs. Deux hommes, en chemise teinte de sang, le sabre  la main,
gardaient la porte du guichet. Un vieux guichetier avait la main sur
les verrous. En prsence du tribunal, trois excuteurs tenaient un
prisonnier qui paraissait g de soixante ans.

On place Journiac dans un coin du guichet, o des gardiens croisent
leur sabre sur sa poitrine, et l'avertissent que, s'il fait le moindre
mouvement pour s'vader, ils le perceront de part en part.

Le dossier du vieillard ayant t examin, Maillard dit: _Conduisez
monsieur_.... A peine ces mots taient-ils prononcs, qu'on pousse le
malheureux dans la rue o il tombe frapp  mort sur le pav.

Le prsident s'asseoit pour crire, et aprs avoir enregistr le nom de
celui qu'on gorgeait: _A un autre_, dit-il.--Cet autre, c'tait
Journiac.

Tran devant le tribunal par les trois hommes qui le gardaient, dont
deux lui tenaient chacun une main et dont l'autre avait saisi le collet
de son habit, il subit un court interrogatoire. On assure que, pour se
donner de la verve et du courage, il avait bu une bouteille
d'eau-de-vie.

LE PRSIDENT.--Votre profession?

L'ACCUS.--Officier du roi, etc., etc.

UN DES JUGES.--Le moindre mensonge vous perd.

Journiac se dfend comme il peut avec une chaleur toute provenale et
une grande assurance.

UN AUTRE JUGE, impatient.--Vous nous dites toujours que vous n'tes
pas a ni a: qu'tes-vous donc?

--J'tais franc royaliste.

Il s'lve un murmure qui est bien vite rprim par le juge.

--Ce n'est pas, dit-il, pour juger les opinions que nous sommes ici,
c'est pour en _juger les rsultats_.

--Oui, monsieur, j'ai t franc royaliste; mais je n'ai jamais t pay
pour l'tre.

Le prsident, aprs avoir t son chapeau:

--Je ne vois rien qui doive faire suspecter monsieur.

Je lui accorde la libert. Est-ce votre avis?

TOUS LES JUGES.--Oui, oui, c'est _juste_!

A peine ces mots taient-ils prononcs qu'clatent des applaudissements
et des bravos. Tous ceux qui se trouvaient dans le guichet embrassent
l'acquitt. Le prsident charge trois personnes d'aller en _dputation_
annoncer au peuple le jugement qu'on venait de rendre. Nouvelles
acclamations, nouveaux transports de joie.

Les trois dputs rentrent et conduisent Journiac hors du guichet.
Aussitt qu'il parat dans la rue, l'un d'eux s'crie:

--Chapeau bas! ... Citoyens, voici celui pour lequel vos juges
demandent aide et secours.--Tous se dcouvrent.

Plac au milieu de quatre torches, l'_innocent_ est entour, serr dans
des bras sanglants. Toute la foule crie: Vive la nation! Le voil
dsormais sous la sauvegarde du peuple. Avec toute sorte d'honneurs, et
au milieu des applaudissements enthousiastes, il passe  travers les
rangs de la multitude, suivi des trois dputs que le prsident avait
chargs de le conduire  son domicile.

Chemin faisant, l'un des dputs lui dit qu'il tait matre maon,
tabli dans le faubourg Saint-Germain; l'autre qu'il tait apprenti
perruquier; le troisime, vtu de l'uniforme de garde national, qu'il
tait fdr. Le maon demanda:

--Avez-vous peur?

--Pas plus que vous.

--Vous auriez tort d'avoir peur; car maintenant vous tes sacr pour le
peuple, et si quelqu'un vous frappait, il prirait sur-le-champ. Je
voyais bien que vous n'tiez pas une de ces chenilles de la liste
civile; mais j'ai trembl pour vous, quand vous avez dit que vous tiez
officier du roi. Vous souvenez-vous que je vous ai march sur le pied?

--Oui, mais j'ai cru que c'tait un des juges...

--C'tait parbleu! bien moi; je croyais que vous alliez vous fourrer
dans le harria, et j'aurais t fch de vous faire mourir; mais vous
vous en tes bien tir. J'en suis trs-aise, parce que j'aime les gens
qui ne _boudent_ pas.

Bouder, dans le langage du temps, voulait dire dissimuler, _fouiner_.

Arrivs dans la rue Saint-Benot, les trois dputs et Journiac prirent
un fiacre qui devait les conduire  domicile. Un hte, un ami, chez
lequel il demeurait, fut charm et presque tonn de le revoir. Son
premier mouvement fut d'ouvrir son portefeuille et d'offrir un assignat
aux conducteurs qui le ramenaient sain et sauf. Ceux-ci refusrent et
dirent en propres termes:

--Nous ne faisons pas ce mtier pour de l'argent. Voici votre ami: il
nous a promis un verre d'eau-de-vie; nous boirons  sa sant, et nous
retournerons  notre poste.

Avant de se sparer, ils demandrent une attestation crite et qui
dclart qu'ils avaient conduit l'acquitt chez lui sans accident.
Journiac les accompagna jusqu' la rue, o il les embrassa, dit-il, de
bien bon coeur.

Il rsulte de ces faits raconts par un tmoin oculaire, ayant jou le
rle de _victime sauve_ dans ce terrible drame, que le tribunal du 2
septembre jugeait les prisonniers; qu'on y tolrait l'aveu d'une
opinion contraire  la pense des juges, pourvu que cette opinion n'et
point clat en actes sditieux; que la dfense tait libre et que la
vie de chaque homme tait svrement pese dans la balance de Minos.

Il y avait dans la prison de l'abbaye un vieillard, auteur du _Diable
amoureux_, d'_Olivier_ et d'autres pomes ou opras-comiques: c'tait
Cazotte. Dans un accs de seconde vue, long temps avant la Rvolution,
 la fin d'un repas, il avait prdit, s'il faut en croire La Harpe, le
sort tragique rserv  chacun des convives et  lui-mme. Durant le
sjour qu'il fit  l'Abbaye, sa gaiet, sa faon de parler orientale,
ses paradoxes avaient fort diverti ses compagnons de captivit. Esprit
mystique, il cherchait  leur persuader que leur situation et la sienne
taient une _manation_ de l'Apocalypse, qu'ils taient plus heureux
que ceux qui jouissaient de leur libert... Deux gardes vinrent le
chercher pour le conduire au tribunal criminel et interrompirent ses
rveries. Il y avait contre lui des charges trs graves, des preuves
crites. A cinq heures, des voix appelrent: Monsieur Cazotte! Il
parat avec ses cheveux blancs, accompagn de sa fille; les bras jets
autour du cou de son pre, elle semblait lui faire un rempart de sa
pit filiale, implorait, charmait, conjurait les juges. Le peuple,
touch de ce spectacle, demande sa grce et l'obtient.

Une autre fille hroque, Mlle de Sombreuil, sauva son pre par un acte
de dvouement qui fait frmir. Maillard, le prsident du tribunal,
avait dit: Innocent ou coupable, je crois qu'il serait indigne du
peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard. C'tait bien
un acquittement; mais de Sombreuil tait connu pour un ennemi de la
Rvolution. Deux de ses fils se battaient alors contre la France. Les
forcens voulaient obtenir de Mlle de Sombreuil un gage d'abjuration:
Si tu n'es point une aristocrate, lui disent-ils, bois  la nation.
En mme temps ils lui prsentent un verre de vin, souill par les
empreintes de doigts sanglants. Et elle but. [Note: Cette version a t
affirm  l'auteur par un ancien gelier de l'Abbaye qui l'avait
recueillie de son prdcesseur.]

Maillard avait sig trois jours et trois nuits; il avait fait absoudre
quarante-trois personnes. Un fanatisme calme, froid, rflchi, l'avait
conduit dans ces lieux habits par l'pouvante et par la mort. Appuyant
sa conscience sur la ncessit, il traversa cet abme de sang comme il
avait travers le 14 juillet les fosss de la Bastille, la tte sur un
abme. Accus plusieurs fois d'indulgence et de faiblesse, menac
personnellement par son _pouvoir excutif_, environn de piques
sanglantes et de lames de sabre brches, il crut attnuer l'horreur
des fonctions qu'il exerait comme prsident d'un tribunal de meurtre,
en limitant la vengeance par quelques-unes des formes de la justice.

Il se trompa. On prtend qu'un condamn s'tait cri: C'est affreux!
votre jugement est un assassinat. Maillard aurait rpondu: _J'en ai
les mains laves_... Toutes les eaux de l'Ocan ne suffiraient point 
laver le sang d'un innocent. Lady Macbeth a beau se frotter les mains
dans son dlire de somnambule; la tache reste toujours.

Le lendemain du 4 septembre, les abords de la prison de l'Abbaye
taient encombrs de charrettes qui enlevaient les morts. Des flaques
de sang s'tendaient sur la place de l'excution; c'tait un spectacle
hideux, une boucherie d'hommes. Les chiens, revenus comme leurs matres
 la frocit primitive du chacal, tranaient dans le ruisseau des
membres tronqus, des lambeaux de chair. Horreur!

Les adversaires de la Rvolution lui reprochent sans cesse le 2
septembre. Ces actes de barbarie, nous les dplorons plus qu'eux. Les
forcens qui tremprent leur main dans le crime croyaient navement
servir la cause du peuple: ils la perdirent.

Les massacres continurent et se prolongrent jusqu'au 6. Les btes
froces qui avaient got le sang voulaient en boire de nouveau. Les
mmes bandes armes allaient heurter de prison en prison. Le Chtelet,
la Conciergerie, Saint-Firmin, les Bernardins, les Carmes, la Force, la
Salptrire, Bictre, tous les lieux de dtention furent successivement
envahis, fouills, _purs_. Mot terrible! Partout c'taient les mmes
scnes de violence et d'atrocit. Les membres tombent sous la hache;
les coeurs sortent des poitrines ouvertes, les bouches se contractent
et plissent dans un dernier cri de grce!

--Grce, s'criaient les bourreaux; vous ne nous l'auriez pas faite; de
la misricorde! vous n'en auriez pas eu pour nous; il a fallu prvenir
les coups que vous nous prpariez.

Et ces hommes, dont le dlire est comme glac par la vue du sang,
frappent encore, frappent toujours.

Partout aussi les mmes scnes de piti brutale. L'arbre nerveux de
cette bande meurtrire tait remu jusque dans les profondeurs. Les
sentiments les plus divers, les plus opposs, la vengeance, la
gnrosit, l'attendrissement, le respect de la chose juge, la joie de
dcouvrir un innocent se succdaient avec la rapidit de l'clair dans
ces mes tnbreuses. Mille contrastes se dtachaient sur ce voile
uniforme et tach de sang, o de minute en minute passaient les ombres
de la mort.

L'abb Sicard tait le seul parmi les prisonniers de l'Abbaye qui,
avant l'arrive de Maillard, et trouv grce devant les gorgeurs. Il
fut repris dans l'une des voitures qui se dirigeaient hors des murs de
Paris et qui contenaient d'autres prtres. On les conduisit tous au
comit de la section des Quatre-Nations. Les suspects sont interrogs;
quinze d'entre eux trouvent la mort sur les degrs mmes de la salle.
C'est le tour de l'abb Sicard; il plit. Un horloger, le citoyen
Monnot, dcouvre sa poitrine pour recevoir les coups qu'on prparait 
la victime:

--Que faites-vous? s'crie-t-il; cet homme est l'instituteur des
sourds-muets, le successeur de l'abb de L'pe; les sourds-muets sont
les enfants du malheur, celui qui leur donne ses soins ne saurait tre
un ennemi du peuple. Leur enlever leur professeur, leur pre, l'homme
de talent qui par les ressources de son art est parvenu  leur
restituer en quelque sorte le don du langage, ce serait un crime contre
Dieu et contre la nature.

Cette dfense hroque, la cause des sourds-muets reprsente par leur
habile matre, tout parle au coeur des assassins: ils fondent en
larmes; l'abb Sicard est enlev dans leurs bras nus et ramen 
l'institution de la rue Saint-Jacques, au milieu des effusions de la
joie, de l'attendrissement et du patriotisme.

Une jeune fille s'tant vanouie au moment de passer devant ses juges,
les hommes froces qui veillaient  la porte du guichet l'emportent le
plus doucement qu'ils peuvent dans un coin de la salle, et n'osant
dlacer eux-mmes son corset prient une citoyenne de lui rendre ce
service. Le vieux d'Affry tait fort compromis par ses relations avec
la cour; ses cheveux blancs, sa figure vnrable, dsarment le bras de
la justice expditive: il est reconduit chez lui au milieu des
applaudissements, entre une double haie de spectateurs qui se tiennent
debout et la tte nue. Le tribunal tabli  la Force dcharge de toute
accusation Chamilly, l'un des valets de chambre de Louis XVI. Le
prisonnier est port sur les bras comme en triomphe; on l'escorte
jusqu' sa maison, o sa famille alarme n'esprait plus le revoir. A
chaque acquittement, une joie presque folle clate parmi les
excuteurs: la misricorde, la piti, toutes les motions douces et
touchantes remontent du fond de ces mes englouties dans l'abme d'une
ide fausse. Outre l'abb Sicard, Cazotte, d'Affry, Sombreuil,
Saint-Mard, Chamilly, ce tribunal pargna Duverrier, l'ex-secrtaire
du sceau, Journeau, dput, le notaire Guillaume, Salomon,
conseiller-clerc  l'ancien parlement et plusieurs autres. Le fer du 2
septembre respecta quelques ttes de femmes: mesdames de Tourzelle mre
et fille, de Saint-Brice, de Navarre, de Septeuil, la princesse de
Tarente, la marquise de Fausse-Landry. Le hasard seul perdit la
princesse de Lamballe.

Elle tait  la Force. La Commune, dit-on, voulait la sauver. On
l'amne devant le tribunal improvis. Voici son interrogatoire, tel
qu'il nous a t conserv par le royaliste Peltier dans son _Histoire
de la Rvolution_ du 10 aot et qu'il a recueilli, dit-il, de la bouche
d'un tmoin oculaire:

LE JUGE.--Qui tes-vous?

ELLE.--Marie-Louise, princesse de Savoie.

LE JUGE.--Votre qualit?

ELLE.--Surintendante de la maison de la reine.

LE JUGE.--Aviez-vous connaissance des complots de la cour au 10 aot?

ELLE.--Je ne sais s'il y avait des complots au 10 aot; mais je sais
bien que je n'en avais pas connaissance.

LE JUGE.--Jurez la libert, l'galit; jurez haine au roi,  la reine
et  la royaut.

ELLE.--Je prterai volontiers le premier serment, mais je ne puis
prter le second: il n'est pas dans mon coeur.

Ici un assistant lui dit tout bas: Jurez donc! si vous ne jurez pas,
vous tes morte. La princesse ne rpondit rien et fit un pas vers le
guichet.

LE JUGE.--largissez madame!

Elle touchait  la libert. Alors deux hommes la prirent sous les bras
et lui recommandrent de crier en entrant dans la cour: Vive la
nation! Le guichet s'ouvrit.

A la vue d'une mare de sang, d'un monceau de cadavres, la princesse
frmit, oublia ce qu'on lui avait dit et s'cria: Fi! horreur!

Que se passa-t-il alors? C'est ce qu'il est assez difficile de savoir.
Un jeune homme, un garon perruquier, dit-on, soit par maladresse, soit
avec intention, lui fit sauter son bonnet d'un coup de pique et ses
longs cheveux se rpandirent sur ses paules. Quelques-uns prtendent
qu'elle avait cach dans sa coiffure un billet de la reine et que le
bonnet s'envolant, sa riche chevelure se dnouant, le billet tomba
entre les mains des meurtriers dont il excita la fureur. D'autres
racontent que le fer de la pique lui avait effleur le front; le sang
coulait. Il n'en aurait pas fallu davantage pour mettre ces tigres en
apptit. Morte, on la dpouille de ses vtements, on se livre sur son
pauvre corps  des actes de barbarie dgotante, on lui tranche la
tte, et ce hideux trophe est promen a et l dans le faubourg
Saint-Antoine.

Quelques criminels, absolument trangers  la politique, mais envers
lesquels ( en croire le sentiment public) la justice s'tait montre
trop indulgente, furent envelopps dans la vengeance des
septembriseurs. Une de leurs bandes s'tait tablie au milieu de la
cour de la Salptrire: une triste hrone des _Causes clbres_, la
femme de Desrues, tomba la premire sous les coups des meurtriers;
d'autres prisonnires, qui avaient acquis la clbrit du crime,
subirent le mme sort. Madame de La Motte (Valois), la mme qui figura
dans l'affaire du collier, et qui avait t renferme aprs une
premire vasion, passa au milieu de ces forcens, portant une canne,
un habit d'amazone et une cage avec un serin. Elle s'chappa. [Note: Ce
fait, conserv dans les _Mmoires_ des anciennes religieuses de la
Salptrire,  t affirm  l'auteur par un vieil conome de la
Salptrire.]

Les prtres furent les plus maltraits dans ces massacres: un citoyen
gnreux russit  en sauver quelques-uns. Profitant du dsordre sem
par le bruit du tocsin, et d'intelligences acquises  prix d'argent,
Geoffroy Saint-Hilaire pntre  deux heures dans la prison de
Saint-Firmin; il s'tait procur la carte et les insignes d'un
commissaire. Son intervention choue devant la dlicatesse des
prisonniers:

--Non, rpond l'un d'eux, l'abb de Keranran, proviseur de Navarre,
non! nous ne quitterons pas nos frres. Notre dlivrance rendrait leur
perte plus certaine.

Pendant la nuit, douze ecclsiastiques de Saint-Firmin s'chapprent
nanmoins,  la faveur d'une chelle que le jeune Geoffroy, plus tard
le grand naturaliste, avait appuye contre un angle du mur.

Les massacres furent jugs le lendemain par le conseil de surveillance
de la Commune une mesure de sret gnrale.

Ce terrible vnement, crivait quelqu'un du haut du rocher de
Saint-Hlne, tait dans la force des choses et dans l'esprit des
hommes. Ce n'est point un acte de pure sclratesse. Les Prussiens
entraient; avant de courir  eux, on a voulu faire main basse sur leurs
auxiliaires dans Paris.

Laissons le csarisme soutenir l'opportunit des massacres; il a besoin
de le faire pour justifier ses propres actes. Quant  nous, ayons le
courage de dsavouer hautement la ncessit du crime. Les nations ne se
sauvent point par la vengeance; elles se sauvent par la justice.
Voilons donc d'un crpe funbre le souvenir de ces journes
dsastreuses. La consquence de pareils actes est de faire reculer pour
longtemps la libert. Le 2 septembre, comme un noir fantme, couvre et
obscurcit depuis prs d'un sicle le soleil du 10 aot. Surtout, que de
semblables _expditions_ ne recommencent jamais; les circonstances
manqueraient pour les expliquer et l'humanit inconsolable n'aurait
plus qu' se plonger dans l'abime du scepticisme ou du dsespoir. Ni
les uns ni les autres nous ne savons quelles destines l'avenir nous
rserve; un nuage pais nous drobe les preuves que peut avoir encore
 soutenir la France; mais quoi qu'il arrive, mais quels que soient les
vnements qui grondent  l'horizon, jurons tous de proscrire dans nos
luttes civiles l'intervention de la mort.

A qui maintenant incombe la responsabilit des massacres du 2
septembre? C'est une question qu'il importe de rsoudre. Plusieurs
historiens ont dsign Danton comme l'auteur du ces sanglantes
journes.

Aucune de ses paroles, aucun de ses actes, quand on les examine de prs
et en quelque sorte  la loupe, ne justifient cette accusation. Il
tait, nous l'a-vous dit, pour une justice qui frappt de grands coups
et qui intimidt les royalistes; il ne voulait pas d'une
Saint-Barthlmy rvolutionnaire.

[Illustration: Massacre des Carmes.]

Il faut d'abord savoir que les vnements du 2 septembre taient
prvus. Tout le monde depuis quelques jours craignait un massacre, tout
le monde s'y attendait. La chose tait pour ainsi dire dans l'air.
Avant la descente des meurtriers dans les prisons, l'abb Hauy avait
t dlivr sur une simple note de l'Institut qui le rclamait comme
indispensable  la science. L'abb l'Homond, auteur d'une grammaire
latine, fut mis en libert, grce  la protection d'un de ses anciens
lves, Tallien. L'abb Brardier reut un sauf-conduit d'une main
inconnue; on se souvient que Camille avait tudi sous lui 
Louis-le-Grand. Robespierre, Fabre d'glantine, Fauchet sauvrent aussi
quelques prisonniers. La piti en tait donc venue  se rabattre sur
les individus, sur quelque vieille affection de collge, tant la
catastrophe semblait invitable.

Mais pourquoi Danton, en sa qualit de ministre de la justice, ne
s'est-il point servi de son autorit, de son influence, des armes que
lui donnait la loi, pour arrter l'effusion du sang? On pourrait en
dire autant de bien d'autres qui occupaient des fonctions politiques.
Pourquoi de son ct Ption, maire de Paris, a-t-il pendant deux jours
conscutifs laiss _des brigands consommer leurs forfaits_, dans toutes
les prisons de Paris? Pourquoi Roland, le ministre girondin, n'a-t-il
point agi? Ple, abattu, la tte appuye contre un arbre dans le jardin
du ministre des affaires trangres, il se contentait de demander
qu'on transfrt l'Assemble nationale  Tours ou  Blois. La vrit
est que le pouvoir excutif tait impuissant, l'Assemble muette et
paralyse, la population indcise, affole de peur, ne sachant  qui
obir.

Il y avait aux alentours des prisons une force arme; elle ne bougea
pas. Des gardes nationaux faisaient l'exercice dans le jardin du
Luxembourg,  deux pas des Carmes et de l'Abbaye, on vint les avertir
de ce qui se passait; ils demeurrent immobiles, firent la sourde
oreille. Beaucoup parmi les bons citoyens dsapprouvaient les
massacres; ils n'essayrent rien pour les arrter. Chacun laissait
faire, laissait passer, c'est--dire laissait tuer.

Cette complicit passive enhardissait naturellement les meurtriers. Ils
se croyaient la justice du peuple--Le peuple! Il ne faut pas donner ce
nom aux misrables bandes qui allaient enfoncer la porte des prisons.
Quatre ou cinq cents hommes, tout au plus, prirent une part active dans
ces excutions; mais le plus grand nombre regardait ces vnements,
comme frapps du cachet de la fatalit. Une force inluctable, la
stupeur, la loi suprme du salut public, l'indignation, l'approche de
l'ennemi qui avait jur de dtruire Paris, la crainte de la royaut qui
du fond de la tour du Temple se montrait encore redoutable par les
mouvements qu'elle excitait  l'intrieur et par les secours qu'elle
attendait du dehors, la haine des nobles et des prtres rfractaires,
qui depuis 89 avaient par leurs complots suspendu les affaires, jet la
discorde dans le pays, paralys l'lan de la guerre dfensive, grossi
les rangs de l'arme prussienne, tout concourait  enchaner la
rsolution de ragir contre les excuteurs des oeuvres sanglantes.

Les ci-devant ont bien mrit leur sort: cela ne nous regarde point.
Ainsi raisonnaient les bourgeois, les ouvriers.

Lebas n'avait pris aucune part aux massacres. Voici pourtant la lettre
qu'il crivait  son pre: Pour moi, quand je rflchis  toutes les
circonstances de cette journe, je n'y peux apercevoir qu'une mesure de
sret ncessaire pour la journe du 10 aot. Si l'humanit gmit sur
tant de victimes immoles, et surtout sur de cruelles mprises, on
trouve quelque soulagement  penser que l'inaction du glaive de la loi
a t seule cause de tant de violences.

Tel tait aussi, il est permis de le croire, l'avis de Danton. Il faut
lui rendre cette justice que seul, dans ces jours lamentables o tous
les esprits taient troubls, il ne dsespra point du salut de la
patrie; qu'il insista de toutes ses forces pour que l'Assemble restt
dans les murs de la capitale, et que frappant du pied la terre il en
fit sortir des armes.

Ceux qui l'accusent d'avoir dirig les massacres se fondent sur une
parole de Danton  une bande de travailleurs [Note: On a prtendu que
ce mot avait t invent par les ouvriers de mort qui avaient
fonctionn au 2 septembre. C'est une erreur: au moyen ge, on appelait
ainsi les mercenaires qui arrtaient ou tuaient les hrtiques. Ils
taient mme rtribus, sous prtexte que toute peine mrite salaire.]
qui avait extermin  Versailles les prisonniers d'Orlans et qui tait
venue envahir la cour de son htel; il avait rpondu:

--Celui qui vous remercie n'est pas le ministre de la Justice, c'est le
ministre de la Rvolution!

Qu'est-ce que cela prouve? Danton tait l'homme des faits accomplis. Il
n'avait pas la conscience assez scrupuleuse et il tait trop esclave de
la popularit pour braver un danger inutile. Le sang tait vers; un
reproche adress aux meurtriers n'aurait point ressuscit les morts. Il
fit contre fortune bon coeur, il remercia, mais en sparant toutefois
la Rvolution de la Justice. C'tait maintenant la justice qui allait
reprendre son cours. [Note: Cette manire de voir se trouve confirme
par l'opinion de Garat, un modr, qui dit dans ses _Mmoires_: Danton
a t accus de participation  toutes ces horreurs. J'ignore s'il a
ferm les yeux et ceux de la justice quand on gorgeait; on m'a assur
qu'il _avait approuv comme ministre ce qu'il dtestait srement comme
homme_; mais je crois que tandis que les hommes de sang auxquels il se
trouvait associ exterminaient des hommes presque tous innocents et
paisibles, Danton, couvrant sa piti sous des rugissements, drobait 
droite et  gauche autant de victimes qu'il lui tait possible  la
hache, et que des actes de son humanit  cette mme poque ont t
rputs comme des crimes envers la Rvolution, dans l'accusation qui
l'a conduit  la mort.]

Un seul homme accepta, revendiqua firement la sinistre responsabilit
du massacre en le dclarant, dans son journal, _une opration
malheureusement trop ncessaire_.

Cet homme est Marat.

Tant que l'Ami du peuple avait t un simple journaliste, tant qu'il
s'tait content de verser sur le papier des flots d'encre rouge, on
pouvait  la rigueur mettre ses diatribes, ses conseils sanguinaires,
ses provocations  la vengeance, sur le compte d'une imagination
effare. Il n'en fut plus de mme quand, aprs s'tre gliss dans le
Comit de surveillance, il y exera des fonctions publiques. Le
jugement de l'histoire doit tre d'autant plus svre envers les hommes
qu'ils encourent par la nature de leurs pouvoirs une responsabilit
plus grande. Eh bien! au risque d'tre accus de folie ou de
sclratesse, Marat osa prtendre que _tout Paris tait 
l'expdition_; que _rejeter ces excutions populaires sur le Comit de
surveillance tait une insinuation perfide; que si les conspirateurs
sont tombs sous la hache du peuple, c'est parce qu'ils avaient t
soustraits au glaive de la Justice_.

Il est vrai que plus tard, en octobre 92, Marat lui-mme a dfini les
massacres du 2 septembre un vnement dsastreux.

C'est le nom qui leur restera dans l'histoire.



X

Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de
Marat.--Affaire Duport.--Echec de la Commune.--Les lections.--Fin de
l'Assemble lgislative.


Il y a peut-tre quelque chose de plus affreux que le meurtre lui-mme;
c'est le lendemain du meurtre.

Pendant l'excution, le mouvement, la fureur, le bruit, les clameurs
sinistres couvrirent une partie des scnes atroces qui dshonoraient
certains quartiers de Paris. Mais aprs!... Un silence glacial
s'tendit sur toute la ville. Le ciel tait charg de miasmes impurs.
Souilles, consternes, les imaginations taient hantes par des
spectres. Les murs des prisons vides suaient du sang. Toutes les forces
vives de l'action et de la pense semblaient tre tombes dans un grand
anantissement moral.

Qui relvera les courages abattus? L'homme qui n'a jamais dsespr de
la France ni de la Rvolution.

Danton voyait d'un oeil ombrageux les envahissements de la Commune.
Certes, il ne voulait pas la dtruire, il la croyait un organe
indispensable au mouvement rvolutionnaire; mais il voulait contenir
cette force rivale, la renfermer dans la limite de ses attributions, la
subordonner au pouvoir excutif et  l'Assemble lgislative.

Le 3 septembre, quand le sang coulait dans les ruisseaux, le Comit de
surveillance avait adress  tous les dpartements une circulaire
signe de ses membres et qui tait une vritable apologie des
massacres, une provocation  la vengeance:

Tous les Franais s'crieront comme les Parisiens: Marchons 
l'ennemi! Mais nous ne laisserons pas derrire nous ces brigands pour
gorger nos enfants et nos femmes.

On a dit que cette circulaire avait pass sous le couvert du ministre
de la justice; mais on n'en a jamais fourni la preuve. Quoi qu'il en
soit, elle constituait un vritable abus de pouvoir. De quel droit la
Commune de Paris s'arrogeait-elle une action directe sur les
provinces? De quel droit prchait-elle le meurtre  tous les Franais?

Danton frmit de colre; mais il ne se crut point assez fort dans un
pareil moment, ni assez bien arm, pour attaquer de front le Comit de
surveillance, sur lequel rgnait Marat. Il attendit. Un incident lui
fournit quelques jours plus tard l'occasion d'engager la lutte.

Avant le 2 septembre, lors des visites domiciliaires, la municipalit
de Paris avait fait rechercher Adrien Duport; on ne l'avait point
trouv. Ses opinions royalistes taient bien connues. Duport avait t
membre de l'Assemble constituante. La cour l'avait consult, ainsi que
Barnave et Lameth. C'tait du reste un caractre honorable, un homme de
talent, un constitutionnel sincre. Voyant que la cour ne suivait point
ses conseils, il se retira dans ses fonctions de magistrat (prsident
du tribunal criminel) et dans les devoirs de la vie prive. En vue de
sa sret personnelle, il vivait tantt  Paris, dans le Marais, tantt
sur ses terres, au chteau de Buignon. Garde national, grenadier de la
section du Marais, il faisait rgulirement son service, avait pass la
nuit du 10 aot  la caserne, n'avait donc point paru au chteau. La
vrit est qu'il cherchait  se faire oublier.

Les haines politiques n'oublient point. La Commune, craignant que cette
proie ne lui chappe, envoie au maire de Bazoches l'ordre d'arrter
partout o il le trouvera le sieur Duport et de le traduire  sa barre.
Le 4 septembre, en effet, le maire, flanqu de ses officiers
municipaux, du procureur de la Commune et des officiers de la garde
nationale, se met en marche vers le chteau de Buignon. Chemin faisant,
ils rencontrent Duport accompagn de sa femme et d'un ami, lui montrent
le mandat d'amener et l'arrtent.

Homme d'tat, homme de gouvernement avant tout, Danton, averti  temps,
s'indigne. O s'arrteront les empitements de la Commune? Ne
courait-on pas tout droit  l'anarchie par la confusion des pouvoirs?
N'tait-il pas bien temps de s'arrter dans cette voie? A un moment
aussi critique, lorsque l'ennemi marchait sur Paris, la France tait
perdue si une main vigoureuse ne ressaisissait la direction gnrale
des affaires, si la loi ne triomphait,  l'intrieur, de tous les
obstacles.

D'un autre ct, n'avait-on pas dj vers trop de sang? Ramener Duport
dans Paris, c'tait rouvrir la porte aux massacres. Il eut t
extermin en route ou  son entre dans la ville.

Le 7, Danton crit en toute hte au commissaire du pouvoir excutif,
district de Nemours.

Des motifs importants et d'ordre public _exigent_, monsieur, que votre
tribunal fasse _retenir_ le sieur Duport dans les prisons o il est
actuellement dtenu, qu'il ne le laisse point _arriver  Paris jusqu'
nouvel ordre_. Je vous prie de veiller  l'excution de mes
_intentions_, ainsi qu' la sret de ce prisonnier.

Le 8, le ministre de la justice s'adressant  l'Assemble lgislative,
seule autorit suprme qu'il reconnaisse, lui transmet sa lettre et une
protestation de Duport contre le mandat d'amener lanc par la Commune.
L'Assemble renvoie les pices au pouvoir excutif (c'est--dire
Danton), pour faire statuer sur la lgalit de l'arrestation.

Fort de ce premier succs, Danton crit  MM. les juges du tribunal du
district de Melun: D'aprs le dcret de l'Assemble nationale du 9
courant, vous voudrez bien, messieurs, statuer promptement sur la
_lgalit_ ou l'_illgalit_ de l'arrestation de M. Adrien Duport, afin
que ce prisonnier soit mis en libert s'il n'a pas mrit d'en tre
priv plus longtemps.

Voulant mnager tous les pouvoirs (c'tait le moyen de s'assurer une
victoire plus complte), Danton demande par lettre au Comit de
surveillance: Avez-vous de nouvelles charges contre Duport? Si oui,
communiquez-les, et je les transmettrai au tribunal de Melun.

Des charges, des pices nouvelles! En avions-nous besoin, rpond
firement le Comit, pour mettre en arrestation Adrien Duport? Sa
conduite  l'Assemble nationale, ses machinations, ses liaisons avec
les conspirateurs, en un mot toute sa vie ne s'lve-t-elle point
contre lui?

Silence de Danton.

Le 17 septembre 1792, la chambre du conseil, district de Melun, dclare
illgale l'arrestation de Duport et ordonne qu'il sera  l'instant mme
largi.

Danton n'avait pas seulement remport une victoire: ce qui est bien
plus, il avait arrach une victime  la mort.

La Commune de Paris sentit le coup qui lui tait port, bondit, cuma
de rage. Le torrent de sang avait rencontr sa digue. Marat crivit 
Danton une lettre dont les termes ne sont point parvenus jusqu' nous,
mais que le fougueux tribun trouva injurieuse, outrageante. Il court 
la mairie. C'est Ption qu'il rencontre. Il lui montre la lettre de
Marat, lettre insolente et dans laquelle l'Ami du peuple le menaait de
ses placards. Danton tait courrouc.

--Eh bien! lui dit Ption, descendons au Comit de surveillance; vous
vous expliquerez.

Marat y tait; le dbut fut trs anim. Danton traita Marat durement;
Marat soutint ce qu'il avait avanc, finit par dire que dans les
circonstances o l'on se trouvait il fallait tout oublier, puis, pris
d'un mouvement de sensibilit, se jeta dans les bras de Danton qui
l'embrassa.

Cette scne a t raconte par Ption, un tmoin oculaire. Le rcit
est-il bien exact? Peu importe: la tyrannie de la Commune tait brise;
l'Assemble nationale porta plus tard un dcret qui dfendait _d'obir
aux commissaires d'une municipalit hors de son territoire_.

Danton avait rtabli l'unit dans la diversit des pouvoirs, la vraie
doctrine rvolutionnaire.

On rentrait peu  peu dans le droit, dans le classement des fonctions
publiques. Pourtant le fantme du 2 septembre obscurcissait toujours
l'horizon. Ceux qui avaient directement particip au massacre
cherchaient  nier,  se dissimuler,  se couvrir de leur ombre; les
autres, ceux qui avaient laiss faire, cherchaient mille excuses  leur
lchet, et, comme il arrive toujours en pareil cas, accusaient,
dnonaient avec une fureur extrme. C'est ainsi qu'on dmoralise une
nation.

Il est d'ailleurs curieux de voir l'extrme rserve avec laquelle les
Girondins eux-mmes parlaient alors de ces journes sanglantes. coutez
Vergniaud:

Que le peuple, lass d'une longue suite de trahisons, se soit enfin
lev, qu'il ait tir de ses ennemis connus une vengeance clatante, je
ne vois l qu'une rsistance  l'oppression, et s'il se livre 
quelques excs qui outre-passent les bornes de la justice, je n'y vois
que les crimes de ceux qui l'ont provoqu par leurs trahisons...

C'est--dire les crimes des royalistes.

Il est vrai que, dans le mme discours Vergniaud signale en termes
loquents la fameuse circulaire du Comit de surveillance, cet _infme
crit_, et qu'il somme les membres inculps de _dsavouer leur
signature_; sinon _ils doivent tre punis_... Ce ne sont donc point
encore les massacres de Paris eux-mmes que l'on fltrit, c'est
l'effrayante intention de les tendre  toute la France. Il fallait un
bouc missaire; on rejeta sur Marat tout l'odieux du crime.

Cependant la Lgislative touchait  l'expiration de ses pouvoirs.

Dj les lections pour l'Assemble prochaine avaient commenc. Elles
se firent sous deux impressions, celle du 10 aot et celle du 2
septembre. Tout le monde sentait que l'nergie tait ncessaire pour
substituer un gouvernement  un autre, pour contenir les ennemis du
dedans et pour effrayer les puissances trangres.

Tout homme qui ne se passionne pas pour la libert, s'criait Jullien
de la Drme, est indigne de la servir. C'est une vierge dlicate qui
prfre tre hae  tre aime faiblement. Oui, messieurs, donnez-nous
des aristocrates ardents plutt que de tides patriotes. Les premiers
se feront dtester et ne seront pas  craindre: les autres pourraient
se faire aimer, et leur mollesse contagieuse affaiblirait le ressort
nergique dont nous avons besoin pour sauver la patrie en danger.
[Note: Copi par l'auteur sur une note aux Archives nationales.]

Ces sentiments taient ceux de la majorit des citoyens. Les corps
lectoraux de Paris et de Versailles nommrent dputs  la Convention
nationale Danton, Marat, les deux Robespierre, Tallien, Osselin,
Audoin, Joseph Chnier, Fabre d'glantine, Legendre, Camille
Desmoulins, Lavicomterie, Frron, Panis, Sergent, Billaud-Varennes,
Collot-d'Herbois et Philippe d'Orlans, que la Commune devait autoriser
 prendre le nom d'galit.

La Lgislative n'en continuait pas moins ses sances. Entours de
dfiance, accuss de mollesse, souponns mme de rver le
rtablissement de la monarchie, les dputs sentirent le besoin de
faire une dclaration. Ds le 4 septembre, au moment o le sang fumait
encore, ils s'taient tous levs et s'taient cris dans un lan
d'enthousiasme: Plus de roi!

C'est par respect envers l'Assemble prochaine et pour ne point
anticiper sur les droits de la Convention que le dcret, crit en
quelque sorte dans tous les coeurs, fut remplac par un serment qui
n'engageait que chaque membre en particulier.

Avant de se sparer, les dputs eurent un autre beau mouvement:
Prisse l'Assemble nationale, s'tait cri Vergniaud  la tribune,
pourvu que la France soit libre!

Tous se levrent, tous rptrent d'un mme lan: Oui, oui, prissons
s'il le faut... et prisse notre mmoire!...

Le 21 septembre 1792, l'Assemble lgislative avait vcu.

Serre, touffe, pour ainsi dire, entre deux colosses, la Constituante
et la Convention, elle n'en a pas moins marqu sa place dans
l'histoire. Menace par la coalition de tous les rois de l'Europe,
trahie par la cour, trompe par la fortune des armes au dbut d'une
guerre qu'elle avait elle-mme dclare, dborde par les mouvements de
la rue, clabousse par le sang du 2 septembre, elle n'a jamais flchi;
elle a eu foi dans la France et dans la Rvolution. Tout tait mouvant,
incertain; le sol tremblait sous ses pieds; mais elle ne trembla point.
En face de la gravit des circonstances, elle se dmit volontairement
et noblement de ses pouvoirs. Avait-elle rpondu  tout ce qu'on
attendait d'elle? Non vraiment; elle eut du moins la sagesse de
comprendre qu'en face de l'tranger et de la guerre civile la
reprsentation nationale avait besoin de se renouveler aux sources de
l'lection populaire. Elle sut mourir  temps.

Place  la Convention! C'est maintenant vers elle que se porte la
grande attente du pays.

[Illustration: Barras]




CHAPITRE QUATRIME

LA CONVENTION




I

Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du
bureau.--Abolition de la royaut.--La situation politique juge par
Danton.--La proprit est dclare inviolable.--Rforme
judiciaire.--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les
citoyens.--Vice originel de la Convention.--Les Girodins ennemis de
Paris.--Le parti qu'ils tirent des journes de Septembre.--Presages
d'une lutte  mort entre la Gironde et la Montagne.


Le 20 septembre 1792, la France avait vaincu  Valmy: l'ennemi etait
repouss!

Le lendemain, la Convention se runit aux Tuileries, d'o, aprs avoir
pris cong des membres de la Lgislative dont les pouvoirs taient
expirs, elle se rend dans la mme salle des Feuillants o l'Assemble
prcdente tenait ses sances.

A droite est la Gironde,  gauche s'lve la Montagne; entre ces deux
points, culminants, dans le fond, s'tend la Plaine ou le Marais.

Parmi les sept cent quarante-cinq membres de la nouvelle Assemble,
soixante-quinze avaient sig  la Constituante et soixante-seize  la
Lgislative. Les autres arrivaient gnralement des provinces et
appartenaient  la bourgeoisie. Plus ou moins inconnus, ils jouaient
dans leur silence le rle de sphinx.

On voit dj, clair-semes sur les bancs, quelques ttes  caractre:
voici Saint-Just, en habit noir boutonn, et grave, beau comme un
symbole; Robespierre avec son profil anguleux, son front en hache et
son gilet  revers; Danton avec sa laideur fougueuse; Camille
Desmoulins avec sa physionomie mobile et son sourire mlancolique;
Couthon, paralys des jambes, mais dont toute la vie tait dans la
tte; le peintre David avec une joue enfle; Marat, cette maladie
rvolutionnaire, ce mythe: ses yeux paraissent blouis et comme tonns
de la lumire; le visage terreux, il a l'air de Lazare sortant du
spulcre.

Les tribunes s'lvent, places au-dessus des bancs des dputs, comme
des loges de thtre sur un parterre. Elles sont occupes par des
figures plbiennes, qui viennent assister  la premire scne du grand
drame national; ces tribunes reprsentent le choeur antique; elles
approuvent ou elles condamnent; elles ont les passions, les
entranements, les caprices de la multitude.

La sance est ouverte  deux heures et un quart. L'Assemble nomme son
prsident et porte son choix sur Ption. Les secrtaires sont deux
constituants, Camus et Rabaud-Saint-tienne, puis les Girondins
Brissot, Vergniaud, Lasource et Condorcet.

Deux reprsentants, Manuel et Collot-d'Herbois, proposent de voter
immdiatement l'abolition de la royaut.

coutez! Un orateur en soutane violette rclame la parole, c'est l'abb
Grgoire. [Note: L'abb Grgoire avait t nomme vque du Blois, mais
non, comme le disent les ultramontains, par l'Assemble constituable:
il fut appel au sige piscopal par le clerg et le peuple, en vertu
d'une lection libre.]

Personne ne nous proposera jamais, dit-il, de conserver en France la
race funeste des rois; nous savons trop bien que toutes les dynasties
n'ont jamais t que des races dvorantes qui se disputent les lambeaux
des hommes, mais il faut pleinement rassurer les amis de la libert. Il
faut dtruire ce talisman dont la force magique pourrait encore
stupfier bien des esprits lgers.

Le timide Bazire fait observer que la question tant dlicate a besoin
d'tre mrement discute.

Et qu'est-il besoin de discuter, reprend Grgoire avec enthousiasme,
quand tout le monde est d'accord? Les rois sont dans l'ordre moral ce
que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier
des crimes et la tanire des tyrans. L'histoire des rois est le
martyrologe des peuples.

--Oui, s'crie-t-on de toutes parts, la discussion est inutile.

Il se fait un profond silence. Cette proposition mise aux voix est
vote par acclamation.

Le prsident se lve et dit:

LA CONVENTION NATIONIAL DCRTE QUE LA ROYAUT EST ABOLIE EN FRANCE.

Une explosion de joie, les applaudissements, les cris de _vive la
nation_, rpts par les galeries, se prolongent durant plusieurs
minutes.--La royaut, cette idole devant laquelle la France s'tait
tenue agenouille depuis des sicles, cette image charnelle de la
divinit, cette toute-puissance faite homme, cette tradition vivante,
voil ce que la nouvelle Assemble, du premier coup, sans discussion,
venait de briser comme un hochet d'enfant. C'tait donner, ds le
dbut, une belle ide de sa force et de son intrpidit. Elle
anathmatisait tous les trnes dans un seul, et cela sous le canon des
rois coaliss! O gants de la Convention, vous qui rpandiez la lumire
d'une main et le tonnerre de l'autre, on peut bien calonnier vos
mmoires; on ne les avilira point: vous, du moins, vous avez os!

L'abolition de la royaut tait dans les ncessits du renouvellement
social; comment le vieux monde pouvait-il disparatre et cder la place
aux institutions modernes, tant que la tte de l'ancien rgime tait
debout? L'alliance entre les principes qui avaient fait la monarchie et
les ides qui venaient de faire la Rvolution tait impossible: on
l'avait bien vu par l'essai du gouvernement constitutionnel.

On ne met pas du vin nouveau dans les vieilles outres. La monarchie,
qui est la forme du droit divin, ne pouvait contenir les ides
philosophiques du dix-huitime sicle, ni les consquences qui s'en
dgagent; elle clata.

La logique voulait que l'Assemble vott ensuite l'ouverture d'une re
nouvelle. Les actes publics, au lieu d'tre dats de l'an IV de la
libert, furent dats de l'an 1er de la Rpublique.

Ce grand pas fait, la Convention s'arrta. Les tiraillements et les
divisions des partis, les rancunes personnelles semblaient la rduire 
l'impuissance d'agir. Entre la Gironde et la Montagne grondaient de
sourds tonnerres. Nous avons vu que les modrs s'taient empars du
fauteuil et du bureau. Ce premier succs leur avait donn une grande
confiance en eux-mmes. Notez d'ailleurs que la salle tait petite,
resserre: les haines se touchaient dans cette fosse aux lions.

Quant aux nouveaux venus, ils taient indcis, flottants, inquiets. A
quel parti se rattacher? Ils ne voulaient ni de la dictature sanglante,
ni d'une Rpublique fdrative, qui aurait plong la France dans
l'anarchie, ouvert le territoire national  l'invasion trangre.

Danton comprit qu'il fallait  tout prix rompre la glace. Il tait
encore ministre de la justice: il vint dposer ses pouvoirs  la
tribune:

Avant d'exprimer mon opinion, dit-il, sur le premier acte que doit
faire l'Assemble nationale, qu'il me soit permis de rsigner dans son
sein les fonctions qui m'avaient t dlgues par l'Assemble
lgislative. Je les ai reues au bruit du canon dont les citoyens de la
capitale foudroyrent le despotisme. Maintenant que la jonction des
armes est faite, que la jonction des reprsentants du peuple est
opre, je ne dois plus reconnatre mes fonctions premires; je ne suis
plus qu'un mandataire du peuple, et c'est en cette qualit que je vais
parler.

On vous a propos des serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans
la vaste carrire que vous avez  parcourir, vous appreniez au peuple,
par une dclaration solennelle, quels sont les sentiments et les
principes qui prsideront  vos travaux.

Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
nominativement accepte par la majorit des assembles primaires. Voil
ce que vous devez dclarer au peuple. Les vains fantmes de dictature,
les ides extravagantes de triumvirat, toutes ces absurdits inventes
pour effrayer le peuple, disparaissent alors, puisque rien ne sera
constitutionnel que ce qui aura t accept par le peuple.

Aprs cette dclaration, vous devez en faire une autre qui n'est pas
moins importante pour la libert et pour la tranquillit publique.
Jusqu'ici on a agit le peuple parce qu'il fallait lui donner l'veil
contre les tyrans. Maintenant _il faut que les lois soient aussi
terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_ que le peuple l'a t
en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les
coupables pour que le peuple n'ait plus rien  dsirer. (_On
applaudit_.)

On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu prsumer que des amis
ardents de la libert pouvaient nuire  l'ordre social en exagrant les
principes: eh bien! abjurons ici toute exagration, dclarons que
toutes les proprits territoriales, individuelles et industrielles
seront ternellement maintenues, (_Il s'lve des applaudissements
unanimes_.)

Souvenez-vous ensuite que nous avons tout  revoir, tout  recrer;
que la dclaration des droits, elle-mme, n'est pas sans tache, et
qu'elle doit passer  la rvision d'un peuple vraiment libre.

L'effet de ce discours fut immense. L'orateur y touchait les trois
points essentiels dans des circonstances aussi orageuses: le
gouvernement du peuple par le peuple, le rgne de la loi substitu 
l'arbitraire des masses, le respect de la proprit, dclare par lui
inviolable, sacre. Devant cette parole claire et prcise
s'vanouissaient la dictature, le triumvirat, la crainte des massacres,
l'horreur du pillage, cette tte de Mduse. Du premier bond, Danton
s'tait pos en homme d'ordre, en lgislateur qui reconnat le besoin
de tout refaire, de tout recrer, mais avec le consentement de la
nation et  l'aide de l'Assemble tout entire. Les intrts lgitimes
taient rassurs; le programme de la Rvolution se montrait trac en
lettres de feu: A nous, les Titans! Escaladons le ciel, fondons un
monde nouveau!

La Convention dcrta les deux propositions de Danton: 1) il ne peut y
avoir de constitution que quand elle est accepte du peuple; 2) la
sret des personnes et des proprits est sous la sauvegarde de la
nation.

Le 22 septembre, une dputation de la ville d'Orlans vient annoncer 
la Convention qu'elle a suspendu ses officiers municipaux, qui taient
des hommes dvous  la monarchie. Les dlgus demandent  l'Assemble
de les appuyer dans la lutte qu'ils soutiennent contre un conseil
gnral qui rsiste et ne veut pas se retirer devant la rprobation de
ses lecteurs.

Danton monte  la tribune.

Vous venez d'entendre les rclamations de toute une commune contre ses
oppresseurs. Il ne s'agit point de traiter cette affaire par des
renvois  des comits; il faut, par une dcision prompte, pargner le
sang du peuple, _il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la
fasse pas lui-mme_ ... Je demande qu' l'instant trois membres de la
Convention soient chargs d'aller  Orlans pour vrifier les faits ...
Que la loi soit terrible et tout rentrera dans l'ordre. Prouvez que
vous voulez le rgne des lois; mais prouvez aussi que vous voulez le
salut du peuple, et surtout pargner le sang des Franais.

L'Assemble applaudit.

Le mme jour, on agite la question de la rforme judiciaire.

Danton intervient encore dans la discussion. Il a pass au ministre de
la justice. Il a t  mme d'apprcier les sentiments de l'ancienne
magistrature. Les pices envoyes  M. Joly, ministre du roi, sont
tombes entre les mains du ministre du peuple. Il a vu que tel juge est
ennemi du nouvel ordre de choses, que tel autre adressait au
gouvernement dchu des ptitions flagorneuses. C'est alors qu'il s'est
convaincu de la ncessit d'exclure cette classe d'hommes des
tribunaux.

Payne demandait qu'on s'en tnt, pour le prsent,  la rlection des
individus, sans rien changer aux lois. Danton rplique:

Ma proposition entre parfaitement dans le sens du citoyen Payne. Je ne
crois pas de votre devoir, en ce moment, de changer l'ordre judiciaire;
mais je pense seulement que vous devez tendre la facult des choix.
Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aristocratie
rvoltante; si le peuple est forc de choisir parmi ces hommes, _il ne
saura o reposer sa confiance_. Je pense que si l'on pouvait, au
contraire, tablir dans les lections un principe d'exclusion, ce
devrait tre contre ces hommes de loi qui ont t une des grandes
plaies du genre humain....

levez-vous  la hauteur des grandes considrations. Le peuple ne veut
point de ses ennemis dans les emplois publics: laissez-lui donc la
facult de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un tat de juger les
hommes taient comme les prtres: les uns et les autres ont
ternellement tromp le peuple. La justice doit se rendre par les
simples lois de la raison. Et moi aussi je connais les formes; et si
l'on dfend l'ancien rgime judiciaire, je prends l'engagement de
combattre en dtail, pied  pied, ceux qui se montreront les sectateurs
de ce rgime.

A diverses objections qui lui sont faites par la droite, l'orateur
rpond:

On a mal interprt mes paroles: je n'ai pas propos d'exclure les
hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espce de
privilge exclusif qu'ils se sont arrog jusqu' prsent. Le peuple
lira sans doute tous les citoyens de cette classe qui unissent le
patriotisme aux connaissances; mais,  dfaut d'hommes de loi
patriotes, ne doit-il pas pouvoir lire d'autres citoyens?

Je dois vous dire, moi, que les hommes infiniment verss dans l'tude
des lois sont extrmement rares, que ceux qui se sont glisss dans la
composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et mme
d'huissiers. Eh bien! les mmes hommes, loin d'avoir une connaissance
approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
loin d'tre utile, est infiniment funeste.

La Convention dclare que les juges pourront tre indistinctement
choisis parmi tous les citoyens. Cette proposition admise en principe
est nanmoins renvoye  un comit pour en rgler les moyens
d'excution.

Danton grandissait chaque jour; mais ce sont les hauteurs qui attirent
la foudre.

Le jour mme de sa naissance, cette grande Assemble se montra atteinte
d'un vice originel, d'une terrible maladie, dont on vit plus tard se
dvelopper les germes. Ses membres avaient en quelque sorte la rage de
se dchirer, de se proscrire les uns les autres, de s'entre-tuer. Sans
cette fureur de suicide, qui donc aurait jamais pu la vaincre?
Personne: la Convention seule avait la force de se dcapiter elle-mme.

Cette maladie existait aussi bien  droite qu' gauche.

Le signal des hostilits partit mme de la Gironde. Le 23, Brissot
crivait dans son journal qu'il y avait un _parti dsorganisateur_ au
sein de l'Assemble.

Est-il vrai que les Girondins rvassent ds lors une rpublique
fdrative, le dmembrement de la France? On peut en douter; mais un
fait certain, c'est qu'ils avaient la peur et la haine de Paris.

Sur quoi se fondait cette aversion pour la capitale? D'abord sur des
griefs personnels: Paris avait nomm leurs adversaires. Les Girondins
donnaient aussi pour prtexte les vnements du 2 septembre: certes, ce
prtexte tait fort grave; toutefois, pouvait-on sans injustice rendre
la ville responsable des massacres? Non, mille fois non.

Nous avons vu que si le signal partit d'un pouvoir constitu, ce fut du
comit de surveillance de la Commune: mais que dira Saint-Just dans son
fameux rapport du 8 juillet 1793, en s'adressant aux Girondins:
Accusateurs du peuple, on ne vous a point vus le 2 septembre entre les
assassins et les victimes!

Le rle au moins passif des Girondins, au milieu de ces sinistres
vnements, leur donnait-il le droit de s'lever sans cesse contre les
auteurs prsums d'un tel crime? Le tocsin et le canon d'alarme avaient
retenti assez haut. Il est impossible que Brissot, le chef de la
Gironde, ignort quelques heures d'avance les malheurs qui se
prparaient.

Il faut, lui crivait Chabot, que je te dmasque tout entier: c'est de
ta bouche mme que j'ai appris, le 2 septembre au matin, le complot du
massacre des prisonniers; je t'ai conjur d'empcher ces dsastres en
engageant l'Assemble  se mettre  la tte de la Rvolution. Je
croyais qu'elle seule pouvait mettre un terme  l'anarchie; c'tait
d'ailleurs un moyen pour elle de se soustraire  la domination de la
Commune, dont tu commenais  te plaindre. Toute ta rponse  mes
observations fut que la Constitution rprouvait cette mesure.

Chabot dvoile ensuite le secret de cette indiffrence et de cette
impassibilit. Morande tait dans les prisons. Ce Morande avait t
l'ami de Brissot; il tait maintenant son ennemi intime. Rien de plus
insupportable  un homme d'tat que le complice de ses anciennes
intrigues et de ses bassesses. S'il faut en croire les mauvais propos,
Brissot jouissait dj de la mort d'un tmoin si redoutable. Cette mort
ensevelissait dans l'ternel silence le secret de certaines vilenies
que la bouche du vivant pouvait divulguer. Aussi Brissot ne
montra-t-il,  la fin de cette terrible journe, qu'un souci, qu'une
inquitude: il s'informa si Morande existait encore.

Il y a plus: la Commune, si calomnie depuis, vint rclamer
l'intervention de l'Assemble nationale pour arrter l'effusion du
sang. Le capucin Chabot s'engageait  sauver les victimes; il donnait
pour garant de sa promesse le succs de ses exhortations dans la
journe du 10 aot, journe orageuse o il avait russi  calmer le
peuple. On carta son influence. L'Assemble envoya sur le thtre des
massacres une commission impuissante: le vieux Dussault, aprs avoir
obtenu le silence, au milieu des sabres sanglants, par le seul effet
d'une mdaille de dput, ne parla que de ses crits acadmiques et de
sa traduction de Juvnal: ce fatras d'rudition, si hors de propos,
aigrit la multitude au lieu de l'apaiser. Dussault aurait d se
souvenir de l'adage classique: _Non erat hic locus_, ce n'tait pas le
moment.

Ption, le prsident de l'Assemble, le _vertueux_ Ption cher aux
Girondins, n'avait-il pas lui-mme manqu  tous ses devoirs? Maire de
Paris, ses fonctions ne lui commandaient-elles point de se mettre  la
tte de la force arme et, dans le cas o la garde nationale aurait
refus de le suivre, ne devait-il point, ceint de l'charpe municipale,
se jeter entre les bourreaux et les victimes? N'avait-il point
conseill plus tard de _couvrir d'un voile_ les vnements accomplis?
Une enqute ayant t ouverte en vue de dcouvrir les vritables
auteurs de ces malheureuses journes, Ption avait solennellement
dclar: Les assassinats furent-ils commands, furent-ils dirigs par
quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai reu des
rapports; j'ai recueilli quelques faits: si j'avais  me prononcer
comme juge, je ne pourrais pas dire: Voil le coupable!

Par quelle raison ces mmes hommes, si tranquilles  l'heure du crime,
venaient-ils maintenant agiter la chemise sanglante de Csar? Le 2
septembre devait naturellement soulever dans tout le pays un
frmissement d'horreur: assassiner des citoyens qui taient sous la
protection de la loi, c'tait assassiner la loi elle-mme. En lavant
leurs mains dans ce sang et rejetant toute la responsabilit de pareils
actes sur la Commune de Paris, les Girondins ne croyaient-ils point
faire acte d'habilet politique? Soit, mais leur grand tort est qu'ils
se servaient de ces massacres tolrs,  dessein, comme d'un moyen pour
perdre la capitale dans l'esprit des provinces.

Trois ttes du parti populaire taient surtout dsignes par les
journaux girondins  la vengeance des modrs: Danton, Robespierre et
Marat.

Nous avons dit que les deux premiers avaient t trangers aux
massacres, et quant  Marat, le moment tait mal choisi pour le
frapper. Il semblait que son titre de _dput  la Convention
nationale_ l'et un peu calm. Consacrons-nous exclusivement  la
constitution: ce qui importe, c'est de poser les bases de l'difice
social, crivait-il la veille du l'ouverture des sances. Son journal
mme avait fait peau neuve. _L'Ami du peuple_ avait t remplac par le
_Journal de la Rpublique franaise._

De leur ct, la Commune de Paris, le Comit de surveillance,
dsavouaient maintenant toute participation dans les scnes affreuses
qui avaient rvolt la France. N'et-il point t plus sage de profiter
de cette raction de la conscience publique pour rconcilier les partis
et fonder un gouvernement stable? Malheureusement, comme nous l'avons
dit, le souvenir des fatales journes tait un prtexte qui voilait de
sombres animosits personnelles. Ceux qui transportaient sans cesse la
discussion sur ce terrain y cherchaient moins un acte de justice qu'un
champ de bataille.

Aprs le succs qu'elle venait d'obtenir dans l'lection du prsident
et des secrtaires, la Gironde se croyait matresse de l'Assemble;
elle comptait sur les nouveaux dputs lus par les provinces et se
flattait dj d'une vengeance facile.

Depuis quelques jours, l'orage grondait: il clata dans le sance du
23.




II

Une proposition malheureuse.--Sance du 25 septembre.--Dnonciation de
Lasource.--Discours de Danton,--Attaque contre Robespierre.--Sa
dfense.--Dmenti donn  Barbaroux par Paris.--Accusation contre
Marat.--L'ami du peuple  la tribune.--Conclusion de cette
journe.--Dfaite des Girondins.--Paris veng.--La Rpublique une et
indivisible.


Dans toutes les grandes assembles, il y a certains signes par lesquels
s'annonce la bataille. L'atmosphre de la salle est en quelque sorte
charge d'lectricit haineuse. De banc en banc rgne un silence
glacial. Quelquefois au contraire de sourdes rumeurs circulent. Les
fronts sont inquiets, sombres, contracts. De part et d'autre, on se
regarde comme deux armes en prsence.

Telle tait la physionomie de la Convention le 21 septembre 1792.

D'o partirait le feu?

Trois Girondins, Kersaint, Buzot, Vergniaud, proposent de donner  la
Convention une force arme, une garde prise dans les quatre-vingt-trois
dpartements. C'tait une insulte jete  la face de Paris.

[Illustration: Marat  la tribune de la Convention. Sance orageuse.]

Cet acte de dfiance envers la capitale tait  la fois injuste et
impolitique. Entoure de la majest de la loi, dfendue en quelque
sorte par la confiance des plus ardents patriotes, la Convention
n'avait alors rien  redouter d'un coup de main. Tout le monde esprait
en elle; tout le monde comprenait le besoin de remplacer la royaut
abolie par la reprsentation nationale seule et inviolable. Or rien
n'est plus maladroit que de dfier un danger absent. Le projet d'une
garde dpartementale souleva l'indignation des Parisiens et donna lieu
sur-le-champ  des soupons plus ou moins fonds. Appuye sur une arme
venue de la province et dont les partis se serviraient les uns contre
les autres, la Convention ne dgnrerait-elle point en une assemble
de tyrans?

Le 25, la guerre se dclara entre la Gironde et la dputation de Paris.

Un mouvement subit se fait dans la salle comme un coup de vent dans les
bls; Marat, en houppelande de drap noir avec des revers doubls de
fourrures, en pantalon de peau, en veste de satin blanc fan, en bottes
molles  la hussarde, entre et va se placer  la crte de la Montagne.
Quelques dputs affectent sur son passage de dtourner la tte et de
s'loigner avec dgot; les tribunes, au contraire, tmoignent le plus
vif intrt. Marat, sans se soucier de ces manifestations diverses,
pose sa casquette sur son banc et promne autour de lui dans la salle
un regard assur. L'attention, l'attendrissement redoublent dans les
tribunes; les hommes le montrent du doigt aux femmes, en leur disant:
Le voici! C'est lui!

Les dputs de la Montagne ne donnent aucun signe; Camille Desmoulins
seul vient lui serrer la main.

--J'aime ce jeune homme, dit Marat presque  haute voix; c'est une tte
faible, mais c'est un bon coeur.

Ption est au fauteuil. Aprs quelques dbats insignifiants; le
Girondin Lasource ouvre le feu:

Je rpte, dit-il,  la face de la Rpublique, ce que j'ai dit au
citoyen Merlin en particulier. Je crois qu'il existe un parti qui veut
dpopulariser la Convention nationale, qui veut la dominer et la
perdre, qui veut rgner sous un autre nom, en runissant tout le
pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prdiction
sera peut-tre justifie par l'vnement, mais je suis loin de croire
que la France succombe sous les efforts de l'intrigue, et j'annonce aux
intrigants que je ne les crains point, qu' peine dmasqus ils seront
punis, et que la puissance nationale, qui a foudroy Louis XVI,
foudroiera tous ces hommes avides de domination et de sang...

L'Assemble applaudit. Cet acte d'accusation dsignait  mots couverts
trois grands coupables, Danton, Robespierre et Marat.

Ce fut Danton qui monta d'abord  la tribune. Crispant sa face de lion,
calme au milieu de l'orage et se tournant vers la droite avec hauteur:

Citoyens,

C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
Rpublique Franaise que celui qui amne faire nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les reprsentants du peuple, sa tte
tombera aussitt qu'il sera dmasqu. Cette imputation ne doit pas tre
une imputation vague et indtermine; celui qui l'a faite doit la
signer; je le ferais moi-mme, cette imputation dt-elle faire tomber
la tte de mon meilleur ami. Ce n'est pas la dputation de Paris prise
collectivement qu'il faut inculper: je ne chercherai pas non plus 
justifier chacun de ses membres, je ne suis responsable pour personne;
je ne vous parlerai donc que de moi.

Je suis prt  vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la libert.
Pendant la dure de mon ministre, j'ai employ toute la vigueur de mon
caractre, j'ai apport dans le conseil toute l'activit et tout le
zle du citoyen embras de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui
puisse m'accuser  cet gard, qu'il se lve et qu'il parle!

Il existe, il est vrai, dans la dputation de Paris, un homme dont les
opinions sont pour le parti rpublicain ce qu'taient celles de Royou
[Note: Pamphltaire royaliste qui s'tait rendu ridicule par ses
extravagances et de ses violences.] pour le parti aristocratique; c'est
Marat. Assez et trop longtemps on m'a accus d'tre l'auteur des crits
de cet homme. J'invoque le tmoignage du citoyen qui vous prside
(Ption). Il tient, votre prsident, la lettre menaante qui m'a t
adresse par ce citoyen; il a t tmoin d'une altercation qui a eu
lieu entre lui et moi  la mairie, Mais j'attribue ces exagrations aux
vexations que ce citoyen a prouves. Je crois que les souterrains dans
lesquels il a t enferm ont ulcr son me... Il est trs-vrai que
d'excellents citoyens ont pu tre rpublicains  l'excs, il faut en
convenir; mais n'accusons pas, pour quelques individus exagrs, une
dputation tout entire.

Quant  moi, je n'appartiens pas  Paris; je suis n dans un
dpartement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
sentiment de plaisir; _mais aucun de nous n'appartient  tel ou tel
dpartement, il appartient  la France entire._ Faisons donc tourner
cette discussion au profit de l'intrt public.

Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient dtruire la libert publique. Eh bien! portons-la, cette
loi; portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
dclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, aprs
avoir pos ces bases qui garantissent le rgne de l'galit,
anantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prtend qu'il
est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
France; faisons disparatre ces ides absurdes, en prononant la peine
de mort contre leurs auteurs. _La France doit tre un tout
indivisible._ Elle doit avoir unit de reprsentation. Les citoyens de
Marseille dsirent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande
donc la peine de mort contre quiconque voudrait dtruire l'unit en
France, et je propose de dcrter que la Convention nationale pose pour
base du gouvernement qu'elle va tablir l'unit de reprsentation et
d'excution. Ce ne sera pas sans frmir que les Autrichiens apprendront
cette sainte harmonie; alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts!

Ce discours, on le voit, tait un glaive  deux tranchants; il frappait
d'un ct sur la dictature et de l'autre sur la dcentralisation de la
France. Ni pouvoir absolu confi  un seul, ni gouvernement fdratif:
l'unit par la reprsentation nationale. Quelques amis communs
reprochrent plus tard  Danton d'avoir sacrifi Marat. Danton tait
trop jaloux du succs, il avait trop foi dans la souverainet du but
pour ne point jeter  la mer tout ce qui pouvait lui nuire. D'un autre
ct, n'tait-ce point le seul moyen de sauver l'Ami du peuple que de
le reprsenter comme un extravagant, un esprit troubl par la
perscution et par les tnbres de sa cave? Triste moyen, dira-t-on,
que de le recommander  la commisration de ses juges! Soit; mais
n'tait-il pas l pour se dfendre? Marat, d'ailleurs, tenait  marcher
seul: c'tait flatter son orgueil que de le mettre  part.

Quoi qu'il en soit, par ce mle discours, Danton avait cart la foudre
qui menaait sa tte. C'tait  prsent le tour de Robespierre.

On demandait l'ordre du jour. Merlin alors se lve. Citoyens,
s'crie-t-il, le vritable ordre du jour, le voici: Lasource m'a dit
hier qu'il y avait dans cette salle un parti qui voulait tablir la
dictature; je le somme de m'en indiquer le chef; quel qu'il soit, je
dclare tre prt  le poignarder!

Cambon, de son banc et en montrant son bras, le poing ferm:

--Misrable, voici l'arrt de mort des dictateurs.

--Oui, s'crie Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans cette
Assemble un parti qui aspire  la dictature, et le chef de ce parti,
je le nomme, c'est Robespierre! voil l'homme que je vous dnonce.

Robespierre monte  la tribune.

De mme que Danton, il rpudie toute solidarit avec Marat: On m'a
imput  crime les phrases irrflchies d'un patriote exagr et les
marques de confiance qu'il me donnait. L'orateur parle ensuite
beaucoup trop longuement de lui-mme, des services trs-rels qu'il a
rendus  la Rvolution. Un homme qui avait longtemps lutt contre tous
les partis avec un courage cre et inflexible, sans mnager personne,
devait tre en butte  la haine et aux perscutions de tous les
ambitieux, de tous les intrigants. Accus par la Gironde, il dnonce 
son tour un parti qui veut rduire la France  n'tre qu'un amas de
rpubliques fdres. Pour arriver  la dictature, il faut aduler le
peuple; il nie avoir jamais eu recours  ce vil expdient: Il faut
savoir si nous sommes des tratres, si nous avons des desseins
contraires  la libert, contraires aux droits du peuple, que nous
n'avons jamais flatt; car on ne flatte pas le peuple: on flatte bien
les tyrans; mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne
la flatte pas plus que la divinit.

L'Assemble tait froide, hsitante, lorsque Barbaroux s'lance  la
tribune.

L'orateur affirme qu' l'poque du 10 aot les volontaires marseillais
tant recherchs par les deux partis qui divisaient alors Paris, on le
fit venir chez Robespierre, que l on lui dit de se rallier aux
citoyens qui avaient acquis de la popularit,--et que Panis lui dsigna
Robespierre _comme l'homme vertueux gui devait tre le dictateur de la
France._

Nous verrons plus tard que le mensonge tait assez dans les habitudes
politiques de la Gironde.

Panis, interpell par Barbaroux, rfute ainsi l'accusation porte
contre Robespierre:

Je ne monte  la tribune que pour rpondre  l'inculpation du citoyen
Barbaroux. Je ne l'ai vu que deux fois et _j'atteste_ que, ni l'une ni
l'autre, je ne lui ai parl de dictature. Quels sont ses tmoins?

Rebecqui, de sa place:

--Moi!

Vous tes son ami, je vous rcuse. [Footnote. Panis vivait encore
aprs 1830. Dans sa jeunesse, il avait fait de mauvais vers. Ses
manires, affables, polies, lgantes, appartenaient  la bonne socit
du dix-huitime sicle. Toujours bien mis, tir  quatre pingles, il
ressemblait plutt  Dorat qu' un _buveur de sang_. Jamais on ne l'a,
que je sache, accus de mauvaise foi.]

Brissot, voyant les nuages de l'accusation se dissiper, s'crie:

--Et le 2 septembre?

PANIS.--On ne se reporte point assez aux circonstances terribles dans
lesquelles nous nous trouvions. Nous vous avons sauvs, et vous nous
abreuvez de calomnies. Voil donc le sort de ceux qui se sacrifient au
triomphe de la libert! Notre caractre chaud, ferme, nergique, nous a
fait, et particulirement  moi, beaucoup d'ennemis. Qu'on se
reprsente notre situation: nous tions entours de citoyens irrits
des trahisons de la cour... On a accus le Comit de surveillance
d'avoir envoy des commissaires dans les dpartements pour enlever des
effets ou mme arrter des individus. Voici les faits. Nous tions
alors en pleine rvolution: les tratres s'enfuyaient, il fallait les
poursuivre; le numraire s'exportait, il fallait l'arrter... Nos
propres ttes taient  chaque instant menaces: croyez-vous que nous
nous fussions exposs  tous ces dangers, si ce n'et t pour le bien
public? Oui, nous avons illgalement assur le salut de la patrie.

Le terrain de la discussion se dplaait. Vergniaud saisit cette
occasion pour de nouveau voquer le spectre des sanglantes journes. Il
lit la fameuse circulaire du Comit de surveillance. L'accusation
s'tait carte de Robespierre, mais elle retombait foudroyante sur la
tte de Marat.

Tout le monde savait qu'il avait depuis longtemps rclam un dictateur
dans son journal, l'_Ami du peuple_, et dans ses placards dont les murs
de Paris taient couverts. Un dernier article qui passe de main en main
soulve l'indignation de l'Assemble. C'est celui qui finit par ces
mots: O peuple babillard, si tu savais agir!

Un frmissement d'horreur court de banc en banc. Une foule de dputs,
parmi lesquels Cambon, Goupillau, Rebecqui, environnent Marat avec des
gestes menaants; ils le poussent, le coudoient, lui mettent le poing
sous le nez pour l'loigner de la tribune. Cet homme trange y monte
ce jour-l pour la premire fois. Son apparition excite des mouvements
de fureur; sa cravate en dsordre, ses cheveux ngligs, le rire de
mpris qu'il oppose autour de lui aux hues et aux insultes, augmentent
encore le tumulte; de tous les coins de la salle partent des cris: A
bas!  bas!.

C'est au milieu de ce soulvement pouvantable que Marat fait entendre
sa voix:

J'ai dans cette salle un grand nombre d'ennemis personnels.

--Tous; oui, nous le sommes tous!

Alors Marat imperturbable et rptant sa phrase aprs un silence:

J'ai beaucoup d'ennemis personnels dans cette salle: je les rappelle 
la pudeur.

Si quelqu'un est coupable d'avoir jet dans le public ces ides de
dictature, c'est moi! Mes collgues, notamment Danton et Robespierre,
l'ont constamment repousse quand je la mettais en avant. J'appelle sur
ma tte seule les vengeances de la nation. Mais, avant de faire ainsi
tomber l'opprobre ou le glaive, citoyens, sachez couter.

Au demeurant, que me demandez-vous? Me feriez-vous un crime d'avoir
propos la dictature, si ce moyen tait le seul qui pt vous retenir au
bord de l'abme? Qui osera d'ailleurs blmer cette mesure quand le
peuple l'a approuve et s'est fait lui-mme dictateur pour punir les
tratres? A la vue de ces vengeances populaires,  la vue des scnes
sanglantes du 14 juillet, du 6 octobre, du 10 aot, du 2 septembre,
j'ai frmi moi-mme des mouvements imptueux et dsordonns qui se
prolongeaient parmi nous. J'aurais dsir qu'ils fussent dirigs par
une main juste et ferme. Redoutant les excs d'une multitude sans
frein; dsol de voir la hache frapper indistinctement et confondre a
et l les petits dlinquants avec les grands coupables; dsirant la
tourner sur la tte seule des vrais sclrats, j'ai cherch  soumettre
ces mouvements terribles et drgls  la sagesse d'un chef.

J'ai donc propos de donner une autorit provisoire  un homme
raisonnable et fort, de nommer un dictateur, un tribun, un triumvir, le
titre n'y fait rien. Ce que je voulais, c'tait un citoyen intgre,
clair, qui aurait recherch tout de suite les principaux
conspirateurs afin de trancher d'un seul coup la racine du mal,
d'pargner le sang, de ramener le calme et de fonder la libert. Suivez
mes crits, vous y trouverez partout ces vues. La preuve, au reste, que
je ne voulais point faire de cette espce de dictateur un tyran, tel
que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dvoue  la
patrie, c'est que je voulais en mme temps que son autorit ne durt
que peu de jours, qu'elle ft borne au pouvoir de condamner les
tratres et mme qu'on lui attacht durant ce temps un boulet aux
pieds, afin qu'il ft toujours sous la main du peuple.

Je rends grce  mes ennemis de m'avoir amen  vous dire ma pense
tout entire. Si, aprs la prise de la Bastille, j'avais eu en main
l'autorit, cinq cents ttes sclrates seraient tombes  ma voix. Ce
coup d'audace, en jetant la terreur dans la ville, aurait contenu tout
de suite tous les mchants. Il ne restait plus ds lors qu' fonder
l'ordre, la paix et le bonheur public sur des lois, ce qui et t
facile, cette tche n'tant plus empche  chaque instant par des
complots et des menes sourdes; mais faute d'avoir dploy cette
nergie aussi sage que ncessaire, cent mille patriotes ont t gorgs
et cent mille sont menacs de l'tre. Vous avez eu des massacres
nombreux et ritrs, vous avez vers vous-mmes beaucoup de sang, vous
en verserez encore. Vraiment, quand je viens  comparer vos ides aux
miennes, je rougis pour vous et je m'indigne de vos fausses maximes
d'humanit.

C'est en vain d'ailleurs que vous avez l'air de rejeter maintenant
cette mesure dictatoriale avec horreur. Vous y viendrez un jour malgr
vous, seulement il ne sera plus temps: la division et l'anarchie auront
gagn toutes les classes de citoyens. Au lieu de cinq cents ttes, vous
en abattrez deux cent mille, et vous chouerez.

Une violence lgale et ordonne par un chef est toujours prfrable 
celle o une fausse modration jette, dans les temps de dsordre, une
nation entire. Les penseurs sentiront toute la justesse de ce
principe. Citoyens, si sur cet article vous n'tes point  la hauteur
de m'entendre, tant pis pour vous!

Oui, telle a t mon opinion; j'y ai mis mon nom et je n'en rougis
pas. On a eu l'impudeur de m'accuser d'ambition, de cruaut, de
connivence avec les tyrans.--Moi... vendu! Les tyrans donnent de l'or
aux esclaves qu'ils corrompent, et je n'ai pas mme le moyen
d'acquitter les dettes de ma feuille. Moi, cruel, qui ne puis voir
souffrir un insecte sans partager son agonie! Moi, ambitieux!...
Citoyens, voyez-moi et jugez-moi (il montre ses habits sales, ses
membres chtifs): un pauvre diable, sans protection, sans amis, sans
intrigue! Le glaive de vingt mille assassins tait suspendu sur moi:
j'ai err de souterrain en souterrain. Toute ma gloire est dans le
triomphe de la nation, dont j'ai dfendu les droits, depuis trois
annes, la tte sur le billot.

Cessons ces discussions et ces dbats scandaleux. Htez-vous de
marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le salut de la
nation; posez les bases sacres d'un gouvernement juste et libre;
faites respecter les droits, l'origine et la dignit de l'homme. Je ne
demande qu' m'immoler tous les jours de ma vie pour le bonheur du
peuple. Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantme de la
dictature se runissent  moi, qu'ils s'unissent  tous les bons
citoyens, pour ensevelir leurs ressentiments dans la grandeur et la
prosprit communes.

La tte de Marat tait faite de la boue du peuple; quand le gnie
rvolutionnaire venait  souffler sur cette boue, il en sortait une
sorte d'loquence monstrueuse. Cette imnge extraordinaire, infernale,
d'un dictateur tranant  travers les cadavres le boulet qui l'enchane
aux volonts de la multitude est quelque chose de par del l'humanit.
Le style hach de cet orateur, son geste effar, son rire amer, le
mouvement lectrique de ses yeux noirs, l'aspect de ce front sur lequel
on voyait se former d'avance tous les orages de la Rvolution, ses
bravades ont confondu l'Assemble. Un lugubre silence rgne sur les
bancs des dputs; mais les tribunes applaudissent avec fureur.

Enfin Vergniaud lui succde  la tribune: S'il est un malheur, dit-il
d'une voix qui affectait la tristesse, s'il est un malheur pour un
reprsentant du peuple, c'est de remplacer ici un homme tout charg de
dcrets de prises de corps qu'il n'a pas purgs.

MARAT, de son banc.--Je m'en fais gloire!

Yergniaud rpta sa phrase, agita le linceul des victimes du 2
septembre, mais ne russit point  entraner une rsolution de la part
de l'Assemble.

Le calme semblait depuis quelques instants rtabli. Tout  coup un
second orage clate sur la tte de Marat. Il s'agit d'un numro de
l'_Ami du peuple_ dans lequel Boileau dnonce le passage suivant: Ce
qui m'accable, c'est que mes efforts pour le salut de la Rpublique
n'aboutiront  rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de
la plupart des dputs (Boileau se tournant vers Marat: Pour mon propre
compte, Marat, je te dirai qu'il y a plus de vrit dans ce coeur que
de folie dans ta tte)...  voir la trempe de la plupart des dputs,
je dsespre du salut public, si dans les huit premires sances toutes
les bases de la Constitution ne sont pas poses. N'attendez plus rien
de cette Assemble; vous tes anantis pour toujours: cinquante ans
d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur,
vrai patriote et homme d'tat.

Un mouvement d'indignation s'empare de l'Assemble. De tous les coins
de la salle s'lvent des cris terribles:

--A l'Abbaye!  l'Abbaye!

Marat se lve avec sang-froid et rclame de nouveau la parole.

Et moi,'s'crie Boileau, je demande que ce monstre soit dcrt
d'accusation.

C'est  qui ds lors appuiera l'ponge trempe de fiel sur la bouche de
l'accus.

UNE VOIX.--Je demande que Marat parle  la barre.

MARAT.--Je somme l'Assemble de ne pas se livrer  ces accs de fureur.

LARIVIRE.--Je demande que cet homme soit interpell purement et
simplement d'avouer ces lignes ou de les dsavouer.

Alors Marat, qui a russi  se frayer un chemin jusqu' la tribune, 
travers les flots tumultueux de ses ennemis: Je n'ai pas besoin
d'interpellation. L'crit qu'on vient de lire est de moi, je l'avoue.
Jamais le mensonge n'a approch de mes lvres et la dissimulation est
trangre  mon coeur. Seulement cet crit est dj ancien; il date de
dix jours. Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous,
avec les amis de la patrie, cette preuve que vous ne rvoquerez pas en
doute, la voici. Il tire de sa poche le premier numro de son nouveau
_Journal de la Rpublique._

Un secrtaire de l'Assemble en lit quelques fragments:

_Nouvelle marche de l'auteur._

Depuis l'instant o je me suis dvou pour la patrie, je n'ai cess
d'tre abreuv de dgots et d'amertume: mon plus cruel chagrin n'tait
pas d'tre en butte aux assassins, c'tait de voir une foule de
patriotes sincres, mais crdules, se laisser aller aux perfides
insinuations, aux calomnies atroces des ennemis de la libert sur la
puret de mes intentions et s'opposer eux-mmes au bien que je voulais
faire... Les lches, les aveugles, les fripons et les tratres se sont
runis pour me peindre comme un _fou atrabilaire_, invective dont les
charlatans encyclopdistes gratifirent l'auteur du _Contrat social_...
Quant aux vues ambitieuses qu'on me prte, voici mon unique rponse: Je
ne veux ni emplois ni pensions. Si j'ai accept la place de dput  la
Convention nationale, c'est dans l'espoir de servir plus officiellement
la patrie, mme sans paratre... Je suis prt  prendre les voies
juges efficaces par les dfenseurs du peuple: je dois marcher avec
eux. Amour sacr de la patrie, je t'ai consacr mos veilles, mon repos,
mes jours, toutes les facults de mon tre; je t'immole aujourd'hui mes
prventions, mon ressentiment, mes haines. A la vue des attentats des
ennemis de la libert,  la vue de leurs outrages contre ses enfants,
j'toufferai, s'il se peut, dans mon sein, les mouvements d'indignation
qui s'y lveront; j'entendrai, sans me livrer  la fureur, le rcit du
massacre des vieillards et des enfants gorgs par de lches assassins;
je serai tmoin des menes des tratres  la patrie, sans appeler sur
leurs ttes criminelles le glaive des vengeances populaires. Divinit
des mes pures, prte-moi des forces pour accomplir mon voeu! Jamais
l'amour-propre ou l'obstination ne s'opposera chez moi aux mesures que
prescrit la sagesse: fais-moi triompher des impulsions du sentiment; et
si les transports de l'indignation doivent un jour me jeter hors des
bornes et compromettre le salut public, que j'expire de douleur avant
de commettre cette faute.

[Illustration: Sance du 25 Septembre.]

La lecture de cette pice calme l'exaspration gnrale et djoue les
sinistres projets de la Gironde.

MARAT.--Je me flatte qu'aprs la lecture de cet crit il ne vous reste
pas le moindre doute sur la puret de mes intentions; mais on me
demande de rtracter des principes qui sont  moi, c'est me demander
que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens.
Il n'y a aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce
renversement d'ides. Il ne dpend pas plus de moi de changer mes
penses qu'il ne dpend de la nature de bouleverser l'ordre du jour et
de la nuit.

On me reprochait tout  l'heure les maux que j'ai soufferts pour la
patrie: c'est indcent. Les motifs de rprobation qu'on a invoqus
contra moi, je m'en fais gloire, j'en suis fier. Les dcrets qui m'ont
frapp, je m'en tais rendu digne pour avoir dmasqu les tratres,
djou les conspirateurs. Oui, dix-huit mois, j'ai vcu sous le glaive
de Lafayette. S'il se ft rendu matre de ma personne, il m'et
ananti. J'ai t accabl de poursuites par le Chtelet et le tribunal
de police: mais je m'en vante! On a os me donner comme titres de
proscription les dcrets provoqus contre moi dans l'Assemble
constituante et dans l'Assemble lgislative: eh bien! ces dcrets, le
peuple les a dtruits en m'appelant parmi vous. Sa cause est la mienne.

Qui sont, aprs tout, les auteurs de cette accusation atroce? Des
hommes pervers, des membres de la faction Brissot! Les voil tous
devant moi: ils ricanaient tout  l'heure, ils triomphaient au bruit
des cris forcens de leurs agents; qu'ils osent me fixer maintenant!

Souffrez qu'aprs une sance aussi orageuse, aprs les clameurs
furibondes et les menaces hontes auxquelles vous venez de vous
abandonner contre moi, je vous rappelle  vous-mmes,  la justice.
Quoi! si par la faute de mon imprimeur la feuille de ce jour n'et pas
paru, vous m'auriez donc livr  l'opprobre et  la mort? Cette fureur
est indigne d'hommes libres. Mais non, je ne crains rien sous le
soleil. Je dclare que si le dcret et t lanc contre moi, je me
brlais la cervelle au pied de cette tribune.

L'orateur appuie la bouche d'un pistolet contre son front. Voil donc,
reprend Marat d'une voix attendrie par l'motion, voil le fruit de
trois annes de cachots et de tourments... Voil donc le fruit de mes
veilles, de mes labeurs, de ma misre, de mes souffrances, des dangers
sans nombre que j'ai essuys pour la patrie!... Un dcret d'accusation
contre moi! C'est un complot mont par mes ennemis, dans cette
assemble, pour m'en faire sortir. Eh bien! je resterai parmi vous pour
braver vos fureurs!...

L'Assemble murmure; les tribunes applaudissent  outrance. A la
guillotine!  la guillotine! vocifrent quelques Girondins forcens.
On demande que Marat soit tenu d'vacuer la tribune.

TALLIEN.--Je demande, moi, que l'ordre du jour fasse trve  ces
scandaleuses discussions. Dcrtons le salut de l'empire, et laissons
l les individus.

La Convention passe  l'ordre du jour.

Il nous reste  tirer les conclusions de cette orageuse sance.

Constatons d'abord que l'attaque des Girondins manquait absolument de
base. Pour fonder une dictature, il faut un dictateur: o tait-il?

Prudhomme dans son journal (_les Rvolutions de Paris_) jugeait ainsi
les trois hommes contre lesquels avait eu lieu cette leve de
boucliers:

Qui connat le caractre _revche_, les manires dures de Robespierre,
ne le jugera pas fait pour tre un tribun du peuple. Fier de professer
les vrais principes sans altrations, il y tient avec roideur.--Marat,
malgr ses listes de proscription, n'aime pas plus le sang qu'un autre.
Domin par un amour-propre excessif, il ne veut pas dire ce que les
autres ont dit et comme ils l'ont dit: si on a trouv une vrit, un
principe avant lui, pour ne pas rester en de, il passe outre et tombe
dans l'exagration; souvent il touche  la folie,  l'atrocit, mais il
professe des principes que les malintentionns redoutent et
abhorrent.--Danton ne ressemble nullement aux deux premiers; jamais il
ne sera dictateur ou tribun, ou le premier des triumvirs, parce que
pour l'tre il faut de longs calculs, des combinaisons, une tude
continuelle, une assiduit tenace, et Danton veut tre libre en
travaillant  la libert de son pays. Amis lecteurs, nous vous le
demandons, que pouvez-vous redouter de ces trois citoyens? L'un ne veut
que passer doucement sa vie, et les deux autres n'ont de prtentions
qu' la renomme et  quelques honneurs populaires. Pourvu qu'on les
lise, qu'on les coute, et surtout qu'on les applaudisse, ils sont
contents.

La seule dictature  laquelle ils visassent alors tait celle de la
popularit.

Si, pris individuellement, chacun d'eux tait incapable de faire un
dictateur, et-il t plus facile de runir Danton, Marat et
Robespierre dans un triumvirat? videmment non. Ils taient trop
personnels, trop divers, trop peu d'accord entre eux sur les voies et
moyens de fonder le nouvel ordre de choses pour marcher vers le mme
but. O donc a-t-on jamais trouv la trace d'une alliance, d'un pacte,
d'une action commune entre ces trois hommes?

Ainsi l'accusation des Girondins s'appuyait sur une chimre.

Quels taient maintenant les matres du champ de bataille? Sans
contredit ceux qui avaient t attaqus. Danton, dans son discours,
s'tait lev  la hauteur d'un vritable homme d'tat.

Robespierre, quoique faible ce jour-l, avait derrire lui l'intgrit
de sa vie, les services rendus  la cause du peuple; il lui suffisait
de souffler sur l'accusation pour en dissiper les nuages. Certes, Marat
n'tait point un gnie; mais ce n'tait pas non plus, comme on affecte
de le dire, un homme sans valeur. Abandonn, dsavou des siens, il
avait montr  la tribune plus de sang-froid, plus d'ordre dans les
ides, plus d'loquence sauvage qu'on ne pouvait en attendre d'un homme
poursuivi comme un loup par une meute de chiens.

L'Ami du peuple tait jusque-l, pour plusieurs, un problme, une
fiction; de telles attaques lui donnaient, pour ainsi dire, une
existence relle; elles en faisaient l'_Ecce homo_ de la Rvolution.
Marat s'exaltait lui-mme dans le sentiment de cette lutte gigantesque.
La contradiction n'est pour les esprits abuss par une ide fausse
qu'un motif de confiance dans la mission qu'ils se sont donne; elle
assure leur marche; elle les rehausse  leurs propres yeux et aux yeux
de la foule. Marat se soulevait sur la haine qu'il inspirait aux
modrs comme sur un pidestal.

En temps de Rvolution, dnoncer des chefs de parti, c'est les dsigner
aux faveurs de la fortune politique. Les Girondins avaient donc fait
une fausse manoeuvre. Ils croyaient dtruire leurs ennemis; ils les
avaient fortifis. L'importance des hommes d'tat se mesure  la
violence des attaques dont ils sont l'objet. Les temptes n'clatent
point sur des ruisseaux.

Mais laissons de ct les personnes. Le vritable vnement historique
de cette journe fut la victoire de Paris. Sa reprsentation tout
entire demeurait intacte: Vergniaud lui-mme avait t forc de
reconnatre qu'elle contenait des hommes de mrite, le vnrable
Dussaulx, le grand peintre David et d'autres encore. Ainsi l'me de la
France et de la Rvolution, Paris qui avait pris la Bastille, Paris qui
avait fait les journes du 5 octobre et du 10 aot, Paris qui porte
malheur  tous ceux qui se dfient de lui, Paris tait sorti triomphant
de la lutte.

Autre grand rsultat: l'Assemble dcrta la proposition de Danton:

LA RPUBLIQUE FRANAISE EST UNE ET INDIVISIBLE.




III

Elan de la dfense nationale.--La panique.--Dtente.--La patrie n'est
plus en danger.--Arrive de Dumouriez  Paris.--Sa prsence au club des
Jacobins.--Habilit de Danton.--Une soire chez Talma.--Rabat-Joie.


Paris sortait d'un affreux cauchemar: il avait dormi dans le sang, avec
le spectre de l'Invasion sur la poitrine.

On se souvient de la prise de Verdun; les Parisiens, croyant dj voir
le roi de Prusse  leurs portes, avaient form un camp qui s'tendait
depuis Clichy jusqu' Montmartre. Tout le monde y travaillait. De
jolies citoyennes maniaient bravement la pioche, la bche ou la
brouette. Matres de Verdun, les Prussiens marchaient dj dans les
plaines de la Champagne, s'avanaient sur Sainte-Menehould par la
troue de Grandpr. La consternation tait au comble.

L'lan rvolutionnaire dborda comme un torrent. Hommes, munitions,
chevaux, fourrages, tout fut mis en rquisition. Les ustensiles de
mnage, pelles, pincettes, chenets, furent transforms en armes de
guerre. Dans un moment de frnsie, on alla jusqu' dterrer les _morts
de qualit_, afin de convertir en balles le plomb de leur cercueil.
L'Assemble nationale s'leva contre ces profanations; mais les cloches
des glises furent fondues pour faire des canons. La ncessit de
pourvoir au salut de la patrie augmentant de jour en jour, quelques
municipalits avaient requis l'argenterie, les vases sacrs, l'or des
sacristies. D'un autre ct, les dons patriotiques afflurent. Des
ouvrires, de pauvres femmes en deuil venaient dposer entre les mains
des magistrats, le denier de la veuve. Et ce n'est pas seulement 
Paris, c'est d'un bout  l'autre de la France qu'clataient ces actes
de dvouement.

Dans une lettre adresse  la Convention, le citoyen Bonnaire racontait
les sacrifices des habitants de sa province: Les citoyens de ce
dpartement (le Cher) ont aussi voulu dposer leurs offrandes sur
l'autel de la patrie. Le conseil de notre arrondissement a maintenant 
sa disposition 218 paires de souliers, 17 capotes, 6 habits, 2 vestes,
2 culottes, 7 chemises, 2 paulettes en or et une somme de 4 060 livres
pour distribuer des secours aux femmes et aux enfants des volontaires
partis pour les armes. La municipalit de Bourges est dpositaire de
114 habits, 40 vestes, 30 culottes, 4l paires de bas, 32 paires de
souliers, 16 chemises, d'une somme de 4 360 livres 2 sous 8 deniers,
destins aux pauvres de cette ville, et d'une autre somme de 13 429
livres pour les femmes des citoyens qui sont alls combattre les
brigands. [Note: Cette lettre fut communique  l'auteur par Flix
Bonnaire, directeur de la _Revue de Paris_.]

Aprs le 10 aot, nous l'avons dit, le pouvoir excutif provisoire
avait envoy des commissaires dans les dpartements. Voici les
instructions qui leur furent donnes: Ils s'attacheront surtout  ne
servir la plus belle des causes que par des moyens constamment dignes
d'elle; ils mettront, en consquence, le plus grand soin  s'annoncer
par des manires simples et graves, par une conduite pure, rgulire,
irrprochable. Ces instructions furent suivies, et  la voix de ces
commissaires toute la France tressaillit d'enthousiasme.

Quand on apprit de meilleures nouvelles de l'tranger, quand on sut que
la bataille de Valmy tait gagne sur les Prussiens, les alarmes se
dissiprent. Un mois aprs, Montesquieu s'emparait de Chambry, Anselme
prenait Nice. Lille tait encore assige; mais la ville tait dfendue
par plus de neuf mille hommes qui bravaient les bombes allemandes. Le 3
octobre, une lettre de Custine annonait que Spire avait t arrache
aux Autrichiens.

France de la Rvolution, tu tais digne de vaincre! Sans toi, que ft
devenue l'Europe? Tu combattais sans doute pour ta propre conservation,
mais aussi pour le salut du monde. Tu versais  la fois ton sang et tes
ides. Dans tes flancs sacrs, tu portais l'humanit tout entire!

Disons-le une fois pour toutes, c'est surtout au rgime des Assembles
nationales que la France dut ses premiers succs. Le retentissement de
la tribune courait jusque sur les champs de bataille. Cette parole, ce
coup de marteau frappant chaque jour sur le fer rouge du patriotisme,
en dispersait les tincelles dans tout le pays. Jamais la dictature
d'un homme n'aurait produit une telle effervescence. Grce  ses
reprsentants, la Rpublique tait partout, tenait tte  tout et
montrait aux armes sa face svre.

Voyant l'ennemi repouss, les Prussiens dcims dans les plaines de la
Champagne par le fer et par la maladie, Custine tenant Spire et pouvant
se runir au gnral Biron pour porter la guerre dans tout l'empire
d'Autriche, Danton proposa de dclarer que la _patrie n'tait plus en
danger_. L'Assemble rsista: ce fut une faute. De telles formules,
autorisant toute sorte d'actes arbitraires, ne devraient point survivre
aux circonstances exceptionnelles qui les ont cres. Le moyen, en
outre, pour les lgislateurs, d'inspirer de la confiance  la nation,
c'est d'en avoir eux-mmes, c'est de ne pas craindre.

Dumouriez vint  Paris pour jouir de son triomphe et sonder les partis
qui agitaient alors la Rpublique. Il fut partout ft, acclam,
cajol. Qui ne connat l'enthousiasme des Franais pour un gnral
vainqueur? C'tait le lion, l'vnement du jour. A la ville, au
thtre, on ne parlait que de lui, on ne voyait que lui. Le 11
octobre, accompagn de Santerre, il se rend au club de Jacobins, o il
embrasse Robespierre. Tout le monde applaudit. Dumouriez demande la
parole:

Citoyens, frres et amis, dit-il en terminant son discours, d'ici  la
fin du mois, j'espre mener soixante mille hommes pour attaquer les
rois et sauver les peuples de la tyrannie.

