The Project Gutenberg EBook of Quatrevingt-Treize, by Victor Hugo

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Title: Quatrevingt-Treize

Author: Victor Hugo

Posting Date: November 19, 2011 [EBook #9645]
Release Date: January, 2006
First Posted: October 13, 2003
[Last updated: January 8, 2017]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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VICTOR HUGO


QUATREVINGT-TREIZE




PREMIRE PARTIE


EN MER




LIVRE PREMIER



LE BOIS DE LA SAUDRAIE

Dans les derniers jours de mai 1793, un des bataillons parisiens amens en
Bretagne par Santerre fouillait le redoutable bois de la Saudraie en
Astill. On n'tait pas plus de trois cents, car le bataillon tait dcim
par cette rude guerre. C'tait l'poque o, aprs l'Argonne, Jemmapes et
Valmy, du premier bataillon de Paris, qui tait de six cents volontaires,
il restait vingt-sept hommes, du deuxime trente-trois, et du troisime
cinquante-sept. Temps des luttes piques.

Les bataillons envoys de Paris en Vende comptaient neuf cent douze
hommes. Chaque bataillon avait trois pices de canon. Ils avaient t
rapidement mis sur pied. Le 25 avril, Gohier tant ministre de la justice
et Bouchotte tant ministre de la guerre, la section du Bon-Conseil avait
propos d'envoyer des bataillons de volontaires en Vende; le membre
de la commune Lubin avait fait le rapport; le 1er mai, Santerre tait prt
 faire partir douze mille soldats, trente pices de campagne et un
bataillon de canonniers. Ces bataillons, faits si vite, furent si bien
faits, qu'ils servent aujourd'hui de modles; c'est d'aprs leur mode de
composition qu'on forme les compagnies de ligne, ils ont chang
l'ancienne proportion entre le nombre des soldats et le nombre des
sous-officiers.

Le 28 avril, la commune de Paris avait donn aux volontaires de Santerre
cette consigne: _Point de grce. Point de quartier_. A la fin de mai, sur
les douze mille partis de Paris, huit mille taient morts.

Le bataillon engag dans le bois de la Saudraie se tenait sur ses gardes.
On ne se htait point. On regardait  la fois  droite et  gauche, devant
soi et derrire soi; Klber a dit: _Le soldat a un oeil dans le dos_. Il y
avait longtemps qu'on marchait. Quelle heure pouvait-il tre?  quel moment
du jour en tait-on? Il et t difficile de le dire, car il y a toujours
une sorte de soir dans de si sauvages halliers, et il ne fait jamais clair
dans ce bois-l.

Le bois de la Saudraie tait tragique. C'tait dans ce taillis que, ds le
mois de novembre 1792, la guerre civile avait commenc ses crimes;
Mousqueton, le boiteux froce, tait sorti de ces paisseurs funestes; la
quantit de meurtres qui s'taient commis l faisait dresser les cheveux.
Pas de lieu plus pouvantable. Les soldats s'y enfonaient avec prcaution.
Tout tait plein de fleurs; on avait autour de soi une tremblante muraille
de branches d'o tombait la charmante fracheur des feuilles; des rayons de
soleil trouaient  et l ces tnbres vertes;  terre, le glaeul, la
flambe des marais, le narcisse des prs, la gnotte, cette petite fleur qui
annonce le beau temps, le safran printanier, brodaient et passementaient un
profond tapis de vgtation o fourmillaient toutes les formes de la
mousse, depuis celle qui ressemble  la chenille jusqu' celle qui
ressemble  l'toile. Les soldats avanaient pas  pas, en silence, en
cartant doucement les broussailles. Les oiseaux gazouillaient au-dessus
des bayonnettes.

La Saudraie tait un de ces halliers o jadis, dans les temps paisibles, on
avait fait la Houiche-ba, qui est la chasse aux oiseaux pendant la nuit;
maintenant on y faisait la chasse aux hommes.

Le taillis tait tout de bouleaux, de htres et de chnes; le sol plat; la
mousse et l'herbe paisse amortissaient le bruit des hommes en marche;
aucun sentier, ou des sentiers tout de suite perdus; des houx, des
prunelliers sauvages, des fougres, des haies d'arrte-boeuf, de hautes
ronces; impossibilit de voir un homme  dix pas. Par instants passait dans
le branchage un hron ou une poule d'eau indiquant le voisinage des marais.

On marchait. On allait  l'aventure, avec inquitude, et en craignant de
trouver ce qu'on cherchait.