Alors Danton:

Lorsque Lafayette, lorsque ce vil eunuque de la Rvolution prit la
fuite, vous servtes dj bien la Rpublique en ne dsesprant pas de
son salut; vous rallites nos frres: vous avez depuis conserv avec
habilet cette station qui a ruin l'ennemi, et vous avez bien mrit
de votre patrie. Une plus belle carrire encore vous est ouverte: que
la pique du peuple brise le sceptre des rois, et que les couronnes
tombent devant ce bonnet rouge dont la socit vous a honor. Revenez
ensuite vivre parmi nous, et votre nom figurera dans les plus belles
pages de notre histoire.

Plus tard on a beaucoup reproch  Danton d'avoir recherch, flatt,
adul Dumouriez? tait-ce bien le gnral qu'il courtisait? Non,
c'tait la victoire. Il fallait avant tout que la Rvolution s'appuyt
sur le succs de nos armes, et, plus que tout autre, Danton avait
poursuivi ce rve glorieux; plus que tout autre, il avait contribu 
remuer dans les coeurs le sentiment national,  pousser vers nos
frontires les hroques dfenseurs de la patrie. Comptait-il aussi sur
l'influence du gnral pour conclure une alliance avec la Gironde? Il y
a tout lieu de le croire.

Il faut d'ailleurs se dire que les projets de Dumouriez taient alors
couverts d'un voile impntrable. Qui l'et souponn de trahison? Ses
discours semblaient inspirs par le gnie du patriotisme. Tous les
partis s'y mprirent; les citoyens les plus purs rendirent hommage  ce
vainqueur.

Un seul homme ne partageait point l'engouement gnral; mais cet homme
tait Marat, c'est--dire la dfiance.

D'o naissaient ds lors ses soupons?

Dumouriez tant venu  Paris pour recevoir les honneurs du triomphe,
c'tait  qui s'abriterait derrire l'pe du gnral. Il tranait  sa
suite tout un tat-major. Durant quelques jours, on ne vit dans les
rues que des uniformes et des paulettes. La ville passa sur-le-champ
des frayeurs et de la tristesse  l'enivrement. Toutes les ttes
tournrent avec tous les coeurs du ct du gnral victorieux. Les
Girondins profitrent de la circonstance pour rgner sur l'opinion et
pour introduire le militarisme dans la Rpublique. La prsence de ces
officiers bravaches et fanfarons offusquait au contraire l'austrit
des aptres de la dmocratie. Ces prtendus sauveurs venaient  Paris
anims d'un beau feu contre les _agitateurs_ et provoquaient jusque
dans les rues et les promenades publiques les citoyens connus par leurs
opinions exaltes. Marat fut personnellement victime de leurs boutades
et de quelques voies de fait. Le crime de ce petit homme ombrageux
tait de ne point avoir fait cho  l'enthousiasme universel pour le
hros du jour. Deux bataillons de volontaires parisiens, le Mauconseil
et le Rpublicain, avaient, disait-on, cd aux cruelles dfiances de
leur poque, en massacrant quatre malheureux dserteurs prussiens qui
venaient se rendre et servir sous nos drapeaux, mais qu'ils prirent
pour des espions ou pour des migrs franais. Dumouriez avait ordonn
que ces deux bataillons fussent transfrs dans une forteresse,
dpouills de leurs armes et de leurs uniformes. Marat ne vit dans la
conduite de Dumouriez qu'un symptme de haine secrte contre Paris. Il
trembla sur le sort de ces soldats qui vivaient dans l'attente d'une
punition inconnue. Je veux avoir le coeur net de cette affaire,
dit-il, et tant que j'aurai la tte sur les paules, on n'gorgera pas
le peuple impunment. Il demanda donc aux Jacobins qu'on lui adjoignt
deux commissaires, afin de se rendre chez Dumouriez, et de s'informer
auprs du gnral des causes qui avaient fait traiter si svrement les
deux bataillons accuss.

Cette nuit-l, il y avait fte rue Chantereine, dans la petite maison
de Talma. Un enfant de Thalie (style du temps) recevait chez lui un
enfant de Mars. Une porte cochre, dont le marteau, soulev  chaque
instant par des mains frachement gantes, retombait avec un bruit
sourd, conduisait, par une troite alle d'arbres, dans une cour
sable, o la maison, jolie bonbonnire du dernier sicle,
s'panouissait en souriant dans un nuage de parfums et de clart. Les
vitres, claires aux bougies, laissaient passer de temps en temps sur
les rideaux de mousseline blanche les ombres joyeuses de femmes en
grande toilette, les seins et les paules nus, les cheveux relevs de
fleurs, le cou humide d'une rose de perles ou marqu de grains de
corail; des gardes nationaux en tenue de bal, culotte de casimir blanc,
bas de soie, souliers  semelles fines, allaient et venaient dans les
alles; un bruit de musique, d'clats de rire, de voix folles et
coquettes, descendait jusque dans la cour, et des flots de lumire
ruisselaient sur les marches de pierres de la maison que frlaient, en
montant, de longues jupes de soie.

Cette petite maison resplendissante, au milieu de la ville teinte et
morne, avait cach, comme par pudeur, au fond d'une alle, sous des
ombrs d'arbres, sa joie et ses lumires qui insultaient  la disette
publique. On se cachait alors pour se rjouir, comme en d'autres temps
pour verser des larmes. La disposition intrieure de la maison, que je
visitai en 1837 et qui tait alors habite par un directeur du _Temps_,
prsente une forme sphrique assez singulire, qui ne manque point de
caractre ni d'lgance; elle aurait plu  Mme de Pompadour, et semble
une petite habitation secrte, choisie pour les plaisirs d'un comdien
ou d'un roi. Bonaparte y demeura  son retour d'gypte.

Le salon tait clair intrieurement de lustres qui laissaient tomber
du plafond leurs larmes de cristal. On voyait assis sur des fauteuils
Kersaint, Lebrun, Roland, Lasource, Chnier et d'autres, engags dans
le parti de la Gironde; des femmes d'esprit, des jeunes filles du
monde, des fes de l'Opra, achevaient de parer la fte. On distinguait
dans leurs groupes mademoiselle Contat, madame Vestris, la Dugazon.
L'ameublement tait d'un got parfait; le salon tendu de damas bleu et
blanc, avec des rideaux de fentres en mousseline releve de draperies
en soie, gayait les yeux par l'harmonie des tons; de grands vases de
porcelaine d'o sortaient des tiges de fleurs naturelles (grand luxe
d'alors) rpandaient leur haleine embaume dans tout l'appartement; ce
n'tait que mousseline, que soie, que rubans, que dorures, que lumires
rptes sur les consoles et les chemines, dans des glaces
blouissantes. Talma, en habit de comdien, faisait les honneurs de
chez lui.

Le gnral Dumouriez, arriv depuis quelques jours  Paris, tait le
hros de la fte. Il sortait du thtre des Varits, o sa prsence
avait excit des applaudissements. Il n'tait bruit dans la ville que
de ses exploits militaires. Chacun, dans le salon de Talma,
s'empressait cette nuit-l  toucher la main du gnral vainqueur.
Jamais roi ne recueillit tant d'honneurs ni de flatteries de la part de
ses courtisans qu'en reut de ses concitoyens le chef des armes de la
Rpublique. Des femmes charmantes, les bras demi-nus, les yeux
assassins, les cheveux dresss  la dernire mode, sans poudre ni
constructions ariennes (la Rvolution avait pass son niveau sur les
ttes les plus coquettes), agitaient autour de lui leurs mouchoirs
parfums, ou prenaient sur leurs fauteuils des poses agaantes pour
attirer son attention. On et dit, sur des proportions plus
bourgeoises, le marchal de Villars courtis par les dames de
Versailles. Dumouriez tait un militaire de belle humeur et de fire
mine, qui rpondait galamment  toutes ces avances. Rien de plus
aimable qu'un homme heureux. Toute cette socit, ivre de gloire, de
lumire, de grand feu, de bruit, de parfums de fleurs, se livrait sans
remords  l'oubli des sombres vnements qui menaaient alors la
France. On entend tout  coup un grand tumulte dans l'antichambre;
alors la grosse voix de Santerre, cette voix qui remuait les faubourgs,
annonce, en s'levant au milieu de cette socit toute rjouie de doux
propos, de tendres oeillades, de toilettes folles:

--Marat!

[Illustration: Boissy D'Anglas]

A ce nom, tous les visages se rembrunissent. Un petit homme  mine
cynique, ngligemment vtu, en houppelande sale, culotte de peau,
bottes crottes, un mouchoir blanc nou sur la tte, apparat au seuil
du salon. Il a forc l'entre, malgr la rsistance des valets amasss
dans l'antichambre. La laideur, la petite taille et le visage terreux
de cet homme ressortent singulirement encadrs dans la bordure
blouissante d'une fte. Il est suivi de deux membres du club des
Jacobins, Bentabole et Monteau, deux longs et maigres sans-culottes,
deux ttes de l'Apocalypse.

A cette vue, un morne silence, ml de surprise, saisit tous les
assistants. Marat, en cet tat dbraill, reprsente le pauvre peuple,
brusquement survenu, avec les livres de la misre, au milieu des
rjouissances des riches. C'tait 93 fait homme, entrant, sans tre
invit ni attendu, dans un petit souper de la Rgence.

Dumouriez demeure interdit; Marat va droit  lui, et mesurant d'un
regard intrpide le gnral vainqueur:

--Monsieur, lui dit-il, c'est  vous que j'ai affaire.

Dumouriez tourne lestement les talons avec un geste d'insolence
militaire; mais, le saisissant par la manche, Marat l'entrane dans un
coin du salon.

--Nous sommes envoys, dit-il, par le club des Jacobins.

--Nous avons besoin de vous parler en particulier, ajoutent Bentabole
et Monteau.

Ils entrent tous les quatre dans une chambre voisine. On entend 
intervalles, quoique la porte soit close, la voix des interlocuteurs.

MARAT.--La manire dont vous les avez traits est rvoltante.

Il s'agissait, comme on pense bien, des deux rgiments, le Mauconseil
et le Rpublicain.

--Monsieur Marat!...

--Vous en imposez  l'Assemble pour lui arracher des dcrets
sanguinaires.

--Vous tes trop vif, monsieur Marat; je ne puis m'expliquer avec vous.

--Je viens ici au nom de l'humanit.

--Vous approuvez donc l'indiscipline des soldats?

--Non, mais je hais la _trahison_ des chefs.

Dumouriez ne pouvait tolrer un pareil langage.

--Brisons l, dit-il.

La porte de la chambre o s'entrenait le gnral avec Marat, Bentabole,
et Monteau s'ouvre brusquement. L'Ami du peuple rentre dans le salon,
suivi de ses deux commissaires. En traversant la foule, son regard se
promne avec une audace et un mpris visibles sur les femmes demi-nues
qui ornent cette fte, sur les Girondins suspects, sur les officiers 
paulettes d'or, et s'arrtant devant Santerre avec un air de reproche:

--Toi ici? dit-il.

Il semble  quelques assistants voir les lumires plir. Marat, cette
tache noire et sordide, en se posant sur une soire radieuse, en a
terni toute la joie. Les femmes, si rieuses et si brillantes il n'y a
qu'un instant, sont tout  coup devenues obscures; l'ombre de cet
homme, en marchant, laisse sur les toilettes, sur les seins dcouverts,
sur la gracieuse figure de ces nymphes, une tristesse morne.--C'est la
Terreur qui passe.

Plusieurs soldats de Dumouriez l'attendaient dans l'antichambre, le
sabre nu sur l'paule; Marat traverse cet appareil belliqueux et
ridicule avec un sourire de ddain.

--Votre matre, ajoute-t-il, redoute plus le bout de ma plume que je ne
crains la pointe de vos sabres.

Dumouriez tait mal  l'aise; l'audace de ce petit homme qui tait
arriv,  la clart d'une fte, devant tout le monde, pour lui arracher
le masque du visage, cette voix svre du peuple qui tait venue le
saisir au milieu de tant de voix charmantes et flatteuses, et lui dire
en face: Tu es un tratre! ce remords visible, cette conscience faite
homme qui s'tait glisse en haillons sous les rayons et les fleurs de
la victoire, le confondaient. Il passa la main sur son front quand
l'Ami du peuple se fut tout  fait retir. En vain, de son ct, Mlle
Contat reconduisait-elle  distance les trois commissaires, une
cassolette  la main, toute fumante d'encens et d'odeurs, comme si elle
et voulu purifier les traces de Marat; cette gracieuse espiglerie,
qu'elle prolongea jusqu' la porte de la rue, ne rappela sur les lvres
de l'assemble qu'un sourire froid et contraint. Marat avait d'un
souffle teint toute cette fte.




IV

Ce qu'taient alors les Girondins.--Leur rle dans la
Convention.--Leurs prjugs contre Paris.--Encore l'affaire du
Mauconseil et du Rpublicain.--La population lasse des divisions
personnelles.--Danton conciliateur et repouss par les Girondins.--Son
mot sur Mme Roland.--On lui demande des comptes.--Sa dfense.--La
Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Sance du 8
novembre.--Droute de la Gironde.--Robespierre et son frre chez
Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat dnonc par
Barbaroux.--Rponse de Marat.--Eclaircie.--La bataille de Jemmapes.


Revenons  la Convention, ce grand centre de la vie politique en
octobre et novembre 92.

Les factions qui divisaient l'Assemble s'appuyaient videmment sur
l'tat du pays. Quelle tait donc la situation? Les anciens nobles, les
partisans de la cour taient  peu prs rentrs sous terre, quoique,
grce au vote des provinces, quelques-uns d'entre eux se fussent
glisss sur les bancs de la Convention. La bourgeoisie, compose de
gens de robe, de lgistes, d'avocats, de tabellions, de scribes, de
ngociants, avait remplac l'ancienne aristocratie et cherchait 
diriger le mouvement. Cette classe moyenne acceptait volontiers la
Rpublique, mais elle redoutait les emportements de la multitude.
Venaient ensuite les petits boutiquiers, les artisans, les
contre-matres, les commis de bureau, les paysans qui, eux aussi,
voulaient se faire une place au soleil de l'galit.

Les Girondins avaient d'abord plant leur drapeau dans la couche
populaire. N'avaient-ils point arbor le bonnet rouge? On a vu qu'ils
avaient t les premiers  prononcer en France le mot de Rpublique.
D'o vient donc qu'ils se soient tout  coup dtourns de la
dmocratie? D'o vient qu'ils sigent aujourd'hui  droite de
l'Assemble et qu'ils jouent, avec quelques variantes, le rle des
constitutionnels de 89? Ont-ils t dcourags par le peu de succs
qu'ils obtenaient auprs des masses? Tremblent-ils devant la Rvolution
comme l'alchimiste d'un drame allemand devant l'homme de bronze qu'il a
cr? Il est probable que diverses causes influrent sur le revirement
du parti girondin.

Ces hommes remarquables par le talent de la parole se croyaient alors
les matres de la situation. La majorit de la Convention leur
appartenait. Ils tenaient la plupart des ministres, ils distribuaient
les places et les faveurs, ils rgnaient sur les journaux, ils avaient
avec eux Dumouriez, c'est--dire la victoire, et malgr tous ces
avantages ils taient impuissants. Que leur manquait-il donc? Un
principe.

Ils voulaient la rpublique, sans doute, mais une rpublique de
sentiment dont Mme Roland tait la Muse. On ne fonde point une forme de
gouvernement avec des rves, ni avec des figures de rhtorique. D'un
autre ct, la rpublique n'tait alors qu'un idal; avant de
l'atteindre, il fallait repousser l'ennemi, teindre le foyer de la
guerre civile, achever la Rvolution, et les Girondins en taient
incapables. Ils se trouvaient donc fatalement entrans dans une
politique d'expdients. De l une alliance avec la classe moyenne, dont
ils espraient se faire un rempart contre les envahissements de la
dmocratie et contre les attaques de leurs adversaires.

La diffrence entre les doctrines semait chaque jour parmi les citoyens
des germes de dsordre.

Que m'importe, disait-on dans les clubs, qu'un homme s'appelle
monsieur le duc ou monsieur le jacobin, si je retrouve en lui le mme
orgueil, la mme intolrance, le mme despotisme? [Note: Note copie
aux Archives nationales.] C'taient en effet les moeurs qu'il fallait
changer, si l'on tenait  fonder le rgne de la dmocratie. Or, sous ce
rapport, les Girondins appartenaient beaucoup trop  l'ancien rgime.

Le projet de donner  la Convention une force ou, comme on disait
alors, une maison militaire attira sur eux la juste dfiance des
Parisiens. Un plan gnral ne se cachait-il point derrire cette mesure
propose par Barbaroux? Qu'y a-t-il, s'criait Robespierre, de plus
naturellement li aux ides fdralistes que ce systme d'opposer sans
cesse Paris aux dpartements, de donner  chacun de ces dpartements
une reprsentation arme particulire; enfin de tracer de nouvelles
lignes de dmarcation entre les diverses sections de la Rpublique dans
les choses les plus indiffrentes et sous les prtextes les plus
frivoles?

Ils avaient beau s'en dfendre, tout dmontre clairement que les
Girondins cherchaient  dtruire la domination morale et politique de
Paris, dont ils redoutaient de plus en plus l'influence. Si l'on
rflchit maintenant que, sans un centre d'branlement, le pouvoir
excutif n'aurait jamais pu rsister aux foudres de la coalition
trangre ni aux complots royalistes, on en conclura qu'en frappant la
tte de la France les Girondins auraient immol la Rvolution. Ces
hommes inventifs ne cessaient cependant d'agiter le fantme de
l'assassinat pour couvrir leurs tnbreux projets. Ils prtaient 
leurs adversaires des intentions sinistres et cherchaient  les noyer
dans l'opinion publique sous un dluge de sang. Les Girondins avaient
raison de conjurer les prils et les violences de la dictature; mais
n'avaient-ils point pris eux-mmes l'initiative de la Terreur? A
l'Assemble lgislative, Isnard n'invoquait-il point _la vengeance du
peuple sur la tte des tratres_? Comment ce qui passait chez lui pour
_l'nergie d'une me brlante_ devenait-il sur les lvres de Marat _le
langage de la sclratesse_?

Les temps, dit-on taient changs. Erreur! il n'y avait de chang que
la position des Girondins.

tait-ce aussi sans motif que Barbaroux ne cessait de montrer  Paris
un faux visage de Marseille? [Note: C'tait lui, on s'en souvient, qui
aux approches du 10 aot avait annonc l'arrive des braves fdrs
patriotes; comment se fait-il qu'en septembre  la Convention il
rclamait une garde d'honneur compose de jeunes aristocrates? L'esprit
de Marseille avait-il chang? Les journes de Septembre avaient-elles
produit une raction? Barbaroux aurait voulu le faire croire; mais la
vrit est que dans toutes les grandes villes se trouvent deux lments
distincts. Le 10 aot, le jeune dput avait fait appel au parti du
mouvement; il jugeait maintenant utile  ses intrts de se servir du
parti contraire.] Il y avait certes dans cette tactique une menace et
un dfi jet aux citoyens de la capitale. Avec un tel systme, on est
trs vite entran  dmembrer un tat.

On voyait bien, dans cette lutte, des ides en prsence les unes des
autres; mais il y avait aussi des hommes. Les dissentiments politiques
s'appuyaient sur des griefs personnels, sur de vieilles rancunes, sur
des antagonismes d'amour-propre. Les Girondins ne pardonnaient point 
Danton sa supriorit,  Robespierre l'intgrit de sa vie,  Marat sa
popularit.

L'Ami du peuple avait toujours sur le coeur l'affaire du Mauconseil et
du Rpublicain, les deux bataillons mis en quarantaine par Dumouriez.

Le 18 octobre, il demande la parole  la Convention nationale, et
annonce qu'un grand complot a t tram... contre lui. Scandale, bruit,
clats de rire forcs. L'Assemble ne veut point l'entendre. Marat
insiste. Des murmures l'interrompent.

LE PRSIDENT, au milieu du dsordre.--Marat, vous avez la parole, mais
ce n'est que pour un fait.

MARAT.--Ce fait, le voici: Je dis que des ministres et des gnraux
perfides en imposent  la Convention, par des dnonciations fausses,
pour la jeter dans des mesures violentes et lui arracher des dcrets
sanguinaires. (Rumeurs.)

Marat rpte son exorde en rehaussant la voix. Les murmures
recommencent avec des trpignements.

Je vous demande, prsident, du silence. J'ai, comme la faction qui
m'interrompt, le droit d'tre entendu.

LE PRSIDENT.--Je ne puis que vous donner la parole; mais il m'est
impossible de vous donner du silence.

MARAT.--Tandis que le public indign s'lve contre les mesures atroces
qui sont employes envers les soldats de la patrie, seriez-vous les
seuls  y applaudir; et faut-il qu'un homme que vous accablez de vos
clameurs soit plus jaloux de votre honneur que vous-mmes? Je rclame
contre le dcret qui vous a t surpris au sujet des deux bataillons
patriotes le _Mauconseil_ et le _Rpublicain_, dnoncs par les
gnraux comme ayant dshonor les armes franaises. Je me suis rendu,
pour claircir le fait, chez le gnral Dumouriez; il a paru interdit.
(Il s'lve des clats de rire.) Dumouriez ne m'a oppos que des
raisons vasives. Pouss dans ses derniers retranchements, il a
dclar s'en rfrer  la Convention nationale et au ministre. Je me
suis adress  votre Comit de surveillance. Il s'est fait remettre la
pice relative  cette affaire. Si vous l'eussiez lue avec nous, vous
auriez t tous saisis d'indignation, en voyant que les quatre
prtendus dserteurs prussiens taient quatre migrs franais.
C'taient donc des espions qui venaient sous vos drapeaux pour vous
trahir, et qui conspiraient peut-tre avec le gnral. (La salle
s'branle d'indignation.) Je veux parler du gnral Chazot. N'oubliez
pas qu'il a t cause de la droute de l'avant-garde de Dumouriez. Je
sais qu'il est un certain nombre de membres qui ne me voient qu'avec le
dernier dplaisir. (Oui, oui!) J'en suis fch pour eux. Lorsqu'un
homme, qui n'est anim que du bien public, ne reoit que des
vocifrations, les sentiments de ses ennemis sont jugs. Je dis qu'il
existe dans cette Assemble une cabale qui cherche  m'exclure de son
sein pour carter un surveillant incommode; je viens d'tre menac par
le citoyen Rouyer; je ne sais si c'est un spadassin.

LE PRSIDENT.--Le rglement dfend toute personnalit, et ce n'est pas
ici le lieu de vider une rixe personnelle avec un collgue.

MARAT,--Ce n'est pas comme homme que je vous adresse la parole, ce
n'est pas comme citoyen, c'est comme reprsentant du peuple; j'ai t
menac, dis-je, par le citoyen Rouyer; je ne sais s'il a espr me
rabaisser  son niveau ou m'loigner par la terreur; mais je me dois au
salut public, je resterai  mon poste, et je dois dclarer que si l'on
entreprend contre moi quelques voies de fait, je repousserai ces
outrages en homme de coeur, et j'en prends  tmoin ceux qui m'ont vu.

LE PRSIDENT.--A quoi concluez-vous, Marat?

MARAT.--Je demande la lecture du procs-verbal qui est dpos au Comit
de surveillance. Je vous fais en outre observer qu'il n'a jamais t
dans mon intention de disculper les bataillons d'avoir voulu prvenir
l'action de la justice; ils ont manqu  la forme: mais les gnraux
vous en ont impos quand ils vous ont reprsent les quatre
malheureuses victimes de cette affaire comme des dserteurs prussiens.
Je m'lve donc contre les mesures gnrales et violentes qu'on a
prises envers ces bataillons, tandis qu'il tait vident qu'ils ne
renfermaient qu'un petit nombre de coupables; on les a tous envelopps
d'une fltrissure qui, s'ils eussent t des brigands pris dans les
forts, n'et pu tre plus honteuse. En vous dnonant ces faits, j'ai
rempli le devoir que m'imposait ma conscience. Je me retire.

La preuve que Marat n'avait pas tout  fait tort, c'est que ces deux
bataillons furent plus tard rhabilits.

Quel que ft l'homme, il tait dput de Paris, au mme titre que ses
collgues, et tout outrage envers sa personne s'adressait  la
reprsentation nationale tout entire. Or, chaque jour, on l'insultait
aux portes mmes de la Convention; on lui marchait sur les pieds en
criant par drision: Ah! le petit Marat! Gorsas, dans son _Courrier
des dpartements_, lui jetait de la boue et du sang au visage. Des
placards le dsignaient  la haine et  la vengeance des bons citoyens.
Des hommes  cheval passaient la nuit devant sa maison avec des torches
et demandaient sa tte. Est-il vrai que ses jours fussent alors
menacs? Il le crut du moins et, pour se conserver vivant, Marat rentra
le soir dans son souterrain.

Ces attaques furieuses, ces ressentiments personnels affligeaient le
pays. Les faubourgs en murmuraient. Dans un moment aussi critique, o
tout tait  rorganiser, o le numraire s'tait vanoui, o la raret
des subsistances amenait des troubles sur les marchs, o l'industrie
souffrait, o il s'agissait d'assurer le bonheur de vingt-cinq millions
d'hommes, o le succs de nos armes tait encore mal affermi, o
couvait dans l'Ouest la guerre civile, la Convention n'avait-elle donc
rien de mieux  faire que de se livrer  des luttes striles? Les
gants se combattaient, se blessaient les uns les autres dans des
dbats confus, ainsi que les dieux de l'Iliade dans les nuages. Ces
rivalits fcheuses ne dcourageaient-elles point les esprances et les
hroques efforts de la nation? Chacun se demandait: Nous
sacrifions-nous pour des principes ou pour des ambitieux? Une
ptition, adresse  l'Assemble, disait: C'est avec douleur que nous
voyons des hommes faits pour se chrir et s'estimer, se har et se
craindre autant et plus qu'ils ne'dtestent les tyrans... Qu'on impose
silence  l'amour-propre, et il ne faudra qu'un moment pour teindre le
flambeau des divisions intestines... Que les citoyens ne soient pas
constamment occups  se surprendre,  se tendre des piges,  nourrir
des dfiances...

Le rapprochement des partis, la rconciliation des chefs, l'extinction
des haines personnelles, tel tait alors le voeu de tous les esprits
sages. Un seul homme avait assez de confiance en lui-mme et assez
d'nergie pour amener cet heureux dnouement. Oubliant ses griefs
particuliers, refoulant ses vieilles rancunes, Danton tendit  la
Gironde sa large main; cette main fut repousse. On ddaigna ses
avances. Les grands projets chouent souvent contre un grain de sable.
On prtend qu'un mot rompit toutes les chances d'un accord entre Danton
et les Girondins. Le 29 septembre, il avait dit en riant  la tribune:
Personne ne rend plus justice que moi  Roland; mais je vous dirai, si
vous lui faites l'invitation de rester ministre: Faites-la donc aussi 
Mme Roland... Le trait blessa au vif l'amour-propre des deux poux et
du parti tout entier, qui tait accus d'obir  une femme.

Quoi qu'il en soit, les Girondins se servirent d'un autre prtexte pour
rejeter les avances de Danton. Ils mirent en doute sa probit. Beaucoup
d'argent avait t dpens dans la crise terrible que venait de
traverser la France. Cambon, ministre des finances, homme svre et
intgre, demandait que ses collgues fussent tenus de rendre des
comptes. Roland avait prsent les siens dans le plus minutieux dtail.
C'tait maintenant le tour de Danton. Ses adversaires trouvaient
tonnant qu'il et employ 200,000 livres en dpenses secrtes et prs
de 200,000 livres en dpenses extraordinaires; mais on doit se souvenir
que Danton tait  la fois ministre de la justice et adjudant du
ministre de la guerre, que la patrie tait en pril et qu'il fallait 
tout prix la sauver.

[Illustration: Saint-Just.]

Je n'ai rien fait, disait-il, que par ordre du conseil, pendant mon
ministre... Lorsque l'ennemi s'empara de Verdun, lorsque la
consternation se rpandait mme parmi les meilleurs et les plus
courageux citoyens, l'Assemble lgislative nous dit: N'pargnez rien,
prodiguez l'argent, s'il le faut, pour ranimer la confiance et donner
l'impulsion  la France entire. Nous avons t forcs  des dpenses
extraordinaires, et, pour la plupart de ces dpenses, j'avoue que nous
n'avons point de quittances bien lgales... Je ferai observer en
finissant que si le conseil et dpens dix millions de plus, il ne
serait pas sorti un seul ennemi de la terre qu'ils avaient envahie...

Ainsi, de l'aveu mme de Danton, sa comptabilit tait irrgulire;
mais ne fallait-il point se reporter aux circonstances tragiques dans
lesquelles les livres avaient t tenus? Qu'il y et alors quelques
dsordres dans le maniement des fonds, le moyen de s'en tonner? Danton
n'tait point un avare, aimant l'argent pour l'argent. Il tenait  bien
vivre,  recevoir des amis,  humilier la richesse, dont il et fait
volontiers la servante de ses desseins et de ses plaisirs. De telles
moeurs ouvraient carrire  bien des soupons; mais encore faudrait-il
que ces soupons fussent fonds. Qui croira jamais qu'au milieu de ce
tourbillon d'affaires, au plus fort des calamits publiques, un homme
de la taille de Danton, un grand citoyen aprs tout, ait song 
remplir ses poches? Qu'il ft mal entour, je l'admets; qu'il ft
faible dans ses amitis, passe encore; qu'il ait prodigu l'or pour
soutenir certains journaux, poursuivre  la piste la conspiration de la
Bretagne et du Midi, pour payer les services secrets de police et de
diplomatie, c'est un fait certain; mais qui donc a le droit de dire
qu'il se soit appropri les dpouilles de la France?

Les lches, qui s'taient cachs au moment du danger, rclamaient de
Danton des comptes qu'ils savaient bien ne pouvoir tre fournis:
c'tait un moyen de l'avilir.

Danton ayant t repouss par la Gironde, tout espoir de conciliation
tait perdu. Enhardis par l'avantage de leur position (ils taient
matres de l'Assemble), les Girondins auraient d se montrer oublieux,
magnanimes: loin de l, ils ne cessaient de lancer contre leurs
adversaires la meute aboyante de leurs journaux, ni de fatiguer la
tribune de dnonciations monotones. Les Montagnards, de leur ct,
rendaient guerre pour guerre. En temps de rvolution, il y a des mots,
des pithtes qui ressemblent  des flches empoisonnes. Quand les
partis se sont mutuellement traits de _brigands_, de _sclrats_, de
_chiens enrags_, le jour arrive o ils agissent en consquence et
prononcent les uns contre les autres la peine de mort. Qu'on admire du
reste la logique des factions: les Girondins se prsentaient alors
devant le pays comme des modrs; ils disaient avoir horreur du sang,
ils protestaient contre les doctrines de Marat, et ils demandaient sa
tte!

De nouveaux orages se formaient  l'horizon, et la foudre clata le 29
octobre.

La Gironde en voulait surtout  la Commune de Paris, qui contrariait
ses desseins. Tant que ce pouvoir rival resterait debout, la politique
des _Brissotins_ (comme on disait alors) serait tenue en chec. La
Commune, de son ct, avait eu le tort de provoquer la lutte, en
lanant contre l'Assemble,  propos de la garde dpartementale, une
adresse insolente, un vritable brandon de discorde. La Convention
indigne riposta en dcrtant que la Commune rendrait ses comptes _dans
trois jours_. Frapper les hommes obscurs qui sigeaient  l'Htel de
Ville n'et point beaucoup avanc les affaires des Girondins; ce qu'on
voulait, c'tait atteindre deux ou trois membres de la Convention.
Danton, Robespierre, n'taient point de la Commune, mais on s'efforait
de les rattacher  l'Htel de Ville par l'influence vraie ou fausse
qu'ils y exeraient.

Une enqute s'ouvrit sur les arrestations faites par la Commune le 18
aot et sur les journes de Septembre. Le 4 octobre, Valaz, membre du
Comit de sret gnrale, vint dclarer  la tribune: Nous avons
trouv des papiers qui prouvent l'innocence de plusieurs personnes
massacres dans les prisons. (Un mouvement d'horreur s'lve de toutes
parts.) Oui, il est temps de dire la vrit. Des personnes innocentes
ont t massacres, parce que les membres qui avaient lanc les mandats
d'arrt s'taient tromps sur les noms; le Comit de surveillance
lui-mme en est convaincu.

Marat, on s'en souvient, faisait partie de ce Comit; il demande la
parole.

LASOURCE.--Il faut que Marat soit entendu et que vous le dcrtiez
d'accusation s'il est coupable.

MARAT.--J'applaudis moi-mme au zle du citoyen courageux qui m'a
dnonc  cette tribune.

Beaucoup plus sage et plus habile que ses amis, Buzot comprit trs-bien
que la Gironde faisait une fausse manoeuvre.

Nous risquons, dit-il, de donner  ces dnonciations une importance
qu'elles n'auraient pas sans cela... Il me semble entendre les
Prussiens demander eux-mmes que Marat soit entendu. En effet, n'est-ce
pas en faisant dnigrer sans cesse les reprsentants du peuple que les
Prussiens doivent dsirer d'avilir la Convention, et lui faire perdre
la confiance dont elle a besoin pour faire le honheur du peuple?

Marat, cependant, monte  la tribune.

UNE VOIX.--Votez la clture: Marat ne vaut pas l'argent qu'il cote 
la nation.

LIDON.--Puisque le corps lectoral de Paris a prononc contre nous le
supplice d'entendre Marat, je demande le silence.

CAMBON.--Comme il est juste d'entendre le crime aussi bien que la
vertu, je demande que sans perdre de temps Marat soit entendu.

Au milieu de ces exclamations flatteuses, l'Ami du peuple commence par
rappeler l'Assemble...  la rflexion, signale _une cabale affreuse
leve_ contre lui _pour enchaner sa plume_ et dclare hautement que,
quant  ses opinions politiques, _elles taitent au-dessus des lois_.

A une vague accusation, il rpondait par une bravade. Ce n'tait
d'ailleurs pas lui cette fois qu'on visait; c'tait Danton et
Robespierre. Quant  Marat, la Gironde croyait l'avoir ananti pour le
moment sous la conspiration du mpris.

Le 22 octobre, attaque en rgle contre la Commune. Roland dans un
rapport trs-bien fait rsumait ainsi la situation de la capitale: En
un mot, corps administratif sans pouvoir; Commune despote; peuple bon,
mais tromp; force publique excellente, mais mal conduite, voil
Paris.

Ce tableau lamentable de l'anarchie se dtachait en vigueur sur l'ombre
rougetre des journes de Septembre.

Le 30, Danton leva le dbat en le plaant sur le terrain de
l'histoire.

Rappelez-vous, s'cria-t-il, ce que le ministre actuel de la justice
vous a dit sur ces malheurs insparables de la Rvolution! Je ne ferai
point d'autres rponse au ministre de l'intrieur (Roland). Si chacun
de nous, si tout rpublicain a le droit d'invoquer la justice contre
ceux qui auraient excit des troubles rvolutionnaires pour assouvir
des vengeances particulires, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler
non plus que jamais trne n'a t fracass sans que ses clats
blessassent quelques bons citoyens. Jamais rvolution complte n'a t
opre sans que cette vaste dmolition de l'ordre de choses existant
n'ait t funeste  quelqu'un. Il ne faut donc imputer ni  la cit de
Paris ni  celles qui auraient pu prsenter les mmes dsastres ce qui
est peut-tre l'effet de quelques vengeances particulires dont je ne
nie pas l'existence, mais ce qui est bien plus probablement la suite de
cette commotion gnrale, de cette fivre nationale qui a produit les
miracles dont s'tonnera la postrit.

L'orateur concluait en demandant que la discussion sur le mmoire de
Roland ft fixe au lundi suivant. Ainsi, ajoutait-il, les bons
citoyens qui ne cherchent que la lumire, qui veulent connatre les
choses et les hommes, sauront bientt  qui ils doivent leur haine ou
la fraternit; or la fraternit seule peut donner  la Convention cette
marche sublime qui marquera sa carrire.

Danton, dans le cours de son improvisation, avait d'ailleurs lanc sur
la Gironde un grand trait: Je dclare que tous ceux qui parlent de la
faction Robespierre sont  mes yeux ou des hommes prvenus ou de
mauvais citoyens. A ces mots, des murmures s'taient levs dans
l'Assemble.

Robespierre dans ces derniers temps s'tait tenu  l'cart. Le 2
septembre, il se plongea le front voil dans la retraite. L'avocat
d'Arras attendait: il avait plac sa barque sur un roc o la mare,
c'est--dire la force des vnements, devait un jour ou l'autre
l'emporter vers le but qu'il voulait atteindre.

C'est  cet homme d'tat qu'allait s'attaquer la Gironde. Grande
imprudence! Et qui choisit-elle pour porter les premiers coups? Louvet,
l'auteur de _Faublas_, un roman libertin. Autant et valu la piqre
d'une gupe contre une statue de marbre.

Robespierre, je t'accuse!

Ce dbut promettait. A en croire Louvet, un grand complot existait
depuis le 10 aot; le 2 septembre, Robespierre s'tait rendu  la
Commune, o il avait dsign ses ennemis  la vengeance des meurtriers.
Cette accusation tait vague, diffuse, entirement dnue de preuves.
Louvet parla; ce fut tout. Cependant Maximilien comprit la ncessit
d'un suprme effort pour rejeter ce linceul de dictature dans lequel
ses ennemis avaient jur de l'ensevelir. Il demanda huit jours pour
prparer sa dfense. L'Assemble dcida que Robespierre paratrait  la
tribune de la Convention pour se justifier, le lundi 5 novembre.

Dans l'intervalle; des rassemblements nombreux parcouraient la ville en
vocifrant les cris de: Mort  Robespierre! mort  Danton et  Marat!

Les huit jours couls, Robespierre, qui s'tait cach  tout les yeux,
monte les degrs de la tribune. Les femmes coutent haletantes;
l'Assemble elle-mme est comme suspendue aux lvres de l'orateur.
Robespierre repousse avec une ironie hautaine les absurdes reproches de
Louvet. La ncessit o la Gironde le mettait, par des accusations
violentes, de drouler sa vie, lui donnait une occasion magnifique
d'attirer l'attention sur les services qu'il avait rendus  la patrie.
Il rejeta, non sans horreur, toute solidarit avec les journes
sanglantes des 2 et 3 septembre. Ceux qui ont dit, s'crie-t-il, que
j'avais eu la moindre part  ces vnements, sont des hommes ou
excessivement crdules ou excessivement pervers. Je les rappellerais au
remords, si le remords ne supposait une me.

Il eut des mouvements d'une vritable loquence. On assure qu'un
innocent a pri; un seul! c'est beaucoup trop, sans doute. Citoyens,
pleurez cette mprise cruelle. Pleurez les malheurs de cette journe;
pleurez mme les victimes coupables rserves  la vengeance des lois,
qui sont tombes sous le glaive de la justice populaire; mais que votre
douleur ait un terme comme toutes les choses humaines. Gardons aussi
quelques larmes pour des calamits plus touchantes! Pleurez cent mille
patriotes immols par la tyrannie! Pleurez nos citoyens expirants sous
leurs toits embrass! Pleurez les fils des citoyens massacrs au
berceau ou dans les bras de leurs mres! Pleurez donc, pleurez
l'humanit abattue sous le joug odieux des tyrans et de leurs
complices! Mais consolez-vous, si, imposant silence  toutes les viles
passions, vous voulez assurer le bonheur de votre pays et prparer
celui du monde; consolez-vous, si vous voulez rappeler sur la terre
l'galit et la justice exiles, et tarir, par des lois justes, la
source des crimes et des malheurs de vos semblables.

Se tournant du ct de ses adversaires: De quel droit voulez-vous
faire servir la Convention  venger votre amour-propre? Vous nous
reprochez des illgalits! Oui, notre conduite a t illgale, aussi
illgale que la chute du trne et que la prise de la Bastille, aussi
illgale que la libert mme! Citoyens, vouliez-vous donc une
Rvolution sans rvolution? L'univers, la postrit ne verront dans ces
vnements que leur cause sacre et leur sublime rsultat; vous devez
les voir comme elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais
en hommes d'tat et en lgislateurs du monde. Le moment de conclure
tait venu, on s'attendait  de justes reprsailles; mais Robespierre,
cartant d'une main gnreuse le tonnerre qui grondait sur la tte de
ses ennemis: Je renonce au facile avantage de rpondre aux calomnies
de mes adversaires par des dnonciations plus redoutables; j'ai voulu
supprimer la partie offensive de ma justification. Je ne demande
d'autre vengeance que le retour de la paix et le triomphe de la
libert.

La Convention tait fatigue de ces attaques personnelles. Les
applaudissements clataient dans les tribunes. Maximilien Robespierre
venait d'tre marqu par le doigt de ses ennemis; c'tait le signe de
l'lvation ou du martyre.

Cependant ses accusateurs frmissaient.

BARBAROUX.--Je demande  dnoncer Robespierre, et  signer ma
dnonciation. Si vous ne m'entendez pas, je serai donc rput
calomniateur! Je descendrai  la barre... Je graverai ma dnonciation
sur le marbre. (Murmures. On demande  grands cris l'ordre du jour.)

LOUVET.--Je vais rpondre  Robespierre...

Les interruptions touffent sa voix. L'Assemble dcide de passer 
l'ordre du jour. Louvet reste  la tribune: furieux, il demande 
parler contre le prsident.

LE PRSIDENT.--J'ai peine  concevoir comment, lorsque je n'ai fait que
prendre les ordres de l'Assemble, un membre demande  parler contre
moi.

Alors Barbaroux descend  la barre. Un mouvement de surprise agite
l'Assemble; on rit, on s'impatiente, on s'agite. Barbaroux insiste et
rclame la parole comme citoyen. Plusieurs membres demandent qu'il soit
censur comme avilissant le caractre de reprsentant du peuple.

Barre parait  la tribune. Le silence se rtablit. L'orateur cherche 
terminer ces duels politiques, en amoindrissant l'importance des chefs
de la Montagne.

On renouvelle la motion de censurer Barbaroux. Lanjuinais parle au
milieu d'un tumulte pouvantable.

QUELQU'UN.--Je demande qu'il soit ordonn  Barbaroux de quitter la
barre et de faire cesser ce scandale.

LANJUINAIS.--Je soutiens que Barbaroux a employ le seul moyen pour
obtenir la parole et pour vous rendre attentifs.

LE PRSIDENT.--Je vous fais observer que l'Assemble ayant dcid de
passer  l'ordre du jour, la discussion est ferme.

COUTHON.--Je le dis avec douleur, mais avec vrit, la petite manoeuvre
employe par Barbaroux pour nous forcer  lui accorder la parole ne
mrite que notre piti.

Les Montagnards applaudissent; quelques Girondins trpignent de rage.
Barbaroux quitte tristement la barre et reprend sa place de secrtaire.

Le triomphe de Robespierre tait encore disput avec acharnement.
Quelques membres, prtextant des doutes sur la premire preuve,
demandent que la proposition de passer  l'ordre du jour soit remise
aux voix. Le prsident fait remarquer qu'en effet le tumulte l'a
empch de prononcer le rsultat de la dlibration. Lanjuinais insiste
de nouveau pour tre entendu; des cris: _A bas de la tribune!_
s'lvent avec violence. Il va reprendre sa place au bureau des
secrtaires,  ct de Barbaroux. Louvet, Lanthenas lui succdent et
sont bruyamment conduits par l'impatience gnrale. On demande de
toutes parts l'ordre du jour. Barre relit son projet de dcret, o il
cherche  couvrir ddaigneusement l'accus du manteau de l'impuissance
et de la mdiocrit.

ROBESPIERRE.--Je ne veux pas de votre ordre du jour, qui m'est
injurieux.

La Convention dcide purement et simplement qu'elle passe par-dessus
les dmls personnels. C'est ce que voulait Robespierre.

Le retentissement de cette orageuse sance se fit sentir le soir aux
Jacobins, o Robespierre fut vivement acclam. Ce fut alors qu'un fort
de la halle, aux formes athltiques, au coeur tendre sous une rude
corce, prit une rsolution peut-tre unique dans l'histoire.--Voil,
se dit-il en coutant parler Maximilien, voil un homme que les
aristocrates, bourgeois ou autres, doivent avoir conu le projet de
mettre  mort. On ne dfend pas impunment les droits du peuple avec
tant de courage et d'loquence. Il faut que je me dcide  lui faire un
rempart de ma personne. Les rois ont des satellites pour les
accompagner: il faut que l'ami, le dfenseur de la nation ait au moins
un bras pour carter de lui les attentats des conspirateurs et des
tratres. Je serai ce bras. Seul,  l'cart, je veillerai sur la sret
de ce digne reprsentant du peuple. Le projet conu est aussitt mis 
excution: chaque soir, cet ami inconnu attend Robespierre  la sortie
du club et jusqu' la rue Saint-Honor l'accompagne  distance, un
norme bton dans la main. Robespierre ignora toute sa vie ce
dvouement anonyme et l'espce de culte dont il tait l'objet de la
part de ce brave homme, qui s'tait fait volontairement son garde du
corps. [Note: Communiqu  l'auteur par David d'Angers, qui tenait
lui-mme le fait de la famille Lebas.]

Maximilien,  son retour d'Arras en 1792, tait descendu chez les
Duplay avec sa soeur, Charlotte Robespierre, et son frre Augustin, qui
venait d'tre nomm dput. C'est l qu'il se rendit dans la nuit du 5
novembre, aprs l'orageuse victoire qu'il venait de remporter sur les
Girondins. Maurice Duplay, l'hte des deux Robespierre, avait chez lui,
comme nous l'avons dit, trois filles, lonore qui tait l'ane,
Victoire qui ne fut jamais marie, et Elisabeth, la plus jeune, celle
qui pousa Lebas. Ces trois filles aimaient Maximilien comme un frre.
Elles lui confiaient leurs peines, le faisant juge de leurs petites
querelles. Quand un de ces lgers nuages, qui passent sur les familles
les mieux unies, venait  obscurcir le front d'une des jeunes soeurs,
il l'attirait doucement sur ses genoux et lui demandait  voix basse le
secret de sa tristesse. Si c'tait qu'elle avait t gronde par sa
mre, il se faisait aussitt le conciliateur des parties offenses et
plaidait les circonstances attnuantes. On n'est pas avocat pour rien.
Toujours il revenait le sourire du pardon sur les lvres et poussait
alors la jolie boudeuse dans les bras de Mme Duplay.

Un sentiment plus tendre que l'amiti l'attirait vers lonore, la
fille ane du menuisier. C'tait, dit-on, une belle personne aux
traits accentus,  l'me virile. Un jour, Maximilien, en prsence de
ses htes, prit la main d'lonore dans la sienne et lui glissa au
doigt un anneau d'or; c'tait, conformment aux moeurs de sa province
(l'Artois), un signe de fianailles. Toutefois le mariage fut ajourn 
la paix (comme on disait alors), c'est--dire  des jours meilleurs et
moins troubls, o la France serait dbarrasse de ses ennemis.

Robespierre l'an avait ainsi deux familles, l'une dans l'Artois, 
laquelle il envoyait la plus grande partie de son traitement, l'autre
sur laquelle il s'tait pour ainsi dire greff par l'analogie des
moeurs et des principes. A l'instigation de sa soeur, il quitta plus
tard la maison Duplay, mais pour y revenir; c'tait le nid de ses
affections, l'Eldorado de ses rves.

La Gironde avait commis une faute en accusant deux hommes tels que
Danton et Robespierre, la force et la probit; elle en commit une
seconde, qui fut de remettre Marat sur la sellette.

Nous devons dire  la suite de quel incident.

S'il faut en croire le professeur Tissot, qui avait connu Marat dans
l'intimit, l'homme valait beaucoup mieux que ses systmes et ses
crits. Accabl de travail, sa seule distraction tait une promenade,
le dimanche, sur les bords de la Seine. Il allait tantt seul, tantt
accompagn de quelques amis; car, quoi qu'on en dise, Marat avait des
amis. Ses deux compagnons taient, ce jour-l, Fabre d'glantine et
Camille Desmoulins; peut-tre par leur entremise cherchait-il un
rapprochement avec Danton. [Note: Tous ces dtails et les suivants ont
t communiqus  l'auteur par la soeur de Marat.] Ils se dirigeaient
en causant du ct de Charenton. Le plus vieux des trois, Marat, n'en
tait pas moins vif dans ses mouvements; il marchait le dos courb et
la tte lgrement incline vers le ct droit. Dans ce contraste d'une
ville en rvolution avec le silence, la grave srnit d'un coucher de
soleil, les grands arbres dpouills de feuilles, mais dtachant dans
le ciel leurs fines nervures, les trois promeneurs avaient devant les
yeux les deux faces solennelles du grand et du beau, l'histoire et la
nature.

Fabre d'glantine et Camille Desmoulins aimaient la nature en potes;
Marat l'observait en savant. Ayant beaucoup tudi, beaucoup cherch et
un peu dcouvert, sa conversation tait intressante. Tant qu'on ne
contredisait point ses ides, il se montrait bon diable; s'accommodait
 tout, faisait ce que voulaient les autres; mais Camille Desmoulins se
donnait parfois le malin plaisir de l'attirer sur le terrain brlant de
la politique. Alors ce petit homme devenait furieux, insociable,
volcanique. Le contraste existe souvent en amiti comme en amour: ce
qui l'attirait du ct de Camille, c'tait l'esprit, la gaiet, la
belle humeur, du jeune espigle. Camille rpondit d'abord  cette
bienveillance avec enthousiasme; il traita publiquement Marat de
prophte, d'ange tutlaire de la France, de gnie de la Rvolution; il
le nomma dans sa feuille le _divin_ Marat. L'admiration tourdie de
Desmoulins,  laquelle s'tait toujours ml un grain de sarcasme,
commenait  reculer devant la froide et terrible logique de ce dieu
qui demandait des ttes.

Fabre d'glantine avait de l'estime pour Marat, dont il nous a laiss
un portrait  la plume beaucoup trop flatt.

Le voyant ce soir-l plus calme que d'habitude, Camille lui adressa
diverses questions, pour voir si l'Ami du peuple tait dcidment un
maniaque ou s'il avait un systme. Il lui rappela ses ides modres, 
l'poque de l'ouverture des tats gnraux, et les mit en opposition
avec ses doctrines actuelles. Si en effet, reprit Marat, les fautes de
l'Assemble constituante ne nous avaient pas cr dans les anciens
nobles autant d'ennemis irrconciliables, je persiste  croire que ce
grand mouvement aurait pu s'avancer dans le monde par des voies
pacifiques: mais, aprs l'dit absurde qui garde de force ces
ennemis-l parmi nous, aprs les coups maladroits ports  leur orgueil
par l'abolition des titres, aprs l'extorsion violente des biens du
clerg, je soutiens qu'il n'y a plus moyen de les rallier  notre
Rvolution. Nous voulons fonder un gouvernement sur les lois sacres de
la nature et de la justice: eh bien! ces nobles, en possession, depuis
des sicles, de nous fouler aux pieds, de nous piller et de nous
charger comme des btes de somme, travailleront sans cesse  miner les
bases de notre nouvel tat social. Nous sommes en guerre avec des
ennemis intraitables; il faut donc ou renoncer  la Rvolution ou les
dtruire. A mesure que les dangers qui menacent notre Rpublique
naissante s'loigneront, la peine de mort deviendra inutile et elle
s'effacera bientt de nos codes.

[Illustration: Louis XVI et la famille royale au Temple.]

On peut plaider en faveur de Marat certaines circonstances plus ou
moins attnuantes, le ressentiment d'un amour-propre bless, les
dangers qu'il avait courus, les perscutions qu'il avait endures;
mais, dans l'analyse de son caractre, il faut surtout tenir compte
d'une singularit: l'Ami du peuple n'avait point de patrie. N en
Suisse,  Boudry, d'un pre sarde et d'une mre genevoise, il avait
vcu successivement en Angleterre et dans beaucoup d'autres pays; il
parlait et crivait diverses langues; il tait citoyen du monde. Malgr
les bonnes intentions qu'on peut leur supposer, de tels tres sont
toujours dangereux. N'tant retenus ni par les liens du sang ni par les
attaches du sol natal, ils s'absorbent volontiers dans une ide fixe,
et sacrifient beaucoup trop aisment les hommes  leurs revus
d'humanit.

La nuit tait descendue sur les campagnes. Les trois Conventionnels
reprirent lentement le chemin de Paris.--Cette grosse masse sombre,
toute pique de lumires, levait dans le lointain, au-dessus du
courant de la Seine, son front entour d'une brume rougetre. Chemin
faisant, la conversation tomba sur Barbaroux. Marat dit:

--Barbaroux a t mon ami: si l'expdition du 10 aot et manqu, nous
devions partir ensemble pour Marseille; c'tait alors un bon jeune
homme, qui aimait  s'instruire prs de moi. J'ai des lettres crites
de sa main, o il me nomme son matre, et se dit mon disciple: si je
l'ai perdu, c'est que la faction brissotine s'est empare de sa tte,
en le flattant.

Camille Desmoulins qui, d'accord avec son ami Danton, n'avait pas
encore abandonn tout espoir d'une alliance avec la Gironde, proposa
une rconciliation. Il conduisit en effet Marat dans un petit caf de
la rue du Paon, o tait Barbaroux. L'Ami du peuple se montra d'abord
froid et rserv; mais Barbaroux ayant fait quelques avances, ils
s'embrassrent.

tait-ce un baiser de Judas?

Le lendemain, grand tumulte dans la Convention nationale;  l'ouverture
de la sance, Barbaroux occupait la tribune. Citoyens, disait-il,
l'homme vritablement coupable est l'agitateur pervers qui ne cesse de
semer le trouble et la discorde dans Paris, qui gare les sentiments
des soldats et des fdrs.... Eh bien! ce coupable, je vous le livre:
c'est Marat. Il s'agissait d'une visite que l'Ami du peuple avait t
faire dans la matine  la caserne des Marseillais. Voyant le mauvais
tat des vivres et du coucher, il avait tmoign une vive indignation.
Ce sont ses paroles qui, recueillies dans un procs-verbal par quelques
officiers attachs au parti de la Gironde, servaient maintenant d'acte
d'accusation entre les mains de Barbaroux. Cette dnonciation contre
Marat est reue de l'Assemble avec transport. Les tribunes seules
murmurent. Avant que l'accus ait le temps d'ouvrir la bouche, le bruit
court que Marat ne cesse de tenir des propos sanguinaires.

UNE VOIX.--Je sais qu'un membre de cette Assemble a entendu dire  ce
monstre que, pour avoir la tranquillit, il fallait encore abattre deux
cent soixante-dix mille ttes.

L'Assemble fait un mouvement d'horreur. Les yeux se portent vers la
tribune et y rencontrent la figure de Marat.

L'indignation de l'Assemble clate en un soulvement formidable; de
toutes parts s'lvent les cris: A l'ordre! A l'Abbaye! A la
guillotine!

Marat, qui se complat dans son rle de bouc missaire, domine cette
nouvelle tempte, le front haut, la bouche dilate jusqu'aux oreilles
par un rictus ironique, l'oeil menaant.

Il est atroce, s'crie-t-il, que ces gens-l parlent de libert
d'opinion et ne veuillent pas me laisser la mienne.... C'est atroce!...
Vous parlez de faction; oui, il en existe une, et cette faction existe
contre moi seul; car personne n'ose prendre ma dfense. Tout
m'abandonne, except la raison et la justice. Eh bien! seul, je vous
tiendrai tte  tous. (On murmure, on rit.) C'est une sclratesse que
de convertir en dmarche d'tat des honntets patriotiques. (Les
murmures et les rires recommencent.) Je demande du silence: on ne peut
pas tenir un accus sous le couteau comme vous faites.

J'tais aux Jacobins, auprs des fdrs: ce sont eux qui m'ont pris
la main et m'ont parl les premiers. Leurs officiers ont t  ma
table; ce sont eux qui m'ont invit  visiter leur caserne. J'ai t
rvolt de la manire dont ces volontaires ont t reus; ils couchent
sur le marbre et sans paille; ils se sont plaints  moi de la Commune
de Paris, et ensuite ils m'ont entrepris sur la cause de Barbaroux. Je
ne suis entr dans aucun dtail  cet gard; je ne sais si c'est un
coup mont pour me perdre, mais je compte assez sur la vracit des
fdrs de Marseille; ils pourront rapporter ce que je leur ai dit.
Voil ma justification.

Le cardinal Richelieu a dit qu'avec le _Pater_ il serait parvenu 
faire pendre tous les saints du paradis; moi, je dfie les
interprtations malveillantes et je brave tous mes ennemis.

On me reproche d'avoir dit qu'il fallait couper cent ou deux cent
mille ttes. Ce propos a t mal rendu. J'ai dit: Ne croyez pas que le
calme renaisse, tant que la Rpublique sera remplie des oppresseurs du
peuple. Vous les faites inutilement _dcaniller_ d'un dpartement dans
un autre. Tant que vous ne ferez pas tomber leurs ttes, vous ne serez
pas tranquilles. Voil ce que j'ai dit: c'est la confession de mon
coeur.

Je suis vraiment honteux pour l'Assemble nationale d'tre oblig
d'entrer dans ces dtails. Quant  mes vues,  mes sentiments
politiques, il ne vous appartient pas de les juger: ma conscience est
au-dessus de vos dcrets. Non, il ne vous est pas donn d'empcher
l'homme de gnie de s'lancer dans l'avenir. (On rit.) Le moment n'est
pas venu de me rendre justice. Si combattre les ennemis de la nation,
si rclamer pour de braves fdrs les gards et les soins que vous
accordez  des soldats quivoques [Note: Marat dsigne ainsi les
dragons auxquels on l'accusait de vouloir opposer les Marseillais.] est
un crime, gorgez-moi!

Au moment o il retournait  sa place, Camille Desmoulins lui dit: Tu
m'as enchant, ton exorde est sublime. Pauvre Marat! Tu es de deux
sicles au del du tien!

N'y avait-il pas une pointe d'ironie sous ces mots: _pauvre Marat?_

L'Assemble pronona le renvoi de la dnonciation de Barbaroux aux
Comits de surveillance et de lgislation.

En sortant de la salle,  la fin de la sance, l'Ami du peuple s'arrte
devant le jeune dput des Bouches-du-Rhne:

A votre ge, lui dit-il, on n'a pas encore le coeur pourri; j'aime 
croire que vous tes seulement gar par quelque passion funeste et
tourment de la rage de jouer un rle. C'est toute la vengeance de
Marat.

Cet tre trange avait glac d'un souffle la fureur de ses adversaires.
Marat, crivait plus tard Saint-Just, avait quelques ides
_heureuses_, et lui seul savait les dire.

Au milieu de ces luttes nervantes, de ces tnbreux combats de parole,
la France vit enfin luire un rayon de soleil: le 6 novembre, notre
brave arme gagnait la bataille de Jemmapes au chant de la
_Marseillaise_. La Belgique nous tait ouverte; une re nouvelle
commenait pour la Rvolution Franaise, l're de la victoire.




V

Louis XVI au Temple.--Prliminaires de son procs.--Quels sont les
hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se
rvle  son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des
femmes.--Marat et Mlle Fleury.--La question religieuse sous la
Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le
procs du roi rclam par les Montagnards, consenti par les
Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du procs
est rsolue.


Le besoin de s'attaquer et de se crer mutuellement des torts jeta la
personne de Louis XVI entre les rivalits formidables de la Convention
et de la Commune.

L'ex-roi tait toujours au Temple. Dans les premiers jours de sa
captivit, la famille royale avait trouv cette vieille tour fort mal
prpare pour la recevoir. Abandonnes depuis longtemps, les chambres
taient sales, tristes, pauvres, couvertes de toiles d'araigne. Il est
curieux d'apprendre quelle sorte de logement occupait d'abord Madame
Elisabeth: c'tait une ancienne cuisine au troisime tage; sa toilette
se trouvait place sur une pierre  laver, et  ct des fourneaux; sa
couchette tait un lit de sangle, avec deux petits matelas minces et
trop courts; tout le mobilier consistait en un vieux buffet, garni de
vaisselle de terre encore toute grasse. O contraste des grandeurs
humaines!  abaissement de la fortune! Les rois et les princes sont si
peu dans l'ordre de la nature, qu'une fois renverss de leur lvation
imaginaire on ne sait plus mme quel nom leur donner: la Commune
inventa d'appeler le souverain dchu Louis Capet. L'oeil du peuple
fixait avec curiosit cette tour qui contenait les ruines vivantes
d'une monarchie. Il y avait l des motifs d'attendrissement auxquels
les coeurs les plus durs ne rsistent gure: un prisonnier d'tat, deux
femmes, deux enfants.

La famille royale captive faisait des royalistes. Mpris aprs sa
fuite et son retour de Varennes, abhorr au 10 aot, lorsque le trne
sombra dans le sang, Louis XVI inspirait depuis sa chute un tout autre
sentiment  beaucoup de ses anciens sujets, la piti. Au chteau des
Tuileries, il n'apparaissait gure qu' travers ses dfauts; au Temple,
on ne vit de lui que ses vertus et ses malheurs. Il tait bon pre, se
levait de bonne heure et donnait une leon de latin ou de gographie 
son fils. La reine elle-mme devenait intressante. On lui reprochait
bien encore sa conduite lgre, son caractre hautain, ses relations
avec l'tranger; mais, aprs tout, elle tait femme, elle tait
mre.... Il y avait l un danger que la Commune n'avait point prvu.

Manuel, qui avait conduit la famille royale au Temple, rougit du
dlabrement et de la malpropret du logis; il en parla lui-mme  la
Commune et au bout de quelques jours les prisonniers furent installs
d'une manire plus convenable; mais le moyen de changer la vieille tour
elle-mme, qui tait sombre et humide?

L'initiative du procs et du jugement ne partit point de la Convention.
Un grand nombre de documents authentiques proclament que la mise en
accusation du ci-devant roi tait alors demande de tous les points de
la France. Quelques-unes de ces adresses lances sur l'Assemble
nationale prennent mme un ton impratif et violent. Les signataires y
reprochent aux lgislateurs d'atermoyer une mesure de sret publique.
Le soleil, crivent  la Convention les socits populaires du Midi,
le soleil a cent fois parcouru sa course depuis la victoire du peuple
sur le tyran... et le tyran existe encore!... La vie du roi provoque et
entretient dans l'intrieur du pays une agitation perfide.
Lgislateurs, nous demandons la mort de Louis Capet. La vrit est que
les ennemis de la Rvolution profitaient de la captivit du roi pour
semer dans certains dpartements des germes de guerre civile.

Parmi ceux mmes qui plaignaient Louis XVI, beaucoup le croyaient
coupable; mais ils voulaient une dcision rapide. Que le peuple crase
aprs la victoire le matre qui le trahissait, c'est son droit; mais du
moins qu'il ne le fasse pas souffrir. Ces lenteurs, ces dlais, ces
alternatives d'espoir et de dcouragement qui font passer chaque jour
le froid de l'acier sur le cou de la victime, quelle barbarie indigne
d'une grande nation! Les bons citoyens blmaient les dgradations
inutiles auxquelles on avait soumis les prisonniers du Temple; ils
blmaient Manuel allant dire  Louis XVI, aprs le dcret qui
abolissait la monarchie: Vous n'tes plus roi, voil une belle
occasion de devenir citoyen; au reste, consolez-vous, la chute des rois
est aussi prochaine que celle des feuilles. La haine et la vengeance 
petites doses est toujours atroce. Laisser languir un ennemi royal dans
les outrages d'une captivit o tout lui rveille  chaque instant le
douloureux souvenir de ses prosprits teintes; enfoncer lentement le
couteau et le retourner dans les plaies de son amour-propre; prolonger
l'agonie d'un rgne sur la personne du roi vivant, tout cela est mille
fois plus cruel que la mort. Les Girondins, hommes irrsolus et
indcis, taient, au contraire, d'avis d'entretenir, au milieu des
embarras et des perscutions invitables, une existence royale que, de
leur propre aveu, il faudrait sans doute trancher tt ou tard. Il n'y
avait qu'un parti humain  prendre vis--vis de Louis XVI, c'tait de
le rendre  la libert: mais les circonstances s'y opposaient
nergiquement; et les Girondins eux-mmes n'y auraient point consenti.
Dans cet tat de choses, toute leur politique tait de faire oublier le
roi: inutiles efforts!

Les partis politiques ont bonne mmoire, et le sang du 10 aot fumait
encore.

Il faut dire que de leur ct les Montagnards se montraient fort
perplexes. Robespierre hsitait (il l'avoua plus tard dans un de ses
discours), Danton lui-mme, c'est--dire l'audace, hsitait. On raconte
qu'au club des Cordeliers, entour d'nergumnes qui hurlaient:
_Vengeance! Mort au tyran!_ il aurait rpondu brusquement: Une nation
se sauve, mais elle ne se venge pas. Il parat aussi qu' la mme
poque Danton fit une dernire tentative de rapprochement avec la
Gironde.

Pourquoi hsiter? Que craignait-on? Tous les hommes senss et
prvoyants se disaient qu'ayant hach une tte royale l'chafaud ne
s'arrterait pas l; qu'il demanderait d'autres victimes, qu'on allait
ouvrir une re de sang et qu'aprs avoir immol ses ennemis, pareille
au vieux Saturne, la Rvolution dvorerait ses enfants. Les rois ne
sont pas seulement nuisibles de leur vivant; ils sont encore dangereux
aprs leur mort.

N'est-ce point ici le lieu de rappeler ce que nous avons dit  propos
du 21 juin 1791? Ce fut on effet un jour dcisif pour la Rvolution que
celui o, aprs la fuite nocturne de Louis XVI et de sa famille, la
France s'veilla sans roi. Quel moment plus favorable pour tablir la
Rpublique? Les partis politiques ne s'taient point encore port entre
eux ces profondes blessures qui les sparent  jamais. Des esprits
minents rayonnaient dans toutes les directions et possdaient encore
assez d'autorit sur les masses pour fonder un ordre nouveau sans
effusion de sang. Malgr la vivacit des premires luttes contre les
anciens privilges, les coeurs taient pleins de confiance, d'espoir et
d'amour: on l'avait bien vu au Champ-de-Mars, le 11 juillet.
L'Assemble nationale, qui tait le souverain de fait, n'avait rien
perdu du respect et du prestige que lui assuraient ses rcentes
conqutes sur la royaut. Pas un nuage au ciel; on tait  mille lieues
du terrorisme; on en ignorait mme le nom, et aucun point noir
n'annonait qu'il pt sortir du choc violent des factions. Il y avait
bien, il est vrai, la coalition trangre; mais quelle force pouvait
lui apporter un roi transfuge? Jamais occasion si belle ne s'tait
prsente dans notre histoire pour suivre l'exemple des tats-Unis
d'Amrique. La Rpublique, inaugure le 2l juin 1791, aurait-elle vcu?
Il est permis de le croire, car elle avait alors autour d'elle tous les
lments de succs qui lui ont manqu plus tard.

Qui a perdu la situation? Les modrs, les irrsolus, les timides.
L'abdication du roi tait signe par sa fuite; cette abdication
volontaire, les royalistes ne voulurent point l'accepter.

L'histoire impartiale dira qu'en ajournant la dchance de Louis XVI la
majorit de l'Assemble constituante pronona, sans le vouloir, la
peine de mort contre Louis XVI. Elle croyait conserver la monarchie;
elle ne conserva que l'chafaud qui devait couper la tte du monarque.
En refusant de faire  temps ce qui tait crit dans la logique des
choses et dans les inluctables consquences de la Rvolution, les
modrs attirrent sur eux, sur le roi et sur le pays toutes les
calamits qui devaient aboutir au 10 aot, au 9 thermidor et au 18
brumaire. Les sages, les prudents, taient alors les exalts, ceux qui
proposaient d'en finir tout de suite avec la fiction de la royaut
hrditaire en face d'un peuple souverain. Si leurs conseils avaient
t suivis, que de malheurs auraient t pargns  la France! Les
journes de Septembre, les sanglantes luttes de la Montagne et de la
Gironde n'avaient plus alors les mmes raisons d'tre. Qui songeait,
dans ce temps-l,  faire de la peine de mort un instrument de
ncessit publique? Ni Robespierre, ni Danton, ni tout autre. Les
hommes d'tat les plus circonspects reculrent devant une Rpublique
close pacifiquement d'un incident heureux; ils se condamnrent ainsi
d'avance  subir un rgime n d'un orage, et qui devait se continuer 
travers les clairs et les tonnerres. C'est eux-mmes qu'ils eurent 
accuser, quand le flot toujours montant et irrit par la rsistance les
emporta vers l'abme.

O taient en 91 le bon sens, le droit, la sagesse? Du ct de ceux que
Lafayette avait fait massacrer au Champ-de-Mars, autour de l'autel de
la patrie parce qu'ils rclamaient ds lors l'abolition de la royaut.

La discussion sur ce qu'on devait faire de Louis XVI s'ouvrit le 13
novembre 1792. Les deux questions qui se posaient devant l'Assemble
nationale taient celles-ci: Louis XVI sera-t-il jug?--Si oui, par qui
sera-t-il jug?

La Constitution de 89 le dclarait bien inviolable; mais cette
Constitution n'avait-elle point t dchire au 10 aot? Est-il
d'ailleurs vrai qu'elle lui confrt le privilge de conspirer sans
danger la ruine de la patrie et de la Constitution elle-mme? Si les
lgislateurs avaient la volont de lui donner un tel pouvoir, en
avaient-ils le droit? Le droit imprescriptible d'une nation n'est-il
point, au contraire, de se dfendre et de punir ceux qui attentent  sa
libert?

Un jeune homme, jusque-l silencieux, parat  la tribune. Les cheveux
longs et partags au milieu de la tte par une raie, le front bas, les
yeux bleus, le nez admirablement dessin, la bouche d'une jolie femme,
le teint blanc et la peau dlicate, il semble dans sa mlancolie
austre frapp du sceau de la fatalit. C'est une croyance
trs-ancienne que les hommes capables de grandes actions ne doivent pas
faire de vieux jours sur la terre. On se rappelle involontairement, en
regardant celui-ci, les paroles d'Achille: O mre, puisque tu m'as
enfant tant destin  vivre peu de temps, du moins le dieu de
l'Olympe devrait-il m'accorder de la gloire!

Qui tait-il, ce jeune homme? D'o venait-il?

On se souvient d'une lettre adresse  Robespierre, sous la
Constituante, et signe Saint-Just.

C'tait lui.

Une particularit bien faite pour tonner l'Assemble nationale, c'est
que ce svre jeune homme, n le 25 aot 1767  Decize, petite ville du
Nivernais, lev chez les Oratoriens, tait l'auteur d'un pome lger
en vingt chants. _Organt_ (c'est le titre de l'ouvrage) avait paru en
1789 et reparut en 92. L'auteur s'tait beaucoup trop souvenu de _la
Pucelle_ et des pisodes graveleux de l'Arioste. Du reste, Saint-Just
regardait lui-mme cet essai comme indigne de lui: J'ai vingt ans,
crivait-il dans sa prface; j'ai mal fait, je pourrai faire mieux.

En effet, il lit beaucoup mieux: tournant le dos  la muse frivole et
libertine, il publiait, en 1791, _l'Esprit de la Rvolution et de la
Constitution en France_, ouvrage srieux nourri de la lecture de
Plutarque et de Montesquieu.

C'est arm de ces fortes tudes qu'il se prsentait  la tribune de la
Convention.

J'entreprends, dit Saint-Just d'une voix grave, de prouver que le roi
peut tre jug, que l'opinion de Morisson [Note: Dput de la Vende.
Aprs avoir longtemps parl des crimes, des perfidies et des atrocits
dont Louis s'tait rendu coupable; aprs l'avoir appel un monstre
sanguinaire, Morissot concluait en demandant que, _malgr les forfaits
du tyran_, la Constitution de 89 soit respecte.] qui conserve
l'inviolabilit, et celle du Comit qui veut qu'on le juge en citoyen,
sont galement fausses. Moi, je dis que le roi doit tre jug en
ennemi...

Un jour on s'tonnera qu'au dix-huitime sicle nous ayons t moins
avancs que du temps de Csar: le tyran fut immol en plein Snat, sans
autre formalit que vingt-deux coups de poignard, sans autres lois que
la libert de Rome. Et aujourd'hui l'on fait avec respect le procs
d'un homme, assassin d'un peuple, pris en flagrant dlit, la main dans
le sang, la main dans le crime...

Citoyens, si le peuple romain, aprs six cents ans de vertu et de
haine contre les rois; si la Grande-Bretagne, aprs Cromwell mort, vit
renatre les rois, malgr son nergie, que ne doivent pas craindre
parmi nous les bons citoyens, amis de la libert, on voyant la hache
trembler dans nos mains; et un peuple, ds le premier jour de sa
libert, respecter le souvenir de ses fers? Quelle Rpublique
voulez-vous tablir au milieu de nos combats particuliers et de nos
faiblesses communes?

On n'est pour rien dans un contrat o l'on ne s'est point oblig:
consquement, Louis, qui ne s'tait point oblig, ne peut tre jug
civilement. Ce contrat tait tellement oppressif qu'il obligeait les
citoyens et non le roi. Un tel contrat tait ncessairement nul; car
rien n'est lgitime de ce qui manque de sanction dans la morale et dans
la nature.

Louis ne passa-t-il pas, avant le combat, les troupes en revue? Ne
prit-il pas la fuite au lieu de les empcher de tirer? Et l'on vous
propose de le juger civilement, tandis que vous reconnaissez qu'il
n'tait pas citoyen!

Juger un roi comme un citoyen! ce mot tonnera la postrit. Juger,
c'est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport
de justice y a-t-il donc entre l'humanit et les rois? Qu'y a-t-il de
commun entre Louis et le peuple franais, pour le mnager aprs sa
trahison? Il est telle me gnreuse qui dirait dans un autre temps que
_le procs doit tre fait  un roi_, non point pour les crimes de son
administration, mais _pour celui d'avoir_ t roi; car rien au monde ne
peut lgitimer cette usurpation... On ne peut rgner innocemment: la
folie en est trop vidente. [Illustration: Louis XVI donnant une leon
de gographie  son fils.]

C'est vous qui devez juger Louis; il n'tait pas citoyen avant son
crime, il ne pouvait voter, il ne pouvait porter les armes, il l'est
encore moins aprs.

Je le rpte, on ne peut pas juger un roi selon les lois du pays, ou
plutt de la cit. Il n'y avait rien dans les lois de Numa pour juger
Tarquin, rien dans les lois de l'Angleterre pour juger Charles 1er. On
les jugea selon le droit des gens; on repoussa un tranger, un ennemi.

Htez-vous de juger le roi; car il n'est pas de citoyen qui n'ait sur
lui le droit qu'avait Brutus sur Csar. Vous ne pourriez pas plus punir
cette action envers cet tranger que vous n'avez puni la mort de
Lopold et de Gustave. Louis tait un autre Catilina. Le meurtrier,
comme le consul de Rome, jurerait qu'il a sauv la patrie.

Il doit tre jug promptement, c'est le conseil de la sagesse et de la
saine politique. On cherche  remuer la piti; on achtera bientt des
larmes, comme aux enterrements de Rome; on fera tout pour nous
intresser, pour nous corrompre mme. Peuple, si le roi est jamais
absous, souviens-toi que nous ne serons plus dignes de ta confiance, et
tu pourras nous accuser de perfidie!

La Convention demeura immobile, ptrifie. Cette parole concise, acre
comme le tranchant de l'acier, cette hache emmanche dans des
rminiscences classiques, la roideur incroyable du ton et des manires,
le contraste entre la beaut fminine de ce jeune homme et la duret de
son coeur, tout avait frapp l'Assemble d'tonnement. Ni la fureur de
Danton, ni la froide et implacable logique de Robespierre, ni le sombre
radotage de Marat demandant des ttes, n'taient comparables  l'effet
de terreur produit par ce discours. Tout le monde sentait qu'on avait
affaire  quelqu'un et que ce quelqu'un serait sans piti.

Le lendemain, Brissot crivait dans son journal le _Patriote_: Parmi
des ides exagres, qui dclent la jeunesse de l'orateur, il y a dans
ce discours des dtails lumineux, un talent qui peut honorer la
France.

Ce qu'on ne sait point assez, c'est  quel point les dputs furent
alors entours, sollicits pour obtenir d'eux la grce du roi. On fit
agir toutes les influences secrtes, toutes les sductions, toutes les
belles promesses. Ce n'est point seulement aux Girondins que
s'adressaient de tels moyens de corruption; c'est aussi aux Montagnards
et mme aux plus farouches d'entre eux. Marat reut plusieurs lettres
o l'on demandait qu'il dit seulement un mot en faveur de Louis XVI:
Si tu le fais, crivait-on, nous sommes prts  dposer cent mille
cus. L'Ami du peuple leur rpondit en allant porter ces lettres au
Comit de suret gnrale.

A ces annonces grossires s'ajoutait l'influence dlicate des femmes.
Marat avait bien crit dans son _Journal de la Rpublique_: Je ne
croirai  la Rpublique que lorsque la tte de Louis XVI ne sera plus
sur ses paules; mais l'Ami du peuple n'avait-il jamais chang d'avis?
Ne l'avait-on pas vu soutenir la cause de la modration aussi bien que
celle de la violence? Il n'avait aucune haine contre l'ex-roi, qu'il
avait dclar lui-mme une excellente _pte d'homme_; tte faible,
caractre naf, ne pouvait-on en le flattant mouvoir son coeur?

Marat revenait de la Convention, quand il trouva chez lui Mlle Fleury
qui l'attendait. Las des travaux de la sance, il ouvrit cependant
quelques lettres dposes sur la table, et, les parcourant avec des
yeux irrits:

--Encore! s'cria-t-il; je vais dnoncer ces lettres au Comit de
surveillance.

--Aprs un silence:--J'ai aim Louis Capet, reprit Marat comme se
parlant  lui-mme, mais avais tort. Cet homme nous a tromps.
Maintenant je le hais; maintenant je veux appesantir sur sa tte une
main que j'avais tendue vers lui pour le soutenir.

--Quels crimes lui reprochez-vous donc?

--Ses crimes? Un roi insurg contre la nation! un roi faussaire! c'est
lui qui, par ses lenteurs, par sa mauvaise foi, par les conseils
perfides de ses courtisans, nous a jets dans la ncessit d'une
politique violente. Nous subirons l'chafaud; il l'a dress.

Mademoiselle Fleury, soeur du grand comdien, tomba aux genoux de
Marat.

--Que faites-vous? lui dit celui-ci surpris; on ne s'agenouille mme
plus devant Dieu.

--Je demande, rpondit-elle en joignant les mains avec une grce
thtrale et en relevant deux yeux suppliants, je demande la grce du
roi.

--Y pensez-vous?

--J'y ai pens depuis un mois... coutez-moi, Marat; je sais que vous
tes bon. Le systme de terreur o vous voulez engager la France tient
 une ide fixe contre laquelle votre coeur se rvolte. Mais
rflchissez encore. Si vous vous trompiez enfin! si, au bout de cette
trane de sang, les gnrations futures ne trouvaient pas le bonheur
que vous leur promettez, jugez combien votre oeuvre serait maudite! Il
ne tient qu' vous aujourd'hui de rattacher votre nom  un prsent
moins ensanglant,  un avenir moins tmraire. Parlez pour le roi
demain,  l'Assemble surprise, atterre, tourdie; on n'osera plus
voter le jugement, c'est--dire la mort, quand Marat aura vot la vie.

--Qu'osez-vous dire l? reprit Marat dont l'oeil tincelait; parlez
moins haut, madame; qu'on ne sache pas que de tels propos sont tenus
dans ma maison.

--Oh! je ne vous crains pas, Marat; votre honneur et votre salut me
sont plus chers que ma vie: j'ai de l'amiti pour vous; je souffre de
vous voir sur la pente glissante d'un abme de sang, et je voudrais
vous arrter.

--Tu ne comprends donc pas ma mission, jeune fille? Je te l'ai dj
dit, je suis la vengeance de Dieu et du peuple; je suis ce btail
humain jusqu'ici tran  la charrue ou  la boucherie, mais qui, comme
le taureau mal tu, se retourne enfin, la corne haute, contre son
matre, et l'ventre.

Marat tait effrayant; sa chevelure s'agitait horrible et menaante sur
son front baign de sueur. Mlle Fleury recula.

--Louis est coupable, continua Marat; mais ft-il innocent, nous
serions encore en droit de punir dans sa personne les crimes de la
royaut. Le roi est mort, vive le roi! disaient les courtisans pour
faire entendre qu'il n'y avait qu'un seul roi de France dans la ligne
des souverains. Le nouveau venu au trne, en hritant des droits et des
honneurs de ses pres, ne saurait en dcliner les charges. Ce n'est
donc pas  Louis que nous allons faire un procs, c'est  tous les rois
de France dans la personne de Louis. Nous allons juger le pass dans le
prsent, les rois qui sont morts dans celui qui vit.

--coutez-moi, Marat: cet homme ne doit pas rgner, soit; mais dans
votre propre intrt il faut qu'il vive. Frapper un monarque  terre,
ce serait ressusciter la monarchie.

--Vous tes gnreuse, pauvre fille de thtre! Malheureusement, nous
sommes obligs aujourd'hui de nous faire, contre cette noble piti, des
entrailles de fer. Croyez-vous que si j'eusse t libre de choisir mon
rle dans le drame de sang qui se joue sous vos yeux, je n'eusse pas
mieux aim tre victime que bourreau? Je souffrirais moins. Mais il y a
une volont d'en haut qui s'accomplit, et  laquelle nous servons de
ministres: Saint-Just et moi, nous sommes les deux bras de la justice
leve sur le monde.

Mademoiselle Fleury se retira; mais elle croyait l'Ami du peuple
branl et comptait bien revenir  la charge.

La discussion continuait  l'Assemble nationale: ainsi que Saint-Just,
l'abb Grgoire pensait que la Convention devait juger Louis XVI, mais
il voulait qu'elle effat de nos lois la peine de mort, reste de
barbarie et honte de la civilisation. Il croyait que la Divinit
n'avait pas donn  l'homme le pouvoir de dtruire l'homme; fidle 
ses principes d'humanit, mme envers les souverains, il voulait que
Louis tant le premier  jouir du bienfait de la loi ft condamn 
l'existence, afin que l'horreur de ses forfaits l'assiget sans cesse
et le poursuivit dans le silence des nuits, si toutefois le repentir
tait fait pour les rois.

L'orateur demandait le jugement et foudroyait de ses arguments cette
doctrine d'inviolabilit derrire laquelle les partisans de la
monarchie voulaient sauver la tte du roi. L'Assemble entire frmit,
lorsque Grgoire s'cria: Est-il un parent, un ami de nos frres
immols sur les frontires, qui n'ait le droit de traner son cadavre
aux pieds de Louis XVI et de lui dire: Voil ton ouvrage!

En levant le bras sur le roi faible et dtrn, ce n'est pas seulement
Louis XVI que l'vque rpublicain voulait atteindre, c'tait la
monarchie.

Lgislateurs, continua-t-il, il importe au bonheur,  la libert de
l'espce humaine, que Louis soit jug: jetez un regard sur l'tat
actuel de l'Europe; en proie aux brigandages de huit ou dix familles,
couverte encore de despotes et d'esclaves, elle retentit des
gmissements de ceux-ci, des scandales de ceux-l! Mais la raison
approche de sa maturit; elle tire le canon d'alarme contre les tyrans;
tous les bons esprits demandent  cette raison et  l'exprience ce que
sont les rois, et tous les monuments de l'histoire dposent que la
royaut et la libert sont, comme les principes des Manichens, dans
une lutte perptuelle. Dans toutes les contres de l'univers, ils ont
imprim leurs pas sanglants; des milliers d'hommes, des milliards
d'hommes immols  leurs querelles atroces, semblent, du silence des
tombeaux, lever la voix et crier vengeance! L'impulsion est donne 
l'Europe attentive; la lassitude des peuples est  son comble; tous
s'lancent vers la libert; leur main terrible va s'appesantir sur les
oppresseurs! Il semble que les temps sont accomplis, que le volcan va
faire explosion, et oprer la rsurrection politique du globe!
Qu'arriverait-il si, au moment o les peuples vont briser leurs fers,
vous assuriez l'impunit  Louis XVI? L'Europe douterait si ce n'est
pas pusillanimit de votre part; les despotes saisiraient habilement le
moyen d'attacher encore quelque importance  l'absurde maxime qu'ils
tiennent _leurs couronnes de Dieu et de leurs pes_, d'garer
l'opinion et de river les fers des peuples, au moment o les peuples,
prts  broyer ces monstres qui se disputent les lambeaux des hommes,
allaient prouver qu'ils tiennent _leur libert de Dieu et de leurs
sabres_.

L'vque de Blois associait fidlement ses devoirs religieux aux
fonctions publiques. Adopt par une honnte famille, qui couvrait sa
vie simple et studieuse du voile sacr de l'amiti, cet enfant de
l'glise, lion rugissant  la tribune, tait doux et bon dans la vie
prive. Pourquoi faut-il qu'il se soit ralli plus tard  l'Empire?
Mais n'anticipons pas sur les vnements et jugeons les hommes tels
qu'ils taient en 1792.

La Convention dtourna un instant ses regards du procs de Louis XVI
pour les porter sur les agitations du pays. La faim et la question
religieuse soulevaient a et l les villes et les campagnes. Les
Girondins, ces rpublicains formalistes, ne comprenaient rien  la
maladie sociale. La Montagne leur rvla la nature du malaise qui
travaillait sourdement les consciences. L'homme maltrait de la
fortune, dit Danton, cherche des jouissances idales. Quand il voit un
homme se livrer  tous ses gots, caresser tous ses dsirs, alors il
croit, et cette ide le console, il croit que dans une autre vie les
jouissances se multiplieront en proportion de ses privations dans ce
monde. Quand vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de
morale, qui auront fait pntrer la lumire dans les chaumires, alors
il sera bon de parler au peuple de morale et de philosophie. Mais
jusque-l il est barbare, c'est un crime de lse-nation, de vouloir
enlever au peuple des hommes dans lesquels il espre encore trouver
quelques consolations. Je penserais donc qu'il serait utile que la
Convention fit une adresse pour persuader au peuple qu'elle ne veut
rien dtruire, mais tout perfectionner; et que si elle poursuit le
fanatisme, c'est qu'elle veut la libert des opinions religieuses.
Danton parlait en philosophe et en homme politique; il voulait de la
tolrance comme d'un moyen pour dissoudre, avec l'aide du temps, les
dogmes et les croyances thologiques; mais en tait-il de mme en ce
qui regardait Robespierre?

Mon Dieu, crivait-il  ce propos dans son journal, c'est celui qui
cra tous les hommes pour la vrit et le bonheur; c'est celui qui
protge les opprims et qui extermine les tyrans; mon culte, c'est
celui de la justice et de l'humanit. Il ne reste plus gure dans les
esprits que ces dogmes imposants qui prtent un appui aux ides
morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de
l'galit que le fils de Marie enseigna jadis  ses concitoyens.
Bientt sans doute l'vangile de la raison et de la libert sera
l'vangile du monde. Si la dclaration des droits de l'humanit tait
dchire par la tyrannie, nous la retrouverions encore dans ce code
religieux que le despotisme sacerdotal prsentait  notre vnration;
et s'il faut qu'aux frais de la socit entire les citoyens se
rassemblent encore dans les temples communs devant l'imposante ide
d'un tre suprme, l du moins le riche et le pauvre, le puissant et le
faible sont rellement gaux et confondus devant elle... Faites bien
attention: quelle est la portion de la socit qui est dgage de toute
ide religieuse? Ce sont les riches: cette manire de voir dans cette
classe d'hommes suppose chez les uns plus d'instruction, chez les
autres seulement plus de corruption. Qui sont ceux qui croient  la
ncessit du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins
aiss, soit parce qu'ils sont moins raisonneurs et moins clairs, soit
aussi par une des raisons auxquelles on a attribu les progrs rapides
du christianisme, savoir que la morale du fils de Marie prononce des
anathmes contre la tyrannie et contre l'impitoyable opulence, et porte
des consolations  la misre et au dsespoir lui-mme. [Note: Tout
cela tait vrai en 92.] Ce sont donc les citoyens pauvres qui seront
obligs de supporter les frais du culte, ou bien ils seront encore 
cet gard dans la dpendance des riches ou dans celle des prtres; ils
seront rduits  mendier la religion comme ils mendient du travail et
du pain...

On voit assez que ni Danton ni Robespierre n'taient alors pour ce que
nous appelons aujourd'hui la sparation de l'glise et de l'tat. En
thse gnrale, un culte salari par l'tat est une inconsquence et
une anomalie. Plus la religion chrtienne tend  la pauvret, plus elle
assure son indpendance morale, en se dgageant des liens du pouvoir
temporel, et plus elle se rapproche des intentions de son auteur.
Retirer aux prtres constitutionnels leur traitement, c'tait effacer
du christianisme les taches que lui avaient imprimes la fainantise,
l'hypocrisie et la cupidit de ses ministres: mais si l'on regarde aux
circonstances, on reconnatra que Robespierre avait raison de redouter
les suites de cette mesure conomique. Il y avait dj un schisme dans
l'glise; il fallait  tout prix viter un second clerg rfractaire.
La masse des fidles n'aurait d'ailleurs vu dans cette rforme qu'une
nouvelle atteinte porte  ses croyances. Ses ennemis se vengrent de
la supriorit des vues de Robespierre en lui jetant niaisement  la
face l'pithte de _dvot_. C'tait un moyen de le perdre.

Dans les doctrines religieuses s'tait introduite en 92 une
modification dont ne parait pas s'tre dout Robespierre. Les ides de
Diderot avaient fait leur chemin. Alors parut une brochure qui, si j'en
crois les signes du temps, tait l'cho du sentiment gnral: _Dieu,
c'est la nature_.

On se souvient que le roi Louis XVI avait fait construire par un
ouvrier, au chteau des Tuileries, dans l'paisseur d'un mur, une
armoire de fer  laquelle il confiait ses papiers secrets. Cette
cachette contenait des pices attestant les rapports de la cour avec
quelques constitutionnels et surtout avec le clerg rfractaire. Un
ouvrier, qui avait aid le roi  construire l'armoire, vint tout
rvler au ministre de l'intrieur, Roland. La dcouverte de ces
papiers fournissait des armes terribles contre l'infortun monarque. On
voyait par sa correspondance qu'il avait toujours t l'instrument du
parti prtre, et que ce parti fomentait partout la guerre. Les indignes
ngociations de Riquetti avec le chteau se trouvrent aussi dnonces.
Son ombre sortit pour ainsi dire de l'armoire de fer, la bourse de
Judas  la main. La Convention tmoigna un sentiment d'horreur; le
buste du grand homme, qui assistait en quelque sorte aux sances de la
nouvelle Assemble, fut couvert d'un voile; on brisa, le soir, son
image aux Jacobins.

Les dpartements taient toujours troubls; la raret des subsistances
entranait  et l les populations rurales  des actes monstrueux.
Trois dputs de la Convention avaient t saisis dans le dpartement
du Loiret par des paysans gars. Ces misrables taient au nombre de
six mille, arms de fusils, de fourches et de massues. Ils accusent les
trois Conventionnels d'tre des aristocrates, des tratres qui
s'entendent avec les accapareurs. Des cris s'lvent: _A la hart! Point
de grce!_ Et  l'instant les haches, les fourches se tournent contre
la poitrine des reprsentants du peuple. Deux sont dj dpouills de
leurs vtements: on va les prcipiter dans la rivire. Tout  coup les
furieux se ravisent; on trane les commissaires au lieu du march, et
l, le couteau sur la gorge, on les force  signer les taxes des
diffrentes denres, selon le bon plaisir des assassins. Des prtres
ont t vus dans ces dsordres. La reprsentation nationale, outrage
dans trois de ses membres, frmit. La Gironde, avec plus de haine que
de raison, rejette la responsabilit de ces violences sur la tte de
Marat. Robespierre leur rpond en montrant du doigt la tour du Temple;
C'est l, leur dit-il, qu'est la vritable cause de ces soulvements.

Oui, il existait vraiment un parti qui esprait encore sauver les jours
du roi  la faveur des troubles qu'il remuerait dans le pays et jusque
dans la capitale. Les Montagnards taient, au contraire, intresss 
conserver l'ordre et le calme, surtout  Paris, pour ne point donner
aux Girondins le prtexte de nouvelles accusations. Marat, qui avait
tous les genres de fanatisme, mme celui de la modration, fit entendre
quelques sages paroles: Si les autorits ne sont pas respectes, c'est
que le respect se mrite, mais ne se commande point. Ce n'est pas avec
des baonnettes et du canon qu'on arrte, qu'on prvient des
insurrections. Je demande qu'on confie le commandement des troupes 
des chefs connus par leur civisme... (Plusieurs voix: A Marat!) Si vous
vouler que je vous dise  qui,  Santerre. La Convention nationale,
cette assemble intrpide, qui n'a jamais pli devant le glaive ni
devant l'meute, dcrte qu'elle improuve la conduite de ses
commissaires. Ils auraient d rpondre  ces forcens, qui les
entranaient  l'oubli de leurs devoirs ou  la mort: _Vous pouvez me
tuer; je ne signerai pas._ Il y eut encore un mot remarquable: On
leur prsentait la hache et la plume, dit Manuel; ils devaient prendre
la hache et se couper la main.

La faim est mauvaise conseillre; il fallait donc trouver un remde au
malaise des classes ouvrires et agricoles. Dans la sance du 29
novembre, une dputation du conseil gnral de la Commune avait
prsent  la Convention une ptition au sujet des subsistances.
Encourag par son premier succs, Saint-Just reparut  la tribune. O
avait-il tudi l'conomie politique? Le fait est qu'il dveloppa
quelques ides saines et profondes. Je ne suis point, dit-il, de
l'avis du Comit, je n'aime point les lois violentes sur le commerce...
Il est dans la nature des choses que nos affaires conomiques se
brouillent de plus en plus jusqu' ce que la Rpublique tablie
embrasse tous les rapports, tous les intrts, tous les droits, tous
les devoirs et donne une allure commune  toutes les parties de
l'tat. Puis de la piti pour les malheureux et les indigents il
s'lve en lui une haine inflexible envers les rois: Voil ce que
j'avais  dire sur l'conomie. Vous voyez que le peuple n'est point
coupable; mais la marche du gouvernement n'est point sage. Il rsulte
de l une infinit de mauvais effets, que tout le monde s'impute; de l
les divisions, qui corrompent la source des lois, en rduisant la
sagesse de ceux qui les font; et cependant on meurt de faim, la libert
prit, et les tendres esprances de la nature s'vanouissent. Citoyens,
j'ose vous le dire, tous les abus vivront tant que le roi vivra; tant
que vivra le roi, nous ne serons jamais d'accord; nous nous ferons la
guerre. La Rpublique ne se concilie point avec les faiblesses; faisons
tout pour que la haine des rois passe dans le sang du peuple; tous les
yeux se tourneront alors vers la patrie. La Montagne n'avait alors
qu'un cri: Donc il faut dtruire Louis XVI! _ergo delenda est
Carthago_. Elle tait conduite  cette dtermination farouche, non par
inimiti personnelle, ni par amour du sang; mais parce que la vie du
roi couvrait, selon elle, les desseins et les agitations des partis.
Elle voulait en outre donner aux puissances coalises une grande ide
de la vigueur des institutions rpublicaines.

Le jugement et la mort du roi taient aux yeux de Danton, de
Robespierre, de Marat, de Saint-Just, un coup de gnie. Si Louis et
disparu au 10 aot dans le feu de la guerre civile, l'humanit aurait
moins eu  gmir sans doute que sur un acte rflchi de svrit
populaire; mais la Rvolution n'aurait point donn au monde cet
tonnant spectacle d'une assemble de citoyens qui juge paisiblement et
majestueusement un souverain appel  sa barre; la base de tous les
trnes n'en et point trembl, et les peuples, remus jusqu'aux
entrailles, ne se fussent point demand les uns aux autres: Est-ce
donc ainsi que la France punit son roi?

La lutte entre l'opinion publique et la monarchie semblait bien alors
termine, mais celle entre la bourgeoisie et le peuple ne l'tait plus.
Une bonne partie de la classe moyenne tenait encore  l'ancienne
constitution royaliste par le lien des intrts et des habitudes. Le
peuple n'avait pas besoin sans doute de ramasser ses droits ni ses
pouvoirs dans le sang d'un roi; mais la victoire du 16 aot demandait 
tre affermie par un grand acte d'autorit nationale.

Une aristocratie nouvelle, aristocratie de fortune et d'influence,
menaait de s'lever sur les ruines de l'ancienne. Peu d'hommes,
crivait Marat, sont dignes d'tre libres, parce qu'ils ne savent pas
jouir avec modration de la libert. Qu'on juge de l'insolence des
valets de l'ancienne cour devenus matres  leur tour! Comme ils n'ont
point d'ducation et qu'ils manquent de principes, ils s'abandonnent 
toutes les passions des suppts de l'ancien rgime, et ils ont de moins
qu'eux les biensances. Les mmes sclrats qui faisaient notre malheur
sous la royaut continuent  le faire sous la Rpublique.

[Illustration: Louis XVI fait construire une caisse en fer.]

A la tte de cette aristocratie nouvelle se plaaient les Girondins.
Leurs doctrines n'avaient ni l'abngation ni la puret des opinions
dmocratiques. Ils voulaient dans l'tat une classe prpondrante. On
les accuse mme de s'tre entendus dans ce temps-l, en dessous main,
avec l'abb Sieys, pour rtablir un gouvernement constitutionnel. La
difficult tait de trouver un roi. La branche ane des Bourbons leur
semblait frappe d'une impopularit irrmissible; ils dsespraient en
outre de la plier aux moeurs et aux ides de la bourgeoisie.

Une note communique  Barre insinue que les Girondins tournaient
alors les yeux vers le duc d'York: leur rve tait d'amalgamer la
constitution franaise avec celle de l'Angleterre. Les Montagnards, qui
ne voulaient pas plus de ce roi tranger que d'un autre, croyaient
djouer les desseins et les intrigues des hommes de la Gironde en
jetant sur leur tte le linceul de Louis XVI.

Le peuple avait dj excut par toute la ville les rois de marbre, de
pierre et de bronze; il essayait son bras sur ces images avant de
frapper le simulacre vivant de la souverainet.

Au moment o se prparait une aussi sanglante tragdie, le thtre,
cette grande cole des moeurs, adressait au peuple d'austres leons,
par la bouche d'un vieux pote anglais. On jouait alors pour la
premire fois _Othello, tragdie du citoyen Ducis, d'aprs
Shakespeare_. On remarqua ce passage, si mal traduit en vers franais,
o Othello, sur le point d'touffer Desdemona, commence par faire
autour de lui les tnbres: teignons la lumire, et alors...
(Soufflant sur la lampe:) Si je t'teins, toi, ministre du feu, je puis
ressusciter ta premire flamme, dans le cas o je viendrais  me
repentir.--Mais que j'teigne une fois la flamme de la vie (se tournant
vers Desdemona), toi le plus merveilleux ouvrage de la bienfaisante
nature, je ne sais plus o retrouver cette cleste tincelle qui
pourrait te ranimer.--Magnifique argument en faveur de l'abolition de
la peine de mort! William Shakespeare, comme un vieil ami, conseillait
de sa tombe la Rvolution franaise. Il avait vu les orages de son
temps et rappelait les hommes de tous les temps au calme,  la prudence
et  la modration. La critique dnona,  propos de cette pice, les
larcins qu'avait faits M. de Voltaire au thtre anglais. Enfin,
j'extrais des _Rvolutions de Paris_ la note suivante, qui est
peut-tre curieuse, jete au milieu des sombres proccupations et des
graves vnements qui grondaient sur la tour du Temple: Nous ne
finirons pas sans rendre justice  Talma: sa figure dlirante, sa
marche gare, ses gestes d'abandon, sont en lui de la plus grande
vrit. Ce jeune artiste a vraiment le germe du talent.

Shakespeare disait: Piti!

Une autre voix de la tombe, un autre grand pote, Milton, criait:
Justice! L'auteur du _Paradis perdu_, l'ancien secrtaire de Cromwell,
avait jadis publi une clbre brochure dans laquelle il dmontrait que
l'Angleterre avait eu le droit et le devoir de dcapiter Charles 1er.

Mais revenons au procs de Louis XVI.

On prtend que les Girondins ne voulaient point la mort du roi, mais
qu'ils furent entrans par l'audace de la Montagne. Le plus
vraisemblable est que, s'ils se laissrent rellement entraner, ce fut
par l'opinion publique. Le courant tait trs-fort, et les Girondins
n'avaient pas d'autre moyen que de se montrer inflexibles envers le
tyran, s'ils tenaient  ressaisir leur ancienne popularit.

Les Montagnards, d'un autre ct, taient diviss entre eux. Les uns
voulaient qu'on enveloppt le roi dans sa royaut, puis qu'on en finit
avec tous les deux comme avec le principe du mal, d'un coup de foudre.
Ils regardaient trs-peu  l'homme et  ses actes; ils ne regardaient
qu' l'intrt public. La manire la plus prompte de se dbarrasser de
Louis XVI leur semblait la meilleure et la plus magnanime. Les formes,
les lenteurs ordinaires de la justice gnraient, selon eux,
l'explosion du sentiment national: la procdure, vis--vis d'un roi,
tait le masque de la faiblesse ou de l'hypocrisie. Ils voulaient
l'touffer, comme Romulus, dans un orage. Marat n'tait point de cet
avis; Marat demandait que la Convention procdt au jugement de Louis
XVI dans les formes et avec une impassible svrit.

Aprs de longs dbats, la grande question du moment fut enfin rsolue:

Louis XVI sera-t-il jug?--Oui.

Par qui sera-t-il jug?--Par la Convention nationale.




VI

Louis XVI et sa famille.--Procs-verbal d'Albertier.--Rapport du maire
Cambon.--Rcit de Barre.--L'ex-roi devant la Convention.--Son attitude
et ses rponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de sduction
en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie prive de Louis XVI dans sa
captivit.--La protestation de la vengeance.


Louis XVI fut amen  la barre de la Convention nationale, le 11
dcembre 1792.

Presque tout Paris tait sous les armes. Le roi s'tait lev  sept
heures du matin... Mais cdons la parole aux pices officielles, mille
fois plus loquentes que tous les commentaires des historiens.

Voici le rsum du rapport du commissaire Albertier: La prire du
ci-devant roi a t  peu prs de trois quarts d'heure. A huit heures,
le bruit du tambour l'a fort inquit: il m'a demand ce que c'tait
que ce tambour, et a ajout qu'il n'tait point accoutum  l'entendre
de si bonne heure... Un instant aprs, l'on a servi le djeuner. Louis
a djeun en famille. La plus grande agitation rgnait sur tous les
visages. Le bruit et le rassemblement qui,  chaque instant, devenaient
plus nombreux, ont continu  beaucoup l'alarmer. Aprs le djeuner, au
lieu de la leon de gographie [Note: J'ai vu aux Archives les deux
globes de carton dont se servait pour cette tude Louis XVI dans la
tour du Temple.] qu'il a coutume de donner  son fils, il a fait avec
lui une partie au jeu de siam. L'enfant, qui ne pouvait aller plus loin
que le point seize, s'est cri: _Le nombre seize est bien
malheureux!_--Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais, a rpondu
Louis XVI.

Le bruit cependant augmentait; j'ai cru qu'il tait temps de
l'instruire; je me suis approch de lui: Monsieur, je vous prviens
que dans l'instant vous allez recevoir la visite du maire.--Ah! tant
mieux! a rpondu Louis.--Mais je vous prviens, ai-je reparti, qu'il ne
vous parlera pas en prsence de votre fils. Louis, faisant approcher
son enfant: Embrassez-moi, mon fils, et embrassez votre maman pour
moi.

Ordre est donn  Clry de sortir. Il sort et emmne avec lui le jeune
Louis... Louis, aprs tre rest un quart d'heure  se promener, se
place dans son fauteuil, en me demandant si je savais ce que le maire
avait  lui dire. Je lui ai dit que je l'ignorais, mais que bientt il
le lui apprendrait lui-mme. Il se lve et se promne encore pendant
quelque temps. Je lisais sur son front l'inquitude qui l'agitait. Il
tait tellement rveur, tellement absorb dans ses rflexions, que je
me suis approch de trs-prs derrire lui sans qu'il me remarqut. A
la fin il s'est retourn et, tout surpris, il m'a dit: Que
voulez-vous, monsieur?--Moi, monsieur? je ne veux rien; seulement, je
vous ai cru incommod, et je venais voir si vous aviez besoin de
quelque chose.--Non, monsieur. Louis se plaignit seulement en disant:
Vous m'avez priv une heure trop tt de mon fils.

Il s'est replac dans son fauteuil, et le citoyen maire est arriv un
instant aprs.

Voici maintenant le rapport du maire (Cambon): ... Je suis mont dans
l'appartement de Louis, et, avec la dignit qui convient  un
reprsentant du peuple, je lui ai signifi son mandat d'amener. Je
suis charg, lui ai-je dit, de vous annoncer que la Convention
nationale attend Louis Capet  sa barre et qu'elle m'ordonne de vous y
traduire. Je lui ai demand ensuite s'il voudrait descendre. Louis XVI
parut hsiter un instant, et a dit: Je ne m'appelle pas Louis Capet:
mes anctres ont port ce nom, mais jamais on ne m'a appel ainsi. Au
reste, c'est une suite des traitements que j'prouve depuis quatre mois
par la force. Le maire, sans rpondre, l'a invit de nouveau 
descendre:  quoi il s'est dcid.

Au bas de l'escalier, dans le vestibule, quand Louis XVI vit les
fantassins arms de fusils, de piques, et les bataillons de cavaliers
bleu de ciel, dont il ignorait la formation, son inquitude parut
redoubler. Descendu dans la cour du Temple, il jeta un coup d'oeil sur
la tour qu'il venait de quitter. Il pleuvait alors. Louis avait une
redingote noisette par-dessus son habit. On le fit monter en voiture.
Le procureur de la Commune, Chaumette, ayant fait observer que la rue
du Temple tait troite et qu'il tait  craindre qu'il n'arrivt
quelque accident au moment du dpart, on prit des mesures pour assurer
la sortie du prisonnier. Les glaces du carrosse taient ouvertes:
quelques cris de mort furent ports aux oreilles du roi. Louis tait
plac  ct du maire; il contemplait la multitude houleuse qui
s'enflait de moment en moment. Quant  lui, il ne donnait aucun signe
de tristesse, de crainte, ni de mauvaise humeur. Pendant presque toute
la course, il garda le silence; une ou deux fois seulement, il parut
s'occuper d'objets fort trangers  sa situation: en passant devant les
portes Saint-Martin et Saint-Denis, il demanda laquelle des deux on se
proposait d'abattre. La voiture tait entre dans la cour des
Feuillants; les municipaux confirent  la force arme la personne de
Louis XVI. Santerre lui mit la main sur le bras et le conduisit ainsi
jusqu' la barre de la Convention.

Louis avait la barbe un peu longue; son extrieur tait nglig; il
avait perdu de son embonpoint. On remarqua dans l'Assemble que
l'ex-roi occupait le mme fauteuil et la mme place o il tait quand
il jura obissance  la Constitution; car, depuis cette poque, les
distributions intrieures de la salle avaient t modifies d'aprs un
nouveau plan qui tait tout  fait l'inverse de l'ancien. Louis XVI
soutint avec un air d'insouciance flegmatique la vue de ces lieux qui
devaient rveiller en lui des souvenirs amers. Son visage, tranger,
pour ainsi dire,  la scne dont il tait l'acteur principal,
contrastait avec les sentiments d'intrt et de piti que son infortune
remuait dans les coeurs.

Le prsident de la Convention nationale tait alors Barre; il va nous
raconter lui-mme ses impressions durant cette sance mmorable: Je me
rends  l'Assemble  10 heures, je cherche  prparer les esprits
agits et les mes indignes  contenir leurs sentiments, et  paratre
impassibles et disposs  la justice. On reoit au bureau des
secrtaires des avis multiplis qui annoncent que l'effervescence est
trs-grande sur les boulevards, depuis le Temple jusqu' la porte des
Feuillants. D'autres avis assurent que la vie du roi est en danger,
surtout sur la place Vendme, o le rassemblement du peuple est plus
nombreux et plus exaspr. Je fais venir vers les onze heures M.
Ponchard, commandant de la garde conventionnelle, et M. Santerre,
commandant de la garde nationale de Paris. Vous rpondez du roi sur
votre tte, leur dis-je, vous, monsieur le commandant de la garde de
Paris, depuis le Temple jusqu' la porte de l'Assemble, et vous,
monsieur le commandant de la garde conventionnelle, depuis la porte de
l'Assemble jusqu'au retour du roi  cette porte et  la remise de sa
personne au commandant de la garde nationale.

Les ordres furent trs-ponctuellement excuts; tout fut calme, et,
vers midi et demi le roi parut  la barre de la Convention. Les
officiers de l'tat-major et le commandant Ponchard, ainsi que le
commandant Santerre, taient derrire lui.

Avant son arrive, il s'tait manifest des marques bruyantes
d'improbation sur quelques motions d'ordre intempestives et imprudentes
qui avaient t faites; quelques cts des tribunes applaudissaient,
d'autres poussaient des vocifrations. Vers midi, je crus devoir donner
une autre direction aux esprits et une meilleure disposition aux
tribunes. Je me levai, et aprs un moment de silence je demandai aux
citoyens nombreux et de toutes les classes, qui remplissaient la salle,
d'tre calmes et silencieux. Vous devez le respect au malheur auguste
et  un accus descendu du trne; vous avez sur vous les regards de la
France, l'attention de l'Europe et les jugements de la postrit. Si,
ce que je ne peux penser ni prvoir, des signes d'improbation, des
murmures taient donns ou entendus dans le cours de cette longue
sance, je serais forc de faire sur-le-champ vacuer les tribunes: la
justice nationale ne doit recevoir aucune influence trangre. [Note:
Ces paroles ne sont pas celles que le _Moniteur_ a conserves:
Reprsentants, dit Barre, vous allez exercer le droit de justice
nationale. Que votre attitude soit conforme  vos nouvelles fonctions.
(Se tournant vers les tribunes:) Citoyens, souvenez-vous du silence
terrible qui accompagna Louis ramen de Varennes, silence prcurseur du
jugement des rois par les nations.]

L'effet de mon discours fut aussi subit qu'efficace. La sance dura
jusqu' 7 heures du soir, et dans cet espace de temps pas un murmure,
pas un mouvement ne se fit dans toute la salle.

Louis XVI parut  la barre, calme, simple et noble, comme il m'avait
toujours paru  Versailles, quand je le vis en 1788 pour la premire
fois, et quand je fus envoy vers lui, au temps des tats gnraux et
de l'Assemble constituante, comme membre de diffrentes dputations.
J'tais assis comme tous les membres de l'Assemble: le roi seul tait
debout  la barre. Tout rpublicain que je suis, je trouvai cependant
trs-inconvenant et mme pnible  supporter de voir Louis XVI, qui
avait convoqu les tats gnraux et doubl le nombre des dputs des
communes, amen ainsi devant ces mmes communes, pour y tre interrog
comme accus. Ce sentiment me serra plusieurs fois le coeur, et quoique
je susse bien que j'tais observ svrement par les dputs spartiates
du ct gauche, qui ne demandaient pas mieux que de me voir en faute
pour me faire l'injure de demander mon remplacement  la prsidence,
nanmoins j'ordonnai  deux huissiers, qui taient prs de moi, de
porter un fauteuil  Louis XVI dans la barre. L'ordre fut excut
sur-le-champ. Louis XVI y parut sensible, et ses regards dirigs vers
moi me remercirent au centuple d'une action juste et d'un procd
dlicat que je mettais au rang de mes devoirs.

Cependant le roi restait toujours debout avec une noble assurance.
Alors je crus, avant que de commencer  l'interroger, devoir lui
renvoyer un des huissiers pour l'engager  s'asseoir. En voyant cette
communication qui avait exist deux fois entre le prsident et
l'accus, les dputs du ct gauche, souponneux comme des
rvolutionnaires, parurent par quelques lgers murmures improuver ces
communications par l'intermdiaire de l'huissier qui allait du fauteuil
du prsident  la barre. Un des dputs, plus irritable et plus dfiant
que les autres, Bourdon de l'Oise, que l'on avait vu couvert de sang
dans la journe du 10 aot, o il combattit avec force, m'attaqua
personnellement par une motion d'ordre. Il prtendit que la prsidence
devait tre impassible comme la Convention, et qu'il tait
extraordinaire et mme inconvenant de voir des pourparlers par
huissier entre l'accus et le prsident. Les esprits taient prts 
s'chauffer, et je sentis que si je laissais aller cette motion aux
dbats je ne serais plus matre de l'Assemble. Je demandai la parole
pour expliquer les motifs de ces communications, qui ne tendaient qu'
de simples gards qu'on doit  tout accus, mme dans les tribunaux
ordinaires. Je dois le dire  la louange de ce ct gauche, dont je
redoutais les imputations hasardes et la censure svre, aussitt que
j'eus expliqu les faits relatifs au sige envoy  l'accus et 
l'invitation de s'asseoir, tout reprit le calme et la confiance.

Deux membres du Comit charg des pices et de l'instruction du procs
m'apportrent alors le procs-verbal rdig au Comit sur _les
questions que je devais faire  l'accus_. Tout tait crit par le
Comit, jusqu'aux formules de l'interrogatoire. En les parcourant
rapidement, les premiers mots me frapprent: _Louis Capet, la nation
vous accuse_. Je savais, depuis le commencement de la Rvolution, que
le sobriquet historique donn dans le Xe sicle  Hugues, quand il
s'empara du trne des Carlovingiens, dplaisait fortement  Louis XVI.
Je pris sur moi de supprimer le nom de Capet dans la formule de
l'interrogatoire, nom qui revenait  chaque chef d'accusation. Personne
ne s'avisa de cette suppression dans l'Assemble. Louis XVI seul le
sentit, comme il nous l'a appris lui-mme dans la suite. [Note:
Cambacrs, arrivant quelques jours aprs dans la chambre de Louis XVI,
pour lui porter la nouvelle que la Convention lui donnait le choix de
trois dfenseurs, lui dit: Louis Capet, je viens de la part de la
Convention... Louis XVI l'interrompant: Je ne m'appelle point Capet,
mais Louis. Cambacrs reprend d'un ton officiel: Louis Capet, je
viens vous notifier le dcret qui vous donne le choix de trois
dfenseurs.--Je rpte, dit Louis XVI, que mon nom n'est point Capet;
le prsident Barre,  la Convention, ne m'a jamais nomm que Louis, et
c'est ainsi que je me nomme.--Cette particularit, ajoute Barre,
connue de la bouche mme de Cambacrs, me prouva que Louis XVI avait
trs-bien senti toutes les nuances de mes justes procds  son
gard.]

Louis XVI, toujours assis, rpondait trs-laconiquement  chaque
question, soit en invoquant la Constitution, qui ne rendait responsable
que le ministre, soit en rejetant sur chaque ministre la
responsabilit des diffrents actes ou des faits compris dans les chefs
d'accusation. L finit trs-heureusement mon pnible mandat. Mon me
fut  l'aise et comme dlivre d'un lourd fardeau quand je lus le
dernier article de ce long interrogatoire. En ce moment, les deux
membres du Comit form pour l'instruction du procs apportrent sur le
bureau des secrtaires une quantit de papiers trouvs dans l'armoire
de fer aux Tuileries, et dont une grande partie tait de l'criture de
Louis XVI. Les autres taient des pices de la correspondance entre
Louis XVI et ceux de ses conseils, ministres ou courtisans, qui
communiquaient avec lui sur les affaires de l'tat et sur les
vnements de la Rvolution.

M. Valaz, l'un des six secrtaires, se chargea de prsenter  Louis
XVI les diverses pices une  une, afin de les lui faire reconnatre ou
dsavouer. M. Valaz, qui tait cependant regard  la Convention comme
royaliste [Note: Valaz tenait aux Girondins; la grossiret de ses
manires et de ses procds envers le roi fut blme hautement par tous
les journaux de la Montagne.], s'approcha de la barre, s'assit en
dedans de la salle, et, d'un air ddaigneux ou du moins peu convenable,
prsentait  Louis XVI, en lui tournant le dos, et comme par-dessus son
paule, les pices de la correspondance et les autres critures du
procs. Je ne pus supporter, je l'avoue, cette manire presque
insultante au malheur, et je crus devoir faire cesser ce procd
indlicat en envoyant un huissier  M. Valaz pour l'engager  mettre
des formes moins dures et moins offensantes envers un illustre
accus.--Aussitt M. Valaz se leva, se tourna vers Louis XVI, et,
d'une manire plus digne de la Convention et du roi, lui prsenta les
pices avec des gards qui furent trs-bien sentis et apprcis par
Louis XVI, qui par ses regards et par un lger mouvement de tte sembla
me remercier.

Oh! combien de fois, depuis son jugement, j'ai pens avec un intrt
touchant  cette sance de la Convention, o je l'interrogeai, moi
citoyen obscur des Pyrnes, moi qui l'avais vu sur son trne en 1788,
lorsqu'il reut si majestueusement les envoys d'un prince qui a t
aussi malheureux que lui, de Tippoo-Sab, sultan du royaume de
Vissaour, dans l'Inde... Enfin, vers les sept heures du soir, cette
pnible et extraordinaire sance fut termine. Louis XVI fut confi 
la force arme de la Convention et de Paris, qui en rpondait et qui
justifia la confiance de l'Assemble.

Ce long rcit a t rdig par Barre dans l'intention de se faire
valoir lui-mme. On y sent beaucoup trop la joie et la vanit d'un
acteur qui se flatte d'avoir bien jou son rle. Cette page d'histoire
contient nanmoins quelques dtails curieux qu'on s'en voudrait de
passer sous silence. En homme du monde, Barre tenait  excuter les
rois galamment.

Un autre que Louis XVI aurait abord la Convention avec fiert. Nous
autres rois, aurait-il dit, nous n'avons jamais t levs dans l'ide
que nous fussions justiciables envers nos sujets. Mon droit est le
droit divin, antrieur et suprieur  toutes les socits humaines.
Voil ma tradition. Je rcuse votre comptence. La raison d'tat
m'autorisait  faire ce que j'ai fait. Vous pouvez me tuer; vous ne
pouvez pas me juger.

C'est ainsi qu'avait agi Charles 1er.

Une telle conduite et peut-tre relev la dignit royale; mais combien
plus touchante fut l'entre de Louis XVI! Grossirement vtu de drap,
brun, la dmarche lourde, l'air modeste et rsign, il toucha tous les
coeurs. Et quand on songeait que ce bonhomme avait t le roi, les
femmes, les citoyens eux-mmes qui taient dans les tribunes se
sentaient mus, attendris.

Il ne rcusa point ses juges; il rpondit  toutes les questions qui
lui furent adresses.

L'une des principales charges qui s'levaient contre Louis XVI tait
d'avoir pass les troupes en revue au 10 aot, d'avoir pris la fuite
sans faire cesser le feu et d'avoir mme donn aux Suisses l'ordre de
tenir bon jusqu' son retour. A ce chef d'accusation, il rpondit d'une
manire quivoque:

--J'tais matre de faire marcher les troupes; il n'existait pas de loi
qui me le dfendit; mais je n'ai point voulu rpandre le sang.

Alors que voulait-il donc? Que le tambour battit sans faire de bruit,
que le vent soufflt sans agiter les feuilles, que le fleuve se
soulevt sans noyer ses rives!

Il se retrancha derrire ses ministres, derrire la Constitution
elle-mme. Quand on lui demanda:

--Avez-vous fait construire une armoire  porte de fer dans un mur du
chteau des Tuileries?

Il rpondit:

--Je n'en ai aucune connaissance.

L'ex-roi refusa galement de reconnatre toutes les pices trouves
dans cette armoire et d'autres qui lui furent successivement
prsentes. Il alla jusqu' nier sa propre signature. Les dngations
de Louis ne pouvaient dtruire l'vidence des faits et elles portaient
atteinte  sa loyaut. Couvrons au reste d'un silence respectueux les
fautes et les dissimulations du cet infortun monarque. _Res est sacra
miser_. Le malheureux est une chose sacre.

On lui reprocha de s'tre servi de l'or comme d'un moyen de corruption.

--Je n'avais pas de plus grand plaisir, rpondit-il, que de donner 
ceux qui en avaient besoin.

[Illustration: Cambon ordonne  Louis XVI de se rendre  la barre de la
Convention.]

Louis n'tait pas au fond un malhonnte homme; comment se fait-il qu'il
et recours  des moyens de dfense vasifs, mensongers? Il faut sans
doute accuser de cette fourberie son ducation, son entourage, les
prtres surtout qui dirigeaient sa conscience.

Au sortir de la salle de la Convention, on fit passer Louis XVI dans la
salle des confrences: le commandant, le procureur de la Commune et le
maire l'accompagnaient. Cambon lui demanda s'il voulait prendre quelque
chose. Louis rpondit non. Mais, un instant aprs, voyant un grenadier
tirer un pain de sa poche et en donner la moiti  Chaumette, le roi
s'approcha du procureur de la Commune, pour lui en demander un morceau.
Chaumette, en se reculant, lui rpondit:

--Demandez tout haut ce que vous voulez, monsieur.

Louis XVI reprit:

--Je vous demande un morceau de votre pain.

--Volontiers, lui dit Chaumette, tenez, rompez: c'est un djeuner de
Spartiate. Si j'avais une racine, je vous en donnerais la moiti.

Il tait cinq heures, et le malheureux roi n'avait encore rien mang de
la journe,--Rompre le pain tait autrefois un signe de fraternit;
pourquoi faut-il qu'entre le roi et son peuple le pain ne se rompe
qu'au pied de l'chafaud!

Louis remonta dans la voiture du maire. La foule tait immense et
agite. Des cris de mort se mlrent  ceux de _Vive la Nation, vive la
Rpublique_. Des forts de la halle et des charbonniers sous les armes,
rangs en bataille dans la meilleure tenue, se mirent  chanter
nergiquement le refrain de l'hymne des Marseillais:_Qu'un sang impure
inonde nos sillons_. Cet  propos brutal fut cruellement saisi par
Louis XVI. Il remonta en voitre et mangea seulement la crote de son
pain. Ne sachant trop comment se dbarrasser de mie, il en parla au
substitut, qui jeta le morceau par la portire.

--Ah! reprit Louis, c'est mal de jeter ainsi le pain, surtout dans un
moment o il est rare.

--Et comment savez-vous qu'il est rare? demanda Chaumette.

--Parce que celui que je mange sent un peu la terre.

--Ma grand'mre me disait toujours: Petit garon, on ne doit pas perdre
une mie de pain; vous ne pourriez pas en faire venir autant.

--Monsieur Chaumette, votre grand'mre tait,  ce qu'il me parat, une
femme de grand sens.

Louis parla peu au retour. Dou d'une grande mmoire, il articula
seulement le nom de quelques rues qu'il parcourait.

--Ah! voici, dit-il, la rue du Houssaye.

Le procureur de la Commune reprit:

--Dites la rue de l'galit.

--Oui, oui,  cause de...

Il n'acheva pas; sa tte tomba mlancoliquement sur sa poitrine. Les
farouches rpublicains qui reconduisaient l'ex-roi taient mal a
l'aise; ils ne pouvaient, quoi qu'ils fissent, comprimer leur
attendrissement. Le citoyen Chaumette lui-mme, pour lequel la matine
avait t trs-pnible, se trouva un peu mal au retour. Je me sens le
coeur embarrass, dit-il. Il y a des infortunes qui touchent jusqu'aux
plus implacables ennemis de la royaut.

Cependant que se passait-il au Temple? Le commissaire Albertier tait
mont dans l'appartement des femmes, aprs le dpart du roi. Nous leur
avons appris, raconte-t-il, que Louis venait de recevoir la visite du
maire. Le jeune Louis le leur avait dj annonc. Je sais cela, m'a
dit Marie-Antoinette; mais o est-il maintenant? Je lui ai rpondu
qu'il allait  la barre de la Convention, mais qu'elle ne devait point
tre inquite, qu'une force imposante protgerait sa marche. Nous ne
sommes point inquites, mais affliges, m'a rpondu madame Elisabeth.

Louis fut ramen dans sa chambre  six heures et demie. Alors le maire
et tous ceux qui l'accompagnaient se retirrent. Il demeura seul avec
le commissaire Albertier.

--Monsieur, lui dit-il, croyez-vous qu'on puisse me refuser un conseil?

--Monsieur, je ne puis rien prjuger.

--Je vais chercher la Constitution.

Le roi sort, revient et aprs avoir parcouru l'acte constitutionnel:

--Oui, la loi me l'accorde.

Aprs un silence:

--Mais, monsieur, croyez-vous que je puisse communiquer avec ma
famille?

--Monsieur, je l'ignore encore, mais je vais consulter le conseil.

--Faites-moi aussi, je vous prie, apporter  dner, car j'ai faim; je
suis presque  jeun depuis ce matin.

--Je vais d'abord satisfaire aux voeux de votre coeur, en consultant le
conseil, puis je vous ferai apporter  dner.

Le commissaire rentre:

--Monsieur, je vous annonce que vous ne communiquerez pas avec votre
famille.

--C'est cependant bien dur; mais avec mon fils, mon fils qui n'a que
sept ans?

--Le conseil a arrt que vous ne communiqueriez point avec votre
famille: or votre fils est compt pour quelque chose dans votre
famille.

Le roi se le tint pour dit. On servit ensuite le souper. Louis mangea
six ctelettes, un morceau de volaille assez volumineux, des oeufs; il
but deux verres de vin blanc et un d'Alicante. Puis il se leva de table
et alla se coucher.

Nous sommes ensuite, raconte Albertier, remonts chez les dames. Leur
premire question a t de savoir si Louis communiquerait avec sa
famille. Nous leur avons fait la mme rponse qu' Louis.
Marie-Antoinette: Au moins, laissez-lui son fils. L'un de mes
collgues lui a rpondu: Madame, dans la position o vous vous
trouvez, je crois que c'est  celui qui est suppos avoir le plus de
courage  supporter la privation: d'ailleurs l'enfant,  son ge, a
plus besoin des soins de sa mre que de ceux de son pre. Ces
sparations violentes taient hautement blmes par les journaux de la
Montagne: On se conduit avec les prisonniers du Temple, crivait
Prudhomme, de manire qu'ils finiront par exciter la piti. Les
partisans de Robespierre et de Saint-Just, qui voulaient une justice
rapide, demandaient si c'tait par humanit qu'on laissait l'ex-roi se
consumer dans le chagrin et dans la terreur.

Les royalistes se remuaient sourdement pendant le procs de Louis XVI.
Les plus ardents Montagnards furent circonvenus par des dmarches
secrtes et des considrations dlicates de famille. Le pre de Camille
Desmoulins le conjurait, dans une lettre, de ne pas le rduire au
chagrin de voir son nom sur la liste de ceux qui voteraient la mort du
roi. Camille, domin par l'enivrement rvolutionnaire, ne tint aucun
compte de cette prire; il proposa  l'Assemble le projet de dcret
suivant: Louis Capet a mrit la mort. Il sera dress un chafaud sur
la place du Carrousel, o Louis sera conduit ayant un criteau avec ces
mots devant: _Parjure et tratre  la nation_, et derrire: _Roi_, afin
de montrer  tout le peuple que l'avilissement des nations ne saurait
prescrire contre elles le crime de la royaut par un laps de temps,
mme de mille cinq cents ans. En outre, le caveau des rois 
Saint-Denis sera dsormais la spulture des brigands, des assassins et
des tratres.

Un autre Conventionnel, Barre, avait une jeune femme trs-aimable,
trs-riche, mais entiche de royalisme et de dvotion; elle lui crivit
lettre sur lettre; la mre de cette jeune femme mla des fureurs aux
larmes de sa fille; tout fut inutile: Barre vota la mort. Je rapporte
ces faits, pour montrer quelle ncessit inluctable poussait alors la
main de la France sur son roi, puisque les coeurs rsistrent
non-seulement  la piti, mais encore  de plus douces influences,
telles que les liens du sang ou les attaches du coeur. Il ne faut
pourtant pas croire que le sentiment de l'humanit n'ait point fait
trembler a et l, dans l'esprit de ces terribles lgislateurs, la
sentence de mort. Ils ont eu  vaincre la nature. Celui de tous qu'on
croirait le moins accessible  la compassion, Marat, fut mu.

Mlle Fleury n'avait point abandonn son projet. La veille mme du jour
o Louis comparut devant la Convention, elle se rendit chez l'Ami du
peuple.

--Eh bien! lui demanda-t-elle, avez-vous rflchi  ce que nous disions
l'autre jour?

--Oui, il faut qu'il meure; tant que cet homme vivra, les factions
s'agiteront autour de lui. Nous-mmes, car qui peut rpondre de
l'avenir? nous pouvons, d'un instant  l'autre, tre pris de faiblesse
et retourner en arrire. Le roi mort, il n'y a plus moyen de reculer.
Je ne me dissimule pas que Louis nous a servi  faire la Rvolution;
mais, abords d'hier dans une le nouvelle, il faut brler maintenant
le vaisseau qui nous y a conduits, afin que n'ayant plus ni salut 
attendre des mesures tempres, ni merci  esprer des rois, nous
combattions comme des furieux pour maintenir la Rpublique.

--Voyons, Marat, ton projet de la Rpublique est sublime, mais ne
peut-il pas tre prmatur? Que de larmes d'ailleurs, que de sang
rpandu avant d'arriver par les moyens que tu indiques  la paix, 
l'union et  l'amour! Il te faudra peut-tre encore abattre deux mille
ttes.

--On les abattra.

Il y eut un moment de silence, durant lequel Mlle Fleury crut voir
toute la chambre peinte en rouge.

Marat reprit d'une voix lente et basse, comme se parlant  lui-mme:

--Le propre des hommes forts est d'attendre.

--Attendre les pieds dans le sang!

--La France a trop souffert sous ses rois, elle n'en veut plus.

--Louis XVI, d'aprs la Constitution, n'tait pas un vrai roi; ce
n'tait aprs tout que le premier serviteur du peuple.

--Nous sommes assez grands maintenant pour nous servir nous-mmes.

--C'est bien; mais le peuple n'est grand que quand il est fort et
magnanime. Or, laquelle crois-tu la plus leve de la nation qui, ayant
un roi sous la main, un roi sans dfense, sans arme, le tue; ou de
celle qui l'appelle  sa barre pour lui dire: Louis tu nous as trahis,
et nous te pardonnons?

Marat tait mal  l'aise; il s'enferma trs-tard dans sa chambre, se
promena de long en large et ne prit qu'une heure de sommeil. Le
lendemain, il tait assis sur son banc  la Convention quand Louis XVI
parut  la barre. Il crivit le soir mme cette note qui parut dans son
journal: On doit  la vrit de dire qu'il s'est prsent et comport
 la barre avec dcence; qu'il s'est entendu appeler Louis sans montrer
la moindre humeur, lui qui n'avait jamais entendu rsonner  son
oreille que le nom de Majest; qu'il n'a pas tmoign la moindre
impatience tout le temps qu'on l'a tenu debout, lui devant qui aucun
homme n'avait le privilge de s'asseoir. Innocent, qu'il aurait t
grand  mes yeux dans cette humiliation!

Toutes les imaginations exaltes se passionnaient pour ou contre
l'ex-roi. La Convention ayant accord un conseil  Louis, Olympe de
Gouges crivit  cette Assemble la lettre suivante: Franche et loyale
rpublicaine, sans tache et sans reproche, je crois Louis fautif comme
roi; je dsire tre admise  seconder un vieillard de quatre-vingts ans
(Malesherbes) dans une fonction qui demande toute la force d'un ge
vert. Cette Olympe de Gouges, fille d'une revendeuse  la toilette,
marie  quinze ans, veuve  seize, avait commenc par des aventures
galantes, et devait finir le roman de sa vie par la passion des
lettres. Elle ne savait,  en croire Dulaure, ni lire ni crire; mais
son esprit naturel lui tenait lieu d'ducation. Elle dictait ses
penses  des secrtaires. La proposition qu'elle lanait de dfendre
Louis XVI fit sourire la Convention et les tribunes. La Rvolution
rappelait les femmes  leurs devoirs, au foyer domestique,  la
famille; tait-il dans les moeurs du temps que l'une d'elles intervint
par un coup de thtre dans le procs du roi? Etait-ce d'ailleurs un
sentiment gnreux ou la vanit qui la poussait  se mettre en
vidence?

Toutefois ne parlons de cette femme qu'avec respect; elle fut sacre
plus tard par l'chafaud.

Que font les prisonniers du Temple? A quoi passent-ils leur temps?
Telles sont les questions qu'on s'adressait de groupe en groupe.

Les rois occupent l'attention publique mme aprs leur dchance. Il
fallait, selon les Montagnards, en finir avec cette lgende du Temple,
et le seul moyen tait de hter le dnouement du procs.

On interrogeait avec curiosit Dorat-Cubire, qui tait de service  la
Tour, et voici ce qu'il rpondait:

A neuf heures, on a apport le djeuner. Je ne djeune pas
aujourd'hui, a dit Louis, ce sont les Quatre-Temps... Le valet de
chambre Clry, qui est malin et patriote, a dit alors: L'glise
ordonne le jene  vingt ans; j'ai pass cet ge et je n'y suis plus
oblig; puisque Louis ne djeune pas, je vais djeuner pour lui. En
effet, il a djeun sous le nez de Capet, qui s'est retir chez lui
pendant dix minutes.

LOUIS.--Je vous prie d'aller vous informer des nouvelles de ma
famille: je m'intresse  ma famille: aujourd'hui ma fille a quatorze
ans accomplis. Ah! ma fille!....

J'ai cru voir couler quelques larmes de ses yeux. Je suis mont 
l'appartement de sa famille: nous lui en avons apport des nouvelles
satisfaisantes.

LOUIS.--Avez-vous des ciseaux ou un rasoir, pour me faire la barbe?

CUBIRE.--On vous la fera.

LOUIS.--Je ne veux pas que personne me rase.

Cubire rapporte ensuite quelques traits d'une conversation avec le
conseil de Louis XVI.

CUBIRE.--Vous tes un honnte homme; mais si vous ne l'tiez pas,
vous pourriez lui porter des armes, du poison, lui conseiller...

Ici Malesherbes, embarrass, m'a rpondu: Si le roi tait de la
religion des philosophes, s'il tait un Caton, il pourrait se dtruire;
mais le roi est pieux; il est catholique; il sait que la religion lui
dfend d'attenter  sa vie, il ne se tuera pas...

L j'ai vu, ajoute Cubire, moi qui n'aime pas la religion, que, dans
quelques circonstances, elle pouvait tre bonne  quelque chose.

D'un autre ct, le lion populaire ne s'endormait pas. La barre de la
Convention tait obstrue de femmes et d'enfants, qui tenaient et
agitaient dans leurs mains des vtements dchirs, des lambeaux de
chemise et des draps couverts de sang. Cette sorte de reprsentation
dramatique jette l'pouvante dans l'Assemble. Un orateur se prsente 
la tte de ces femmes, de ces enfants, qui se tiennent dans l'attitude
de la douleur, de la misre et du dsespoir. Ils invoquent les mnes
des victimes du 10 aot; ils se disent les enfants et les veuves de ces
dfendeurs courageux de la patrie. Ils ne se bornent pas  demander des
consolations et des secours, ils rclament la punition prompte de
l'auteur du 10 aot; ils demandent, au nom de tant de malheureuses
victimes, la mort de Louis XVI. L'orateur secoue lui-mme ces linges
ensanglants, comme pour agiter la vengeance. Rendues cruelles par
sensibilit, les tribunes appuient, d'un mouvement tumultueux, le voeu
des ptitionnaires.

Les modrs et les indcis eux-mmes en conclurent que pour apaiser le
peuple il fallait lui abandonner la vie du roi. Ces hommes se
trompaient; le moyen de dvelopper les semences de la haine, c'est de
les arroser avec du sang.




VII

I. Instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et
laque.--Apparition de l'athisme.--Sentiment de Robespierre sur la
proprit.--Procs de Louis XVI.--Seconde comparution  la barre de
l'Assemble nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi,
Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemble.--Discours de
Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question de
culpabilit.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la
ratification du jugement par le peuple.--Troisime appel nominal sur la
peine  infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de
Danton.--Le sursis.--Assaissinat de Lepelletier de Saint-Fargeau.


Le vrai caractre de la Convention, cette Assemble de gants, fut
d'associer aux plus sombres drames la constante proccupation des
intrts de l'humanit.

Et quel intrt plus grand que celui de l'instruction publique?

Un projet d'organisation des coles, dans lequel on reconnaissait les
vues de Condorcet, fut soumis aux dlibrations de l'Assemble. L'cole
primaire gratuite pour tous, les autres degrs de l'instruction ouverts
aux enfants qui avaient des aptitudes suprieures, les instituteurs
lus au suffrage universel par les pres de famille, l'enseignement
laque; tels taient les principaux traits de ce systme. Ce qui
concernait les cultes ne devait pas tre enseign dans l'cole, mais
seulement dans les temples.

Une premire question divisa tout d'abord les lgislateurs. Ne
fallait-il organiser que les coles primaires, ou fallait-il leur
superposer le couronnement de la science? Les partisans absolus de
l'galit, ceux qui la confondent avec l'uniformit (chose bien
diffrente), taient d'avis que les coles primaires suffisaient. Les
autres, les esprits clairs, les philosophes, rclamaient pour la
jeunesse studieuse une hirarchie de connaissances. tait-ce avec les
rudiments de l'instruction que le XVIIIe sicle aurait pu enfanter les
Montesquieu, les Voltaire, les Buffon, les Diderot, les d'Alembert, les
Condorcet et tant d'autres prcurseurs de la Rvolution franaise?

Les hommes politiques ont beau faire, ils sont toujours forcs de
compter avec les doctrines qui,  un moment donn, divisent l'esprit
humain. Dans le cours de la discussion, un dput de la droite, Robert
Dupont, s'cria: Quoi! les trnes sont renverss, les rois expirent,
et les autels sont debout!... Croyez-vous donc fonder la Rpublique
avec d'autres autels que celui de la patrie! Grand scandale: Grgoire,
Fauchet, murmurent et donnent des signes d'impatience: La nature et la
raison, reprend l'orateur, voil les dieux de l'homme. Je l'avouerai de
bonne foi  la Convention, je suis athe. L'abb Audiren sort,
Saint-Just plit, Robespierre s'irrite. Une sombre rumeur court dans la
salle. Plusieurs restent consterns sur leur banc. C'est de ce jour, en
effet, que l'athisme osa lever son voile.

La raret des subsistances appelait toujours l'attention des hommes
d'tat. Robespierre publia un mmoire o il se fit courageusement
l'avocat du pauvre, _cet orphelin de la socit_. Les aliments
ncessaires  l'homme, crivait-il, sont aussi sacrs que la vie
elle-mme. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une
proprit commune  la socit entire. Il n'y a que l'excdant qui
soit une proprit individuelle, et qui soit abandonn  l'industrie
des commerants. Toute spculation que je fais aux dpens de la vie de
mon semblable n'est point un trafic, c'est un brigandage et un
fratricide. D'o il concluait: La premire loi sociale est celle qui
garantit  tous les membres de la socit les moyens d'exister.

Robespierre tait pourtant un ardent dfenseur de la proprit; mais il
voulait qu'elle s'tendit, avec l'aide du temps et du travail,  tous
les citoyens.

C'est du reste en vain qu'on cherchait  dtourner les esprits de la
tour du Temple; l tait toujours le roi; il fallait qu'il ft jug!

Louis XVI comparut pour la seconde fois, le 26 dcembre, lendemain de
la fte de Nol,  la barre de la Convention nationale. Mme
dploiement de force arme, mme solennit triste; Louis, en descendant
de voiture, fut conduit, par le clotre et le passage des Feuillants,
dans la salle des Confrences. Son visage tait blme; ses jambes
paraissaient faibles et prtes  flchir sous le poids de son motion.
On le fit attendre avant de l'introduire; c'tait maintenant le tour
des rois de faire antichambre  la cour du peuple. Louis trouva ses
conseils avec lesquels il se retira dans un coin de la salle. Il fut
bientt averti de se rendre  la barre.

L'avocat Desze tira tout le parti qu'on pouvait tirer d'une mauvaise
cause. Je cherche des juges, dit-il, et je ne vois que des
accusateurs. Ce long plaidoyer fut cout dans un religieux silence.
Prenant la parole aprs Desze, le roi protesta de nouveau que _sa
conscience n'avait rien  lui reprocher_. En quittant la barre, Louis
marcha d'un pas plus ferme qu' son arrive aux Feuillants, la tte
haute. Rentr dans la salle des Confrences, il serra la main de M.
Desze.

Le retour de Louis au Temple fut silencieux et lent: on alla au pas.
Les boulevards taient garnis d'une double haie de piques et de
baonnettes. Il n'y avait presque point de spectateurs. Le roi remarqua
lui-mme que toutes les fentres des maisons devant lesquelles il passa
taient fermes: il en tmoigna ses remerciements aux citoyens Cambon
et Chaumette. Louis demanda au maire  voir le portrait qui tait sur
sa tabatire.

--C'est celui de ma femme, dit Cambon.

--Je vous fais compliment: elle est trs-jolie.

Il s'enquit ensuite au citoyen Cambon de quel pays il tait.

--De la Haute-Marne.

Et tout de suite le roi, qui tait trs-fort en gographie, de citer
les rivires, les montagnes et autres accidents de ce dpartement.

--Et vous, monsieur Chaumette, d'o tes-vous?

--Du dpartement de la Nivre, sur les bords de la Loire.

--C'est un pays enchant.

--Est-ce que vous y avez t?

--Non, rpondit Louis; mais je me proposais de faire mon tour de France
en deux annes, et de connatre toutes les beauts de mon royaume. Je
n'ai vu que le pays de Caux.

[Illustration: Gensonn.]

La conversation tomba sur Tacite, Tite-Live, Salluste, Puffendorf, que
le roi paraissait avoir lus. On passa ensuite  la mdecine. Quelqu'un
parla du mesmrisme.

--J'aurais bien voulu en voir quelques expriences, dit Louis.

Le maire lui rpondit:

--Depuis qu'on a voulu me payer pour crire en faveur de Mesmer, j'ai
reconnu qu'il y avait du charlatanisme.

--Vous n'tiez pas ici, monsieur Chaumette, dit le roi en se retournant
du ct du procureur de la Commune, vous n'tiez pas ici du temps de
Mesmer, car vous m'avez dit que vous vous tiez embarqu avec La
Motte-Piquet?

Louis, sentant de l'air froid, pria le citoyen Colombeau de lever la
glace de la portire. Le secrtaire-greffier avanait la main pour le
faire.

--Non, non, dit vivement le procureur de la Commune, cela pourrait
produire un mauvais effet.

--Ah! oui, dit le roi.

Louis XVI rentra au Temple; il ne devait plus en sortir que pour
l'chafaud.

A peine le roi avait-il disparu de la barre que toutes les animosits
des partis se dchanrent. La Montagne ne marchait sur le corps de
Louis XVI que pour s'lancer contre la Gironde. Des vocifrations, des
apostrophes sanglantes, des murmures temptueux, dgradrent, plus
d'une fois, dans cette sance et dans celles qui suivirent, la majest
de la reprsentation nationale. Les royalistes reprochent  la
Convention ces excs de fureur; sans doute le calme et le silence
conviennent  une assemble populaire; mais prenons-y garde; il y a le
calme des tnbres et le silence de la mort. Si dans ce temps-l les
opinions, se dressant les unes contre les autres, changeaient le temple
de la loi en une arne de gladiateurs politiques, c'est que du moins la
corruption n'avait pas teint les consciences. C'est qu'alors du moins
on avait la passion de la vrit. La lumire et l'ombre, le bien et le
mal, n'taient pas mls, ainsi qu'il arrive dans les poques de
dcadence.

Les Montagnards invoquaient contre Louis XVI le droit absolu du peuple
contre les rois. Robespierre rassembla encore une fois ses arguments,
au milieu des colres et des menaces du parti girondin; Il n'y a point
ici, s'cria-t-il, de procs  faire! Louis n'est point un accus, vous
n'tes point des juges. Vous n'avez point une sentence  rendre pour ou
contre un individu; vous avez un acte de providence sociale  exercer.
Les peuples ne rendent point de sentence, ils ne condamnent point les
rois, ils les replongent dans le nant. Nous invoquons des formes parce
que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons de dlicatesse
parce que nous manquons d'nergie; nous affectons une fausse humanit
parce que le sentiment de la vritable humanit nous est tranger; nous
rvrons l'ombre d'un roi, nous ne savons pas respecter le peuple. Nous
sommes tendres pour les oppresseurs parce que nous sommes sans
entrailles pour les opprims.

Marat rendit compte dans sa feuille des dbats et des particularits de
cette sance. Malesherbes, dit-il, a montr du caractre en s'offrant
pour dfendre ce roi dtrn: il est moins mprisable  mes yeux que le
pusillanime Target, qui abandonne lchement son matre aprs s'tre
enrichi de ses profusions. On dit que d'Orlans doit voter la mort. Je
dclare que j'ai toujours regard cet tre-l comme un indigne favori
de la fortune, sans vertu, sans me, sans entrailles, n'ayant pour tout
mrite que le jargon des ruelles.

La discussion fut reprise le lendemain 27 dcembre. Les Girondins
avaient dplac la question en demandant que le roi ne ft _pas jug,
mais qu'on pronont sur son sort par mesure de sret gnrale_.
Saint-Just la ramena sur le vritable terrain: Vous avez laiss
outrager, dit-il, la majest du peuple, la majest du souverain... La
question est change. Louis est l'accusateur, _vous tes les accuss
maintenant_... On voudrait rcuser ceux qui ont dj parl contre le
roi. Nous rcuserons, au nom de la patrie, ceux qui n'ont rien dit pour
elle. Ayez le courage de dire la vrit; elle brle dans tous les
coeurs, comme une lampe dans un tombeau.

La _sret gnrale_ tait une mauvaise excuse qui trahissait le
sentiment de la peur; une seule considration devait dominer ces
dbats: la justice.

Nous nous attendrissons  distance sur les infortunes du Temple, et
certes ce sentiment est bien lgitime. Mais aujourd'hui dans Louis XVI
nous voyons l'homme: alors on ne voyait que le roi. Si nu et si
inoffensif qu'on et fait Louis XVI, le pass de ce monarque s'levait
sans cesse comme une menace contre la Rpublique naissante. Il avait
beau mettre sa tte sous le bonnet rouge, on voyait toujours percer la
couronne. Sa mort fut une mesure de dfense et de prcaution nationale.
Si la Constitution et t faite, si les plaies de l'tat avaient t
fermes, si le nouveau gouvernement s'tait trouv assis sur des bases
solides, si la guerre s'tait loigne de nos frontires, la France et
bien pu alors ne se souvenir de la royaut que comme d'un rve
douloureux: mais cette royaut faisait encore obstacle de toutes parts
 la victoire du peuple. Louis, vivant, servait d'enseigne et de point
de ralliement aux ennemis de la Rvolution. Un vnement imprvu
pouvait d'un jour  l'autre le remettre sur le trne. Les coups des
Montagnards visaient d'ailleurs plus loin que la personne de Louis XVI.
La Rvolution avait besoin d'un roi dans lequel elle pt dgrader et
anantir toutes les royauts de la terre: ce roi, elle se trouva
l'avoir sous sa main.

--Tant pis pour lui! s'cria-t-elle; il faut qu'il meure! Il faut que
le bourreau excute la royaut sur le cou de Louis XVI.

Logique brutale  coup sr; mais il faut se reporter  l'tat de la
France en 92.

Depuis cinq mois, la question de statuer sur le sort de Louis tenait en
suspens les affaires de la Rpublique. Guerre, constitution,
rorganisation des services publics, cet homme tait un noeud qui
arrtait tout. Les Conventionnels agirent envers ce noeud gordien  la
manire d'Alexandre, ils le tranchrent. Il fallait, selon eux, que le
roi mourt ou que l'on renont  la Rpublique. Quoi! ils auraient
sacrifi le bonheur du monde au moment o ils croyaient le tenir, et o
ils n'taient plus spars de leur idal que par un reste de roi jet
en travers du chemin! Leur dtermination fut prise sans aucune
hsitation.

--Marchons sur lui! s'crirent-ils.

La vote du ciel se ft croule sur leurs ttes qu'ils n'auraient
point recul.

O allaient-ils donc? Ils allaient  la rforme complte du vieil homme
et de la vieille socit. La Rvolution tait le passage du dsert. Des
esprits lgers, des citoyens gostes se plaignaient dj des
lassitudes du voyage, de la misre, du manque de vivres et de
vtements; ils regrettaient, si j'ose ainsi dire, les oignons de la
monarchie. Plus durs et plus croyants, les Montagnards supportaient ces
ncessits d'un tat de transition avec un courage stoque. Derrire
tous ces maux provisoires, ils entrevoyaient le rgne de la raison et
de la justice. Leur tort (si c'en est un) fut de vouloir imposer de
vive force le bonheur  vingt-cinq millions de Franais. De l cette
rsistance passagre  tous les sentiments de la nature. Ils voilaient
leur coeur  la piti. Quand mme le roi et t innocent, quand mme
sa mort et t un crime aux yeux de leur conscience, ils n'auraient
point hsit  lever ce crime comme une barrire entre le despotisme
et la libert.

Ce jugement devait d'ailleurs avoir des proportions et des consquences
qui ne s'tendraient pas seulement  notre pays. C'tait le procs fait
 tous les rois de l'Europe, un coup de hache frapp sur toutes les
ttes couronnes. Ce coup, disait-on, ne les atteignait pas:
matriellement, non; mais en principe, oui.

Aprs de longs et orageux dbats, dans lesquels la Gironde rpandit
toute son loquence et la Montagne dploya toute son audace, toute sa
puissance de volont, toute sa redoutable logique, le moment solennel
tait venu: on allait procder au vote.

Trois questions taient soumises  l'Assemble:

Louis est-il coupable?

Le jugement serait-il soumis  la ratification du peuple?

Quelle peine l'ex-roi a-t-il mrite?

A la premire question il fut rpondu oui. Chacun se plaait
successivement  la tribune par ordre nominal et prononait son vote 
haute voix. Le 14 janvier, Louis fut dclar coupable  l'_unanimit_,
moins trente-sept membres qui se rcusrent.

Le 15, sur la seconde question, trois cents voix environ se
prononcrent _pour_ et quatre cents voix _contre_.

Dans cette majorit figuraient,  ct des Montagnards, des hommes de
la droite, Condorcet, Ducos, Fonfrde et plusieurs autres. Ainsi le
_jugement ne serait pas soumis  la ratification du pays_.

Restait la dernire question:--Quelle peine?

On doit s'tonner de n'avoir point entendu retentir dans le cours de
ces dbats la grande voix de Danton. Lorsque s'ouvrit le procs de
Louis XVI, il tait en Belgique, o la Convention l'avait envoy avec
Lacroix. Il y remplissait les fonctions de commissaire prs des armes
de la Rpublique. Ainsi que beaucoup d'autres, Danton n'aurait sans
doute point t fch d'chapper par l'absence  l'arrt prononc
contre l'ex-roi. Par quoi fut-il donc rappel sur son sige? A la
demande de Rouyer et de Jean-Bon-Saint-Andr, la Convention avait
dcid que les listes dsigneraient les absents par commission, et que
les absents sans cause seraient censurs, leurs noms envoys aux
dpartements. Danton partit et revint  Paris le 14 janvier 93.
Rapportait-il avec lui le sentiment de l'arme et inclinait-il  son
retour vers la clmence? Fit-il alors, comme on l'a dit, un dernier pas
vers la Gironde en vue de sauver les jours du roi? Tout cela peut tre
vrai, mais il n'y parait gure, quand, se rendant le 16  la
Convention, le lion de la Montagne se mit  rugir.

Il s'agissait de dcider  quelle majorit se prononcerait le verdict.
Le Hardy avait demand les deux tiers des voix.

Danton:

La premire question qui se prsente est de savoir si le dcret que
vous devez porter sur Louis sera comme les autres rendu  la majorit.
On a prtendu que telle tait l'importance de cette question qu'il ne
suffisait pas qu'on la vidt dans la forme ordinaire. C'est par une
simple majorit qu'on a prononc sur le sort de la nation entire,
lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaut; je demande pourquoi on veut
prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes
plus svres et plus solennelles. Nous prononons comme reprsentant
par provision la souverainet. Je demande si, quand une loi pnale est
porte contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si
vous avez quelque scrupule  lui donner son excution immdiate? Je
demande si vous n'avez pas vot  la majorit absolue seulement la
Rpublique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu des
combats ne coule pas dfinitivement? Les complices de Louis n'ont-ils
pas subi immdiatement la peine sans aucun recours au peuple? Et en
vertu de l'arrt d'un tribunal extraordinaire, celui qui a t l'me de
ces complots mrite-t-il une exception? Vous tes envoys par le peuple
pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits, mais comme
reprsentants; vous ne pouvez dnaturer votre caractre; je demande
qu'on passe  l'ordre du jour.

La Convention fut d'avis que la simple majorit, c'est--dire la moiti
des voix et une de plus, suffirait  dcider du sort de Louis.

La sance se prolongeait sans interruption. Les Conventionnels, ces
hommes de fer, supportrent la fatigue, les motions, la pesanteur des
jours succdant aux nuits, des nuits succdant aux jours, avec un
inbranlable courage. Le recueillement et la sombre mditation de la
plupart des dputs contrastaient avec l'attitude des spectateurs. Le
fond de la salle avait t transform en loges, o les femmes du monde,
dans le plus charmant nglig, mangeaient des oranges ou dgustaient
des glaces. On allait les saluer et l'on revenait. Les huissiers, du
ct de la Montagne, raconte Mercier (un tmoin oculaire) faisant le
mtier d'ouvreuses de loges d'opra, conduisaient galamment les
dames... Ce frivole dix-huitime sicle assistait gai et pimpant  la
tragdie dont il avait prpar lui-mme le dnouement. Les hautes
tribunes taient occupes par des gens de tout tat qui, tout en buvant
du vin et de l'eau-de-vie, semblaient dire aux juges de Louis XVI:
Prenez garde, vous allez voter sous l'oeil du peuple!

On a du reste beaucoup exagr la pression extrieure qui aurait t
exerce sur la Convention. Les dputs ne prirent vraiment conseil que
d'eux-mmes et de leur conscience. Ils couraient sans doute de grands
dangers, soit de la part de la coalition trangre, soit de la part de
la population irrite, selon la nature du vote qu'ils allaient mettre;
mais, plus fiers en cela que les Romains eux-mmes, les Conventionnels
n'ont jamais lev d'autels  la Peur.

Plusieurs entre les Montagnards avaient d rsister  de tendres
obsessions, aux influences de sirnes royalistes. Marat, un instant
adouci, flottant, tait redevenu Marat, c'est--dire impitoyable.
Beaucoup parmi les modrs, qui avaient d'abord voulu sauver le roi, se
sentaient fatalement entrans en sens contraire par l'inluctable
courant des choses humaines et le travail de la rflexion.

Il est huit heures du soir. Commence alors le troisime appel nominal
sur cette question: _Quelle peine sera inflige_  Louis Capet? Le vote
a lieu par ordre alphabtique de dpartements. Chaque dput parat
l'un aprs l'autre  la tribune. Des visages sombres, rendus plus
sombres encore par les ples clarts de la salle, se succdent de
moment en moment; d'une voix lente et spulcrale, ils laissent tomber
ces deux mots: _La mort_.

D'autres prouvent le besoin de motiver leur sentence. Robespierre dit:
Le sentiment qui m'a port  demander, mais en vain,  l'Assemble
constituante l'abolition de la peine de mort, est le mme qui me force
aujourd'hui  demander qu'elle soit applique au tyran de ma patrie et
 la royaut elle-mme dans sa personne. Je vote pour la mort.

Danton dit: Je ne suis point de cette foule d'_hommes d'tat_ qui
ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne
frappe les rois qu' la tte, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre
des souverains de l'Europe que par la force des armes. Je vote pour la
mort du tyran.

Marat dit: Dans l'intime conviction o je suis que Louis est le
principal auteur des forfaits qui ont fait couler tant de sang le 10
aot, et de tous les massacres qui ont souill la France depuis la
Rvolution, je vote pour la mort du tyran dans les vingt-quatre
heures.

Camille Desmoulins dit: Manuel, dans son opinion du mois de novembre,
a dit: _Un roi mort, ce n'est pas un homme de moins_. Je vote pour la
mort, trop tard peut-tre pour l'honneur de la Convention nationale.
(Murmures.)

Couthon dit: Citoyens, Louis a t dclar, par la Convention
nationale, coupable d'attentat contre la libert publique et de
conspiration contre la sret gnrale de l'tat; il est convaincu,
dans ma conscience, de ces crimes. Comme un de ses juges, j'ouvre le
livre de la loi, j'y trouve crite la peine de mort; mon devoir est
d'appliquer cette peine: je le remplis, je vote pour la mort.

Saint-Just dit: Puisque Louis XVI fut l'ennemi du peuple, de sa
libert et de son bonheur, je conclus  la mort.

Carnot dit: Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure, et la
politique le veut galement. Jamais, je l'avoue, devoir ne pesa
davantage sur mon coeur que celui qui m'est impos; mais je pense que
pour prouver votre attachement aux lois de l'galit, pour prouver que
les ambitieux ne vous effraient pas, vous devez frapper de mort le
tyran. Je vote pour la mort.

Un homme dont le nom est cher  la science, Lakanal dit: Un vrai
rpublicain parle peu. Les motifs de ma dcision sont l (dirigeant sa
main vers son coeur); je vote pour la mort.

Le taciturne Sieys prononce seulement ces deux monosyllabes: La
mort.

La mesure de la justice tait pleine: le sablier de la mort avait
agit, en tournant, tout le gravier dont se composent les jours d'un
roi. Un seul vote excita les hues et les murmures; c'est celui de
Philippe-galit.

Il dit, non, il lut: Uniquement occup de mon devoir, convaincu que
tous ceux qui ont attent ou attenteront par la suite  la souverainet
du peuple mritent la mort, je vote pour la mort.

Dans les galeries des femmes figuraient des cartes avec des pingles,
pour pointer et comparer les votes. Dans la salle, quelques dputs
tombaient de sommeil sur un banc; on les rveillait en leur montrant la
tribune et en leur disant: C'est votre tour. On vit tout  coup venir
un moribond, une espce de fantme, ple, livide, affubl d'un bonnet
de nuit et d'un robe de chambre; c'tait un homme de la droite qui
croyait sans doute mouvoir la piti par son dvouement envers le roi;
il fit rire.

Enfin, le 17 janvier, Vergniaud, prsident de la Convention, proclama
le rsultat du scrutin en ces termes: L'Assemble est compose de sept
cent quarante-neuf membres; quinze se sont trouvs absents par
commission, sept par maladie, un sans cause, cinq non votants, en tout
vingt-huit. Le nombre restant est de sept cent vingt et un, la majorit
absolue est de trois cent soixante et un. Deux ont vot pour les fers;
deux cent vingt-six pour la dtention et le bannissement  la paix, ou
pour le bannissement immdiat, ou pour la rclusion, et quelques-uns y
ont ajout la peine de mort conditionnelle, si le territoire tait
envahi; quarante-six pour la mort, avec sursis, soit aprs l'expulsion
des Bourbons, soit  la paix, soit  la ratification de la
Constitution; trois cent soixante et un ont vot pour la mort;
vingt-six pour la mort, en demandant une discussion sur le point de
savoir s'il conviendrait  l'intrt public qu'elle ft ou non
diffre, et en dclarant leur voeu indpendant de cette demande.
Ainsi, pour la mort sans condition, trois cent quatre-vingt-sept; pour
la dtention ou la mort conditionnelle, trois cent trente-quatre.
Aprs un silence, et avec l'accent de la douleur: Lgislateurs, je
dclare au nom de la Convention que la peine qu'elle prononce contre
Louis Capet est la mort.

Cependant toutes les cours de l'Europe avaient l'oeil fix sur la
Convention et attendaient, haletantes, l'issue du procs. Le prsident
annonce avoir reu une lettre du ministre d'Espagne. Salles dclare que
l'ambassadeur demande dans cette lettre l'admission  la barre _au nom
du roi son matre_. (Murmures dans l'Assemble.) C'est Danton qui se
charge de rpondre aux souverains, et avec un geste de mpris
formidable:

Quant  l'Espagne, je l'avouerai, je suis tonn de l'audace d'une
puissance qui ne craint pas de prtendre  exercer son influence sur
votre dlibration. Si tout le monde tait de mon avis, on voterait 
l'instant pour cela seul la guerre  l'Espagne. Quoi! on ne reconnat
pas notre Rpublique et l'on veut lui dicter des lois? On ne la
reconnat pas, et l'on veut lui imposer des conditions, participer au
jugement que ses reprsentants vont rendre? Cependant qu'on entende, si
on le veut, cet ambassadeur; mais que le prsident lui fasse une
rponse digne du peuple dont il sera l'organe, et qu'il lui dise que
les vainqueurs de Jemmapes ne dmentiront pas la gloire qu'ils ont
acquise, et qu'ils retrouveront, pour exterminer tous les rois de
l'Europe conjurs contre nous, les forces qui dj les ont fait
vaincre. Dfiez-vous, citoyens, des machinations qu'on ne va cesser
d'employer pour vous faire changer de dtermination; on ne ngligera
aucun moyen; tantt, pour obtenir des dlais, on prtextera un motif
politique, tantt une ngociation importante ou  entreprendre ou 
terminer. Rejetez, rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point
de transaction avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a
donn sa confiance et qui jugerait ses reprsentants, si ses
reprsentants l'avaient trahi.

Enveloppe dans sa dignit stoque, l'Assemble dcida que, sans mme
ouvrir la lettre de l'ambassadeur, elle passait  l'ordre du jour.

Danton avait grandi de cent coudes. A Louvet, qui l'instant
d'auparavant lui avait cri:

--Tu n'es pas encore roi, Danton!

Il avait rpondu, en se dressant de toute sa hauteur:

--Je demande que l'insolent qui dit que je ne suis pas encore roi soit
rappel  l'ordre avec censure.

Toute tentative d'intervention trangre en faveur de Louis XVI ayant
t repousse avec un sombre ddain, il ne restait plus  l'infortun
qu'une planche de salut, le sursis, l'appel au peuple.

Les dfenseurs de Louis XVI, Desze et Tronchet, furent introduits dans
l'Assemble, qui consentit  les entendre. Ils lurent une lettre de
Louis XVI qui protestait encore une fois de son innocence et en
appelait  la nation.

Aprs soixante-douze heures, la sance fut leve.

L'appel  la nation avait t dj repouss par des arguments
invincibles. Danton, Robespierre, tous les Montagnards avaient rpondu:
La nation, c'est nous. L'Assemble est sa reprsentation vivante,
lgale, inconteste. Dans les graves circonstances o l'on se
trouvait, l'appel au peuple n'tait-il point d'ailleurs l'appel  la
guerre civile? Il fut cart le lendemain 18 janvier.

Restait la question du sursis. Gagner du temps, c'tait peut-tre un
moyen d'luder la sentence de mort.

--Point de sursis! dit Tallien, l'humanit l'exige; il faut abrger ses
angoisses... Il est barbare de le laisser dans l'attente de son sort...

--Point de sursis! dit Couthon; au nom de l'humanit, le jugement doit
s'excuter, comme tout autre, dans les vingt-quatre heures.

--Point de sursis! dit Robespierre; et il invoqua comme les autres un
motif d'humanit.

--Point de sursis! dit Barre; mais, en avocat adroit et subtil, il
entretint l'Assemble des rformes douces, bienfaisantes, qu'elle
pourrait accomplir, ds que, le cble de la royaut tant rompu, elle
serait vraiment libre, dbarrasse de tout obstacle.

Il n'y eut que trois cents voix environ pour le sursis, et contre, prs
de quatre cents. Le roi tait irrmissiblement condamn.

Quelle que soit l'opinion de la postrit sur le jugement de Louis XVI,
il est difficile de ne point admirer le sang-froid et l'intrpidit des
Conventionnels. Les complots, les poignards des royalistes, les
dclarations de guerre, les yeux menaants des souverains trangers
fixs sur leurs dlibrations ne les effraient pas: sous le canon de
l'Europe, en face de la ligue des rois, ils dcouvrent leur conscience
et leur poitrine. Seuls contre tous, ils osent prendre l'offensive et
se rduire  la ncessit de vaincre. Nous voil lancs, crivait
familirement  son pre le citoyen Lebas; les chemins sont rompus
derrire nous. L'ide des hommes de 93 tait effectivement que cet
acte d'audace, ce dfi, devait contribuer au succs de nos armes. La
France envoya devant ses lgions l'pouvante. Aux hostilits sourdes du
continent, elle rpondit par une tte de roi jete entre la Rpublique
franaise et tous les trnes de la terre.

[Illustration: L'abb Grgoire.]

Ces menaces de mort, ces poignards, tait-ce une vaine figure de
rhtorique?

Le vote de la Convention nationale porta dans le coeur des royalistes
la consternation et la terreur. A Paris mme, il y eut quelques
mouvements qui indiquaient un complot en faveur de Louis XVI. Pendant
le procs, tandis que des bouches froides et svres s'ouvraient pour
voter la mort de l'accus, des bras s'armaient dans l'ombre pour le
sauver. Le 18 au soir, douze jeunes ex-gardes du corps se runirent
dans un caveau du Palais-Royal et tinrent conseil entre eux sur les
moyens de jeter l'alarme dans l'opinion publique. Les conjurs
promenrent les yeux sur les juges de Louis XVI, et se dsignrent
mutuellement douze victimes. Chacun choisit la sienne. On promit sur
l'honneur de frapper et l'on se spara. Un seul conjur tint son
serment.

Il y avait alors, au Palais-galit, une salle de traiteur, dont le
matre se nommait Fvrier; c'tait un caveau  votes basses, o l'on
descendait par quelques marches. Des tables taient dresses le long
des murs. De rares lumires, fixes aux piliers de la salle, brillaient
a et l. Il tait sept heures et demie du soir. Un jeune homme,
Deparis, [Note: Ces dtails et les suivants ont t communiqus 
l'auteur par le frre de Deparis, et non de Pris, ainsi qu'crivent
tous les historiens.] ancien garde du roi, barbe couleur de l'aile du
corbeau et cheveux trs-noirs, teint basan, dents trs-blanches,
houppelande grise, chapeau rond, tait assis  une petite table avec un
ami: en proie  une agitation extrme, il s'entretenait de l'vnement
de la journe. Fils d'une mre royaliste, il avait vu la Rvolution
avec horreur: la condamnation  mort de Louis XVI le jetait dans un
transport frntique. On causait assez librement autour de lui: une
voix nomma Lepelletier de Saint-Fargeau. Deparis n'avait jamais vu le
dput de Sens. Lepelletier, assis devant une autre table, soupait
tranquillement. Deparis va droit  lui: Vous tes le citoyen
Lepelletier de Saint-Fargeau?--C'est mon nom.--Avez-vous vot la vie
ou la mort du roi?--Selon ma conscience, j'ai vot la mort. A ces
mots, Deparis: Tiens, misrable! tu ne voteras plus. Le dput tombe.
Il avait dans le flanc une lame de coutelas. Fvrier accourt: Duparis
se dbarrasse des mains qui veulent le saisir et s'enfuit. Lepelletier
est transport mourant sur un lit: J'ai vers mon sang pour la patrie,
dit-il; que ce sang consolide la libert. J'ai bien froid... Les
tnbres me gagnent... Mes amis, prenez garde  vous! Il meurt.

Cette nouvelle jeta la stupeur dans la ville. Le Palais-galit
surtout, qui avait t le thtre du crime, s'mut perdument. Au caf
du Caveau, un jeune homme monte sur une table et dit: Le citoyen
Lepelletier de Saint-Fargeau vient d'tre assassin! (Saisissement.)
--Par qui? s'crient des voix furieuses.--Par un royaliste.
Le jeune homme descend de la table et se perd dans la foule.
Un instant aprs, un curieux, qui se pressait dans les groupes
pour savoir la nouvelle, sent une main sur sa main et une voix  son
oreille: C'est moi qui l'ai tu, lui dit-on; en voici un de moins; 
_l'autre_, maintenant! Cet ami se retourne et reconnat devant lui
Deparis.

L'_autre_, c'tait le duc d'Orlans. Voil le coupable et la victime
que s'tait choisis Deparis. Il n'avait frapp Lepelletier de
Saint-Fargeau que par hasard, comme un ennemi qu'on rencontre sur son
chemin. Le meurtrier n'abandonnait pas pour cela son serment. Le 24
janvier eut lieu le convoi de Saint-Fargeau. Il y avait grand bruit et
grande foule sur son chemin. La blessure ouverte, le sabre entour d'un
crpe, les habits percs et ensanglants, tout retraait aux yeux un
drame lugubre. Le ciel tait sombre et froid comme la crmonie. Des
torches, des cyprs, des choeurs de musique, des tambours suivaient le
char funbre; on se rendait au Panthon. Le convoi traversa la place
Vendme. Deparis s'y promenait, depuis le matin, de long en large; il
avait sous sa redingote une lame et un pistolet. Rsolu  finir
publiquement ses jours sur la place, il devait atteindre au coeur son
ennemi et se tuer ensuite. Le cortge dfila en grande pompe; la
dputation conventionnelle suivait le char  pas graves et lents.
Deparis avait la main sur son sabre; d'Orlans ne passa pas. Soit qu'il
et t averti, comme on le croit, par une lettre, du danger qui le
menaait, soit qu'il et conu de lui-mme des inquitudes, le duc
avait refus de suivre le cortge.

Deparis sortit alors de la capitale, et y rentra comme attir par la
fascination de son projet tmraire. Sa tte tait mise  prix; il ne
pouvait manquer d'tre reconnu. Un ami lui persuada de se retirer. Un
passe-port lui avait t dlivr sous un faux nom. Ce furieux ne se
rsolut nanmoins qu'avec tristesse  gagner la frontire sans avoir
accompli sa vengeance. Il arriva vers le soir  Forges-les-Eaux, dans
une auberge, dite du _Grand-Cerf_. Mouill par une pluie froide, il
s'approche de l'tre et se mle  la conversation de quelques
colporteurs qui se rchauffaient dans la salle commune. Que pense-t-on
ici de la mort du roi? leur demanda-t-il d'une voix mal assure, qui
cherchait  masquer son motion sous une fausse indiffrence.--On
pense, dit l'un d'eux, que l'on a bien fait de le frapper: je voudrais,
pour moi, que tous les tyrans du monde n'eussent qu'une seule tte,
pour qu'on pt l'abattre d'un seul coup! Deparis se lve, prend un
flambeau, ouvre la porte qui doit le conduire  sa chambre de lit, et
dit assez haut pour tre entendu: Je ne rencontrerai donc partout que
des assassins de mon roi! Il monte le roide escalier de bois, demande
 souper seul, fait usage, pour diviser ses morceaux, d'un couteau
ayant forme de poignard, se promne  grands pas d'un air gar.
Quelqu'un qui le guettait le voit ensuite se mettre  genoux, baiser 
plusieurs reprises sa main droite. Il demande de l'encre, crit
quelques lignes sur un papier et se couche. Tout cela donne des
soupons. A quatre heures du matin, il y avait trois gendarmes dans la
chambre.

Deparis dormait; on le secoue par les paules pour le
rveiller.--Citoyen, au nom de la loi, tu vas nous suivre  l'htel de
ville.--Ah! messieurs, rpondit-il froidement, je vous attendais; un
instant, et je suis  vous. A ces mots, il glisse sa main sous
l'oreiller, fait un faux mouvement sur le ct droit et se dcharge
dans la tte un pistolet  deux coups. On trouva sur lui son extrait de
naissance et son cong de garde-du-corps. Au dos de ce brevet, il avait
crit de sa main: Qu'on n'inquite personne! personne n'a t mon
complice dans la mort heureuse du sclrat Saint-Fargeau. Si je ne
l'eusse pas rencontr sous ma main, je faisais une plus belle action:
je purgeais la France du rgicide et du parricide d'Orlans. Tous les
Franais sont des lches auxquels je dis:

  Peuple, dont les forfaits jettent partout l'effroi,
  Avec calme et plaisir j'abandonne la vie.
  Ce n'est que par la mort qu'on peut fuir l'infamie
  Qu'imprima sur nos fronts le sang de notre roi.

[Note: Ces vers avaient t crite la veille dans l'auberge; les recueils
du temps contiennent de lui quelques posies lgres. Deparis avait trente
uns. On observa que le soir, en se couchant, il n'ta point la clef de la
serrure de sa porte. Le pistolet avec lequel il se donna la mort tait
charg d'un double lingot mch. Son frre cadet, parfait honnte homme
d'ailleurs, fut plac sous la Restauration dans les bureaux de la
prfecture de police, et son principal titre de recommandation tait
son nom de famille. Les Bourbons de la branche ane approuvaient-ils
donc l'assassinat?]

La mort de Lepelletior ne fut point le crime d'un fanatisme isol: il y
avait, comme nous l'avons dit, un complot sous l'attentat de Deparis.
Qu'espraient les conjurs? Intimider les juges du roi? videmment la
Rvolution n'aurait point recul devant douze poignards, et la tte de
Louis XVI, malgr les victimes choisies dans le sein de la Convention
nationale, n'en ft pas moins tombe sur l'chafaud. Ce Deparis tait
un fanatique et un assassin; mais ce n'tait point un lche. Combien
ceux qui se cachaient et complotaient dans l'ombre taient-ils mille
fois plus dangereux!

L'assassinat de Saint-Fargeau ne fit que dmontrer la ncesssit d'une
surveillance troite pour comprimer les machinations du royalisme. Les
dpartements s'associrent par des adresses au vote de la Convention.
Quatre membres de l'Assemble qui taient alors en mission envoyrent 
leurs collgues la lettre suivante:

Nous apprenons par les papiers publics que la Convention doit
prononcer demain sur Louis Capet. Privs de prendre part  vos
dlibrations, mais instruits par la lecture rflchie des pices
imprimes, et par la connaissance que chacun de nous avait acquise des
trahisons non interrompues de ce roi parjure, nous croyons que c'est un
devoir pour tous les dputs d'annoncer leur opinion publiquement, et
que ce serait une lchet de profiter de notre loignement pour nous
soustraire  cette obligation.

Nous dclarons que notre voeu est pour la condamnation de Louis Capet
par la Convention nationale, sans appel au peuple. Nous profrons ce
voeu dans la plus intime conviction,  cette distance des agitations o
la vrit se montre sans mlange, et dans le voisinage du tyran
pimontais.

_Sign_: HRAUT, JAGOT, SIMON, GRGOIRE.

La premire rdaction portait: Notre voeu est pour la condamnation _
mort_ de Louis. Grgoire, fidle  ses principes, fit rayer ces deux
mots. Je ne blme point, ajouta-t-il, ceux de mes collgues qui, dans
leur conscience, voteront pour la mort; Louis est un grand coupable:
mais ma religion me dfend de verser le sang des hommes. Il suffit  la
socit que le coupable ne puisse plus nuire. L'abb Grgoire, quoique
ayant refus, le 19 janvier 1793, de salir sa robe de prtre, n'en a
pas moins t chass, en 1819, de la Chambre des dputs, comme
_indigne_ et comme rgicide. Je livre  l'indignation des coeurs
honntes les assassins de sa mmoire.

La Convention nationale venait de se montrer grande. Jamais le bras de
la justice ne s'tait rvl dans une assemble humaine avec des signes
plus vidents et un appareil plus redoutable. La nation croyait enfin 
la Rpublique. Ce rsultat, il est vrai, fut achet par un acte
terrible, dont se plaint l'indulgence, dont gmit la piti. Si
l'inexorable volont du bien dirigeait la conscience de la grande
majorit des reprsentants, la faiblesse, la peur, ou des passions
cruelles, n'ont-elles pu aussi arracher  quelques-uns une sentence de
mort? La tte de Louis, en tombant, ne jeta-t-elle pas dans le pays une
cause d'effervescence et de bouillonnement? La terreur entre les
citoyens ne fut-elle pas plus tard une suite de l'pouvante qu'on avait
voulu diriger contre les rois? Tout cela est possible, mais tout cela
tait forc. Le peuple, comme l'Ocan, ne se soulve point sans remuer
la vase de son lit. Quel remde? Aucun. Les orages sont ncessaires 
la nature et les rvolutions  l'humanit.

Un dernier mot sur le procs de Louis XVI. Parmi ceux qui votrent la
mort, presque tous prirent sur l'chafaud; quelques-uns seulement ont
survcu. Dans l'exil ou  Cayenne, o ils avaient t transports, pas
un d'eux n'a jamais tmoign le moindre repentir. Nul remords. Ils
emportrent dans la tombe la conviction d'avoir fait leur devoir.

Le fait suivant fut racont en Belgique  l'auteur de cette histoire.
Un ancien Conventionnel avait pour ami un habitant de Namur qui venait
de temps en temps lui rendre visite. Un jour, ce dernier trouva le
rgicide, comme on disait alors, entour de papiers et relisant avec
une attention profonde le _Moniteur_ de 1793.

--Que faites-vous l? lui dit-il.

--Je refais le procs du roi.

--Eh bien...?

--Eh bien! je voterais aujourd'hui comme j'ai vot le 17 janvier; je
voterais la mort!




VIII

Lutte entre la Convention et la Commune  propos de la libert des
thtres.--Danton incline vers la Commune.--Excution de Louis
XVI.--Dernire entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison
Duplay durant le passage du lugubre cortge.--L'chafaud.--Dernires
paroles de Louis.--Le soir du 21 Janvier.--Embarras que la royaut
lguait  la Rvolution.


Quiconque tient  bien comprendre l'histoire de la Rvolution franaise
ne doit jamais perdre de vue ces deux puissances rivales, la Convention
et la Commune de Paris.

La Convention tait certes le sige de la reprsentation nationale;
mais Paris n'tait-il point la tte de la France?

Pour ne point interrompre l'unit du rcit, nous avons gard le silence
sur un incident qui se produisit durant le procs du roi. Le Conseil
excutif de la Commune avait jug  propos de suspendre les
reprsentations d'un drame de Loya, _l'Ami des lois_, qui se jouait au
Thtre-Franais. Cette pice mdiocre, crite dans un esprit
ractionnaire, pouvait occasionner des troubles au milieu des
circonstances graves qu'on traversait. Ption, dans l'intrt de la
libert, s'tait oppos  cette mesure. De l conflit.

Ce conflit fut port devant l'Assemble nationale. Danton, comprenant
sans doute le danger d'une lutte ouverte entre la Convention et la
Commune, chercha tout de suite  dtourner l'attention de l'incident
pour la fixer tout entire sur le procs de Louis XVI.

Je l'avouerai, s'cria-t-il, je croyais qu'il tait d'autres objets
que la comdie qui doivent nous occuper. (Quelques voix: Il s'agit de
la libert!) Oui, il s'agit de la libert. Il s'agit de la tragdie que
vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache
des lois la tte d'un tyran (murmures) et non de misrables comdies.
Mais puisque vous cassez un arrt du Conseil excutif, qui dfendait de
jouer des pices dangereuses  la tranquillit publique, je soutiens
que la consquence ncessaire de votre dcret est que la responsabilit
ne puisse peser sur la municipalit.

L'affaire en resta l. Ce fut un triomphe pour la libert du thtre;
mais les haines s'envenimrent. La Commune dvora l'affront, tout en se
promettant bien de se venger de sa dfaite.

Le thtre n'avait jamais t plus suivi que dans ces jours de deuil et
de misre. Une charmante actrice, Mlle Julie Condeille, jouait une
pice qu'elle avait compose elle-mme: _la Belle Fermire_. Le
contraste entre les sombres vnements qui grondaient dans la ville et
les moeurs douces, pastorales, en quelque sorte florianesques de cette
idylle dramatique, produisit un effet de diversion extraordinaire. On
se sentait transport dans l'ge d'or. Le succs fut immense.

Mais la force des choses nous ramne  ce que Danton appelait la vraie
_tragdie_ du moment.

Le 18 et le 19, la Convention avait dlibr sur le sursis et l'avait
rejet. Le 20 tait un dimanche: on n'excute point ce jour-l.

C'est le lendemain (21 janvier) que la France allait _punir_ son roi.

Le Conseil de la Commune avait arrt les dispositions suivantes: Le
lieu de l'excution sera _la place de la Rvolution_, ci-devant Louis
XV, entre le pidestal et les Champs-Elyses. Louis Capet partira du
Temple  huit heures du matin, de manire que l'excution puisse tre
faite  midi. Le commandant gnral fera placer lundi matin, 21,  sept
heures,  toutes les barrires, une force suffisante pour empcher
qu'aucun rassemblement, de quelque nature qu'il soit, arm ou non arm,
entre dans Paris ni n'en sorte.

Louis XVI avait les dfauts des rois qui appartiennent  des dynasties
caduques; les races vieillissent comme les arbres, et les rejetons qui
poussent sur ces troncs puiss se ressentent de l'affaiblissement de
la sve. Cet homme d'un caractre faible, que sa nature brutale portait
 des exercices manuels et  la chasse, dont les apptits physiques
taient normes, qui avait des caprices, mais pas de volont, des
connaissances, mais pas de talents; cet homme, dis-je, sut une seule
chose dans sa vie, il sut bien mourir.

Louis avait soup la veille, le 20 au soir, avec sa famille avant la
sparation ternelle. Un municipal monta chez les femmes et dit  la
reine:--Madame, un dcret vous autorise  voir _monsieur votre mari_,
qui dsire vous embrasser ainsi que ses enfants.

A neuf heures du soir, toute la famille royale entra dans la chambre de
Louis XVI. Il y eut des larmes, des sanglots entrecoups, des
dchirements de coeur. On se spara  dix heures et demie.

Louis avait demand pour confesseur M. Edgeworth de Firmont, un prtre
non asserment qui logeait rue du Bac, n 483. Le prtre s'tait tenu
cach dans une tourelle pendant l'entrevue du roi avec sa famille. Il
se remontra. Le conseil de la Commune permit  l'abb Edgeworth de
clbrer, pour le condamn, les crmonies du culte. On se procura dans
une glise voisine le calice, l'hostie, la chasuble, les livres sacrs
et deux cierges. Le roi veill  cinq heures du matin, aprs un
sommeil tranquille, entendit la messe  genoux et communia.

Robespierre tait rentr la veille, sans mot dire, dans la maison de
Duplay: son silence et sa pleur avaient t tout de suite compris par
le menuisier et sa femme, mais non par les jeunes filles. Elles
s'veillrent comme d'habitude au lever du soleil: une seule chose les
inquita, c'est que depuis le matin la porte cochre de la maison
demeurait ferme. Il y avait l-dessus des ordres positifs qui venaient
du pre de famille. lonore en demanda timidement la raison 
Maximilien devant ses autres soeurs; Robespierre rougit.

--Votre pre a raison, reprit-il d'un air grave et concentr: il
passera aujourd'hui devant celle maison une chose que vous ne devez pas
voir.

Puis il s'enfona dans sa chambre tristement.--Vers neuf heures et
demie du matin, on entendit jusque dans la cour un bruit de chevaux, le
passage des troupes, et le roulement d'une voiture sur le pav de la
rue: c'tait _la chose_ qui passait.

Paris tait tout entier sous les armes. La circulation des voitures se
trouvait interrompue dans les quartiers qui avoisinaient le passage du
cortge. Les fentres des maisons taient fermes. Un calme imposant et
triste rgnait dans toute la ville. A dix heures et un quart, le roi
arriva sur la place de la Rvolution. Il tait dans un carrosse vert.
Arriv au pied de l'chafaud, il resta quatre ou cinq minutes dans la
voiture, parlant  son confesseur. M. Edgeworth tait simplement en
habit noir. La figure du roi ne paraissait pas altre. Il tait vtu
d'un habit couleur puce, veste blanche, culotte grise, bas blancs. Il
descendit de voiture. Un silence inou s'tendait de tous cts; pas un
souffle, pas un geste: les coeurs semblaient ptrifis comme le ciel,
un ciel gris et bas; les arbres taient sans mouvement et sans
feuilles; cette morne strilit avait quelque chose de terrible. Il
semblait que tout ft ptrifi dans les coeurs et dans la nature.

Louis ta son habit lui-mme, et resta couvert d'un simple gilet de
molleton blanc. Un dbat, eut lieu au pied de l'chafaud; Louis ne
voulait pas qu'on lui lit les mains, il fit un mouvement de rsistance
terrible; mais alors son confesseur:

--C'est un trait de ressemblance de plus entre vous et Jsus-Christ qui
va tre votre rcompense.

Louis se laissa faire. Il monta sur l'chafaud, s'avana du ct
gauche, le visage trs rouge:

--Peuple, s'cria-t-il, je meurs innocent! je pardonne  mes ennemis;
je dsire que mon sang soit utile aux Franais et qu'il apaise la
colre de Dieu.

A dix heures vingt-cinq minutes, il avait vcu. Au moment o la tte
tomba, le profond silence qui couvrait la place se dchira violemment;
il sortit de la multitude un cri immense, unique, infini, qui retentit
dans toute la ville: Vive la Rpublique! Vive la Nation! Tous les
chapeaux agits en l'air semblaient dire: Le sacrifice est consomm!
Des bataillons, en dfilant devant la guillotine, tremprent leurs
baonnettes, le fer de leurs piques ou la lame de leurs sabres dans le
sang du roi. Ici un trait digne du crayon de Tacite: au moment o le
bourreau venait de quitter le thtre de l'excution, un homme d'un
aspect effrayant monte sur la guillotine; on le regarde, on s'approche
en silence; il plonge tout entier son bras nu dans le sang de Louis XVI
qui s'tait amass en bondance, et en asperge par trois fois la foule
des assistants, qui se pressent autour de l'chafaud pour en recevoir
chacun une goutte sur le front.

--Frres, dit-il alors en continuant son horrible aspersion, frres, on
nous a menacs que le sang de Capet retomberait sur nos ttes; eh bien!
qu'il y retombe!

Cet homme faisait une chose horrible, mais logique; le sang du roi
tait bien le baptme de la Rvolution.

On avait parl de tirer le canon du Pont-Neuf au moment de l'excution;
il n'en fut rien: la Commune dcida que la tte d'un roi, en tombant,
ne devait pas faire plus de bruit que celle d'un autre homme. Les
travaux, suspendus durant la matine, furent repris dans l'aprs-midi;
les boutiques s'ouvrirent; il y eut beaucoup de monde le soir aux
spectacles, surtout des femmes en grande toilette.

[Illustration: Funrailles de Lepelletier de Saint-Fargeau.]

La reine, ayant appris la mort de son mari, demanda pour elle, pour sa
soeur et pour ses enfants, des habits de deuil. Les restes de Louis,
enferms dans une corbeille d'osier, avaient t conduits dans une
charrette au cimetire de la Madeleine, et placs dans une fosse entre
deux lits de chaux vive, pour y tre consums au plus vite, de telle
sorte qu'il ne restt bientt plus rien du _tyran_. On tablit une
garde, pendant deux jours, autour de la fosse.

Au Palais-Royal, la mort de Louis inspira des orateurs en plein vent.
Vous voyez, disaient-ils au peuple, vous voyez que l'espce de
talisman qui couvrait jusqu'ici une personne soi-disant inviolable
vient de se rompre au pied de l'chafaud de Louis XVI. Nous venons de
signer avec le sang d'un monarque la guerre  toutes les monarchies.
Soyez fiers et tenez-vous debout devant l'Europe tonne de votre
audace!

On compara le supplice de Louis XVI  celui de Charles 1er; mais le roi
d'Angleterre avait rencontr dans la mort ces gards, cet appareil et
ces pompes qui sentent encore la souverainet; tandis qu'on avait
appliqu au roi de France l'galit du supplice avec le dernier de ses
sujets. On fit d'autres rapprochements curieux, sous le titre
d'_poques remarquables de la vie de Louis XVI_: Le 21 avril 1780,
mariage  Vienne, envoi de l'anneau.--Le 21 juin de la mme anne, fte
pour son mariage.--Le 21 janvier 1782, fte  l'Htel de Ville de Paris
pour la naissance du dauphin.--Le 21 juillet 1791, fuite 
Varennes.--Le 21 janvier 1793, mort sur un chafaud.--On assure que,
soit par un sentiment superstitieux, soit par tout autre motif, Louis
XVI ne permettait jamais qu'on jout chez lui au vingt et un. Enfin les
rapports qui ont constat devant les juges les crimes du roi manaient
de la commission des vingt et un. L'ternelle mlancolie de la nature
humaine aime  trouver dans de tels calculs un mystre de plus aux
vicissitudes du sort.

La mort du roi fut surtout envisage comme une ncessit sociale. La
Rvolution avait ramen la nation franaise aux moeurs dures et
austres de la race celtique. La libert ressemblait, le 21 janvier
1793,  cette divinit des anciens druides, qu'on ne pouvait se rendre
favorable qu'en lui offrant en sacrifice une grande victime.

La mort du roi porta dans le coeur des royalistes la consternation et
la terreur. A Paris mme, il y eut quelques mouvements qui indiquaient
leur dsespoir. Les rvolutionnaires, d'un autre ct, croyaient
toucher au port.

Combien leur illusion devait tre due par la suite des vnements!

Il n'y a que les morts qui ne reviennent point, disait Barre. Il se
trompait: ce sont les morts qui reviennent. En montant sur l'chafaud,
Louis XVI laissait derrire lui son _testament_, qui allait tre lu
dans toutes les petites glises, ses reliques, distribues aux fidles
par son domestique Clry, et la lgende d'un roi martyr.

Mais les hommes de 93 se moquaient bien de tout cela; ils marchaient le
front haut et le coeur plein d'esprance vers l'avenir.




IX

Mort de la premire femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La
runion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique
vacue par nos troupes.--Avis de Danton sur l'tat des
choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte
sur les tours de Notre-Dame.--Sublime dlscours de Danton.--Accusations
contre sa probit.--Etablissement du tribunal rvolutionnaire.
--Elargissement des dtenus pour dettes.--Envoi de commissaires aux
dpartements.--Dclaration de guerre  l'Angleterre.


Les jours de l'affliction taient venus pour les rois et les reines;
mais croit-on que les rvolutionnaires n'eussent point aussi leurs
poignantes douleurs?

Le 31 janvier, sur un ordre de la Convention nationale, Danton avait d
repartir pour la Belgique, laissant  Paris sa femme malade.

Il avait pous le 9 juin 1787 une charmante jeune fille,
Antoinette-Gabrielle Charpentier, dont le pre tait contrleur des
fermes. Marie  ce bouillant tribun, elle avait toujours honor le
toit conjugal par ses vertus. Les commotions politiques avaient fort
branl sa sant dlicate. Elle fut surtout bouleverse par la lecture
de feuilles girondines qui reprsentaient Danton comme l'auteur des 2
et 3 septembre.

Il tait l, il avait dsign les victimes qu'on devait gorger. Ces
infmes journaux portrent  la malheureuse femme, dans l'tat de
grossesse o elle tait, le coup de la mort.

Danton n'tait point un saint; il avait ses faiblesses; mais c'tait un
grand coeur. A cette femme si digne, il prodiguait une tendresse
sincre. Elle avait conserv ses croyances religieuses, Danton la
plaisantait sur sa dvotion, puis, bon et tolrant, il la conduisait
bras dessus, bras dessous,  la porte de l'glise, o il se gardait
bien d'entrer lui-mme. Leur sparation fut dchirante. Ils sentaient,
hlas! l'un et l'autre qu'ils ne se reverraient plus. Partir,
s'arracher  une femme aime, dans un pareil moment, pour obir  un
ordre de la Convention, pour voler au secours de la patrie, voil ce
dont taient capables ces grands citoyens de 93.

Elle mourut le 11 fvrier 1793 d'une fivre puerprale, huit jours
aprs la naissance de son second fils. Danton apprit la fatale nouvelle
en Belgique. Il tait de ceux qui pleurent et rugissent en dedans sur
leurs calamits personnelles.

Ds le 24 janvier, jour des funrailles de Lepelletier, Danton de son
regard d'aigle avait envisag les vraies consquences de la mort de
Louis XVI.

Maintenant que le tyran n'est plus, s'tait-il cri, tournons toute
notre nergie, toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre
 l'Europe. Il faut, pour pargner les sueurs et le sang de nos
concitoyens, dvelopper la prodigalit nationale. Vos armes ont fait
des prodiges dans un moment dplorable; que ne feront-elles pas quand
elles seront bien secondes? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut
cent esclaves. Si on leur disait d'aller  Vienne, ils iraient  Vienne
o  la mort...

Terrasser la coalition des despotes, faire la guerre universelle, la
guerre de dlivrance, tel devait tre le premier grand acte de la
Convention. Sur ce terrain, tous les partis taient d'accord entre eux.
Il fallait dchaner l'expansion de l'ide franaise. Le gnie de la
Rvolution, embouchant la trompette guerrire, allait-il traverser nos
discordes intestines, mont sur les chevaux ails de la victoire? Un
instant on put l'esprer, tant, le lendemain de la mort du roi, la
Gironde et la Montagne semblaient unies dans le mme sentiment
patriotique.

Dumouriez avait conduit l'arme franaise  Lige. L il reut un
dcret de la Convention dat du 15 dcembre:

Dans tous les pays qui sont et seront occups par les armes de la
Rpublique, les gnraux proclameront sur-le-champ l'abolition des
impts ou contributions existantes, la dme, les droits fodaux, la
servitude relle ou personnelle, les droits de chasse exclusifs, la
noblesse et gnralement tous les privilges existants.

Ils proclameront la souverainet du peuple.

Tous les agents et officiers de l'ancien gouvernement, tous les
rputs nobles, sont inadmissibles aux emplois de l'administration...

C'tait donc bien la libert que la gnreuse Convention offrait aux
peuples sur lesquels se rpandaient nos armes.

Heureuse dfaite, qui remettait les provinces conquises en possession
de leurs droits!

Dumouriez se refusa positivement  faire excuter ce dcret. Il vint 
Paris, comme nous l'avons vu, pour savourer la fume de l'encens qu'on
brlait en son honneur. Le 12 janvier 93, Lacroix, un ancien militaire,
et Danton partirent pour Lige.

Quel tait l'objet de leur mission? Une lutte opinitre s'tait engage
entre le ministre des finances et le gnral Dumouriez. Cambon voulait
que les frais de la guerre de dlivrance entreprise hors du territoire
franais pour les peuples contre les rois fussent en partie couverts ou
du moins garantis par les biens meubles et immeubles des gouvernements
expulss. Un dcret de la Convention, rendu dans ce sens, dclarait
proprit nationale tout ce qui avait appartenu aux rois, princes,
nobles et prtres, ainsi qu'aux migrs franais rfugis dans les pays
sur lesquels s'tendait la protection de nos armes.

Dumouriez rsistait  ce systme. Cambon indign refusa les traites que
le gnral tirait sur le Trsor. Les commissaires, Lacroix et Danton,
taient chargs de juger sur place le diffrend qui s'tait lev entre
l'autorit militaire et l'autorit civile. Ils devaient en outre
s'enqurir de l'tat des vivres, des indemnits qu'il convenait
d'accorder aux citoyens qui avaient t pills, de la disposition des
esprits, de l'assimilation de la Belgique  la France, des moyens les
plus srs et les plus prompts d'appliquer  ces nouveaux Franais les
institutions rpublicaines, en un mot d'organiser une nation rcemment
affranchie d'aprs le type de gouvernement qu'avait inaugur, chez
nous, la Rvolution.

Danton, comme nous l'avons dit, tait revenu de Lige  Paris pour
voter la mort du roi.

Le 31 janvier, il s'exprimait ainsi devant la Convention:

Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges,
du peuple belge, que je viens demander la runion de la Belgique. Je ne
demande rien  votre enthousiasme, mais tout  votre raison, tout aux
intrts de la Rpublique franaise... Vous avez dit aux amis de la
libert: Organisez-vous comme nous. C'tait dire: Nous accepterons
votre runion, si vous la proposez. Eh bien! ils la proposent
aujourd'hui. [Note: Sur 9700 votants  Lige, 9660 avaient demand la
runion  la Rpublique Franaise.] Les limites de la France sont
marques par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points:
 l'Ocan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrnes. On nous menace des rois!
Vous leur avez jet le gant, ce gant est la tte d'un roi, c'est le
signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les
tyrans de l'Angleterre sont morts... Quant  la Belgique, l'homme du
peuple, le cultivateur veulent la runion...

L'annexion de la Belgique  la France rpublicaine n'tait point le
seul terrain sur lequel diffrassent d'avis Danton et Dumouriez. L'un
tait la Rvolution faite homme, l'autre tait la diplomatie, le vieil
esprit militaire. Le chancre du clricalisme rongeait la Belgique,
cette Espagne du Nord. Danton avait compris tout de suite qu'il fallait
purger des aristocrates, prtres et nobles, cette nouvelle terre de
libert.

D'un autre ct, prvoyant une volte-face de la part de l'Autriche,
Lacroix et Danton ne cessaient de rclamer des forces: Rappelez,
disaient-ils,  tous les citoyens en tat de porter les armes, les
serments qu'ils ont prts et sommez-les, au nom de la libert et de
l'galit, de voler au secours de leurs frres dans la Belgique.

Les prvisions des deux commissaires n'taient que trop fondes. Le 1er
mars 1793, pendant que Dumouriez, enivr de ses premiers succs,
s'avanait tranquillement en Hollande, l'hroque ville de Lige, toute
franaise de coeur, sur laquelle Danton avait souffl le feu sacr de
la Rvolution, allait tre reprise par les Autrichiens. Les patriotes
ligeois, hommes, femmes, enfants, vieillards, se virent obligs de
fuir; il gelait, la terre tait couverte de neige. Plus d'espoir; la
Meuse tait force, l'arme franaise battait en retraite.

Ces sinistres nouvelles arrivrent  Paris vers le 5 ou le 6. La
population tout entire frmit: la honte le disputait au courroux. Les
Girondins prtendirent qu'on avait exagr nos revers, grossi le danger
de la situation. On perdit ainsi quelques jours.

Le 7 au soir, arrive de Lacroix et de Danton. Le 8, ils se rendent 
la Convention. Lacroix parle le premier, accuse le ministre de cacher
nos dsastres. C'est  prsent le tour de Danton.

Nous avons plusieurs fois, s'crie-t-il, fait l'exprience que tel est
le caractre franais, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute
son nergie. Eh bien! ce moment est arriv. Oui, il faut le dire  la
France entire: si vous ne volez pas au secours de vos frres de la
Belgique, si Dumouriez est envelopp en Hollande, si son arme tait
oblige de mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs d'un
pareil vnement? La fortune publique anantie, la mort de 600 000
Franais pourraient en tre la suite.

Citoyens, vous n'avez pas une minute  perdre... nous ne devons pas
attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son
excution sera ncessairement lente, et des rsultats tardifs ne sont
pas ceux qui conviennent  l'imminence du danger qui nous menace. Il
faut que Paris, cette cit clbre et tant calomnie, il faut que cette
cit dont nos ennemis redoutent le brlant civisme, qu'ils auraient
renverse, contribue par son exemple  sauver la patrie... S'il est bon
de faire des lois avec maturit, on ne fait la guerre qu'avec
enthousiasme. Toutes les mesures dilatoires, tout moyen tardif de
recruter dtruit cet enthousiasme, et reste souvent sans succs. Vous
voyez dj quelles en sont les misrables consquences.

Dans le mme discours, Danton dfend les gnraux que pourtant il
n'aimait gure. Il n'hsite mme point  couvrir Dumouriez, dont il
devine la situation critique.

Nous leur avions promis qu'au 1er fvrier l'arme de la Belgique
recevrait un renfort de 30 000 hommes. Rien ne leur est arriv. Il y a
trois mois qu' notre premier voyage dans la Belgique ils nous dirent
que leur position militaire tait dtestable et que s'ils taient
attaqus au printemps ils seraient peut-tre forcs d'vacuer la
Belgique entire. Htons-nous de rparer nos fautes...

L'orateur concluait en demandant que la Convention nommt  l'instant
des commissaires: le soir mme, ils se rendraient dans toutes les
sections de Paris, convoqueraient les citoyens, leur feraient prendre
les armes et les engageraient, au nom de la libert et de leurs
serments,  voler au secours de la Belgique.

Toutes les mesures que rclamaient Lacroix et Danton furent votes par
l'Assemble nationale.

Qu'on se figure, au milieu de pareils vnements, les transes de la
population parisienne! Les murailles elles-mmes parlrent, et voici ce
qu'elles dirent au nom de la Commune:

Aux armes, citoyens, aux armes!

Si vous tardez, tout est perdu.

Une grande partie de la Belgique est envahie; Aix-la-Chapelle, Lige,
Bruxelles doivent tre maintenant au pouvoir de l'ennemi. La grosse
artillerie, les bagages, le trsor de l'arme, se replient avec
prcipitation sur Valenciennes, seule ville qui puisse arrter un
instant l'ennemi. Ce qui pourra suivre sera jet dans la Meuse...

Parisiens, c'est contre vous surtout que cette guerre est dirige...
Il faut que cette campagne dcide du sort du monde; il faut pouvanter,
exterminer les rois. Hommes du 14 juillet, du 5 octobre, du 10 aot,
rveillez-vous!

Vos frres, vos enfants, poursuivis par l'ennemi, envelopps
peut-tre, vous appellent... Levez-vous: il faut les venger!

Que toutes les armes soient portes dans les sections; que tous les
citoyens s'y rendent; que l'on y jure de sauver la patrie; qu'on la
sauve; malheur  celui qui hsiterait!

Que ds demain des milliers d'hommes sortent de Paris; c'est
aujourd'hui le combat  mort entre les hommes et les rois, entre
l'esclavage et la libert.

La Commune de Paris dcida en outre que le mme tendard arbor aprs
le 10 aot, et dployant ces mots: La patrie est en danger,
flotterait de nouveau sur l'Htel de Ville et le drapeau noir sur les
tours de Notre-Dame.

Ne perdons pas de vue que les Girondins dirigeaient alors les affaires
du pays. En vain cherchrent-ils  dissimuler,  nier le danger. Contre
eux, l'explosion du sentiment public fut terrible. Les presses de
quelques-uns de leurs journaux furent brises. Beurnonville, ministre
de la guerre, donna sa dmission. Des bruits sinistres se rpandirent
dans Paris. Touchait-on  un second massacre? La hache tait-elle
suspendue sur la tte de la Convention? Il y eut, un instant, tout lieu
de le craindre.

L'analogie entre la situation de la Convention au 10 mars et celle de
Paris au 2 septembre tait vidente. Qui sauva la Convention? Ce fut
Marat: Je couvrirais, dit-il, de mon corps les reprsentants du
peuple.

De jour en jour se dchirait le voile que les Girondins avaient essay
de jeter sur l'tendue de nos dsastres. Ni la Commune de Paris, ni
Lacroix, ni Danton ne s'taient tromps. Notre arme rtrogradait. On
avait d lever le sige de Maastricht. Nous tions en pleine droute.

C'est au milieu de l'indignation gnrale, du grondement de l'meute,
que la Convention nationale tint la sance du 13 mars. Divers orateurs
cherchrent la cause des vnements dsastreux qui frappaient la
France. Le front charg d'orages, le coeur gonfl de tristesse, Danton
apparat  la tribune:

Il s'agit moins, dit-il, de rechercher la cause de nos malheurs que
d'y appliquer promptement le remde. Quand l'difice est en feu, je ne
m'attache point aux fripons qui enlvent les meubles; j'teins
l'incendie. Je dis que vous devez tre convaincus plus que jamais, par
la lecture des dpches de Dumouriez, que vous n'avez pas un instant 
perdre pour sauver la Rpublique...

Faites donc partir vos commissaires; soutenez les par votre nergie;
qu'ils partent ce soir, cette nuit mme; qu'ils disent  la classe
opulente: Il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos
efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du
sang, il le prodigue. Allons, misrables, prodiguez vos richesses! (De
vifs applaudissements clatent.)

Voyez, citoyens, les belles destines qui vous attendent. Quoi! vous
avez une nation entire pour levier, la raison pour point d'appui, et
vous n'avez pas encore boulevers le monde! (Les applaudissements
redoublent.)

Il faut pour cela des caractres, et la vrit est qu'on en a manqu.
Je mets de ct toutes les passions, elles me sont parfaitement
trangres, except celle du bien public. Dans des circonstances plus
difficiles, quand l'ennemi tait aux portes de Paris, j'ai dit  ceux
qui gouvernaient alors: Vos discussions sont misrables, je ne connais
que l'ennemi. (Nouveaux applaudissements.)

Vous qui me fatiguez de vos contestations particulires, au lieu de
vous occuper du salut de la Rpublique, je vous rpudie tous comme
tratres  la patrie! Je vous mets tous sur la mme ligne. Je leur
disais: Eh! que m'importe ma rputation! Que la France soit libre et
que mon nom soit fltri! Que m'importe d'tre appel buveur de sang! Eh
bien! buvons le sang des ennemis de l'humanit, s'il le faut;
combattons, conqurons la libert!

On parait craindre que le dpart des commissaires affaiblisse l'un ou
l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portons notre nergie
partout.... Conqurons la Hollande; ranimons en Angleterre le parti
rpublicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux  la
postrit. Remplissons ces grandes destines; point de dbats, point de
querelles, et la patrie est sauve.

Ces belles, ces grandes paroles sont aujourd'hui pour nous lettre
morte. Des discours de Danton il ne reste que le squelette. D'abord la
stnographie tait alors dans l'enfance et le _Moniteur_ ne nous donne
trop souvent qu'un rsum plus ou moins exact. Et puis l'action est au
moins la moiti de l'orateur. Pour avoir une ide de Danton  la
tribune, tous nos pres le disent, il et fallu voir cette face de
lion, ce geste terrible, ce soulvement d'paules menaant; il et
fallu entendre cette voix, tantt grave et calme, tantt svre et
tonnante.

Et pourtant voil l'homme contre lequel s'levaient dj d'odieux
soupons. _Il avait plong les mains dans la caisse de la Belgique_,
murmuraient les journaux; _il a dilapid les fonds publics_. Nous
examinerons en temps et lieu de telles accusations, lances d'abord par
la Gironde, recueillies plus tard par une partie de la Montagne; mais
exprimons tout d'abord le sentiment que nous inspirent ces indignes
calomnies.

Exposez donc votre vie et votre honneur, organisez une arme en pays
tranger, forgez dans un atelier de cyclopes les foudres de la
Rvolution, assurez au soldat ses moyens de subsistance, sa solde, son
habillement, son quipement, surveillez les hpitaux, fondez la police
et l'instruction militaires, contenez dans le devoir les officiers et
les gnraux encore si hsitants  cette poque, veillez  la dfense
des places fortes et  la garde des frontires, pour qu'aprs avoir
accompli cette tche de gant, vous receviez en pleine poitrine cette
pithte flatteuse: _Voleur!_

A supposer que Danton et des vices, ces vices n'taient point de ceux
qui dshonorent un homme. On ne s'lve d'ailleurs point vers la rgion
des ides et des grandes proccupations nationales sans s'y rgnrer.
Danton s'tait pur au feu du patriotisme. Le moyen d'admettre qu'une
me de cette trempe, entrane par le tourbillon des affaires
publiques, ait cd  de basses et viles convoitises?

Les nuages s'amassaient de moment en moment sur la France. L'Angleterre
venait d'entrer dans la coalition. Aux dangers extrieurs se joignaient
les dchirements intrieurs. Un mouvement contre-rvolutionnaire avait
clat  Lyon. La Bretagne presque tout entire tait souleve. La
conqute de la Belgique nous chappait.

[Illustration: Pillage de l'imprimerie Gorsas.]

Pour ragir contre de pareils dsastres, il fallait des mesures
nergiques, ou la France tait perdue.

Le 11 mars 1793, la Convention dcrta l'tablissement d'un tribunal
rvolutionnaire, spcialement destin  juger les conspirateurs. Les
Girondins eux-mmes, Isnard en tte, avaient demand qu'il en ft
ainsi, mais ils n'avaient conclu  rien. Cette mesure tait cependant
rclame par les sections, et par les volontaires qui parlaient pour
l'arme. La proposition, nettement formule par Levasseur, appuye par
Jean Bon-Saint-Andr, fut adopte presque sans dbats par la
Convention. Combien parmi ceux qui la votrent devaient comparatre un
jour devant le terrible tribunal tabli pour juger et contenir les
tratres, les mauvais citoyens! Quiconque aiguise la hache, dit un
proverbe arabe, court grand risque de s'y couper les doigts.

Le principe tait admis; mais il restait  organiser cette cour de
justice on plutt ce tribunal de guerre. Ici les avis se partageaient.
Les Girondins voulaient que les juges fussent lus par le peuple; les
Montagnards tenaient  ce qu'ils fussent nomms par la Convention.
L'Assemble aurait ainsi sous la main une arme formidable; elle serait
 la fois le glaive et la loi. La confusion du pouvoir lgislatif et du
pouvoir judiciaire est trs-certainement contraire aux vrais principes;
mais avait-on le temps d'y regarder de si prs quand le sol mme de la
patrie tremblait sous le poids de nos dsastres? Il fut dcid qu'un
jury serait nomm par la Convention, qu'on le tirerait de tous les
dpartements, et que les jurs _opineraient  haute voix_.

C'tait la terreur; mais cette terreur qui donc l'imposait  la France?
L'tranger, les migrs, les royalistes.

Une autre mesure (celle-ci clmente, politique) fut l'abolition de la
contrainte par corps, l'largissement des prisonniers pour dettes. Ce
fut Danton qui la proposa, l'appuya de motifs trs-graves.

Je viens vous demander, dit-il, l'abolition d'une erreur funeste, la
destruction de la tyrannie de la richesse sur la misre...

Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Franais s'arment pour la
dfense commune. Eh bien! il est une classe d'hommes qu'aucun crime n'a
souille, qui a des bras, mais qui n'a pas de libert, c'est celle des
malheureux dtenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanit, pour
la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse
hypothquer et sa personne et sa sret...

Les principes sont ternels, et tout Franais ne peut tre priv de sa
libert que pour avoir forfait  la socit.

Que les propritaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus
se seront ports  des excs; mais la nation, toujours juste,
respectera les proprits. Respectez la misre, et la misre respectera
l'opulence. (Vifs applaudissements.)

Cette famille des dtenus pour dettes tait alors nombreuse et
intressante. Beaucoup de petits ngociants dont les affaires avaient
sombr dans les commotions politiques, des artisans que la guerre
privait de travail, des clercs d'avou ou de notaire, taient tenus 
la gorge par la main de leurs cranciers.

L'usure vit et s'engraisse de la misre sociale.

Troisime mesure: quatre-vingts membres de la Convention devaient se
rpandre dans les dpartements pour y ranimer l'lan du patriotisme.

D'autres partirent pour l'arme: Nous n'enverrons pas seulement les
autres  la frontire, disaient-ils; nous irons nous-mmes.

L'installation du tribunal rvolutionnaire tait dcrte. Les
principaux traits de son organisation taient bauchs; mais depuis
quelques jours la discussion tranait. La Gironde opposait des
rserves, levait des obstacles. On allait se sparer, lorsque le 12 au
soir Danton se lve, s'lance  la tribune, et d'un geste cloue chacun
des reprsentants  sa place:

Je somme, s'crie-t-il, tous les bons citoyens de ne point quitter
leur poste!

Tous les membres de la Convention rejoignent leurs bancs; un calme
profond rgne dans l'Assemble.

Quoi! citoyens, reprit-il, au moment o notre position est telle que
si Miranda tait battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
envelopp serait oblig de mettre bas les armes, vous pourriez vous
sparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
publique! Je sens  quel point il est important de prendre des mesures
judiciaires qui punissent les contre-rvolutionnaires: car c'est pour
eux que ce tribunal est ncessaire; c'est pour eux que ce tribunal doit
suppler au tribunal suprme de la vengeance du peuple. Les ennemis de
la libert lvent un front audacieux; partout confondus, ils sont
partout provocateurs. En voyant le citoyen honnte occup dans ses
foyers, l'artisan occup dans ses ateliers, ils ont la stupidit de se
croire en majorit: eh bien! arrachez-les vous-mmes  la vengeance
populaire, l'humanit vous l'ordonne...

Faisons ce que n'a pas fait l'Assemble lgislative: soyons terribles
pour dispenser le peuple de l'tre; organisons un tribunal, non pas
bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
le glaive de la loi pse sur la tte de tous ses ennemis.

Ce grand oeuvre termin, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
que vous devez faire partir, au ministre que vous devez organiser...
Soyons prodigues d'hommes et d'argent, dployons tous les moyens de la
puissance nationale... Si, ds le moment o je l'ai demand, vous
eussiez fait le dveloppement des forces ncessaires, aujourd'hui
l'ennemi serait repouss loin de nos frontires.

Je demande donc que le tribunal rvolutionnaire soit organis sance
tenante...

Je demande que la Convention juge mes raisonnements et mprise les
qualifications injurieuses et fltrissantes qu'on ose me donner. Je
demande qu'aussitt que les mesures de sret gnrale seront prises,
vos commissaires partent  l'instant, qu'on ne reproduise plus
l'objection qu'ils sigent dans tel ou tel ct de cette salle...

Je me rsume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
pouvoir excutif; demain mouvement militaire; que vos commissaires
soient partis, que la France entire se lve, coure aux armes, marche 
l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre; que
le commerce de l'Angleterre soit ruin; que les amis de la libert
triomphent de cette contre; que nos armes apportent partout aux
peuples la dlivrance et le bonheur; que le monde soit veng!

Belles et nobles paroles! ces hros de 93 prenaient leurs voeux pour
des ralits: comment la Fortune et-elle pu se refuser au triomphe de
la Justice?

S'il fallait en croire quelques historiens, une poigne de sclrats
s'tait alors empare des destines de la France; eux seuls
conduisaient tout; l'immense majorit demeura trangre au mouvement
qui abolissait la royaut et aux mesures svres de dfense nationale.
Si les choses se passrent ainsi, o donc taient alors les _honntes
gens_? Ils taient, dit-on, dcourags, frapps de stupeur, ils
s'taient retirs des lections, et abdiqurent volontairement leur
part d'influence dans les affaires publiques, renonant par crainte 
toute rsistance au mal. Alors qui les plaindra? Misrables et lches,
ils mritaient bien d'tre chtis par la verge de fer. Mais non, il
n'en fut point ainsi: la France entire se leva comme un seul homme:
nulle contrainte n'aurait alors russi  mettre sur pied ces bandes de
volontaires qui, se dgageant des bras de leurs femmes et de leurs
enfants, volaient  la dfense du territoire. Il semblait que ces
jeunes soldats eussent deux coeurs, l'un pour la famille et l'autre
pour la patrie. Danton bouillonne; sa voix enfante des bataillons; les
ossements de tous les Franais qui, mme sous la monarchie, avaient
vers leur sang pour la gloire de nos drapeaux, ces ossements
tressaillent et crient: Aux armes! Enfin la nation n'a pas seulement
pour attaquer l'ennemi ses huit cent mille volontaires et la rsolution
dsespre de vaincre, elle a un chant de guerre qui vaut,  lui seul,
une arme, la _Marseillaise_. [Note: Vers 1830, le statuaire David, lui
qui recueillait pieusement tous les dbris de notre grande pope
militaire et politique, se rend chez l'auteur de la _Marseillaise_,
Rouget de Lisle. C'tait alors un vieillard maussade et cacochyme. Il
composait encore des airs. Ses amis lui faisaient passer quelque argent
qu'ils lui disaient provenir de la vente de sa musique; leur
dlicatesse voilait ainsi l'aumne sous un hommage rendu au talent
ncessiteux. David voulut faire le mdaillon du Tyrte rvolutionnaire;
mais il ne rencontra d'abord qu'une figure efface sous les rides et
sous la maladie. Rouget de Lisle tait au lit, tout envelopp de
couvertures. David lui parle de la France de 91 et de la grande
campagne qu'elle soutint contre les rois coaliss: il lui rcite, avec
l'accent de l'enthousiasme, une ou deux strophes de la _Marseillaise_;
aussitt une imperceptible rougeur colore le front du vieillard; le feu
reparat sous la cendre, et une dernire tincelle jaillit de ce visage
teint; c'est cette tincelle que l'artiste a fixe dans le marbre.]

La France rpublicaine, dans sa lutte avec tous les royaumes de
l'Europe, a aussi pour elle la Convention; mais  cette assemble de
Titans manque l'unit des vues, l'harmonie de principes qui est une des
garanties de la victoire.

L'Europe tout entire s'branle contre nous; quatorze armes treignent
ou menacent nos frontires. Quelle sera l'issue de ce duel entre le
vieux despotisme et la Rvolution?

A tous ces dangers du dehors s'ajoutaient les troubles intrieurs. Un
nid de conspirateurs et de vipres mordait dans l'ombre la Rpublique
naissante au talon.

Chacun n'avait-il point lieu de trembler pour sa tte, sa famille, son
foyer? Trembler! allons donc! nos pres ont eu cela de grand qu'ils
n'ont pas un instant dsespr du succs de nos armes.

La coalition forme contre nous embrassait tous les tats de l'Europe,
moins la Sude et le Danemark. La France prit bravement l'offensive:
elle dclara la guerre  l'Angleterre, la guerre au stathouder de
Hollande, la guerre  l'Espagne; le front haut, elle reut sans
broncher la dclaration de guerre de l'empire d'Allemagne. La
Convention dcrta une leve de 300 000 hommes et de nouvelles
missions d'assignats hypothqus sur les biens du clerg. Puis elle
sembla dira en dfiant toutes les armes de la monarchie:
Attaquez-nous maintenant; nous vous rpondrons!




X

Marat rit.--Pillage des boutiques.--Dnonciation de Barre et de
Salles.--Dcret d'arrestation contre Marat.--Il chappe.--Sa lettre 
la Convention.--Il est dcrt d'accusation  la suite d'un appel
nominal.--Dfection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les
intrigues orlanistes.--La Vende.--Marat devant le tribunal
rvolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentre  la
Convention.--Marat chez Simonne Evrard.


Voici longtemps qu'on n'a entendu parler de l'Ami du peuple. Il ne faut
pourtant pas croire qu'il ft rest inactif. Quelques jours aprs la
mort du roi, il fit allusion aux projets de dictature qu'on lui
supposait. Je charge par ces prsentes, crivait Sa Majest Marat 1er,
je charge mes lieutenants gnraux d'ouvrir un emprunt de 45 livres
pour payer une maison politique, diplomatique, civile et militaire...
Je me propose d'employer ladite somme  me donner une paire de bottes,
car aussi bien les miennes commencent  tre  jour. Marat riant, et
surtout riant de lui-mme, c'tait grave.

Qu'allait-il donc arriver?

Occupe tout entire de la dfense nationale et des moyens de ressaisir
la victoire, la Convention avait beaucoup trop nglig la question des
subsistances. Cependant depuis quelques jours la ville de Paris
trahissait la plus profonde inquitude; on faisait courir le bruit que
la farine allait manquer. Les vivres de premire ncessit avaient
augment de prix; qui accuser de cette hausse? Les accapareurs. Plus en
rapport que les autres dputs avec les classes pauvres et laborieuses,
recevant le contre-coup de toutes leurs douleurs, Marat poussait depuis
quelques jours le cri d'alarme. On l'accusa d'avoir provoqu au pillage
des boutiques. La vrit est que des scnes dplorables eurent lieu
dans Paris. Le 25 fvrier, plusieurs femmes, ayant des pistolets  la
ceinture, se portrent aux magasins de vivres. On taxa toutes les
denres, le sucre, le savon, la chandelle, au-dessous du prix de
_revient_. Un picier de l'le Saint-Louis distribua sa marchandise
sans vouloir tre pay,  la condition de n'en cder qu'une livre 
chaque personne. Croirait-on qu'il fut accus de ne pas donner le
poids? La boutique de quelques piciers jacobins fut respecte.
Plusieurs femmes fort bien ajustes, en chapeaux  fleurs et  rubans,
se mlaient aux groupes des indigents, et profitaient de la bagarre
pour faire leurs provisions. Un picier de la rue Saint-Jacques, seul
dans son comptoir, s'arma d'un couteau pour dfendre sa proprit; il
allait succomber dans une lutte ingale, si sa femme, tenant ses deux
enfants par la main, ne ft accourue: cette intervention touchante
dsarma les pillards.

Il y avait de fortes raisons pour croire que les meneurs taient des
royalistes dguiss. Telle fut d'ailleurs l'opinion du maire de Paris.
On arrta quarante personnes environ, parmi lesquelles se trouvaient
des hommes titrs, des abbs, des domestiques de nobles, une ci-devant
comtesse, qui distribuait des assignats. Vers minuit, l'meute tait
apaise.

Le lendemain 26 fvrier, des ptitionnaires se prsentaient  la barre
de la Convention pour protester contre les voies de fait qui avaient
pouvant le commerce de Paris.

Barre, qui cherchait sans cesse d'o venait le vent pour dployer sa
voile en consquence, vit tout de suite de quel ct il fallait
manoeuvrer. Il rejette la responsabilit des dsordres qui ont clat
la veille sur des instigateurs qui veulent lgitimer le vol comme 
Sparte... qui excitent une partie du peuple contre les reprsentants...
et si je voulais salir ma bouche des paroles d'un journaliste atroce ou
insens, trop connu parmi nous pour que je veuille le nommer, vous
verriez que sans tre sorcier ni prophte on pouvait prsager ce qui
vient d'arriver.

Tous les regards se tournent vers Marat.

Salles, plus hardi, le dnonce par son nom comme l'instigateur du
pillage. Bancal veut qu'on l'expulse de l'Assemble. Brissot propose un
dcret qui dclare Marat en dmence. Fonfrde demande qu'on le condamne
par ordre  tre saign  blanc. Lesage incline pour que la parole soit
te  Marat comme  un monstre qui n'a plus mme le droit d'lever la
voix. Il veut qu'on n'entende que ses dfenseurs.

Alors toute la droite de l'assemble: Eh! qui oserait dfendre Marat?
Celui-ci, de son banc: Je ne veux pas de dfenseurs.

Malgr la violence des attaques, malgr l'ingalit de cette lutte dans
laquelle Marat est contraint de se colleter plutt que de se mesurer
avec ses ennemis, o les injures grossires pleuvent de tous cts,
l'avantage lui reste encore une fois; son sourire glacial, la terreur
qu'il inspire aux uns, l'tonnement qu'il excite parmi les autres, et
surtout le concours des tribunes, le soutiennent contre cette fureur
des modrs.

Toutefois les Girondins avaient jur de se dbarrasser de lui; ils
guettent une nouvelle occasion de le prendre en dfaut, et, avec Marat,
ces occasions-l ne se font pas longtemps attendre. Le 12 avril, Guadet
lit  la tribune un manifeste [Note: Ce manifeste tait bien sign de
Marat, mait n'avait pas t crit par lui: il manait de la _Socit
des amis de la libert_, et tait adress  leurs frres des
dpartements. Marat l'avait sign comme prsident du club des
Jacobins.] sur lequel il appelle toutes les rprobations de
l'Assemble. Le moment de la vengeance est venu, disait ce libelle;
nos reprsentants nous trahissent. Allons, rpublicains, armons-nous et
marchons!--Ici, Marat ne peut plus se contenir; ses passions
rvolutionnaires, remues par ce cri d'alarme, l'enlvent de son banc;
il clate, il bondit, il s'crie  haute voix: Oui, c'est vrai,
marchons!

A ces lans sditieux, l'Assemble rpond par un affreux tumulte; les
Girondins se tournent en masse du ct de Marat et poussent le cri
formidable: A l'Abbaye!  l'Abbaye!

Ce petit homme  l'oeil perant, cet orateur qui parle par saccades,
essaie cette fois encore de contenir l'Assemble; mais un vacarme
horrible couvre sa voix; la cravate dnoue, les cheveux en dsordre,
les gestes furibonds, les lvres cumantes, il ne peut venir  bout de
dominer le tumulte; malgr ses menaces foudroyantes, l'Assemble lance
sur sa tte un dcret d'arrestation.

Puisque nos ennemis ont perdu toute pudeur, s'crie alors Marat d'une
voix terrible, le dcret est fait pour exciter un mouvement; faites-moi
donc conduire aux Jacobins pour que j'y prche la paix!

Cette boutade est accueillie par des rires ddaigneux.

Danton se lve et dit: Marat n'est-il pas reprsentant du peuple et ne
vous souvenez-vous plus de ce grand principe que vous ne devez entamer
la Convention qu'autant qu'une foule de preuves irrfragables en
dmontreraient la ncessit?...

En brisant dans la personne de Marat l'inviolabilit du mandat
lgislatif, les Girondins se condamnaient d'avance  subir eux-mmes le
sort qu'ils infligeaient au plus haineux de leurs adversaires. La
proscription est entre les mains des Assembles une mauvaise arme de
guerre: tt ou tard elle se retourne contre le parti qui l'a forge.

Malgr le sage conseil de Danton, malgr la violente opposition de la
Montagne, le dcret d'arrestation contre Marat est maintenu.

Alors les tribunes s'agitent avec des trpignements horribles; les
hommes montrent le poing  l'Assemble; les femmes poussent des cris
d'alarme qui ne tardent pas  retentir au dehors. On s'amasse, on se
presse  la porte de la Convention.

Les dputs de la droite qui ont vot le dcret, sont accueillis au
passage par des hues, des injures et le terrible cri: A la lanterne!
 la lanterne!

Marat sortait, quand un huissier de garde l'arrte  la porte de
l'Assemble. Les Girondins taient partis: un groupe d'une cinquantaine
de Montagnards offrent de le conduire et de lui faire cortge jusqu'
la prison.

--Mais je ne veux pas du tout y aller! s'crie Marat.

Cependant les _Maratistes_ taient descendus des tribunes; ils
entourent leur idole, le dfenseur du peuple; ils l'emmnent... La
sentinelle qui tait  la porte de la Convention, et qui avait sa
consigne, s'oppose  cette fuite triomphante. Qu'on appelle l'officier
du poste! Celui-ci prsente l'ordre d'arrestation; mais cet ordre est
frapp de nullit: le prsident de la Convention et le ministre de la
justice ont oubli de le signer. L'Ami du peuple passe  travers les
gardes. La foule l'acclame, l'touffe de ses empressements. Des forts
de la halle lui prtent la vigueur de leur bras: les femmes lui offrent
leurs maisons comme un asile pour le soustraire aux cachots de
l'Abbaye. On se le dispute, on se l'arrache de main en main jusqu' ce
qu'un gros de peuple, dbouchant du pont de la Rvolution, l'enveloppe
et l'entrane; Marat disparait dans ce tourbillon. L'Ami du peuple
avait retrouv l'anneau de Gygs, qui avait le don de rendre invisible.
L'homme des tnbres tait-il rentr dans sa cave? Quoi qu'il en soit,
la Convention reut de lui une lettre dans laquelle il rptait  peu
prs les termes de sa dfense. Si les ennemis du bien public,
crivait-il, russissaient  consommer leurs projets criminels  mon
gard, bientt ils viendraient  Robespierre et  Danton,  tous les
dputs qui ont fait preuve d'nergie... Je n'entends pas me soustraire
 l'examen de mes juges, mais je ne m'exposerai pas sottement aux
fureurs de mes ennemis... Je ne me constituerai pas prisonnier. Avant
d'appartenir  la Convention, j'appartiens  la patrie...

Il est donn lecture de la lettre, puis de l'adresse des Jacobins qui a
motiv les poursuites contre Marat.

DUBOIS-CRANC.--Si cette adresse est coupable, dcrtez-moi aussi, car
je l'approuve nergiquement.

Un assez grand nombre de Montagnards se levant: Nous l'approuvons
tous!

DAVID.--Qu'on la dpose sur le bureau; nous la signerons.

Quatre-vingt-seize membres apposent aussitt leur signature.

ROBESPIERRE.--Je demande qu' la suite du rapport envoy aux
dpartements soit joint un acte qui constate qu'on a refus d'entendre
un accus qui n'a jamais t mon ami, dont je n'ai point partag les
erreurs qu'on travestit ici en crimes, mais que je regarde comme un bon
citoyen, zl dfenseur de la cause du peuple, et tout  fait tranger
au crime qu'on lui impute.

Marat baissait depuis quelque temps: ses ennemis se chargrent de le
relever en lui appliquant les formes du procs de Louis XVI. Ils
rclamrent l'appel nominal  la tribune. Chacun des reprsentants
passait et disait son mot:

CAMILLE DESMOULINS.--Comme J.-J. Rousseau dit quelque part que M. le
lieutenant de police aurait fait pendre le bon Dieu pour le Sermon de
la montagne, je ne veux pas me dshonorer en votant le dcret
d'accusation contre un crivain trop souvent prophte,  qui la
postrit lvera des statues.

LAVICOMTERIE.--J'ai toujours regard Marat comme un homme ncessaire en
temps de Rvolution.

LANTHNAS.--Je pense qu'il y a lieu  commettre des mdecins pour
examiner si Marat n'est pas rellement atteint de folie, de frnsie.
Mais sur le dcret dont il s'agit il n'y a pas lieu  dlibrer; je dis
non.

ROBESPIERRE JEUNE.--Convaincu que les fauteurs de la tyrannie ont peint
Marat non pas tel qu'il est, mais tel qu'ils le veulent, afin de
dshonorer les patriotes en les couvrant de ce masque hideux; convaincu
que cette accusation n'est qu'un prtexte pour perdre un patriote
ardent, l'homme qui tant qu'il vivra fera trembler les fripons de toute
couleur, je dis non.

Cet appel nominal dura seize heures. Sur 360 dputs prsents, 220
votrent pour le dcret d'accusation, 92 votrent contre, 41
s'abstinrent et 7 demandrent l'ajournement.

[Illustration: Marat devant le tribunal rvolutionnaire.]

Ce dcret tait impolitique. De deux choses l'une: si l'Ami du peuple
tait frapp, il devenait une victime intressante pour tous les
patriotes; s'il tait acquitt, il sortirait de cette preuve avec une
importance et une autorit nouvelles. Les Girondins calculaient
autrement: ou cet homme, se disaient-ils, sera condamn, et alors nous
serons vengs de notre accusateur, ou le tribunal rvolutionnaire
l'absoudra, et, dans un pareil cas, nous dnoncerons aux dpartements
ce mme tribunal comme complice des crimes de Marat et de la faction
d'Orlans.

Toutefois le moment tait mal choisi pour lancer un dcret d'accusaton
contre Marat.

Le 18 mars 1793, Dumouriez, battu  Nerwinde par les Autrichiens,
recula jusqu' nos frontires du nord; c'est alors qu'il crut le moment
venu de renverser le gouvernement rpublicain. La Convention fut
instruite des projets du gnral, et lui envoya des commissaires pour
le mander  sa barre. Il les livra aux Autrichiens, avec lesquels il
avait conclu une suspension d'armes, et voulut marcher sur Paris; mais
il ne put entraner ses soldats et fut oblig de se rfugier dans le
camp de l'ennemi.

La dfection de Dumouriez donnait raison au prophte, au voyant. Marat
ne l'avait-il pas prdit? se disaient les citoyens atterrs en
apprenant la triste nouvelle.

Il est  propos de recueillir sur la conduite de Dumouriez l'opinion
d'un homme qui a t  mme de le connatre et qu'on n'accusera pas de
prvention: c'est Thibaudeau.

De retour  l'arme, dit-il, Dumouriez avait gagn la bataille de
Jemmapes et conquis la Belgique. Il s'y conduisit de manire  se faire
accuser de vouloir tre duc de Brabant et rtablir la monarchie en
France en faveur du duc de Chartres (actuellement Louis-Philippe), qui
servait alors dans nos armes. Alors Dumouriez montra beaucoup
d'humeur, lutta ouvertement contre ses agents, dnona avec aigreur le
ministre de la guerre et les commissaires de la trsorerie, se permit
des propos outrageants contre la reprsentation nationale et accrdita
ainsi les soupons qui s'taient levs contre lui. Il vint  Paris,
sous prtexte de pourvoir aux besoins de son arme, mais rellement
afin de juger par lui-mme des appuis qui pouvaient y servir ses vues.
Il y trouva presque tout le monde mal dispos, repartit bientt,
rouvrit la campagne, s'empara de la Hollande, et fut battu  Nerwinde
le 18 mars. Lorsque Dumouriez repartit pour l'arme, il voulait livrer
une bataille, la gagner et marcher sur Paris avec une arme exalte par
la victoire, renverser la Convention et rtablir la monarchie
constitutionnelle en faveur du duc d'Orlans; mais il fut battu 
Nerwinde, et cette dfaite, que l'on doit peut-tre attribuer  la
trahison de Miranda, qui commandait une division de son arme, anantit
tous ses plans. De l son irrsolution, son dcouragement, ses
inconsquences et la fin dplorable de sa conduite politique. Dumouriez
avait une de ces ambitions vulgaires qui ne se soutiennent que par des
succs.

La trahison de Dumouriez, depuis si longtemps transparente pour l'oeil
inquisiteur de Marat, tomba entre les partis comme la foudre. Chacun
s'empressa de nier toute participation aux audacieuses manoeuvres de
cet homme. Les Girondins surtout essayrent, mais en vain, de secouer
l'ignominie de son contact. Si moi, crivait alors Camille Desmoulins,
qui n'avais jamais vu Dumouriez, je n'ai pas laiss, d'aprs les
donnes qui taient connues sur son compte, de deviner toute sa
politique, quels violents soupons s'lvent contre ceux qui le
voyaient tous les jours, qui taient de toutes ses parties de plaisir,
et qui se sont appliqus constamment  touffer la vrit et la
mfiance sortant de toutes parts contre lui! N'est-ce pas un fait que
Dumouriez a proclam les Girondins ses mentors et ses guides? Et quand
il n'et pas dclar cette complicit, toute la nation n'est-elle pas
tmoin que les manifestes et proclamations si criminelles de Dumouriez
ne sont que de faibles extraits des placards, discours et journaux
brissotins, et une redite de ce que les Roland, les Buzot, les Guadet,
les Louvet avaient rpt jusqu'au dgot? Danton lui-mme, qui avait
t vu  l'Opra dans une loge voisine de celle o tait Dumouriez,
n'eut d'autre souci que de blanchir ses relations avec le tratre. On
le vit alors exagrer, dans cette intention, les mesures nergiques, et
enfler le sentiment rvolutionnaire de toute la puissance de sa voix.

La dfection de Dumouriez dcouvrit les intrigues du parti d'Orlans.
Quoique Philippe-galit siget alors sur la Montagne, il avait
trs-certainement des intelligences dans la Gironde. Il ne peut plus
tre douteux pour personne, disait encore Camille Desmoulins, de quel
ct il faut chercher la faction d'Orlans dans la Convention. Les
complices de d'Orlans ne pouvaient pas tre ceux qui, comme Marat dans
vingt de ses numros, parlaient de Philippe d'Orlans avec le plus
grand mpris; ceux qui, comme Robespierre et Marat, diffamaient sans
cesse Sillery; ceux qui, comme Merlin et Robespierre, s'opposaient de
toutes leurs forces  la nomination de Philippe dans le corps
lectoral; ceux qui, comme les Jacobins, rayaient Laclos, Sillery et
Philippe de la liste des membres de la Socit; ceux qui, comme toute
la Montagne, demandaient  grands cris la Rpublique une et indivisible
et la peine de mort contre quiconque proposerait un roi.

On a sans doute prt aux Girondins des projets imaginaires. On leur a
suppos, je le veux bien, des intentions qu'ils n'avaient point, mais
qui empruntaient aux vnements un certain caractre de vraisemblance.
En effet, ils ne pouvaient alors se couvrir, contre la puissance
toujours croissante de la Montagne, qu'en relevant le trne
constitutionnel, et ils ne pouvaient gure y asseoir que d'Orlans ou
son fils. Voici ce qu'ajoute Thibaudeau: Au moment o l'on croyait que
Dumouriez travaillait pour le duc de Chartres, dans une sance de la
Convention (27 mars) o l'on discutait sur les dangers de la patrie,
Robespierre, aprs une discussion de prs d'une heure, reproduisit la
proposition de Louvet qu'il avait d'abord combattue, et demanda avec
chaleur qu'elle ft mise aux voix. [Note: Louvet, dans le jugement de
Louis XVI, avait fait la motion d'expulser du territoire franais tous
les membres de la famille des Bourbons.] Mais la Montagne s'y opposa
encore, et l'ordre du jour fut adopt  une trs-grande majorit.
Lorsque Robespierre fut revenu de la tribune  sa place, Massieu lui
demanda comment il se faisait qu'aprs avoir combattu dans le temps la
motion de Louvet, il vint la reproduire aujourd'hui. Robespierre
rpondit: Je ne puis pas expliquer mes motifs  des hommes prvenus et
qui sont engous d'un individu; mais j'ai de bonnes raisons pour en
agir ainsi, et j'y vois plus clair que beaucoup d'autres. La
conversation continuant sur ce sujet, Robespierre ajouta: Comment
peut-on croire qu'galit (le duc d'Orlans) aime la Rpublique? Son
existence est incompatible avec la libert; tant qu'il sera en France,
elle sera toujours en pril. Je vois, parmi nos gnraux, son fils
an; Biron, son ami; Valence, gendre de Sillery. Il feint d'tre
brouill avec galit; mais, ils sont tous les deux intimement lis
avec Brissot et ses amis. Ils n'ont fait la motion d'expulser les
Bourbons que parce qu'ils savaient bien qu'elle ne serait pas adopte.
Ils n'ont suppos  la Montagne le projet d'lever galit sur le trne
que pour cacher leur dessein de l'y porter ensuite.--Mais o sont les
preuves?--Des preuves! des preuves! veut-on que j'en fournisse de
lgales? J'ai l-dessus une conviction morale. Au surplus, les
vnements prouveront si j'ai raison. Vous y viendrez. Prenez garde que
ce ne soit pas trop tard!

La guerre de la Vende, qui s'annonait depuis quelques mois par des
secousses et des soulvements, clata sur toute la ligne. Jamais
coalition plus formidable que celle des royalistes et des prtres ne
s'leva contre la libert, dans un pays o la lutte des opinions et des
croyances s'appuyait sur des intrts locaux, sur des moeurs simples et
sur une ignorance traditionnelle. La nouvelle de cette conflagration
menaante ne fit que redoubler l'nergie de la Montagne, et lui inspira
des mesures impitoyables. Sans doute la main tremble, quand on remue
cette page saignante de notre histoire: mais alors la France croyait
devoir s'arracher le coeur et les entrailles pour sauver l'unit du
territoire, conqurir la paix  l'intrieur et tourner toutes ses armes
au dehors contre l'ennemi. Thibaudeau, envoy sur les lieux, fut
intimid par la puissance formidable du soulvement; il se demanda si,
en mnageant les chefs de l'insurrection, en formant un cordon de
troupes sur les limites de la Vende, pour empcher la guerre civile de
s'tendre, et en prenant d'autres mesures modratrices, on n'arriverait
point  comprimer les efforts coaliss du royalisme et de la
superstition, sans verser des flots de sang. A mon retour  Paris,
dit-il, je cherchai un homme de quelque influence, auquel je pusse
m'ouvrir sans danger sur cet objet. Je m'adressai  Danton. Il me
paraissait avoir, hors de l'Assemble, de l'me, de la franchise et de
la loyaut. Je pris pour prtexte la mission que je venais de remplir,
et la conversation nous eut bientt conduits au point o je voulais en
venir. Es-tu fou? me dit-il. Si tu as envie d'tre guillotin, tu n'as
qu' en faire la proposition  l'Assemble. Il n'y a point de paix
possible avec la Vende; l'pe est tire, il faut que nous dvorions
le chancre ou qu'il nous dvore. La Rpublique est assez forte pour
faire face  tous ses ennemis. Tu ne sais pas ce que c'est qu'une
rvolution. Nous sommes trop heureux que les aristocrates aient pris
les armes. Ils nous font beau jeu; ils nous donnent le moyen de les
vaincre dans une bataille qui sera peut-tre la dernire.

A dater de ce moment, la Convention ne donna plus qu'un ordre aux
commissaires et aux armes qu'elle envoyait contre les Vendens:
Exterminez.

D'un autre ct, Paris depuis le 10 mars tait agit par de sourdes
rumeurs. Les dfiances, les terreurs touchaient presque  un tat
d'hallucination. Le bruit courut que la Commune avait form le projet
d'gorger sur leurs bancs un grand nombre de dputs  la Convention
nationale. Les Girondins, qui cherchaient toujours  dshonorer leurs
ennemis sous l'accusation d'assassinat, accueillirent cette nouvelle
avec empressement. Ils vitrent de se rendre  la sance du soir, et
donnrent ainsi, par leur absence, une couleur de vrit  un complot
plus ou moins chimrique. Tout se rduisit  une expdition contre un
des leurs, Gorsas. Une bande d'hommes arms de pistolets, de sabres et
de marteaux se prsente  neuf heures du soir dans sa maison, rue
Tiquetonne, enfonce les portes, brise les casiers et les presses de son
imprimerie. Gorsas se fait jour au travers du rassemblement, gagne un
mur, l'escalade, et passe dans une maison voisine. De tels dsordres
sont sans doute trs-coupables; mais il faut dire que ce Gorsas, un des
enfants perdus de la Gironde, ne cessait de verser le fiel sur les
dputs de la Convention nationale que le peuple aimait: de l cette
vengeance personnelle. La moralit de l'homme n'tait d'ailleurs pas
de nature  le protger contre la haine qu'il soulevait de toutes
parts; on en jugera par la lettre suivante, adresse  Marat:

Ami du peuple, je ne conois pas comment le nomm Gorsas, infme
libelliste de la faction des hommes d'tat, vendu  Ption, Gensonn,
Vergniaud et Guadet, qui se sont si longtemps dchans contre les
massacres du 2 septembre, a l'impudence de dclamer avec ces tartufes,
lui qui tait un des massacreurs de ces journes terribles, l'un des
juges populaires  la Conciergerie.--Le dimanche 2 septembre,  onze
heures du matin, il tait au Palais-Royal avec des valets d'ex-nobles 
prcher le massacre au milieu des groupes; et dans la nuit du mme
jour, sur les deux heures du matin, il tait  l'oeuvre, prchant et
gorgeant les victimes. Je dfie ce sclrat d'oser nier ces faits: je
peux lui en donner des preuves juridiques.

_Sign:_ LEGROS, _de la section du Roule._

Le tribunal rvolutionnaire tait entr en fonctions et jetait autour
de lui l'pouvante. Cette institution tait une arme  deux tranchants;
elle et pu aussi bien servir les desseins de la Gironde que ceux de la
Montagne. Un des premiers, en effet, qui vint prsenter sa tte  ce
glaive nu fut Marat. Ceci explique le peu de rsistance que
l'tablissement d'un tribunal institu pour connatre des crimes
politiques rencontra dans les rangs des Girondins. Vergniaud s'leva
seul avec chaleur contre ce projet. Il avait le pressentiment du coup
qui devait le frapper. Peu de dputs montrrent alors cette
prvoyance: leur empressement funeste  faire dcrter cette mesure de
salut public montre bien que ds lors les deux partis, tout en y
apportant quelques rserves, songeaient moins  carter les violences
qu' se disputer la hache.

Deux griefs s'levaient contre Marat: son numro du 5 janvier dans
lequel il demandait la dissolution de l'Assemble nationale, et son
numro du 25 fvrier o il provoquait, disait-on, au pillage des
boutiques.

N'y avait-il pas toutefois quelque chose d'trange  voir un tribunal
institu pour punir les contre-rvolutionnaires appeler  sa barre
qui?... Marat.

Le 24 Avril 1793, une foule immense se presse aux abords de l'antre
dans lequel sige cette justice beaucoup trop semblable  la Nmsis
antique.

La salle tait occupe depuis le matin par des gardes et par du peuple.
Une vive anxit agitait tous les visages; il tait facile de deviner
que celui qui devait paratre ce jour-l  la barre du tribunal n'tait
point un accus ordinaire. A dix heures, un petit homme mal vtu
s'avance d'un pas ferme et intrpide dans cette enceinte redoutable.
Son arrive produit sur l'assistance ce mouvement particulier aux
grandes foules, mouvement ml de surprise et d'intrt  la vue d'un
personnage qui fait tourner toutes les ttes, lever tous les yeux,
suspendre tous les entretiens  demi-voix.

C'tait Marat.

Depuis le jour o il avait t frapp par le dcret de la Convention,
Marat avait tout  fait disparu. Son absence faisait croire  une
dfaite; son silence rjouissait la Gironde. Aprs ce fatal dcret qui
le constituait en tat d'arrestation, il n'avait crit  l'Assemble
qu'une seule lettre, dont on se souvient, pour expliquer les motifs de
sa conduite: Si j'ai refus, disait-il, d'entrer dans les prisons de
l'Abbaye, c'est par sagesse; depuis deux mois, attaqu d'une maladie
inflammatoire qui exige des soins et qui me dispose  la violence, je
ne veux pas m'exposer dans ce sjour tnbreux, au milieu de la crasse
et de la vermine,  des mouvements d'indignation qui pourraient
entraner  des malheurs.

Ses ennemis n'avaient pas manqu de profiter de ce refus pour le
dclarer rebelle  la loi.

Ce 24 avril allait donc tre une journe dcisive pour Marat. Il se
tient debout sur la dernire marche du parquet, et, les yeux levs avec
assurance vers le visage des juges: Citoyens, s'crie-t-il, ce n'est
pas un coupable qui parat devant vous; c'est l'Ami du peuple, l'aptre
et le martyr de la libert.

Des murmures favorables et des applaudissements touffs accueillent,
sur les bancs de l'auditoire, ces paroles de l'Ami du peuple.

Mais lui se tournant vers ses sides: Citoyens, ma cause est la vtre,
je dfends ma patrie; je vous invite  garder le plus profond silence,
afin d'ter aux ennemis de la chose publique les moyens de dire qu'on a
influenc les juges.

On lit l'acte d'accusation, on interroge quelques tmoins, puis le
prsident demande:

--Accus, avez-vous des observations  faire?

Alors Marat:

--Citoyens membres du tribunal rvolutionnaire, si je parais devant mes
juges, c'est pour faire triompher la vrit et confondre l'injustice;
c'est pour dessiller les yeux de cette partie de la nation qui est
encore gare sur mon compte; c'est pour sortir vainqueur de cette
lutte, fixer l'opinion publique, mieux servir la patrie et cimenter la
libert...

Je ne veux point d'indulgence, je rclame une justice svre.

Le dcret d'accusation lanc contre moi l'a t sans aucune
discussion, au mpris d'une loi formelle et contre tous les principes
de l'ordre, de la libert, de la justice. Car il est de droit rigoureux
qu'aucun citoyen ne soit blm sans avoir t entendu...

Prouvons maintenant que l'acte d'accusation est illgal. Il porte tout
entier sur quelques-unes de mes opinions politiques. Ces opinions
avaient presque toutes t produites  la tribune de la Convention
avant d'tre publies dans mes crits; car mes crits, toujours
destins  dvoiler les complots,  dmasquer les tratres,  proposer
des vues utiles, sont un supplment  ce que je ne puis toujours
exposer dans le sein de l'Assemble. Or l'article 7 de la 5e section de
l'acte constitutionnel porte en termes exprs: Les reprsentants de la
nation sont inviolables; ils ne peuvent tre recherchs, accuss, ni
jugs en aucun temps, pour ce qu'ils auront dit, crit ou fait dans
l'exercice de leurs fonctions de dputs.

Sans ce droit inalinable, la libert pourrait-elle se maintenir un
instant contre les entreprises de ses ennemis conjurs? Sans lui,
comment, au milieu d'un snat corrompu, le petit nombre de dputs qui
restent invinciblement attachs  la patrie dmasqueraient-ils les
tratres qui veulent l'opprimer et la mettre aux fers?...

Enfin cet acte est un tissu de mensonges et d'impostures. Il m'accuse
d'avoir provoqu le meurtre et le pillage, le rtablissement d'un chef
d'tat, l'avilissement et la dissolution de la Convention, etc., etc.
Le contraire est prouv par la simple lecture de mes crits. Je demande
une lecture suivie des numros dnoncs, car ce n'est pas en isolant et
en tronquant les passages qu'on rend les ides d'un auteur; c'est en
lisant ce qui les prcde, ce qui les suit, qu'on peut juger de ses
intentions.

Si aprs la lecture il restait quelques doutes, je suis ici pour les
lever.

Cette dfense tait habile. Marat glissait sur les charges de
l'accusation et se retranchait fermement derrire un des meilleurs
articles de la Constitution de 89. Il dut pourtant ajouter quelques
mots pour mouvoir ses juges:

--On m'accuse de prcher la terreur. Citoyens, j'ai essay mille fois
d'en revenir aux mesures modres; mille fois, dans ma feuille, j'ai
annonc que je sacrifiais mes vues au dsir de la paix; mais j'ai
toujours reconnu ensuite l'inutilit de ces transactions. Si, dans les
poques ordinaires, il faut laisser faire le temps et suivre le
mouvement naturel de l'humanit, dans les moments de crise comme celui
o nous sommes, il faut hter, par des moyens violents et convulsifs,
la marche des vnements. Plus vite nous serons hors de la Rvolution,
et plus vite nous jouirons de la paix, du calme, de la modration et de
la justice. Htons-nous donc d'en sortir par de grands coups; au lieu
de nous amuser  rformer peu  peu le sort de l'humanit, au milieu
des chances, des mouvements et des hasards qui peuvent dranger notre
oeuvre, changeons une bonne fois et par une secousse terrible, mais
ncessaire, les destines du monde. Cette oeuvre sanglante une fois
acheve, nos fils nous bniront. Craignez qu'ils ne disent, au
contraire, que leurs pres ont commenc une Rvolution gnreuse et
qu'ils n'ont pas eu le courage de la soutenir. La terreur n'est  mes
yeux et ne peut tre dans nos moeurs un tat durable; c'est un coup de
tonnerre tomb des mains de notre grande Rvolution sur la tte de tous
les mchants.

Sans doute le prsent est sombre: la ville manque de pain, nos soldats
soutiennent, affams et presque nus, le feu de l'ennemi; mais il faut
nous armer de courage et de confiance en l'avenir. Sans doute les
descentes  main arme dans les maisons, les alarmes nocturnes, les
prises de corps sont des attentats aux franchises des citoyens; mais il
faut savoir que les liberts gnrales, en s'tablissant, crasent
d'abord autour d'elles bien des liberts particulires.

Nous sommes contraints maintenant de combattre la servitude par
l'arbitraire, d'opposer, pour fonder la Rpublique, les chanes aux
chanes, le glaive au glaive.

Qu'est-ce aprs tout que quelques boutiques pilles, quelques
misrables accrochs  la lanterne, quelques magistrats clabousss
dans la rue, compar aux grands bienfaits que notre Rvolution doit
amener dans le monde? Ces petits _dsagrments_ s'effaceront un jour
devant les principes clatants et lumineux que cette Rvolution a
proclams  la face de l'univers: la fraternit humaine, l'unit et la
libert.

Le prsident pose alors au jury du tribunal rvolutionnaire les
questions d'usage: Est-il constant que dans les crits intituls,
l'_Ami du peuple_, par Marat, et le _Publiciste_, l'auteur ait provoqu
au pillage et au meurtre,  l'tablissement d'un pouvoir attentatoire 
la souverainet du peuple,  l'avilissement et la dissolution de
l'Assemble?--Jean-Paul Marat est-il l'auteur de ces crits?--A-t-il eu
dans lesdits crits des intentions criminelles et
contre-rvolutionnaires?

Le jury se retire pour dlibrer.

Nous avons vu que les Girondins avaient les premiers mis l'ide d'un
tribunal rvolutionnaire; mais soit incurie, soit dgot, soit
inconsquence, ils n'avaient point su se l'approprier. Le choix des
jurs appartenait,  l'Assemble nationale, o les Girondins avaient
encore la majorit; ils commirent la faute de s'abstenir... Aussi le
personnel du tribunal avait-il t nomm par la Montagne et sous
l'influence de Robespierre...

Une curiosit inquite se manifestait dans l'auditoire.

Aprs quarante minutes de dlibration, les jurs rentrent 
l'audience, et l'un d'eux, le citoyen Dumont, dclare que le jury 
l'unanimit a trouv que les faits reprochs  Marat n'taient point
prouvs.

En consquence, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, propose que
Jean-Paul Marat tant acquitt de l'accusation porte contre lui soit
mis sur-le-champ en libert.

Le tribunal dcide dans le mme sens.

Marat alors se tournant vers le tribunal:

--Citoyens jurs et juges qui composez le tribunal rvolutionnaire, le
sort des criminels de l'ex-nation est dans vos mains; protgez
l'innocent et punissez le coupable, et la patrie sera sauve.

[Illustration: Triomphe de Marat.]

A ces mots, la salle retentit d'applaudissements qui sont rpts dans
les salles voisines, dans les vestibules et dans la cour du palais. On
se prcipite sur Marat. Deux fanatiques veulent l'emporter sur leurs
paules. Il rsiste; il se retire au fond de la salle; o il cde enfin
aux instances d'une multitude empresse  l'embrasser. Des femmes
dposent plusieurs couronnes de feuilles sur sa tte.

Des officiers municipaux, des gardes de la nation, des canonniers, des
gendarmes, des hussards l'entourent et forment une haie, craignant
qu'il ne soit touff par cette foule dans le tumulte de la joie.

Arrivs au haut du grand escalier, ils font halte et lvent Marat sur
leurs bras pour le montrer au peuple. Au dehors des cours, une
multitude immense salue l'acquitt par des battements de mains et par
des cris sans cesse rpts de:

--Vive la Rpublique! vive Marat!

Du Palais  la Convention, il fallut fendre une mer agite et bruyante.
Marat, lev sur les bras de quatre sapeurs, le front ceint d'une large
couronne, traverse en triomphe les quais et les ponts. C'tait sur son
passage un cri forcen et sans relche de: Vive l'Ami du peuple! Les
royalistes, mls par hasard  cette cohue, sont obligs de suivre
l'entranement et d'applaudir. Des spectateurs, aux fentres, rptent
les acclamations; les jeunes filles lui jettent des fleurs. Sur les
marches des glises, le peuple form des amphithtres o hommes,
femmes et enfants sont tags ple-mle, et d'o s'lancent des
applaudissements sans fin qui montent, de degr en degr, jusqu'aux
architraves charges de monde. Une procession d'hommes  mine bourrue
s'avance  travers toute cette foule vers la Convention. Ce sont des
ouvriers da faubourg Saint-Antoine, des portefaix des halles, des
sans-culottes, des septembriseurs, des clubistes, des fdrs,
multitude sombre et sauvage. Ils marchent en dsordre et
tumultueusement. On les nommait,  cause de leur fanatisme pour l'Ami
du peuple, les Maratistes. Cette pompe, tout  la fois grotesque et
majestueuse, avait je ne sais quoi d'trange dont devaient bien
s'tonner les murs de la grande ville, trop longtemps habitue  voir
dfiler les cortges de la monarchie. Or ceci se passait  la face du
soleil, sur les quais et dans les rues de Paris, quelques annes aprs
l'entre d'un roi et d'une reine reus aux acclamations de ce mme
peuple.

On et dit, au premier coup d'oeil, une de ces processions du pape des
fous, en usage au moyen ge; mais ici la chose tait prise au srieux:
cet homme mal vtu et difforme, dans lequel le peuple s'adorait
lui-mme, comme dans un simulacre vivant de ses infirmits, de ses
misres, de ses souffrances, tait vritablement le pape de la classe
dshrite. Ce petit tre maladif, port comme un enfant sur les bras
des forts de la halle, reprsentait la victoire de l'intelligence sur
la matire, de la Rvolution sur l'aristocratie de naissance ou de
fortune.

Aux approches de la Convention, le cortge dtache un gros de citoyens,
et  leur tte le sapeur Rocher, pour annoncer dans la salle des
sances l'arrive de Marat. Rocher tait un terrible rvolutionnaire, 
barbe paisse,  l'air menaant et aux bras formidablement robustes.
L'Assemble tenait sance. A la nouvelle de l'acquittement de Marat et
de son entre en triomphe dans le sein mme de la Convention, plusieurs
Girondins quittent prcipitamment leurs places pour se soustraire,
disent-ils, aux scandales de cette scne. Le sapeur s'avance firement
dans l'enceinte de l'Assemble jusqu'au fauteuil du prsident:

--Citoyen prsident, dit-il avec une voix de tonnerre, je demande la
parole pour vous annoncer que nous amenons ici le brave Marat. Marat a
toujours t l'ami du peuple et le peuple sera toujours l'ami de Marat.
On a voulu faire tomber ma tte  Lyon pour avoir pris sa dfense: eh
bien! s'il faut qu'une tte tombe, celle du sapeur Rocher tombera avant
celle de Marat, nom de Dieu!

A ces mots, Rocher agite formidablement sa hache.

--Nous demandons, prsident, la permission de dfiler devant
l'Assemble; nous esprons bien que vous ne refuserez pas cette
rcompense  ceux qui ramnent ici l'Ami du peuple.

Aussitt le cortge se rpand sur les gradins. La salle s'branle, le
plancher craque, et toute cette foule pousse le cri mille fois rpt
de:

--Vive la Rpublique! vive Marat!

Quelques dputs gardent devant cette explosion d'enthousiasme et de
joie un silence constern; d'autres cherchent, s'il en est temps
encore,  s'enfuir de la salle; mais des applaudissements et des cris
de plus en plus forcens annoncent en personne l'arrive de Marat. Il
entre dans l'Assemble, port en triomphe et une couronne de feuilles
de chne sur le front: son regard rayonne, son pied semble fouler la
tte de ses ennemis, sa poitrine se soulve gonfle d'orgueil et de
joie. Cet homme est, dans ce moment-l, d'une laideur sublime. Toutes
les passions bonnes ou mauvaises, remues par cette marche glorieuse et
sauvage, agitent extraordinairement sa physionomie. Le peuple le dpose
au milieu de la Montagne, o quelques dputs amis l'accueillent avec
des embrassements; on se le passe de main en main, on le porte  la
tribune. Marat fait signe qu'il rclame le silence: Lgislateurs du
peuple franais, dit-il, je vous prsente en ce moment un citoyen qui
vient d'tre compltement justifi. Il vous offre un coeur pur. Malgr
les trames odieuses de ses ennemis, il continuera  dfendre la patrie
avec toute l'nergie que le ciel lui a donne. O France! tu seras
heureuse, ou je ne serai plus! Un cri unanime tombe avec des
applaudissements sur les dernires paroles de Marat; on bat des mains
avec furie, les soldats agitent leur piques, les Montagnards serrent
l'Ami du peuple dans leurs bras.

Le soir, d'autres honneurs l'attendent encore aux Jacobins. Les femmes
avaient tress, pendant la journe, des guirlandes, des couronnes de
feuilles;  l'entre de Marat dans la salle des sances, le prsident
lui prsente, au nom de toute l'Assemble, une de ces couronnes, et un
enfant de quatre ans, mont sur le bureau, lui en pose une autre sur la
tte. Marat carte ces honneurs d'une main svre. Citoyens, dit-il,
ne vous occupez pas de dcerner des triomphes, dfendez-vous
l'enthousiasme. Je dpose sur le bureau les deux couronnes que l'on
vient de m'offrir. J'engage mes citoyens  attendre la fin de ma
carrire pour me juger.

Cette conduite redouble l'enthousiasme des assistants; on ne voit plus
que lui dans la salle; l'Assemble ne s'aperoit mme pas, ce soir-l,
de Robespierre, qui se retire en silence d'une enceinte occupe tout
entire par le grand succs de Marat. Ce dut tre un vnement bien
fait pour attendrir le coeur d'un tribun, que cette journe mmorable
aprs une vie d'humiliation, de souffrance et de terreur du fond des
caves. Marat n'tait pourtant pas satisfait. L'ambition farouche de cet
homme visait  d'autres honneurs qu'une marche triomphale et une
couronne de feuilles: elle aspirait toujours  la dictature avec une
chane de fer au pied et le couteau de la guillotine suspendu au-dessus
de la tte.

Celle mme nuit, l'Ami du peuple rentra fort tard dans la maison o il
demeurait, rue des Cordeliers, n 30 (aujourd'hui rue de
l'cole-de-Mdecine, n 22). Il habitait sous le mme toit que Simonne
vrard, qui avait lou l'appartement du premier tage en son nom. Cette
Simonne vrard, que Marat avait pouse par un beau jour,  la face du
ciel, dans le temple de la Nature, passait pour sa soeur et tait en
ralit sa femme.

C'est ici le lieu et le moment de repousser une calomnie des Girondins.
La pauvret de Marat tait proverbiale. Quelle difiante pauvret!
s'crie Mme Roland dans ses _Mmoires_. Voyons donc son logement: c'est
une dame qui va le dcrire. Ne  Toulouse, elle a toute la vivacit du
climat sous lequel elle a vu le jour, et, tendrement attache  un
cousin d'aimable figure, elle fut dsole de son arrestation... Elle
s'tait donn beaucoup de peines inutiles, et ne savait plus  qui
s'adresser, lorsqu'elle imagina d'aller trouver Marat. Elle se fait
annoncer chez lui; on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix
d'une femme, et se prsente lui-mme. Il avait aux jambes des bottes
sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas
blanc. Sa chemise crasseuse et ouverte laissait voir une poitrine
jaunissante; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses
doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume
bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon
trs-frais, meubl en damas bleu et blanc, dcor de rideaux de soie
lgamment relevs en draperies; il y avait un lustre brillant et de
superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares
et de haut prix. Il s'assied  ct d'elle sur une ottomane
voluptueuse, coute le rcit qu'elle veut lui faire, s'intresse 
elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux et lui promet la
libert de son cousin. Je l'aurais tout laiss faire, dit plaisamment
la petite femme avec son accent toulousain, quitte  me baigner aprs,
pourvu qu'il me rendit mon cousin. Le soir mme, Marat se rendit au
Comit, et le lendemain le cousin sortit de l'Abbaye.

Cette anecdote est invraisemblable et ne mrite mme point qu'on s'y
arrte; mais il est bon de savoir  quoi s'en tenir sur l'intrieur de
Marat. L'appartement se composait de cinq pices. Dans l'une, claire
par une fentre s'ouvrant sur la cour et tout encombre de feuilles
imprimes, se tenaient trois femmes employes comme plieuses. La
seconde tait une chambre  coucher ayant vue sur la rue par deux
croises en verre de Bohme. Entre ces deux pices, un cabinet servait
de salle de bain. Enfin la cinquime n'tait pas du tout l'Eldorado
rv par l'imagination romanesque de Mme Roland, mais c'tait un salon
lgant dans lequel on devinait le got et la main d'une femme. Le
mobilier appartenait  Simonne. Nous avons dit ailleurs que Marat
n'avait pas de patrie; on pourrait ajouter qu'il n'avait point de chez
lui.

Quant  la malpropret,  la crasse dont parle Mme Roland (et beaucoup
d'historiens l'ont crue sur parole), il est facile de rpondre par un
fait  cette autre calomnie: Marat, pour des raisons de sant, prenait
un bain tous les jours.

Ce grand coupeur de ttes, cet homme dont l'ombre tait rouge,
n'entrait en fureur que quand il tait assis devant son critoire; dans
la vie prive, il tait naf et presque bonhomme. A ct de sa table de
travail taient deux serins en cage qui becquetaient des grains de mil.
Comme il souffrait souvent d'une inflammation du sang, Simonne vrard
le soignait avec le zle d'une vraie garde-malade, avec la dvotion
d'une soeur de charit. C'tait une nature hystrique et sibylline, une
femme aux yeux et aux cheveux noirs, qui dans l'Ami du peuple adorait
la Rvolution en chair et en os. Il reconnaissait ses bons services,
son attachement, par une tendresse sans bornes. Jamais un mot offensant
ne s'chappait de ses lvres sans qu'il en demandt aussitt pardon 
sa compagne. Le pardon n'tait pas difficile  obtenir; car elle
l'aimait. Marat, dira plus tard Saint-Just, tait doux dans son
mnage: il n'pouvantait que les tratres.




XI

Parallle entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux
Girondins.--Eloquence des orateurs.--Camille Desmoulins rprimand par
Prudhomme.--Causes de la dcadence des Girondins.--Ils n'taient point
de leur temps.


A la veille des grandes luttes qui vont s'engager entre la Gironde et
la Montagne, il importe de bien caractriser l'esprit, les tendances et
la conduite des deux partis.

Certes la Gironde comptait parmi ses membres beaucoup d'hommes
remarquables; quelques-uns mme taient des orateurs ou des crivains
minents: Vergniaud, Condorcet, Brissot, Rabaut-Saint-tienne, l'abb
Fauchet.

Que leur a-t-il donc manqu pour diriger la Rvolution? Ils ne savaient
point gouverner. Avant et aprs le 10 aot, ils taient au pouvoir:
qu'en ont-ils fait? Ils avaient dclar la guerre, et, faute d'avoir
tabli tout d'abord l'harmonie entre les officiers et les soldats, ils
paralysrent le succs de nos armes; ils avaient horreur du sang, et
ils laissrent faire les journes de Septembre; ils voulaient sauver le
roi, et ils votrent sa mort; ils avaient propos l'tablissement d'un
tribunal rvolutionnaire, et cette arme redoutable, ils l'abandonnrent
aux mains de leurs ennemis. Ils disposaient des fonctions publiques, et
ils ngligrent d'y placer leurs cratures.

N'a pas qui veut le sens politique. C'est un don de nature. On nat
homme d'tat comme on nait orateur, pote ou artiste. Malgr le nom
qu'on leur avait donn par ironie, les Girondins n'taient pas de vrais
hommes d'tat. Pour mriter ce titre, il faut savoir exactement ce que
l'on veut, o l'on va. Ils voulaient, dit-on, rduire l'importance de
Paris au profit des dpartements, dcentraliser la France; mais cette
vague intention, ils la dsavouaient eux-mmes, tant ils sentaient
qu'elle s'adaptait mal aux ncessits de la guerre.

A part Roland, les quelques-uns d'entre eux qui exercrent des
fonctions publiques n'arrivrent aux affaires que pour y donner la
mesure de leur insuffisance. Ption, qui n'tait pas prcisment un des
leurs, quoiqu'ils se servissent de lui en pleine confiance, pouvait
tre un trs-honnte citoyen, mais il ne possdait ni l'tendue
d'esprit ni l'nergie qui conviennent en temps de Rvolution. Cet homme
manquait de tout: il n'avait pas mme d'ennemis.

Les Girondins, c'est une justice  leur rendre, dsiraient fonder la
Rpublique; mais tenaient-ils bien  l'asseoir sur la large base de la
dmocratie? Il est permis d'en douter quand on considre attentivement
leurs actes, leurs propres dclarations et leur manire de vivre. Sans
doute ils avaient raison de ne proscrire ni les beaux-arts, ni les
plaisirs, ni les conqutes de la civilisation; on applaudit de tout
coeur  ces paroles de Vergniaud: Rousseau, Montesquieu et tous les
hommes qui ont crit sur les gouvernements nous disent que l'galit de
la dmocratie s'vanouit l o le luxe s'introduit, que les Rpubliques
ne peuvent se soutenir que par la vertu et que la vertu se corrompt par
les richesses. Pensez-vous que ces maximes... doivent tre appliques
rigoureusement et sans modification  la Rpublique franaise?
Voulez-vous lui crer un gouvernement austre, pauvre et guerrier comme
celui de Sparte? Dans ce cas, soyez consquents comme Lycurgue; comme
lui, partagez les terres entre tous les citoyens; proscrivez  jamais
les mtaux, brlez mme les assignats; touffez l'industrie; ne mettez
entre leurs mains que la scie et la hache; fltrissez par l'infamie
l'exercice de tous les mtiers utiles; dshonorez les arts et surtout
l'agriculture... ayez des trangers pour cultiver vos terres, et faites
dpendre votre subsistance de vos esclaves.

Tout cela est juste et bien pens; mais la question est toujours de
savoir dans quelle proportion la masse des citoyens participera aux
jouissances du luxe. Les Girondins avaient la noble passion de la
libert; avaient-ils au mme degr le sentiment de la justice? se
proccupaient-ils de la rciprocit des intrts, des droits sacrs du
travail, des moyens de rduire la misre et d'accrotre le bien-tre
des classes tout rcemment affranchies? Ils ne voulaient point de la
Rpublique de Sparte, et certes ils avaient bien raison; mais celle
d'Athnes valait-elle beaucoup mieux? ne s'appuyait-elle point aussi
sur le travail des esclaves pour la production des richesses? Mme
Roland, _la nymphe grie de la Gironde_, tait ne, comme elle le
disait elle-mme, pour la volupt. Je n'attaque point ses moeurs. Il
est nanmoins vrai de dire que son imagination s'garait beaucoup trop
dans les gracieuses et molles utopies. On ne fonde point un tat de
choses nouveau avec des rminiscences ni des fictions. Le tort de Mme
Roland et du parti dont elle tait le chef fut de faire le roman de la
politique.

Les orateurs de la Gironde avaient pour eux l'clat du talent; mais il
faut bien reconnatre qu'en temps de rvolution, quand une nation
marche sur le bord des prcipices, lorsque son territoire est menac
par l'ennemi, on ne la sauve point avec des paroles. Il y faut des
actes virils. Ce qui fait, en pareil cas, la force des hommes d'tat
est encore moins l'loquence que l'enttement calme et la foi
inbranlable dans une ide. Le succs en politique n'appartient pas
toujours  ceux qui s'agitent le plus (les Girondins se donnaient
beaucoup de mouvement); il n'appartient pas mme  ceux qui ont le plus
de gnie; il finit par se ranger du ct des hommes tout d'une pice,
marchant vers un but fixe et dtermin avec la roideur inflexible du
somnambule qui abaisse devant lui tous les obstacles.

On a beaucoup vant, et avec raison, l'loquence des Girondins; mais
pourquoi rabaisser injustement celle des Montagnards? La parole de
Maximilien Robespierre est toujours l'cho fidle de sa pense. Dans
plusieurs de ses discours se dtachent, d'un fond un peu gristre,
quelques traits hardis, des apostrophes vhmentes, des mouvements
pathtiques, des images fortes et graves. Quand Robespierre dit: La
voix de la vrit qui tonne dans les coeurs corrompus ressemble aux
sons qui retentissent dans les tombeaux et qui ne rveillent pas les
cadavres... il parle la langue de son matre J.-J. Rousseau. Charles
Nodier, qui s'y connaissait, tait un admirateur du talent oratoire de
Maximilien. Il aimait  citer cette phrase: Oui, citoyens, les rois
trangers sont  craindre,--je ne parle pas de leurs armes,--je parle
de leurs intrigues, de leurs complots, etc., etc. Ce _je ne parle pas
de leurs armes_, ajoutait Nodier, est sublime.

Quoique trop Romain, trop drap dans la toge de Brutus, Saint-Just
avait l'toffe du gnie. Au moment o les Girondins attaquaient Paris
avec autant de lgret que d'injustice, il prenait la dfense de cette
ville hroque; mais avec quelle fiert de style! Paris, s'criait-il,
doit tre maintenu; il doit l'tre par votre sagesse. Paris n'a point
souffl la guerre dans la Vende; c'est lui qui court l'teindre avec
les dpartements. N'accusons donc point Paris, et, au lieu de le rendre
suspect  la Rpublique, rendons  cette ville en amiti les maux
qu'elle a soufferts pour nous. Le sang de ses martyrs est ml parmi le
sang de tous les Franais; ses enfants et ceux de la France sont
enferms dans le mme tombeau. Chaque dpartement veut-il reprendre ses
cadavres et se sparer? Cette dernire image est digne du Dante.

Quel orateur que Danton! Sa parole imite au besoin le mugissement de la
foule, les clats du tonnerre, tandis qu'elle s'lve d'autres fois,
grave et majestueuse, vers les sommets de la raison humaine.

S'agil-il de communiquer aux masses l'lan patriotique, sa bouche
torse, sa voix de taureau, son oeil enflamm, tout ressemble en lui au
dieu de la guerre. Faut-il, au contraire, discuter les grands intrts
de la Rpublique, les questions de droit et de salut public, il se
montre constamment  la hauteur de son rle. Ses ennemis eux-mmes
l'avaient surnomm le Pluton de l'loquence. Et ce n'est pas seulement
comme orateur qu'il est grand, c'est aussi comme homme d'tat.

Aux dpartements, il montre la face de Paris irrit. La France entire
remue sous sa main. Oblig de se crer  la hte un personnel, il fait,
comme on dit, flche de tout bois. Lui reproche-t-on, durant son
passage aux affaires, d'envoyer dans les dpartements des hommes
farouches pour exciter l'opinion publique: Et qui donc enverrai-je?
rpond-il avec un sourire terrible; des demoiselles? Les Girondins
n'avaient plus alors qu'un moyen de salut, c'tait de s'attacher
Danton. Ce fougueux tribun, qu'on reprsente comme le dmon de
l'anarchie, tait au contraire un homme de gouvernement. Les chefs de
la Montagne voulaient tous constituer un pouvoir redoutable; le sang
qui coula dans ces jours de tnbres ne fut point rpandu par les mains
de la libert, mais au nom du droit et dans l'intrt de l'ordre. Pour
rprimer les excs d'un affranchissement convulsif, pour dsarmer les
factions toujours dfaites, jamais vaincues, pour maintenir l'autorit
de la reprsentation nationale sur le terrain chancelant de l'meute,
pour craser l'hydre du royalisme, il fallait entourer fortement la loi
du canon et de la hache. Danton aurait apport aux Girondins l'nergie
qui leur manquait; il leur et donn le sentiment de l'unit, seule
force d'un gouvernement rpublicain; nos _hommes d'tat_ le
ngligrent. Ainsi tout fut perdu pour eux.

Danton les avait pourtant avertis: Ah! tu m'accuses, moi! avait-il dit
 Guadet; tu ne connais pas ma force: je prouverai tes crimes!

La Montagne n'avait pas seulement de grands orateurs; elle avait aussi
des crivains de talent: Frron, Fabre d'glantine, Camille Desmoulins.
Ce pauvre Camille, si ptulant, si minemment sympathique, n'en tait
pas moins dans ce moment-l en butte  de graves accusations. Il faut
se reporter aux circonstances: Dumouriez venait de passer  l'ennemi.

Au milieu de cette fermentation des esprits, dans un moment o la
trahison d'un chef pouvait livrer la France  l'tranger et teindre la
Rvolution dans le sang de ses enfants, on conoit que la presse se
montrt inquite, ombrageuse. La conduite des gnraux et celle des
reprsentants de la nation tait surveille. Les actes les plus
innocents dans un temps de tranquillit prenaient  la lumire des
circonstances o se trouvait alors le pays une couleur sinistre. Toute
relation avec un gnral suspect tait considre comme une dsertion
des principes. Le luxe mme de la table tait dnonc comme contraire 
la morale rpublicaine. L'homme le moins fait pour observer cette
rserve tait alors Camille Desmoulins; il avait le coeur dmocrate;
mais, par une mollesse de caractre qui lui devint funeste, Camille ne
se refusait ni au plaisir ni  la bonne chre.

Qu'et dit le brave Santerre, crivait alors Prudhomme, s'il et
assist au repas splendide du mardi 5, donn par le gnral Dillon? Il
y avait trente de nos lgislateurs rpublicains, dont plusieurs de la
Montagne, Bazire, Chabot, Fabre d'glantine, Merlin, Camille Desmoulins
avec sa charmante femme, Carra, etc., etc. Ce n'tait point un banquet
de Spartiates; on n'y mangea pas que des pommes de terre et du riz 
l'eau. Le luxe de ce repas fut port jusqu' l'indcence.

Camille Desmoulins rpondit  Prudhomme, avec son esprit ordinaire: En
vrit, austre Prudhomme, voil bien du bruit que vous faites dans
votre dernier numro pour une dinde aux truffes mange dans le carnaval
chez un gnral qui a sauv la France  la cte de Brienne. Vous dites
que jamais Choiseul ne donna un pareil dner. Je ne sais comment
Choiseul donnait  dner; mais je me souviens d'avoir fait chez
vous-mme, citoyen auteur, un dner aussi somptueux, je vous jure, que
celui du citoyen gnral, et ce que j'en dis n'est pas pour vous le
reprocher. J'adresse la mme rponse  Marat, qui est venu faire
galement charivari  ma porte sur mon estomac aristocrate. Que n'ai-je
encore mon journal! je ferais un beau chapitre sur certains curieux,
qui apprennent au public qu'ils _taient vierges  vingt et un ans_, et
qui montrent avec ostentation leurs pommes de terre, comme Brissot
montrait au Comit de surveillance de la Commune la paillasse sur
laquelle il tait couch. Plt au ciel que le _jsuite_ pimontais
dormit sur le duvet et sur des feuilles de rose, et qu'il ne ft pas le
premier lev et le dernier couch de la Rpublique. Pitt dormirait bien
moins, si Brissot dormait davantage. J'aime bien mieux les fourberies
de Xnophon, qui, dans son roman de _Cyrus_, met ces paroles dans la
bouche du grand-pre Astyage: _Eh! quoi, mon fils, n'y a-t-il point de
mardi-gras chez les Perses?_--Jamais, rpondit Cyrus.--_Par Jupiter et
par Vesta, eh! comment vivent-ils donc?..._ Comme il tait permis aux
docteurs de Sorbonne de lire les livres  l'_index_, il peut bien tre
permis  Chabot et  moi de dner avec les gnraux  l'_index_. Vous
tiez au corps lectoral, et il doit vous souvenir que, lorsque je fus
discut avant mon ballottage avec Kersaint, un membre m'avait reproch
mes dners avec Suleau et Peltier; il lui fut rpondu par Danton, en
une seule phrase qui me fit nommer  la presque unanimit.

[Illustration: Logement de Marat rue des Cordeliers.]

Prudhomme rpliqua: Prenez garde, mon cher Camille; ou votre mmoire
vous trompe, ou bien je croirai que, pour justifier le dner du
gnral, vous ne vous faites pas scrupule de calomnier celui que vous
et votre aimable moiti accepttes rue des Marais. Nous n'tions que
quatre  ce dner, nos deux femmes et nous deux. Je vous traitai en
patriote; ce n'tait pas le moment de se rjouir. A cette poque, vous
vous drobiez aux poursuites qu'on faisait pour l'affaire du
Champ-de-Mars.

Prudhomme avait cit en outre un proverbe latin: _Omne animal capitur
esca_; tout animal se prend par l'appt de la nourriture.

Camille, comme son ami Danton, mordit avec insouciance aux volupts
plus ou moins innocentes, sans se douter que, sous cette perfide
amorce, il y avait alors un hameon de fer.

L'austrit de Marat, la svrit avec laquelle il blmait les
_franches lippes_ de son jeune ami, s'expliquent assez bien par la
rigueur des temps. Les vivres taient rares; le numraire se cachait;
une bonne partie de la fortune publique s'tait enfuie  l'tranger
avec les migrs; les frais de la guerre puisaient le Trsor; le
manque de scurit amenait la dprciation des assignats. Comment, au
milieu de ce malaise gnral, la grande classe des travailleurs
n'et-elle point aim la pauvret chez ses dfenseurs? D'un autre ct,
on sortait des petits soupers de la Rgence, des orgies de Louis XV,
des bacchanales de ce frivole XVIIIe sicle. La plupart des Montagnards
croyaient fermement que, pour fonder la Rpublique, il tait ncessaire
de rgnrer les meurs; et d'o partirait l'exemple, sinon des chefs
auxquels la nation avait confi ses destines? Tout homme doit porter
la livre de l'ide qu'il reprsente; aux dmocrates de 93, il fallait
le cilice du dsintressement et la sobrit du puritain.

Bien plus que Camille Desmoulins, dont on regrette les carts, les
Girondins taient les paens de la Rvolution Franaise. Leurs gots,
leur manire de vivre, qui, dans d'autres circonstances, n'auraient
rien eu de trs-blmable, contrastaient beaucoup trop avec les
sacrifices que s'imposait alors la nation tout entire. Les dures
poques exigent des vertus rigides.

Danton lui-mme qui par got, par temprament, n'tait nullement ennemi
des plaisirs ni des beaux-arts, sentait trs-bien qu'il fallait avant
tout sauver le territoire national et achever la Rvolution. Quand le
temple de la libert sera assis, disait-il, le peuple saura bien le
dcorer. Prisse plutt le sol de la France que de retourner sous un
dur esclavage! mais qu'on ne croie point que nous devenions barbares;
aprs avoir fond la paix, nous l'embellirons: les despotes nous
porteront envie...

Dans un temps calme, les Girondins auraient t l'ornement d'une
Chambre rpublicaine. Ils y auraient apport des lumires, des vues
justes et quelquefois profondes, de la distinction, de la finesse et,
sans contredit, du courage. Mais ne perdons jamais de vue que la
Rpublique ne pouvait alors se fonder que sur le triomphe dfinitif de
la Rvolution et de la dmocratie. Or, c'est vis--vis du mouvement
rvolutionnaire que les Girondins furent atteints et convaincus
d'impuissance. Il fallait d'autres poignets que les leurs pour manier
la crinire du lion. Les mesures qu'ils proposaient  tour de rle
avaient l'apparence de l'audace; mais ils forgeaient des armes dont
s'emparaient immdiatement leurs adversaires.

Loin de nous toute prvention: les partis peuvent bien s'insulter de
prs avec violence et se mpriser les uns les autres; mais,  distance,
ils prennent tous une valeur dans l'ensemble des faits accomplis.
Chaque ide a sa place dans l'histoire, et la marche des choses est
logique. Vues d'un peu haut, toutes les factions rvolutionnaires
taient bonnes dans ce sens qu'elles concouraient toutes  une oeuvre;
il faut tenir compte maintenant aux royalistes constitutionnels de leur
amour de l'ordre et de la libert; aux Girondins, de leur modration et
de leur horreur du sang, quoique chez quelques-uns cette modration ft
un masque et cette humanit une hypocrisie; aux Montagnards, de leur
surveillance, de leur fermet, de leurs vertus civiques, de leur
audace, de leur dsintressement. Nous n'apporterons devant la mmoire
de ces partis ni injustice, ni colre. Dfendons-nous pourtant d'un
clectisme historique sans conscience et sans porte. Entre les
Montagnards et les Girondins, il y a la distance d'une vrit  une
erreur relative; il faut donc opter ncessairement. Les uns auraient
perdu la Rvolution; les autres l'ont sauve. Or, comme  nos yeux il
fallait que la Rvolution s'accomplt, nous abandonnons  l'inluctable
courant des faits ce qui devait malheureusement prir.

Le grand chef d'accusation qui s'lvera toujours contre les Girondins
est leur haine de Paris.

Attaquer Paris, c'tait attaquer l'unit de la Rvolution. Eh bien!
l'animadversion _des hommes d'tat_ envers celle ville tait telle,
qu'on ne pouvait plus  la Convention nommer Paris la capitale sans
leur arracher des murmures. Si les Girondins n'taient pas
fdralistes par principe, dit Thibaudeau, ils l'taient par ambition,
par amour-propre et par ncessit, car ils sentaient que Paris tait
leur tombeau. D'un autre ct, les grandes villes, telles que Lyon,
Bordeaux, Marseille, Rouen, Rennes, Caen, taient humilies du joug
insupportable de la capitale; elles embrassaient avec un orgueil
lgitime l'espoir de s'y soustraire et de devenir chacune un centre
dans la Rpublique. Des esprits spculatifs et des ambitieux souriaient
 l'ide des rpubliques _de la Gironde, du Rhne, des
Bouches-du-Rhne, du Calvados..._ C'tait un rve sduisant, mais ce
n'tait qu'un rve, et le rveil fut terrible et sanglant. C'est donc
en vain qu'on chercherait  nier les tendances fdralistes des
Girondins; ils taient appels par leur talent  jouer un tout autre
rle. Plus fermes, ils eussent saisi et gard l'arme de la terreur;
plus gostes ou plus avides, ils auraient pos des bornes au mouvement
rvolutionnaire, qu'ils auraient exploit au profit de la classe
moyenne; plus gnreux, ils eussent inclin, avec la Montagne, du ct
du peuple. Se croyant forts, ils voulurent opprimer leurs ennemis;
l'attaque provoqua l'attaque; le fer rencontra le fer, et les
conspirateurs furent anantis sous une conspiration.

Quoi qu'il en soit, par les diverses causes que nous venons d'indiquer,
la Gironde dclinait, tandis que la Montagne s'levait de jour en jour,
comme autrefois la chane des Alpes, grce au mouvement naturel des
forces volcaniques. L'esprit de la Rvoluticn se retirait sur les
hauteurs.




XII

Installation du Comit de salut public.--Son caractre.--Appel  la
conciliation et  la fraternit.--Les frais de la guerre pays par les
riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille soulevs contre la
Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Vergniaud sur
l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la libert des cultes.--La
Convention sige aux Tuileries.--Isnard prsident.--Histoire des
Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hbert.--Invective
d'Isnard.--Agitation de Paris.


Le 5 avril 1793, la Convention cra le fameux _Comit de salut public_.

Jusqu' celle date, les oprations militaires et les grandes mesures de
sret nationale taient diriges par un _Comit de dfense_. La
trahison de Dumouriez, qui et pu entraner la chute du gouvernement
rpublicain, dvoila la profondeur du mal et fit natre l'ide d'y
porter un remde. Ce fut le mme Girondin qui avait dj propos
d'instituer un tribunal rvolutionnaire, ce fut Isnard qui fit dcrter
la cration du Comit de salut public.

Il se composait de neuf membres dont les premiers nomms furent Barre,
Cambon, Guyton-Morveau, Treilhard, Danton, Delmas, Lindet.

Ce conseil des neuf dlibrait en secret et formait un vritable
pouvoir excutif qui s'levait mme au-dessus de l'autorit des
ministres. On se demande si cette dictature anonyme, agissant sous un
voile, frappant des coups dans l'ombre, n'tait pas plus terrible que
le dictateur rv par Marat. Ce dernier tait du moins responsable; le
Comit de salut public ne l'tait pas, car le moyen d'admettre une
responsabilit divise entre neuf membres qui s'entourent de tnbres.

Et pourtant c'est cette institution formidable qui a sauv la France de
l'invasion trangre et de l'anarchie.

L'tat dplorable des armes du Nord, depuis la bataille de Nerwinde,
laissait la frontire presque dcouverte. Le nouveau Comit n'eut
d'abord que des dsastres et de sinistres vnements  annoncer devant
la Convention. La prise de Thouars, emporte d'assaut par les Vendens,
la mort du gnral Dampierre, hros foudroy sur le champ de bataille
par une batterie autrichienne, la dmission offerte par Custine, le
gnral en chef de l'arme de l'Est. L'intrieur tait dchir, 
l'ouest et au midi, par la guerre civile. C'tait le moment de dployer
les grandes mesures. Plus nous avanons, plus la force mcanique de la
justice rvolutionnaire s'organise. La peine de mort devient dans les
dpartements insurgs un moyen de sret publique, une arme dont les
partis se servent pour rgner tour  tour. La sombre fantasmagorie des
mots donne alors aux instruments aveugles du supplice une puissance et
une animation nouvelles. La guillotine se transforme en un tre: cela
vit, cela fonctionne, cela mange.--On lui confie la garde des principes
et le salut de la Rpublique.

La Convention n'inventa point cette ncessit horrible, elle la trouva
toute trace d'avance par la marche inflexible des vnements. Courb
sous le poids de ses fautes, l'ancien rgime courait comme de lui-mme
au-devant de l'immolation. La Rvolution punit surtout ces pasteurs des
peuples, les rois, les prtres, les crivains, les magistrats, les
philosophes, qui, ayant charge d'mes, avaient laiss, par ngligence
ou par calcul, dvier le troupeau humain.

Notons d'ailleurs un fait trs-important: les Girondins ne rsistrent
pas plus que les Montagnards aux mesures de terreur. Ils les jugeaient
eux-mmes ncessaires, invitables. D'un autre ct, il faut dire 
l'honneur de la Convention qu'avant de frapper les grands coups sur les
dpartements rvolts elle avait eu recours  tous les moyens de
conciliation et de clmence.

Que disait Danton le 9 mai?

La France entire va s'branler. Douze mille hommes de troupes de
ligne, tirs de vos armes, o ils seront aussitt remplacs par des
recrues, vont s'acheminer vers la Vende. A cette force va se joindre
la force parisienne. Eh bien! combinons avec ces moyens de puissance
les moyens politiques. Quels sont-ils? Faire connatre  ceux que des
tratres ont gars que la nation ne veut pas verser leur sang, mais
qu'elle veut les clairer et les rendre  la patrie. (On applaudit.)

Le 12, il remonte  la tribune.

Il y a parmi les rvolts, s'crie-t-il, des hommes qui ne sont
qu'gars et contraints. Il ne faut pas les rduire au dsespoir. Je
demande qu'on dcrte que les peines rigoureuses prononces par la
Convention nationale ne porteront que sur ceux qui seront convaincus
d'avoir commenc ou propag la rvolte.

La proposition de Danton est aussitt dcrte.

Cette double guerre, l'une  l'intrieur contre la Vende, l'autre 
l'extrieur contre toute l'Europe, exigeait videmment de grands
sacrifices d'hommes et d'argent. Mais, cet argent, o le trouver?

Que le riche paye, rpondait Danton, puisqu'il n'est pas digne, le
plus souvent, de combattre pour la libert; qu'il paye largement et que
l'homme du peuple marche dans la Vende.

Ainsi que les autres membres de la Montagne, Danton tait un ardent
dfenseur de la proprit; c'est dans l'intrt des opulents eux-mmes
qu'il voulait frapper l'opulence de fortes contributions. Un
dpartement du Midi, l'Hrault, avait donn l'exemple en dcrtant sur
les riches un emprunt forc. Danton s'arme de ce prcdent:

On ne parle plus, dit-il, de lois agraires; le peuple est plus sage
que ses calomniateurs ne le prtendent, et le peuple en masse a plus de
gnie que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple, on
ne compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une
vaste fort.

On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette ide pourrait
faire natre des soupons sur les mesures adoptes par le dpartement
de l'Hrault; sans doute on empoisonnera ses intentions et ses arrts;
il a, dit-on, impos les riches; mais, citoyens, imposer les riches,
c'est les servir; c'est un vritable avantage pour eux qu'un sacrifice
considrable; plus le sacrifice sera grand sur l'usufruit, plus le
fonds de la proprit est garanti contre l'envahissement des ennemis.
C'est un appel  tout homme qui a les moyens de sauver la Rpublique.
Cet appel est juste. Ce qu'a fait le dpartement de l'Hrault, Paris et
toute la France veulent le faire.

Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
richesses considrables: eh bien! par votre dcret, cette ponge va
tre presse...

Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son contingent,
il nous donnera les moyens d'touffer les troubles de la Vende; et, 
quelque prix que ce soit, il faut que nous touffions ces troubles. A
cela seul tient votre tranquillit extrieure.

Il faut donc diriger Paris sur la Vende. Cette mesure prise, les
rebelles se dissiperont. Si le foyer des discordes civiles est teint,
l'tranger vous demandera la paix, et nous la ferons honorablement.

Je demande que la Convention nationale dcrte que, sur les forces
additionnelles au recrutement vot par les dpartements, 20 000 hommes
seront ports par le ministre de la guerre sur les dpartements de la
Vende, de la Mayenne et de la Loire.

La Convention approuve et vote  l'unanimit.

La Vende tait certes le danger de la situation; mais il y en avait un
autre, la guerre civile au coeur mme de l'Assemble nationale.

La Montagne, nous l'avons dit, gagnait chaque jour du terrain sur la
Gironde. Roland avait quitt le ministre; Pache avait remplac Cambon
 la mairie. Les Girondins, voyant le flot de l'impopularit monter
autour d'eux de moment en moment, cherchrent  rparer leurs dfaites
en poussant des cris de dtresse. A les en croire, le glaive de
l'assassinat tait lev sur leurs ttes et sur la Convention tout
entire. Ils se servaient de la menace d'un danger public pour attirer
 eux les modrs de la Plaine, les _crapauds du Marais_. Qu'y avait-il
de vrai dans ces alarmes? Il serait tmraire de soutenir que les
apprhensions de la Gironde fussent absolument chimriques; mais elles
taient  coup sr exagres.

De quoi en effet s'agissait-il? De deux ptitions, l'une insignifiante
et vague dans laquelle on dnonait Brissot, Guadet et la plupart des
Girondins comme complices de Dumouriez, l'autre prsente par le
quartier de la Halle-au-Bl, menaante et furieuse, mais dsavoue,
condamne par la Montagne elle-mme. Les appels de la Gironde au
sentiment de la peur taient d'ailleurs imprudents et maladroits. Crier
sans cesse: Au loup! au loup! c'est le moyen d'veiller la bte au fond
des bois. Dnoncer l'insurrection comme un pril imminent, c'est la
provoquer. La crainte de la multitude, la crainte de Paris, quel signe
de dcadence pour un grand parti politique!

Les difficults assigeaient de toutes parts la Convention. La
dprciation des assignats amenait chaque jour renchrissement des
vivres. Le gage du papier-monnaie tait les biens des migrs, mais
ces biens ne se vendaient pas ou se vendaient mal. On payait l'tat
avec son propre signe fiduciaire, c'est--dire avec la monnaie du
diable, des feuilles sches. D'un autre ct, les marchands, les
boutiquiers, profitaient de l'abondance des assignats et de la raret
du numraire pour vendre leurs denres  des prix exorbitants. Que
faire? quel remde apporter au mal?

C'est alors qu'on eut l'ide du _maximum_, en vertu duquel l'tat
devait fixer lui-mme le prix des marchandises.

Au point de vue de l'conomie politique, cette mesure tait dtestable;
beaucoup parmi les Montagnards eux-mmes le reconnurent; mais en temps
de rvolution il n'y a rien d'absolu. Il fallait  tout prix sortir de
l'abme o la monarchie avait plong la France, nourrir les armes,
payer les frais de la guerre, assurer  la classe la plus nombreuse les
moyens de vivre; et comment y arriver quand la multiplication des
assignats amenait de jour en jour cette consquence invitable,
l'enchrissement des moyens de subsistance? Le maximum n'tait-il point
le seul frein que l'on put alors imposer au dbordement du
papier-monnaie? Un mal ne gurirait-il point l'autre? Mais, d'un autre
ct, ce remde violent n'tait-il point la ruine du commerce et de
l'agriculture? Ainsi de toutes parts tnbres, incertitude, menaces de
mort pour la Rpublique naissante.

Le _maximum_ fut repouss par la Gironde qui fort injustement accusa la
Montagne d'en vouloir  la proprit.

Si encore la Convention avait dispos des forces et des ressources de
toute la France! mais les deux grandes villes, Lyon et Marseille, lui
chappaient.

Boisset et Mose Bayle, reprsentants du peuple, avaient t envoys en
qualit de commissaires prs les dpartements de la Drme et des
Bouches-du-Rhne.

Que trouvrent-ils  Marseille? Dans cette hroque cit, dont la
guerre avait arrach les meilleurs enfants partis le sac au dos, il ne
restait que le haut commerce et la tourbe, hlas! trop nombreuse, des
indiffrents. Toutes les ractions ont un flair admirable pour
dcouvrir  propos les hommes qui peuvent seconder leurs projets.
Qu'elle le voult ou non, la Gironde tait condamne  servir
d'avant-garde aux royalistes. L'pithte de modre que lui donnrent 
tort les Montagnards lui gagna dans les villes du Midi la classe
moyenne, le parti des riches. Les tides, les timides, les monarchistes
honteux se cachrent derrire les Girondins, de mme qu'ils s'taient
rfugis d'abord derrire les Constitutionnels.

En ce qui regarde la vieille cit phocenne, ils mirent tout en usage
pour dominer dans les sections, qui taient composes de ngociants,
pour avilir les autorits constitues et prendre des mesures contraires
 l'esprit d'galit. C'est ainsi qu'ils institurent un _Tribunal
populaire_ et un _Comit central_, vritable gouvernement marseillais
qui rsistait aux ordres et aux dcrets de la Convention.

Les deux commissaires, usant des pouvoirs qui leur taient dlgus,
cherchrent  dissoudre ce gouvernement local. Ils lancrent un arrt
en vertu duquel le Tribunal populaire et le Comit central taient et
demeuraient casss. Les contre-rvolutionnaires n'en tinrent aucun
compte et, pour toute rponse, signifirent aux deux reprsentants du
peuple qu'ils eussent  sortir du dpartement dans les vingt-quatre
heures. Paralyse par l'influence des Girondins et due par Barbaroux
qui prsenta les faits sous un faux jour, la Convention, le 12 mai
1793, eut la faiblesse de ne point soutenir ses commissaires et
suspendit leurs arrts. Ainsi se dveloppa sous la cendre cet incendie
qu'il et t facile d'teindre  l'origine et qui dvora plus tard le
Midi de la France.

A Lyon, la situation tait  peu prs la mme, avec cette diffrence
que le parti dmocratique rsistait intrpidement. Un vrai tribunal
rvolutionnaire avait t tabli; des suspects avaient t arrts.
Grand tumulte  la Convention, quand on y apprit ces actes arbitraires.
La Gironde s'indigna, tempta; l'un de ses membres, Chasset, proposa un
dcret ainsi conu: Ceux que l'on voudrait arrter ont le droit de
repousser la force par la force. Ce dcret fut vot.

Certes, le respect de la lgalit mrite tous nos gards; mais faut-il
qu'il aille jusqu' encourager la guerre civile? Le parti des modrs,
que dfendait la Gironde, se composait d'hommes, nous le verrons
bientt, qui,  Lyon et  Marseille, aimaient modrment la Rpublique,
la patrie et la libert.

Au milieu de ces dchirements, de ces embarras, de ces sinistres
prsages, la Convention avait commenc  poser les bases de la
Constitution. Calme dans l'orage, elle dlibrait sur les plus grandes
questions qui intressent l'humanit.

Admettrait-elle en faveur de son oeuvre une sorte d'inspiration
surnaturelle dont elle serait l'interprte?

[Illustration: Fouquier-Tinville, accusateur public.]

Tel ne fut pas l'avis de Vergniaud, l'esprit le plus lev, l'orateur
le plus loquent et le plus honnte de la Gironde: Les anciens
lgislateurs, dit-il, faisaient intervenir quelque dieu entre eux et le
peuple. Nous qui n'avons ni le pigeon de Mahomet, ni la nymphe du Numa,
ni mme le dmon familier de Socrate, nous ne pouvons interposer entre
le peuple et nous que la raison.

A ceux qui voulaient que la Constitution de 93 consacrt ou proscrivit
la libert des cultes, Danton rpondait avec beaucoup de sagesse:
Quoi! nous leur dirons: Franais, vous avez la libert d'adorer la
divinit qui vous parat digne de vos hommages! mais la libert du
culte que vos lois ont pour objet ne peut tre que la runion des
individus assembls pour rendre,  leur manire, hommage  cette
divinit. Une telle libert ne peut tre atteinte que par des lois de
police; or, sans doute, vous ne voudrez pas insrer dans une
dclaration des droits une loi rglementaire. La raison humaine ne peut
rtrograder; nous sommes trop avancs pour que le peuple puisse croire
n'avoir point la libert de son culte, parce qu'il ne verra pas le
principe de cette libert inscrit sur les tables de la Constitution.

Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
agitent la Rpublique, c'est que la politique de nos ennemis l'a
toujours employe; mais regardez que partout le peuple, dgag des
impulsions de la malveillance, reconnat que quiconque veut
s'interposer entre lui et la divinit est un imposteur. Partout on a
demand la dportation des prtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
de mal prsumer de la raison nationale; gardez-vous d'insrer un
article qui contiendrait cette prsomption injuste!

De ces hauteurs sereines o s'purent les intelligences, o se
dissipent les haines personnelles, o Montagnards et Girondins se
trouvaient presque d'accord, la Convention tait malheureusement
ramene vers les sombres ncessits du prsent, vers l'antagonisme des
partis.

Le 10 mai 1793, la Convention quitta la salle des Feuillants pour une
autre salle enferme dans le palais des Tuileries. En principe, c'tait
logique: les reprsentants de la souverainet du peuple devaient siger
dans l'ancienne rsidence des souverains.

Au point de vue parlementaire, cette salle avait nanmoins tous les
dfauts: elle tait trop petite et on y arrivait par les escaliers
troits du pavillon de l'Horloge et du pavillon Marsan. Accs
difficile, nuls dgagements, aucun moyen de fuir ou d'appeler  soi la
force arme.

Le 16, l'Assemble choisit pour prsident Isnard, le plus violent, le
plus colrique des Girondins.

En face de cette menace (il est difficile de donner un autre nom  un
pareil choix) se dressait dans l'ombre le comit de l'vch, plus
robespierriste que Robespierre, plus maratiste que Marat, plus
hbertiste qu'Hbert lui-mme. Il se composait d'hommes atrabilaires
et vindicatifs, de citoyens aigris par l'indigence, qui parlaient
ouvertement d'_en finir_ avec les _vingt-deux_. C'est ainsi qu'on
dsignait les membres de la Gironde.

De ce ct nanmoins le danger n'tait pas trs-srieux. Bien autrement
terrible fut le brlot lanc contre la Gironde par Camille Desmoulins.
Son _Histoire des Brissotins_ est un libelle implacable, une satire 
la fois srieuse et bouffonne, une dnonciation rehausse par tous les
artifices du style et du plus incontestable talent. Aprs un tel
rquisitoire et un tel jugement, il ne manquait plus que le bourreau.

Pourquoi cette haine des Girondins? Comme eux, Camille tait du parti
des indulgents. Comme eux, il ne ddaignait point de s'asseoir  la
table des riches et des gnraux. Pourquoi? Un mot suffira pour tout
expliquer. Malgr quelques faiblesses dont il riait et s'accusait
lui-mme, entre la Gironde et Camille Desmoulins il y avait un abme,
Camille avait le coeur plbien: par raison, par sympathie, par toutes
les inclinations de sa bonne et riche nature, il appartenait  la
classe souffrante. Et puis il aimait Paris: attaquer sa chre ville,
c'tait attaquer la Rvolution.

Profitant d'une meute de femmes qui avait fait quelque tapage aux
portes et dans les tribunes de la Convention, le 18 mai, Guadet fit
trois propositions audacieuses: 1 Les autorits de Paris sont
casses; 2 les membres supplants de la Convention se runiront 
Bourges, pour y dlibrer d'aprs un dcret prcis qui les y
autorisera, ou sur la nouvelle certaine de la dissolution de la
Convention; 3 ce dcret sera envoy aux dpartements par des courriers
extraordinaires.

La Gironde comptait sur l'absence de quatre-vingts membres de la
Montagne, partis en mission auprs des armes, pour faire passer ce
coup d'tat. La Convention, quoique manie, travaille par toutes
sortes d'influences personnelles, n'osa point voter une mesure qui
dchirait si ouvertement l'unit de la Rpublique et outrepassait tous
les droits de l'Assemble. Barre, l'homme des atermoiements et des
demi-rsolutions, l'orateur  deux faces et  deux discours dont l'un
disait oui et l'autre non, conseilla de prendre un parti moyen:
l'Assemble dcrta sous son influence qu'il serait form une
commission de douze membres pour examiner la conduite de la
municipalit, rechercher les auteurs des complots ourdis contre la
reprsentation nationale et s'emparer, au besoin, de leurs personnes.
Les douze furent choisis exclusivement parmi les Girondins.

Bien loin de se conduire avec sagesse, cette commission, tablie pour
rechercher la cause des troubles et les apaiser, ne fit qu'irriter les
esprits. Elle inventa, poursuivit des attentats imaginaires. Son
intention tait videmment de jeter l'alarme dans le pays et d'attirer
ainsi les faibles, les peureux  la Gironde, comme au seul rempart de
l'ordre et de la scurit publique. Pauvre stratagme! Beaucoup ne
virent dans ses violences et ses attaques que le tourment d'un parti
dmasqu.

Le 25 mai, la Commission des douze soumet  l'Assemble un projet de
dcret ainsi conu: La Convention nationale met sous la sauvegarde
spciale des bons citoyens la fortune publique, la reprsentation
nationale et la ville de Paris.

Alors Danton: Je dis que dcrter ce qu'on vous propose, c'est
dcrter la peur.

N...--Eh bien! j'ai peur, moi!

Il est heureux pour cet inconnu que le _Moniteur_ n'ait pas conserv
son nom.

Les Girondins, runis en comit secret chez Valaz, dirigeaient la
conduite des douze, qui ne tardrent point  frapper des mesures
rigoureuses.

Hbert (le Pre Duchne) avait crit dans son journal que les
Girondins, _ plusieurs reprises, enlevaient le pain des boulangers
pour occasionner la disette_.

Dnonc  la Commission des douze, il est illgalement arrt le 24
mai. Peu nous importe l'homme: Hbert tait substitut du procureur de
la Commune; il avait t lu aussi bien que les reprsentants du
peuple; avait-on le droit de l'arracher  la mairie?

Le lendemain, une dputation de la Commune se prsente devant
l'Assemble nationale et demande la libert ou le prompt jugement du
magistrat enlev  ses fonctions.

Isnard s'emporte. De son sige de prsident, o depuis quelques jours
il ne cessait de braver et d'injurier les tribunes, il lance cette
imprudente menace:

Vous aurez prompte justice. Mais coutez les vrits que je vais vous
dire. La France a mis dans Paris le dpt de la reprsentation
nationale. Il faut que Paris le respecte. Si jamais la Convention tait
avilie, je vous le dclare au nom de la France entire (bruit), Paris
serait ananti...

Des murmures, des interruptions, un tumulte affreux couvrent la voix du
prsident.

MARAT.--Lche, trembleur, descendez du fauteuil!

ISNARD, d'une voix spulcrale.--On chercherait sur les rives de la
Seine si Paris a exist.

Ce sont l de ces mots qui en temps de rvolution tuent un parti. Une
telle insulte, un tel blasphme, avait le tort de trahir, en
l'accentuant, le voeu secret des Girondins, l'anantissement de la
capitale.

Quel contraste, d'ailleurs, entre le ton violent d'Isnard et le langage
modr de l'orateur qui rclamait l'largissement d'Hbert!

Les magistrats du peuple, dit-il, qui viennent vous dnoncer
l'arbitraire, ont jur de dfendre la sret des personnes et des
proprits. Ils sont dignes de l'estime du peuple franais.

Des acclamations enthousiastes saluent ces paroles et retombent comme
une pluie de feu sur la tte des Girondins.

Il ne manquait plus  cette tempte que la voix de Danton.

Je me connais aussi, moi, en figures oratoires. Il entre dans la
rponse du prsident un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un
jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a
exist? Loin d'un prsident de pareils sentiments! il ne lui appartient
que de prsenter des ides consolantes.

Avec un art prodigieux, l'orateur attaque les Girondins sans les
nommer, ces hommes d'un _modrantisme perfide_. Il venge Paris des
calomnies sous lesquelles on veut l'accabler.

La nation saura apprcier la proposition qui lui a t faite de
transporter le sige de la Convention dans une autre ville. Paris, je
le rpte, sera toujours digne d'tre le dpositaire de la
reprsentation nationale. Mon esprit sent que partout o vous iriez,
vous y trouveriez des passions parce que vous y porteriez les vtres.
Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme
sera puni. Le peuple franais, quelles que soient vos opinions, se
sauvera lui-mme, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des
victoires sur les ennemis, malgr nos dissensions. Le masque arrach 
ceux qui jouent le patriotisme (on applaudit successivement dans toutes
les parties de la salle) et qui _servent de rempart aux aristocrates,_
la France le lvera et terrassera ses ennemis.

Les paroles d'Isnard avaient eu dans tout Paris un retentissement
d'horreur: celles de Danton sont accueillies avec des transports
d'enthousiasme.

Jupiter, dit un ancien, aveugle ceux qu'il veut perdre. Plus les
Girondins sentaient le terrain de la popularit fuir sous leurs pieds,
plus ils se plongeaient dans l'arbitraire. Franchissant toutes les
bornes, la Commission des douze, outre Hbert, Varlet, Marino, venait
de faire enlever nuitamment Dobsent, le prsident de la section de la
Cit. Grande rumeur. Une nouvelle dputation accourt aux portes de
l'Assemble nationale. Le prsident Isnard dfend la commission,
Robespierre demande la parole, elle lui est refuse.

Alors Danton, de son banc:

Je vous le dclare, tant d'impudence commence  nous peser; nous vous
rsisterons.

TOUS LES MEMBRES DE L'EXTRME GAUCHE.--Oui, nous rsisterons. (On
applaudit dans les tribunes.)

DANTON.--Je demande la parole.

Il monte  la tribune.

Je dclare  la Convention et  tout le peuple franais que si l'on
persiste  retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que prsums
coupables; si l'on refuse constamment la parole  eux qui veulent les
dfendre, je dclare, dis-je, que s'il y a ici cent bons citoyens, nous
rsisterons. (Oui! oui! s'crie-t-on  l'extrme gauche.) Je dclare en
mon propre nom, et je signerai cette dclaration, que le refus de la
parole  Robespierre est une lche tyrannie.

LES MMES VOIX.--Oui, oui, un despotisme affreux.

Et comme des murmures s'levaient du ct droit:

DANTON.--Voil ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la
vrit; que l'on juge par l quels sont ceux qui veulent l'anarchie.
J'interpelle le ministre [Note: C'tait Garat] de dire si je n'ai pas
t plusieurs fois chez lui pour l'engager  calmer les troubles, 
unir les dpartements,  faire cesser les prventions qu'on leur avait
inspires contre Paris; j'interpelle le ministre de dire si, depuis la
Rvolution, je ne l'ai pas invit  apaiser toutes les haines, si je ne
lui ai pas dit: Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutt que
l'autre, mais que vous prchiez l'union. Il est des hommes qui ne
peuvent se dpouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature m'a fait
imptueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il n'a pas
reconnu que les prtendus amis de l'ordre taient la cause de toutes
les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus exagrs
sont les plus amis de l'ordre et de la paix.

Qu'on compare ces belles paroles aux invectives de la Gironde et que
l'on dise de quel ct se trouvaient la modration, la sagesse, de quel
ct, au contraire, clatait la violence.

Cependant Paris bouillonnait; l'tat d'agitation tait extrme. Des
groupes se formaient aux abords de la Convention. Le maire entre
lui-mme dans la salle des sances, prcd du ministre de l'intrieur.
Garat parle le premier et jure que la Convention n'a rien  craindre.
Pache rpte les mmes dclarations rassurantes. Il explique comment
les arrestations ordonnes par la Commission des douze ont donn lieu
aux rassemblements et rvl un fait nouveau, c'est que cette mme
commission avait envoy aux sections de la Butte-des-Moulins, de
Quatre-Vingt-Douze et du Mail, connues pour leur esprit
contre-rvolutionnaire, l'ordre de tenir trois cents hommes prts 
marcher.

Il tait tard. Hrault de Schelles prit le fauteuil. Deux dputations
vinrent demander encore une fois la libert d'Hbert, de Marino, de
Dobsent. Devant elles s'avanait au bout d'une pique un bonnet rouge
recouvert d'un crpe.

L'Assemble rduite  un trs-petit nombre de membres dcrta que les
prisonniers taient largis, que les douze taient casss et que le
Comit de sret publique aurait  examiner leur conduite.

tait-ce une surprise? Les Girondins avaient quelque droit de
l'affirmer. Le lendemain, ils demandrent avec rage que le dcret ft
rapport. On alla aux voix. La Montagne fut battue, mais par une faible
majorit, 238 voix contre 279. Dcidment, elle avait beaucoup accru
ses forces;  l'origine, elle ne comptait pas cent membres; on
l'appelait ddaigneusement l'extrme gauche. Les minorits qui ont pour
elles l'opinion publique et qui rpondent aux besoins de leur temps ne
doivent jamais dsesprer du succs.

La Commission des douze fut rtablie, mais la Montagne obtint
l'largissement provisoire d'Hbert et des autres dtenus.

Comme c'tait surtout  la Commission qu'en voulait le peuple de Paris,
le maintien des douze ne fit qu'exasprer les haines, envenimer les
soupons. On parlait vaguement de forces armes qui allaient fondre sur
Paris. D'o viendraient-elles? Des dpartements o les Girondins
avaient conserv toute leur influence.

La Montagne pourtant hsitait encore  se servir de l'insurrection pour
se dbarrasser de ses ennemis. Danton menaa plus d'une fois, comme on
l'a vu, la conduite aveugle et violente de la Commission des douze.
Toutefois il ne dsirait pas perdre les Girondins, mais les effrayer.
Il voulait les drober aux coups de leurs ennemis, en les couvrant des
clats de sa voix. Les Girondins eurent l'imprudence de ddaigner cette
fureur tutlaire qui les et sauvs en les meurtrissant. Mal vus du
peuple, ils essayrent pourtant d'en appeler  la multitude. Ils firent
la terreur; mais ils la firent en hommes trangers aux instincts et aux
passions des masses. On assure mme que, pour se protger, ils eurent
l'ide d'en appeler  l'meute. Les agitateurs de la Gironde n'avaient
ni la figure ni le vtement de leur rle; ils enrgimentaient des
domestiques, des hommes de confiance, des dsoeuvrs: cette ple
contrefaon des mouvements populaires ne fit que hter le rveil du
lion. Les Girondins ne cessaient, en mme temps, d'exagrer aux yeux du
pays les dangers de leur situation personnelle; _Nous sommes sous le
couteau_, crivaient-ils, dans un moment o leur Commission des douze
tenait encore Paris sous le fer des baonnettes. A force d'agiter
l'ombre d'un complot, les Girondins donnrent  leurs ennemis l'ide
d'entreprendre sur l'inviolabilit des membres de la Convention.

Leur grand tort fut d'avoir provoqu la lutte, d'avoir jet le dfi 
la population parisienne. Si les Montagnards les avaient pargns, les
Girondins n'eussent point pargn les Montagnards. Guerre pour guerre,
dent pour dent, tte pour tte.

Le glaive tremblait dans le fourreau: qui osera s'en servir?--Moi, dit
Marat, dont la conscience ne recule devant aucun scrupule. Ce qu'il
hait, ce qu'il poursuit dans les Brissotins, c'est la tyrannie des
_importants_ et des _parvenus_. Entre lui et ces hommes, c'est une
lutte  mort... Oui,  mort; car le fer, aprs avoir frapp les
victimes, se retournera contre le sacrificateur.




XIII

Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon
d'alarme.--L'Evch.--La Convention envahie.--La Commission des douze
est casse.--Promenade aux flambeaux.--L'Insurrection recommence le 2
juin.--Mauvaises nouvelles de la Vende et du thtre de la guerre.--Le
tocsin de Notre-Dame et la gnrale.--Ce qui se passe  la
Convention.--Henriot et les canonniers.--Mise en accusation des
vingt-deux.--Fin de Throigne de Mricourt.


--H bien, pre Franois, il y aura du grabuge aujourd'hui; on dit le
peuple terriblement en colre.

--Contre qui?

--Contre les Girondins.

--Pour qui tenez-vous: les Girondins ou les Montagnards?

--Moi? je ne sais pas... Je suis pour la bonne cause.

Tel est le dialogue qui, le matin du 31 mai, se tenait entre deux
bourgeois du faubourg Saint-Marceau.

La vrit est que depuis quelque temps une moiti de la population se
dsintressait des affaires publiques. Il tait si difficile pour la
masse des citoyens de voir clair dans les questions qui divisaient les
hommes d'tat et les animaient les uns contre les autres.

La Convention nationale offrait alors aux esprits les moins prvenus un
triste et perptuel dchanement d'animosits impuissantes. La
Rvolution allait avorter dans ces crises et ces conflits d'homme 
homme, de parti  parti, si l'insurrection ne ft intervenue. Il y
avait sans doute  franchir une barrire sacre--la loi. Le peuple de
Paris n'hsiterait-il point  porter la main sur sa propre souverainet
en mutilant la reprsentation nationale? Il hsita en effet. Depuis une
quinzaine de jours que se prparait le mouvement, les sections
reculaient devant une prise d'armes, une attaque directe contre la
Convention. La Commune tait divise. Les comits rvolutionnaires
eux-mmes ne pouvaient se mettre d'accord entre eux. Les clubs
parlaient trs-haut et n'agissaient pas. Les Jacobins (lisez
Robespierre) taient pour une insurrection morale, c'est--dire sans
doute pour une imposante manifestation de l'esprit public qui et forc
les Girondins  donner leur dmission. Seul l'vch tenait pour un
coup de main; mais ce petit groupe de fanatiques ne pouvait rien faire
par lui-mme. D'un autre ct, entre la Gironde et la Montagne, les
vrais patriotes s'taient depuis longtemps dcids pour celui des deux
partis qui reprsentait le mieux la force et l'ide de la Rvolution;
nanmoins, soit lassitude, soit respect du droit, ils refusaient de
marcher.

Qui donc branlera la masse?... Ce fut une poigne d'agitateurs.

Le vendredi 31 mai,  trois heures du matin, le tocsin sonna dans les
tours de Notre-Dame, et se propagea de clocher en clocher. A ce signal,
le rappel fut battu dans tous les quartiers de Paris. A huit heures, il
y avait cent mille hommes sous les armes. La Convention s'tait
rassemble ds le point du jour. Le commandant du poste du Pont-Neuf
est  la barre, il dit qu'on tait venu lui proposer de tirer le canon
d'alarme. Il s'y tait refus; mais pendant qu'il acceptait les
honneurs de la sance, le canon d'alarme part. Il est neuf heures du
matin. A ce bruit, Danton s'crie: Quelques personnes paraissent
craindre le canon d'alarme. Celui que la nature a cr capable de
naviguer sur l'ocan orageux n'est point effray lorsque la foudre
atteint son vaisseau. Sans contredit, vous devez faire en sorte que les
mauvais citoyens ne mettent pas  profit cette grande secousse; mais si
elle n'a t imprime que parce que Paris vous porte ses justes
rclamations, si, par cette convocation peut-tre trop solennelle, il
ne vous demande qu'une justice clatante contre ses calomniateurs, il
aura encore bien mrit de la patrie. Dans un temps de rvolution, le
peuple doit se produire avec toute l'nergie qui annonce la force
nationale.

Cette voix plus imposante et plus terrible que le canon d'alarme fait
courir dans toute la salle des sances un frisson d'enthousiasme.

A la fois imptueux et profondment habile, l'orateur ajoute:

Vous avez cr une commission impolitique...

PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela.

DANTON.--Vous ne le savez pas, il faut donc vous le rappeler. Cette
Commission des douze a jet dans les fers les magistrats du peuple, par
cela seul qu'ils avaient combattu dans des feuilles cet esprit de
modrantisme que la France veut tuer pour sauver la Rpublique.
Pourquoi avez-vous donc ordonn l'largissement de certains
fonctionnaires publics? Vous y avez t engags sur le rapport d'un
homme que vous ne suspectez pas, un homme que la nature a cr doux,
sans passion, le ministre de l'intrieur (GARAT). En ordonnant de
relcher un des magistrats du peuple (HBERT), vous avez t convaincus
que la commission avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous
ce rapport que j'en demande, non pas la cassation, car il faut un
rapport, mais la suppression.

[Illustration: Carrier.]

Jusqu'ici, par consquent, il ne s'agissait que de la Commission des
Douze. Qu'elle soit dissoute et tout rentrera dans l'ordre. C'est le
seul moyen de sauver le peuple de ses ennemis, de le sauver de sa
propre colre. Si au contraire les Girondins se montrent sourds aux
conseils de la prudence, le peuple fera pour sa libert une
_insurrection entire_.

D'un autre ct, l'amour-propre de la Gironde, sa dignit, si l'on
veut, l'engageait  ne pas cder devant les premiers signes de
l'meute.

Il faut, dit Vergniaud, que la Convention prouve qu'elle est libre; il
ne faut pas qu'elle casse aujourd'hui la commission... Il faut qu'elle
sache qui a donn l'ordre de tirer le canon d'alarme... S'il y a un
combat, il sera, quoiqu'en soit le succs, la perte de la Rpublique...
Jurons tous de mourir  notre poste.

_S'il y a un combat_...Ces mots prouvent bien que la Gironde
s'attendait  une lutte dans laquelle elle esprait encore ressaisir
l'avantage sur ses adversaires.

Vous nous accusez, s'criait  son tour Rabaut-tienne. Pourquoi?
parce que vous savez que nous allons vous accuser.

La Convention, il y a tout lieu de le croire, ignorait le travail qui
s'tait fait pendant la nuit, travail de taupe qui avait creus une
mine profonde.

La veille au soir, il y avait eu runion  l'vch. Quelques rares
quinquets clairaient d'une lumire brumeuse la salle o se tenaient
les sances. On distinguait a et l dans cette pnombre d'tranges
ttes rvolutionnaires; Dobsent, l'un de ceux qui avaient t arrts
par ordre de la commission des Douze, prit la parole. Son discours est
une rptition exacte de ce que pensait et disait Marat dans sa
feuille, et pourtant Dobsent n'tait point maratiste, il travaillait
pour lui-mme.

Citoyens, s'cria-t-il, depuis longtemps la division est au sein de la
Convention nationale. Comment voulez-vous que l'ordre s'tablisse dans
la nation, si le dsordre et l'anarchie rgnent dans l'Assemble de ses
reprsentants? La faction qui trouble dans ce moment-ci l'union et
l'harmonie de vos mandataires, citoyens, vous la connaissez tous, c'est
la Gironde. Les Girondins sont des hommes qui voudraient arrter la
Rvolution  leurs ides, afin de s'en emparer et de la rgir. Or,
quelles sont les ides de ces hommes? Ils veulent faire succder 
l'ancienne aristocratie qui pesait sur vos ttes une aristocratie
nouvelle mille fois plus accablante. Vous n'aurez quitt le joug des
anciens nobles que pour tomber sous celui des parvenus insolents et mal
levs. Qu'on juge du vertige de ces valets de l'ancien rgime, devenus
matres  leur tour! Ils ont toutes les passions des anciens suppts de
la tyrannie, et ils ont moins qu'eux les biensances. Vous tes plus
loigns de la libert que jamais, car vous tes asservis au nom de la
libert mme. Avec des dehors brillants ou des formes sduisantes, ces
hommes amollis par la bonne chre, par les femmes, par l'oisivet,
demeurent faibles et indcis devant les grandes mesures; or, en
rvolution, il faut agir rvolutionnairement.

Les Girondins rsistent  l'unit de notre gouvernement, entravent
notre marche, troublent la paix et le bon accord de l'Assemble. Si
vous les laissez faire, citoyens, de nos dissentions intestines
natront plusieurs rpubliques fdres: les hommes les plus audacieux
ou les plus adroits usurperont l'empire, soumettront la multitude  un
nouveau joug, et le gouvernement aura chang de forme sans avoir
rtabli la libert. Croyez-moi, dans tout tat o quelques classes
s'opposent avec acharnement  la tranquillit et  la flicit
publiques, c'est folie de vouloir s'entter  les convertir; il faut
les retrancher. Dans des temps de rvolution comme celui o nous
sommes, dtruire les factions est un devoir; derrire les Girondins se
cachent les royalistes, les fdrs, les mcontents, en un mot, tous
ces hommes avec lesquels votre gouvernement n'est pas possible. Je vous
engage donc  prendre d'assaut la Gironde, comme une forteresse qui
couvre de sa protection les projets sinistres et les menes sourdes de
nos ennemis. Aux armes! citoyens, levons-nous, et montrons que si nous
savons exterminer les rois, nous n'ignorons pas non plus la manire de
dtruire la tyrannie des factions. Demain, prsentez-vous arms aux
portes de la Convention nationale, et exigez qu'on vous livre les
vingt-deux (les Girondins).

Se tournant du ct d'Henriot: Henriot, tu es un brave citoyen et un
homme de coeur; je te confie le commandement de l'insurrection. A
demain!

L'vch avait un pied dans la Commune. Il forma un _Comit
rvolutionnaire_ ou _Conseil gnral_ qui sigea le 31 ds le matin 
l'Htel-de-Ville; mais la direction du mouvement lui tait dispute par
les Jacobins qui, de leur ct, avaient institu chez eux une
_assemble des commissions de sections_, ou de _Salut public_. Entre
ces deux centres d'action l'meute flottait indcise.

Vers cinq heures du soir nanmoins le faubourg Saint-Antoine s'branle.
Une sombre multitude entoure le palais des Tuileries; le souffle
enflamm de cent  deux cent mille hommes se rpand dans les airs. Des
flots aprs des flots battent les paisses murailles derrire
lesquelles sige la Convention.

La salle est d'abord envahie par une dputation de Jacobins,  la tte
de laquelle s'avance Lhuillier, un ancien cordonnier, alors procureur
de la Commune et homme de loi. Il rappelle l'anathme d'Isnard lanc
contre Paris; il demande qu'on mette en accusation des reprsentants
derrire lesquels les royalistes du Midi et de la Vende abritaient
leurs esprances, leurs criminelles manoeuvres.

Des hommes arms de piques, de btons se rpandent jusque sur les bancs
des dputs. Pouvait-on dlibrer sous la pression des envahisseurs? Le
temple de la souverainet nationale n'tait-il point viol?

Vergniaud propose de lever la sance. Le centre demeure immobile.
Vergniaud sort, nul ne l'accompagne. Il rentre et voit la figure de
Robespierre  la tribune.

L'orateur (j'allais crire l'accusateur public) fut amer, pntrant,
mais diffus.

VERGNIAUD, de son banc.--Concluez!

ROBESPIERRE.--Je conclus et contre vous: contre vous qui, aprs la
rvolution du 10 aot, vouliez mener  l'chafaud ceux qui l'avaient
faite; contre vous qui provoquez la destruction de Paris.

Nouveau dbordement de la multitude. C'est l'vch qui arrive. La
salle est de plus en plus envahie. Jusqu'ici pourtant nulle violence.
Pas un coup de fusil ne fut tir dans cette journe. Les ouvriers du
faubourg Saint-Antoine apportent mme  la Convention des paroles de
paix.

Lgislateurs, s'crie l'un d'eux, la runion vient de s'oprer, la
runion du faubourg, de la Butte des Moulins et des sections voisines.
On voulait que les citoyens s'gorgeassent, ils viennent de
s'embrasser.

Tout cela tait vrai. Ces sections souponnes de royalisme et runies
au Palais-Royal venaient, en effet, de parlementer, de s'entendre et de
se confondre dans le mme cri: Vive la Rpublique!

Il fallait pourtant conclure, ainsi que l'avait dit Vergniaud. La
commission des Douze fut casse; on dcrta que ses papiers seraient
runis au comit de Salut public. Ce comit fut charg d'en rendre
compte sous trois jours.

Barre qui avait rdig le dcret ajouta qu'on poursuivrait les
complots.

O Janus! O Tartufe! que dites-vous de ce tour de force? Des complots,
mais lesquels? Des coupables, mais tait-ce les hommes de l'vch ou
les Girondins? Barre se gardait bien de le dire.

Tout tait-il fini? Oui, pour ce jour-l. Vergniaud lui-mme, voulant
dissimuler la dfaite de son parti, avait dclar, au commencement de
la sance, que le peuple de Paris avait bien mrit de la patrie.
Jamais il ne fut plus beau, plus grand comme orateur. C'tait le chant
du cygne.

La Convention sortit, descendit sur la terrasse des Feuillants et
parcourut aux flambeaux les Tuileries, le Carrousel. Les dputs
Girondins, dont on avait rclam la proscription et dont la chute tait
si prochaine, assistaient eux-mmes  cette fte.

Le lendemain arrivrent des nouvelles sinistres de la Vende, de Lyon,
de Valenciennes, de Mayence, de la frontire d'Espagne: partout la
Convention tait trahie, attaque, menace par l'ennemi du dedans et du
dehors. Dira-t-on que ces dsastres n'taient point connus de la
population, que le comit de Salut public les dvorait en silence?
L'tincelle lectrique n'est point une vaine figure de langage. Paris
en savait assez pour tressaillir de fureur et d'indignation.

Sur qui devait tomber la responsabilit de ces malheurs? Avant le 10
aot, on accusait la Cour, les constitutionnels. La Cour ayant disparu,
les constitutionnels tant rentrs sous terre, on s'en prenait
dsormais  ceux qui se rapprochaient le plus de leurs principes,
c'est--dire aux Girondins.

Cette accusation tait-elle injuste? En ce qui regardait l'tranger,
peut-tre; mais en ce qui concernait Lyon, Marseille, non pas. C'est
sous le masque du girondisme, du modrantisme que ces deux grandes
villes, en pleine rvolte, avaient brav, dfi la Convention.

Les Girondins n'avaient alors qu'un parti  prendre: donner leur
dmission, hsitaient-ils par un sentiment d'honneur? Espraient-ils
ressaisir la majorit de la Convention? Comptaient-ils encore sur la
plaine?

Si telle tait leur illusion, ils connaissaient bien peu les grandes
assembles politiques. Dans chacune d'elles, il y a les lments d'une
majorit stagnante  la surface, mais qui se dplace par des courants
sous-marins selon que le vent du succs souffle  droite ou  gauche.
Le centre appartenait  la Gironde, tant que la Gironde tait la plus
forte; il se portait  prsent vers la Montagne.

Le chef de la Gironde, madame Roland venait d'tre arrte par ordre de
la commune.

Dans la nuit du 1er au 2 juin, les comits rvolutionnaires ne
ngligrent aucun moyen pour soulever la population. Cependant la nuit
s'avanait et rien ne bougeait encore. Marat tait  l'Htel de Ville:
impatient, fougueux, inquiet, il promenait ses regards sur les quais
endormis. A la vue de ce calme, le sang bouillonnait dans ses veines;
il frappait du pied. Il y a ceci de remarquable que lui, si
dclamateur, si verbeux d'ordinaire, parla trs-peu durant ce sombre
drame, dont il fut pourtant le principal acteur par son journal, ses
menes sourdes et l'influence qu'il exerait sur la commune.

Vers deux heures du matin un petit homme qui ressemblait  l'Ami du
peuple tait suspendu avec trois ou quatre acolytes  la corde d'une
des cloches dans les tours Notre-Dame. La cloche tait lourde; ils
tirent, ils s'acharnent, ils s'enragent. On dirait ces gnomes que le
moyen ge se figurait suspendus la nuit aux flches dea vieilles
cathdrales. Enfin la cloche s'branle; le marteau soulev  grand
peine retombe sur les parois d'airain; le tocsin sonne. C'est le glas
de la mort pour le parti de la Gironde.

Les coups de ce tocsin nocturne tombent sur les faubourgs indcis. On
bat la gnrale dans toutes les rues, les autres cloches de la ville
s'veillent, les cris d'alarme se rpondent dans les tnbres. Au
milieu de tout ce mouvement, de ce cliquetis d'armes, de ce bruit de
tambours, on entend l'impassible marteau des monuments publics qui
frappe les heures de distance en distance. Il n'est personne qui n'ait
remarqu dans une nuit d'meute ou de rvolution, l'indiffrence
solennelle de l'horloge. Cette voix d'airain qui marque sur le mme ton
l'heure de la rvolte ou de la tranquillit publique, trangre aux
passions, aux souffrances, aux agitations de l'homme, calme ainsi que
tout ce qui sort de l'ternit pour y rentrer aussitt, elle parat
dire: Tuez-vous, gorgez-vous, si bon vous semble, vous n'aurez point
l'honneur de troubler dans les espaces clestes la marche des astres 
laquelle j'obis.

La veille, le 1er juin, les Girondins avaient soup ensemble pour la
dernire fois. Louvet leur proposa de fuir dans leurs dpartements, et
de revenir  la tte d'une arme de Fdrs pour _dlivrer_ la
Convention. _Dlivrer_, c'est le mot dont tous les partis politiques
couvrent leurs attentats contre le droit et la libert. On assure
qu'ils rejetrent avec horreur cet appel  la guerre civile: soit; mais
pourquoi faut-il pour leur honneur, pour leur mmoire, pour leur
justification devant la postrit qu'ils n'aient point toujours
repouss un moyen aussi criminel de rtablir dans le pays leur autorit
mconnue? Le soir ils se rfugirent rue des Moulins chez leur confrre
Meillan, dans les vastes appartements duquel ils purent entendre les
sombres rumeurs de la rue, le rappel des tambours, les proclamations
lues  la clart des torches, le bruit des armes, les alles et venues
des patrouilles dans les tnbres.

Se rendraient-ils le lendemain  la Convention? Cette question fut
agite, leurs amis les dtournrent de cet acte d'hrosme, leur
conseillrent l'absence, les gardrent en quelque sorte de force.
Barbaroux, Lanjuinais et deux ou trois autres chapprent seuls  ces
obsessions d'une tendresse aveugle.

Au point du jour on tira le canon d'alarme. Des colonnes de citoyens
arms de piques et de fusils se portent vers le palais de l'Assemble
nationale; Henriot marche  leur tte avec de l'artillerie. Toute cette
multitude serre d'une triple haie, hrisse de lances et de
baonnettes, l'enceinte o la Convention tient ses sances. Henriot
fait tourner la bouche des canons vers le chteau des Tuileries.
Marat, aux premires blancheurs du jour, parcourt le jardin, haranguant
les ouvriers, ramenant doucement par la manche de la blouse les hommes
du peuple qui semblent vouloir s'carter de ses conseils et de son mot
d'ordre, communiquant  tous ce mme esprit de dfiance qui tait si
bien dans sa nature.

La sance s'ouvre, Malarm prside. Les bancs de la droite sont presque
dserts. O tait Vergniaud? O se trouvaient alors Condorcet, Brissot,
Louvet? chez Meillan, sans doute. Malheur aux partis qui en temps de
rvolution dsertent le terrain de la lutte! Dira-t-on que leur
prsence et t inutile, que la Convention n'obissait plus qu' la
force? Ce serait injuste; l'Assemble garda jusqu'au dernier moment un
certain souci de sa dignit. Si elle finit par cder aux sommations du
dehors, c'est qu'elle ne considrait plus elle-mme les Girondins comme
tant  la hauteur du mouvement rvolutionnaire. Leur absence n'en
fournissait-elle point la preuve?

La sance dbute mal pour les Girondins. Lecture est donne d'une
lettre adresse  la Convention par les administrateurs de la Vende.
Cette lettre dsespre annonce que tout est perdu, que tout tombe au
pouvoir des rebelles. Voil, conclut-elle, o nous ont men vos
divisions et vos querelles dont vous vous tes plus occups que des
secours dont nous avions besoin.

De tous les cts affluent de sinistres nouvelles. On crit de
Wissembourg: Jamais les aristocrates ne levrent plus audacieusement
le masque. Nous prirons en combattant; mais vous, lgislateurs, ces
puissants motifs ne devraient-ils pas vous faire abjurer toute haine
particulire pour ne vous occuper que du salut de la patrie.

Les mmes cris d'alarme partaient  la fois de la Lozre, de la
Haute-Loire, de Lyon, o huit cents patriotes venaient d'tre massacrs
par des ractionnaires qui arboraient le drapeau de la Gironde.

Cette lecture faite au nom du Comit de salut public par
Jean-Bon-Saint-Andr tait encore plus terrible pour les Girondins que
le glas de l'agonie qui sonnait dans toute la ville.

Une dputation de la Commune se prsente  la barre:

Mandataires, dit l'orateur, en s'adressant aux membres de la
Convention, le peuple de Paris n'a pas quitt les armes. Les colonnes
de l'galit sont branles; les contre-rvolutionnaires lvent la
tte, la foudre gronde, elle est prte  les pulvriser. Les crimes des
factieux de la Convention sont connus; nous venons pour la dernire
fois vous les dnoncer. Dcrtez  l'instant mme qu'ils sont indignes
de la confiance publique, qu'ils soient mis en tat d'accusation.

La lutte s'engage terrible, implacable. De part et d'autre on s'accable
de paroles brutales, de rcriminations violentes. Le bruit du tambour
qu'on bat dans toute la ville pntre, retentit jusque dans la salle
des sances. Lanjuinais monte  la tribune:

C'est contre la gnrale que je veux parler.

Profitant d'un moment de silence, il s'lve avec force contre la
tyrannie de l'meute, contre les usurpations de la commune, contre la
nouvelle ptition trane dans la boue des rues de Paris.

Plusieurs voix: Il insulte le peuple!

Legendre: Descends de la tribune, ou je t'assomme.

Lanjuinais: Commence par faire dcrter que je suis un boeuf.

Tout le monde sait que Legendre tait boucher.

Le tumulte redouble. Les galeries avaient t envahies de bonne heure
par les Jacobins qui branlent la salle de cris et de trpignements.

Il ne restait plus aux Girondins qu'une chance de salut, c'tait de
s'immoler eux-mmes sur l'autel de la Concorde, de donner leur
dmission. Isnard, Fauchet, le vieux Dussaulx, Lanthenas, offrent
successivement de se poser en victimes expiatoires. Hlas! il tait
trop tard. Cette rsolution qui, deux jours auparavant, aurait pu
sauver la Gironde, ne servit qu' l'amoindrir. C'est un pige,
murmura Robespierre. Marat qui ne voulait  aucun prix que sa proie lui
chappt, s'crie. C'est l'impunit pour les tratres. Il s'lance 
la tribune et dclare qu'il donne sa dmission, si l'on consent au
sacrifice de quelques membres se dvouant eux-mmes en holocauste.

De leur ct Lanjuinais et Barbaroux protestent avec hrosme contre
cette concession faite  l'meute.

Cependant la salle est cerne, garde  vue, entoure d'nergumnes qui
empchent les dputs de sortir. La Convention reconnat avec horreur
qu'elle est prisonnire. Le sentiment de sa propre dignit se rvolte
devant cet outrage. Retrancher les Girondins, passe encore; mais les
livrer, mais subir, sance tenante, la pression de l'meute, mais se
dshonorer elle-mme aux yeux de la France et de la postrit, oh! non,
mille fois non!

Barre s'lance  la tribune: Prouvons, dit-il, que nous sommes
libres. Allons dlibrer au milieu de la force arme; elle protgera
sans doute la Convention.

Plusieurs voix: Oui, oui; on veut nous opprimer: sortons d'ici et
faisons baisser devant nous les baonnettes.

Le prsident (Hrault de Schelles qui venait de remplacer Malarm),
descend du fauteuil; presque tous les membres de la Convention le
suivent. Une trentaine de Montagnards restent seuls immobiles sur leurs
bancs.

Les dputs du centre et de la droite, sans compter beaucoup, du ct
gauche, se prcipitent vers la porte de bronze; la garde leur livre
passage. Le prsident conduit l'Assemble en procession dans les cours
et dans le jardin des Tuileries. Elle se prsente  toutes les issues
qu'elle trouve fermes; elle ordonne qu'on lui ouvre une des grilles:
refus. A l'entre de la place du Carrousel, elle rencontre l'artillerie
qui barre le passage, soutenue qu'elle tait d'un triple rang de piques
et de baonnettes. Hrault de Schelles, avec une noble attitude,
signifie aux chefs de l'insurrection qu'ils doivent se retirer et
laisser  la Convention son libre vote: Nous voulons bien,
ajoute-t-il, juger les vingt-deux; nous ne voulons pas qu'on nous les
arrache par la force. Henriot, rpond par un mot:

Canonniers,  vos pices!

Le canon cette dernire raison des rois, tait maintenant celle de
l'meute.

La Convention, cette assemble si grande, si fire, qui jugeait et
punissait les rois, qui dfiait toutes les cours de l'Europe, baisse la
tte devant la tyrannie de la force et recule frmissante de colre.
C'tait assez d'humiliations ainsi. Dans l'intrieur de l'Assemble les
tribunes murmuraient. Marat qui tait d'abord rest  son poste, mais
qui se leva de son banc et sortit, quand il craignit que la masse des
dputs ne se ft chappe, rencontra la Convention dans un piteux tat
de dsarroi au Pont-Tournant.

--Je somme l'Assemble, dit-il, de rester dans la salle des sances.

Honteuse, vaincue, consterne, la Convention reprend le chemin du
Palais des Tuileries.

A partir de ce moment, Marat est l'me de l'Assemble. Dcrt nagure
d'accusation, hu, honni, persifl quelques jours auparavant, il
dispose maintenant  son gr du sort de ses ennemis; il recommande
d'laguer trois Girondins de la liste des vingt-deux: Dussaulx
vieillard radoteur, trop incapable pour tre chef de parti; Lanthnas,
pauvre d'esprit, qui ne mritait pas l'honneur que l'on songet  lui;
Ducos,  qui l'on ne pouvait reprocher que quelques opinions errones,
et l'on efface ces noms, il conseille d'en inscrire d'autres  leur
place, et on les inscrit.

Le dcret d'arrestation passa  une grande majorit, il est vrai que
beaucoup de dputs s'abstinrent.

Ds que cette nouvelle est connue, l'insurrection dbarrasse les abords
du Palais national, toute cette multitude arme se retire au chant de
_a ira_. Femmes, enfants, vieillards, s'en vont en mlant leurs voix
au terrible refrain. L'meute rentre dans les faubourgs comme la lionne
dans son antre. Ivres de vin et de patriotisme, ces farouches
sans-culottes se quittent en jurant de mourir pour la libert; les
mains serrent les mains, tous les coeurs battent dans un seul coeur. On
croyait enfin que la Convention dlivre de ses luttes intestines
marcherait d'un pas ferme vers les grandes mesures qui devaient assurer
le bonheur public  l'intrieur et la victoire de nos armes sur les
champs de bataille.

Il y avait alors prs d'Avignon un jeune officier d'artillerie, qui
s'appelait quelque chose comme Buonaparte ou Bonaparte. Il crivit ces
mots quelques mois aprs la chute des Girondins: Pour voir lequel des
Fdrs ou de la Montagne tient pour la Rpublique, une seule raison me
suffit, la Montagne a t un moment la plus faible, la commotion
paraissait gnrale. A-t-elle cependant jamais parl d'appeler les
ennemis? Ne savez-vous pas que c'est un combat  mort que celui des
patriotes et des despotes de l'Europe?... Je ne cherche pas si vraiment
ces hommes, qui avaient bien mrit du peuple dans tant d'occasions,
ont conspir contre lui: ce qu'il me suffit de savoir, c'est que la
Montagne, par esprit public ou par esprit de parti, s'tant porte aux
dernires extrmits contre eux, les ayant dcrts, emprisonns, je
veux mme vous le passer, les ayant calomnis, les Brissotins taient
perdus sans une guerre civile qui les mit dans le cas de faire la loi 
leurs ennemis. S'ils avaient mrit leur rputation premire, ils
auraient jet leurs armes  l'aspect de la Constitution; ils auraient
sacrifi leurs intrts au bien public; mais, il est plus facile de
citer Dcius que de l'imiter. Ils se sont aujourd'hui rendus coupables
du plus grand de tous les crimes: ils ont, par leur conduite, justifi
leur dcret... Le sang qu'ils ont fait rpandre a effac les vrais
services qu'ils avaient rendus. Ces reproches s'adressaient  la
conduite que les Girondins tinrent aprs le 2 juin,  l'esprit de
dsordre que ces proscrits semrent bientt dans toute la France.

[Illustration: Comit de salut public.]

Mfions-nous pourtant des apprciations du csarisme. De quel ct
qu'il vint, l'vnement qui supprima les Girondins tait un coup
d'tat, et tous les coups d'tat sont mauvais; celui du 2 juin 93
contenait en germe le 18 brumaire et le 2 dcembre. tait-ce d'ailleurs
impunment que la Convention venait de se dchirer elle-mme. Tout acte
porte avec lui ses consquences... La barrire de la loi tait
franchie; l're de la proscription tait ouverte; le droit venait de
succomber devant la force. Les vainqueurs avaient, ce jour-l mme,
sign leur arrt de mort. Ils y passrent tous, Dantonistes,
Hbertistes, Robespierristes. Le 2 juin devait fatalement aboutir au 9
thermidor.

Les Girondins mis en tat d'arrestation chez eux furent: Gensonn,
Vergniaud, Brissot, Guadet, Gorsas, Ption, Salles, Chambon, Barbaroux,
Buzot, Biroteau, Rabaut, Lasource, Lanjuinais, Grangeneuve, Lesage,
Louvet, Valaz, Doulcet, Lidon, Lehardy, les ministres Clavire et
Lebrun, les membres de la Commission des douze, Fonfrde et
Saint-Martin excepts.

La chute des Girondins entrana la perte de quelques victimes qui
tenaient fort indirectement  leur parti. Throigne, au plus fort de la
lutte, voulut s'lancer entre les deux camps, comme autrefois les
femmes sabines se jetrent entre les combattants arms qui allaient
dchirer le berceau de Rome. Citoyens, s'criait-elle, coutez-moi: o
en sommes-nous? Toutes les passions qu'on a eu l'art de mettre aux
prises nous entranent et nous conduisent au bord du prcipice... A mon
retour d'Allemagne, il y a  peu prs dix-huit mois, je vous ai dit que
l'empereur avait ici une quantit prodigieuse d'agents pour nous
diviser, afin de prparer de loin la guerre et de la faire clater au
moment o ses satellites feraient en mme temps irruption sur notre
territoire. Djouons ces intrigues; ne justifions pas par nos querelles
intestines cette calomnie des rois et de leurs esclaves, qu'il n'est
pas possible  un peuple de tenir lui-mme les rnes de la
souverainet; ne les autorisons pas  venir nous mettre d'accord.

Cette charmante voix qui, cette fois, tait celle de la sagesse, se
perdit dans le cri de guerre des partis dchans. Vers l'poque du 31
mai, Throigne se trouvait au jardin des Tuileries, sur le passage de
Brissot. Un groupe de femmes entoure le chef de la Gironde avec des
hues et des trpignements de colre. La jolie Ligeoise, coutant
plutt son coeur que sa raison, se jette sur ces furies pour dfendre
le dput qu'on insulte. Ce gnreux mouvement, plus prompt que
l'clair, attire sur elle toute la tempte.--Ah! tu es brissotine,
s'crient-elles en la saisissant; ah! tu es l'amie des fdralistes et
des tratres! Attends! attends! attends! Aussitt les forcenes de
relever sa robe et...--Je m'arrte: sous cet indigne traitement, sa
figure se couvrit d'un nuage pourpre, et sa raison d'un voile de
tnbres. A dater de ce jour, on ne la revit plus. On apprit plus tard
qu'elle avait t renferme dans une maison de sant au faubourg
Saint-Marceau.

La veille du 9 thermidor, elle crivit  Saint-Just la lettre suivante:

Citoyen Saint-Just, je suis toujours en arrestation; j'ai perdu un
temps prcieux. Envoyez-moi deux cents francs, et venez me voir; je
vous ai crit que j'avais des amis jusque dans le palais de l'empereur.
J'ai t injuste  l'gard du citoyen Bosgue. Pourrai-je me faire
accompagner chez vous? J'ai mille choses  vous dire. Il faut tablir
l'union. Il faut que je puisse dvelopper tous mes projets, continuer
d'crire ce que j'crivais: j'ai de grandes choses  dire; j'ai fait de
grands progrs. Je n'ai ni papier, ni lumire, ni rien; mais, quand
mme, il faut que je sois libre pour pouvoir crire. Il m'est
impossible de rien faire ici.

Mon sjour m'y a instruite; mais, si j'y restais plus longtemps sans
rien faire et sans rien publier, j'avilirais les patriotes et la
couronne civique. Vous savez qu'il est galement question de vous et de
moi, et que les signes d'union demandent des effets. Il faut beaucoup
de bons crits, qui donnent une bonne impulsion. Vous connaissez mes
principes; j'espre que les patriotes ne me laisseront pas victime de
l'intrigue. Je puis encore tout rparer, si vous me secondez; mais il
faut que je sois partout o je suis respecte. Je vous ai dj parl de
mon projet; je demande qu'on me remette chez moi. Salut et fraternit.

Elle tait folle.

Throigne paya cruellement ses excentricits. L'expiation la visita
sous la forme de la maladie, et quelle maladie, grand Dieu! Elle vcut
longtemps, relgue  la Salptrire dans le quartier des
incurables.--Rduite  ne pouvoir supporter sur ses membres aucun
vtement, pas mme de chemise, ombre d'elle-mme, la malheureuse se
cherchait dans les brouillards pais de ses rves. Couche au fond
d'une cellule petite, sombre, humide, sans meubles, elle rpondait 
ceux qui l'interrogeaient: Je ne sais pas; j'ai oubli. Insistait-on,
elle s'impatientait, parlait seule  voix basse, et l'on entendait sur
ses lvres les mots entrecoups de _fortune, libert, comit,
rvolution, coquin, dcret_. Toute sa vie de courtisane et d'hrone se
refltait dans son dlire.--Elle conserva jusqu' la fin des restes de
beaut: on remarquait, surtout, la perfection de ses pieds et de ses
mains. Elle mourut le 9 mai 1817,  l'ge de cinquante-huit ans. Pauvre
Throigne!

Revenons aux Girondins. Plus que tout autre, nous plaignons, nous
admirons ces hommes remarquables par leur loquence, intressants par
leur jeunesse et leur ardent caractre. Qui pourrait nanmoins se
dissimuler qu'ils ne fussent devenus un obstacle  la marche de la
Rvolution? Ils voulaient lui rsister; elle les entrana, les broya
sous les roues de son char.

Les Girondins avaient le temprament, les ides et les tendances de la
bourgeoisie claire. Avec eux tomba le dernier rempart de la classe
moyenne. La Montagne en se soulevant sur leurs dbris inaugura le rgne
de l'lment populaire. L'unit de la reprsentation nationale tait
rompue; l'Assemble avait t humilie par l'meute; un prcdent fatal
menaait la libert de la tribune: malgr tout, le drapeau de la
Rvolution sortit encore une fois de la lutte, indign, dchir, mais
triomphant.

La responsabilit du coup d'tat qui frappa les Girondins se partage
entre la Commune, l'vch, le Club des Jacobins et quelques membres de
la Montagne; Robespierre certes n'y fut point tranger; mais, d'aprs
le tmoignage de tous les contemporains que j'ai pu consulter, le 2
juin fut surtout la journe de l'Ami du peuple.--Prends garde, Marat,
la ligue vaincue aboutit  Ravaillac; les partis dcims se vengent par
un coup de couteau.

Causant un jour avec Lakanal, je lui demandais: Et que pensez-vous des
Girondins?

--C'taient des intrigants, rpondit le grave vieillard.

Cette pithte dont on abusait en 93 n'avait pas tout  fait le sens
qu'elle a maintenant; elle voulait dire des hommes d'expdients et non
des hommes de principes, des parlementaires cherchant plutt le succs
que le bien public et la vrit, des esprits  combinaisons subtiles et
dlis qui transigeaient trop aisment avec les partis monarchiques
quand ils avaient besoin d'y trouver un point d'appui.




XIV

Incapacit des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la
Convention aprs le 2 juin.--Lettre de Marat.--Dclin de l'Ami du
peuple.--Systme de bascule adopt par Robespierre.--Activit de la
Convention aprs la chute des Girondins.--Fondation du Musum
d'histoire naturelle.--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde
avec les royalistes.--Ce qui se passait dans le Calvados.


La Gironde laissait, en s'vanouissant, la preuve de son impuissance.
Aprs avoir longtemps dirig les affaires, elle n'avait su ni vendre
les biens des migrs et du clerg, ni soutenir la valeur des
assignats, ni crer pour le trsor des ressources nouvelles, ni relever
le moral de l'arme, ni ressusciter le travail et l'industrie, ni
rassurer le commerce, ni encourager l'agriculture, ni apaiser les
mouvements populaires, ni teindre les foyers de la guerre civile, ni
vaincre la contre-rvolution, rien, elle n'avait rien fait: huit grands
mois s'taient perdus en querelles fratricides.

Et pourtant  droite de la Convention il y avait un creux. Les regards
se portaient involontairement sur ces siges vides, hier si bien
remplis et d'o s'levaient tant de voix loquentes. A prsent, quel
silence! quelques-uns des ardents Montagnards regrettaient du fond du
coeur la chute de leurs adversaires. Garat raconte que Danton lui
disait un jour: Vingt fois, je leur ai offert la paix; ils ne l'ont
pas voulue; ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me
perdre; ce sont eux qui nous ont forc de nous jeter dans le
sans-culotisme qui les a dvors, qui nous dvorera tous, qui se
dvorera lui-mme. (_Mmoires de Garat_.)

Le lendemain du jour o la Convention avait livr les vingt-deux, elle
reut de Marat une lettre dont il fut fait lecture. Citoyens, mes
collgues, disait-il, quelques-uns me regardent comme une pomme de
discorde, et tant prt, de mon ct,  tout sacrifier au retour de la
paix, je renonce  l'exercice de mes fonctions de dput, jusqu'aprs
le jugement des reprsentants accuss. Puissent les scnes scandaleuses
qui ont si souvent afflig le public ne plus se renouveler au sein de
la Convention! Puissent tous ses membres immoler leurs passions 
l'amour de leurs devoirs, et marcher  grands pas vers le but glorieux
de leur mission! Puissent mes chers confrres de la Montagne faire voir
 la nation que, s'ils n'ont pas encore rempli son attente, c'est que
les mchants entranaient leurs efforts et retardaient leur marche!
Puissent-ils prendre enfin de grandes mesures pour craser les ennemis
du dehors, terrasser les ennemis du dedans, faire cesser les malheurs
qui dsolent la patrie, y ramener la joie et l'abondance, affermir la
paix par de sages lois, tablir le rgne de la justice, faire fleurir
l'tat et cimenter le bonheur des Franais! C'est tout le voeu de mon
coeur. L'Assemble ne voulut point accepter la dmission de Marat;
elle donna ses motifs par la bouche de Chasles: Le parti de la
Gironde, dit-il, ayant russi  faire passer Marat dans les
dpartements pour un monstre, pour un homme de sang et de pillage, afin
de le sparer d'une ville qui adoptait ses principes, ce serait donner
gain de cause aux ennemis de la Rvolution que de consentir  sa
retraite. Il resta; mais, comme il arrive trop souvent aux hommes
d'opposition et de lutte, Marat avait laiss sa force dans le succs.

A dater du 2 juin, l'astre de Robespierre continue  crotre dans le
ciel de la Rvolution, et celui de l'Ami du peuple s'amoindrit de jour
en jour. Le moment tait venu pour la Rvolution de se calmer. Marat,
cette fivre ardente, qui communiquait ses pulsations  la multitude;
cette seconde vue, qui dvoilait la trahison des chefs militaires et
les complots des hommes d'tat; ce porte-voix de toutes les fureurs
dmocratiques, Marat dsormais n'tait plus du tout l'homme qu'il
fallait  la situation.

Le bronze en fusion devait passer par la tte de Robespierre pour s'y
figer et y recevoir l'empreinte de la froide raison d'tat. La
Rvolution allait entrer dans une voie nouvelle: en dtruisant l'ancien
rgime, elle avait pris l'engagement de tout rorganiser.

Robespierre tait, qu'on nous passe le mot, un homme de juste milieu.
Expliquons tout de suite dans quel sens. Est-ce  dire, comme le
prtendait Proudhon, que l'avocat d'Arras et fait un assez bon
ministre de Louis Philippe en 1830? Ne confondons point les temps et
les poques; ne badinons pas avec l'histoire. Ce que nous affirmons,
c'est qu'en 93 Maximilien s'empara d'une position haute, inexpugnable,
entre les _modrs_ d'une part et de l'autre ce qu'on appelait alors
les _enrags_. De cette ligne de conduite il ne se dpartit jamais.
Lorsque plus tard les circonstances lui donnrent un pouvoir, d'autant
plus fort que ce pouvoir n'tait point dfini, aux plus mauvais jours
de la terreur, il sut maintenir la hache en quilibre frappant  droite
et  gauche sur les retardataires et les exagrs. Nous avons,
disait-il ds le 14 juin aux Jacobins, deux cueils  redouter: le
dcouragement et la prsomption, l'excessive dfiance et le
modrantisme, plus dangereux encore. C'est entre ces deux cueils que
les patriotes doivent marcher vers le bonheur gnral.

Tout tait  crer: le code civil, l'uniformit des poids et mesures,
le systme dcimal, un plan d'instruction publique, le partage des
biens communaux, la rgnration des moeurs, l'organisation des armes
et des services militaires, l'administration du tlgraphe, mille
autres organes du nouvel ordre social. La Convention n'avait gure t
jusqu'ici qu'une arne de gladiateurs;  peine les Girondins ont-ils
disparu qu'elle se met courageusement  l'oeuvre. Dbarrasse des
luttes personnelles qui retardaient et entravaient son lan, cette
grande Assemble s'avance dsormais avec une rapidit foudroyante vers
la ralisation des principes dmocratiques. Le 10 juin 1793, huit jours
aprs s'tre arrache vingt-d'eux de ses membres, elle fonde, sur la
proposition de Lakanal, le _Musum d'histoire naturelle_, vritable
monument lev  la philosophie et  la science, vaste encyclopdie de
la cration se racontant elle-mme par des spcimens du rgne organique
ou inorganique, emprunts  tous les climats,  tous les continents, 
tous les ges du globe terrestre.

Les orateurs venaient de se prcipiter dans le gouffre qu'ils avaient
eux-mmes creus; mais ils taient remplacs par des hommes
d'excution, des esprits pratiques, des citoyens  la fois nergiques
et calmes, portant devant eux la loi et la lumire. L'artifice des
historiens ractionnaires consiste  insister sur le ct tragique de
la Rvolution franaise, et  passer sous silence les minents services
qu'elle a rendus aux arts, aux sciences, aux belles-lettres, 
l'agriculture,  l'industrie. Et c'est sur un sol branl par la guerre
civile, convoit par l'ennemi, cern d'un cercle de feu que se posaient
les fondements de la socit moderne. Le Rhin, les Pyrnes, les Alpes,
toutes les frontires naturelles de la vieille Gaule sont forces;
qu'oppose la Convention  ce dbordement de forces royalistes? Le fer
et l'ide franaise.

A l'intrieur les vnements se prcipitent. Le fdralisme gagne
chaque jour du terrain. Le midi de la France s'branle; la Bretagne
tout entire se soulve; le Calvados s'agite; le Jura menace; l'Isre
gronde; Toulouse bouillonne; Bordeaux rsiste; les deux grandes villes,
Lyon et Marseille, nagent dans le sang. Paris est dsign au feu du
ciel par les dpartements rvolts; au milieu de cette conflagration
gnrale, la Montagne ne s'meut point: contre les ennemis du dedans et
du dehors elle lve un rempart moral, la Constitution.

Dans la sance du 30 mai, la Convention avait adjoint au Comit de
Salut public Hrault de Schelles, Couthon, Saint-Just, Ramel et
Mathieu, en les chargeant de poser les bases de l'acte constitutionnel.
Le 9 juin, dans la soire, ils soumirent  leurs collgues du Comit le
projet qu'ils avaient rdig. Le lendemain, Hrault de Schelles en
donna lecture  l'Assemble nationale. Le 11, la discussion s'ouvrit;
elle fut grave, solennelle, profonde. Nous sommes entours d'orages,
s'cria Danton, la foudre gronde; eh bien, c'est du milieu de ses
clats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation franaise.

Quelques chapitres de la Constitution donnrent lieu  des incidents
pathtiques. Le peuple franais, dit l'article IV, ne fait point la
paix avec un ennemi qui occupe son territoire. A ces mots, le Girondin
Mercier demanda si l'on se flattait d'avoir fait un pacte avec la
victoire. Du moins, nous en avons fait un avec la mort, s'crie tout
d'une voix la Montagne.

Oeuvre de sentiment plutt qu'oeuvre de science, la Constitution de 93
a donn lieu de nos jours  beaucoup de critiques parmi lesquelles il
s'en trouve sans doute de fondes. Le mieux est de n'envisager que les
grandes lignes et les proportions gnrales du monument lev 
l'exercice universel et constant de la _souverainet populaire_. Pour
la premire fois, les droits du faible, du pauvre, de l'opprim furent
inscrits dans nos institutions politiques. Elle proclamait, cette
Constitution, le triomphe du dvouement sur l'goisme, de l'intrt
gnral sur l'intrt particulier, le moyen pour tous les citoyens de
se faire rendre justice, la mobilit des fonctions et des magistratures
lectives. Elle consacrait le droit inalinable pour chaque citoyen de
jouir et de disposer  son gr de ses biens, de ses revenus, mais elle
dfinissait la proprit _le fruit du travail et de l'industrie_. Non
contente de prcher vaguement la charit, la fraternit, elle dclarait
que _la socit doit la subsistance aux citoyens malheureux_, soit en
leur procurant du travail, soit en assurant les moyens de vivre  ceux
qui sont hors d'tat de travailler. En mme temps que le pain matriel,
elle assurait aux classes souffrantes le pain de l'esprit,
l'instruction commune.  et l, se dtachaient des traits touchants:
un tranger pouvait acqurir le droit de citoyen franais en adoptant
un enfant, en nourrissant un vieillard. La plupart des principes sur
lesquels reposait l'difice de la Constitution taient visiblement
emprunts  la philosophie du XVIIIe sicle. Rdige, vote au milieu
des clats de la foudre, elle tait trs-certainement l'oeuvre la plus
dmocratique et la plus humaine qui ft jamais sortie des dcisions
d'une assemble.

On l'attendait avec une impatience fivreuse. Tout le monde croyait
alors qu'elle serait le palladium de la libert, qu'elle rtablirait la
paix  l'intrieur en dtruisant parmi les Franais les viles passions
qui les divisent; on se disait qu' la lecture de cette feuille de
papier, les armes tomberaient de la main des ennemis et que les
satellites des tyrans nous tendraient des bras fraternels. Illusion,
sans doute; mais qui aurait le courage de blmer cette foi nave dans
la vertu des principes, dans la toute-puissance des ides? C'est au
contraire par l que nos pres furent grands et qu'ils ont rsist,
seuls contre tous,  l'anantissement de la France.

Robespierre qui n'tait certes ni un esprit ingnu, ni mme un
caractre enthousiaste, partagea lui-mme cette confiance. La seule
lecture du projet de Constitution, s'criait-il ds le premier jour, va
ranimer les amis de la patrie et pouvanter tous nos ennemis. L'Europe
entire sera force d'admirer ce beau monument lev  la raison
humaine et  la souverainet d'un grand peuple.

On a dit que la Constitution de 93 tait inapplicable; il serait plus
juste de dire qu'elle ne fut point applique, et de s'en tenir l. Les
sections de Paris, les assembles primaires, l'immense majorit des
citoyens l'avaient reue et consentie par acclamation. D'o vient donc
qu'elle fut suspendue et ajourne  des temps meilleurs? Parce qu'on
tait alors en guerre, et que la guerre rclame des mesures
exceptionnelles, arbitraires, rigoureuses; parce qu'on tait en
rvolution et que l'acte constitutionnel avait t rdig en vue d'une
Rpublique assise sur des bases rgulires et stables. Telle est la
raison pour laquelle, aprs avoir dcouvert au peuple cette auguste
statue, les lgislateurs de 93 reconnurent le besoin de la voiler
jusqu' la paix.

Hlas! la paix ne devait point luire pour les hommes de cet ge de
pierre, tous vous au sacrifice,  l'chafaud, et l'idal qu'ils
avaient un instant drob aux sommets de la raison humaine remonta vers
les temples sereins de la philosophie, du droit et de la justice.

Au milieu de ce mouvement des esprits qu'tait devenue la Gironde?

Il serait injuste de croire qu'au 2 juin, la Convention voulut la mort
des vingt-deux. Leurs ennemis les plus acharns tenaient seulement 
les carter de la lutte politique. On s'tait content de les consigner
chez eux sous la surveillance d'un gendarme. Quelques dputs
Girondins, Vergniaud, Valaz, Gensonn, restrent  Paris; mais,
prisonniers volontaires, ils ne cessrent d'adresser  la Convention
des lettres violentes, de rcriminer contre l'arrt qui les avait
frapps. Beaucoup d'autres se sauvrent, c'tait leur droit. La
facilit avec laquelle ils s'chapprent prouve d'ailleurs qu'ils
taient trs mal gards. Fuir pour se soustraire  la main du tribunal
rvolutionnaire, passe encore; mais fuir pour attiser dans les
dpartements le feu de la guerre civile, l tait le crime.

Buzot, Gorsas, Barbaroux, Guadet, Meilhan, Duchtel s'lancrent sur
l'Eure, le Calvados, la Bretagne. Dans cette partie de la France le
terrain de l'insurrection tait tout prpar pour les recevoir. Peu de
jours aprs le 2 juin, deux Montagnards, deux reprsentants du peuple,
envoys par la Convention  l'arme des ctes, Romme et Prieur, avaient
t arrts par des Girondins du Calvados.

L'outrage tait sanglant et mritait un chtiment exemplaire.

Par un sentiment d'abngation personnelle, digne des hros de
l'antiquit, les deux captifs avaient adress le message suivant 
leurs collgues: Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages
pour la sret des dputs dtenus  Paris.

Elle tait venue  la tte de plusieurs, cette noble ide: pour
dsarmer l'indignation des dpartements, pour calmer leurs alarmes, en
leur fournissant des garanties, plusieurs citoyens de Paris, des
membres de la Convention nationale, Danton, Couthon et quelques autres
s'taient, ds les premiers jours, offerts comme otages.

L'attitude de la plupart des Montagnards n'avait alors rien de trs
hostile pour les Girondins. On les plaignait, on leur et volontiers
accord tous les moyens de scurit personnelle. Qui changea ces
dispositions favorables? La conduite des Girondins eux-mmes.

Quand on sut que Chasset et Biroteau couraient  Lyon o la guillotine
royaliste tait dresse contre les patriotes; quand on apprit que
Rabaut-Saint-tienne volait  Nimes et Brissot  Moulins; quand on
annona que des comits ractionnaires, ayant de vastes ramifications,
s'organisaient  Caen,  vreux,  Rennes,  Bordeaux,  Marseille;
quand on eut tout lieu de souponner que la Gironde tendait la main 
la Vende; quand arriva la nouvelle de la prise de Saumur par les
Vendens, concidant avec le soulvement du Calvados, la fureur,
l'exaspration ne connurent plus de bornes. Danton clata, Robespierre
refusa tout compromis avec les rebelles. Legendre proposa de dtenir
comme otages, jusqu' l'extinction de la guerre civile, les membres du
ct droit.

Louvet, Lanjuinais, Kervlgan, Ption, qui taient d'abord rests 
Paris, allrent fortifier leurs amis dans le Calvados et s'appuyer 
l'arme du Nord, qui tait commande par le gnral de Wimpfen, un
royaliste.

Un grand parti politique ne rpond pas que de lui-mme; il rpond aussi
de ses allis. Or, quand on voit les royalistes de toutes les nuances
se cacher sous le masque du girondisme, le drapeau de la modration
servir d'tendard  la guerre civile et aux reprsailles sanglantes,
les vaincus du 2 juin accepter eux-mmes toutes ces transactions de
conscience, le moyen de croire  la sincrit de leur profession de foi
rpublicaine?

[Illustration: Assassinat de Marat.]

Que faisaient  Caen les Girondins? Ils prchaient l'insurrection, la
rvolte contre la reprsentation nationale, la dsobissance aux lois.
La peinture qu'ils faisaient des vnements du 2 juin et de la
situation de Paris tait charge des plus sombres couleurs. A les en
croire, la Convention tait une caverne de brigands et de sclrats, un
antre de btes fauves. Ils dsignaient surtout  la vengeance des
_honntes gens_ le _farouche Robespierre_, Danton, le _vil_ Marat.
Heureusement le rgne de ces buveurs de sang allait finir. Les
terroristes taient eux-mmes frapps de terreur. Paris cras, asservi
par une poigne de tyrans, n'opposerait aux armes provinciales aucune
rsistance; Paris ne demandait qu' tre dlivr. Montrez-vous,
s'criaient-ils, sous les murs de cette orgueilleuse capitale, et les
citoyens, les soldats, les canonniers eux-mmes viendront sans armes 
votre rencontre; ils vous tendront les bras, ils vous accueilleront
comme des sauveurs!

Certes, la provocation  l'assassinat politique tait  cent lieues de
la pense des Girondins; mais cette parole ardente, enflamme, exaltait
surtout l'imagination des femmes. Beaucoup d'entre elles se figuraient
que l'existence de trois ou quatre monstres tait le seul obstacle au
bonheur de la France et, dans leur illusion, elles appelaient sur ces
ttes maudites l'pe de l'ange exterminateur.

Comment donc s'tonner que de Caen partt une nouvelle Judith?




XV

Marat alit.--Le docteur Charles.--Dputation du club des Jacobins.--
Mort de l'Ami du peuple.--Emotion des patriotes.--Les funrailles.--Le
tableau de David. Les honneurs posthumes rendus  Marat.--Son entre
triomphale au Panthon.


Depuis quelques jours, Marat tait malade et sa maladie faisait
vnement dans les clubs.

Ds le 17 avril 93, il crivait  la Convention: Accabl d'affaires,
charg de la dfense d'une foule d'opprims, et dtenu chez moi par une
indisposition trs-grave, je ne puis quitter mon lit pour me rendre 
l'Assemble.

Aprs le 2 juin, le mal fit des progrs. La fivre du patriotisme,
l'excs de travail, les inquitudes morales le dvoraient; la rage du
bien public tait la robe de Djanire colle sur sa chair: elle le
consumait  petit feu.

Marat n'tait d'ailleurs plus Marat. Depuis le 2 juin, comme nous
l'avons dit, l'poque des grandes agitations rvolutionnaires s'tait
ferme. Son rle ds lors se trouvait amoindri, son influence
s'vanouissait de jour en jour. Il avait mme t oblig de combattre
Jacques Roux, chef des enrags. Camille Desmoulins disait: Au del de
Marat, dans l'ocan de la Rvolution, on n'aperoit plus que l'infini,
l'inconnu, terra incognita. Cet infini tait dpass. Marat descendu
au second rang des exalts, Marat conservateur, Marat borne, Marat
dfendant la socit contre les utopistes, n'avait plus de raison
d'tre: c'est surtout de cela qu'il se mourait.

Sans quitter le lit, il continuait d'crire son journal, le _Publiciste
de la Rpublique_, d'adresser lettre sur lettre  la Convention, de lui
tracer une ligne de conduite, de correspondre avec les clubs, de suivre
la marche des vnements, et de recevoir la visite de quelques amis.

L'un d'eux lui ayant apport une dnonciation en rgle contre un savant
nomm Charles, le visage du malade s'enflamma. Ce M. Charles,
professeur de physique, avec lequel Marat s'tait battu en duel dans sa
jeunesse, n'avait cess toute sa vie de se montrer l'ennemi acharn de
l'auteur des _Recherches sur la lumire et sur l'lectricit_; il le
persifflait autrefois dans ses cours publics, le tournait en ridicule
dans ses crits, lui faisait fermer la porte des journaux et des
acadmies, le piquait en un mot de mille coups d'pingle  cet endroit
de l'amour-propre que les savants, comme les crivains, ont tous si
sensible et si irritable. Le moment tait venu de lui faire payer cher
ces vexations. Marat avait sa vengeance sous la main.--Pour qui me
prenez-vous donc? dit-il en clatant. Me croyez-vous l'me assez basse
pour me laisser conduire dans une accusation capitale par le
ressentiment d'une injure faite  ma personne. Vous comprenez bien mal
l'preuve d'_puration_ que conseille l'Ami du peuple. Ce Charles est
un misrable qui m'a lchement maltrait dans ma jeunesse. Je mprise
les mchants, mais je les plains encore plus que je ne les mprise;
tant qu'ils restent hommes privs, tant que leurs menes n'entranent
pas la ruine des autres, je gmis tout bas sur leur corruption; mais je
serais au dsespoir de faire tomber un cheveu de leur tte. Je vais
crire au ministre pour qu'on mette cet homme en libert, s'il est
dtenu; pour qu'on vite de le poursuivre, s'il est libre.

Le 23 juin, le bruit courut que les volontaires des dpartements
marchaient sur Paris. Qu'ils viennent! crivit-il dans son journal;
ils verront Danton, Robespierre, Panis, etc., etc., si souvent
calomnis; ils trouveront en eux d'intrpides dfenseurs du peuple.
Peut-tre viendront-ils voir le dictateur Marat; ils trouveront dans
son lit un pauvre diable qui donnerait toutes les dignits de la terre
pour quelques jours de sant, mais toujours cent fois plus occup du
malheur du peuple que de sa maladie.

La femme de grand coeur qui remplissait auprs de l'Ami du peuple les
devoirs d'pouse et de garde-malade lui ayant apport du lait dans une
modeste tasse de faence, il se tourna vers quelques visiteurs et leur
dit en souriant:

--Vous voyez si ceux qui me reprsentent comme un ambitieux se
trompent! J'ai, au contraire, des gots simples et svres qui
s'allient mal avec les grandeurs; en bonne sant, je sais tre heureux
avec un potage au riz, quelques tasses de caf, ma plume et des
instruments de physique. D'autres m'ont prt des vues d'intrt; mais
ceux qui me connaissent savent que je ne pourrais voir souffrir un
malheureux sans partager avec lui le ncessaire. J'aime, d'ailleurs, la
pauvret par got et parce qu'elle conseille les vertus plbiennes.
J'arrivai  la Rvolution avec des ides faites. Les moeurs que notre
gouvernement s'efforce d'tablir taient depuis longtemps dans mon
caractre, et je ne voudrais par pour tout au monde les changer.

Cependant la maladie de Marat rpandait l'inquitude parmi les socits
populaires.

Le 12 juillet, aprs midi, la Socit des Jacobins, dont il tait
prsident honoraire, dcida que deux dlgus, Maure et David, iraient
recueillir des nouvelles certaines de sa sant. Marat, quoique
trs-dangereusement malade, tait entour dans ce moment-l de papiers
et de journaux. Sa main _chappe_ tenait une plume, crivait ses
dernires penses:

--Vous voyez, mes amis, leur dit-il, je travaille au salut public.

Il demeurait presque toute la journe et toute la nuit dans le bain; la
fracheur de l'eau calmait un peu les douleurs cuisantes qui
s'tendaient sur tous ses membres. L'activit indomptable de Marat, son
nergie de caractre dfiaient vaillamment la souffrance. Ce petit
homme, hve et amaigri jusqu'aux os, semblait le spectre du peuple
travaillant jusque dans la mort.

--L'homme, dit-il aux deux dputs qui taient ses amis, n'est pas fait
pour le calme. La nature nous montre, tout au contraire, qu'elle l'a
form pour le travail et le mouvement, puisque, au terme de cette vie
bien courte, elle lui a prpar un lit o il doit si longtemps reposer;
le cercueil nous avertit de nous hter et de nous agiter le plus
possible vers le bien public, avant que le sommeil ne vienne nous
surprendre.

Les deux dputs se retirrent sous le coup de l'admiration et de la
douleur.

--Nous venons de voir notre frre Marat, dit Maure en rentrant  la
sance; la maladie qui le mine ne prendra jamais les membres du ct
droit: c'est beaucoup de patriotisme press, resserr dans un petit
corps. Voil ce qui le tue.

Le lendemain 13 juillet, Marat se rveilla de belle humeur: il se
trouvait mieux et le dit  Simonne vrard. Dans la matine, vers onze
heures, il reut d'une main inconnue le billet suivant: Citoyen,
j'arrive de Caen. Votre amour pour la patrie me fait prsumer que vous
connatrez avec plaisir les malheureux vnements de cette partie de la
Rpublique. Je me prsenterai chez vous vers une heure. Ayez la bont
de me recevoir et de m'accorder un moment d'entretien; je vous mettrai
 mme de rendre un grand service  la France. Pas de rponse; on
insiste: Je vous ai crit ce matin, Marat; avez-vous reu ma lettre?
Je ne puis le croire, puisqu'on m'a refus votre porte. J'espre que ce
soir vous m'accorderez une entrevue. Je vous le rpte, j'arrive de
Caen; j'ai  vous rvler les secrets les plus importants pour le salut
de la Rpublique. D'ailleurs je suis perscute pour la cause de la
libert; je suis malheureuse; il suffit que je le sois pour avoir droit
 votre protection.

Il tait sept heures du soir. Un grand cri sortit tout  coup du
cabinet o tait Marat: A moi, ma chre amie,  moi! Simonne vrard,
Albertine, la soeur de Marat, et quelques femmes de la maison, se
prcipitent vers la baignoire. Marat tait dans un bain, perdant le
sang  gros bouillons. Les yeux ouverts, il remuait la langue et ne
pouvait tirer aucune parole. Il tourna la tte de ct et expira. Un
couteau tait sur le plancher. Le commissionnaire Laurent Basse, qui
tait occup dans la maison  plier les numros du journal de Marat,
accourt aux cris que poussent les femmes. Il aperoit alors dans
l'ombre une jeune et belle fille qui tournait le dos  la baignoire.
Pour l'empcher de sortir, il lui barre le passage avec des chaises et
lui en porte mme un coup  la tte. Elle chancelle et fait un pas vers
la fentre: les femmes se prcipitent sur elle et lui tiennent les
mains. Un chirurgien-dentiste qui logeait un tage au-dessus dans la
maison, le citoyen Lafonde, tait descendu en toute hte. Il
s'approcha de la baignoire teinte de sang. Marat avait la tte
enveloppe dans un mouchoir blanc, un drap vert le couvrait jusqu'
mi-corps. L'Ami du peuple avait les yeux fixes et une large blessure
s'ouvrait entre le sein gauche et la naissance du cou. Le bras droit
tranait  terre. Le chirurgien chercha quelque signe de vie et n'en
trouva aucun. Plus de pouls, plus de mouvement. On tira Marat hors de
la baignoire; les gouttes qui tombaient une  une de son corps mouill
marqurent du cabinet  la chambre  coucher une longue trane d'eau
mle de sang. On posa le cadavre sur un lit.

Un autre chirurgien, Jean Pelletan, tait attendu; il vint et dclara
que le couteau avait pntr sous la clavicule du ct droit; le tronc
des carotides avait t ouvert. Nul espoir, tout secours tait inutile.

Le commissaire de la section du Thtre-Franais, ayant t instruit
par la clameur publique qu'un assassinat avait t commis rue des
Cordeliers, 33, arriva sur-le-champ. Il trouva au premier tage, dans
l'antichambre, plusieurs hommes arms et une femme dont on treignait
fortement les poignets. Il entra ensuite dans un cabinet o tait une
baignoire dont l'eau, rougie et agite au moment o l'on avait lev le
corps, commenait  se calmer. Il vit une mare de sang sur le carreau;
un homme venait d'tre tu l.

Et cet homme tait un reprsentant du peuple.

Le commandant du poste voisin tait mont avec ses hommes de garde; sur
l'ordre du commissaire, il fit passer la prvenue dans le salon pour
procder  l'interrogatoire. Elle dclara se nommer
Marie-Anne-Charlotte de Corday, native de la paroisse
Saint-Saturnin-des-Ligneries, diocse de Sez, ge de vingt-cinq ans
moins quinze jours et demeurant  Caen.

Cependant Maure, Legendre, Drouet, Chabot et quelques autres dputs de
la Convention taient accourus au bruit de la mort de Marat. Le moment
tait venu de faire subir  l'accuse la confrontation avec le cadavre.
Elle passa accompagne des hommes de justice dans la chambre  coucher.
Chabot claira, un chandelier  la main, le lit o tait tendu Marat.
Cette chose nue et morte se dtachait dans l'ombre, sous une lumire
blafarde qui la rendait encore plus horrible. A cette vue, la femme se
troubla. La plaie ouverte  la gorge du mort avait cess de jeter du
sang; elle tait l bante et morne, sous les yeux de Charlotte Corday,
comme une bouche qui l'accusait. Eh bien! oui, dit-elle, avec une voix
mue et presse d'en finir, c'est moi qui l'ai tu! A ces mots, elle
tourna le dos au cadavre et traversa le salon d'un pas rsolu.

Dans la rue des Cordeliers, un rassemblement formidable grossissait de
moment en moment. Des cris menaants retentissaient sous les fentres
de l'Ami du peuple, et demandaient la tte de l'assassin. Les visages
se montraient,  la clart des rverbres, sombres, bouleverss par la
colre et l'indignation. Il tait minuit, l'interrogatoire tait
termin. On avait envoy prvenir le Comit de salut public et le
conseil de la Commune. Enfin la prvenue devait tre transfre de la
maison de Marat  la prison de l'Abbaye; mais ne serait-elle point
massacre en route?

Voici le rcit de Drouet:

J'ai conduit l'assassin  l'Abbaye. Lorsque nous sommes sortis, on la
fit monter dans une voiture o nous entrmes avec elle, et tout le
peuple se mit  faire clater les sentiments de sa colre et de sa
douleur. On nous suivit. Craignant que l'indignation dont on tait
anim ne portt le peuple  quelques excs, nous prmes la parole et
nous lui ordonnmes de se retirer;  l'instant, on nous laissa passer.
Ce beau mouvement opra un effet singulier sur cette femme; elle tomba
d'abord en faiblesse, puis, tant revenue  elle, elle tmoigna son
tonnement de ce qu'elle tait encore en vie.

Quoique l'heure fut trs-avance dans la nuit, tous les citoyens zls
du quartier Saint-Andr-ds-Arts commenaient  s'mouvoir; la nouvelle
de l'assassinat parvint bientt aux Cordeliers. Une pice de vers, o
Marat tait gal aux demi-dieux et  tous les grands bienfaiteurs de
l'humanit, fut affiche  la porte et couverte pendant la nuit de cent
vingt signatures.

Le lendemain, au point du jour, on voyait ces mots placards sur tous
les murs: Peuple, Marat est mort, tu n'as plus d'ami. Ces paroles se
rptaient sur un ton lugubre de la ville aux faubourgs: Marat est
mort! Les hommes du peuple avaient une figure dsole; les enfants
versrent des pleurs; les femmes de la halle poussrent des cris de
dsespoir; les sans-culottes frmirent; ce fut une tristesse amre et
terrible, la tristesse d'une arme qui a perdu son chef. Marat tait
aim. Il lui ne manquait plus qu'une chose pour accomplir jusqu'au bout
sa mission de sauveur du peuple, c'tait d'tre tu. Qu'on s'tonne de
la grande popularit de cet homme, soit; mais le pauvre aime qui le
dfend, qui a souffert pour lui, qui lui ressemble par sa manire de
vivre. La superstition fit un dieu de Marat, une sorte de culte
s'tablit autour de sa mmoire. On attachait son buste et son portrait
jusque sur le devant des maisons; des images, reprsentant un coeur
perc, coururent entre les mains des patriotes avec cette inscription:
Coeur de Jsus, coeur de Marat, ayez piti de nous!

La valeur du divin Marat tait rehausse aux yeux de la multitude par
le don de seconde vue et de prophtie qu'on lui attribuait. Qui serait
 prsent l'oeil du peuple?

Le lendemain 14 juillet, la Convention s'tait runie ds le matin. Le
prsident, Jean-Bon-Saint-Andr, dit d'une voix basse et fortement
mue: Citoyens, un grand crime a t commis sur la personne d'un
reprsentant du peuple: Marat a t assassin chez lui.

Ces douloureuses paroles tombrent une  une dans le silence lugubre de
la salle des sances. Tous les membres de la Montagne taient
consterns.

A cet instant, plusieurs dlgus des sections de Paris vinrent
tmoigner  l'Assemble leur poignante douleur. Celle du Panthon
rclamait pour Marat les honneurs dus aux grands hommes. L'orateur
parlant au nom de la section du Contrat-Social s'cria: O es-tu,
David? Tu a transmis  la postrit l'image de Lepelletier mourant; il
te reste un tableau  faire.

David, de sa place.--Aussi le ferai-je!

Le 15, sur la proposition de Chabot, la Convention dcide qu'elle
assistera tout entire aux funrailles de Marat.

Le peintre David fut charg de tracer le plan de la crmonie funbre.
Sa spulture, dit-il  la Convention, aura la simplicit convenable 
un rpublicain incorruptible, mort dans une honorable indigence. C'est
du fond d'un souterrain qu'il dsignait au peuple ses amis et ses
ennemis; que mort il y retourne et que sa vie nous serve d'exemple.
Caton, Aristide, Socrate, Timolon, Fabricius et Phocion, dont j'admire
la respectable vie, je n'ai pas vcu avec vous, mais j'ai connu Marat,
je l'ai admir comme vous; la postrit lui rendra justice.

On n'a point assez remarqu la sagesse des hommes de 93 en appelant les
arts aux secours des grandes scnes de deuil ou de rjouissance
publique. Un peuple accoutum  croire par les yeux ne renonce point en
un jour  ses habitudes traditionnelles. Si l'on veut rompre avec les
anciens cultes, il faut du moins les remplacer par des ftes
nationales. L'lment dramatique est dans la nature humaine; il touche
et passionne les masses. Prtendre qu'une nation franchisse tout  coup
l'intervalle qui spare les anciennes croyances, de la philosophie nue
et insensible est une pure chimre. Les ides ont besoin de s'incarner
dans certaines formes matrielles pour parler  l'imagination et au
coeur des multitudes. On ne saurait surtout environner la mort de trop
de pompes et de solennit. La Socit des Cordeliers, dont Marat avait
t l'oracle, rclama nergiquement l'honneur de possder ses restes,
en attendant qu'il ft admis au Panthon. Le 16, aprs cinq heures du
soir, commena la crmonie funbre. Au moment o l'on descendit le
cercueil dans la cour de la maison pour le conduire  l'glise des
Cordeliers, la soeur de Marat, dans le dlire de la douleur, apparut 
l'une des fentres, tendant ses deux bras vers le ciel. De jeunes
filles vtues du blanc et de jeunes garons, portant des branches de
cyprs, environnaient la bire porte par douze hommes. La Convention
suivait dans un silence religieux, puis venaient les autorits
municipales, puis les sections, puis les socits populaires, puis la
foule. Le cortge chantait des airs patriotiques: de cinq minutes en
cinq minutes, la sombre voix du canon grondait et se mlait  la
douleur publique. La marche funbre dura depuis six heures du soir
jusqu' minuit.

Le corps embaum de Marat fut expos dans l'glise. On voyait aussi la
baignoire o l'Ami du peuple avait reu le coup mortel, et  ct de la
baignoire le drap et la chemise tout rouges de sang. Quelques femmes
fondaient en larmes. De rares flambeaux clairaient l'glise. Marat,
tendu dans sa bire comme sur un lit de repos, avait gard dans les
traits altrs de sa figure ce cri de douleur dans lequel il avait
laiss sa vie. La Convention vint en masse jeter des fleurs sur le
cadavre. On entendit un grand nombre de discours. Hommes faibles et
gars, s'cria Drouet, vous qui n'osiez lever vos regards jusqu'
lui, approchez et contemplez les restes sanglants d'un citoyen que vous
n'avez cess d'outrager pendant sa vie!

Il tait une heure du matin; une belle lune d't clairait la vote
obscure du ciel quand le moment vint de procder  l'inhumation. Il fut
enterr dans le jardin des Cordeliers. Sur la pierre du caveau, on
lisait cette pitaphe: _Ici repose Marat, l'Ami du peuple, assassin
par les ennemis du peuple, le 13 juin 1793._

Le lendemain, son coeur, enferm dans l'un des plus beaux vases d'or du
garde-meuble, fut transport solennellement aux Cordeliers et suspendu
 la vote de l'glise.

[Note: Il existe sur les dpenses faites pour les funrailles de Marat
un document curieux qui n'a jamais vu le jour; je l'extrais des
Archives:.

DPENSES PUBLIQUES.

_Mmoires relatifs aux frais qu'ont occasions les funerailles de
Marat, vendmiaire an II._

Lettre du maire de Paris au ministre de l'intrieur Par. Paris, le 30
aot 1793, l'an IIe de la Rpublique.

Noms des entrepreneurs et fournisseurs.   Liv. / s. / d.

MARTIN, sculpteur. Pour la construction du tombeau   2.400

BLAN, plombier. Pour la fourniture du cercueil   315

MOGINOT, maon. Pour la feuille de la fosse et la construction des murs
du pourtour   108 / 12

LEGRAND, treillageur. Pour le treillage en quatre sens   226

HARET, maon. Pour transport de matriaux et autres objets   58 / 18

GOSSE, menuisier. Pour objets relatifs  l'illumination   109

DOISSY, tapissier. Pour tenture   168

D'HERBELOT, architecte. Pour menues dpenses faites par lui   65 / 15

PITRON. Pour fourniture de vinaigre   30 / 16

BERGER. Pour journes   12

DUBOCQ. Pour fourniture de vin   11 / 9

SUIESSETIN. Pour fourniture de son   12

MELLIER, picier   6 / 10

ROBERT, marchand de vin   7 / 10

MAILLE. Pour fourniture de vinaigre   4 / 13
    Pour journes et nuits           12
    Pour item                        12
    Pour houppe et pommade            2
    Pour journes et boissons        13 / 10
    Pour fourniture de satin turc    35
                                    104 / 10

LOHIER, picier. Pour fourniture de flambeaux, lampions et rats de
cave, modr, d'aprs les informations prises chez plusieurs
piciers,  la somme de   1.964 / 16

DANAUX. Pour diffrentes dpenses acquitts par lui, la somme de 16 / 12


Total d aux entrepreneurs et fournisseurs   5.548 / 28

A laquelle il convient d'ajouter pour honoraires du citoyen Jonquet,
qui a fait la vrification de tous les mmoires, pris les
renseignements ncessaires des commissaires de la section, la somme de
60 liv.

Total gnral  payer, en attendant le mmoire rgl de l'embaumement
du corps de Marat, _cinq mille six cent huit livres deux sous huit
deniers_.

GIRAUX, Architecte du dpartement de Paris. Le citoyen Deschamps
demande 6 000 livres pour l'embaumement du corps de Marat.

_Rapport au Directoire sur les funrailles du corps de Marat._

Le mmoire de l'embaumement n'tait pas de ma comptence et tant
nanmoins susceptible d'une rduction assez forte, autant que j'ai pu
le conjecturer, j'ai cru devoir m'adresser  un homme de l'art (le
citoyen Dsault, chirurgien-chef de l'Htel-Dieu, connu par ses talents
distingus) pour [illisible]]

Marat tait mort comme il avait vcu, pauvre et martyr de ses
convictions. On trouva chez lui vingt-cinq sous en assignats. Je suis
prt, avait souvent rpt Marat,  signer de ma mort ce que j'avance.
On trouva en effet, taches de son sang, quelques pages crites qu'il
destinait  son journal.

[Illustration: Provocation d'Isnard, prsident de la Convention.]

Cependant David avait pris l'engagement de peindre Marat tu dans son
bain. Nuit et jour, il tait  l'ouvrage. Cette toile, qui est son
chef-d'oeuvre, sortit enfin de l'atelier; il crivit au bas d'une main
ferme: DAVID A SON AMI MARAT. Le tableau fut expos durant quelques
jours sur un autel dans la cour du Louvre: on lisait au-dessus cette
inscription: _Ne pouvant le corrompre, ils l'ont assassin_. Un crpe
et une couronne d'immortelles surmontaient la peinture. Voil! dit
David quand on eut dcouvert aux yeux de la foule curieuse et empresse
l'image de Marat: je l'ai peint du coeur.

Arrire le style acadmique! Sous la main rvolutionnaire de l'artiste,
le pinceau avait cette fois, libre de toute rminiscence classique,
reproduit les traits chris du vertueux Ami du peuple. Le peintre a
eu soin d'carter de son sujet _le personnage_ et le mlodrame. Au
moment o se prsente cette lugubre scne, le coup est port. Marat a
cess de vivre; la femme a disparu, le couteau tomb  terre en dit
assez. C'est dans les ressources de son art que David a cherch l'effet
et le mouvement. Jamais le pinceau n'a poursuivi si avant la mort dans
la vie, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d'haleine; une
lumire drue et fluide claire d'un seul jet les bras nus du cadavre;
la poitrine pleine d'ombre s'obscurcit puissamment; la blessure fixe 
la gorge s'ouvre comme une bouche saignante; la tte semble endormie
dans un ternel et profond sommeil; l'art de ce temps-l tait plus
raliste qu'on ne le croit gnralement; la Rvolution, quoique sortie
avant tout d'un mouvement d'ides, fut jusqu'au bout pleine de logique
et de vrit.

De tous les ouvrages sortis de la main de David, celui-ci est le plus
naturel, le mieux conu dans le sentiment moderne; c'est l'art comme
nous le voulons, nous, fils du mouvement et de la forme, comme nous le
sentons avec nos entrailles, mues et dchires par les inquitudes de
l'avenir. A ct de la baignoire est le gros billot de bois o Marat
excutait les ennemis de la Rvolution avec une plume trempe dans un
encrier de plomb.

Quand David eut termin son tableau, quand il eut peint l'homme tu,
quand il eut tir de cette chair palpitante le dernier cri de l'agonie,
quand il eut clair tout cela d'une lumire tragique, alors il crivit
au bas de la toile ces mots simples et touchants qu'on a eu tort
d'effacer:

_David  son ami Marat._

Charlotte Corday, en tuant Marat, lui rendit le plus grand service
qu'on pt alors lui rendre. Il commenait  s'teindre: son absence de
la Convention o il ne joua jamais qu'un rle secondaire, son ide fixe
de dictature, la maladie qui le minait, tout contribuait  dtourner de
sa personne l'attention publique. Sa mort violente le ressuscita dans
le coeur des multitudes.

Marat, remercie cette fille!

Une loi dfendait d'accorder l'apothose avant un certain nombre
d'annes  partir du jour du dcs. A la sance du 14 novembre 1793,
David avait demand une exception en faveur de Marat. La Convention
approuva, et dcida que les restes de l'Ami du peuple seraient
transports an Panthon; mais elle ne fixa point l'poque de cette
crmonie funbre.

Vivant, Marat avait t dsavou par tous ses collgues; mort, c'tait
 qui ferait son loge.

A plusieurs reprises et  divers points de vue, nous avons analys ce
caractre fertile en contrastes, ml de bien et de mal, terrible par
excs de sensibilit nerveuse, cruel par une fausse vue de l'humanit.
Il serait superflu d'y revenir; mais il faut pour la vrit de
l'histoire dissiper une erreur beaucoup trop rpandue. Un assez grand
nombre de beaux esprits se reprsentent Marat comme le grand pourvoyeur
de l'chafaud. On oublie qu'il n'exerait aucune fonction publique, que
son influence sur la Convention tait trs-restreinte et qu' la
Commune mme il n'occupait qu'une tribune. Au moment o il disparut de
la scne politique, le nombre des victimes tait relativement peu
considrable. Du 17 aot 1792 au 17 juillet 1793 (onze mois), le
tribunal rvolutionnaire n'avait condamn  mort que soixante-quatre
personnes: c'tait trop sans doute; mais combien cette proportion
s'accrut dans la suite! Or la liste des soixante-quatre supplicis ne
contient pas la moindre trace d'une dnonciation faite l'_Ami du
peuple_.

Dira-t-on que s'il n'a pas eu le pouvoir entre les mains, ses crits
sanguinaires, ses provocations au meurtre, son dlire de paroles
violentes, ont puissamment contribu  l'tablissement du rgime de la
Terreur? C'est une autre question; mais encore est-il bon de faire
observer qu'en temps de rvolution les feuilles volantes n'exercent
point une action trs-durable. Autant en emporte le vent. D'un autre
ct, dans les derniers mois de sa vie, l'Ami du peuple, oblig de
lutter contre les enrags, les Varlet, les Jacques Leroux, les Leclerc,
etc., etc., avait beaucoup modifi son langage et ses opinions
excentriques; qui sait jusqu'o il serait all dans cette voie de
modration et d'humanit?

Terminons tout de suite l'histoire de cette destine bizarre:

On plaa le portrait de Marat, peint par David, dans la salle des
sances de la Convention. Son ombre revenait, en quelque sorte,
s'asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononait son nom.
Il y a quelque chose de terrible, s'criait Saint-Just, dans l'amour
sacr de la patrie. Il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans
piti, sans frayeur, sans respect humain,  l'intrt public; il
prcipite Manlius, il entrane Rgulus  Carthage, pousse un Romain
dans un abme, et jette Marat au Panthon, victime de son dvouement!

L'Ami du peuple reposait toujours dans le jardin des Cordelirs, prs
de ces arbres qu'il avait connus, dans ce coin de terre qu'il avait
aim et o, plus d'une fois, il tait venu chercher un refuge contre
les poursuites des alguazils. Que ne l'a-t-on laiss dormir en paix
sous ses chers ombrages? Mais non, tout devait tre extraordinaire dans
la vie comme dans la mort de cet homme qui _s'tait fait holocauste
pour l'amour du peuple_. Chose trange! ce fut aprs le 9 thermidor, le
18 septembre 1794, que Lonard Bourdon annona, pour le 21, le jour de
la translation des restes de Marat au temple des grands hommes.

La veille, le corps de l'Ami du peuple avait t dpos dans le
vestibule de la Convention, au pied de la statue de la Libert.

Le lendemain, 21 septembre 1794, fut un jour de fte. Deux autels
s'levaient sur la place du Carrousel; il y avait aussi une sorte
d'oblisque en bois, au pied duquel se creusait un caveau: l
figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son critoire
de plomb. La lampe tait celle qui avait clair les veilles
laborieuses de cet crivain; elle s'tait teinte avant le jour, comme
son matre, aprs avoir longtemps brl, comme lui, pour la Rvolution.
La Convention se rendit en silence au lieu o tait le cercueil. La
chemise sanglante de la victime, le corps couch tout de son long sur
son lit funbre et recouvert d'un drap noir; le couteau teint encore de
son sang, la soeur du trpass, morne et chancelante au pied de sa
tombe; tout cela formait une scne imposante et triste. Aprs un
instant de rflexion muette, le prsident monta prs du mort et posa
sur son cercueil une couronne de feuilles de chne. C'tait la seconde
que l'on dcernait  Marat. En sortant du tribunal rvolutionnaire,
n'avait-il point t ramen avec les mmes honneurs sur les bancs de la
Convention? mais, cette fois, le triomphateur manquait au triomphe.

Le cortge se mit en marche. Un dtachement de cavalerie, prcd de
sapeurs et de canonnirs, ouvrit les voies; il tait suivi de tambours
voils qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment;
un grand nombre d'lves de l'cole de Mars marchaient derrire eux,
ple-mle. Le char s'levait pompeusement, ombrag de quatorze
drapeaux, et s'avanait, au pas des chevaux, entre quatorze soldats
blesss sur le champ de bataille. Des groupes de mres plores
conduisant des enfants par la main, des veuves, des pauvres, des
vieillards, suivaient lentement le cortge.

La foule tait immense; de jeunes filles voiles se prsentaient de
distance en distance, devant le cercueil, pour y semer des fleurs; une
femme qui avait de longs cheveux dnous les coupa devant tout le monde
et les jeta, comme un trophe, sur le drap noir! le coeur se
remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, d'motions
diverses; la nouvelle d'une victoire remporte par les Franais devant
les murs de Mastricht acheva de couronner la fte; il fallait le bruit
du canon de l'ennemi  l'ovation de ce vainqueur pacifique, qui avait
dtrn les rois par l'artillerie de la raison et de la justice. Il y
eut plusieurs stations: on entendit un grand nombre de discours;
quelques-uns retracrent avec plus ou moins de bonheur les principaux
traits de la vie de Marat; mais de tous ces orateurs, le plus loquent
dans son silence, c'tait le mort.

Ce savant inquiet, parti d'en bas pour dtrner Newton, et qui tait
arriv  renverser Louis XVI; ce juge d'un roi condamn  mort, qu'une
femme  son tour avait jug; cet enfant du peuple tran avec des
honneurs souverains par les mains de ses frres vers le Panthon, au
moment o l'on dispersait la cendre des majests de Saint-Denis; tout
cela remplissait la crmonie funbre de grandes et mlancoliques
penses.

Chemin faisant, un orateur harangua le mort pour lui demander s'il
tait satisfait des honneurs qu'on lui rendait. A ces mots, le cercueil
fit semblant du S'ouvrir, un homme se dressa tout droit et  demi nu
dans son linceul; c'tait l'ombre de Marat qui venait remercier les
Franais et les encourager  mourir comme lui pour la Rvolution. Ce
coup de thtre tait ridicule, mais le cortge ne tarda pas  se
remettre en route. Dans les intervalles de silence que marquait le
bruit des caisses militaires, recouvertes d'un drap noir, on rcitait 
demi-voix et sur un ton de psalmodie lugubre: Marat, l'ami du peuple,
Marat, le consolateur des affligs, Marat, le pre des malheureux.
Enfin on vit blanchir de loin la faade du Panthon; le cortge arriva
sur la place  trois heures et demie. Au moment o l'on descendait du
char le cercueil de l'_Ami du peuple_, on rejetait du temple, par une
porte latrale les restes impurs du royaliste Mirabeau.

Marat avait toujours t l'ennemi acharn de Mirabeau; ces deux hommes
se rencontraient maintenant face  face dans la mort, l'un poussant
l'autre, 93 chassant devant lui 89: les hommes et les poques vont se
dtrnant, de nos jours, jusque dans la postrit. Mirabeau, les mains
lies dans le linceul, cda sa place au nouveau venu,  ce folliculaire
 peine remarqu de son temps, mais que le flux des vnements avait
amen peu  peu jusqu'aux marches du temple. S'il est permis de prter
un reste de vie sourde et latente aux cadavres, Mirabeau, qui
connaissait les vicissitudes de la gloire et de la popularit, a d
recevoir son successeur avec un amer ricanement; car les tombeaux ont
aussi leurs destines: _habent sua fata sepulcra._ Marat, en effet,
devait tre  son tour chass du Panthon et sa dpouille mortelle
jete dans un gout.

Arriv devant le Panthon, le convoi s'arrta. Un huissier de la
Convention lut  haute voix le dcret qui accordait  Jean-Paul Marat
les honneurs du Panthon: Le corps fut descendu du char et port sur
une estrade qui s'levait sous le dme du temple. Le prsident de la
Convention fit un discours dans lequel il rsumait les titres de l'Ami
du peuple  l'immortalit. La crmonie se termina par un hymne de
Marie-Joseph Chnier, mis en musique par Chrubini.

Marat panthonis n'en tait que plus redoutable aux ennemis de la
Rpublique. Cette terreur tenait vraiment du merveilleux. L'Ami du
peuple, l'implacable flau des aristocrates, les poursuivait,
disait-on, du fond de son spulcre. On fit courir le bruit que son
ombre revenait la nuit dans cette sorte de crypte o taient gards sa
lampe, son buste, sa baignoire, et o l'on plaait tous les soirs une
sentinelle. La vrit est qu'un matin le poste du Louvre tant venu
relever de faction un jeune gentilhomme nomm d'Estigny, qui avait
pass la nuit dans le caveau, on le trouva mort.

A dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui
retraaient aux yeux le souvenir de Marat.




XVI

Second mariage de Danton.--Il propose  la Convention un gouvernement
rvolutionnaire.--Motifs sur lesquels il appuie cette vigoureuse
mesure.--Opposition de Robespierre.--Soulvement des enrags contre
Danton.--Rorganisation du Comit de salut public.--Les souvenirs de
Barre.


Le 17 juin 1793, Danton s'tait remari. Il y avait quatre mois, jour
pour jour, qu'il avait perdu sa premire femme. On sait s'il l'adorait.
Sept jours aprs l'enterrement, il avait fait exhumer le cadavre et
mouler la figure de cet tre cher pour l'embrasser une dernire fois.
C'tait elle qui, en mourant, lui avait conseill de s'unir  sa
meilleure amie, voulant assurer par ce second mariage une mre  ses
enfants.

La jeune fille qu'il devait pouser, mademoiselle Louise Gly, n'avait
encore que seize ans et tait sans fortune. Elle appartenait  une
famille bourgeoise et royaliste. On comprend que le pre, ancien
huissier-audiencier, attach aux prjugs de l'ancien rgime, homme
d'ordre, y regardt  deux fois avant de donner sa fille au fougueux
rvolutionnaire. La mre tait dvote, elle refusa son consentement, si
la crmonie n'tait point clbre selon toutes les rgles de
l'orthodoxie.

Danton fit  l'amour le sacrifice de ses principes; il se maria selon
le rite catholique devant un prtre rfractaire.

La seconde femme de Danton tait frle et jolie. Il l'aima jusqu' la
passion; mais tait-ce bien la compagne de son me? Le spectre
d'Antoinette-Gabrielle Charpentier ne hantait-il point avec tristesse
ce lit de roses dans lequel le grand tribun s'amollissait au milieu des
dlices de la volupt?

Revenons aux vnements politiques.

La Convention rpugnait  se donner un matre, et elle avait bien
raison; mais en fuyant Charybde elle s'tait jete dans Scylla. La
crainte et l'horreur de la dictature conduisaient le pays tout droit 
l'anarchie.

Nous allions prir sous le poids de nos revers. Toute la frontire du
Nord tait perdue, Cambrai bloqu, le Rhin forc, Mayence rendu, Landau
assig, l'ennemi aux portes de l'Alsace. Pour la seconde fois, les
Vendens avaient repouss, dissip l'arme de la Loire. La guerre
civile disputait  la Convention les deux tiers du territoire. La
disette faisait des ravages dans les campagnes. Les armes manquaient
de tout. Nulle organisation, aucune discipline: l'incapacit s'tait
empare de tous les services publics.

Ne fallait-il point  tout prix sortir de ce chaos? Oui, mais le moyen?

Ce fut Danton qui apporta le _fiat lux_. Que la lumire soit!

Dans un mle discours, il proposa la cration d'un gouvernement
rvolutionnaire.

Le moment, dit-il, est arriv d'tre politique ... nous n'aurons de
succs que lorsque la Convention, se rappelant que l'tablissement du
Comit de salut public est une des conqutes de la libert, donnera 
cette institution l'nergie et le dveloppement dont elle peut tre
susceptible. Il a en effet rendu assez de services pour qu'on
perfectionne ce genre de gouvernement.

Eh bien! soyons terribles, faisons la guerre en liens. Pourquoi
n'tablissons-nous pas un gouvernement provisoire qui seconde, par de
puissantes mesures, l'nergie nationale?

Il faut que les ministres ne soient que les premiers commis de ce
gouvernement.

Je sais qu'on m'objectera que les membres de la Convention ne doivent
pas tre responsables. J'ai dj dit que vous tes responsables de la
libert, et que, si vous la sauvez, alors seulement vous obtiendrez les
bndictions du peuple.

Qu'il soit mis cinquante millions  la disposition de ce gouvernement,
qui en rendra compte  la fin de la session, mais qui aura la facult
de les employer tous en un jour, s'il le juge utile.

Une immense prodigalit pour la cause de la libert est un placement 
usure. Soyons donc grands politiques partout.

Si vous ne teniez pas d'une main ferme les rnes du gouvernement, vous
affaibliriez plusieurs gnrations par l'puisement de la population;
enfin vous la condamneriez  l'puisement et  la misre; je demande
donc au nom de la postrit que vous adoptiez sans dlai ma
proposition.

Certes, Danton tait bien l'homme qu'il fallait pour proposer cette
grave mesure de salut public. Tout le monde savait que, soit
indpendance de caractre, soit fiert d'me, soit paresse, il
ddaignait le pouvoir. Marat, qui se connaissait en hommes, avait crit
de lui: Il runit et les talents et l'nergie d'un chef de parti; mais
ses inclinations naturelles l'emportent si loin de toute ide de
domination qu'il prfre une chaise perce  un trne. L'image n'est
point heureuse; toutefois  _la chaise perce_ substituez _la tribune_
et l'ide sera juste.

L'orateur avait d'ailleurs pris soin de prvenir la Convention qu'il
n'entrerait dans aucun comit responsable, qu'il conserverait sa
libert tout entire, qu'il se rservait la facult de stimuler sans
cesse les membres du gouvernement. tant peu propre  ce genre de
travaux, disait-il, je ferai mieux en dehors du comit; j'en serai
l'peron au lieu d'en tre l'agent.

Aprs tout, Danton ne proposait rien de nouveau: ce Comit de salut
public existait; nous avons dit quels en taient les statuts. De quoi
donc s'agissait-il? d'tendre ses attributions, de lui soumettre les
ministres et tous les autres agents du pouvoir excutif, de lui confier
des fonds, en un mot, d'en faire une machine de gouvernement.

Il y a deux mois, ce projet et sans doute t rejet avec horreur;
mais dans les circonstances critiques o l'on se dbattait, lorsque
tout s'en allait  la drive, lorsque la rvolte des Girondins et la
guerre trangre menaaient d'emporter la France dans un dluge de
sang,  quelle autre branche se raccrocher? Couthon, Saint-Andr,
Lacroix, Cambon, Barre appuyrent la motion: un seul la combattit,
Robespierre.

Depuis le 26 juillet, Maximilien faisait partie du Comit avec Barre,
Thuriot, Couthon, Saint-Just, Prieur (de la Marne), Robert Lindet,
Hrault de Schelles; avait-il peu de got pour l'exercice direct du
pouvoir? craignait-il de compromettre sa popularit en se chargeant des
consquences de cette dictature  neuf ttes?

Vous redoutez la responsabilit, s'cria firement Danton.
Souvenez-vous que, quand je fus membre du conseil, je pris sur moi
toutes les mesures rvolutionnaires. Je dis: Que la libert vive; et
prisse mon nom! Il n'en est pas moins vrai que sa proposition fut
trs-mal accueillie en dehors de l'Assemble par les Vincent, les
Varlet, les Leclerc, les Roux, et autres amis d'Hbert. Toute la meute
des enrags aboya contre Danton.

Ce Roux tait un prtre dfroqu qui ds le premier jour avait dcri
la Constitution et qui avait donn le conseil d'assassiner les
marchands, les boutiquiers, parce qu'ils vendaient trop cher leurs
denres. Dnonc par Marat vivant comme un saltimbanque, il avait
trouv le moyen de le voler dans sa tombe. Sous le titre de _Publiciste
de la Rpublique franaise, par l'ombre de Marat, l'Ami du peuple_, il
continuait le journal du dfunt. Mme format, mme pigraphe; nulle
ressemblance dans les doctrines. Marat et rougi de son ombre.

Leclerc tait un intrigant venu de Lyon pour chercher fortune dans la
boue sanglante des ruisseaux.

Vincent, secrtaire gnral de la guerre, brouillon et avide, g de
vingt-cinq ans, se croyait homme et n'tait qu'une bte froce.

Hbert, ancien vendeur de contre-marques  la porte des thtres,
diteur du _Pre Duchesne_ qu'il avait trouv moyen de faire
subventionner par le ministre de la guerre, orateur  la parole facile,
membre de la Commune, exerait une influence malsaine qui,  juste
raison, inquitait dj Robespierre.

Tous ces hommes taient trop intresss  perptuer l'anarchie, dont
ils se servaient comme d'un moyen d'intimidation et de tyrannie
personnelle; ils tenaient trop, ainsi qu'on dit,  pcher en eau
trouble pour ne point excrer toute ide de gouvernement. La
proposition de Danton fut donc dnonce par eux comme un attentat  la
souverainet du peuple. Le vieux lutteur des Cordeliers n'tait plus 
leurs yeux qu'un tratre, un vendu marchant sur les traces de Mirabeau.

Quoique cette mesure de haute politique ft alors repousse, ou tout au
moins ajourne, l'avenir prouva que Danton avait frapp juste. C'est en
concentrant, plus tard, ses pouvoirs dans un comit souverain que la
Convention put abattre l'insurrection, discipliner les armes et
dconcerter les manoeuvres des royalistes.

Peu  peu les membres du Comit de salut public se partagrent les
rles. Hrault de Schelles et Barre surveillrent les affaires
trangres. Billaud et Collot-d'Herbois s'attriburent la
correspondance des dpartements et des reprsentants en mission dans
l'intrieur. Lindel et Prieur de la Marne furent chargs des
approvisionnements et des subsistances; Jean-Bon-Saint-Andr prit pour
lui la marine. Saint-Just s'occupa des institutions et des lois
constitutionnelles, Couthon, tant infirme, venait peu au Comit; il se
rserva la police. Le Comit de salut public, ainsi rorganis, prit
l'initative de toutes les mesures qui devaient affermir le gouvernement
rpublicain.

[Illustration: Dfil du cortge sur les boulevards.]

Le 28 mars 1832, Barre afflig d'un asthme, tait couch sur un sopha;
il appelait cela _mener la vie horizontale_. L'ancien conventionnel
logeait alors dans une petite chambre prs des halles. Beau parleur et
se sentant en verve ce jour-l, il causait volontiers avec un ami de la
grande pope rvolutionnaire. Un jeune visiteur l'coutait
religieusement, et recueillait les paroles de Barre sur des morceaux
de papier, crits au crayon, dans le fond de son chapeau; voici une de
ces notes:

Il y a de grandes choses qui ne se reproduiront jamais, au moins sous
les mmes formes.--Je voudrais voir un tableau reprsentant la petite
salle o se runissait le comit de Salut public; l neuf membres
travaillaient jour et nuit sans prsident, autour d'une table couverte
d'un tapis vert; la salle tait tendue avec un papier de mme couleur.
Chacun avait sa spcialit. Souvent, aprs un sommeil de quelques
instants, je trouvais  ma place un monceau norme de papiers, compos
de bulletins des oprations militaires de nos armes. Leur lecture me
servait  faire le rapport que je lisais  la tribune de la
Convention.--Quand un soldat avait fait un trait remarquable, on lui
donnait un morceau de papier sur lequel tait transcrit le dcret de la
Convention qui lui dclarait qu'il avait bien mrit de la patrie.--Nos
soldats battaient les ennemis de la France avec des paulettes de
laine.

Autour de notre petite salle de runion, nous avions form nos bureaux
dans la salle de Diane: c'taient l nos bras.--Nous voulions donner 
la France des ides d'conomie: sans cela elle n'aurait jamais pu faire
toutes les grandes choses qui tonneront l'univers.--C'est moi, qui ai
fait placer les figures des consuls romains sous les portiques de la
galerie des Tuileries, qui donne sur le jardin, ainsi que les bustes
qui sont dans les niches de la faade.

Il y a de grandes choses, je le rpte, qui ne reparatront jamais; la
France n'aura jamais toute l'Europe  combattre; le rgime de la
terreur ne reviendra pas plus que le despotisme exclusif.

Visconti me disait: Ce que les hommes de votre poque ont fait ne
peut pas tre compar avec les grands vnements de l'antiquit;
Dmosthne  la tribune luttait contre ses compatriotes pour les
engager  repousser les sductions de Philippe; Caton contre Catilina;
vous, vous avez lutt contre l'intrieur et contre toute l'Europe.

Barre avait fait preuve d'un caractre ondoyant et pusillanime; acteur
consomm, il avait jou tous les rles; mais ce beau vieillard, cet
loquent orateur, n'en tait pas moins un tmoin curieux et imposant de
la grande poque  laquelle il survivait.




XVII

La fte du 10 aot 1793.--L'ducation publique par les
beaux-arts.--Retour  la nature.--La fontaine de la
Rgnration.--David et Hrault de Schelles.--Dfil du cortge sur
les boulevards.--Egalit des rangs et des conditions humaines.--
Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-trouvs, aux
Vieillards.--Deuxime station: L'arc de triomphe lev en l'honneur des
citoyennes.--Troisime station: La statue de la Libert.--Quatrime
station: Les Invalides.--Cinquime station: Le Temple funbre.


Le peuple aime les ftes. La Convention le savait bien et ne ngligeait
aucune occasion de fonder le culte de la Patrie.

Les armes coalises marchent sur Paris: clbrons avec pompe
l'anniversaire du 10 aot.

Le trsor public est aux abois: dpensons un million deux cent mille
francs dans une grande crmonie publique.

J'entends d'ici les conomistes, les hommes d'affaires, les vieux
bureaucrates crier  la prodigalit, au gaspillage. Cet argent n'et-il
point t beaucoup mieux employ  quiper les troupes,  leur fournir
des vivres,  les solder? Nos pres ne raisonnaient point ainsi et ne
regardaient point l'ducation du peuple par les beaux-arts, par les
signes extrieurs comme une dfense inutile; sans ngliger le matriel
de guerre et la paye du soldat, ils croyaient que le meilleur moyen de
rappeler la victoire sous nos drapeaux tait de relever le moral de la
nation.

David tait l'ordonnateur de la fte. De ses puissantes mains il avait
ptri dans le pltre trois statues colossales, trois symboles qui
devaient expliquer aux yeux l'esprit de la Rvolution franaise.

A l'apparition des premiers rayons du soleil, la Convention nationale,
les envoys des assembles primaires accourus de tous les dpartements,
les autorits constitues de Paris, les socits populaires et la foule
des citoyens taient runis sur la place de la Bastille. Un monceau de
ruines marquait l'endroit o se dressait celle ancienne prison d'tat.
Sur ces dbris, ces blocs dtachs taient graves des inscriptions qui
rappelaient par un mot l'histoire des victimes de la monarchie. L'une
de ces pierres disait: _Il y a quarante ans que je meurs_; d'autres
criaient: _Le corrupteur de ma femme m'a plong dans ces cachots--mes
enfants,  mes enfants!_

Sur l'emplacement de la Bastille, au milieu de ces dcombres, s'levait
la _fontaine de la Rgnration_, domine par une colossale statue de
la Nature. A la base de cette figure allgorique taient inscrits ces
mots: _Nous sommes tous ses enfants_. De ses riches mamelles qu'elle
pressait avec ses mains, s'panchaient dans un vaste bassin deux
sources d'eau pure, toute frmissante des premires clarts du jour.
Cette onde abondante tait une image de l'inpuisable fcondit de la
mre suprme, _alma parens_.

Le bruit des canons s'tait fait entendre; puis, une musique douce, des
champs harmonieux sortirent du milieu de ce tonnerre. Alors le
prsident de la Convention nationale, Hrault-de-Schelles, plac
devant la statue de la nature et la montrant au peuple.

Souveraine du sauvage et des nations claires,  nature! ce peuple
immense rassembl aux premiers rayons du soleil devant ton image, est
digne de toi. Il est libre, c'est dans ton sein, c'est dans les sources
sacres qu'il a recouvr ses droits, qu'il s'est rgnr. Aprs avoir
travers tant de sicles d'erreurs et de servitude il fallait rentrer
dans la simplicit de tes voies pour retrouver la vrit. O Nature,
reois l'expression de l'attachement ternel des Franais pour tes
lois. Que ces eaux fcondes qui jaillissent de tes mamelles, que cette
boisson pure qui abreuva les premiers humains, consacrent dans cette
coupe de la fraternit et de l'galit les serments que te fait la
France en ce jour, le plus beau qu'ait clair le soleil, depuis qu'il
a t suspendu dans l'immensit de l'espace.

Ce n'tait point un discours; c'tait un hymne.

Le prsident remplit alors une coupe de l'eau qui tombait du sein de la
Nature, il en fait des libations autour de la statue, il boit dans
cette coupe de forme antique et la prsente aux quatre-vingt-sept
vieillards, dont chacun par le privilge de l'ge, avait obtenu de
porter la bannire sur laquelle tait crit le nom de son dpartement.
Tous montent successivement les degrs qui conduisaient autour du
bassin et s'approchent l'un aprs l'autre de la coupe sainte de
l'galit et de la fraternit. En la recevant des mains du prsident,
qui vient de lui donner le baiser de paix, un vieillard s'crie: Je
touche aux bords de mon tombeau; mais en pressant cette coupe de mes
lvres, je crois renatre avec le genre humain qui se rgnre. Un
autre dont le vent fait flotter les cheveux blanchis: Que de jours ont
pass sur ma tte! O Nature, je te remercie de n'avoir point termin ma
vie avant celui-ci!

Ce spectacle tait vraiment solennel. A chaque fois que la coupe
passait d'une main dans une autre main, les yeux se remplissaient des
larmes de l'attendrissement et de la joie.

Et le canon grondait.

La crmonie tait termine  la fontaine de la Rgnration. Alors la
foule tout entire se mit en mouvement. Le cortge dfila et s'allongea
sur les boulevards. Les socits populaires ouvraient la marche. Leur
bannire prsentait un oeil ouvert sur les nuages qu'il pntrait et
dissipait. La Convention venait ensuite prcde de la dclaration des
Droits de l'homme et de l'acte constitutionnel. Elle tait place au
milieu des envoys des assembles primaires, nous les uns aux autres
par un lger ruban tricolore, image du lien qui les unissait  la
Rpublique une et indivisible. Chacun des reprsentants portait  la
main un bouquet d'pis de bl et de fruits, en mmoire de Crs
lgislatrice des socits. Les envoys des assembles primaires
tenaient d'une main une pique, arme de la libert contre les tyrans, et
de l'autre une branche d'olivier, symbole de la paix et de l'union
fraternelle entre tous les citoyens.

Aprs les envoys des assembles primaires, il n'y avait plus aucune
distinction de personnes ni de fonctionnaires. L'charpe du maire ou du
procureur de la Commune, les plumets noirs des juges se confondaient
avec les attributs des corps d'tats, le marteau du forgeron ou le
mtier du tisserand. L'africain  la figure noircie par le soleil
donnait la main  l'homme blanc comme  son frre. Tous marchaient
gaux.

Cependant le _Chant du Dpart_ clate comme une fanfare et rpond au
son des tambours. C'est bien une marche triomphale; mais o donc sont
les triomphateurs? Les voici: regardez! Trans sur un plateau roulant,
les lves de l'institution des Aveugles font retentir l'air de leurs
chants. Ports dans de blanches barcelonnettes, les nourrissons de la
maison des Enfants trouvs annoncent que la Rpublique est leur mre,
que la nation entire est leur famille. Sur une charrue transforme en
char de triomphe, un pre  cheveux blancs et sa vieille pouse
s'avancent trans par leurs enfants. L'esprit et le coeur de la
Rvolution franaise taient dans ce touchant hommage rendu au malheur,
 la vieillesse et  toutes les infirmits humaines.

Au milieu des honneurs rendus aux vivants, on n'a point oubli les
morts. Huit chevaux blancs, orns de panaches rouges tranent dans un
char qui n'a rien de funbre, deux urnes cinraires. Sur l'une sont
inscrits ces mots: _Aux mnes des citoyens morts au Champ-de-Mars_; et
sur l'autre: _Aux mnes des citoyens morts le 10 aot_. La Commune
avait eu soin d'carter ces pompes lugubres dont le catholicisme
attriste le dernier acte de la vie humaine. Le sombre cyprs ne
penchait point autour de l'urne ses branches mlancoliques; aucun
insigne de deuil, pas de larmes d'argent semes sur un voile noir, une
douleur mme pieuse aurait en quelque sorte profan cette apothose.
Des guirlandes et des couronnes, les parfums d'un encens brl dans les
cassolettes, un cortge de parents, le front orn de fleurs, une
musique dans laquelle dominaient les sons guerriers de la trompette,
tout dans cette crmonie drobait  la mort ce qu'elle a de sinistre.
Elles participaient en quelque sorte  l'allgresse gnrale, ces mnes
sacres des citoyens qui taient tombs dans les combats pour se
relever immortels.

A une certaine distance du char, au milieu d'une force arme, roulait
avec un fracas sec et importun, un tombereau semblable  ceux qui
conduisent les criminels au lieu du supplice. Il tait charg des
attributs de la royaut et de l'aristocratie. Une inscription grave
sur ce tombereau portait: _Voil ce qui a toujours fait le malheur de
la socit humaine_.

Mais quelle est cette arche de feuillage?

Vers le milieu des boulevards, toute cette pompe s'arrte devant un arc
de triomphe rig en mmoire des journes du 4 et 5 octobre, alors que
les femmes de Paris marchrent sur Versailles. L'architecture, la
peinture et la sculpture s'taient runies pour donner  ce fragile
monument un caractre antique. De belles figurantes assises sur des
affts de canon reprsentaient tant bien que mal l'attitude des vraies
hrones qui avaient tran ces machines de guerre jusqu' la cit de
Louis XIV.

Cet arc de triomphe, lev par David en l'honneur des femmes inspira
les paroles suivantes  Hrault de Schelles: O femmes, la libert
attaque par tous les tyrans, pour tre dfendue a besoin d'un peuple
de hros. C'est  vous  l'enfanter. Que toutes les vertus guerrires
et gnreuses coulent avec le lait maternel dans le coeur des
nourrissons de la France. Les reprsentants du peuple souverain, au
lieu de fleurs qui parent la beaut, vous offre le laurier, emblme du
courage et de la victoire. Vous le transmettrez  vos enfants. Aprs
avoir prononc ces derniers mots, le prsident donne aux femmes
l'accolade fraternelle, pose sur la tte de chacune d'elles une
couronne de laurier, puis le cortge continue sa marche le long des
boulevards au milieu des acclamations universelles.

La place de la Rvolution tait marque pour la troisime halte. L
s'levait la statue de la Libert sur le mme pidestal qui avait
exhauss la statue de Louis XV. Fille de la Nature, la libert
paraissait  travers le feuillage de jeunes peupliers dont elle tait
environne comme d'un rideau de verdure, les rameaux de ces arbres
ployaient sous le poids des tributs prsents par les artistes, les
crivains, les patriotes. Toutefois il ne suffisait pas de ces
offrandes, il fallait un sacrifice  la desse.

Presque  ses pieds se dressait un immense bcher; mais o donc est la
victime? On n'a pas oubli ce tombereau qui faisait partie du cortge
et roulait pesamment et tristement sur le pav des boulevards. Il s'est
arrt devant la statue avec la foule qui s'arrtait.

Alors Hrault de Schelles:

Hommes libres, peuple d'gaux, d'amis et de frres, ne composez plus
les images de votre grandeur que des attributs de vos travaux, de vos
talents et de vos vertus; que la pique et le bonnet de la libert, que
la charrue et la gerbe de bl, que les emblmes de tous les arts par
lesquels la socit est enrichie, embellie, forment dsormais toutes
les dcorations de la Rpublique! Terre sainte, couvre-toi de ces biens
rels qui se partagent entre tous les hommes et deviennent striles
pour tout ce qui ne peut servir qu'aux dpenses exclusives de
l'orgueil.

Le tombereau des condamns  mort verse sous les yeux de la desse tous
les hochets de la monarchie. Le prsident saisit une torche enflamme,
l'applique contre le bcher couvert de matires combustibles et
soudain, trne, couronne, sceptre, fleurs de lis, manteau ducal,
cussons armoris, drapeaux souills des signes de la fodalit, tout
disparat, tout s'vanouit en fume, au bruit des acclamations de huit
cent mille citoyens. Emblmes des anciens ges historiques, vous avez
troubl l'humanit. Que le feu vous dvore!

Au mme instant, comme si tous les tres vivants devaient participer 
l'affranchissement de notre race, trois mille oiseaux de toutes espces
portant autour du cou de minces banderolles tricolores, colombes,
passereaux, hirondelles, s'lancent dans les vastes et radieux espaces
de l'air: Allez, leur dit la desse, je vous dlivre! plus de captifs,
plus d'esclaves. Le soleil et le mouvement pour tous. L'homme
affranchi, l'oiseau libre.

Et le canon gronde.

La quatrime station tait fixe devant l'htel des Invalides. Sur la
cime d'un rocher se dtachait une statue gigantesque reprsentant le
peuple franais. Tandis que d'une main forte cet Hercule moderne
renouait le faisceau des dpartements, un monstre dont les extrmits
infrieures se terminaient en dragon de mer, s'efforait d'atteindre au
faisceau pour le rompre. Le colosse, crasant sous ses pieds la
poitrine du monstre, balanant sa massue, allait le frapper d'un coup
mortel.

Hrault de Schelles se chargea d'expliquer l'allgorie:

Ce gant, dit-il, dont la puissante main runit et rattache en un seul
faisceau les dpartements qui sont sa grandeur et sa force, peuple,
c'est toi! Ce monstre dont la main criminelle veut briser le faisceau
et sparer ce que la nature a uni, c'est le fdralisme.

L'entre seule du Champ-de-Mars offrait aux yeux et  l'imagination
plus d'un enseignement utile. On avait plac sur un tertre une presse,
une charrue et une pique pour rappeler  tous les Franais l'union qui
doit exister entre l'artisan, le laboureur et le dfenseur de la
patrie.

Mais c'est surtout au cortge que s'adressaient les grandes leons. Il
s'avanait toujours, le prsident en tte. A deux poteaux placs
vis--vis l'un de l'autre comme les deux colonnes de l'ouverture d'un
portique tait suspendu un ruban tricolore, et au ruban un niveau qui
reprsentait bien l'galit sociale. Aprs avoir tous courb la tte
sous ce niveau, les reprsentants de la nation, les quatre-vingt-sept
commissaires des dpartements, les envoys des assembles primaires
gravissent les degrs de l'Autel de la Patrie. Une foule immense
couvrait la vaste tendue du Champ-de-Mars. Ayant  ses cts le
vieillard le plus charg d'annes parmi les commissaires des
dpartements, Hrault de Schelles parvient au point culminant de la
Montagne. De cette hauteur, comme du vritable Sina des temps
modernes, il proclame la Constitution.

Alors le prsident de la Convention nationale dpose dans l'arche
place sur l'Autel de la Patrie l'acte constitutionnel et le
recensement des votes du peuple franais. Les parfums brlent, l'encens
fume, la terre tremble, branle par les salves d'artillerie et par le
mugissement d'un million d'hommes criant: Vive la Constitution! vive
la Rpublique!

Les quatre-vingt-sept vieillards, nous l'avons dit, durant toute la
marche du cortge portaient chacun une pique. Chacun d'eux vint la
remettre successivement entre les mains du prsident qui les runit
toutes en un seul faisceau nou d'un ruban tricolore. Lies entre
elles, ces piques reprsentaient le faisceau des quatre-vingt-sept
dpartements arms pour la dfense du territoire national.

Il restait une dette  acquitter. Descendue de l'Autel de la Patrie, la
Convention traverse une portion du Champ-de-Mars et se rend, vers
l'extrmit, au Temple funbre, couvert de dcorations antiques, dans
lequel attendait la cendre des dfenseurs de la Rpublique. La grande
urne dpositaire de ces restes vnrs avait t transporte sur le
vestibule du Temple, leve  tous les regards. La Convention nationale
se rpand sous les portiques; tous les spectateurs placs dans le
Champ-de-Mars se dcouvrent. L'motion est extrme quand, d'une voix
triste, solennelle, attendrie, Hrault s'crie: Cendres chres, urne
sacre, je vous embrasse au nom du peuple.

Et le canon gronde.

La fte tait termine. Le peuple se disperse aux premires ombres du
soir. Des groupes assis sur l'herbe jaunissante ou sous des tentes
partagent fraternellement avec d'autres groupes la nourriture qu'ils
avaient apporte. Repas frugal et digne des beaux jours de Sparte!

Ces ftes patriotiques levaient l'me, rveillaient les saintes
ardeurs du dvouement, inspiraient  tous le sentiment du devoir. La
fdration du 14 juillet 1791 avait clbr l'alliance de tous les
Franais dans la libert; plus complte, celle du 10 aot 1793 consacra
l'alliance de tous les citoyens dans la libert et dans l'galit.

Le peuple se retira sous une motion grave et profonde. Les mille
devises flottant sur les banderoles et dont chacune contenait une
leon; la voix du canon rpondant comme un dfi au canon lointain de
l'ennemi, la Rvolution se racontant elle-mme  tous les citoyens dans
une trilogie digne d'Eschyle, la Nature, la Libert, le Peuple, n'en
tait-ce point assez pour lectriser un grand peuple?

Un monde nouveau apparaissait, consolait des maux et des tristesses du
prsent, un monde nouveau appuy sur l'esprit de la Rvolution, et dont
le gnie des beaux-arts venait d'entrouvrir les portes d'or.

[Illustration: Fontaine de la Rgnration.]




XVIII

Sige de Lyon.--Dcret de la Convention nationale.--Clmence de
Couthon.--Atroce conduite de Collot-d'Herbois et Fouch.--Le Girondin
Rebcequi  Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur
blanche.--Sige et prise de la ville par l'arme rpublicaine.--Origine
de la rvolte  Toulon.--Les royalistes, cachs derrire les Girondins,
se rendent matres des sections et fondent un Comit gnral.--Leur
tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la Vierge.--Pamla.
Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la raction.--La
guillotine et le gibet.--Arrive de l'arme de Cartaux.--Attaque et
victoire des Montagnards.--Panique des royalistes.--Incendie de nos
arsenaux.--Noble conduite des forats.


Oh! c'tait un beau rve; mais qu'il tait loin de la ralit!

A l'Est,  l'Ouest, au Nord, au Midi, le fdralisme triomphait. Le
vainqueur n'tait point Hercule, c'tait le Dragon. Gardienne de la
Rpublique une et indivisible, la Convention avait besoin de toute son
nergie pour soutenir la lutte et terrasser le monstre. Ce qu'il y
avait de plus affreux, c'est que tous les dpartements rvolts
appelaient l'tranger  leur secours. A nous les Anglais!  nous les
Espagnols!  nous les Prussiens!  nous les Italiens! vous voulez notre
sol, nous vous le livrons. Venez, dlivrez-nous de la Rpublique! Vive
Louis XVII!

Trois villes du Midi ralliaient le faisceau de la rvolte, Lyon,
Marseille, Toulon.

A Lyon, les matres de fabriques, les gros ngociants, plus ou moins
Girondins, d'accord avec quelques nobles dguiss qui cachaient
soigneusement _l'pe de leurs pres_ sous la blouse ou sous un
pantalon de gros drap, avaient tromp, sduit une partie des ouvriers
et les avaient entrans dans un soulvement formidable. Le sang des
patriotes et des Jacobins avait coul  flots sur l'chafaud royaliste.
Celui de Chalier, immol par la faction girondine, fumait encore et
criait vengeance. La Convention en fut rduite  faire le sige de la
ville. On a lieu d'tre tonn de la longanimit qu'elle dploya: cette
Assemble qui passe pour avoir t dure et implacable, usa d'abord
d'une extrme tolrance envers les rebelles. Robespierre, Couthon,
Saint-Just, Carnot et Barre avaient par une lettre spciale recommand
la clmence aux reprsentants Dubois, Cranc et Gauthier, chargs de
surveiller les oprations du sige. On esprait que Lyon se rendrait et
dans cette prvision le Comit de Salut public rappelait aux
Commissaires un vers latin: _Parcere subjectis et debellare superbos_:
pargnez ceux qui se soumettent; punissez les orgueilleux qui
rsistent. Telles taient leurs instructions, qui n'avaient rien de
bien terrible.

Cependant Lyon tenait toujours; quand ce sige finirait-il? Les
citoyens de la ville rests fidles  la loi,  la reprsentation
nationale, taient dnoncs, injuris, jets dans les cachots. A la
nouvelle de ces retards et de ces outrages, une sourde fureur s'empara
de la Convention.

Dans la nuit du 8 au 9 octobre, Lyon est emport de vive force, et le 9
au matin, les troupes de la Montagne, noires de poudre, tambour
battant, enseignes dployes, entrent dans la cit rebelle. Vont-elles
mettre tout  feu et  sang?

Ni reprsailles, ni pillage. Un ordre du jour sign des reprsentants
en mission, Couthon, Laporte et Maigret, avait recommand aux
vainqueurs le respect des personnes et des proprits.

L'intention des commissaires tait trs-certainement de frapper les
superbes et les grands coupables, les chefs de l'insurrection, et
d'pargner les humbles qui s'taient laisss entraner par faiblesse ou
par erreur. Deux systmes de tribunaux bien distincts devaient juger 
part ces deux catgories d'insurgs.

A Paris, combien fut diffrente l'impression produite par la prise de
Lyon, aprs une longue et sanglante rsistance! Qui osera rclamer
votre indulgence pour cette ville rebelle? s'cria Barre, parlant le
12 octobre au nom du comit de Salut public. Elle doit tre ensevelie
sous ses ruines. Que devez-vous respecter dans votre vengeance? la
maison de l'indigent, l'asile de l'humanit, l'difice consacr 
l'instruction publique; la charrue doit passer sur tout le reste. Le
nom de Lyon ne doit plus exister.

Et la Convention, voulant donner un terrible exemple aux villes
rvoltes, dcrta qu'une commission extraordinaire ferait punir
militairement et sans dlai les contre-rvolutionnaires, que la ville
serait dtruite; qu'on ne laisserait debout que les maisons des
pauvres, les habitations des patriotes gorgs ou proscrits, les
difices consacrs  l'industrie, les hpitaux, les coles; que la
runion des maisons conserves prendrait dsormais le nom de _Commune
Affranchie_; enfin que sur les ruines de la ville rebelle s'lverait
une colonne portant l'inscription suivante: Lyon fit la guerre  la
libert, Lyon n'est plus.

Ce dcret ne fut jamais appliqu  la lettre. Couthon, l'homme de
Robespierre, se contenta d'un simulacre de dmolition lgale. Infirme,
il se fit transporter dans un fauteuil sur la place de Bellecour; l,
arm d'un petit marteau d'argent, il donna deux ou trois coups  l'une
des maisons de la place, en disant _la loi te frappe_! La maison resta
debout, et ne s'en porta pas plus mal pour avoir t dmolie
moralement.

La ville de Lyon perdit son nom, il est vrai; mais Qu'y a-t-il dans un
nom? dit le grand pote Shakspeare.

Il faut ajouter que beaucoup de Conventionnels, parmi ceux-mmes qui
avaient vot le dcret, encourageaient Couthon  persvrer dans cette
voie d'indulgence et de sagesse. Sauvez Lyon  la Rpublique, lui
crivait Hrault de Schelles; arrachez ce malheureux peuple  son
garement; punissez, crasez les monstres qui l'asservissent, vous
aurez bien mrit de la patrie. Ce nouveau service sera un grand titre
de plus dans votre carrire politique.

Non content d'pargner la population ouvrire de Lyon, Couthon
cherchait  l'clairer. Je vis, crivait-il  Saint-Just, dans un pays
qui avait besoin d'tre entirement rgnr; le peuple y avait t
tenu si troitement enchan par les riches, qu'il ne se doutait pour
ainsi dire pas de la Rvolution. Il a fallu remonter avec lui jusqu'
l'alphabet, et quand il a su que la dclaration des droits existait, et
qu'elle n'tait pas une chimre, il est devenu tout autre.

Cette modration dconcerta les enrags, les hbertistes, les vengeurs
de Chalier; ils s'indignrent et crirent au scandale. Couthon n'en
persvra pas moins dans sa politique de clmence. Sauveur de Lyon, il
revint  Paris.

A peine s'tait-il loign, que l'incendie mal teint, se ranima. Le
Comit de salut public eut alors la malheureuse ide d'envoyer  Lyon
Collot d'Herbois et Fouch, le futur duc d'Otrante. Qui oserait
dfendre les atrocits commises par ces deux hommes, leur rgne odieux,
leurs fureurs de tigres? Collot essaya pourtant de se justifier aprs
le 9 thermidor. Lorsqu'il arriva  Lyon, dit-il, la premire chose
qu'il apprit, c'est qu' Montbrison on pendait les patriotes  leurs
fentres. On brlait les soldats dans les hpitaux. Eux aussi, les
aristocrates, poussaient le cri sauvage: _A la lanterne_. Prcy, le
gnral de la contre-rvolution, faisait fusiller des femmes pendant
qu'il tait  table. On tuait  coup de pistolets les rpublicains dans
les rues, on citait les noms d'officiers municipaux qu'on avait
enferms dans les caves et laisss mourir de faim. La populace
ractionnaire avait cras, sous une meule de moulin, des soldats de
l'Ardche, et dans tout autour une carmagnole royaliste.

Debout sur un pareil volcan, il avait t pris de vertige, la tte lui
avait tourn; il tait devenu fou furieux.

En tait-il arriv  rougir de ses actes, ou redoutait-il, au lendemain
du 9 thermidor, la hache des modrs? Toujours est-il qu'il ne
renonait point  sa dfense: il niait avoir fait attacher des hommes
et des femmes  la bouche des canons. Il avouait bien avoir employ 15
000 travailleurs, individus sans ouvrage,  dtruire les forts de
Saint-Jean et de Pierre-Cise; mais dtruire les nids crnels de
l'insurrection n'tait point saccager la ville.

Avait-il donc oubli la lettre crite par lui en 93  la Convention?
Les dmolitions sont trop lentes; il faut des moyens plus rapides 
l'impatience rpublicaine. L'explosion de la mine, l'activit dvorante
de la flamme, peuvent seules exprimer la toute-puissance du peuple.

Admettons que la lgende ait exagr les crimes dont se souillrent 
Lyon Collot-d'Herbois et Fouch; le vertige de peur et de vengeance
dont ils furent saisis: il n'en reste pas moins certain que ces deux
flaux avaient pouvant les citoyens tranquilles, dtruit l'industrie
et le commerce, paralys le travail, tari dans cette cit florissante
une des sources vives de la prosprit nationale.

Ah! si le vertueux Couthon fut rest  Commune-Affranchie, crivait
Cadillot, de Lyon, que d'injustices de moins! Six mille individus
n'auraient pas tous pri. Le coupable seul et t puni... Mais
Collot... ce n'est pas sans raison qu'il a couru  Paris soutenir son
ami Ronsin! Il a fallu des phrases bien empoules pour couvrir de si
grands crimes.

Et ce sont ces mmes hommes, ces proconsuls, tous dgotants de sang et
enivrs des excs de la tyrannie, ces Collot-d'Herbois, ces Fouch qui
osrent plus tard accuser Couthon et Robespierre de viser  la
dictature.

Lyon tait soumis, terrass; mais que se passait-il  Marseille, 
Toulon?

La vieille cit phocenne portait en quelque sorte la peine de son
dvouement et de son patriotisme. Le sang de ses meilleurs enfants
s'tait dispers. Les volontaires avaient couru au champ d'honneur, au
pril,  la mort. Il ne restait plus dans ses murs que des ngociants,
des courtiers, des armateurs, des calfats, des trangers. Le commerce
tait rpublicain; mais il voulait une Rpublique modre. Les
monarchistes, ne se sentant point assez forts pour dcouvrir tout 
coup leurs projets, se cachrent derrire le parti qui s'loignait le
moins de leurs ides. Ils flattrent les modrs, les excitrent 
prendre l'avant-garde. Le Girondin Rebecqui prcha d'abord la rvolte,
mais quand il vit les royalistes s'emparer du mouvement pour le diriger
contre la Rpublique, le dsespoir s'empara de sa personne et il se
prcipita dans la mer.

Une fois matres du terrain, les partisans de l'ancien rgime
n'hsitrent plus [Note: Ce Ronsin, homme d'esprit, grand, beau
hbleur, tait la plus terrible machine de rpression qu'on pt
imaginer. Il ne rvait que faire sauter par la mine des rues entires.
Se croyant l'excuteur des vengeances populaires il et voulu inventer
la foudre. Ce fou dangereux appartenait aux hbertistes, dont il tait
l'pe.]  jeter le masque. Profitant de l'indiffrence des uns, de
l'ignorance des autres, ils arborrent d'une main rsolue l'tendard de
la terreur blanche. Les Jacobins, enferms au fort Saint-Jean, en
sortaient tous les jours par douzaine pour marcher  la guillotine.

La Convention envoya contre Marseille l'arme de Cartaux. Aix et
Avignon l'attendaient pour l'anantir; six mille fdrs lui barraient
le passage; elle dissipa, chemin faisant, ces bandes mercenaires comme
une nue de sauterelles. Marseille est cerne, les pices de sige
tonnent, les bombes clatent contre les remparts des royalistes. Il
faut que la ville se rende ou qu'elle meure.

Le 31 aot, un aide de camp du gnral Cartaux parat  la barre de la
Convention. Il annonce qu'on peut regarder Marseille comme tout prs de
tomber aux mains de l'arme rpublicaine. Porteur de trois drapeaux
enlevs aux rebelles, il prsente en outre  l'Assemble deux boulets
de plomb tirs sur les reprsentants du peuple, Albte et Nioche, puis
il rclame un renfort pour en finir avec la rvolte du Midi.

C'est Robespierre qui lui rpond: Renvoyez  vos ennemis les boulets
lancs par des mains coupables; achevez la dfaite de l'aristocratie
hypocrite que vous avez vaincue. Que les tratres expirent! que les
mnes des patriotes assassins soient apaises, Marseille purifie, la
libert venge et affermie!... Dites  vos frres d'armes que les
reprsentants du peuple sont contents de leur courage rpublicain;
dites-leur que nous acquitterons envers eux la dette de la patrie;
dites-leur que nous dploierons ici contre les ennemis de la
Rpublique, l'nergie qu'ils montrent dans les combats.

Au moment o l'aide de camp de Cartaux dclarait la victoire sre et
prochaine, la ville de Marseille tait, sans qu'il le st, au pouvoir
des assigeants.

Tout cdait, tout ployait sous la main de fer du Comit de salut
public, tout, except Toulon.

L tait le quartier gnral de la rsistance. Pendant quelque temps
les Jacobins avaient t matres de la ville, grce aux ouvriers de
l'arsenal; mais de jour en jour dclinait leur puissance. Des menes
sourdes et tnbreuses minaient  petit bruit l'autorit de la
Convention nationale. La raction s'enhardit jusqu' faire arrter les
reprsentants du peuple Beauvais et Pierre Bayle, qui furent conduits
au fort Lamalgue et lchement outrags. Un gouvernement organis par
les Girondins s'empara des affaires de la ville. Jusqu'ici c'tait la
Rpublique modre qui triomphait; mais aussi bien  Toulon qu'
Marseille, sous ce simulacre, se cachait, comme sous un voile, la tte
hideuse du royalisme. Dans la ville se trouvait alors un homme de haute
taille, simple bridier de son tat actif, intelligent, vritable
sphinx, cachant on ne savait quelle nigme sous un front d'airain, son
nom tait Roux.

Il rassemblait aux Minimes quelques fidles, les haranguait et, tout en
se couvrant encore des couleurs nationales, n'tait au fond qu'un
royaliste dguis.

Le 18 juin 93, parut un manifeste contre-rvolutionnaire tir 
plusieurs milliers d'exemplaires.

Les anarchistes cument de rage. Mais, citoyens, voire victoire n'est
point encore complte, et ne nous flattons point d'en assurer les
effets tant que l'homme abus par la sclratesse et l'impit
affichera les principes de l'athisme, et osera porter des mains
sacrilges sur les ouvrages de la divinit.

Il est temps de rendre  l'humanit souffrante ses droits, sa
religion, ses ministres... Ah! il n'est que trop vrai que les principes
philosophiques ont t la cause de l'irrligion et de nos malheurs!...

Ce manifeste avait t rdig par Roux. Tartufe l'et sign.

Enhardi par le succs qu'obtenaient les manoeuvres de Roux l'orateur
des Minimes, le Comit gnral usurpait peu  peu le pouvoir des
sections, compos de membres plus ou moins royalistes, bientt il jeta
le masque du girondisme. Jouant sur les mots, il institua d'abord un
_tribunal populaire_ dont il fit l'instrument de ses projets et de ses
vengeances. Le moyen de rassurer les timides, les indcis, est de leur
offrir la protection d'une pe; aussi les proclamations du gnral
royaliste Wimpffen furent-elles rpandues  profusion dans la ville. Ne
fallait-il point d'un autre ct rveiller le zle des dvots? Ne
sont-ils point du bois dont on fait les autels et les trnes? Les
sections taient vaincues, dmoralises; elles votaient ce que voulait
le Comit gnral. On leur fit dcrter le _couronnement de la Vierge_,
crmonie entoure d'une pompe extraordinaire et que suivit un _Te
Deum_ chant au bruit du canon. Une grande procession termina la fte.
Pour quiconque connat les populations du Midi, il est facile de
deviner l'effet produit sur ces ttes de feu par une telle
reprsentation thtrale. La Vierge couronne demandait un roi.

Seuls les marins et les patriotes regardaient d'un oeil sombre une
manifestation dont ils prvoyaient les consquences.

Cependant la ville commenait  souffrir de la faim. Les communications
du ct d'Aix et de Marseille taient coupes par l'arme de Cartaux,
et du ct de la mer, par les flottes combines des Espagnols et des
Anglais croisant devant la rade. Notez d'ailleurs que tous les nobles
du midi, tous les chevaliers errants de l'ancien rgime s'taient
rfugis, entasss au pied de ces chanes de montagnes qui dominent
Toulon. L, du moins, ils se croyaient en sret; l ils pouvaient
braver les foudres de la Convention nationale.

D'un autre ct, le peuple grondait et guettait l'occasion d'agir.

La situation du comit gnral ne laissait donc point que d'tre
trs-perplexe. Oblig de lutter au dehors contre la Montagne et au
dedans contre les tentatives renouveles des patriotes toulonnais, il
reconnut bientt son impuissance. C'est alors que les membres de ce
comit, Chaussegros, commandant des armes, Puissant, ordonnateur en
chef de la marine, l'amiral Trogoff et Dournet mirent  excution
l'infme projet qu'ils avaient conus depuis longtemps. Aprs avoir
proclam Louis XVII roi de France, ils traitrent, le 27 aot, avec
l'amiral anglais, Hood, et s'engagrent  lui livrer les forts et la
rade. Voil donc o devaient aboutir les prdications hypocrites de
Roux: le couronnement de la Vierge, les processions, les hymnes et les
bndictions du clerg!

Quand cet excrable march fut connu, tout ce qui avait un coeur
franais  Toulon frmit d'indignation et de rage. Fidles  la patrie,
les marins brlaient de s'lancer contre la flotte anglaise; mais
partout, la raction avait paralys chez les officiers l'nergie et le
sentiment du devoir. Dans l'arsenal, sur les vaisseaux, on chercha un
homme capable de se mettre  la tte du mouvement; on ne le trouva
point. S'il se ft rencontr, il est probable que la flotte anglaise
n'aurait jamais tourn le cap Cpet.

O donc taient alors les Girondins? accabls sous le poids de leurs
fautes, vincs, ils laissaient faire les royalistes.

Au milieu de la nuit du 28 aot, nuit lugubre, nuit maudite, lord
Elphinstone dbarquait sans bruit au port des Ilettes,  la tte de
quinze cents Anglais portant des lauriers  leurs shakos, les lauriers
de la trahison!

Guid par un dtachement royaliste de garde nationale, il s'avance vers
le fort Lamalgue dont un membre du perfide comit lui remet les clefs.
Le lendemain les quipages de vingt-huit navires portant le pavillon
tricolore voient le drapeau anglais flotter sur le parapet suprieur du
fort et l'amiral Hood entrer avec ses vaisseaux dans cette magnifique
rade de Toulon. A ce moment un cri terrible, immense, sort de tous les
entreponts: Trahis!... Les sclrats!

Les marins franais demandent le combat avec fureur. Ils bondissent
dans les vaisseaux comme des lions dans leur cage. Les officiers les
retiennent, les supplient, se jettent  leurs genoux. La plupart
d'entre eux avaient servi sous l'ancien rgime. La Rvolution leur
faisait peur. Ils dshonorrent ce jour-l leur uniforme. Cependant un
navire du guerre, _le Commerce de Marseille_, emboss en tte de la
rade montrait firement ses canons aux Anglais, c'est vers lui que se
tournent les regards et le dernier espoir des marins fidles  la
patrie. Sept mille d'entre eux, le coeur palpitant d'motion
attendaient pour courir  l'ennemi la borde du vaisseau rest immobile
 son poste. Le feu ne partit pas. Que dis-je? On aperut bientt une
chaloupe faisant force de voiles et dans laquelle brillaient des
uniformes. C'tait le capitaine du _Commerce de Marseille_
Saint-Jullien, un noble, qui passant avec ses officiers devant le
vaisseau le _Patriote_, cria au brave capitaine Bouvet: Tout est
perdu.

Le lche! et il fuyait sans combattre.

Le lendemain sept mille matelots indigns parlaient pour aller
rejoindre l'arme de Cartaux, tandis que des canots pavoiss aux
couleurs trangres dbarquaient devant l'htel de ville, l'amiral
espagnol Langara, les gnraux Goodal, Gravina, Malgrave, Moreno, et
Hood qui, reu avec de grands honneurs par le comit gnral des
sections, prit possession de Toulon au nom de Sa Majest Britannique.

La nouvelle de ces sinistres vnements arriva vers le 1er ou le 2
septembre  Paris. Les aristocrates, les royalistes se rjouirent et,
qui plus est, ils eurent l'imprudence d'afficher publiquement leur
joie. L'invasion, la ruine de la France, le drapeau de l'tranger
flottant sur notre premire ville de guerre maritime, c'tait leur
victoire  eux.

Or,  ce moment mme, les comdiens du Thtre-Franais jouaient une
mauvaise pice intitule _Pamla_, dans laquelle l'auteur, Franois de
Neufchteau, faisait un pompeux loge du gouvernement britannique.
L'opinion publique s'mut; le Comit de salut public donna l'ordre  la
municipalit de suspendre les reprsentations, et se fit immdiatement
remettre le manuscrit.

Le lendemain l'auteur de _Pamla_ se prsenta lui-mme au comit. Il
fit valoir en sa faveur une circonstance attnuante: cet ouvrage datait
de 1788; enfin il proposa des changements qui taient de nature 
modifier le caractre de sa comdie. Le comit rapporta son arrt de
la veille, et le pice fut reprise le 1er septembre.

Grande attente. Salle pleine. Tout ce que Paris comptait alors de beau
monde se rendit au Thtre-Franais. Les moindres allusions qui
n'entraient pas mme dans la pense de l'auteur furent saisies avec des
transports d'enthousiasme. Des Franais croyaient la France perdue, et
ils applaudissaient. Un officier d'tat-major de l'arme des Alpes, qui
avait figur au sige de Lyon et se trouvait alors en mission  Paris,
se leva. Les mots de calomnie, de scandale s'chapprent de ses lvres.
A l'instant mme interrompu par des clameurs, abreuv d'outrages, il
fut oblig de quitter la salle. Il court aux Jacobins, raconte ce qui
venait de se passer, Robespierre prsidait: il engage l'officier 
s'adresser au comit de Salut public et  dnoncer les faits dont il
avait t tmoin. Le lendemain 2 septembre, le comit de Salut public
ordonne la fermeture du thtre, l'arrestation des acteurs et de
l'auteur de Pamla. Cette svrit  laquelle s'associa la Convention
tout entire, dans sa sance du 3, aprs la lecture d'un rapport de
Barre, s'explique assez par les sentiments hostiles des ci-devant
_comdiens ordinaires du roi_. Ils en voulaient  la Rvolution de les
avoir dpouills de certains privilges et des faveurs de la cour. Les
actrices surtout ne pardonnaient point au 10 aot de leur avoir enlev
leurs plus riches protecteurs, les vieux marquis de la Rgence et du
rgne de Louis XVI.

Ce thtre tait, selon la parole de Robespierre, le repaire de
l'aristocratie.

Ce qu'il y a de piquant est que l'auteur de Pamla, Franois de
Neufchteau, membre de l'Assemble lgislative, avait conquis par ses
votes l'estime et l'amiti de Maximilien. Est-ce  cette circonstance
qu'il dut d'tre mis en d'tat d'arrestation chez lui?

Toutefois les renseignements sur le dsastre de Toulon taient encore
vagues, incertains, lorsque le 2 septembre Souls, un ami de Chalier,
le martyr de la dmocratie lyonnaise, se prsente  la barre de la
Convention, raconte tout, dvoile la noire trahison des Royalistes et
des Girondins. Les reprsentants demeurrent foudroys sur leur banc.
Barre craignant sans doute pour le ministre et pour le Comit de
Salut public, dont il tait membre, soutient hardiment, qu'il n'en peut
tre ainsi, quelques dputs demandent mme l'arrestation de Souls
comme porteur de fausses nouvelles. C'est gal, le trait avait port,
tout Paris s'mut.

La Convention ne tarda point  connatre toute la vrit. Frmissante
d'une juste et noble colre, elle adressa aux dpartements du Midi la
proclamation suivante:

Franais, une des principales villes, le port le plus important et la
plus considrable escadre de la Rpublique ont t lchement livrs aux
Anglais par les habitants de Toulon.

[Illustration: Merlin de Douai donne lecture de son rapport.]

Des Franais se sont donns aux Anglais! cette trahison infme, dont
la pense seule aurait pntr d'indignation et d'horreur des Franais
esclaves d'un roi, a t conue, mdite, excute par des Franais qui
se disaient rpublicains.--Les sclrats! Et c'tait nous qu'ils
accusaient d'tre les ennemis de la Rpublique et de vouloir tre les
restaurateurs de la royaut! Et ces paroles qu'ils osent nous adresser
aujourd'hui, ils les datent de l'an 1er du rgne de Louis XVII!

Vengeance, citoyens! Qu'ils prissent, tous ceux qui ont voulu que la
Rpublique prit! Et vous, dpartements du Midi, vous serez tous
complices de ce dchirement de la France, si vous ne vous empressez
d'en punir les auteurs.

Cette proclamation, ainsi que le dcret qui mettait hors la loi
l'amiral Trogoff, l'ordonnateur Puissant et le capitaine des armes, fut
adresse au Comit gnral de Toulon. Le prsident en donna lecture 
quelques convives, car il tait  diner avec les gnraux anglais, puis
il envoya les deux pices au bourreau pour tre brles sur la place
publique.

Sous le canon de leurs amis les ennemis, les ci-devant, les Girondins
et les royalistes taient dsormais les matres de la ville. En moins
de huit jours, les escadres coalises avaient vomi sur le sol provenal
2500 Anglais, 14 500 Espagnols ou Napolitains et 3 000 Pimontais.

Les royalistes avaient dj vers beaucoup de sang; mais, enhardis par
la prsence des forces trangres, ils redoublrent de cruaut.

Les deux reprsentants du peuple Bayle et Beauvois moururent dans les
cachots; l'un succomba aux mauvais traitements, l'autre, voulant
abrger, se poignarda!

Le 13 septembre 93, on lisait sur les murs de la ville:

An 1er du rgne de Louis XVII. Vu l'arrt pris par le _tribunal
populaire_, le Comit gnral ordonne que le gibet sera plac, les
jours d'excution, au milieu de la place d'armes, et qu'il sera enlev
tout de suite aprs l'excution; qu' cet effet la municipalit sera
invite  faire travailler sans dlai  un gibet qui puisse tre plac
et dplac au fur et  mesure des excutions.

Le gibet et non l'chafaud! Pourquoi? L'chafaud et t un instrument
de supplice trop noble pour cette canaille de Jacobins. Le gibet tait
assez bon pour eux, et puis ne rappelait-il pas beaucoup mieux l'ancien
rgime?

On s'tait pourtant servi dans les commencements de ce qu'on avait
trouv sous la main. Ds les premiers jours d'aot, la Commission
martiale avait fait jeter ple-mle sous le couteau de la guillotine
l'ancien maire dmocrate de Toulon, le prsident du tribunal criminel,
celui des Jacobins, le commandant de la garde nationale patriote et
autres victimes. Calme et fier, le jacobin Silvestre, avant d'tre
attach sur la planche fatale, se tourna vers le peuple et s'cria
d'une voix solennelle:

Les paroles d'un mourant sont prophtiques: infmes royalistes, la
Rpublique nous vengera.

Pendant ce temps-l, un jeune homme, Gueit, du fond de son cachot,
adressait  sa mre la lettre suivante:

C'est au moment o je vais mourir que je vous cris; je n'ai qu' vous
inviter  vous consoler: je vous embrasse un million de fois, mes
frres et soeurs, tous mes parents ainsi que mes amis, s'il m'en reste.
Je vous avoue  tous que le seul crime qu'on puisse m'imputer est celui
d'avoir vcu et de mourir patriote; le ciel seul me vengera. Adieu,
adieu, adieu pour toujours!

Il disait vrai: la seule charge qu'un tribunal de sang et pu dcouvrir
contre lui tait d'tre entr le 10 aot,  main arme, dans le chteau
des Tuileries.

Quel crime abominable! La raction appelait cela _violer le palais des
rois_. Il fut guillotin.

Vu l'arrt du 13 septembre, l'chafaud se repose; mais le gibet
fonctionne:  chacun son tour.

Le 14 septembre, au milieu de la place d'armes, on pend l'officier
municipal Blache, _prvenu d'avoir profan les lieux saints_ [Note:
Cette profanation consistait  tenir entasse dans une vieille chapelle
des sacs de grains qui servaient  nourrir la population affame.]; le
directeur de la poste aux lettres Pavin, _pour avoir particip aux
meutes_, et une femme nomme Marie Coste, accuse d'espionnage, parce
qu'elle avait reu des nouvelles de l'arme de Carteaux.

Trouvant bientt que les excutions n'allaient point assez vite, le
tribunal martial appela simultanment  son secours le gibet et la
guillotine. Il jugeait et condamnait avec une activit  rendre jaloux
Fouquier-Tinville. Les patriotes avaient t entasss dans les flancs
d'un navire rpublicain, le _Thmistocle_. Toutes les nuits, des
barques allaient chercher sur cette prison flottante une fourne de
prvenus qui passaient immdiatement du tribunal  l'chafaud. Le
nombre des victimes devint si considrable que les Anglais eux-mmes
s'en murent. L'amiral Hood arrta ces massacres, accomplis sous le
masque de la loi, et enjoignit aux royalistes de laisser reposer le
bourreau.

La vengeance venait d'un pied lent, mais elle venait. L'arme de la
Convention s'avanait  travers de grands obstacles. Il lui fallait
franchir des chanes d'arides montagnes se succdant les unes aux
autres, et dont les lignes ondoyantes figurent assez bien une mer de
lave ptrifie. Carteaux tait dj matre des gorges d'Ollioules,
lorsque le 2 septembre il fut chass de cette formidable position par
une avant-garde d'Anglais et d'Espagnols. Deux jours aprs, les braves
patriotes s'engagent en colonnes serres dans ces Thermopyles que
barrent de chaque ct d'effrayantes murailles de pierre brute; ils
enlvent Ollioules  la baonnette, s'emparent d'Evenos et de
Sainte-Barbe les deux clefs occidentales de Toulon. D'un autre ct, le
gnral rpublicain Lapoype occupe avec trois mille hommes le littoral
de l'Est.

Il faut avoir vu Toulon pour se faire une ide exacte de ses moyens de
dfense. Enfonce dans un amphithtre d'normes montagnes blanchtres
et nues qui la cachent de trois cts, cette ville s'ouvre du ct du
midi, et fait face  la mer qu'elle louche par les bassins de la marine
marchande et de la marine militaire, lis entre eux au moyen d'un
chenal. Sur le plateau mridional s'lve le fort Lamalgue, o flottait
alors le pavillon anglais. A l'opposite, la redoute de Faron couronne
les hauteurs du nord. Protgs par d'autres remparts naturels et par
d'autres travaux militaires, les royalistes croyaient la ville
imprenable.

Cependant rien n'tait imprenable pour ces fils des gants, qui, dans
leur marche force, se mesuraient chaque jour avec les rochers.
Instruits du manque de numraire et de la division qui commenait 
fermenter entre les tratres, les rpublicains pressaient les
oprations du sige avec une extrme vigueur. Un jeune officier corse
avait lev vis--vis de Malbousquet une formidable batterie, dite de
la Convention, dont les boulets, lancs avec une prcision
mathmatique, menaaient de raser les forts. Les allis firent une
sortie avant le jour pour teindre le feu; ils russirent d'abord 
s'emparer des pices et se disposaient  les enclouer lorsque,
repousss par le gnral Dugommier, qui fut bless au bras et 
l'paule, ils s'enfuirent laissant le terrain couvert de cadavres.

Le 18 dcembre commena l'attaque dcisive. Trente pices de 24
tonnrent toute la journe, huit mille bombes clatrent contre les
fortifications royalistes, et  quatre heures du soir les colonnes
d'attaque se mirent en marche par le village de la Seyne. Le temps
tait affreux; la pluie tombait par rafales. On montre encore le chemin
par lequel dboucha l'arme rpublicaine.

Le 18 au matin, quand les royalistes aperurent le drapeau tricolore
flottant sur les hauteurs de la ville, ils furent glacs de terreur.
Toulon tait, nous l'avons dit, l'gout dans lequel toute la
contre-rvolution du Midi avait dvers ses flots boueux. Les familles
compromises, les nobles, les prtres rfractaires, ne songrent plus
qu' la fuite. Le port, sur lequel s'lve l'htel de ville, soutenu
par les magnifiques cariatides du Puget, tait encombr de meubles, de
ballots, de valises, d'objets prcieux. Vingt mille individus serrs,
bousculs, haletants, se disputaient une chaloupe, un canot, un mt de
navire, une planche pour rejoindre la flotte anglaise. Quelques-uns se
jetrent  la nage. Beaucoup prirent dans les flots.

Les allis, voyant que tout tait perdu pour eux, ne songrent plus
qu' dtruire notre matriel de guerre et de navigation. Les Anglais
brlrent les grands magasins qui renfermaient la poix, le goudron, le
suif et l'huile, les vastes dpts de chanvre, l'atelier des mtures.
L'incendie se propagea; plusieurs milliers de tonneaux de poudre
sautrent. Nos vaisseau brls, nos armements dtruits: ce fut une
perte immense pour la France. Une rverbration rougetre s'tendait 
perte de vue sur la mer. Et le feu montait toujours.

Qui donc teignit l'incendie? Les forats.

Il y avait alors dans le bagne de Toulon six cents galriens.
Horrifis, courroucs, ils jetaient  l'ennemi des regards farouches.
Sydney Smith jugea sage de pointer sur eux le canon des chaloupes
anglaises. Vaine menace! on n'entendit bientt dans le bagne que le
bruit des coups de marteaux avec lesquels ces malheureux brisaient
leurs fers. Libres, ils s'lancrent comme des lions, apaisrent le feu
et sauvrent plusieurs navires. Les forats, d'aprs le tmoignage du
rprsentant Salicetti, taient alors _les seuls honntes gens de la
ville_.

Les commissaires de la Convention se montrrent sans piti pour les
Toulonnais. Frron, homme cruel et vindicatif, voulait dtruire la
ville. On se contenta de dmolir quatre maisons ayant appartenu  des
membres du Comit des sections, quatre grands coupables. Le
Champ-de-Mars fut abreuv de sang. Ce que rien ne justifie, c'est
l'horrible conduite de Barras et de Frron sur un autre thtre.
Pourquoi confondre dans le chtiment Marseille avec Toulon qui s'tait
livr aux Anglais? Toulon trait en ville conquise fut appel _le port
de la Montagne_, c'tait la juste punition de son crime; mais la
vieille cit phocenne, qui avait rendu tant de services  la cause de
la Rpublique, mritait-elle l'affront qu'on lui infligea, celui de
_ville sans nom_?

Avertie trop tard, la Convention adoucit la rigueur des mesures prises
par ses commissaires; toutefois la mitraillade avait abattu de
nombreuses victimes, et la clmence tardive ne ressuscite point les
morts.

Ainsi de tous les cts tombaient les remparts de l'insurrection
girondine. Bordeaux tait rentr dans le devoir. Lyon, Marseille,
Toulon avaient t enlevs de vive force. Le Midi royaliste, tout
mutil par le fer, se repliait en rugissant sur lui-mme, ou s'enfuyait
tremblant au del des mers. La Montagne restait matresse du champ de
bataille; mais la dure ncessit de vaincre lui avait impos une srie
de conditions d'o allait surgir la Terreur.




XIX

Le rgne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoqu.--Comment
il s'est form par une sorte d'incubation lente.--Sance du 5
septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barre.--Aggravation
du Tribunal rvolutionnaire.--Institution d'une arme spciale charge
de contenir Paris.--Considrations gnrales sur les mesures prises
par la Convention.--Ce qui serait arriv si les Montagnards eussent
faibli.--Ne pas confondre le systme avec ses excs.--La Terreur
compare  l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels.


La Terreur!  ce mot qui rveille tant de pnibles souvenirs, la
mmoire s'assombrit, le coeur se serre et la piti se voile la tte.

Il faut pourtant bien reconnatre que ce sombre rgime fut amen par
les fautes mmes de ceux qui avaient tout intrt  le conjurer.
Charlotte Corday, aprs avoir assassin Marat, datait sa lettre 
Barbaroux du _second jour de la prparation de la paix_, et par son
coup de couteau elle venait de faire dclarer aux Girondins une guerre
 mort. Ceux-ci de leur ct, en soulevant les villes et les campagnes,
appelrent volontairement sur leur tte les inexorables rigueurs de la
loi. Aprs le 10 aot, les royalistes n'avaient qu'un moyen pour
conqurir l'oubli de leur pass, c'tait de se serrer autour du drapeau
national, et ces misrables venaient de tendre lchement la main 
l'tranger. Y avait-il des chtiments trop svres contre un pareil
crime?

Rompre l'enchanement des faits, isoler la Terreur des causes qui l'ont
prpare, c'est en faire un monstre. L'historien impartial doit
rtablir le lien des vnements, montrer la progression des mesures
rvolutionnaires, les motifs qui les ont produites: si, entrevu  cette
lumire nouvelle, le monstre reste effrayant, il acquiert du moins une
raison d'tre.

Ds le 30 juillet 93, la Convention, sur la proposition de Prieur (de
la Marne), rorganisait le Tribunal rvolutionnaire afin d'acclrer la
marche de la justice et frappait d'accusation le prsident du mme
tribunal, Montan. Cette machine  condamnations ne fonctionnait dj
plus assez vite ni avec assez de vigueur en face de la gravit toujours
croissante des dangers et des complots qui menaaient la Rpublique. Le
surlendemain,  la suite d'un rapport de Barre, l'Assemble dcrtait
l'incendie des bois, des taillis et des gents dans lesquels
s'abritaient les Vendens, la destruction des forts qui leur servaient
de repaire, le transport des femmes et des enfants dans l'intrieur du
pays. Elle votait, en outre, le renvoi de Marie-Antoinette devant le
Tribunal rvolutionnaire et son transfrement de la tour du Temple  la
Conciergerie. Que les tombeaux et mausoles des anciens rois s'levant
dans l'Abbaye de Saint-Denis soient dtruits; ainsi le voulait le
jugement dernier du peuple. Tout Franais qui placerait des fonds sur
les banques des pays en guerre avec la Rpublique tait dclar tratre
 la patrie. La Convention entrait dans une re nouvelle dont elle
avait banni la piti.

Danton qui, plus d'une fois, avait invoqu la clmence en faveur des
rebelles, sentit lui-mme qu'en face des scnes tragiques dont la ville
de Toulon tait le thtre, il fallait se montrer implacable. Il n'est
plus temps, s'cria-t-il le 31 juillet, d'couter la voix de l'humanit
qui nous criait d'pargner ceux qu'on gare. Nous ne devons plus
composer avec les ennemis de la Rvolution; ne voyons en eux que des
tratres; le fer doit venir  l'appui de la raison.

Le surlendemain de la fte du 10 aot, Danton revient  la charge. Son
oeil tincelle, sa crinire s'agite; il y a du tonnerre dans sa voix.
Point d'amnistie, rugit-il, point d'amnistie  aucun tratre: la
terreur! l'homme juste ne fait point de grce au mchant. Signalons la
vengeance populaire par le glaive de la loi promen sur les
conspirateurs de l'intrieur!

Mais ce fut surtout dans la sance du 5 septembre que le systme de la
Terreur apparut avec tout son caractre. Ds le dbut, un grave
jurisconsulte, Merlin, de Douai, prsente  l'Assemble un rapport sur
la ncessit de diviser le Tribunal rvolutionnaire en quatre sections.
Surcharg d'affaires, le tribunal, dit le rapporteur, ne peut suffire 
tout. Cependant, ajoute-t-il, il importe que les tratres, les
conspirateurs reoivent le plus tt possible le chtiment d  leurs
crimes; l'impunit, ou le dlai de la punition de ceux qui sont sous la
main de la justice, enhardit ceux qui trament des complots; il faut que
prompte justice soit faite au peuple. Merlin, de Douai, parlait au nom
du Comit de constitution. Et, sans discussion, l'Assemble vote le
redoutable dcret.

A partir de ce moment, ce ne fut qu'une srie de propositions
violentes, furieuses. Pache, maire de Paris, et Chaumette, procureur
gnral de la Commune, se sont introduits dans l'Assemble  la tte
d'une dputation. Ils viennent au nom de Paris affam par les
agioteurs. Plus de quartier, s'crie Chaumette, plus de misricorde
aux tratres!... Si nous ne les devanons pas, ils nous devanceront:
jetons entre eux et nous la barrire de l'ternit. Le sang monte  la
tte de la Convention, elle applaudit avec dlire.

A la tribune apparat la face menaante de Danton. Toute la salle
retentit d'applaudissements; car c'est de lui qu'on attend le coup de
foudre sur la tte des conspirateurs royalistes. L'orateur appuie
toutes les mesures les plus nergiques faites par ses collgues. Il
reste  punir, s'crie-t-il, et l'ennemi intrieur que vous tenez, et
ceux que vous aurez  saisir. Il faut que le tribunal rvolutionnaire
soit divis en un assez grand nombre de sections pour que tous les
jours un aristocrate, un sclrat, paye de sa tte ses forfaits. Et
l'Assemble redouble d'enthousiasme.

Billaud-Varenne demande l'arrestation immdiate de tous les ennemis de
la Rvolution, la peine de mort contre tout administrateur coupable de
ngligence dans l'excution d'une loi quelconque, le rapport d'un
dcret qui interdisait les visites domiciliaires pendant la nuit, le
renvoi devant le Tribunal rvolutionnaire des anciens ministres, Lebrun
et Clavires.

Raffron, du Trouillet, insiste pour qu'il soit enjoint au ministre de
l'intrieur d'organiser, dans la journe mme, une arme
rvolutionnaire, charge de comprimer les mauvais citoyens, d'excuter
partout o besoin serait les lois et les mesures de salut public prises
par la Convention nationale, et de protger les subsistances. Cette
proposition appuye par Billaud-Varennes, par Danton et par plusieurs
autres membres, est aussitt convertie en dcret.

Merlin de Douai veut que toute personne convaincue d'avoir tenu des
discours tant de nature  discrditer les assignats, de les avoir
refuss en paiement, et donns ou reus  personne, soit punie de mort.

Au milieu de ce dchanement de propositions violentes s'lve une
belle parole de Thuriot: Loin de nous l'ide que la France soit
altre de sang; elle n'est altre que de justice. Et cette mme
assemble, qui tout  l'heure applaudissait les mesures les plus
svres, s'associe par un lan d'enthousiasme au noble sentiment de
l'orateur.

Il fallait conclure; Barre s'en charge, et rsume avec son rare talent
les consquences de la journe. Les royalistes, s'crie-t-il, ont
voulu organiser un mouvement. Eh bien! ils l'auront. (Applaudissements.)
Ils l'auront organis par l'arme rvolutionnaire, qui _mettra
la terreur  l'ordre du jour_... Ils veulent du sang... eh
bien! ils auront celui des leurs, de Brissot et d'Antoinette.

Cette sance du 5 septembre fut dcisive; mais il serait vraiment
puril de n'y voir qu'un coup de thtre mont par la Commune. Il nous
faut chercher plus haut la cause des sombres pripties qui vont
obscurcir le ciel nagure si pur de la Rvolution. A-t-on donc oubli
qu' l'Assemble lgislative les Girondins eux-mmes avaient forg
cette arme de la terreur dont ils comptaient bien se servir contre les
nobles et les prtres rfractaires? Depuis leur chute, la ncessit de
la rpression  outrance n'avait-elle point grandi avec l'audace des
conspirateurs? Le fdralisme qui n'tait d'abord qu'un nuage, un rve,
une utopie, n'aurait-il point dmembr la Rpublique sans l'indomptable
nergie de la Convention? Les royalistes, que les Girondins couvrirent
un instant de leur popularit, n'avaient-ils point vers  flots le
sang des patriotes? n'avaient-ils point vendu aux Anglais la terre
sacre de la patrie?

Rve, invoque, pratique par les partis, la Terreur ne devait-elle
point tomber comme un glaive entre des adversaires implacables?

--Que ce glaive s'loigne! s'criaient au fond du coeur les hommes
misricordieux et sensibles.

--Je ne passerai pas, disait le glaive, que je n'aie extermin les
ennemis du peuple, les tratres  la patrie.

A coup sr, le systme inaugur dans la sance du 5 septembre tait
dtestable. L'Inquisition, en jetant dans les flammes du bcher des
millions de victimes, s'appuyait du moins sur une fiction, le droit
divin. Elle punissait en vertu d'une autorit antrieure et suprieure
 toutes les socits humaines. Fille du droit et de la ralit, la
Rvolution franaise, au contraire, n'avait  invoquer d'autres excuses
que la raison d'tat, la ncessit des temps, la loi suprme du salut
public; mais qui ne voit que tous les gouvernements peuvent se couvrir
des mmes armes contre leurs adversaires? C'tait, en outre, une erreur
de croire que la hache fut  mme de vaincre toutes les rsistances, de
rompre certaines associations de faits et d'ides, d'en finir avec la
religion des regrets et des souvenirs. Il est plus facile de supprimer
les hommes que de dtruire les partis et surtout d'anantir les causes
qui en dterminent l'existence. On s'tonne vraiment de la confiance de
Robespierre, disant le 5 septembre: Aujourd'hui l'arrt de mort des
aristocrates est prononc, et demain l'aristocratie cessera d'tre.
Elle fut le lendemain ce qu'elle tait la veille.

Ce systme, je le rpte, tait mauvais; mais la difficult consistait
 en prsenter un autre. La Rvolution s'tait tout d'abord montre
douce et dbonnaire; elle s'tait appuye sur l'amour, non sur la force
et l'intimidation; elle avait convi tous les Franais  se runir
autour de l'autel sacr de la patrie. Comment ses adversaires lui
avaient-ils tenu compte d'une telle magnanimit? Ils avaient soulev
contre elle le monstre sanglant de la Vende. A ses dclarations
pacifiques et fraternelles, ils avaient rpondu par des dfis
audacieux, par des menes sourdes, par la guerre civile, par l'alliance
avec l'tranger, par la trahison et par les insultes contre la
souverainet du peuple. La coupe tait pleine: il fallait qu'elle
dbordt.

Saiut-Just se fit l'interprte du sentiment national, le jour o il dit
devant la Convention: Si les conjurations n'avaient point troubl cet
empire; si la patrie n'avait pas t mille fois victime des lois
indulgentes, il serait doux de gouverner par des maximes de paix et de
justice naturelle; mais entre le peuple et ses ennemis il n'y a plus de
commun que la glaive. Il faut rgir par le fer ceux qui ne veulent pas
tre rgis par la justice; il faut opprimer les tyrans.

Les royalistes avaient repouss la clmence; la Convention en fut donc
rduite  contenir l'intrieur par l'chafaud et  faire garder nos
frontires par la Mort.

Quoi qu'il en soit, la Terreur n'est point sortie tout arme du cerveau
d'un seul homme, comme la sombre Pallas de la tte de Jupiter; elle est
sortie d'un enchanement de faits.

Les grandes mesures rvolutionnaires demandent  tre juges  distance
et avec tout le sang-froid de la rflexion. Les contemporains qui,
ruins dans leur fortune, frapps dans leur famille, ont travers, les
pieds dans le sang, cette poque terrible, sont excusables sans doute
de l'envisager  travers un voile d'horreur. On s'explique ainsi
l'amertume des Mmoires crits aprs le 9 thermidor et la fureur des
vieux historiens royalistes. Mais il nous faut, fils d'un autre sicle,
touffer cet gosme de la sensibilit et nous placer ds maintenant
dans l'avenir. En histoire, le mal est souvent un bien dont nous ne
saisissons pas les rapports. A mesure que les faits se succdent, ces
rapports s'tablissent, et l'anathme s'efface alors peu  peu des
vnements et des hommes auxquels nous l'avions appliqu. Tout en
donnant des regrets bien lgitimes aux victimes de ces temps orageux,
nous devons nous soumettre  la loi du progrs, si dure qu'elle soit,
et reconnatre que ces plaintes, ces rprobations tardives, ces
invectives des royalistes tombent devant un mot tranchant et inflexible
comme la hache: ils l'ont voulu. Donc, finissons-en, une fois pour
toutes, avec ces lgies  froid et ces pangyriques inutiles des
victimes, de peur de ressembler aux anciens peuples de l'Egypte qui
passaient toute leur vie  embaumer les morts.

[Illustration: Rassemblement devant l'Htel de Ville.]

Combien d'ailleurs ils se tromperaient, ceux qui voudraient rendre la
Rpublique responsable de ces violences! En France, de mme que dans
les tats du Nouveau-Monde, le gouvernement rpublicain aurait pu
s'introduire par des voies pacifiques. Nous avons indiqu le moment o
cette substitution de la Rpublique  la monarchie se serait accomplie
sans verser une goutte de sang.

Si, aprs le 10 aot, elle fut contrainte de lutter pour son existence
et de se couvrir de la Terreur comme d'une armure de gant,  qui la
faute? A vous, chouans et Vendens,  vous, ternels suppts de la
tyrannie,  vous, modrs et Girondins. Ce n'tait d'ailleurs pas la
Rpublique, c'tait la Rvolution qui avait besoin de faire peur. A la
force elle rsista par la force, au glaive par le glaive, 
l'insurrection par l'chafaud. Et puis la Rvolution n'tait pas
seulement un pouvoir, c'tait une ide. Comme gouvernement, elle avait
le droit de se dfendre; comme ide, elle se devait  elle-mme de
sauver la France. Les hommes de mauvaise foi qui,  distance des
vnements, ont le facile courage d'attaquer les actes de la Convention
nationale ne tiennent aucun compte du but vers lequel la France
s'avanait toute palpitante d'enthousiasme. C'est une erreur de croire
que, dans la pense des hommes de 93, elle put tre un moyen durable de
gouvernement. Pousss  bout par les circonstances les plus tragiques,
ils avaient t forcs de jeter sur la justice et la libert un voile
sanglant; mais derrire ce voile se cachait une philosophie douce et
amie de l'humanit.

Soyons justes envers le gouvernement rvolutionnaire: tenons-lui compte
enfin du peu de ressources qu'il avait sous la main pour comprimer les
rebelles et pour assurer son existence. Ici la conservation tait
sainte, car elle sauvait une proprit morale, la proprit du genre
humain tout entier. Occupe  la frontire par les armes ennemies, 
l'intrieur par la Vende et par toutes les insurrections partielles,
la Convention n'avait pas quatre cent mille baonnettes appuyes, comme
dans les gouvernements _rguliers_, sur la poitrine frmissante de
l'meute; pour se maintenir sans soldats  l'intrieur, sans police
organise, sans argent, au milieu de tant de haines dchanes, de tant
de rsistances cumantes, de tant d'ennemis avous ou latents, la
Rpublique n'avait que l'chafaud. Si l'on rflchit  la situation
dsarme o elle se trouvait vis--vis des partis dcids  tout
entreprendre, on sera moins tonn, je crois, de l'usage violent et
immodr qu'elle fit de la peine de mort. Le nombre des victimes
effrayait, consternait les hommes d'tat eux-mmes qui taient  la
tte du mouvement: mais l'nergie et la fermet de leurs convictions
masquaient le remords dans ces coeurs stoques.

Est-il, oui ou non, reconnu que la France avait besoin d'une rvolution
profonde, complte, pour sortir de l'tat d'avilissement et de malaise
dans lequel elle languissait depuis des sicles? Si l'on nie cette
vrit, qu'on ait le courage de blmer la convocation des tats
gnraux, le consentement donn par Louis XVI  la runion des trois
ordres et  la Constitution de 89. Si au contraire la ncessit d'une
grande rforme sociale ne trouve plus gure de contradicteurs, o
voulait-on que cette rforme s'arrtt? Il y aurait de l'inconsquence
 croire qu'une telle secousse pt tre imprime  la nation sans
froisser bien des intrts, sans susciter des rsistances  main arme?
Dans l'ordre des temps, Mirabeau tait le glaive dont Robespierre fut
la pointe.

Ceux qui acceptent avec amour les ides de 89 et qui reculent ensuite
devant les consquences pratiques de la fameuse dclaration des Droits
nous semblent des esprits honntes, mais faibles. Si vous admettez la
Rvolution, il faut l'admettre pleine, entire, logique, entoure de
toutes les conditions ncessaires qui devaient l'tablir et la
perptuer, malgr les attaques de ses ennemis. Il n'y a rien de plus
mortel aux nations que les demi-mouvements vers une rdemption sociale,
qui agitent tout sans rien dtruire ni rien fonder. S'est-on bien
demand ce qui serait advenu si par la force et l'pouvante la
Convention n'et point arrach aux rebelles l'esprance mme de la
victoire? Le sol de la France et t livr  l'ennemi. La guillotine
et le gibet eussent fonctionn du nord au midi, de l'Est  l'Ouest,
comme ils svissaient  Lyon,  Marseille,  Toulon contre les
rvolutionnaires. La bande des migrs ft rentre dans les vieux
chteaux, altre de vengeance. Les acqureurs des biens nationaux
eussent t dpossds, fltris, extermins, la Constitution de 89 et
t dchire, brle par la main du bourreau. Toutes les conqutes de
l'esprit moderne eussent disparu sous un ukase dat du palais de
Versailles. Paris, la ville du 10 aot, n'et plus t qu'un monceau de
cendres. Le peuple des campagnes, rduit de nouveau  la taille,  la
corve et  la dme, retomb plus bas qu'il n'tait sous l'ancien
rgime, et  jamais maudit les Duport, les Sieys, les Barnave et
autres constitutionnels qui l'avaient encourag  dfendre ses droits.

Tel est le mur de fer dans lequel les royalistes avaient enferm la
Rvolution, qu'elle devait choisir entre ces deux alternatives:
dtruire ou tre dtruite.

Qu'on ne confonde pas toutefois le systme de la Terreur avec ses
excs. Le systme sortit tout form de la coalition trangre et de la
guerre civile; les excs furent particuliers  quelques hommes. Le
gouvernement rvolutionnaire avait-il le droit de se dfendre? Oui,
puisqu'il tait sans cesse attaqu. M par un besoin de conservation,
il remit entre les mains de ses agents des armes terribles, dont
plusieurs abusrent. Les commissaires de la Convention, tant investi
d'une sorte de dictature locale, exagraient trop souvent les mesures
de svrit:  la pluie vive, ils opposaient le fer rouge. Carrier 
Nantes, Tallien  Bordeaux, Collot-d'Herbois et Fouch  Lyon, Frron
et Barras  Marseille, Joseph Lebon  Arras, dpassrent toutes les
bornes. La Terreur, qui n'aurait d tre qu'un moyen pour faire rentrer
la contre-rvolution dans le nant, devint sous le rgne de ces hommes
sanguinaires une pe  deux tranchants qui frappait les innocents et
les coupables. Il y aurait d'ailleurs de la mauvaise foi  prtendre
que ces rigueurs fussent approuves par le gouvernement de la
Rpublique. La plupart des Montagnards les dtestaient, et les auteurs
de ces actes injustifiables furent rappels par la Convention.--Trop
tard, dira-t-on; oui, trop tard pour l'humanit; mais le moyen
d'arrter ces commissaires dans l'excution de leur oeuvre de sang,
quand le sol tremblait sous leurs pieds et quand leur rvocation, en
flattant l'audace des royalistes, et rallum l'incendie mal teint?

Ce qui tonne est l'indulgence, souvent mme le dlire d'enthousiasme
avec lequel les historiens de l'Empire parlent des victoires du grand
Napolon. En quoi ce despotisme militant diffrait-il beaucoup du
systme de la Terreur? Pour intimider des adversaires redoutables, la
Convention leur montrait le couteau de la guillotine; et l'empereur,
pour effrayer les pays voisins, pour gagner des batailles, envoyait ses
masses de soldats  la gueule du canon de l'ennemi. Les hommes, je le
sais, prfrent de beaucoup cette dernire manire d'tre tus; mais en
dfinitive les campagnes de l'Empire ont immol cent mille fois plus de
victimes que l'chafaud de 93. Cette arme frappait d'ailleurs des
individus jugs, des coupables aux yeux de la loi, et non de dignes
enfants de la patrie sans peur et sans reproche. Et puis, que dcouvre
l'oeil du penseur derrire ces grandes tueries csariennes? Rien,
absolument rien, sinon le despotisme byzantin appuy sur une
monstrueuse fodalit militaire, tandis que derrire les luttes et les
rigueurs de la Convention se dvoile l'avnement prochain de la
dmocratie. Ajoutons que l'Empire, aprs nous avoir treints tout
saignants entre ses serres et nous avoir enlevs dans son vol ambitieux
jusqu'aux extrmits de l'Europe, nous a laisss retomber blesss,
meurtris, bien en de de nos anciennes limites. La Convention avait
sauv le territoire, et par deux fois ce sombre gnie du mal a dchan
sur nous le flau de l'invasion trangre.

J'ai connu quelques-uns des anciens Conventionnels; voici ce qu'ils
m'ont dit:

Des petits hommes d'tat, assis tranquillement dans leur fauteuil et
adoucis par nos rigueurs, parlent bien  leur aise d'humanit; mais
s'ils avaient eu comme nous sur les bras  la fois la guerre trangre,
l'insurrection, la disette, la banqueroute, des provinces rvoltes 
soumettre, des factions intrieures  contenir, des armes trangres 
frapper de stupeur, un roi  juger, ils auraient peut-tre vot des
mesures encore plus svres que celles de la Convention. Notre nom sera
excr ou bni selon que les principes pour lesquels nous avons
combattu seront effacs de la mmoire des hommes ou inscrits dans le
code de toutes les nations civilises. Mais l'avenir dira que si nous
avons fait violence  l'humanit, c'tait pour la remettre en
possession de ses droits et assurer le bonheur de vingt-quatre millions
de Franais. Assassins du mal, nous avons lev le fer sur les ennemis
du peuple et veng le ciel outrag dans la personne des esclaves. La
royaut faisait obstacle  nos desseins; elle tait la clef de vote du
vieux monde; nous l'avons dtruite. L'aristocratie, cette hydre des
temps modernes, cherchait  ramasser ses tronons; nous lui avons
cras la tte. Pour nous juger, il faudrait se reporter  ces jours
lugubres o le bruit courait par les rues pouvantes que les armes
vendennes marchaient sur Paris, o la lueur sanglante des torches
incendiant nos arsenaux clairait une multitude ple de colre, o la
Bretagne faisait signe aux navires anglais d'accourir sur nos ctes.
Nous avons t calomnis, insults, outrags: grce  l'indomptable
nergie de la Convention nationale, un affront nous a du moins t
pargn par le destin. Nous avions tous jur de mourir avant de voir le
sol sacr de la patrie souill par la prsence des armes satellites du
despotisme, et ce serment, nous l'aurions tenu.




XX

Procs et mort de Custine.--Procs et mort de Marie-Antoinette.--Procs
des Girondins.--Robespierre arrache  la mort soixante-treize
dputs.--Condamnation  mort des Vingt-et-un.--Suicide de
Valaz.--Excution de Brissot et de ses complices.--Sort des autres
Girondins.--Mort de Mme Roland.--Supplice de Bailly et de
Barnave.--Chtiment de la Dubarry.--Un mot sur le Tribunal
rvolutionnaire.--Souberbielle.--Duplay.--Prostration.--La victoire
ranime tous les courages.


On tait en automne: les feuilles et les ttes tombaient. Les jugements
succdaient aux jugements, les excutions aux excutions.

Ds le 27 aot, le jour mme o Toulon s'tait vendu aux Anglais,
Custine, gnral de l'arme du Rhin, payait de son sang le crime de
n'avoir point assez battu l'ennemi. Jamais la Convention n'admit que
des troupes franaises rpublicaines pussent succomber sans que ce ft
la faute de leur chef. Sur sa tte, il rpondait de la victoire.

Aprs un sige de quatre mois sous une vote de feu (le mot est de
Klber), la garnison de Mayence avait hroquement rsist au roi de
Prusse qui l'attaquait en personne; mais elle tait  bout de force,
dcime par les bombes et par les balles dont elle rentrait crible
aprs des sorties fougueuses. Custine, jugeant qu'il tait hors d'tat
de la secourir, fit passer le 26 avril un billet dans lequel il
engageait le commandant de la place  capituler. Ce conseil fut reu
avec horreur: Faites arrter Custine, c'est un tratre, crivent de
concert au Comit de salut public les reprsentants du peuple Soubrani
et Montant, ainsi que le gnral Houchart. Le 28 juillet, il est
dcrt d'accusation par la Convention nationale.

Les plus jolies femmes de Paris, s'il faut en croire Hbert,
s'intressaient au gnral et sollicitaient en sa faveur. Le Tribunal
rvolutionnaire lui-mme hsitait  frapper cette grande victime. Le 23
aot, Robespierre se rend au club des Jacobins: Un gnral, dit-il,
qui paralyse ses troupes, les morcelle, les divise, ne prsente nulle
part  l'ennemi une force imposante, est coupable de tous les
dsavantages qu'il prouve: il assassine tous les hommes qu'il aurait
pu sauver.

Le surlendemain, Custine tait condamn a mort. Aprs un tel acte de
svrit, les gnraux de la Rpublique savaient ce qu'ils avaient 
attendre s'ils capitulaient devant l'ennemi. Ne pas vaincre, c'tait
trahir.

A-t-on oubli Marie-Antoinette?

Nous avons vu que l'ex-reine avait t transfre du Temple  la
Conciergerie. Des tentatives de sduction avaient motiv cette mesure.
Mme  la Conciergerie, elle possdait une sorte de talisman pour faire
passer de ses cheveux, des billets crits de sa main, des gants 
travers les murs de son cachot, elle recevait des dclarations d'amour
et des promesses de dlivrance. L'un de ces chiffons de papier tait
soigneusement cach dans un oeillet.

Ds le 13 aot 1793, Lecointre rclamait imprieusement  la Convention
le jugement _sous huitaine_ de la veuve de Louis Capet.

Il n'eut lieu, ce triste procs, que le 14 octobre et dura deux jours.
La reine tait plus coupable encore que Louis XVI, car elle avait abus
de la faiblesse du roi pour attirer les armes trangres sur la
France. Des documents authentiques, des tmoignages accablants, les
lettres mmes de Marie-Antoinette ne laissent plus aucun doute sur ses
dmarches et son insistance pour obtenir le secours de l'Autriche. Ces
faits n'taient point alors connus; l'accusation manquait de preuves;
mais le sentiment public est dou d'un tact trs-sr pour dcouvrir les
crimes de lse-nation.

Comme reine, elle tait coupable; mais comme femme et surtout comme
mre n'tait-elle point sacre? Tarir par le fer dans les entrailles
d'une crature, qu'elle soit reine ou bergre, la source vive de
l'amour et de la fcondit, n'est-ce point violer les lois de la
nature? Cette tte coupe tait d'ailleurs inutile  la Rvolution; la
mort de la reine n'ajoutait rien  la mort du roi. Or tout ce qui sans
raison majeure blesse l'humanit est prjudiciable  la cause du bien
public et  la grandeur des tats.

Amene devant le tribunal rvolutionnaire, elle s'assit sur un
fauteuil, et le prsident Hermann lui adressa les questions d'usage.

--Votre nom?

--Je m'appelle Marie-Antoinette de Lorraine d'Autriche.

--Votre tat?

--Je suis veuve de Louis Capet, ci-devant roi de France.

--Votre ge?

--Trente-huit ans.

Deux avocats, Chauveau et Tronson-Ducoudray, furent nomms d'office par
le tribunal pour dfendre Marie-Antoinette.

On lut un long acte d'accusation qui ne relevait gure contre la reine
que des faits connus: sa prsence au banquet des gardes-du-corps dans
l'orangerie de Versailles, les conciliabules tenus entre elle et les
femmes de l'aristocratie, ses relations secrtes avec les cours
trangres, sa conduite au 10 aot; puis on entendit les tmoins.

L'un d'eux tait Hbert. Plus cruelle mille fois que la peine de mort
fut la calomnie porte par cet homme contre Marie-Antoinette. Le
dauphin, g de huit ans, dprissait de jour en jour. Simon, son
gardien, un cordonnier, l'aurait surpris se livrant  un acte honteux
et l'enfant aurait avou qu'il devait cette funeste habitude  sa mre
et  sa tante. Cette dclaration avait t renouvele par lui en
prsence du maire de Paris et du procureur de la Commune. Ici de
cyniques dtails que la plume se refuse  transcrire. Marie-Antoinette
garda d'abord le silence; mais comme le prsident insistait pour avoir
une rponse: La nature, dit-elle trs-mue, se rvolte devant une
telle supposition. J'en appelle  toutes les mres qui sont ici. Ce
cri parti du fond des entrailles la releva trs-haut en face de la
guillotine.

Robespierre se montra indign de l'odieuse accusation d'Hbert. Le
misrable! s'cria-t-il; non content de la prsenter comme une
Messaline, il veut en faire une autre Agrippine.

Vis--vis des autres tmoins, l'ex-reine se renferma dans un systme de
dngations: Je ne sais rien; je n'ai jamais entendu parler de
pareilles choses; je ne me souviens pas... Elle se donna devant le
tribunal pour une pouse soumise, qui laissait  son mari le soin des
affaires politiques.

Au prsident qui lui disait: Vous faisiez faire au ci-devant tout ce
que vous vouliez.

Elle rpondit: Je ne lui ai jamais connu ce caractre.

Son dernier mot fut: Je finis en disant que j'tais la femme de Louis
XVI et qu'il fallait que je me conformasse  ses volonts.

C'est donc sur lui qu'elle rejetait toute la faute.

Les tmoignages rvlrent un fait insignifiant au point de vue de la
culpabilit, mais qui intresse l'historien. tant  la tour du Temple,
Marie-Antoinette s'tait fait peindre en pastel par Gostier, un
artiste polonais. tait-ce pur caprice de femme? Ou, sous prtexte de
poser pour ce portrait, voulait-elle se mnager quelques heures de
conversation avec un tranger qui lui apportt les nouvelles, du
dehors?

Pendant son long interrogatoire, Marie-Antoinette conserva beaucoup de
calme et d'assurance. On la vit promener ses doigts sur la barre du
fauteuil comme si elle et jou du forte-piano. Ce mouvement nerveux,
que les journalistes d'alors prirent pour un signe de distraction ou
d'indiffrence, tait au contraire l'indice d'une grande motion
intrieure.

Elle entendit prononcer le jugement sans que son visage trahit la
moindre trace de faiblesse. Aucune parole ne s'chappa de ses lvres.
Elle se leva et sortit de la salle d'audience. Il tait quatre heures
et demie du matin. On la reconduisit  la prison de la Conciergerie,
dans le cabinet des condamns  mort.

A cinq heures, le rappel bat dans toutes les sections;  sept heures,
la force arme est sur pied; des canons sont braqus aux extrmits des
ponts, depuis le palais des Tuileries jusqu' la place de la
Rvolution;  neuf heures, de nombreuses patrouilles circulent dans les
rues. A onze heures, Marie-Antoinette, en dsbabill de piqu blanc,
sort de la Conciergerie, conduite dans une charrette, accompagne par
un prtre constitutionnel et escorte de nombreux dtachements  pied
et  cheval.

Antoinette parut indiffrente au dploiement de forces qu'on avait,
dans toutes les rues, alignes sur son passage.

On ne lisait, sur son visage, ni abattement ni fiert. Elle parlait peu
 son confesseur. Arrive sur la place de la Rvolution, ses regards se
tournrent vers le jardin des Tuileries, dont les masses de feuillage
rouilles par l'automne, se dispersaient sous les coups de vent. A
cette vue, son motion fut extrme, et une larme, dans laquelle se
rsumait toute sa vie, coula secrtement sur ses joues ples. Elle
monta lgrement les degrs de l'chafaud.

A midi et un quart, sa tte tomba.

Sa mort fit peu de bruit. Les vnements taient tellement graves, la
guerre tonnait si haut sur nos frontires, la tribune retentissait avec
tant d'autorit, les souvenirs de la monarchie s'enfonaient dj si
loin dans le pass, qu'on entendit  peine le coup sourd, tranchant sur
la place de la Rvolution une existence royale.

Oh! que les morts vont vite!

C'est  prsent le tour des Girondins. Parmi les dputs interns chez
eux, aprs le 2 juin, une douzaine environ tait tombe aux mains de la
justice. La question tait de savoir si l'on s'en tiendrait  ce nombre
ou si l'on largirait au contraire le cercle des accuss. Le _Pre
Duchesne_ et d'autres journaux de la rue rclamaient hautement un grand
acte de svrit nationale.

Le 3 octobre, Amar lut  la Convention un rapport foudroyant dans
lequel il demandait que quarante-six inculps fussent traduits devant
le Tribunal rvolutionnaire. tait-ce tout? non: il proposait en outre
d'envelopper dans le mme ostracisme beaucoup d'autres membres de la
Convention, coupables d'avoir sign contre les vnements du 31 mai et
du 2 juin une protestation reste secrte. C'tait en tout une
hcatombe de soixante-treize modrs qu'on demandait  la Convention
nationale; ples, interdits, muets, ils sigeaient clous sur leurs
bancs. Pour comble d'horreur, ds le commencement de la sance, Amar
avait fait dcrter par l'Assemble qu'aucun de ses membres ne pourrait
se retirer avant la fin du rapport et avant qu'une dcision et t
prise. Et les portes de la salle s'taient fermes. En sorte que ces
soixante-treize condamns  mort (on pouvait d'avance les considrer
comme tels) se trouvaient dj murs dans leur spulcre.

Telle tait pourtant la fureur souleve par l'indigne conduite des
Girondins et de leurs amis que la Convention accueille d'abord cette
monstrueuse proposition avec un morne enthousiasme. Figure austre,
coeur d'acier, Billaud-Varennes s'crie: Il faut que chacun se
prononce et s'arme du poignard qui doit frapper les tratres. Osselin
regarde comme de vrais coupables ceux qui avaient sign des
protestations contre l'Assemble quand la Rpublique tait en feu.
Qu'ils soient tous renvoys devant le Tribunal rvolutionnaire! Les
malheureux taient perdus; dans un instant, leurs noms allaient tre
appels pour qu'ils descendissent  la barre, lorsqu'un dput se lve
et s'avance vers la tribune.

Cet homme tait Robespierre.

Il commence par fltrir cette faction excrable qu'il avait combattue
pendant trois ans et dont plusieurs fois il avait failli tre la
victime. Une telle prcaution oratoire tait ncessaire pour prparer
l'Assemble aux conseils de la sagesse. La Convention, dit-il enfin,
ne doit pas chercher  multiplier les coupables. C'est aux chefs de la
faction qu'elle doit s'attacher; la punition des chefs pouvantera les
tratres. Je dis que parmi ces hommes mis en tat d'arrestation il
s'en trouve beaucoup de bonne foi, mais qui ont t gars par la
faction la plus hypocrite dont l'histoire ait jamais fourni l'exemple;
je dis que parmi les nombreux signataires de la protestation il s'en
trouve plusieurs, et j'en connais, dont les signatures ont t
surprises.

[Illustration: Valaz.]

La Convention sentit elle-mme qu'elle faisait fausse route et
abandonna les poursuites. Robespierre venait d'arracher soixante-treize
victimes  la main du bourreau. On a dit que c'tait de sa part un
appel  la clmence, une restauration du droit de grce: non, c'tait
un acte de justice.

Vingt et un accuss comparurent le 24 octobre devant le Tribunal
rvolutionnaire. Si quelque chose intressait en leur faveur, c'tait
leur jeunesse. Fonfrde n'avait que vingt-sept ans, Ducos vingt-huit,
Vergniaud et Gensonn trente-cinq, Brissot trente-neuf. L'acte
d'accusation relevait contre eux des faits authentiques et d'autres
absolument errons. Il tait faux qu'ils eussent t les amis de
Lafayette, du duc d'Orlans et de Dumouriez, qu'ils eussent voulu
touffer le mouvement du 10 aot, qu'ils eussent alors rv le
rtablissement de la monarchie. La vrit est qu'ils avaient provoqu 
la guerre civile.

La pente est glissante du modrantisme au royalisme, et plus tard,
lancs sur cette pente, entrans par des alliances funestes, quelques
Girondins avaient roul jusqu' l'appel aux armes, jusqu' la trahison,
jusqu' la rvolte contre la souverainet du peuple.

Le prsident du Tribunal tait l'homme  l'oeil louche, Hermann, celui
qui avait conduit le procs de la reine.

Il y avait sept jours que duraient les dbats judiciaires. Dans la
sance du 29 octobre, l'accusateur public, Fouquier-Tinville, requit la
lecture d'une loi mane de la Convention nationale sur l'acclration
des procs criminels.

Alors le prsident: Citoyens jurs, en vertu de la loi dont vous venez
d'entendre la lecture, je vous demande si votre conscience est
suffisamment claire.

Les jurs se retirent pour en dlibrer.

A leur retour dans la salle des audiences, Antonnelle dclare en leur
nom que leur religion n'est pas suffisamment claire.

Cependant une dputation du club des Jacobins court  la Convention
nationale et obtient d'elle un dcret qui fermait les dbats aprs le
troisime jour. Les jurs presss d'en finir dclarent que cette fois
leur conviction est faite.

Le prsident ordonne aux gendarmes de faire sortir les accuss et
adresse aux jurs les deux questions suivantes:

Est-il constant qu'il a exist une conspiration contre l'unit et
l'indivisibilit de la Rpublique, contre la sret et la libert du
peuple franais?

Brissot et ses coaccuss sont-ils convaincus d'en tre les auteurs ou
les complices?

Aprs trois heures de dlibration, les jurs reviennent. Leur rponse
est affirmative. En consquence, le tribunal condamne  la peine de
mort Jean-Pierre Brissot et les vingt autres impliqus dans ce procs.

Les accuss sont ramens  l'audience. Le prsident leur donne lecture
de la dclaration des jurs et du jugement du tribunal. Ils n'y
pouvaient pas croire; un grand mouvement se fait  la barre; Gensonn
demande la parole sur l'application de la loi. Le tumulte redouble
parmi les condamns. Plusieurs invectivent leurs juges; d'autres
crient: Vive la Rpublique! Le prsident ordonne aux gendarmes de
faire sortir les turbulents; mais la scne tait si terrible que les
gendarmes eux-mmes demeurent comme paralyss. Quelques sourds
frmissements font croire  un lche parmi les condamns: ce qu'on
avait pris pour des plaintes tait le dernier rle de l'agonie. Valaz,
qui venait de se percer le coeur d'un coup de canif, tombe sur le
plancher du tribunal. On le relve; on l'emmne; il tait mort.

Il tait prs de minuit. Les Girondins s'engloutirent dans le sombre
escalier vot qui conduit du Tribunal  la Conciergerie. On entendit
alors des voix d'hommes qui chantaient avec nergie en descendant de
marche en marche:

  Allons, enfants de la patrie,
  Le jour de gloire est arriv!
  Contre nous de la tyrannie
  Le couteau sanglant est lev.

De moment en moment, ce sombre refrain dcroissait dans l'loignement.
On n'entendit bientt que l'cho de leurs voix, puis plus rien.

Rentrs dans la prison, ils souprent tous ensemble. Qui dira jamais ce
que fut ce dernier banquet des Girondins, clair par les rayons de
l'loquence, la grave cordialit des convives, l'admirable talent de
Vergniaud, la science de Brissot, la haute raison de Gensonn, l'esprit
et la jeunesse de Fonfrde, mais surtout les lueurs sublimes de la
mort?

Deux d'entre eux se confessrent dans la nuit: ce furent Claude
Fauchet, vque du Calvados, et le marquis de Sillery, Girondin
douteux.

Le matin, cinq charrettes sortirent de la sombre arcade de la
Conciergerie. Dans l'une d'elles tait un cadavre. Le prsident du
Tribunal rvolutionnaire l'avait ordonn ainsi: Dans le cas, avait-il
dit, o le condamn se serait par la mort soustrait  l'excution de
son jugement, son cadavre sera port sur une charrette et expos au
lieu du supplice. La vue de cette chose ple et inerte, de ce pauvre
corps tendu sur un banc, la tte pendante, tait bien faite pour
glacer d'horreur.

Les Girondins allrent  l'chafaud avec fiert, chantant _la
Marseillaise_. Ils moururent le coeur haut, l'aurole au front, comme
tout le monde mourait alors, qui avait un idal et une foi politique.
En face d'une pareille immolation, on oublie leurs erreurs, on oublie
leurs fautes, on oublie tout pour ne se souvenir que des services
qu'ils avaient rendus  la patrie. [Note: Danton s'tait retir pour
quelques semaines  Arcis-sur-Aube lorsque eut lieu le procs des
Girondins. Il se promenait dans son jardin avec M. Doulek qui, sous
l'Empire, fut longtemps maire de la ville. Arrive une troisime
personne tenant un journal  la main. Bonne nouvelle! bonne
nouvelle!--Quoi? dit Danton.--Les Girondins sont condamns et
excuts.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux! s'crie
Danton dont les yeux se remplirent aussitt de larmes.--Sans doute;
n'taient-ils pas des factieux?--Des factieux! Est-ce que nous ne
sommes pas tous des factieux? nous mritons tous la mort autant que les
Girondins; nous subirons tous, les uns aprs les autres, le mme sort
qu'eux. (_Racont par les fils mmes de Danton_.)]

Ceux des Girondins qui, le 30 octobre, manquaient au supplice de leurs
frres ont rencontr presque tous une fin tragique. Guadet, Salles et
Barbaroux, dcouverts dans les grottes de Saint-milion, prirent de la
main du bourreau. Buzot et Ption, aprs avoir err quelque temps, de
ville en ville, de tanire en tanire, proscrits, vaincus,
dsillusionns, se frapprent eux-mmes; on les trouva morts dans un
champ et  moiti dvors par les loups. Roland, ayant appris que sa
femme venait d'tre guillotine  Paris, se donna la mort.

Mme Roland, on s'en souvient, avait t arrte par ordre de la
Commune,  la suite du 31 mai. Un instant les portes de la prison
s'taient ouvertes pour elle; mais, saisie de nouveau et plonge dans
les cachots de Sainte-Plagie, elle attendait son sort. Du fond de sa
solitude, elle eut l'ide d'crire une lettre  Robespierre; c'tait
plutt une lettre adresse  la postrit, car elle ne lui demandait
rien, lui donnait des conseils, lui adressait des leons. Cette lettre
crite, elle renona elle-mme au projet de l'envoyer. Condamne  mort
par le Tribunal rvolutionnaire, le 8 novembre, elle arriva vers cinq
heures et demie du soir au pied de l'chafaud, dont elle monta
fermement les degrs. Se tournant alors vers une colossale statue de la
Libert assise sur la place:

--O Libert, lui dit-elle, que de crimes on commet en ton nom!

Sa mort fut en effet un des actes les plus odieux de la Rvolution. Mme
Roland avait 39 ans; elle tait encore belle. Quand une pareille
victime tombe sous l'acier, l'chafaud n'est plus l'chafaud; c'est une
tribune et un autel.

Telle fut la fin de ce parti qui entrana dans sa chute les plus hautes
esprances et les plus belles figures de la Rvolution.

La hache ne se reposait pas: aprs les Girondins, ce fut le tour des
royalistes constitutionnels. Bailly monta sur l'chafaud le 9 novembre.
Pauvre Bailly! me disait Lakanal; nous aurions tous voulu le sauver;
mais il nous aurait fallu pour cela d'autres lois que celles qui
taient alors en vigueur; or il et t impossible de les faire, ces
lois nouvelles, sans affaiblir le nerf du gouvernement rvolutionnaire,
dont nous avions besoin pour vaincre les ennemis intrieurs et
extrieurs. Dtendre l'arc, c'et t tout perdre. Nous gmissions en
secret, nous faisions violence  notre coeur, et cette violence mme
n'tait pas un des moindres sacrifices offerts par nous  la
Rvolution.

Il y avait contre Bailly un fait qui criait vengeance, le massacre du
Champ-de-Mars; toutefois, guillotiner cet homme, n'tait-ce point
dcapiter le serment du Jeu-de-Paume?

Barnave le suivit de prs dans la mort. Pourquoi toucher  ces grandes
ttes de la Rvolution qui avaient promulgu la Dclaration des droits?

A supposer que la Terreur et besoin de victimes, n'et-elle pas alors
mieux fait de les choisir parmi les odieuses clbrits de l'ancien
rgime? Il tait une femme dont le nom rappelait les orgies, les
profusions et les scandales de l'avant-dernier rgne; cette femme, la
Commune l'avait fait jeter sous les verrous et certes le Tribunal
rvolutionnaire n'tait point dispos  lui faire grce.

--Femme Dubarry,  la charrette!

Tel est le cri qui par une sombre matine de dcembre retentit sous les
votes sonores de la Conciergerie. Une masse de curieux se formaient
sur le quai, le visage coll au guichet, pour voir sortir cette
ancienne matresse de Louis XV, cette buveuse d'or qui ruinait l'tat,
cette courtisane qui personnifiait tous les vices de la cour, cette
gardienne du Parc-aux-Cerfs, l'antre de la dbauche, cette proxnte
qui achetait des filles sur le pav de Paris pour rveiller les sens
blass de son royal amant. On la vit partir avec des hues; mais en
route arriva une chose que ni la Commune ni le Tribunal rvolutionnaire
n'avaient prvue. Vieille, use, farde, la vie de cette femme n'tait
plus qu'une guenille; mais cette guenille lui tait chre; elle y
tenait perdument. Aussi, arrive sur la place de l'excution, fut-elle
saisie d'horreur  la vue de la fatale machine, qui la regardait
fixement comme un monstre dou d'une puissance automotrice. Cette
nature charnelle se roidissait contre la destruction; son dsespoir,
ses cris, ses dfaillances, ses traits bouleverss par les affres de la
mort, ses supplications au bourreau, tout changea les dispositions de
la foule, qui tait venue pour maudire et qui s'attendrissait malgr
elle. A quoi bon tuer cette femme? Valait-elle les honneurs du
supplice? que ne l'avait-on laisse s'teindre dans son oubli et son
abjection? Ainsi raisonnait la multitude, quand le couteau tomba.

Triste nature humaine! La lchet de cette femme attira de la part du
vulgaire une sorte de compassion que n'avaient obtenue ni Mme Roland ni
Charlotte Corday, ces deux grandes mes.

La Dubarry avait avili l'chafaud; Rabaud Saint-tienne le rhabilita.
Descendant d'une des familles bannies par la rvocation de l'dit de
Nantes, ministre protestant, il avait du fond du coeur salu une
Rvolution qui consacrait la libert de conscience. Son rle, aux tats
gnraux o il fut envoy comme dput, avait t irrprochable. Il
crivit sur l'Assemble constituante une trs-bonne histoire. Plus tard
son tort fut de s'allier aux Girondins. Aprs le 2 juin, il avait couru
 Nmes pour soulever ses concitoyens contre la Convention nationale.
C'est la tache qu'il devait laver de son sang.

Et le couteau frappait toujours. Sur la liste des condamns  mort, on
ne rencontre point que des noms d'ex-nobles, de prtres rfractaires et
d'autres individus fort compromis; on y lit avec surprise et horreur
les noms d'hommes et de femmes du peuple, des manouvriers, des
domestiques, des porteurs d'eau, de vieilles couturires. En vain
dira-t-on que les classes pauvres et ignorantes comptaient alors dans
leurs rangs les plus violents suppts de l'ancien rgime, ceux qui
criaient le plus fort, surtout aprs boire. Tout cela doit tre vrai;
mais punir de mort ces pauvres diables n'en tait pas moins un acte
contraire  tous les principes de la Rvolution, et qui et fait bondir
de courroux Marat lui-mme.

Il semblait que l'chafaud et besoin de dvorer des victimes
quelconques pour ne point mcher  vide, et que la premire venue lui
tait bonne.

La division, si l'on veut mme l'anarchie des pouvoirs, augmentait
beaucoup le nombre des supplices. Le Comit de salut public, la Commune
de Paris et d'autres autorits constitues tenaient la clef des
prisons, pouvaient ouvrir ou fermer la tombe.

Il n'entre point dans notre pense de justifier les actes du Tribunal
rvolutionnaire. Tout ce qu'on peut dire est que plusieurs parmi les
membres du jury taient d'honntes gens qui croyaient fermement juger
d'aprs leur conscience. Qu'ils se soient tromps, l'avenir en
dcidera; mais les circonstances taient assez troubles pour obscurcir
la vue des esprits les plus droits. Le chef du jury au Tribunal
rvolutionnaire, celui qui apporta la rponse de mort contre la reine,
se nommait Souberbielle. Il existait encore vers 1840; je l'ai connu et
j'ai rarement trouv un coeur plus sensible aux souffrances de
l'humanit. Mdecin, il avait pour spcialit d'oprer les individus
atteints d'une affection cruelle, la pierre. Ses bons services
s'adressaient de prfrence aux malheureux. Je ne demande point
d'argent  mes pauvres malades, disait-il; mais je paierais volontiers
pour les gurir.

Un autre membre du jury, le citoyen Duplay, revenait un soir du
Tribunal rvolutionnaire, o il avait sig dans une affaire
importante. Robespierre, son hte et son ami, l'interrogea, pendant le
souper, sur le vote qu'il avait mis dans la dlibration  huis clos.

--Maximilien, lui rpondit gravement le menuisier, je ne vous demande
jamais ce que vous avez fait au Comit de salut public; respectez de
mme le silence que je garde sur l'exercice de mes fonctions.

--C'est juste, dit Robespierre.

Et il changea de conversation.

Ce qui contribuait beaucoup  exasprer les jurs, c'taient les
dtails qu'on recevait, de jour en jour, sur les cruauts commises par
les royalistes, dans les villes et les dpartements o ils avaient un
moment saisi, tenu le pouvoir. A Marseille les dtenus patriotes
avaient t assassins dans les cachots du fort Saint-Jean. Une
vnrable femme, une mre, partie de Toulon  la nouvelle de ce
massacre, arrive  pied, extnue de fatigue, folle de douleur, au
guichet de la prison. Elle frappe, on ouvre, et le visage ple,
s'adressant aux geliers ou aux excuteurs: O est mon fils?
s'crie-t-elle. Ceux-ci la conduisent dans une salle basse et, lui
dsignant du doigt dans l'ombre un tas de cadavres tendus ple-mle
sur la dalle: Cherchez! rpondent-ils froidement.

Ainsi, de part et d'autre, mme soif de sang. La Terreur blanche
excitait, aiguillonnait la Terreur rouge.

Disparaissez, jours de haine et de vengeance! fuyez, spectres livides!
dissipez-vous, ombres de la nuit, et laissez-nous entrevoir enfin un
rayon de gloire! Carnot tait entr au Comit de salut public le 14
aot. Le 5 septembre, Danton rclamait au milieu d'applaudissements
frntiques l'armement de tous les citoyens.

Il est bon, s'criait-il, que nous annoncions  tous nos ennemis que
nous voulons tre continuellement et compltement en mesure contre eux.
Vous avez dcrt 30 millions  la disposition du ministre de la guerre
pour des fabrications d'armes; dcrtons que ces fabrications
extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donn  chaque
citoyen un fusil. Annonons la ferme rsolution d'avoir autant de
fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit la
Rpublique qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai
patriote; qu'elle lui dise: La patrie te confie cette arme pour sa
dfense; tu la reprsenteras tous les mois et quand tu en seras requis
par l'autorit nationale. Qu'un fusil soit la chose la plus sacre
parmi nous; qu'on perde plutt la vie que son fusil. Je demande donc
que vous dcrtiez au moins cent millions pour faire des armes de toute
nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous march. C'est
le besoin d'armes qui nous enchane. Jamais la patrie en danger ne
manquera de citoyens.

Paris devint, en effet, une vaste fabrique d'armes, un atelier de
cyclopes. Les entrailles des caves furent fouilles et vomirent du
salptre. Le plomb des cercueils s'arrondit en balles. Le fer battu sur
l'enclume devint sabre ou fusil. Et vous, cloches des glises, que
ferez-vous? Nous sommes lasses de faire un vain bruit dans l'air,
disaient-elles; nous voulons marcher contre l'ennemi, un tonnerre dans
le ventre. C'tait parmi les mtaux, ces enfants du sol,  qui
lancerait la foudre,  qui rendrait la mort pour la mort,  qui
sauverait entre les mains des vrais patriotes l'honneur national.

Quand il crut qu'il y avait assez de fusils pour armer tous les
citoyens et assez de pain pour les nourrir, Danton se fit le grand
levier de la leve en masse. Ds le 21 aot 93, il s'expliquait ainsi
sur les devoirs de chacun envers l'tat: N'altrons pas le principe
que tout citoyen doit mourir, s'il le faut, pour la libert, et qu'il
doit tre toujours prt  marcher contre les ennemis extrieurs et
intrieurs de sa patrie.

Ce principe avait dj t pos; la leve en masse avait, elle-mme,
t plusieurs fois proclame, mais elle n'avait presque rien produit.
Le succs de cette mesure dpendrait exclusivement des moyens
d'excution. Danton le savait; aussi, quand Robespierre lui-mme
tremblait, quand le Comit de salut public hsitait, diffrait, il ne
balana point  demander que le droit de rquisition ft remis aux
mains du peuple. Pour assurer le succs de cette grande opration, il
fallait de l'argent, et o le trouver, sinon dans les caisses des
riches? Voulant les sauver d'eux-mmes, il crut qu'il tait bon de les
effrayer:

Si les tyrans mettaient notre libert en danger, nous les
surpasserions en audace, nous dvasterions le sol franais avant qu'ils
pussent le parcourir, et les riches, ces vils gostes, seraient les
premiers la proie de la fureur populaire. (_Vifs applaudissements_:
OUI, OUI, _s'crie-t-on dans toutes les parties de la salle et dans les
tribunes_.) Vous qui m'entendez, rptez ce langage  ces mmes riches
de vos communes; dites-leur: Qu'esprez-vous, malheureux? Voyez ce que
serait la France si l'ennemi l'envahissait. Prenez le systme le plus
favorable: une rgence conduite par un imbcile, le gouvernement d'un
mineur, l'ambition des puissances trangres, le morcellement du
territoire, dvoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage
que par tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la
libert.

Il faut au nom de la Convention nationale qui a la foudre dans ses
mains (_applaudissements_), il faut que les envoys des assembles
primaires, l o l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en
attendre, fassent des rquisitions  la premire classe. En runissant
la chaleur de l'apostolat de la libert  la rigueur de la loi, nous
obtiendrons pour rsultat une grande masse de forces.

C'est une belle ide que celle que Barre vient de vous donner quand
il vous a dit que les commissaires des assembles primaires devraient
tre des espces de reprsentants du peuple, chargs d'exciter
l'nergie des citoyens pour la dfense de la Constitution. Si chacun
d'eux pousse  l'ennemi vingt hommes arms, et ils doivent tre  peu
prs huit mille commissaires, la patrie est sauve. Je demande qu'on
les investisse de la qualit ncessaire pour faire cet appel au peuple;
que, de concert avec les autorits constitues et les bons citoyens,
ils soient chargs de faire l'inventaire des grains, des armes, la
rquisition des hommes, et que le Comit de salut public dirige ce
sublime mouvement. C'est  coups de canon qu'il faut signifier la
Constitution  nos ennemis. J'ai bien remarqu l'nergie des hommes que
les sections nationales nous ont envoys; j'ai la conviction qu'ils
vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs foyers, cette
impulsion  leurs concitoyens. (_On applaudit.--Tous les commissaires
prsents  la sance se lvent en criant:_ Oui, oui, nous le jurons!)
C'est l'instant de faire ce grand et dernier serment, que nous nous
vouons tous  la mort et que nous anantirons les tyrans.

De nouvelles acclamations se font entendre. Tous les citoyens se lvent
et agitent en l'air leur chapeau. Oui, nous le jurons! Ce cri est
plusieurs fois rpt sur tous les bancs de la salle et dans les
tribunes.

L'orateur concluait au milieu de l'enthousiasme gnral en disant: Je
demande que la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus
tendus aux commissaires des assembles primaires et qu'ils puissent
faire marcher la premire classe en rquisition. (Applaudissements.) Je
demande qu'il soit nomm des commissaires pris dans le sein de la
Convention pour se concerter avec les dlgus des assembles
primaires, afin d'armer cette force nationale, de pourvoir  sa
subsistance et de la diriger vers un mme but. Les tyrans, en apprenant
ce mouvement sublime, seront saisis d'effroi, et la terreur que
rpandra la marche de cette grande masse nous en fera justice. Je
demande que mes propositions soient mises aux voix et adoptes.

Elles le furent.

Les fdrs, les dlgus des assembles primaires, dont on avait vu
dans la fte du 10 aot les figures rustiques et vnrables, taient
donc investis du droit de lever les hommes, sous l'autorit des
reprsentants. Les citoyens de 18  25 ans devaient marcher les
premiers. Les autres taient chargs de diverses fonctions. Les hommes
maris, disait le dcret, forgeront des armes et transporteront des
subsistances; les femmes feront des tentes, des habits et serviront les
hpitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards sur les places
animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unit de la
Rpublique.

De tels sacrifices mritaient certes une rcompense. L'arme franaise
ayant attaqu les Anglais le 7 septembre, devant Dunkerque, fora le
duc d'York, aprs un combat de vingt-quatre heures,  battre en
retraite et  se retirer par les dunes.

Ce n'tait point encore un succs clatant pour nos armes, puisqu'il
n'y avait point eu de droute dans les rangs de l'ennemi; mais du moins
la glace tait rompue. La fortune nous revenait. Cinquante canons
abondonns, la leve du sige, la retraite des Anglais, tout releva le
moral de la population abattue.

Le 16 octobre, Jourdan gagnait sur Cobourg la bataille de Wattigaies.

Ce nouveau fait d'armes fut accueilli avec transport. La disette, les
privations journalires, l'chafaud, tout fut oubli, tout s'vanouit
dans le rayonnement de la victoire. On ne poussa qu'un cri d'un bout de
la France  l'autre: Vive la Rpublique!

L'ennemi repouss de notre territoire, c'tait la Rvolution sauve,
c'tait l'ide franaise matresse du monde.

[Illustration: Le General Custine est conduite devant le Tribunal
rvolutionnaire.]




XXI

La ligue des philosophes de la Convention pour propager les
lumires.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin
de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier rpublicain.--Chappe
Inventeur du tlgraphe.--Deux ans de fers contre quelconque dgradera
les monuments publics.--Progrs du Musum d'histoire naturelle.--Les
coles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abb Sicard ami de
Couthon.--Le docteur Pinel.--Etat des foux jusqu'en 1793.--Visite de
Couthon  Bictre.--Libration des fous.--Le Conservatoire de
musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanit.


93 avait  lutter contre deux flaux, l'ignorance et le vandalisme.
Heureusement, au sein de la Convention, cette assemble unique dans
l'histoire, qui fait peur et qui rayonne, il se rencontra un groupe de
citoyens dvous aux beaux-arts, aux sciences, aux lettres, qui se
donnrent pour mission de sauver l'hritage de l'esprit humain.

L'un d'entre eux tait Lakanal.

Depuis 1789, les nobles, follement attachs  l'ancien rgime, avaient
dsert le sol de la patrie: une autre migration plus regrettable et
bien plus dangereuse et t celle des savants et des crivains, car
elle et appauvri la France des lumires qui sont la vritable richesse
d'un grand peuple. Lakanal fit tout pour la conjurer. Attach du fond
de l'me  la Rvolution, il lui cherchait un point d'appui dans le
concours des intelligences d'lite. Persuad que l'ducation tait
ncessaire au peuple pour exercer dignement la souverainet qui lui
tait rendue, il croyait ne devoir ngliger aucun moyen de rpandre les
connaissances sur toute la France. Il tait de ces rpublicains qui
voulaient, ce sont ses termes, soumettre la dmocratie  la raison.
Grand partisan des ides nouvelles, ce n'est pas au _minimum_ qu'il
entendait placer l'galit, mais au _maximum_; il cherchait non 
rabaisser les classes claires, mais  lever le niveau moral et
intellectuel de la nation tout entire. C'est avec ces ides faites que
Joseph Lakanal arriva sur les bancs de la Convention.

Nous avons eu entre les mains un volumineux recueil de ses lettres
indites, que nous avait confi, vers 1845, M. Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire. Elles taient accompagnes des rponses de ses amis, et
quels amis! les noms les plus illustres de la fin du dernier sicle
dans les sciences, dans les arts et dans les lettres; Lavoisier,
Vicq-d'Azyr, Laplace, Daubenton, Desfontaines, Lacpde, Volney,
Grtry, Bernardin de Saint-Pierre. Le sujet de ces lettres diffre peu:
Lakanal tait de ces hommes que tout le monde remercie, parce qu'ils
obligent sans cesse  la reconnaissance. Lalande lui crit: Vous
m'avez fait donner 3 000 francs; je vous ritre le serment de les
employer pour l'astronomie, ainsi que tout ce que j'ai. Bossut, Sigaud
de Lafond, Mercier, Pougens, lui en marquent autant: Je venais de
perdre 24 000 livres de rentes, ajoute ce dernier, et _j'tais sans
pain_.

Quand le trsor public tait  sec, quand les incessantes requtes de
Lakanal en faveur des savants et des hommes de lettres taient
repousses, il s'en prenait  ses propres deniers. L'auteur de _Paul et
Virginie_ se trouvait press d'un besoin d'argent, Lakanal lui prte 20
000 livres en assignats. Voici le billet qui accuse rception de la
somme:. Citoyen et ami, je n'oublierai jamais le dernier service que
vous m'avez rendu. Ma femme,  qui j'en ai fait part, me charge de vous
tmoigner le plaisir qu'elle aura de vous recevoir dans son ermitage.
Profitez donc de la premire arrive du rouge-gorge pour visiter notre
solitude.

Le patriarche de l'histoire naturelle, le berger Daubenton, ainsi qu'on
le dsignait dans les clubs, avait employ une partie de sa fortune et
plusieurs annes de sa vie  faire crotre sur le sol de la France des
laines aussi fines que celles de l'Espagne. Sa bergerie de Montbard est
demeure clbre. Ce savant, appauvri par le bien mme qu'il avait
fait, tait hors d'tat de continuer ses expriences: Lakanal obtient
de la Convention qu'un ouvrage de Daubenton, dj connu et ayant pour
titre le _Trait des moutons_, soit rimprim au nombre de quatre mille
exemplaires, qui seront vendus an profit de l'auteur. Aprs de tels
actes, on comprend le mot de Ginguen: Je veux faire passer en
proverbe: _Servir ses amis comme Lakanal_. Ses amis taient ceux de la
chose publique. L'ambition de ce citoyen clair tait d'orner sa
patrie et la Rvolution de l'clat que les grands hommes rpandent
autour d'eux.

Pour conserver le gnie et pour le former, il sentait la ncessit de
lui prter l'assistance de l'tat. Je n'ignore pas, disait-il, que les
gens de lettres sont en gnral d'illustres ncessiteux: il faut les
soutenir. Fort de cette ide, il soumit  la Convention un dcret qui
plaait les oeuvres des orateurs et des artistes  l'abri de la
contrefaon: ce dcret fut vot.

Le Comit des finances, accabl de demandes, s'intressant peu du reste
 tout ce qui regardait les sciences et les arts, ne gotait pas du
tout cette thorie qu'il fallt arroser les germes du talent par des
secours pcuniaires. Aussi nos pdagogues taient-ils souvent renvoys
sans faon aux calendes grecques. Lakanal venait alors  la rescousse
et ne se tenait pas aisment pour battu; il ne cessait de rappeler  la
Convention que les savants taient ncessaires pour tablir
l'uniformit des poids et mesures, suivant le systme dcimal, pour
refaire le calendrier, pour crer une cole polytechnique.

La nation franaise, non contente de renouveler les institutions
sociales, tait sur le point de changer dans le ciel la marche de
l'anne. Il lui fallait donc atteindre  une mesure exacte du temps.
Une telle entreprise demandait une base arithmtique et astronomique.
Lalande, auquel on eut recours, fut de nouveau encourag. Un autre
protecteur que Lakanal s'intressait vivement au succs de ce
calendrier rpublicain. Romme y travaillait avec une passion austre.
Fabre d'glantine couronna le tout: il fit le pome de l'anne.
L'ordre, le nom des mois sortirent pour ainsi dire des gracieuses
analogies de la nature. Jamais plus aimable symphonie ne lia le
faisceau des saisons; les dsinences en _al_ dsignrent les semailles,
les fleurs, les prairies; celles en _dor_ les fruits, les moissons, la
chaleur; celles en _maire_ les vendanges, les brumes, les premiers
frimas; celles en _se_ la neige, les vents, la pluie. L'anne fut
divise en douze mois, les mois en trente jours. La dcade, nouveau
dimanche, coupait les mois en trois parties.

Ce fut le 20 septembre 1793 que le citoyen Romme, au nom d'un comit
nomm par la Convention, lut son magnifique rapport sur le calendrier
rpublicain. L'article 1er, qui instituait cette nouvelle mesure du
temps, tait ainsi conu: L're des Franais compte de la fondation de
la Rpublique, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l're vulgaire,
jour o le soleil est arriv  l'quinoxe vrai d'automne, en entrant
dans le signe de la Balance,  neuf heures dix-huit minutes trente
secondes du matin pour l'Observatoire de Paris.

Le rapport de Romme ajoutait que l'galit des jours aux nuits tait le
prototype de l'galit civile et morale, proclame par les
reprsentants du peuple franais.

Puis il dit cette grande parole: Le temps enfin ouvre un livre 
l'histoire.

Eh bien! ce calendrier a t abandonn, oubli par les gnrations
nouvelles, qui en sont revenues par la force de l'habitude au plus
barbare et au moins logique des systmes. La vieille anne reparut avec
la vieille France.

Un savant modeste travaillait  une dcouverte qui devait
l'immortaliser et servir son pays. Cet homme tait Chappe, l'inventeur
du tlgraphe: ses premiers essais avaient t accueillis, comme
toujours, avec indiffrence: Si vous n'tiez pas l, crivait-il 
Lakanal, je dsesprerais du succs. Mais Lakanal trouva devant le
comit un trs-bon argument _ad rempublicam_. L'tablissement du
tlgraphe, dit-il, est la meilleure rponse  ceux qui pensent que la
France est trop tendue pour former une rpublique. Le tlgraphe
abrge les distances et runit en quelque sorte une immense population
sur un seul point. Ce raisonnement, appuy des dmarches les plus
pressantes et les plus nergiques, finit par abaisser tous les
obstacles. La Convention, sur les instances de Lakanal, se dcida 
revtir d'un caractre public l'invention de Chappe. A peine le
tlgraphe est-il install que la premire nouvelle qui arrive est
celle-ci: Cond est restitu  la Rpublique; la reddition a eu lieu
ce matin  six heures. Cet instrument inconnu des anciens venait de
raliser le rve des potes: il avait donn une voix et des ailes  la
Victoire.

Lakanal voulait dtruire l'ignorance, c'tait son _delenda est
Carthago_; contre elle, il et volontiers dcrt la terreur. C'est en
effet sur l'ignorance et sur le vandalisme, frre de l'ignorance, qu'il
appelait les foudres de l'Assemble. On tait aux jours caniculaires de
la Rvolution; des statues, des ornements de sculpture tombaient sous
la main des dmolisseurs; le marteau des dvastateurs attaquait des
marbres prcieux jusque dans le jardin des Tuileries. A la vue de ces
actes de barbarie, Lakanal fait aussitt entendre un cri de dtresse:
Citoyens, les figures qui embellissaient un grand nombre de btiments
nationaux reoivent tous les jours les outrages du vandalisme. Des
chefs-d'oeuvre sans prix sont briss ou mutils. Les arts pleurent ces
pertes irrparables. Il est temps que la Convention arrte ces funestes
excs par une mesure de rigueur. Et la Convention, cette assemble
svre, qu'on se figure toujours la main arme de la foudre, indigne
elle-mme devant de telles mutilations, dcrte la peine de deux ans de
fers contre quiconque dgradera les monuments des arts dpendant des
proprits nationales. On voit qu'au lieu de dtruire, cette
Assemble-l, dans certains cas, conservait  outrance.

On a vu quel intrt prenait Lakanal au Jardin des Plantes, et quel
mouvement il s'tait donn pour transformer, en l'agrandissant, le
caractre primitif de l'institution. Dsormais ce ne sera plus un
simple jardin destin  la culture des vgtaux, indignes ou
exotiques; les pages du livre de la nature vont en quelque sorte
s'ouvrir dans les divers dpartements du nouveau Musum. Que parle-t-on
ensuite de 93 comme d'une re de barbarie? Tout au contraire, la
Convention fconda dans toutes les branches les germes spciaux et les
branches utiles de la science.

La Montagne, dans un moment de crise, avait improvis un gouvernement
et une arme; elle dcrta des professeurs. Douze chaires furent cres
pour rpandre les lumires de la nature: on y appela des hommes
inconnus pour la plupart et dont la gloire tait  faire: les de
Jussieu, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Lamarck, les Lacpde, les
Latreille et d'autres. Geoffroy Saint-Hilaire ne s'tait encore occup
que de chimie; mais la Convention lui dit: Tu seras professeur de
zoologie, et quand la Convention avait parl, il fallait devenir ce
qu'elle avait dit.

Ces douze savants formrent une petite rpublique qui subsiste encore
au moment o nous crivons. Chaque professeur est charg de
l'administration de dtail qui se rapporte directement  sa spcialit.
Tout ce qui s'lve au-dessus des mesures ordinaires est dcid par le
corps des professeurs runi en conseil, sous la prsidence d'un membre
qui peut tre lu une premire et seconde anne, mais jamais plus.
Daubenton fut nomm prsident  l'origine. Le traitement de chaque
professeur-administrateur est de cinq mille francs. Leur habitation
paisible, situe au sein mme de l'tablissement qu'ils dirigent,
autour de l'ombre sculaire du cdre du Liban, entretient autour d'eux
ce calme et ce demi-jour favorables  la science. C'est dans le
commerce doux et retir de cette nature dont il tait l'interprte que
Daubenton atteignit les limites de la plus homrique vieillesse. Sa
femme mourut centenaire au milieu des mmes feuillages.

La grande Assemble nationale avait du premier coup appliqu au
rglement du Musum d'histoire naturelle les ides philosophiques et
les principes mmes de la Rvolution franaise: Tous les officiers du
Jardin des Plantes porteront le titre de professeurs et _jouiront des
mmes droits_. Ce rglement, vot en une seule sance, quelques jours
aprs le 31 mai, a t jug si excellent par les hommes d'tat et par
les professeurs eux-mmes, que tous les gouvernements qui se sont
succd en France depuis 93 l'ont respect. Les savants attachs au
Musum, voulant tmoigner leur reconnaissance  Lakanal, lui firent
prsent d'une clef des serres. Ce privilge unique, dcern au
fondateur du nouvel tablissement du Jardin des Plantes, fut le seul
que le rpublicain Lakanal voulut accepter dans toute sa vie.

Pre du _Musum d'histoire naturelle_, Lakanal n'abandonna point son
enfant au berceau. L'intrt qu'il lui portait tait si vif qu'il
choisit une petite maison situe  ct du Jardin des Plantes. Ses
confrres ne partagaient pas ses bonnes intentions pour le vrai temple
de la science. L'ancienne organisation monarchique de l'tablissement,
son vieux nom de Jardin _royal_ des Plantes, mal effac par son nouveau
titre de Musum d'histoire naturelle, tout contribuait  entretenir
contre lui des prjugs aveugles, qu'il fallait sans cesse combattre
par de bonnes raisons. La pomme de terre, qui venait d'tre naturalise
en France et qui promettait de rendre de si grands services,
fournissait  Lakanal l'occasion d'appeler l'intrt de l'Assemble
nationale sur d'autres vgtaux qui pouvaient galement varier et
accrotre l'alimentation publique: l'histoire naturelle n'avait-elle
point aussi conserv le nom et le souvenir d'arbres  fruit, qui,
transports dans nos rgions, ont beaucoup ajout aux plaisirs de la
table du pauvre? Se tournant alors vers les ennemis de la nouvelle
institution scientifique: L'arbre de la Libert, s'criait Lakanal,
serait-il le seul qui ne pt s'acclimater au Jardin de Plantes?

Ainsi fut fond, malgr l'agitation des temps, ce Musum qui, comme on
a dit du cerveau de Buffon: _Naturum amplectitur omnem_, embrasse
toute la nature.

Depuis l'ouverture des tats gnraux, la grande question  l'ordre du
jour tait un nouveau plan d'instruction publique. Tous les grands
esprits de la Constituante, de la Lgislative et de la Convention
avaient touch  ce grave problme; mais nul ne l'avait encore rsolu.
Il ne restait dans les cartons que de vagues bauches, effaces et en
quelque sorte fltries par les retards des commissions qui s'en taient
saisies et n'avaient rien mis en pratique.

L'tat des tudes tait dplorable. D'inutiles professeurs
rassemblaient sur les ruines des anciens collges quelques lves
nonchalants; l'ignorance menaait les gnrations nouvelles. Tout tait
 refaire: la Convention refit tout.

Engag autrefois dans la Congrgation de la Doctrine chrtienne, ayant
successivement occup diverses fonctions dans plusieurs branches
d'enseignement, Lakanal occupait pour la quatrime anne une chaire de
philosophie  Moulins, quand se leva l'aurore de la Rvolution.

Envoy par le dpartement de l'Arige  la Convention nationale, il
votait le plus souvent avec la Montagne, quoiqu'il n'appartint du fond
des entrailles qu' la Rvolution et  la science. Avec d'autres
membres de cette Assemble grandiose qui versait le sang et rpandait
la lumire, il se dit qu'il fallait prendre par en haut la rgnration
des tudes. Avant de faire de bons lves, ne fallait-il point avoir de
bons professeurs? Certes, le zle ne manquait point; mais les mthodes
et les hommes, o les trouver? Existe-t-il en France, s'criait
Lakanal, existe-t-il en Europe, existe-t-il dans le monde deux ou trois
cents hommes (et il nous en faudrait davantage) en tat d'instruire?
Ces hommes, il fallait les inventer. Tel fut le but qu'on se proposa
d'atteindre en fondant une cole normale o les jeunes matres venaient
apprendre  enseigner.

Malheureusement cette institution, prpare depuis des mois, ne
s'ouvrit qu'aprs le 9 thermidor.

Les littrateurs les plus distingus, les philosophes les plus
indpendants jetrent sur cette oeuvre naissante un clat qui se
continue encore de nos jours.

A la fondation de l'cole normale succda plus tard l'tablissement des
coles centrales et des coles primaires. Aujourd'hui que ces temps
d'orage se sont loigns et que notre systme d'ducation est encore si
imparfait, comment retenir notre admiration pour ce qu'ont cr nos
pres de 93 entre le canon et l'chafaud? Pour la premire fois sur la
terre, s'criait Lakanal, auteur du rapport sur la cration de l'cole
normale, la nature, la justice, la vrit, la raison et la philosophie
vont donc avoir un sminaire!

Tout en s'tant fait, comme membre du Comit d'instruction publique,
une spcialit de la diffusion des lumires, dans ses missions comme
reprsentant du peuple sur la rive gauche du Rhin, Lakanal montra la
mme lvation de caractre. On ne connat gure la lettre crite par
lui  un misrable qui l'avait bassement dnonc:

Au citoyen L... pre.

J'avais reu la mission expresse de te faire arrter, parce que tu
avais sign une ptition calomnieuse contre moi. Mais lorsque Lakanal
est juge dans sa propre cause, ses ennemis sont assurs de leur
triomphe. Je t'obligerai lorsque je le pourrai. C'est ainsi que les
rpublicains repoussent les outrages. Tu as cinq enfants devant
l'ennemi: c'est une belle offrande faite  la libert. Je te dcharge
de la taxe rvolutionnaire.

LAKANAL.

[Note: L'autographe de cette lettre est conserv  la bibliothque de
Prigueux.]

Les voil donc, ces coupeurs de ttes, ces rgicides, ces buveurs de
sang! Quelle fiert de langage! quelle grandeur d'me! Jamais Rome
vit-elle de plus grands caractres?

Nous ne voudrions pas anticiper sur les vnements, mais comme nous
n'aurons plus l'occasion d'y revenir, signalons un dernier trait de
gnrosit qui rachte un peu la conduite de Lakanal au 9 thermidor.

L'abb Sicard, le clbre instituteur des sourds-muets, quoique attach
par got  l'ancien rgime, avait cru utile  sa considration
personnelle et aux intrts de son cole de flatter les matres du
pouvoir, quels qu'ils fussent. Il tait de ces hommes mobiles qui
suivent toujours la fortune, mme dans ses carts. Son toile voulut
qu'en vitant un danger il ft tomb dans un pire. Le 9 thermidor,
cette triste et fatale journe, avait chang la face des choses. Or on
avait trouv chez Couthon des loges, des ddicaces de livres, des
lettres trs-compromettantes pour l'abb Sicard. La chute de Couthon
rendait ses amis suspects aux yeux des thermidoriens. Lakanal, instruit
du danger qui menaait un homme aussi distingu par ses talents, court
chez le Conventionnel qui avait entre les mains les papiers saisis chez
Couthon. Ce confrre est absent; Lakanal l'attend tranquillement assis
dans un fauteuil et lui dit  son retour: Vous n'avez plus rien contre
Sicard; s'il y a un coupable, c'est moi qui le suis maintenant, vous
pouvez accuser. Le collgue, voyant que la pice incrimine a t
soustraite, entre d'abord en grande colre; mais, saisi bientt de
l'estime qu'on doit  une noble action, il se radoucit et dit 
Lakanal: Vous n'en faites pas d'autres!

L'abb Sicard tmoigna sa reconnaissance  Lakanal dans une lettre que
j'ai eue entre les mains, et communique par M. Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire. Cet crit fait plus d'honneur  la finesse de l'abb
qu' la sincrit de ses convictions. Il tche par mille moyens de
s'excuser. Aussi, qui aurait pu croire, s'crie-t-il sur un ton piteux
et comique  la fois, qui aurait pu croire, il y a deux mois, que ce
Couthon ft un aussi grand sclrat?

Les rapports de Couthon avec l'abb Sicard, le directeur de l'cole des
sourds-muets, s'expliquent aisment. Couthon tait philanthrope. Il
avait protg Hay, l'auteur de la mthode pour instruire les
aveugles-ns. Il s'tait intress  Pinel, mdecin en chef de Bictre.

En 1789, l'Htel-Dieu tait le seul hpital qui admit dans la ville de
Paris des alins en traitement: relgus vers la partie la plus
recule, la plus triste, la plus malsaine de cet tablissement,
transform pour eux en une nouvelle prison, les dernires lueurs de
leur raison achevaient de s'teindre dans la solitude et dans l'ennui.
Pas de cours gayes d'un peu de verdure pour servir de promenoir, ni
pour reposer un cerveau malade; mais, dans l'intrieur, deux alls,
l'une de dix lits  _quatre personnes_, l'autre de six grands lits et
huit petits; au dehors, des murs affligeants de vieillesse, des toits
sombres, et le voisinage ternel de cette grande infirmerie, o les
maladies du corps taient confondues avec les maladies de l'esprit. Les
pauvres alins tranaient dans ces lieux leur mlancolie et leur
langueur, jusqu' ce que, dclars incurables, ils fussent conduits 
Bictre,  la Salptrire ou  Charenton.

L commenait pour eux une nouvelle vie de rclusion et de
dlaissement; la socit les oubliait; la science avait jet sur eux sa
sentence, et l'administration ouvrait alors devant ces damns vivants
les portes de la cit des larmes.

Cette ville de maldiction et de souffrance,  la porte de laquelle on
laissait l'esprance en entrant, se composait,  Bictre, de deux rues,
formes par des rangs de loges, et dont l'une tait appele la rue
d'Enfer et l'autre _la rue des Furieux_. Dans le langage vulgaire, qui
a bien sa posie et sa couleur, on se servait, au XVIII sicle, de
l'pithte de _bictreux_ pour caractriser un visage malsain, terreux
et morne. C'tait bien l'hospice tout entier qui inspirait cette image,
mais surtout le quartier des fous. Les loges, au nombre de cent onze,
taient destines  recevoir les fous les plus agits, ceux qui, murs
sans tre morts, jetaient des cris du fond de leur spulcre.
L'indiffrence la plus stupide rdait autour de ces malheureux dans la
personne d'un surveillant connu sous le nom de _gouverneur des fous_.
L'homme regardait et passait. Il faut avoir vu la dernire de ces
cages, dont les ruines existaient en 1840, et existent peut-tre encore
aujourd'hui, pour se faire une ide de ce qu'taient ces loges  peine
faites pour abriter des animaux immondes. An niveau, quelquefois mme
au-dessous du sol, s'ouvrait un guichet par lequel entrait un ple
rayon de jour et qui servait  passer quelques aliments. Une eau
glaciale, surtout pendant l'hiver, ruisselait presque continuellement
le long des murailles, o elle dposait un limon verdtre, que l'on
grattait de temps en temps et qui se remontrait toujours. Ni feu ni
lumire. Au fond de ce cachot, de cet _in-pace_, se remuait, hurlait,
cumait quelque chose de lamentable, qui tait le fou.

Les mauvais traitements auxquels les employs de la maison se livraient
envers les alins taient absous par l'habitude. Que vouliez-vous
qu'on en fit?

C'taient des possds du diable. Non content d'outrager la folie, on
l'exploitait. Il y a des gens qui s'amusent de tout, mme de la folie.
Les garons de service qui accompagnaient les visiteurs se faisaient un
jeu cruel d'exciter les alins  commettre des actes extravagants,
afin d'attirer dans leur bourse quelques pices de monnaie, quitte 
punir ensuite ces mmes insenss, jouets de leur cupidit, avec une
brutalit rvoltante. Chaque loge avait une chane fixe dans le mur; 
l'extrmit de cette chane tait attach un collier en fer pour
maintenir les malades agits, et le nombre en tait considrable. Quand
le carcan ne suffisait pas  la cruaut des surveillants, on avait
recours  de fortes cordes, et souvent  d'autres chanes qui
laissaient d'affreuses traces sur les membres meurtris de ces pauvres
diables. Dclars incurables, ils taient abandonns de la science.
Jamais de chirurgien ou de _gagnant matrise_ (c'est ainsi qu'on
dsignait le mdecin en chef) ne faisait de visite dans le quartier des
fous. Il n'y avait que quand ces malheureux taient  la veille de
mourir, qu'on les conduisait  l'infirmerie, o ils recevaient quelques
soins tardifs et inutiles.

[Illustration: Les Hbertistes  la Conciergerie.]

Tel tait l'tat de Bictre et des autres hospices de fous, lorsqu'un
grand homme dans sa spcialit, le fondateur de la mdecine aliniste,
Pinel, commena la rforme de ces tablissements. L'cole du docteur
Quesnoy avait avanc, sur le traitement des fous, quelques ides
humaines et gnreuses; Tenon avait dnonc les abus dont souffraient
de son temps les alins dans les hospices; La Rochefoucauld avait
rclam pour eux devant l'Assemble constituante: vains efforts! la
voix du bon sens et de l'humanit n'avait pu vaincre la force inerte
des prjugs: il fallait pour cela une autre Assemble que la
Constituante et que la Lgislative, il fallait la Convention.

A Dieu ne plaise que nous enlevions rien  la gloire de Pinel! mais tel
tait le mouvement des esprits vers la justice et la bienveillance que
si Pinel et laiss chapper cette rforme, un autre que lui l'et
entreprise. tait-ce en vain que la philosophie du XVIIIe sicle avait
relev la dignit de notre nature? La Dclaration des droits de l'homme
et du citoyen n'impliquait-elle point le respect de l'alin, cet homme
dchu? Ce n'tait point le simple mdecin Pinel qui apparut comme un
librateur dans le bagne de Bictre, c'tait la Rvolution.

Mais que pouvait un homme seul? Il fallait le concours de l'tat; et le
moyen de l'obtenir, quand les comits taient surchargs d'affaires,
quand il s'agissait chaque jour de la perte ou du salut de la patrie?
Nomm depuis quelque temps mdecin en chef de Bictre, Pinel avait
plusieurs fois, mais inutilement, demand  la Commune de Paris
l'autorisation de supprimer l'usage des fers dont on chargeait les
alins furieux. Le bruit courait,  tort ou  raison, que des
royalistes avaient trouv le moyen de se glisser dans le compartiment
des fous et de tromper la surveillance du gouvernement de la Rpublique
en mettant leur libert sous les chanes. On comprend que de pareils
soupons eussent mal prpar les esprits ombrageux de la Convention et
de la Commune en faveur de Bictre.

Fort de sa conscience, Pinel brave ces vaines rumeurs et se prsente
devant un des membres du Comit de salut public. Rptant ses plaintes
avec une chaleur nouvelle, il rclame au nom de l'humanit la rforme
du vieux traitement qui pse sur les alins. Citoyen, lui dit un
membre qu'il ne connaissait pas, j'irai demain  Bictre te faire une
visite; mais malheur  toi si tu nous trompes et si tu recles les
ennemis du peuple parmi tes furieux! Celui qui parlait ainsi tait
Couthon. Le lendemain, il arrive  Bictre; Couthon veut voir et
interroger lui-mme les fous; on le conduit dans leur quartier; il ne
recueille que de sanglantes injures, et n'entend, au milieu de cris
confus et de hurlements forcens, que le bruil glacial des chanes sur
les dalles humides et dgotantes. Quoique habitu par les vnements 
de sombres visages, Couthon, qui avait entendu plus d'une fois rugir
l'meute, se sentit troubl par ces voix et ces figures du dlire.
Fatigu bientt de l'affreuse monotonie de ce spectacle et de
l'inutilit de ses recherches, le reprsentant du peuple se retourne
vers Pinel:

--Je vois qu'on nous a tromps, lui dit-il; ces murs ne renferment que
des insenss, et de l'espce la plus dangereuse. Que demandes-tu
maintenant?

--Je demande  faire tomber leurs fers,  les traiter en hommes.

--Ah a! citoyen, es-tu fou toi-mme de vouloir lcher de pareils lions
prts  tout dvorer?

--On en a fait des btes furieuses en les traitant comme tels; j'ose
esprer beaucoup de moyens tout diffrents.

--Eh bien! fais-en ce que tu voudras, l'humanit ne peut qu'applaudir 
tes intentions gnreuses...

Reconnaissant bien que ces hommes n'taient pas des royalistes, mais
des fous, Couthon examina cette fois leurs loges avec une compassion
douloureuse. La plupart d'entre eux taient couchs dans des auges, les
pieds et la tte serrs contre des murs humides; la paille sur laquelle
ils dormaient tait  moiti pourrie. Plus de quarante furieux avaient
dchir leurs vtements et demeuraient presque nus. La nourriture tait
insuffisante et mauvaise; une seule distribution se faisait toutes les
vingt-quatre heures, de telle sorte que les malheureux dvoraient leur
maigre pitance d'un seul coup et demeuraient ensuite tout le reste du
jour dans un tat de dlire famlique. A la vue de toutes ces horreurs,
Couthon frmit:

--Quoi, s'cria-t-il, la Rvolution est venue, et il existe encore de
pareilles traces de la barbarie du moyen ge!

Tombez, fers, menottes, carcans! L'heure de la libert doit sonner
mme pour les esclaves du dlire. Citoyen Pinel, si tu ne peux leur
rendre la raison, rends-leur du moins une libert relative, et, je te
le dis au nom de la Convention, tu auras bien mrit de la patrie!

Le lendemain, Chaumette vint lui-mme visiter les divers hospices
d'alins, et, le 17 brumaire, on inscrivait dans les registres du
conseil gnral de la Commune: A Bictre et autres hpitaux, on
sparera dsormais des malades les fous et les pileptiques (17
brumaire). A la Salptrire, on dtruira les cabanons horribles o l'on
enfermait les folles (21 brumaire). On amliorera le logement des fous
de Bictre (26 brumaire). Les deux rues connues  Bictre sous le nom
de rue d'Enfer et de rue des Furieux seront dmolies.

Ainsi que Couthon,  la vue de ces deux cits maudites, de ces cages
dans lesquelles avaient croupi depuis les deux derniers rgnes les
victimes du dlire, Chaumette avait t touch au coeur. Prenant les
mains de Pinel entre les siennes:

--Tu es un bon citoyen, lui dit-il; la Rpublique aime les savants qui
ont du respect pour le malheur.

Libre dsormais de ses actions, encourag mme par les pouvoirs
rvolutionnaires, Pinel fit selon sa volont, selon la justice. On
n'avait jamais rien os de semblable. Peu rassur lui-mme, il se
dcida  ne dchaner que douze fous le premier jour; cette mesure
ayant russi, il fit tomber, les jours suivants, les fers de
cinquante-trois autres alins furieux qui, satisfaits de recouvrer la
libert de leurs mouvements, se calmrent aussitt. Ces malheureux, qui
chaque semaine brisaient des centaines d'cuelles en bois, renoncrent
 leurs habitudes de destruction et d'emportement; d'autres, qui
dchiraient leurs vtements et se complaisaient dans la plus sale
nudit, parurent renatre  la dcence. En peu de temps, l'hospice de
Bictre changea de face.

Chaumette tait accus de vandalisme. On lui reprochait avec raison
d'avoir propos  la Convention, dans la fameuse sance du 3 septembre,
de dfricher et de cultiver les jardins de tous les domaines nationaux
renferms dans Paris. Plus de fleurs; des lgumes, des pommes de terre!
Cette ide de convertir le jardin des Tuileries en un potager souriait
trs-peu aux membres du Comit de salut public. Il y avait parmi eux
des hommes de got qui avaient au contraire command des statues, des
arbustes rares et d'autres embellissements pour orner les abords de la
reprsentation nationale.

Mais en agissant ainsi Chaumette tait-il bien lui-mme? Ne
sacrifiait-il pas  la popularit? Dans l'tat de disette o tait
Paris, il crut faire acte politique en conseillant une des mesures les
plus propres  calmer et  flatter la multitude. Le vieux Dussoulx, qui
n'tait pourtant point un barbare, opina pour que non-seulement les
Tuileries, mais encore les Champs-Elyses, fussent transforms en
culture alimentaire. Pour l'honneur de la Rvolution et la gloire du
peuple de Paris, une telle proposition ne fut pas mme discute.

Il faut pourtant reconnatre que Chaumette, en sa qualit de procureur
de la Commune, rendit de vritables services aux arts.

La Convention avait dcrt l'ouverture de deux muses: l'un, le Muse
du Louvre, qui embrasse les chefs-d'oeuvres de toutes les nations;
l'autre, le Muse des monuments franais. Chaumette prta volontiers
son concours  ces deux moyens d'instruction populaire: l'histoire
universelle crite par les peintures, l'histoire nationale crite par
les statues tires des palais, des abbayes, des glises. A la porte du
Muse du Louvre, il plaa une garde de dix hommes pour la nuit. Il
arrive trop souvent que des toiles de grand prix, confies aux mains
d'un maladroit, soient gtes sous prtexte d'tre restaures. La
Commune demandait  la Convention qu'un concours ft institu pour
dsigner les hommes capables et sauver de la destruction les grandes
pages de l'art. Combien cette mesure et sauve de chefs-d'oeuvre, si
elle et t applique!

Chaumette s'intressait surtout  la musique dont il avait besoin pour
les ftes populaires. Il obtint de l'Assemble nationale la cration de
cette grande cole, le Conservatoire. Un digne vieillard, Gossec,
dirigea l'institution naissante.

Somme toute, la parole mise au bout des doigts du sourd-muet, et la vue
au bout des doigts de l'aveugle; l'alin rendu  la dignit d'homme;
le respect pour les femmes en couche; les enfants adopts par la
nation; les secours aux infirmes, aux malheureux, voil les trsors
d'humanit que, dans son vol effrayant, la Terreur portait sur ses
ailes.

L'invention du tlgraphe, l'ouverture de deux muses consacrs aux
arts, un temple ddi aux sciences et  la nature, la cration du
Conservatoire, cette grande cole de musique, une loi svre contre les
dvastations des monuments publics et des statues, l'introduction d'un
calendrier raisonnable, les travaux du Comit d'instruction publique
pour fonder une cole normale et des coles primaires, voil ce que la
Convention, accuse par les royalistes d'avoir voulu ramener le monde 
la barbarie, versait de lumires sur les esprits.

Est-ce  dire que la main de fer elle-mme de la Convention ait
toujours t assez forte pour arrter les fureurs du vandalisme? Non
vraiment:  ces rois de pierre dont on connaissait l'histoire,  ces
saints de bronze qui, dans les vieilles abbayes, avaient reu les
prmices de la dme, s'attachait une haine vivace. On punissait dans le
signe les abus que le signe avait consacrs. Chacun sentait d'ailleurs
que ce vieux monde avait fait son temps, que l'ancien rgime tombait de
lui-mme en ruines. Qu'on regrettt la perte de certaines oeuvres
d'art, certes, c'tait bien naturel. Il y avait dans ces chefs-d'oeuvre
du pass de quoi mouvoir tous ceux qui ont le sentiment du beau; mais
le dieu Temps n'est pas pour nous comme l'ancien porte-faux des Grecs.
Ses ailes n'indiquent point la fuite, mais le progrs. Les dbris et
les dpouilles dont il couvre la terre cachent des germes de
dveloppement. En mme temps qu'il fauche, il sme.

L est la grandeur de la Rvolution franaise. Ce qu'elle dtruit
devait prir; ce qu'elle fonde est aussi ternel que le droit.




XXII

La Rvolution est partout matresse.--Indignes successeurs de
Marat.--Athisme d'Hbert et de Chaumette.--L'vque Gobet, 
l'instigation d'Anacharsis Clooix, dpose l'exercice de son culte entre
les mains de la nation.--Rsistance de l'abb Grgoire.--Fte de la
desse Raison.--Palinodie d'Hbert.--Ronsin, Carrier, Fouch (de
Nantes).


Quand, grosse de bruit et de sourds tonnerres, se souleva la Montagne,
les beaux-esprits royalistes dclarrent qu'elle accoucherait d'une
souris.

En Quatre-vingt-treize, elle tait accouche d'un chafaud et de la
victoire. Au nord et  l'est, l'tranger tait repouss du territoire,
les rebelles de l'intrieur pliaient, battaient en retraite. C'est
alors que les divisions qu'on croyait teintes se ranimrent avec plus
de fureur.

La Montagne s'tait servie d'agents pour comprimer ses ennemis: mais,
en plusieurs endroits, ces agents avaient dpass leur mission; elle
avait dchan la fureur des passions extrmes pour intimider le
royalisme, et cette fureur menaait de tout bouleverser et d'entraner
la Rvolution mme dans une mare de sang.

Marat en mourant avait emport avec lui toute la moralit de son parti,
et ses indignes successeurs prirent ses colres et ses dfiances sans
imiter son dsintressement ni sa droiture.

A la tte de ces anarchistes tait un homme qui faisait parade de son
matrialisme. Anim d'une haine fanatique contre les croyances
religieuses, Hbert avait jur d'anantir tous les cultes et de
raliser l'athisme. Il se servit de l'influence que lui donnait son
journal, le _Pre Duchesne_, et de sa position  la Commune pour
exciter le peuple contre ses anciennes croyances religieuses. Cet homme
tait possd d'une haine farouche, la haine de Dieu. Il voulait violer
la foi dans l'me de ses concitoyens. Des bandes d'iconoclastes,
envoyes par Hbert et par Chaumette, brisrent les autels, ouvrirent
les tabernacles et vidrent les ciboires.

La Commune de Paris encourageait ces profanations et ces actes de
vandalisme. Un jour (et ce jour n'est pas le seul), au milieu d'une
sance conventionnelle, on vit entrer des groupes de soldats revtus
d'habits pontificaux; ils taient suivis d'une foule d'hommes du
peuple, rangs sur deux lignes, couverts de chapes, de chasubles, de
dalmatiques; paraissaient ensuite, ports sur des brancards, l'or,
l'argenterie et tous les ornements des glises. La pompe dfila en
dansant au son des airs patriotiques; et les acteurs de cette scne
grotesque finirent par abjurer publiquement tout culte, hormis celui de
la libert. La Convention eut la faiblesse de dcrter l'impression des
parodies de cette journe et l'envoi  tous les dpartements.
L'impit, non contente de fouler aux pieds les dpouilles du culte,
voulait encore terrasser Dieu dans la conscience de ses ministres.

L'orateur du genre humain, Anacharsis Clootz, Prussien, qui datait
depuis cinq ans ses lettres de _Paris, chef-lieu du globe_, aprs
souper, dans un accs de _zle pour la maison du Seigneur genre
humain_, court  onze heures du soir chez l'vque Gobel, l'engage, au
nom de la Commune, moiti par crainte, moiti par de fausses promesses,
 dposer l'exercice public de son culte entre les mains de la nation;
on lui fit entendre que cette dmarche impliquait l'abandon de sa
charge et non une apostasie de ses croyances. Le faible vieillard tomba
dans le pige.

Son exemple entrana toutes les consciences pusillanimes. C'tait  qui
viendrait se dprtiser  la barre de la Convention. Coup, de l'Oise,
et Julien, de Toulouse, l'un vque catholique, l'autre ministre
protestant, s'embrassrent  la tribune, en riant, comme deux augures.
Alors tout culte tomba avec toute magistrature religieuse, et les
croyants eux-mmes se couvrirent de l'hypocrisie de l'athisme.

Un seul osa rsister: l'abb Grgoire, qui avait courageusement
maintenu sa foi  ct d'Hbert et de Chaumette. Chrtien plus tolrant
que les athes qui l'entouraient, il demandait pour ses croyances la
libert du passage. Fidle aux devoirs et  l'exercice de son
ministre, il avait constamment refus de dpouiller sa robe d'vque.
Appel aux honneurs du fauteuil, il avait prsid l'Assemble en habits
violets. Au camp de Brau, au-dessus de Sposello, il avait, sous le
canon, parcouru  cheval et en soutane les rangs des divers bataillons
qu'il haranguait. A l'poque des abjurations, l'vque de Blois fut
circonvenu par les obsessions d'Hbert et de ses agents. Une personne
qui lui donnait alors l'hospitalit entendit toute la nuit des voix
moiti insidieuses, moiti menaantes, se heurter contre l'inflexible
rsolution du saint prtre. Assis dans un grand fauteuil, il frappait
du talon la terre. Voyant qu'ils ne pouvaient vaincre sa tnacit, les
missaires de la Commune l'engagrent  rflchir jusqu'au lendemain et
se retirrent.

Quand Grgoire arriva  la Convention, la sance tait commence.

--Il faut que tu montes  la tribune, s'crient, au moment o il arrive
dans la salle, ces forcens.

--Et pourquoi?

--Pour renoncer  ton charlatanisme religieux.

--Misrables blasphmateurs! Je ne suis pas, je ne fus jamais un
charlatan; attach  ma religion, j'en ai prch les vrits, j'y serai
fidle. Enfin il monte  la tribune:

--J'entre ici, n'ayant que des notions trs-vagues de ce qui s'est
pass avant mon arrive; on me parle de sacrifices  la patrie, j'y
suis habitu; s'agit-il d'attachement  la cause de la libert? j'ai
fait mes preuves; s'agit-il du revenu attach  la qualit d'vque? je
vous l'abandonne sans regret; s'agit-il de la religion? cet article est
hors de votre domaine, et vous n'avez pas le droit de l'attaquer.
J'entends parler de fanatisme, de superstition ... je les ai toujours
combattus; mais qu'on dfinisse les mots, et l'on verra que la
superstition et le fanatisme sont diamtralement opposs  la religion.
Quant  moi, catholique par conviction, prtre par choix, j'ai t
dsign par le peuple pour tre vque. J'ai tch de faire du bien
dans mon diocse, agissant d'aprs les principes sacrs qui me sont
chers, et que je vous dfie de me ravir. Je reste vque pour en faire
encore; j'invoque la libert des cultes.

Robespierre et Danton approuvrent la rsistance de l'vque de Blois
en fltrissant le scandale des abjurations. A la honte des prtres,
Maximilien osa dfendre le Dieu qu'ils abandonnaient lchement. Quand
on a tromp si longtemps les hommes, crivait de son ct Camille
Desmoulins, on abjure, fort bien, mais on cache sa honte; on ne vient
pas s'en parer et en demander pardon  Dieu et  la nation.

Au moment o ses confrres d'glise se couvraient ainsi de mpris et de
scandale, seul l'abb Grgoire continua de siger dans la Convention,
parmi les Montagnards, en costume ecclsiastique.

Les yeux de Robespierre taient depuis quelque temps fixs sur le parti
des Hbertistes. Cette stoque impit lui faisait horreur. Cette
guerre entreprise contre Dieu lui paraissait branler les bases mmes
de toute socit. Hbert tait personnellement un misrable, qui
flattait les penchants bas et sanguinaires de la populace dans une
langue grossire, immonde. Le peuple n'aime pas ces saturnales de
l'esprit; le peuple qui a pris la Bastille aime qu'on lui parle
dignement et poliment; toute injure au got lui semble une injure  la
raison et  la majest nationale. Aussi les feuilles du _Pre Duchesne_
n'taient-elles lues que par les mes ordurires.

Dans ce groupe d'hommes sinistres, qui poussaient la multitude  toutes
les violences, on distinguait un prtre rengat, sans pudeur comme sans
entrailles, Jacques Roux. Cette bande de brigands avait l'espce
d'audace que donne la peur: ils chassaient devant eux  la guillotine
le ple troupeau des citoyens pour se mnager du moins la consolation
de tomber les derniers.

Leur doctrine politique tait le bouleversement des lois divines et
humaines, leur foi la ngation de tout, leur esprance le nant.

Hypocrites, ils couvraient d'un faux amour du peuple leurs projets de
ruine et de domination.

Robespierre jura de leur arracher du visage ce masque sanglant.

Cependant la Commune poursuivait le cours de ses ignobles succs.

La faction dcide qui rgnait  l'Htel de Ville voulut remplacer tous
les cultes par celui de la Raison. La fte de cette divinit nouvelle
fut clbre dans l'glise Notre-Dame. On y avait lev un temple d'une
architecture classique sur la faade duquel on lisait ces mots: _A la
philosophie_. Ce temple tait lev sur la cime d'une montagne. Vers le
milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vrit. Une
musique profane, place au pied de la montagne, excutait un hymne en
langue vulgaire. Pendant que jouait l'orchestre, on voyait deux ranges
de jeunes filles, vtues de blanc et couronnes de chne, descendre et
traverser la montagne, un flambeau  la main, puis remonter dans la
mme direction sur le sommet. La Libert, reprsente par une belle
femme, sortait alors du temple de la philosophie, et venait sur un
sige de verdure recevoir les hommages des rpublicains, qui chantaient
un hymne en son honneur, en lui tendant les bras.

Cette froide jonglerie tait bien faite pour inspirer au peuple le
regret des mystres chrtiens.

A l'exemple de la capitale, on leva des autels  la Raison dans toute
la France: ses temples furent dserts.

Ces dviations misrables du principe rvolutionnaire attristaient tous
les coeurs droits.

L'inconsquence tait ici flagrante: la raison est faite pour dtruire
les cultes et n'en a jamais cr. La tentative des Hbertistes tait en
cela ridicule et vaine.

Il est vrai que le nouveau culte tait une profanation.

Telle tait du reste la lchet de ces incrdules qu'il suffit de la
contenance rigide de Robespierre pour les anantir. Le spiritualisme du
disciple de Jean-Jacques Rousseau se rvolta contre les outrages qu'une
horde de bandits vomissaient sur la Divinit. Il rclama svrement la
libert des cultes. Celui qui veut empcher de dire la messe, dit-il,
est plus fanatique que celui qui la dit. Hbert, touch par la foudre,
balbutia quelques excuses, et descendit  une rtractation tardive. Je
le dirai toujours, crivait-il dans un de ses numros, que l'on imite
le sans-culotte Jsus; que l'on suive  la lettre son vangile, et tous
les hommes vivront en paix. Dans une telle bouche, l'loge mme tait
drisoire; une si ridicule palinodie montra d'ailleurs toute la
faiblesse de ces colosses d'iniquit.

Non contents de dchirer les traditions de la France, les Hbertistes
voulaient passer la hache sur toutes les ttes. Ces furieux sentaient
que leurs doctrines absurdes avaient besoin, pour crotre, d'une rose
de sang. Leurs yeux ne voyaient partout que des suspects  enfermer:
leur me tait en proie  de continuelles frayeurs: _Terrebant
pavebantque._

[Illustration: Dernire entrevue de Danton et de Robespierre]

Cette dfiance des Hbertistes tait celle des consciences criminelles,
qui tressaillent de nuit au moindre bruit des feuilles, au moindre
mouvement de leur ombre.

Ronsin, Carrier, Fouch de Nantes taient leurs bras, et avec les bras
ils frappaient de mort les populations. La guillotine tait souille du
sang qu'ils faisaient verser par l'influence de la Commune. Ces hommes
dtestaient tous les membres de la Montagne. Ils auraient voulu
ensevelir la Convention et le Comit de salut public dans un massacre.
N'osant attaquer Robespierre, dont ils redoutaient la puissance, ils se
jetrent sur Danton.




XXIII

Retraite de Danton, son mpris pour les Hbertistes.--Camille
Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hbert et le Comit de
salut public.--Sa modration, ses ides de clmence et ses rapports
avec Robespierre.--Accusation porte contre Danton.--Son
insouciance.--Inquitudes de Lucile.--Sance des Jacobins.--Mort des
Hbertistes.


Le rle de Danton avait t actif et glorieux.

Danton, aprs avoir remu la France comme on agite un vase d'eau, aprs
avoir accompli la destruction de la monarchie, la leve en masse et la
dfense du territoire, se tenait  l'cart des vnements, depuis que
le sol de la Rvolution s'tait un peu calm.

N'ayant plus la main dans le gouvernement, il blmait presque tous les
actes du Comit de salut public. Il croyait se rendre ncessaire par
son absence, et attendait, comme Achille dans sa tente, que les dangers
de la Rpublique ramenassent sur lui l'attention de ses concitoyens.

Ainsi que toutes les natures fortes, Danton alors s'aigrissait dans sa
puissance oisive et se fatiguait dans le repos.

La faction des Hbertistes l'inquitait peu, il mprisait leurs
attaques, Voil ce que je ferai de ces misrables, disait-il en
frappant du pied la terre comme pour y craser un insecte.

Ce qu'il craignait, c'tait l'amollissement de sa fibre
rvolutionnaire. Inquiet, il s'interrogeait lui-mme sur le dclin de
sa puissance; on le voyait alors secouer sa tte haute, en lui donnant
un air de sauvage nergie: Ne suis-je plus Danton? s'criait-il. Ai-je
donc perdu ces traits qui caractrisaient la figure d'un homme libre?
On verra qui de Robespierre ou de moi doit sauver la France.

Camille Desmoulins avait alors l'ide d'attaquer par le fer rouge du
journaliste la faction toute-puissante qui couvrait la France d'un
voile de deuil et d'infamie. Les premiers coups de son arme portrent
en effet sur les Hbertistes.

Comme son ami Danton, depuis les journes du 31 mai et du 2 juin,
Camille se tenait  l'cart des comits. La paix de son intrieur, la
beaut de sa femme, un bonheur domestique sans nuages le disposaient 
l'attendrissement. Les sanglots de la ville, la morne exhibition des
supplices troublaient ses nuits. Le got de la retraite et de la nature
s'accrut en lui de toute l'horreur des tableaux qu'il avait sous les
yeux: Oh! crivait-il  son pre, que ne puis-je tre aussi obscur que
je suis connu! _O ubi campi, Guisiaque!_ O est l'asile, le souterrain
qui me cacherait  tous les regards avec mon enfant et mes livres?...
La vie est si mle de maux et de biens, et depuis quelques annes le
mal dborde tellement autour de moi sans m'atteindre, qu'il me semble
toujours que mon tour va arriver d'en tre submerg... Je ne saurais
m'empcher de songer sans cesse que ces hommes qu'on tue par milliers
ont des enfants, ont aussi leur pre. Au moins je n'ai aucun de ces
meurtres  me reprocher, ni aucune de ces guerres contre lesquelles
j'ai toujours opin, ni cette multitude de maux, fruits de l'ignorance
et de l'ambition aveugle assises ensemble au gouvernail... Il y a des
moments o je suis tent de m'crier comme lord Falkland [Note:
Secrtaire d'tat sous Charles 1er, tu  la bataille de Newburg. Le
jour o il prit, il s'cria: Je prvois que beaucoup de maux menacent
ma patrie; mais j'espre en tre quitte avant cette nuit.], et d'aller
me faire tuer en Vende ou aux frontires, pour me dlivrer du
spectacle de tant de maux. Ces rves de fuite, ces mirages d'arbres et
de fontaines revenaient sans cesse  l'imagination de Camille. En
janvier dernier, crivait-il dans son journal, j'ai encore vu M.
Nicolas dner avec une pomme cuite, et ceci n'est pas un reproche. Plt
 Dieu que dans une cabane, et ignor au fond de quelque dpartement,
je fisse avec ma femme de semblables repas! Lucile tait toujours
l'ange de ce foyer sur lequel planait le vent de la mort. Je ne dirai
qu'un mot de ma femme, ajoutait Desmoulins. J'avais toujours cru 
l'immortalit de l'me. Aprs tant de sacrifices d'intrts personnels
que j'avais faits  la libert et au bonheur du peuple, je me disais au
fond de ma perscution: Il faut que les rcompenses attendent la vertu
ailleurs. Mon mariage est si heureux, mon bonheur domestique si grand,
que j'ai craint d'avoir reu ma rcompense sur la terre, et j'avais
perdu ma dmonstration de l'immortalit. (Se tournant par la pense du
ct d'Hbert qui l'avait bassement injuri): Maintenant tes
perscutions, ton dchanement contre moi et tes lches calomnies me
rendent tonte mon esprance. Hbert avait dnonc Camille aux Jacobins
pour _avoir pous une femme riche_. Quant  la fortune de ma femme,
elle m'a apport quatre mille livres de rentes, ce qui est tout ce que
je possde. Est-ce toi qui oses me parler de ma fortune, toi que tout
Paris a vu, il y a deux ans, receveur de contre-marques  la porte des
Varits, dont tu as t _ray_ pour cause dont tu ne peux pas avoir
perdu le souvenir? Est-ce toi qui oses me parler de mes quatres mille
livres de rentes, toi qui, sans culotte et sous une mchante perruque
de crin dans ta feuille hypocrite, dans ta maison, log _aussi
luxurieusement qu'un homme suspect_, reois _cent vingt mille_ livres
de traitement du ministre Bouchotte pour soutenir les motions des
Clootz, des Proly, de ton journal officiellement contre-rvolutionnaire,
comme je le prouverai.

Les animosits clatrent; les Hbertistes attaqurent solennellement
Danton et Camille Desmoulins. Robespierre les dfendit contre la
dfiance systmatique de leurs adversaires; il couvrit l'un, excusa
l'autre. L'arme tomba des mains des Hbertistes et se releva contre eux
pour les punir.

Camille Desmoulins n'attaquait pas seulement la faction des athes et
des anarchistes; ses attaques remontaient de temps en temps jusqu'au
Comit de salut public. Or ce comit, dont Robespierre tait membre
depuis le 27 juillet, avait sauv la Rvolution. Il avait dploy une
grande nergie, mais cette nergie, alimente par Danton lui-mme,
tait ncessaire pour triompher des obstacles qu'levaient sans cesse
les ennemis de la Montagne. Entran par son coeur, peut-tre aussi par
l'enivrement du succs, Camille osa parler de clmence.

Adoucir graduellement l'exercice du pouvoir excutif; lever, ds que
les circonstances le permettraient, le voile de terreur et de sang
qu'on avait jet sur la Constitution; dterrer la statue de la Libert
ensevelie sous les ruines fumantes de la guerre civile, n'taient pas
des ides qui appartinssent aux Dantonistes. Saint-Just avait tenu tout
rcemment le mme langage que le _Vieux Cordelier_: Il est temps,
s'criait-il, que le peuple espre enfin d'heureux jours, et que la
libert soit autre chose que la fureur de parti: vous n'tes point
venus pour troubler la terre, mais pour la consoler des longs malheurs
de l'esclavage. Ce mme Saint-Just avait sauv  Strasbourg des
milliers de victimes, en jetant sous le fer de la guillotine le
prsident du tribunal rvolutionnaire, qui avait blas le crime par
l'usage immodr de la terreur.

Robespierre jeune, l'ombre de son frre, envoy en mission  Vesoul et
 Besanon, avait montr partout aux habitants consterns le visage de
la clmence. Maximilien, dans le Comit de salut public, cherchait
lui-mme  modrer les rigueurs du gouvernement rvolutionnaire: mais
le glaive avait, si j'ose ainsi dire, pris vie dans l'ardeur du combat;
il emportait la main. Ralentir tout  coup l'exercice de la force
executive, c'tait d'ailleurs ranimer les feux mal teints de la
rbellion. Il fallait donc agir avec prudence et mme avec une espce
de dissimulation saine. Au lieu de dcouvrir son coeur pour faire voir
les battements de la piti, le lgislateur devait alors masquer ses
projets d'adoucissement et ses tentatives d'humanit sous un visage
toujours svre; il fallait comprimer la terreur par la terreur:
c'tait l le systme voil de Robespierre. Quand Camille toucha
lgrement dans sa feuille  la clmence, Maximilien prouva le
mcontentement d'un auteur qui voit son ide prise par un autre et
gte. Desmoulins comprenait effectivement la cause si honorable de la
modration en la poussant tout d'abord aux extrmes: Voulez-vous,
s'cria-t-il, que je reconnaisse votre sublime Constitution, que je
tombe  ses pieds, que je verse tout mon sang pour elle? Ouvrez les
prisons  deux cent mille citoyens que vous appelez suspects. Une
telle indulgence aurait eu pour rsultat de dsarmer le gouvernement de
la Rpublique, dans un moment o il avait encore besoin de toutes ses
ressources afin de dconcerter ses ennemis. Robespierre connaissait en
outre le matrialisme de Danton et la faiblesse de Camille Desmoulins;
il redoutait de leur part une compassion toute sensuelle pour les
victimes, bien diffrente de la clmence austre du sang. La rigueur
l'effrayait moins que l'impunit. Il craignait que l'amollissement des
moeurs ne succdt dans la Rpublique  une violence interrompue. Il
fallait, selon lui, que la justice humaine exagrt encore quelque
temps la limite du bien et du mal, pour fonder la Rpublique sur des
principes solides. Enfin, si la terreur lui pesait, son regard soucieux
dcouvrait derrire les thories des indulgents et des immoraux un
monstre plus vil et plus dangereux encore pour un tat, la Corruption.

Robespierre aimait Camille Desmoulins, son ancien camarade de classes;
mais il condamnait dans son ami l'immoralit de l'espiglerie. Un jour
Camille entre familirement dans la maison de Duplay; Robespierre tait
absent. La conversation s'engage avec la plus jeune des filles du
menuisier; au moment de se retirer, Camille lui remet un livre qu'il
avait sous le bras.

--lisabeth, lui dit-il, rendez-moi le service de serrer cet ouvrage,
je vous le redemanderai.

A peine Desmoulins tait-il parti que la jeune fille entr'ouvre
curieusement le livre confi  sa garde: quelle est sa confusion, en
voyant passer sous ses doigts des tableaux d'une obscnit rvoltante.
Elle rougit: le livre tombe. Tout le reste du jour, lisabeth fut
silencieuse et trouble; Maximilien s'en aperut; l'attirant  l'cart:

--Qu'as-tu donc, lui demanda-t-il, que tu me sembles toute soucieuse?

La jeune fille baissa la tte, et pour toute rponse alla chercher le
livre  gravures odieuses qui avaient offens sa vue. Maximilien ouvrit
le volume et plit:

--Qui t'a remis cela?

La jeune fille raconta franchement ce qui s'tait pass.

--C'est bien, reprit Robespierre; ne parle de ce que tu viens de me
dire  personne: j'en fais mon affaire. Ne sois plus triste.
J'avertirai Camille. Ce n'est point ce qui entre involontairement par
les yeux qui souille la chastet: ce sont les mauvaises penses qu'on a
dans le coeur.

Il admonesta svrement son ami, et depuis ce jour les visites de
Camille Desmoulins devinrent trs-rares.

L'austrit de Robespierre tait fort incommode  Danton.

Ces deux hommes se repoussaient par les angles de leur caractre. L'un
tait la probit farouche, l'autre le temprament dchan.

La voix publique accusait Danton d'avoir dpouill la Belgique et
d'avoir commis dans son passage au gouvernement des actes scandaleux.
Par une complication fatale, Chabot, Julien de Toulouse et Delaunay
d'Angers, tous amis de Danton, avaient falsifi tout rcemment un
dcret pour soustraire des sommes importantes. Les partis ne sont pas
absolument solidaires, il est vrai, des fautes individuelles: mais, en
gnral, de pareilles sortes de dlits n'entachent que les partis
corrompus. De tels griefs, je le sais, ne justifieraient point  eux
seuls la fin tragique des Dantonistes. Aussi Robespierre envisagea-t-il
moins le problme en moraliste qu'en lgislateur. C'est le point de vue
politique qui dtermina sa conduite dans cette affaire et qui guida sa
main. Robespierre engagea ce dialogue avec lui-mme: Danton peut-il
servir mes projets de rpublique comme je la conois?--Non.--Peut-il
les contrarier?--Oui.--Il faut donc que j'abandonne Danton. Ceci dit,
il s'abstint de dfendre son rival; or, la neutralit de Robespierre,
dans cette circonstance, c'tait la mort. Danton comptait effectivement
des ennemis dans les comits. La verve imprudente et sarcastique du
_Vieux Cordelier_ avait bless au vif des hommes implacables,
Collot-d'Herbois, Barre; Saint-Just mprisait Camille Desmoulins comme
un aventurier de gloire. Ce vif et spirituel jeune homme, se
disait-il, s'est jet tourdiment dans la Rvolution; mais le voil
dj pris d'abattement et d'effroi. Sa tte, pleines d'ides trop
fortes pour lui, regrette amrement _l'oreiller des anciennes
croyances_. Il nous faut des hommes de plus d'haleine, pour nous suivre
dans les voies pres o nous voulons conduire la nation et planter le
drapeau de la dmocratie!

Danton, de son ct, Danton, ce rude marcheur, ce tribun aux larges
poumons, avait t pris lui-mme de lassitude et d'engourdissement, il
s'arrta; or, dans des temps comme ceux-l, s'arrter, c'est mourir. Il
comptait follement sur la popularit de son nom, sur sa parole, sur
rattachement de ses amis, pour confondre les instigateurs de sa ruine.
Un jour, Thibaudeau l'aborde:

--Ton insouciance m'tonne, je ne conois rien  ton apathie. Tu ne
vois donc pas que Robespierre conspire ta perte? ne feras-tu rien pour
le prvenir?

--Si je croyais, rpliqua-t-il avec ce mouvement des lvres qui chez
lui exprimait  la fois le ddain et la colre, si je croyais qu'il en
et seulement la pense, je lui mangerais les entrailles.

Cela dit, il retomba dans son indolence superbe. Il n'tait plus aussi
assidu aux sances et y parlait beaucoup moins qu'autrefois. La
Convention, dont il esprait se couvrir contre ses ennemis, n'tait
plus elle-mme qu'une reprsentation nationale, qu'un instrument passif
de la terreur. Elle tait sous la foudre, mais elle ne la dirigeait
pas.

Camille Desmoulins, quoique aveugl par le succs de sa feuille, avait
de tristes pressentiments. Un jour, son ancien matre de confrences le
rencontre rue Saint-Honor et lui demande ce qu'il porte.

--Des numros de mon _Vieux Cordelier_. En voulez-vous?

--Non! non! a brle.

--Peureux! rpond Camille. Avez-vous oubli le passage de l'criture:
_Buvons et mangeons, car nous mourrons demain?_

Ainsi l'insouciance et le matrialisme des amis de Danton ne se
dmentaient pas, mme en face de l'chafaud.

La pauvre Lucile partageait les inquitudes de son mari; elle les
doublait mme de toute son imagination craintive et de son amour. A qui
recourir? sur quelle main s'appuyer? Frron, leur ami, tait absent;
elle lui crivit; Revenez, Frron, revenez bien vite! vous n'avez
point de temps  perdre. Ramenez avec vous tous les vieux cordeliers
que vous pourrez rencontrer; nous en avons le plus grand besoin. Plt
au ciel qu'ils ne fussent jamais spars! Voua ne pouvez avoir une ide
de ce qui se passe ici; vous ignorez tout; vous n'apercevez qu'une
faible lueur dans le lointain, qui ne vous donne qu'une ide bien
lgre de notre situation. Aussi je ne m'tonne pas que vous reprochiez
 Camille son Comit de clmence. Ce n'est pas de Toulon qu'il faut le
juger. Vous tes bien heureux l o vous tes; tout a t au gr de vos
dsirs: mais nous, calomnis, perscuts par des intrigants, et mme
des patriotes! Robespierre, votre boussole, a dnonc Camille; il a
fait lire ses numros 3 et 4, a demand qu'ils fussent brls, lui qui
les avait lus manuscrits! Y concevez-vous quelque chose? Pendant deux
sances conscutives, il a tonn contre Camille ... Marius (Danton)
n'est plus cout, il perd courage, il devient faible; d'glantine est
arrt, mis au Luxembourg; on l'accuse de faits graves.... Ces
monstres-l ont os reprocher  Camille d'avoir pous une femme
riche.... Ah! qu'ils ne parlent jamais de moi, qu'ils ignorent que
j'existe, qu'ils me laissent aller vivre au fond d'un dsert! Je ne
leur demande rien, je leur abandonne tout ce que je possde, pourvu que
je ne respire pas le mme air qu'eux. Puiss-je les oublier, eux et
tous les maux qu'ils nous causent! La vie me devient un pesant fardeau:
je ne sais plus penser.... Bonheur si doux et si pur! hlas! j'en suis
prive. Mes yeux se remplissent de larmes; je renferme au fond de mon
coeur cette douleur affreuse; je montre  Camille un front serein;
j'affecte du courage pour qu'il continue d'en avoir. Frron, le
Montagnard sensuel et distrait, rpondit  ce signal de dtresse sur un
ton de foltrerie qui tonne: Lucile, vous pensez donc  ce pauvre
lapin, qui, exil loin de vos bruyres, de vos choux et du paternel
logis, est consum du chagrin de voir perdus les plus constants efforts
pour la gloire et l'affranchissement de la Rpublique?... Je me
rappelle ces phrases intelligibles; je me rappelle ce piano, ces airs
de tte, ce ton mlancolique interrompu par de grands clats de rire.
tre indfinissable, adieu! Lucile avait cherch un appui, et elle ne
trouvait qu'un roseau pointu qui lui perait la main.

Robespierre avait dfendu Camille: mais le flot des dnonciations
l'emportait. Il ne fallait plus seulement le protger, il fallait
l'avertir, le sauver de lui-mme; car les tourderies, quelquefois
sublimes, de cet crivain, compromettaient la marche de la Rvolution;
sa parole tait d'autant plus dangereuse qu'elle allait chercher
l'motion aux sources les plus nobles du coeur humain. Plaindre les
victimes est un sentiment gnreux: mais n'y avait-il pas ici de
l'gosme dans la piti? Sous le manteau de la clmence, les
_indulgents_ ne voulaient-ils pas couvrir la frayeur que leur causait
l'oeil de la justice?--Robespierre annonce que, s'il a prcdemment
pris la dfense de Camille, l'amiti l'garait. Camille, ajoute-t-il,
avait promis d'abjurer les hrsies politiques qui couvrent toutes les
pages du _Vieux Cordelier_. Enfl par le succs prodigieux de ses
numros, par les loges perfides que les aristocrates lui prodiguaient,
Camille n'a pas abandonn le sentier que l'erreur lui a trac; ses
crits sont dangereux; ils alimentent l'espoir de nos ennemis et
favorisent la malignit publique: je demande que ses numros soient
brls au sein de la Socit.--Brler n'est pas rpondre! s'crie
Camille. Robespierre, embarrass, reste muet quelques secondes; puis,
s'animant tout  coup: Eh bien! qu'on ne brle pas, mais qu'on
rponde; qu'on lise sur-le-champ les numros de Camille. Puisqu'il le
veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que la Socit ne retienne pas
son indignation, puisqu'il s'obstine  soutenir ses principes dangereux
et ses diatribes. L'homme qui tient aussi fortement  des crits
perfides est peut-tre plus qu'gar; s'il et t de bonne foi, s'il
et crit dans la simplicit de son coeur, il n'aurait pas os soutenir
plus longtemps des ouvrages proscrits par les patriotes et recherchs
par les contre-rvolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunt; il
dcle les hommes cachs sous la dicte desquels il crit son journal;
il dcle que Desmoulins est l'organe d'une faction sclrate, qui a
emprunt sa plume pour distiller le poison avec plus d'audace et de
sret.--Tu me condamnes ici, reprit Camille; mais n'ai-je pas t chez
toi? ne t'ai-je pas lu mes numros, en te conjurant, au nom de
l'amiti, de vouloir bien m'aider de tes conseils?--Tu ne m'as pas
montr tous tes numros; je n'en ai vu qu'un ou deux! s'cria
Robespierre. Comme je n'pouse aucune querelle, je n'ai pas voulu
attendre les autres; on aurait dit que je les avais dicts... Au
surplus, que les Jacobins chassent ou non Camille, peu m'importe; ce
n'est qu'un individu. Mais ce qui m'importe, c'est que la libert
triomphe et que la vrit soit connue.

Robespierre avait son genre de piti, mais c'tait la piti de
l'avenir. Le lgislateur avait tu l'homme.

Cependant le Comit de salut public sembla faire une concession aux
Dantonistes en leur sacrifiant la bande d'Hbert, qu'ils avaient si
furieusement attaque par la voix de Camille Desmoulins. Il est vrai
que cette concession tait drisoire, et que dans la trane de sang
qui conduisit ces misrables  l'chafaud les modrs purent voir la
trace de leur propre mort. Les Hbertistes finirent comme ils avaient
vcu. Ces hommes qui agitaient sans cesse la terreur s'enterrrent 
leur propre glaive. Profitant de la disette et des souffrances du
peuple, ils essayrent de le soulever contre la Convention, qu'ils
accusaient d'indulgence et de lenteur. Leur projet tait d'improviser
un second 31 mai. Ils chourent et sept ttes tombrent sur
l'chafaud.




XXIV

La perte des indulgents est dcide.--Arrestation de Camille Desmoulins
et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Dernire lettre
de Camille.--Procs et dfense des Dantonistes.--Ils sont conduits 
l'chafaud.--Mort de Lucile Desmoulins.


La hache venait d'_purer_ le parti des Montagnards.

Robespierre se lve; l'pouvante sige sur son front. Il montre cette
hache encore fumante et dclare que la Convention est dtermine 
sauver le peuple en crasant  la fois toutes les factions qui
menaaient le bien public. Les hommes _patriotiquement
contre-rvolutionnaires, qui veulent faire de la libert une
bacchante_, tant abattus, il se retourne contre les _modrs, qui
veulent en faire une prostitue_. Robespierre caractrisait ainsi
l'indulgence molle et corrompue.

En effet, l'horreur du sang est moins, dans certaines natures gostes,
une vertu de coeur qu'une rvolte de la sensibilit physique. La menace
de Robespierre retentit aux oreilles des Dantonistes comme le glas de
la mort. L'heure fatale a sonn. Les Comits de salut public, de sret
gnrale et de lgislation se runissent. La perte des _indulgents_ est
dcide. Impassible comme une ide, Robespierre ne retient ni ne pousse
les accuss sur le bord de l'abme. Il n'arrache pas ces ttes, il les
laisse tomber.

[Illustration: Les Dantonistes devant le tribunal rvolutionnaire.]

Dans la nuit du 30 au 31 mai, Camille, au moment o il allait se mettre
au lit, entend dans la cour de sa maison le bruit de la crosse d'un
fusil qui tombe sur le pav. On vient m'arrter! s'crie-t-il; et il
se jette dans les bras de sa femme, qui le presse de toutes ses forces
contre son sein. Il court, donne un baiser  son petit Horace, qui
dormait dans son berceau, et va lui-mme ouvrir aux soldats, qui
l'arrtent et le conduisent  la prison du Luxembourg.

Danton, ce lion terrible, qui, cinq jours auparavant, voulait _manger
les entrailles_  Robespierre, se laissa arrter comme un enfant et
gorger comme un mouton.

Avec eux, Hrault de Schelles, Lacroix, Philippeaux, Westermann se
trouvrent runis sous les mmes verrous.

Hrault tait un philosophe matrialiste; c'est lui qui a dit, aprs
Buffon: J'ai toujours nomm le Crateur, mais il n'y a qu' ter ce
mot et mettre  la place la puissance de la nature. Sa conduite dans
la journe du 2 juin n'avait pas t exempte de faiblesse. Prsident de
la Convention, il avait recul devant les canons d'Henriot. A sa place,
crivait l'abb Grgoire qui pourtant n'tait pas Girondin, emport par
le sentiment d'un juste courroux, j'aurais peut-tre fait saisir
Henriot, ou j'aurais t massacr plutt que de laisser ainsi outrager
la reprsentation nationale. N dans une classe maintenant proscrite,
Hrault avait pourtant fait de grands sacrifices  la Rvolution. Sa
belle figure, sa jeunesse, ses manires nobles et gracieuses attiraient
sur lui l'attention des autres dtenus.

Camille n'avait qu'une ide, sa Lucile. Il lui crivit une premire
lettre dchirante. Je suis au secret, mais jamais je n'ai t par la
pense, par l'imagination, plus prs de toi, de ta mre, de mon petit
Horace. O ma bonne Lolotte, parlons d'autre chose. Je me jette 
genoux, j'tends les bras pour t'embrasser, je ne trouve plus mon
pauvre Loulou. (_Ici on remarque la trace d'une larme._) Envoie-moi le
verre o il y a un C et un D, nos deux noms, et le livre sur
l'immortalit de l'me. J'ai besoin de me persuader qu'il y a un Dieu
plus juste que les hommes et que je ne puis manquer de te revoir. Ne
t'affecte pas trop de mes ides, ma chre amie, je ne dsespre pas
encore des hommes et de mon largissement. Oui, ma bien-aime, nous
pourrons nous revoir encore dans le jardin du Luxembourg. Adieu,
Lucile! adieu, Daronne (_sa belle-mre_) Adieu, Horace! Je ne puis pas
vous embrasser, mais aux larmes que je verse il me semble que je vous
tiens encore sur mon sein. (_Une seconde larme mouille le papier._)
Lucile lut cette lettre en sanglotant, et dit  l'ami de Camille qui la
lui apportait, et qui tchait de la consoler: C'est inutile, je pleure
comme une femme, parce que Camille souffre... parce qu'ils le laissent
manquer de tout; mais j'aurai le courage d'un homme, je le sauverai...
Pourquoi m'ont-ils laisse libre, moi? Croient-ils que parce que je ne
suis qu'une femme je n'oserai lever la voix? Ont-ils compt sur mon
silence? J'irai aux Jacobins, j'irai chez Robespierre. On assure
qu'elle rdait  toute heure autour de la prison de son mari; mais les
murs d'une prison d'tat sont comme le coeur d'un gelier: ils ne
laissent rien pntrer, ni le regard, ni l'motion. Pauvre Lucile! le
silence seul entendait ses soupirs, la nuit voyait ses larmes.

Camille avait apport dans sa prison des livres sombres, et
mlancoliques, tels que les _Nuits d'Young_ et les _Mditations
d'Harvey_.

--Est-ce que tu veux mourir d'avance? lui dit le sceptique Ral. Tiens,
voil mon livre,  moi; c'est la _Pucelle d'Orlans_.

Quand Lacroix parut, Hrault de Schelles, qui jouait  abattre un
bouchon de lige avec des gros sous, quitta sa partie de _galoche_ pour
l'embrasser. Camille et Philippeaux n'ouvrirent point la bouche. Danton
seul engagea une conversation thtrale avec tout ce qui l'entourait.
Il semblait charger les murs et les chos de la prison de redire
chacune de ses paroles  la postrit.

En voici quelques-unes: Dans les rvolutions, l'autorit reste aux
plus sclrats.

Ce sont tous des frres Can.

Brissot m'aurait fait guillotiner comme Robespierre!

II vaut mieux tre un pauvre pcheur que de gouverner les hommes.

Il parlait sans cesse des arbres, de la campagne, de la nature.

Les dbats du procs s'ouvrirent.

Quand ils partirent pour le tribunal, Danton et Lacroix affectrent une
gaiet extraordinaire; Philippeaux descendit avec un visage calme et
serein, Camille Desmoulins avec un air rveur et afflig.

La foule tait immense: entasse dans la salle du tribunal et dans le
Palais de Justice, elle dbordait par les rues et les ponts jusque de
l'autre ct de la Seine.

On assure que la femme de Camille Desmoulins, resplendissante de
jeunesse et de beaut, cherchait  remuer le peuple.

Les accuss parurent. Ils se dfendirent avec rage, non comme des
prvenus sous la loi, mais comme des victimes sous le couteau.

Danton surtout, Danton, ce Titan foudroy, secouait, avec des
mouvements terribles, les tonnerres que l'accusation lanait sur sa
tte. Sa voix s'enflait sur le bord de l'ternit comme un fleuve au
moment de se prcipiter dans la mer. Les fentres du tribunal taient
ouvertes; Danton, qui savait quel concours de citoyens assistait  son
procs, parlait de manire  tre entendu de tout un peuple. Cette
retentissante voix remuait les pierres du Palais de Justice, couvrait
la sonnette du prsident et poussait, par instants, de tels clats,
qu'elle parvenait au del mme de la Seine, jusqu'aux curieux qui
encombraient le quai de la Ferraille. Danton comptait sur son loquence
et sur une conspiration trame, dit-on, dans la prison du Luxembourg,
pour soulever la multitude.

Sa dfense respirait le dsordre et l'indignation: Les lches qui me
calomnient oseraient-ils m'attaquer en face? Qu'ils se montrent, et
bientt je les couvrirai eux-mmes de l'ignominie, de l'opprobre qui
les caractrisent. Je l'ai dit et je le rpte: Mon domicile est
bientt dans le nant, et mon nom au Panthon!... Ma tte est l; elle
rpond de tout!... La vie m'est  charge, il me tarde d'en tre
dlivr.

LE PRSIDENT,  l'accus.--Danton, l'audace est le propre du crime, et
le calme est celui de l'innocence.

--Est-ce d'un rvolutionnaire comme moi, aussi fortement prononc,
qu'il faut attendre une dfense froide? Les hommes de ma trempe sont
impayables; c'est sur leur front qu'est imprim, en caractres
ineffaables, le sceau de la libert, le gnie rpublicain: et c'est
moi que l'on accuse d'avoir ramp aux pieds des vils despotes, d'avoir
toujours t contraire au parti de la libert, d'avoir conspir avec
Mirabeau et Dumouriez! et c'est moi que l'on somme de rpondre  la
justice invitable, inflexible!... Et toi, Saint-Just, tu rpondras 
la postrit de la diffamation lance contre le meilleur ami du peuple,
contre son plus ancien dfenseur!... En parcourant cette liste
d'horreurs, je sens toute mon existence frmir!...

Danton promenait  chaque instant sur la multitude des regards o
palpitait l'insurrection. A moi! semblait-il dire. Sauvez le gnie de
la libert! Sa parole agitait tour  tour le tocsin de la rvolte ou
le glas de la mort sur toutes les ttes. Rien ne remuait. Alors les
forces l'abandonnrent; sa voix qu'animait la fureur s'altra; il se
tut.

De retour  sa prison, Camille perd tout espoir. Il crit  sa femme
une dernire lettre: A mon rveil, en ouvrant mes fentres, la pense
de ma solitude, mes affreux barreaux, les verrous qui me sparent de
toi ont vaincu toute ma fermet d'me. J'ai fondu en larmes, ou plutt
j'ai sanglot, en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile, ma chre
Lucile! o es-tu? Hier au soir, j'ai eu un pareil moment, et mon coeur
s'est galement fendu, quand j'ai aperu ta mre dans le jardin. Un
mouvement machinal m'a jet  genoux contre les barreaux; j'ai joint
les mains comme implorant sa piti,  elle qui gmit, j'en suis bien
sur, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur  son mouchoir et  son
voile qu'elle a baiss ne pouvant tenir  ce spectacle. Quand vous
viendrez, qu'elle s'asseye un peu plus prs avec toi, afin que je vous
voie mieux.....Je t'en conjure, Lolotte, par nos ternelles amours,
envoie-moi ton portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux que je
les mette contre mon coeur! Ma chre Lucile, me voil revenu au temps
de mes premires amours o quelqu'un m'intressait par cela seul qu'il
sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t'a port ma lettre fut
revenu: H bien! Vous l'avez vue? lui dis-je, comme je le disais
autrefois  cet abb Landreville; et je me surprenais  le regarder,
comme s'il ft rest sur ses habits, sur toute sa personne quelque
chose de toi... O ma chre Lucile, j'tais n pour faire des vers, pour
dfendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec
ta mre et mon pre et quelques personnes selon notre coeur, un Otati.
Tu diras  Horace, ce qu'il ne peut pas entendre, que je l'aurais bien
aim! Malgr mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Je le reverrai
un jour,  Lucile! Mes mains lies t'embrassent, et ma tte spare
repose encore sur toi ses yeux mourants!

La violence dploye par Danton, loin de sauver ses amis, leur avait
nui dans l'esprit des masses. La dignit du prsident, qui ne cessait
de rappeler les accuss  la modration, acheva de les accabler.

S'indigner n'est pas rpondre, disaient les groupes; si Danton est
innocent, qu'il le prouve! Comme l'clat de la dfense croissait par
l'audace de Danton et de Lacroix,  la troisime sance les accuss
furent mis hors des dbats et le jury se dclara suffisamment clair.

Camille furieux dchire son acte d'accusation et en jette les lambeaux
 la tte de Fouquier-Tinville.

On pronona la peine des accuss: la mort.

C'tait le 5 avril 1794; le jour se leva le dernier pour Danton et ses
amis. Lorsqu'on vint les garrotter pour les conduire au supplice,
Camille Desmoulins criait, en cumant de rage:

--Quoi! assassin par Robespierre!

Danton conserva son sang-froid et son ddain stoque. [Note: Snart
rapporte qu'au moment de partir pour l'excution il fit entendre les
paroles suivantes, dignes d'un vritable picurien: Qu'importe si je
meurs? j'ai bien joui dans la Rvolution, j'ai bien dpens, bien
_ribott_, bien caress les filles; allons dormir!

Ce propos est compltement improbable et aura t invent par un
ennemi.]


Dans le trajet, Camille, rveill comme en sursaut d'un affreux
cauchemar par les rudes cahots de la charrette, demandait avec stupeur
 ceux qui l'entouraient: Est-ce bien moi que l'on conduit 
l'chafaud, moi qui ai donn le signal de courir aux armes le 14
juillet!

Une foule silencieuse encombrait le chemin de la prison  la
guillotine. Desmoulins promenait sur toutes ces ttes un regard
suppliant et courrouc: Peuple, pauvre peuple, s'criait-il sans
cesse, on te trompe, on immole tes soutiens, tes meilleurs dfenseurs!
La violence de son action avait mis ses habits en pices; il arriva
presque nu  l'chafaud.

Danton semblait rougir pour son ami de ces transports: Reste donc
tranquille, lui disait-il, et laisse l cette canaille. Il roulait en
mme temps sur la multitude un oeil tranquille et superbe. Alors
Camille rencontrant sur une maison le buste de l'Ami du peuple: Oh! si
Marat existait encore, nous ne serions pas ici! IL garda quelque temps
le silence.

La belle et mlancolique tte d'Hrault de Schelles semblait dfier
les outrages ou l'indiffrence de la foule.

Le lugubre cortge passa rue Saint-Honor, devant la maison de
Robespierre. La porte cochre, les fentres, les volets, tout tait
ferm: cette maison ressemblait  un tombeau. Quelques assistants
--tait-ce l'ide?--crurent entendre sortir dans ce moment-l
des plaintes et un gmissement. Camille,  la vue de ces murs si connus
de lui, fit retentir l'air d'imprcations terribles: Tu nous suivras!
ta maison sera rase; on y smera du sel. Les monstres qui
m'assassinent ne me survivront pas longtemps!

On tait arriv au pied de la fatale machine.

La place tait claire, la foule morne.

La charrette s'arrta. Ils descendirent un  un.

Arriv au pied de l'chafaud, Camille ou Hrault de Schelles voulut
approcher son visage de celui de Danton pour l'embrasser; le bourreau
les spara:

Tu es donc plus cruel que la mort! s'crie alors Danton; car la mort
n'empchera pas nos ttes de se baiser tout  l'heure dans le fond du
panier.

Hrault passa le premier sous la fatale collerette de chne; sa tte
tomba. Les victimes se succdrent.

En face du moment suprme, Camille avait retrouv son calme. Il jeta
les yeux sur le couteau tout fumant du sang qui venait de couler:
Voil donc, dit-il, la rcompense destine au premier aptre de la
libert! Son tour tait venu: il s'avance au-devant de la mort avec
beaucoup de courage et la reoit en tenant une boucle de cheveux de
Lucile dans sa main.

Danton restait seul: O ma bien-aime, s'cria-t-il,  ma femme, je ne
te reverrai donc plus!... puis s'interrompant: Danton, pas de
faiblesse! Il tomba le dernier, aprs avoir recommand  l'excuteur
de montrer sa tte au peuple; ce qui fut fait.

Ces hommes morts, un frisson de stupeur courut par toute la Rpublique.
Les vrais patriotes, ceux qui avaient t le gnie de la guerre,
pleurrent, se rappelant que Danton avait t le gnie qui avait sauv
la patrie.

Les hommes qui prissent sur un chafaud pour une cause politique
laissent derrire eux des amis, des enfants, des femmes, autres
victimes, qui maudissent le systme rgnant, et dont la tte est
bientt juge ncessaire au maintien de la tranquillit publique.

Ainsi la mort nat de la mort et le supplice s'accrot du supplice.

Un complot avait t ourdi, durant le procs des Dantonistes, pour
soulever les prisons: Lucile Desmoulins s'y tait associe de toute sa
douleur et de toute sa tendresse de femme. Elle fut conduite au
tribunal et condamne  mort. Elle fit ses adieux  sa mre: Bonsoir,
ma chre maman, lui crivit-elle du fond de sa prison; une larme
s'chappe de mes yeux, elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le
calme de l'innocence. Elle alla au supplice avec plus de sang-froid et
de fermet que son mari. Un mouchoir de gaze blanche, nou sous le
menton, encadrait ses cheveux noirs et son visage souriant. Elle monta
toute seule sur l'chafaud, et reut, sans avoir l'air d'y faire
attention, le coup fatal.

Cette tranquillit ne venait point du sentiment religieux.--tre des
tres, disait  Dieu cette charmante Lucile, toi que la terre adore,
toi mon seul espoir, _si tu es_, reois l'offrande d'un coeur qui
t'aime!




XXV

La Rvolution veut transformer le thtre et les arts.--Projet de
David.--Hrosme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David
(d'Angers).--Gaiet et commerce dans Paris.--Dcrets et institutions de
la Convention.--Idal de Robespierre diffrent de celui de la
Rvolution.--Fte du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et
considrations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de
Robespierre.


On ne transforme les ides d'un peuple qu'en transformant ses
habitudes. Aussi la Rvolution voulut porter sa main sur tous nos
usages.

Les thtres, les arts n'chapprent point  cet enveloppement
rvolutionnaire.

Les spectacles jouaient _picharis et Nron_, tragdie politique du
citoyen Legouv; _Manlius Torquatus,_ de Lavalle; _le Modr,_ comdie
en un acte, par le citoyen Dugazon, et d'autres pices de circonstance.

Le peintre David exerait  la Convention la dictature des arts. Il
avait de temps en temps des ides sublimes: Citoyens, je propose de
placer un monument compos des dbris amoncels des statues royales sur
la place du Pont-Neuf, et d'asseoir au-dessus _l'image du peuple gant,
du peuple franais_; que cette image, imposante par son attitude de
force et de simplicit, porte crit en gros caractres sur son front,
_lumire_; sur sa poitrine, _nature, vrit_; sur ses bras, _force_;
sur ses mains, _travail_. Que sur l'une de ses mains les figures de la
Libert et de l'galit, serres l'une contre l'autre et prtes 
parcourir le monde, montrent  tous qu'elles ne reposent que sur le
gnie et la vertu du peuple. Que cette image du peuple _debout_ tienne
dans son autre main cette massue terrible et relle, dont celle de
l'Hercule ancien ne fut que le symbole. L'excution de cette statue
colossale fut dcrte.

La guerre civile, en plongeant le fer dans le coeur des citoyens arms
les uns contre les autres, dvoilait chaque jour des actes d'hrosme
antique. L'enthousiasme rvolutionnaire levait les femmes, les enfants
au-dessus de la faiblesse de l'ge ou du sexe.

A treize ans, le jeune rpublicain Barra nourrissait sa mre  laquelle
il abandonnait sa paie de tambour, partageant ainsi ses soins entre
l'amour filial et l'amour de la patrie. Envelopp par une troupe de
Vendens, accabl sous le nombre, il tombe vivant entre leurs mains.
Ces furieux lui prsentent d'un ct la mort, et le somment de l'autre
de crier: _Vive le Roi!_ Saisi d'indignation, il frmit et ne leur
rpond que par le cri de: _Vive la Rpublique!_ A l'instant, perc de
coups, il tombe ... il tombe en pressant sur son coeur la cocarde
tricolore.

Cet hroque enfant, mort pour avoir refus sa bouche au blasphme et
pour avoir confess sa foi devant l'ennemi, mritait de revivre dans
l'histoire.

Robespierre demande pour lui les honneurs du Panthon.

La Convention nationale dcide en outre, sur la proposition de Barre,
qu'une gravure reprsentant l'action gnreuse de Joseph Barra sera
faite aux frais de la Rpublique, d'aprs un tableau de David. Un
exemplaire de cette gravure, envoy par la Convention nationale, devait
tre plac dans chaque cole primaire. David avait accept cette noble
tche; mais bientt les vnements se succdent, la Rpublique s'efface
et avec elle la mmoire reconnaissante de la nation pour le courage
malheureux.

Un jour, M. David (d'Angers) lit le dcret de la Convention qui dcerne
ces honneurs posthumes au jeune Barra; il est frapp: Et moi aussi,
s'crie-t-il, j'admire cet enfant sublime qui est mort pour une ide.
Ce que David le peintre n'a pas fait, David le statuaire le fera.
Console-toi, Barra, tu auras ton monument! Et il fit la statue que
vous savez, un chef-d'oeuvre. [Note: J'ai vu il y a quelques annes,
chez M. Charles Lemerle, une esquisse  l'huile du peintre David
reprsentant le jeune Barra attaqu par des Vendens au moment o il
conduit des chevaux de l'arme  l'abreuvoir; ainsi le dcret du 8
nivose an II avait reu de la main de l'artiste conventionnel un
commencement d'excution.]

La mort redoublait ses coups.

Le Comit de salut public avait voulu frapper dans la bande d'Hbert
les excs de la dmocratie, dans le parti de Danton la faiblesse et le
matrialisme rpublicain. Robespierre essaya, mais en vain, de sauver
madame lisabeth, soeur de Louis XVI. La haine contre cette famille
tait inexorable.

Homre dsignait les rois, de son temps, sous le titre de _mangeurs de
peuples_. Par un retour soudain, le peuple se faisait mangeur de rois
et de reines.

L'poque de la Terreur fut un passage violent et douloureux.

Mes cheveux se dressent quand je regarde dans cet abme de sang.

Paris n'avait pourtant point alors la figure dsole que lui donnent
les historiens. Voici ce qu'crivait un tmoin oculaire. On btit dans
toutes les rues. L'officier municipal suffit  peine  la quantit des
mariages. Les femmes n'ont jamais mis plus de got ni plus de fracheur
dans leur parure. Toutes les salles de thtre sont pleines. Il n'est
pas vrai que le commerce ft teint. Jamais on ne vit autant de trafic
et de ngoce. Tous les rez-de-chausse de Paris taient convertis en
magasins et en boutiques. Enfin cette Terreur, qu'on croit sans
entrailles, se laissait guider ou arrter dans le choix de ses victimes
par des considrations d'utilit gnrale.

Cette fameuse Montagne, qu'on se reprsente comme toujours terrible,
jetait des flots de lumire et de charit sur des flots de sang. Elle
ne cessait de dposer dans ses dcrets immortels le germe de toutes les
institutions utiles; elle tarissait les sources de la misre publique,
rprimait les excs de la proprit individuelle sans la dtruire,
temprait la concurrence sans tuer l'mulation, cette racine de
l'activit humaine, propageait les moyens d'instruction et les
dissminait dans toute la Rpublique, comme les rverbres dans une
cit; fondait l'cole de Mars, crait des secours publics pour le
malheur, pour la faiblesse ou pour le repentir, abolissait l'esclavage
des ngres, s'occupait de faire refleurir l'agriculture, d'extirper les
patois locaux, pour tablir l'unit de langage national, jetait en
silence les bases du Conservatoire des arts et mtiers, forait en un
mot le respect mme de ses ennemis et la reconnaissance de l'avenir.
Grce  elle, la Rvolution ne fut point tout  fait strile pour le
pauvre, ni pour le peuple des campagnes. En mme temps qu'elle montrait
aux riches, aux puissants de la terre et aux superbes la face du Dieu
tonnant, elle versait la paix et la consolation sous les toits de
chaume.

[Illustration: Les Dantonistes au Luxembourg.]

La nation franaise tait depuis cinq ans  la recherche de la justice.

Ce que l'homme, en effet, poursuit derrire toutes les agitations de la
force ou de la pense, c'est la justice, toujours la justice.

Ce que les rvolutions cherchent ternellement, c'est la vrit.

La Convention avait cr une arme, une Constitution, un gouvernement,
une administration, un peuple. Que lui manquait-il donc? Une morale,
une croyance philosophique.

La Rpublique avait demand un culte  la Raison, un sommeil ternel 
la matire.

L'idal de Robespierre tait tout autre, et seul il se chargea de la
conduire vers un dnouement. Suivons sa marche.

Des armes trangres bordaient nos frontires consternes. Il fallait
vaincre: on a vaincu. Des villes s'opposaient dans l'intrieur au
gouvernement de la Rpublique: on y entre le fer au poing. De nouvelles
conspirations s'agitent: on les abat. L'athisme, dchan par les
mouvements et les dsordres insparables d'une grande secousse, levait
partout la tte: on l'crase. Une tourbe insense menaait de corrompre
par ses doctrines la partie saine du peuple: on en purge la France. La
faiblesse donnait la main  la corruption pour dsorganiser le pouvoir
moral: on coupe cette main. Alors Robespierre amne cette farouche
Rvolution, qui avait dtrn tous les dieux de la terre, en robe de
fte, pare de fleurs et de rubans, et la fait plier le genou devant
son geste inspir. Il est un Dieu! lui dit-il en lui montrant la
nature.

La fte du 20 prairial est le point culminant de la Rvolution
franaise. Le soleil se leva dans toute sa pompe, le ciel tait bleu,
les coeurs taient pntrs d'un sentiment auguste. Des bataillons
d'adolescents, des groupes de jeune filles, des mres et leurs enfants,
des vieillards, tous orns de rubans aux trois couleurs, tous portant
des branches de chne avec des bouquets, la force arme, les autorits,
une musique imposante, un vaste amphithtre construit au-devant du
balcon du chteau des Tuileries; le colosse de l'athisme plac au
milieu du bassin rond, colosse de toile et d'osier auquel le prsident
mit le feu _avec le flambeau de la vrit_; la statue de la Sagesse
apparaissant du milieu de ce monument incendi; de nombreux discours
prononcs avant et aprs ce changement de dcoration; un long cortge
o la Convention marchait entoure d'un ruban tricolore port par des
enfants orns de violettes, des adolescents orns de myrtes, des hommes
orns de chne, des vieillards orns de pampre; les dputs tenant
chacun  la main un bouquet compos d'pis de bl, de fleurs et de
fruits; un trophe d'instruments d'arts et de mtiers, mont sur un
char tran par huit taureaux, couvert de festons et de guirlandes,
tout cela distribu avec art dans le Champ-de-Mars (nomm
Champ-de-la-Runion); la Convention sur une montagne; les groupes de
vieillards, de mres, d'enfants et d'aveugles chantant des _hymnes
patriotiques_, tantt sparment, tantt en dialogue, tantt en choeur,
et les refrains rpts par trois cent mille spectateurs, au bruit
clatant des trompettes; le roulement de cent tambours, le tonnerre de
terribles salves d'artillerie.... on n'avait jamais vu crmonie si
extraordinaire ni si touchante.

Ds le matin, les filles du menuisier chez lequel logeait Robespierre
s'habillrent de blanc et runirent des fleurs dans leurs mains, pour
assister  la fte. lonore composa elle-mme le bouquet du prsident
de la Convention. [Note: Robespierre avait t nomm, par exception,
prsident de l'Assemble, comme tant la pense de cet acte religieux.]

Le soleil s'tait lev sans nuage, tout riait dans la nature, et les
quatre jeunes soeurs taient attendries d'avance par le caractre
solennel de la crmonie qui se prparait: le printemps de l'anne se
mariait pour elles au printemps de l'ge et de l'innocence. Elles
avaient plus d'une fois entendu Maximilien parler de l'existence de
Dieu. Il leur avait lu, dans les soires d'hiver, de belles pages de
Jean-Jacques Rousseau, son matre, sur l'Auteur de la nature et sur
l'immortalit de l'me.

L'heure tant venue de se rendre au jardin des Tuileries, le chef de la
maison, Duplay, ravi de voir ses filles si pieuses et si charmantes,
marqua un baiser sur le front de chacune d'elles pour leur porter
bonheur. On sortit avec la joie dans l'me.

La famille de l'artisan ne rentra dans la maison paternelle qu' la
chute du jour.

Comme les visages taient changs! Ce n'tait plus cette allgresse du
matin, cet enthousiasme de jeunes filles qui, fraches et naves,
s'avanaient, comme les vierges de la Jude, au-devant de l'ternel; on
avait entendu dans la foule des murmures, des avertissements sinistres.
Un nuage tait sur tous les fronts. Robespierre semblait triste et
rsign: Je sais bien, dit-il en regardant ses htes, le sort qui
m'est rserv; vous ne me verrez plus longtemps; je n'aurai point la
consolation d'assister au rgne de mes ides; je vous laisse ma mmoire
 dfendre; la mort que je vais bientt subir n'est point un mal: la
mort est le commencement de l'immortalit.

Il se tut. Un morne pressentiment glaait les coeurs. On se spara pour
la nuit.

Revenons sur les vnements du 8 juin: deux journes semblables ne se
lvent point dans la vie d'un homme.

Robespierre tait revtu du costume des reprsentants du peuple, habit
bleu, panache au chapeau et la ceinture tricolore au ct. Il avait
dpouill, ds le matin, cette morosit qui lui tait habituelle.
Maximilien quitta de bonne heure la maison de ses htes pour se rendre
aux Tuileries. En passant dans la salle de la Libert, raconte
Villate, je rencontrai Robespierre, tenant  la main un bouquet mlang
d'pis et de fleurs; la joie brillait pour la premire fois sur sa
figure. Il n'avait pas djeun. Le coeur plein du sentiment
qu'inspirait cette superbe journe, je l'engage de monter  mon
logement; il accepte sans hsiter. Il fut tonn du concours immense
qui couvrait le jardin des Tuileries: l'esprance et la gaiet
rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient 
l'embellissement par les parures les plus lgantes. On sentait qu'on
clbrait la fte de l'Auteur de la nature. Robespierre mangeait peu.
Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le
voyait plong dans l'ivresse de l'enthousiasme. _Voil la plus
intressante portion de l'humanit. L'univers est ici rassembl. O
Nature, que la puissance est sublime et dlicieuse! Comme les tyrans
doivent plir  l'ide de cette fte!_

Ce fut l toute sa conversation.

Maximilien resta jusqu' midi et demi. Un quart d'heure aprs sa
sortie parat le tribunal rvolutionnaire, conduit chez moi par le
dsir de voir la fte.

Un instant ensuite vient une jeune mre folle de gaiet, brillante
d'attraits, tenant par la main un petit enfant. Elle n'eut pas peur de
se trouver au milieu de cette redoutable socit. La compagnie
commenant  dfiler, elle s'empara du bouquet de Robespierre qu'il
avait oubli sur un fauteuil.

Robespierre monta lentement les marches d'une tribune qui lui tait
rserve: cette tribune tait une chaire, l'orateur tait un prophte.
Il parla de Dieu en termes simples et dignes. Sa ple figure, ses
traits heurts, se dtachaient fermement sur le ciel bleu.

Un vieux cordonnier, spectateur muet et perdu dans la foule, me
racontait ainsi ses impressions: Je ne suis ni plus sensible ni plus
religieux qu'un autre; mais quand je vis cet homme lever la main, d'un
air inspir, vers le ciel, je sentis quelque chose remuer l (il me
montrait son coeur), et des pleurs d'attendrissement coulrent sur mes
joues. Allons, voil que j'en suis encore tout mu. Et il essuya
quelques larmes que lui arrachait le souvenir de cette journe
mmorable.

Le peuple entier partageait ces sentiments.

Quelques dbris vivants de la faction d'Hbert couvraient seuls d'un
morne silence la nuit de leur me. Il fallait plus que du courage 
Robespierre pour affronter les tnbres, les colres et les poignards
de l'athisme. Tous les tmoignages des contemporains me dmontrent que
Robespierre expira victime de sa foi. Son crime, aux yeux de ses
ennemis, fut un acte de religion nationale; sa mort fut un martyre.

Bourdon (de l'Oise), Vadier, Fouch, Collot-d'Herbois et
Billaud-Varennes ne lui pardonnrent point d'avoir os croire en Dieu.

Les membres de la Convention affectrent d'tablir une distance entre
eux et leur prsident, comme pour se sparer d'avance de Robespierre et
pour faire croire  ses projets de dictature. Sa noble fiert, dans ce
jour solennel, fut signale comme de l'orgueil, sa joie comme de
l'enivrement, son enthousiasme comme de l'ambition.

Les femmes, c'est--dire le sentiment, taient pour lui; les enfants,
c'est--dire l'innocence et la vrit, lui tendaient leurs petits bras
en criant: Vive Robespierre! Ses collgues seuls murmuraient. Ne
veut-il pas faire le Dieu? disait l'un. Nous l'avons par de fleurs,
rpondait l'autre: mais c'est pour l'immoler. On tournait tout en
drision ou en crime, le panache flottant qui l'ombrageait, la manire
dont il portait sa tte, les regards de satisfaction qu'il promenait
sur la multitude.

Entendant bourdonner autour de lui toutes ces haines, il dit 
demi-voix: On croirait voir les Pygmes renouveler la conspiration des
Titans. Ce mot le perdit.

Une circonstance fit encore natre des pressentiments fcheux. Au
moment o Robespierre brla le voile sous lequel on devait voir
paratre la statue de la Sagesse, la flamme noircit entirement cette
statue. La chose fut regarde comme un prsage. On crut voir la sagesse
mme de Robespierre s'obscurcir.

Le dcret qui proclamait l'existence de l'tre suprme fut reu dans
les chaumires avec des larmes d'attendrissement et de joie. Aprs cinq
mois d'athisme et d'abolition des cultes, la France venait de
retrouver Dieu. Ce fut un tressaillement dans toutes les consciences.
On se demande depuis un demi-sicle ce qui manquait  Robespierre pour
avoir raison de ses ennemis et pour fonder dans le monde le rgne de la
dmocratie: il lui manqua un symbole religieux moins incomplet que le
disme. Son ide de vouloir tout ramener  la nature comme  l'tat de
perfection tait chimrique et rtrograde.

Quelques amis de Robespierre prtendent que cette fte de l'tre
suprme n'tait qu'un premier pas dans une voie de raction religieuse,
et qu'aprs avoir renou avec Dieu Maximilien aurait ramen la France
vers le catholicisme.

La mort interrompit ses desseins.

Les politiques de fait attachent peu d'importance  de telles
considrations; mais pour nous, qui ne sparons jamais la socit d'un
principe de justice; nous croyons que toute la destine de Robespierre,
comme celle de la France, tait suspendue  l'tablissement des
rapports de l'homme avec ses semblables, c'est--dire de la morale.
C'est faute d'avoir rsolu le problme d'une croyance sociale qu'il se
montra dans la suite infrieur aux vnements.

Et les ttes tombaient.

Robespierre, dont le coeur saignait  la vue de ces excutions sans
terme, conut le projet d'ensevelir la terreur et la mort dans un
dernier supplice.

Jusqu'ici la justice n'avait gure atteint que les faibles ou les
vaincus; il voulut que la foudre remontt pour frapper les chefs de la
Rpublique, ces hommes souills de rapines et de sang, qui avaient
dshonor leur mission. Ce fut dans ce but que Couthon, le confident et
l'ami de Robespierre, prsenta, deux jours aprs la fte de l'tre
suprme, la loi sur le tribunal rvolutionnaire, dite du 22 prairial.

Le rempart derrire lequel quelques membres impurs de la Convention
abritaient leur infamie sous l'inviolabilit se trouvait renvers par
cette loi. Les misrables virent la pointe du glaive qui les menaait.
Tallien, qui avait bu l'or et le sang de Bordeaux; Bourdon (de l'Oise),
qui s'tait couvert de crimes dans la Vende; Dubois-Cranc, dont les
manires hautaines et dures, les exigences outres avaient soulev la
ville de Lyon; Lonard Bourdon, intrigant dont le cynisme galait la
lchet; Merlin, qui n'tait pas sorti les mains pures de la
capitulation de Mayence; Collot-d'Herbois, Fouch, Carrier, qui avaient
des taches partout, se runirent dans l'ombre pour prparer le 9
thermidor. La loi passa; mais les sclrats que Robespierre avait en
vue chapprent au bras qui voulait les frapper. L'arme qui devait tuer
la Terreur en tuant les terroristes retomba plus lourde et plus
tranchante sur le cou des victimes. Robespierre alors sortit du Comit
de salut public, et cessa de participer aux actes du gouvernement.
Cette neutralit couvrait des projets de clmence et d'amnistie; mais
le moment n'tait pas encore venu de les dcouvrir. Robespierre, soit
faiblesse, soit connaissance approfondie de la situation, suivait le
systme dilatoire qui lui avait si bien russi dans l'affaire des
Hbertistes: il avait laiss l'athisme s'user par ses propres excs;
il lui semblait de mme que l'chafaud devait se noyer d'un jour 
l'autre dans le sang des victimes et dans celui des pourvoyeurs. Il
attendait.




XXVI

Confidence de Barre.--Robespierre veut arrter la Terreur.--Les petits
Savoyards.--Puret de moeurs de Robespierre.--Sa dernire
promenade.--Le 9 thermidor; sance de la Convention.--Dvouement de
Robespierre jeune et de Lebas.--Lchet de David.--Robespierre refuse
d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et bless 
l'Htel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du
peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrpidit de
Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre
et de Saint-Just.--Ce que dira la postrit.


Cependant les comits ne cessaient de surveiller la retraite de
Robespierre.

Voici une prcieuse confidence de Barre  son lit de mort:
Robespierre tait un homme dsintress, rpublicain dans l'me; son
malheur vient d'avoir cherch  se faire nommer dictateur; il croyait
que c'tait le seul moyen de comprimer le dbordement des passions,
qui, en dpassant les mesures nergiques, ne furent utiles qu' une
poque de la Rvolution. Il nous en parlait souvent  nous, qui tions
occups  diriger les armes dans notre Comit de salut public. Nous ne
nous dissimulions pas que Saint-Just, taill sur un plus grand patron
pour faire un dictateur, aurait fini par le renverser et se mettre  sa
place; nous savions aussi que nous, qui tions contraires  ses ides
dictatoriales, il nous aurait fait guillotiner. Nous le renversmes.
Voil ce qui arriva alors. Depuis, j'ai rflchi sur cet homme et j'ai
vu que son ide dominante tait la russite du gouvernement
rpublicain; qu'il s'apercevait que les hommes, par leur opposition 
ce gouvernement, entravaient les rouages de la machine; il les
dsignait: il avait raison.

Nous tions alors sur des champs de bataille; nous n'avons pas compris
cet homme. Saint-Just, qui avait effectivement l'toffe d'un
dictateur, tait doux comme un enfant, timide et rougissant comme une
jeune fille, terrible comme un lion; sa parole tait un glaive. Il
n'pargnait ni son sang ni le sang des autres; il s'exposait lui-mme
au feu de l'ennemi; il se montrait froid dans le danger et stoquement
intrpide. Aprs l'action, il vitait de faire parler de lui. Son
loquence avait le nerf et quelquefois l'obscurit de Tacite. Il y
avait de l'enthousiasme austre et comme un dsordre lyrique dans le
mouvement de ses ides.

Couthon, qui fermait le triumvirat, tait un esprit droit et judicieux.
Durant les sances de la Convention, il tenait sur ses jambes
paralyses un petit chien aux poils longs et soyeux, qu'il caressait
doucement avec la main.

Robespierre voulait arrter la Terreur; mais, semblable aux crations
fantastiques de l'alchimie, elle dfiait la main qui lui avait donn
l'existence. Ce n'tait qu'une procession sans fin sur la route de
l'chafaud. Attendre les pieds dans ce sang, attendre le retour
incertain de la modration et de l'humanit tait un supplice horrible.
Robespierre souffrait mille morts, son me tait ulcre des maux qu'il
voyait s'accumuler sur ses rves de flicit prochaine. Il passa
quelques jours  l'Ermitage, dans la valle de Montmorency. Maximilien
aimait  respirer l'me de son matre dans ces lieux encore tout pleins
de la prsence de Jean-Jacques Rousseau. Que se passait-il alors dans
les mditations du lgislateur? Nul n'a pntr les desseins profonds
qu'enfantrent, dit-on, ces jours de silence et de recueillement.
L'avenir lui a manqu. Assurer l'existence de la Rpublique, faire
cesser cet tat d'incertitude qui livrait la fortune publique aux
intrigants et les ttes au couteau, renouer une alliance srieuse entre
l'homme et Dieu, une sorte de concordat dont l'vangile devait tre le
lien, telle tait sans doute la pense intime de Robespierre. Cette
pense, la mort la scella sur ses lvres.

Depuis quelques mois, la porte cochre de la maison qu'habitait la
famille Duplay tait constamment ferme: la _chose_ dont on voulait
drober la vue aux quatre filles du menuisier passait rgulirement
tous les jours. Du reste, ce rideau une fois tir sur la ville, rien ne
troublait plus la paix intrieure. Maximilien avait ramen, d'un voyage
dans l'Artois, un grand chien nomm Brount, qu'il aimait. Ce chien
faisait la joie des jeunes soeurs. C'tait un alli de plus dans la
maison. L'animal, grave et penseur avec son matre, tait foltre avec
Victoire et lonore. Quand Maximilien travaillait dans sa chambre,
Brount, sage et srieux, le regardait en silence; de temps en temps, le
chien avanait sa tte caressante sur les genoux de son matre; c'tait
entre eux une sympathie sans bornes. Peut-tre ce chien reprsentait-il
au tribun soucieux et dfiant l'image de la fidlit, si rare toujours,
mais surtout dans les temps de rvolution.

Pendant la belle saison, Maximilien allait se promener tous les soirs
aux Champs-lyses, du ct des jardins Marbeuf, avec ses htes. De
petits Savoyards qui le connaissaient pour le rencontrer tous les soirs
dans les avenues accouraient au-devant de lui en jouant de la vielle et
en chantant quelque air des montagnes. Il leur donnait des petits sous
et leur parlait avec bont de leur pays, de leur cabane, de leur
vieille mre. Les enfants l'appelaient entre eux le bon monsieur. L'un
d'eux l'aborda un jour en pleurant. Maximilien lui demanda le motif
d'une si grosse tristesse; alors l'enfant, pour toute rponse,
entrouvrit sa bote qui tait vide. Je vois, rpondit le bon monsieur;
tu as perdu ta marmotte; voici pour en acheter une autre. Et il lui
glissa dans la main une pice de monnaie.

A la fin d'un sicle qui avait profan l'amour, Robespierre se
distinguait par la puret de ses moeurs et la dlicatesse de ses
procds envers un sexe que la littrature du temps regardait comme n
presque uniquement pour le plaisir. Il respectait surtout le lit
conjugal. Attir par l'habitude, il entrait tous les jours chez une
marchande de tabacs, madame Carvin, qui tait fort jolie. Il aimait 
causer avec elle, mais sans jamais s'carter des formes les plus
respectueuses. Sa figure exprimait la tristesse, quand il parlait des
affaires du jour: Nous n'en sortirons jamais; je suis bourrel; j'en
ai la tte perdue.

On tait aux premiers jours de thermidor; Maximilien continuait avec sa
famille adoptive les excursions du soir aux Champs-lyses. Le soleil
tomb  l'extrmit du ciel ensevelissait son globe derrire les
massifs d'arbres ou nageait mollement  et l dans un fluide d'or
sombre. Les bruits de la ville venaient mourir parmi les branches
agites; tout tait repos, silence et mditation; plus de tribune, plus
de peuple, rien que l'enseignement paisible et solennel de la nature.
Maximilien marchait avec la fille ane du menuisier appuye  son
bras; Brount les suivait. Que se disaient-ils? La brise seule a tout
entendu et tout oubli.

lonore avait le front mlancolique et les yeux baisss; sa main
flattait ngligemment la tte de Brount, qui semblait tout fier de si
belles caresses; Maximilien montrait  sa fiance comme le coucher du
soleil tait rouge. C'est du beau temps pour demain, dit-elle.
Maximilien baissa la tte comme frapp d'une image et d'un
pressentiment terrible.

Cette promenade fut la dernire.

Le lendemain, Maximilien avait disparu dans un orage; le lendemain
tait le 9 thermidor.

On n'a que trop crit sur cette journe fameuse, qu'il faudrait, au
contraire, couvrir de deuil et de silence.

Les comits se soulevrent contre l'homme qui menaait leur
sclratesse et entranrent la Convention dans un pige.

Robespierre fut touff. En vain Saint-Just, calme et intrpide, agite
la vrit sur la tte des mchants comme un flambeau ou comme un
glaive; Tallien l'interrompt. Le sombre et atrabilaire Billaud-Varennes
s'crie: La premire fois que je dnonai Danton au Comit,
Robespierre se leva comme un furieux, en disant qu'il voyait mes
intentions, que je voulais perdre les meilleurs patriotes. Tout cela
m'a fait voir l'abme creus sous nos pas. Ainsi la justification de
Robespierre clatait dans la bouche mme de ses accusateurs. Il
s'lance  la tribune; des cris formidables s'lvent: A bas,  bas le
tyran! Tallien fait briller la lame d'un poignard dont il s'est arm,
dit-il, pour percer le sein du nouveau Cromwell, si la Convention
nationale n'avait pas le courage de le dcrter d'accusation.

Les incertitudes tombent devant cette menace.

L'Assemble se soulve tout entire comme frappe d'une commotion
lectrique.

Robespierre, le chapeau  la main, ple, mais non dfait, n'avait point
quitt la tribune; il insiste de nouveau pour obtenir la parole. Un cri
unanime: A bas le tyran! se fait entendre et couvre sa voix.

Barre fait signe qu'il rclame le silence; alors toute la salle: La
parole  Barre! Ce dput avait, dit-on, deux discours dans sa poche,
l'un pour, l'autre contre Robespierre; jugeant la victime abattue, il
tira le glaive. Tandis que je parlais, raconte-t-il lui-mme dans ses
_Mmoires_, mon frre, qui tait dans la tribune au-dessus du fauteuil
du prsident, observait tous les mouvements de Robespierre. Celui-ci,
toujours  la tribune, s'agitait continuellement. Mon frre m'a dit que
lui et ses voisins craignaient qu'il n'en vint  l'extrmit d'attenter
 ma vie, tant on le voyait en proie  une violente crise de colre et
de convulsion.

[Illustration: Arrestation de Robespierre et de ses co-accuss.]

Une apprhension semblable tait bien d'un frre, mais elle ne devait
pas s'lever contre Robespierre: cet homme tait barbare avec le glaive
des lois ou le fer des rvolutions, mais non d'individu  individu.

Robespierre ne quittait toujours pas la tribune.

Le vieux sceptique Vadier provoque le rire homrique de la Convention
en faisant de son ennemi le chef d'une bande de dvots et d'illumins.

TALLIEN.--Je demande la parole pour ramener la discussion  son vrai
point.

ROBESPIERRE.--Je saurai bien l'y ramener.

Sa voix est refoule par les mouvements et les cris de l'Assemble qui
ne veut pas l'entendre. Tallien calomnie impudemment l'homme sur la
bouche duquel tout le monde appuie le billon. Certes, s'crie-t-il,
si je voulais retracer les actes d'oppression particulire qui ont eu
lieu, je remarquerais que c'est pendant le temps o Robespierre a t
charg de la police gnrale qu'ils ont t commis. Robespierre
indign: C'est faux! je... Murmures, cris, trpignements de rage. Des
mains meurtrires se lvent et s'agitent de tous le coins de la salle.
Robespierre porte de tous cts ses yeux; il ne rencontre que la
dfection et la haine. A chaque fois qu'il ouvre la bouche, une
agitation tumultueuse le suffoque. Se tournant alors du ct de
Thuriot, auquel Collot-d'Herbois vient de cder le fauteuil: Pour la
dernire fois, prsident d'assassins, je te demande la parole!

Thuriot avait la taille et la voix d'un athlte; c'est l'homme qu'il
fallait aux Thermidoriens pour en finir avec leur ennemi.

Alors Robespierre jeune: Je suis aussi coupable que mon frre: je
partage ses vertus; je veux partager son sort. Je demande aussi le
dcret d'accusation contre moi. L'Assemble a le lche courage
d'accepter cette victime volontaire.

On vote l'arrestation du _tyran_.

Des cris de: _Vive la libert! vive la Rpublique!_ clatent.
Robespierre, avec une tristesse amre: La Rpublique? Elle est perdue,
puisque les intrigants triomphent.

Alors Lebas: Je ne veux pas partager l'opprobre de ce dcret! Je
demande aussi l'arrestation.

Tout le monde respectait le caractre sage et rserv de Lebas: les
pans de son habit taient entirement arrachs par des mains
officieuses qui, durant cette orageuse sance, avaient cherch 
retenir son ardeur et son dvouement. [Note: Communiqu par la famille
Lebas.]

Les dputs qui venaient d'tre dcrts d'arrestation descendirent 
la barre. Des tmoins rapportent que le visage de Robespierre exprimait
un mpris ml d'indignation; calme et impassible, Saint-Just tait
rest matre de sa figure; Robespierre jeune, Lebas et Couthon
semblaient plus touchs de l'injustice de la Convention envers
Maximilien que de leur propre sort.

Barre disait: J'ai sauv la tte de David au 9 thermidor; je lui dis:
Ne viens pas  cette sance; tu n'es pas homme politique; tu te
compromettras. En effet, je suis sr qu'il aurait voulu monter  la
tribune pour dfendre Robespierre. Souvent  Bruxelles, quand je me
trouvais chez lui, il disait aux personnes prsentes: Je dois la vie 
Barre [Note: Extrait des notes du M. David (d'Angers).]

Ce grand peintre tenait donc bien  la vie, qu'il s'applaudissait de
lui avoir sacrifi l'honneur!

Les prisons refusaient de recevoir Robespierre et ses amis.

Vaincu dans la Convention, il ne l'tait pas dans l'opinion publique.

S'il se ft alors empar du lieu des sances, s'il et fait tomber dans
la nuit une douzaine de ttes, s'il et encourag le peuple qui venait
en foule pour le dlivrer et pour le soutenir, il se ft relev plus
terrible et plus puissant que jamais.

Il ne le voulut point.

A ceux qui le pressaient d'agir contre la Convention nationale,
Robespierre n'opposa qu'un mot: Et au nom de qui?

Il mourut, comme on voit, martyr du dogme de la dmocratie.

Pendant que le fantme du devoir s'levait dans la conscience de
Robespierre pour arrter sa main, ses ennemis remuaient de tous cts.
La Convention soulevait le peuple. Un dcret qui mettait sa tte et
celle de ses amis _hors la loi_ tait proclam aux flambeaux, vers
minuit, depuis les Tuileries jusqu'au quai de l'cole.

Robespierre tait  l'Htel de Ville avec les quatre dputs mis hors
la loi; deux colonnes s'avancent, sous les ordres de Barras, droit  la
Commune, aux cris de: _Vive la Rpublique! Vive la reprsentation
nationale!_ Les citoyens qui tenaient pour Robespierre hsitent; les
bataillons de garde nationale qui se trouvaient sur la place se
dbandent; les canons se retournent; les commissaires de la Convention
pntrent avec une force arme dans les salles. Robespierre reoit dans
la bouche un coup de feu, qui lui fait perdre beaucoup de sang et qui
le livre sans dfense aux gendarmes, entrs les premiers dans la maison
commune pour le saisir.

Lebas s'tait tu.

Robespierre jeune venait de se fracasser la jambe en se lanant d'une
fentre.

Saint-Just tait demeur calme et immobile sur son sige.

On les conduisit tous au supplice.

La rue Saint-Honor regorgeait de citoyens prvenus ou gars, qui se
rjouissaient de voir punir ces hommes qu'ils croyaient tre le systme
de la Terreur. Toutes les croises taient garnies de femmes pares
comme dans les jours de fte.

Robespierre, extraordinairement ple, et couvert du mme habit qu'il
portait le jour o il avait proclam l'existence de l'tre suprme,
semblait prendre les injures de la foule en piti. Sa figure tait
enveloppe d'un linge.

Des applaudissements partirent de plus d'une fentre richement tendue.
Tout le long de la route s'levait une clameur immense.

--C'est lui! Il s'est bless d'un coup de pistolet  la mchoire!

--Non, c'est le sang de Danton qui lui sort par la bouche.

--C'est celui de Camille Desmoulins,

--C'est celui de la France.

Les injures pleuvaient; les femmes lui montraient le poing; les
gendarmes eux-mmes agitaient leur sabre en signe de rjouissance ou
pour le montrer  la multitude; un assistant s'avana vers la
charrette, regarda en face Robespierre, et lui cria sous le nez: Oui,
misrable, il est un Dieu!

Robespierre ne donna aucun signe.

Un membre de la Convention se distinguait entre tous par la fureur avec
laquelle il poussait le cri de: _Mort au tyran!_

Ce Conventionnel, c'tait... Carrier.

On tait arriv devant la maison o logeait Maximilien; les nergumnes
qui suivaient le cortge obligrent les excuteurs d'arrter. Un groupe
de furies excuta une danse autour de la charrette o tait
Robespierre. En ce moment, une larme se forma lentement au bord de son
oeil sec. Le souvenir de la vie douce et presque pastorale qu'il avait
mene dans cette maison, l'ide de ses htes qu'il entranait dans sa
perte venait de lui ouvrir le coeur. On allait se remettre en marche:
alors une femme, vtue avec une certaine recherche, fend la foule,
saisit avec vivacit d'une main les barreaux de la charrette et de
l'autre, menaant Robespierre, lui crie: Monstre! ton supplice
m'enivre de joie; je n'ai qu'un regret, c'est que tu n'aies pas mille
vies, pour jouir du plaisir de te les voir tontes arracher l'une aprs
l'autre. Va, sclrat, descends au tombeau avec les maldictions de
tontes les pouses et de toutes les mres de famille. Robespierre
tourna languissamment les yeux sur elle et leva les paules.

La classe moyenne affichait publiquement son triomphe par les insultes
et les transports de joie qu'elle faisait clater tout le long de la
route. Le peuple, qui tait personnifi dans Robespierre, tait au
contraire peu nombreux et morne. Il se disait que, cet homme mourant,
la Rpublique allait mourir. Aussi gardait-il, sur le passage du fatal
cortge, un silence constern.

Les proscrits, au nombre de vingt-deux, taient tous mutils. En
cherchant eux-mmes la mort, ils n'avaient rencontr que la souffrance
et des contusions horribles qui les dfiguraient.

Seul l'intrpide Saint-Just tait debout, promenant sur la foule un
oeil tranquille.

Au moment o les charrettes dbouchrent sur la place de la Rvolution,
la multitude sembla retenir son haleine pour voir le dnouement de
cette procession tragique. Les charrettes s'arrtrent au pied de
l'chafaud.

Henriot, cet ivrogne barbouill de lie et de sang, dont la conduite
insense avait perdu la cause du peuple, tait le seul qui ne mritt
point, dans cette journe, les honneurs du sacrifice. Un de ses yeux
tait sorti de son orbite et ne tenait plus que par des filaments.
Avant qu'il montt sur la guillotine, un des valets du bourreau lui
arracha brutalement cet oeil; ce qui le fit frmir de douleur.

Ils tombrent tous, l'un aprs l'autre, sans faiblesse et en silence.

Robespierre jeune, toujours impassible et serein, mme envers la mort,
prsenta firement sa tte au couteau et sa pense  l'avenir.

Couthon, qui n'avait plus que la tte et le coeur de vivants, mourut
tout entier sans plir.

Maximilien voyait d'un ct les feuillages des Champs-Elyses o
murmurait pour lui un souffle d'amour, et de l'autre le jardin des
Tuileries o il avait harangu le peuple le jour de la fte de l'tre
suprme. Il avait montr tout le long de la route et conserva devant
l'instrument du supplice un courage inflexible. Le bourreau, avant de
l'tendre sur la planche o il allait recevoir la mort, lui arracha
brusquement l'appareil qui couvrait sa blessure. Alors Robespierre jeta
un cri. On entendit un coup sourd: sa tte venait de tomber. La joie
froce des spectateurs clata.

Saint-Just alors parut, les pieds dans le sang, la tte dans le ciel,
grave sur l'chafaud comme  la tribune ou sur les champs de bataille.
On n'avait jamais vu tant de beaut ni de gnie luire sous le reflet de
la hache. Il avait vingt-six ans. Il croyait  la vertu,  la probit,
au dvouement; il mourut gorg par l'intrigue et par un vil gosme.

Tous ces hommes n'avaient commis qu'un crime, celui de tirer le glaive
contre les ennemis du peuple; ils prirent aussi par le glaive.
Peut-tre devaient-ils cette dernire satisfaction  la justice
sociale, pour que, les trouvant acquitts de la dette qu'ils avaient
contracte envers la mort, le monde pt se prosterner un jour devant la
mmoire de ces martyrs qui ont dfendu la cause du genre humain
souffrant, sauv le territoire de l'invasion trangre et prpar 
leurs descendants des destines meilleures.

La postrit, qui dj danse sur les cadavres des vaincus et des
victimes, dira: Il y eut un peuple qui, en moins de deux annes, jugea
son roi, refit son gouvernement, changea ses moeurs, crasa dans son
sein toutes les factions, soutint le poids d'un continent tout entier
devenu son ennemi, dispersa ses anciens matres, dtruisit les nouveaux
ambitieux ou les anarchistes, pour remonter par ses propres forces  la
justice,  la morale, et ressaisir sa souverainet. Ce peuple avait 
sa tte des hommes intgres, dsintresss, inflexibles, qui
s'croulrent avec leur rve.

Paix  ces ombres terribles!




XXVII

La seconde Terreur.--Dsintressement des Montagnards.--Jugement de
Barre sur Robespierre.--Billaud-Varennes  Cayenne.--Ses paroles.--Les
lettres de sa femme.--Sa mort.--Considrations gnrales sur les
Montagnards.


La Terreur allait finir; les coeurs s'ouvraient  la piti; les pavs
teints en rouge se soulevaient dans nos faubourgs contre le mouvement
de la charrette qui servait aux excutions, quand le 9 thermidor vint
ramasser dans le sang de Robespierre et de Saint-Just le glaive mouss
qu'ils voulaient dtruire.

La hache se retourna furieuse.

Les dbris de la faction des modrs se vengrent cruellement.

La justice du peuple avait t inflexible, celle de ses ennemis fut
atroce.

Il y eut une seconde Terreur, mille fois plus sanguinaire et plus
implacable que l'autre. Des calculs exacts portent  huit ou dix mille
le nombre des ennemis de l'galit qui tombrent sur l'chafaud avant
le 9 thermidor; selon des rapports faits par les
contre-rvolutionnaires eux-mmes, trente-cinq mille Robespierristes
furent gorgs, aprs le 9 thermidor, dans quatre dpartements. On voit
dj de quel ct fut la violence. Il ne faut pas s'en tonner: les
premiers terroristes frappaient avec le fer d'une conviction et au nom
d'un principe social, tandis que les seconds assassinrent avec l'arme
de l'gosme et de la peur.

Les Montagnards eurent, presque tous, une vertu civile qui rachte bien
des fautes, le dsintressement. Ceux-ci n'taient du moins ni des
sangsues du peuple ni des voleurs.

Robespierre ne laissa pas un sou aprs sa mort.

Saint-Just, noble et riche, avait abandonn tout son bien  la commune
de Blrancourt.

Envoy en mission, l'abb Grgoire rduisait ses dpenses, pour mnager
les deniers de l'tat: Devinez, crivait-il  madame Dubois, combien
mon souper de chaque jour cote  la Nation: juste deux sous; car je
soupe avec deux oranges. Il rapporta au Trsor public le fruit de ses
conomies, une petite somme pargne sur ses frais de voyage et noue
dans un coin de son mouchoir.

Cahors, pre d'une famille nombreuse et membre de la Convention 
l'poque la plus florissante de cette assemble, mourut, sans rien
dire, de misre... oui, de misre.

Les dputs de la Montagne qui survcurent  la Terreur thermidorienne
parvinrent presque tous  l'extrme vieillesse. Aucun d'eux ne se
reprocha le sang de Louis XVI; mais ils auraient voulu laver leurs
mains et leur conscience du sang de Robespierre.

M. David (d'Angers) aborde un jour Barre sur son lit de douleur et lui
tmoigne l'intention de couler en bronze le portrait des hommes les
plus clbres de la Rvolution franaise; il lui nomme d'abord
Danton... Barre se lve brusquement sur son sant; et, le visage
inspir par la fivre, il lui dit en faisant un geste d'autorit: Vous
n'oublierez pas Robespierre, n'est-ce pas? Car c'tait un homme pur,
intgre, un vrai et sincre rpublicain; ce qui l'a perdu, c'tait son
irascible susceptibilit et son injuste dfiance envers ses
collgues... Ce fut un grand malheur! Aprs avoir dit, sa tte retomba
sur sa poitrine et il resta longtemps enseveli dans ses rflexions.

Billaud-Varennes, dport  Cayenne, pauvre, vieux et _devenu doux
comme une jeune fille,_ [Note: Expression des femmes noires qui lui ont
ferm les yeux.] se reprochait le 9 thermidor, qu'il appelait sa
dplorable faute.

Je le rpte, disait-il, la rvolution puritaine a t perdue ce
jour-l; depuis, combien de fois j'ai dplor d'y avoir agi de colre!
Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions et toutes les
vulgaires inquitudes aux portes du pouvoir?

Il disait encore: Nous avions besoin de la dictature du Comit de
salut public pour sauver la France. Aucun de nous n'a vu alors les
faits, les accidents, trs-affligeants sans doute, que l'on nous
reproche! Nous avions les regards ports trop haut pour voir que nous
marchions sur un sol couvert de sang. Parmi ceux que nos lois
condamnrent, vous ne comptez donc que des innocents? Attaquaient-ils,
oui ou non, la Rvolution, la Rpublique? Oui! H bien! nous les avons
crass comme des gostes, comme des infmes. Nous avons t _hommes
d'tat_, en mettant au-dessus de toutes les considrations le sort de
la cause qui nous tait confie.... Nous, du moins, nous n'avons pas
laiss la France humilie et nous avons t grands au milieu d'une
noble pauvret. N'avez-vous pas retrouv au Trsor public toutes nos
confiscations?

Un profond chagrin pesait nanmoins sur le coeur de Billaud. Aprs sa
condamnation, sa jeune femme, qu'il avait adore et qu'il aimait
peut-tre encore, profitant de la loi du divorce, s'tait remarie en
France. Elle avait alors vingt ans, un nom terrible  porter et la
misre pour toute ressource. Un homme vieux et riche, touch de cette
situation dplorable, s'offrit  l'pouser en secondes noces: elle
consentit. Il mourut. Hritire d'une grande fortune et touche sans
doute de remords, cette femme, qui tait encore trs-belle, se souvint
de Billaud qui vivait  Cayenne. Elle voulut consacrer sa richesse et
ses soins  l'adoucissement d'un exil si amer. Un sentiment qui ne
s'tait jamais effac de son coeur la ramenait, disait-elle, auprs de
son premier mari. Elle lui crivit lettre sur lettre, mais sans obtenir
de rponse. S'tant rendue elle-mme sur les lieux, elle demanda, par
la bouche d'un intermdiaire, la grce de soulager la noble infortune
de M. Billaud-Varennes. Le vieux et fier rpublicain couta l'envoy de
sa femme avec une attention soutenue, laissa mme chapper quelques
larmes, et ce fut tout. Il repoussa les services que venaient lui
offrir ces mains tendres, mais profanes. Il est, dit-il, des fautes
irrparables. J'ai dchir toutes ses lettres sans les lire.

Une ngresse, nomme Virginie, prit soin de sa vieillesse et de son
malheur.

Billaud rendit le dernier soupir en confessant, avec l'exaltation de la
fivre, que, loin de se repentir, il mourait fier de l'utilit et du
dsintressement de sa vie. Ses lvres bleues et livides se fermrent
en murmurant ces paroles terribles du dialogue d'Euchrate et de Sylla:
_Mes ossements du moins reposeront sur une terre qui veut la libert;
mais j'entends la voix de la postrit qui me reproche d'avoir trop
mnag le sang des tyrans de l'Europe_.

Acceptons tout de ces hommes, moins le sang! La France rayonne encore
dans le monde de l'clat de leur dictature et de leurs batailles. La
dmocratie renatra tt ou tard de leur cendre par la rforme des
moeurs et par la diffusion des lumires. Leur mmoire est la colonne de
feu qui guide les gnrations errantes et indcises  la recherche
d'une nouvelle terre promise. Le 9 thermidor ensevelit la Rpublique
dans un orage. La montagne se changea en volcan. Ce volcan a jet les
membres palpitants de la Convention dans toutes les parties de la terre
et jusque dans les contre les plus sauvages. J'interroge alors
l'univers qui a t tmoin des dernires annes de leur vie, et
l'univers me rpond: Le monde n'en a jamais vu ni n'en reverra jamais
de semblables; ils sont tous morts convaincus et rsigns. On aurait
dit des tres suprieurs  l'espce humaine.

Soyez donc tranquilles et fiers dans vos tombeaux, ossements pars;
l'heure de la rsurrection politique du globe avance. Vous serez enfin
jugs! Mais aujourd'hui que l'arme de la terreur est tombe de leurs
mains et que le regard peut les considrer sans effroi, ces hommes nous
apparaissent dj comme des gants. L'bauche de dmocratie qu'ils nous
ont laisse ressemble, toute noircie qu'elle est par la foudre,  une
de ces pierres druidiques qu'on rencontre dans les champs de la vieille
Bretagne. Jeunes gens, oublions les pertes et les blessures de nos
familles, pour ne plus voir que le rsultat acquis  la cause du
peuple; n'imitons pas leurs excs, car les excs font reculer la
libert. Vous-mmes, ombres des victimes de la Rvolution, maintenant
que, dgages des liens du corps et des intrts de la vie, vous jugez
plus sainement les questions humaines, reconnaissez que votre, mort a
t utile au progrs des gnrations futures, et rjouissez-vous par
del le tombeau!





TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION

I. Mes Tmoins. II. Les Girondins.


CHAPITRE PREMIER.

Prludes de la Rvolution franaise.

I

Du sentiment religieux.--Principaux vnements de notre
histoire.--Comment les faits s'enchainaient les uns aux autres pour
amener un changement dans l'ordre potique et social.--
Affranchissement des communes.--Luther et Calvin.--La
Saint-Barthlemy.--Richelieu.--Louis XIV.--Louis XV.

II

La Rvolution en germe dans la cabale.--La franc-maonnerie.--Les
mystiques.--Les inventeurs.

III

Les prisons d'tat.--Le Prvt de Beaumont.--Dcadence de l'ancien
rgime.

IV

La Rvolution pouvait-elle tre vite?--Louis XVI et
Marie-Antoinette.--Affaire du collier.--Personne ne voit de salut que
dans la convocation des tats gnraux.

V

Le clerg, la noblesse et le tiers tat.--La mission de la France, et
pourquoi elle devait tomber aux mains des Montagnards.


CHAPITRE DEUXIME.

L'Assemble constituante.

I

Les lections.--Convocation des tats gnraux.--Serment du
Jeu-de-Paume.

II

La sance royale.--Paroles de Mirabeau.--Necker.--Troubles 
Paris.--Conduite des dputs.--Prise de la Bastille.

III

tat des esprits.--Premire migration.--La disette.--Mort de Foulon et
de Berthier.--Conduite du clerg franais dans les premiers temps de la
Rvolution.

IV

Troubles et soulvements dans les campagnes.--Henri de Belzunce.--Un
pisode de la Rvolution  Caen.

V

Suite de l'motion populaire.--La dtente.--Nuit du 4 aot.--Quelle est
sa porte.--Abolition des dmes.--Conduite du roi et de la cour.

VI

Adoucissement des moeurs.--Le journalisme.--Marat et Camille
Desmoulins.--Dclarations des droits de l'homme et du citoyen.--La
prrogative royale et le vto.--Systme des deux Chambres.--Obstacles
que rencontrait le travail de la Constitution.--Brissot et Danton.

VII

Orgles des gardes-du-corps.--La contre-rvolution seconde par les
desses de la cour.--Le peuple meurt de faim.--Il va chercher le roi 
Versailles.--Les femmes de Paris.--Le sang coule.--Le roi et la reine
au balcon.--Lafayette.--Rconciliation.--Retour  Paris.

VIII

L'Assemble nationale  Paris.--Ses travaux.--Rgnration des
moeurs.--Un assassinat.--Le marc d'argent.--Le docteur
Guillotin.--Opinion de Marat sur la peine de mort.--Robespierre
grandit.

IX

Apparition des Clubs.--Les Jacobins.--Les Cordeliers.--Poursuites
exerces centre les journaux dmocratiques.--Marat racont par
lui-mme.--Favras.--Les biens de l'glise.--Projets des migrs.--L'Ami
du peuple.--Abolition des titres de noblesse.--Opinion de Marat  cet
gard.--Division de la France en 83 dpartements.--Les juifs, les
protestants et les comdiens.

X

Constitution civile du clerg.--Ftes de le Fdration.

XI

Le parti des Indiffrents.--Marat clate.--Camille Desmoulins dnonc
par Malouet.--Apparition de Saint-Just.--Dsorganisation de
l'anne.--Mort de Loustalot.--Une sance du club des Jacobins.
--Mariage de Camille Desmoulins.--Mort de Mirabeau.

XII

Les fdrations.--La bulle du pape.--Le clerg rfractaire.--Marat et
Robespierre royalistes.--Doctrines sociales de la Rvolution.--Les
chevaliers du poignard.--Ce qui se passait au chteau des
Tuileries.--Throigne de Mricourt.

XIII

Alarmes et soupons.--Marat prophte.--Fuite du roi.--Lafayette risque
d'tre massacr sur la place de Grve.--Les armes et les insignes de la
royaut sont arrachs et dtruits.--Le peuple entre au chteau des
Tuileries.--Robespierre aux Jacobins.

XIV

Arrestation du roi et de la famille royale.--Conduite de
Drouet.--Fermet de Sausse.--Retour  Paris.--La voie
douloureuse.--Arrive au chteau des Tuileries.--Translation des
cendres de Voltaire au Panthon.--Discussion,  l'Assemble nationale,
sur le sort de la royaut.--Les clubs.--Robespierre et
Danton.--Devait-on restaurer Louis XVI sur le trne?

XV

Discussion sur la forme de gouvernement.--Runion des citoyens au
Champ-de-Mars.--Ptition signe sur l'autel de la patrie.--Dploiement
de forces militaires.--La loi martiale et le drapeau rouge.--Lafayette
et Bailly.--Massacres.--Consquences de cette journe dsastreuse.

XVI

Triomphe de la raction.--Robespierre introduit dans la famille
Duplay.--Sa manire de vivre.--Marat sous terre.--L'abolition de la
peine de mort propose par Robespierre, repousse par la majorit
conservatrice de l'Assemble.--Fin de la Constituante.


CHAPITRE TROISIME.

Assemble lgislative.

I

En quoi l'Assemble lgislative diffrait de l'Assemble
constituante.--Le parti des Girondins.--Quels taient alors les
rpublicains.--Troubles excits dans tout le royaume par les prtres
rfractaires.--Menaces des migrs.--Conduite ambigu de Louis XVI.

II

Deux dcrets: l'un contre les migrs, l'autre contre les prtres
rfractaires.--D'o est parti le systme de la Terreur.--Le roi tient
pour le clerg non asserment et pour la noblesse rvolte contre la
nation.--Les dsastres de Saint-Domingue.--Camille Desmoulins sans
journal.--Les lettres et les arts en 91.--Danton est nomm
procureur-adjoint de la Commune de Paris.--Son caractre et sa
profession de foi.

III

La guerre.--Rsistance de Robespierre  l'lan gnral.--L'avis de
Danton.--Brissot se dclare ouvertement pour l'attaque.--Lutte entre
lui et Robespierre.--Le sentiment martial l'emporte.--Les Marseillais
marchent sur Arles.--Le bonnet rouge.--Les piques.--Ministre girondin.

IV

Influence des femmes sur la Rvolution franaise.--Mme Roland et
Throigne.--La question religieuse aux Jacobins.--Massacres dans le
midi de la France.--Entrevue de Robespierre et de Marat.--Dclaration
de guerre.

V

La guerre dbute mal.--Quelles taient les causes de notre infriorit
passagre.--Lettres de la commune de Marseille aux citoyens de
Valence.--L'ennemi est a l'intrieur.--Dcret contre les prtres
rfractaires.--Dclin des croyances religieuses.--Le vto
royal.--Lettre de Roland.--Chute du ministre girondin.--Changements
que la ncessit de vaincre amnent dans l'esprit public.

VI

Prludes de la journe du 20 juin.--Proposition de Danton au sujet de
la reine.--Lettre de Lafayette  l'Assemble.--Menaces d'un coup
d'Etat.--Manifestation du peuple de Paris.--Il pntre dans
l'Assemble.--Envahissement des Tuileries.--Conduite de Louis XVI.--A
qui la victoire?--Fte du Champ-de-Mars.

VII

Lenteur calcule des oprations militaires.--Lafayette  la barre de
l'Assemble.--Manifeste de Brunswick,--Enrlements
volontaires.--Arrive des fdrs marseillais.--Rle de Danton.--
Angoisses et dcouragement des chefs populaires.--Le 10 aot.--Une page
du journal de Lucile.--Pripties de la lutte.--Le roi se rfugie dans
l'Assemble lgislative.--Dfaite et massacre des Suisses.--Throigne
et Sulean.--Rsolutions votes par les reprsentants de la nation.

VIII

Direction nouvelle imprime  la guerre.--La Commune de Paris.--Sa
lutte avec l'Assemble lgislative.--Marat  l'Htel de Ville.--Qui
l'emportera de la vengeance ou de la justice?--Cration du tribunal
rvolutionnaire.--Conduite de Danton.--Prise de Longwy.--Acquittement
de Montmorin.--Formation d'un camp au Champ-de-Mars.--Provocations au
massacre des royalistes.

IX

Massacres de septembre.--Le Comit de surveillance.--La prison de
l'Abbaye.--Le prsident Maillard.--Les jugements.--Journiac de
Saint-Mard.--Ce qui se passait dans l'intrieur de la prison et devant
le tribunal.--Royalistes acquitts.--Mlle. Cazotte et Mlle. de
Sombreuil.--L'abb Sicard.--La princesse de Lamballe.--A qui revient la
responsabilit des massacres?--Rle de Danton.--Marat seul ose
justifier les journes de septembre.

X

Effet moral produit par les massacres.--Lutte de Danton et de
Marat.--Affaire Duport.--chec de la Commune.--Les lections.--Fin de
l'Assemble lgislative.


CHAPITRE QUATRIME.

La Convention.

I

Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du
bureau.--Abolition de la royaut.--La situation politique juge par
Danton.--La proprit est dclare inviolable.--Rforme judiciaire.
--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les
citoyens.--Vice original de la Convention.--Les Girondins ennemis de
Paris.--Le parti qu'ils tirent des journes de septembre.--Prsages
d'une lutte  mort entre la Gironde et la Montagne.

II

Une proposition malheureuse.--Sance du 23 septembre.--Dnonciation de
Lasource.--Discours de Danton.--Attaque contre Robespierre.--Sa
dfense.--Dmenti donn  Barbaroux par Paris. Accusation contre
Marat.--L'Ami du peuple  la tribune.--Conclusion de cette
journe.--Dfaite des Girondins.--Paris veng.--La Rpublique une et
indivisible.

III

lan du la dfense nationale.--La panique.--Dtente.--La patrie n'est
plus en danger.--Arrive de Dumouriez  Paris.--Sa prsence au club des
Jacobins.--Habilet de Danton.--Une soire chez Talma.--Rabat-Joie.

IV

Ce qu'taient alors les Girondins.--Leur rle dans la
Convention.--Leurs prjugs contre Paris.--Encore l'affaire du
_Mauconseil_ et du _Rpublicain_.--La population lasse des divisions
personnelles.--Danton conciliateur et repouss par les Girondins.--Son
mot sur Mme. Roland.--On lui demande des comptes.--Sa dfense.--La
Commune de Paris.--Accusation contre Robespierre.--Sance du 5
novembre.--Droute de la Gironde.--Robespierre et son frre chez
Duplay.--Une promenade autour de Paris.--Marat dnonc par
Barboroux.--Rponse de Marat.--claircie.--La bataille de Jemmapes.

V

Louis XVI au Temple.--Prliminaires de son procs.--Quels sont les
hommes responsables de son jugement et de sa mort.--Saint-Just se
rvle: son discours.--Les Conventionnels assaillis par le parti des
femmes.--Marat et Mlle. Fleury.--La question religieuse sous la
Convention.--La question des subsistances.--Opinion de Saint-Just.--Le
procs du roi rclam par les Montagnards, consenti par les
Girondins.--Shakespeare parle du fond de sa tombe.--La forme du procs
est rsolue.

VI

Louis XVI et sa famille.--Procs-verbal d'Albertier.--Rapport du maire
Cambon.--Rcit de Barre.--L'ex-roi devant la Convention.--Son
attitude et ses rponses.--Retour au Temple.--Nouvelles tentatives de
sduction en faveur du roi.--Olympe de Gouges.--Vie prive de Louis XVI
dans sa captivit.--La protestation de la vengeance.

VII

L'instruction primaire devant la Convention.--Gratuite et
laque.--Apparition de l'athisme.--Sentiment de Robespierre sur la
proprit.--Procs de Louis XVI.--Seconde comparation  la barre de
l'Assemble nationale.--Retour au Temple.--Conversation entre le roi,
Cambon et Chaumette.--Agitation dans l'Assemble.--Discours de
Robespierre.--Discours de Saint-Just.--Appel nominal sur la question
de culpabilit.--Discours de Danton.--Second appel nominal sur la
ratification du jugement par le peuple.--Troisime appel nominal sur la
peine  infliger.--Lettre de l'ambassadeur d'Espagne.--Sortie de
Danton.--Le sursis.--Assassinat de Lepelletier de Saint-Fargeau.

VIII

Lutte entre la Convention et la Commune  propos de la libert des
thtres.--Danton incline vers la Commune.--Excution de Louis
XVI.--Dernire entrevue avec la reine.--Son confesseur.--La maison
Duplay durant le passage du lugubre cortge.--L'chafaud.--Dernires
paroles de Louis.--Le soir du 21 janvier.--Embarras que la royaut
lguait  la Rvolution.

IX

Mort de la premire femme de Danton.--Sa mission en Belgique.--La
runion des deux pays.--Retour victorieux de l'ennemi.--La Belgique
vacue par nos troupes.--Avis de Danton sur l'tat des
choses.--Proclamation de la Commune de Paris.--Le drapeau noir flotte
sur les tours de Notre-Dame.--Sublime discours de Danton.--Accusations
contre sa probit.--tablissement du tribunal
rvolutionnaire.--largissement des dtenus pour dettes.--Envoi de
commissaires aux dpartements.--Dclaration de guerre a l'Angleterre.

X

Marat rit.--Pillage des boutiques.--Dnonciation de Barre et de
Salles.--Dcret d'arrestation contre Marat.--Il chappe.--Sa lettre 
la Convention.--Il est dcrt d'accusation  la suite d'un appel
nominal.--Dfection de Dumouriez.--Opinion de Thibaudeau sur les
intrigues orlanistes.--La Vende.--Marat devant le tribunal
rvolutionnaire.--Son acquittement.--Son triomphe.--Sa rentre  la
Convention.--Marat chez Simonne vrard.

XI

Parallle entre la Gironde et la Montagne.--Ce qui manquait aux
Girondins.--loquence des orateurs.--Camille Desmoulins rprimand par
Prudhomme.--Causes de la dcadence des Girondins.--Ils n'taieut point
de leur temps.

XII

Installation du Comit de salut public.--Son caractre.--Appel  la
conciliation et  la fraternit.--Les frais de la guerre pays par les
riches.--Le maximum.--Lyon et Marseille soulevs contre la
Convention.--La Constitution de 93.--Opinion de Verguiand sur
l'inspiration divine.--Opinion de Danton sur la libert des cultes.--La
Convention sige aux Tuileries.--Isnard prsident.--Histoire des
Brissotins.--Commission des douze.--Arrestation d'Hbert.--Invective
d'Isnard.--Agitation de Paris.

XIII

Insurrection pacifique du 31 mai.--Danton et le canon
d'alarme.--l'vch.--La Convention envahie.--La Commission des douze
est casse.--Promenade aux flambeaux.--L'insurrection recommence le 2
juin.--Mauvaises nouvelles de la Vende et du thtre de la guerre.--Le
tocsin de Notre-Dame et la gnrale.--Ce qui se passe  la
Convention.--Henriot et ses canonniers.--Mise en accusation des
vingt-deux.--Fin de Throigne de Mricourt.

XIV

Incapacit des Girondins en fait de gouvernement.--Physionomie de la
Convention aprs le 2 juin.--Lettre de Marat.--Dclin de l'Ami du
peuple.--Systme de bascule adopt par Robespierre.--Activit de la
Convention aprs la chute des Girondins.--Fondation du Musum
d'histoire naturelle--La Constitution de 93.--Alliance de la Gironde
avec les royalistes--Ce qui se passait dans le Calvados.

XV

Marat alit.--Le docteur Charles.--Dputation du club des
Jacobins.--Mort de l'Ami du peuple.--motion des patriotes.--Les
funrailles.--Le tableau de David.--Les honneurs posthumes rendus 
Marat.--Son entre triomphale au Panthon.

XVI

Second mariage de Danton.--Il propose  la Convention un gouvernement
rvolutionnaire.--Motifs sur lesquels il appuie cette vigoureuse
mesure.--Opposition de Robespierre.--Soulvement des enrags contre
Danton.--Rorganisation du Comit de salut public.--Les souvenirs de
Barre.

XVII

La fte du 10 aot 1793.--L'ducation publique par les
beaux-arts.--Retour  la nature.--La fontaine de la
Rgnration.--David et Hrault de Schelles.--Dfil du cortge sur
les boulevards.--galit des rangs et des conditions
humaines.--Honneurs rendus aux Aveugles, aux Enfants-Trouvs, aux
Vieillards.--Deuxime station: l'arc de triomphe lev en l'honneur des
citoyennes.--Troisime station: la statue de la Libert.--Quatrime
station: les Invalides.--Cinquime station: le Temple funbre.

XVIII

Sige de Lyon.--Dcret de la Convention nationale.--Clmence de
Couthon.--Atroce conduite de Collot d'Herbois et Fouch.--Le Girondin
Rebecqui  Marseille.--Les royalistes s'emparent du mouvement.--Terreur
blanche.--Sige et prise de la ville par l'arme rpublicaine.--Origine
de la rvolte  Toulon.--Les royalistes, cachs derrire les Girondins,
se rendent matres des sections et fondent un Comit gnral.--Leur
tribunal soi-disant populaire.--Le couronnement de la
Vierge.--Pamla.--Toulon est vendu aux Anglais par les chefs de la
raction.--La guillotine et le gibet.--Arrive de l'arme de
Cartaux.--Attaque et victoire des Montagnards.--Panique des
royalistes.--Incendie de nos arsenaux.--Noble conduite des forats.

XIX

Le rgne de la Terreur.--Quels sont ceux qui l'ont provoqu.--Comment
il s'est form par une sorte d'incubation lente.--Sance du 5
septembre.--Merlin, Chaumette, Danton, Varennes, Barre.--Aggravation
du Tribunal rvolutionnaire.--Institution d'une arme spciale charge
de contenir Paris.--Considrations gnrales sur les mesures prises par
la Convention.--Ce qui serait arriv si les Montagnards eussent
faibli.--Ne pas confondre le systme avec ses excs.--La Terreur
compare  l'Empire.--Dernier mot des Conventionnels.

XX.

Procs et mort de Custine.--Procs et mort de Marie-Antoinette.--Procs
des Girondins.--Robespierre arrache  la mort soixante-treize
dputs.--Condamnation  mort des Vingt-et-un.--Suicide de
Valaz.--Excution de Brissot et de ses complices.--Sort des autres
Girondins.--Mort de Mme. Roland.--Supplice de Bailly et de
Barnave.--Chtiment de la Dubarry.--Un mot sur le Tribunal
rvolutionnaire.--Souberbielle.--Duplay.--Prostration.--La victoire
ranime tous les courages.

XXI

La ligue des philosophes de la Convention pour propager les
lumires.--Lakanal.--Les services qu'il rendit aux savants.--Bernardin
de Saint-Pierre et Daubenton.--Calendrier rpublicain.--Chappe
inventeur du tlgraphe.--Deux ans de fer contre quiconque dgradera
les monuments publics.--Progrs du Musum d'histoire naturelle--Les
coles normales.--Vengeance de Lakanal.--L'abb Sicard ami de
Couthon.--Le docteur Pinel.--tat des fous jusqu'en 1793.--Visite de
Couthon  Bictre.--Libration des fous.--Le Conservatoire de
musique.--Ce qu'a fait la Convention pour les arts et pour l'humanit.

XXII

La Rvolution est partout matresse.--Indignes successeurs de
Marat.--Athisme d'Hbert et de Chaumette.--L'evque Gobel, 
l'instigation d'Anacharsis Clootz, dpose l'exercice de son culte entre
les mains de la Nation.--Rsistance de l'abb Grgoire.--Fte de la
desse Raison. Pallnodie d'Hbert.--Ronsin, Carier, Fouch de Nantes.

XXIII

Retraite de Danton, son mpris pour les Hbertistes.--Camille
Desmoulins.--Son journal, ses attaques contre Hbert et le Comit de
salut public.--Sa modration, ses ides de clmence et ses rapports
avec Robespierre.--Accusation porte contre Danton.--Son
insouciance.--Inquitudes de Lucile.--Sance des Jacobins.--Mort des
Hbertistes.

XXIV

La perte des indulgents est dcide.--Arrestation de Camille Desmoulins
et de Danton.--Lettre de Camille.--Paroles de Danton.--Dernire lettre
de Camille.--Procs et dfense des Dantonistes.--Ils sont conduits 
l'chafaud.--Mort de Lucile Desmoulins.

XXV

La Rvolution veut transformer le thtre et les arts.--Projet de
David.--Hrosme et mort du jeune Barra.--Sa statue par David
(d'Angers).--Gaiet et commerce dans Paris.--Dcrets et institutions de
la Convention.--Idal de Robespierre diffrent de celui de la
Rvolution.--Fte du 20 prairial.--Paroles de Robespierre et
considrations sur ses projets.--Loi du 22 prairial.--Retraite de
Robespierre.

XXVI

Confidence de Barre.--Robespierre veut arrter la Terreur.--Les petits
Savoyards.--Sret de moeurs de Robespierre.--Sa dernire
promenade.--Le 9 thermidor, sance du la Convention.--Dvouement de
Robespierre jeune et de Lebas.--Lchet de David.--Robespierre refuse
d'agir contre la Convention.--Il est mis hors la loi et bless 
l'Htel de Ville.--Il est conduit au supplice.--Silence du
peuple.--Joie de la classe moyenne.--Intrpidit de
Saint-Just.--Henriot, Robespierre jeune, Couthon.--Mort de Robespierre
et de Saint-Just.--Ce que dira la postrit.

XXVII

La seconde Terreur.--Dsintressement des Montagnards.--Jugement de
Barere sur Robespierre.--Billaud-Varennes  Cayenne.--Ses
paroles.--Les lettres de sa femme.--Sa mort.--Considrations gnrales
sur les Montagnards.




TABLE DES GRAVURES


Frontispiece.--Portrait de l'auteur.
Rouget de l'Isle.
Louis XIV.
Louis XVI.
Necker.
Serment du Jeu-de-Paume.
Camille Desmoulins.
Camille Desmoulins au Palais-Royal.
Robespierre.
Prise de la Bastille.
Danton.
Barre.
Un homme est tu par les gardes-du-corps.
Le club des Cordelirs.
Marat.
Les Cordeliers avaient pose deux sentinelles
   la porte de Marat.
Fte de la Fdration au Champ-de-Mars.
Fabre-d'glantine.
Une sance du club des Jacobins.
Brissot.
Collot-d'Herbois.
Santerre.
Ption.
La dputation des ptitionnaires du Champ-de-Mars
  quitte l'Htel de Ville, terrifie
  d'avoir vu arborer le drapeau rouge.
Massacres du Champ-de-Mars.
Couthon.
Verguiaud.
Dumouriez.
Madame Roland.
Chaumette.
Les ptitionnaires du 20 juin.
Hbert.
L'abb Sicard, instituteur des sourds-muets.
Intrieur de l'Abbaye aux journes de Septembre.
Massacres dans les prisons.
Massacre des Carmes.
Barras.
Marat  la tribune de la Convention: Sance orageuse.
Sance du 25 septembre.
Boissy-d'Anglas.
Saint-Just.
Louis XVI et la famille royale au Temple.
Louis XVI donnant une leon de gographie  son fils.
Louis XVI fait construire une caisse en fer.
Cambon ordonne  Louis XVI de se rendre 
  la barre de la Convention.
Gensonn.
L'abb Grgoire.
Logement de Marat rue des Cordeliers.
Fouquier-Tinville, accusateur public.
Carrier.
Comit de salut public.
Assassinat de Marat.
Provocation d'Isnard, prsident de la Convention.
Dfil du cortge sur les boulevards.
Fontaine de la Rgnration.
Merlin de Douai donne lecture de son rapport.
Rassemblements devant l'Htel de Ville.
Valaz.
Le gnral Custine est conduit devant le
  tribunal rvolutionnaire.
Les Hbertistes  la Conciergerie.
Dernire entrevue de Danton et de Robespierre.
Les Dantonistes devant le tribunal rvolutionnaire.
Les Dantonistes au Luxembourg.
Arrestation de Robespierre et de ses co-accuss.










End of Project Gutenberg's Histoire des Montagnards, by Alphonse Esquiros

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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Literary Archive Foundation

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considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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