De temps en temps on rencontrait des traces de campements, des places
brles, des herbes foules, des btons en croix, des branches sanglantes.
L on avait fait la soupe, l on avait dit la messe, l on avait pans des
blesss. Mais ceux qui avaient pass avaient disparu. O taient-ils? Bien
loin peut-tre? peut-tre l tout prs, cachs, l'espingole au poing? Le
bois semblait dsert. Le bataillon redoublait de prudence. Solitude, donc
dfiance. On ne voyait personne; raison de plus pour redouter quelqu'un. On
avait affaire  une fort mal fame.

Une embuscade tait probable.

Trente grenadiers, dtachs en claireurs, et commands par un sergent,
marchaient en avant  une assez grande distance du gros de la troupe. La
vivandire du bataillon les accompagnait. Les vivandires se joignent
volontiers aux avant-gardes. On court des dangers, mais on va voir quelque
chose. La curiosit est une des formes de la bravoure fminine.

Tout  coup les soldats de cette petite troupe d'avant-garde eurent ce
tressaillement connu des chasseurs qui indique qu'on touche au gte. On
avait entendu comme un souffle au centre d'un fourr, et il semblait qu'on
venait de voir un mouvement dans les feuilles. Les soldats se firent signe.

Dans l'espce de guet et de qute confie aux claireurs, les officiers
n'ont pas besoin de s'en mler; ce qui doit tre fait se fait de soi-mme.

En moins d'une minute le point o l'on avait remu fut cern, un cercle de
fusils braqus l'entoura; le centre obscur du hallier fut couch en joue de
tous les cts  la fois, et les soldats, le doigt sur la dtente, l'oeil
sur le lieu suspect, n'attendirent plus pour le mitrailler que le
commandement du sergent.

Cependant la vivandire s'tait hasarde  regarder  travers les
broussailles, et, au moment o le sergent allait crier: Feu! cette femme
cria: Halte!

Et se tournant vers les soldats:--Ne tirez pas, camarades!

Et elle se prcipita dans le taillis. On l'y suivit.

Il y avait quelqu'un l en effet.

Au plus pais du fourr, au bord d'une de ces petites clairires rondes que
font dans les bois les fourneaux  charbon en brlant les racines des
arbres, dans une sorte de trou de branches, espce de chambre de feuillage,
entr'ouverte comme une alcve, une femme tait assise sur la mousse, ayant
au sein un enfant qui ttait et sur ses genoux les deux ttes blondes de
deux enfants endormis.

C'tait l l'embuscade.

--Qu'est-ce que vous faites ici, vous? cria la vivandire.

La femme leva la tte.

La vivandire ajouta, furieuse:

--Etes-vous folle d'tre l!

Et elle reprit:

--Un peu plus, vous tiez extermine!

Et, s'adressant aux soldats, la vivandire ajouta:

--C'est une femme.

--Pardine, nous le voyons bien! dit un grenadier.

La vivandire poursuivit:

--Venir dans les bois se faire massacrer! a-t-on ide de faire des btises
comme a!

La femme stupfaite, effare, ptrifie, regardait autour d'elle, comme 
travers un rve, ces fusils, ces sabres, ces bayonnettes, ces faces
farouches.

Les deux enfants se rveillrent et crirent.

--J'ai faim, dit l'un.

--J'ai peur, dit l'autre.

Le petit continuait de tter.

La vivandire lui adressa la parole.

--C'est toi qui as raison, lui dit-elle.

La mre tait muette d'effroi.

Le sergent lui cria:

--N'ayez pas peur, nous sommes le bataillon du Bonnet-Rouge.

La femme trembla de la tte aux pieds. Elle regarda le sergent, rude visage
dont on ne voyait que les sourcils, les moustaches, et deux braises qui
taient les deux yeux.

--Le bataillon de la ci-devant Croix-Rouge, ajouta la vivandire.

Et le sergent continua:

--Qui es-tu, madame?

La femme le considrait, terrifie. Elle tait maigre, jeune, ple, en
haillons; elle avait le gros capuchon des paysannes bretonnes et la
couverture de laine rattache au cou avec une ficelle. Elle laissait voir
son sein nu avec une indiffrence de femelle. Ses pieds, sans bas ni
souliers, saignaient.

--C'est une pauvre, dit le sergent.

Et la vivandire reprit de sa voix soldatesque et fminine, douce en
dessous:

--Comment vous appelez-vous?

La femme murmura dans un bgaiement presque indistinct:

--Michelle Flchard.

Cependant la vivandire caressait avec sa grosse main la petite tte du
nourrisson.

--Quel ge a ce mme? demanda-t-elle.

La mre ne comprit pas. La vivandire insista.

--Je vous demande l'ge de a.

--Ah! dit la mre. Dix-huit mois.

--C'est vieux, dit la vivandire. a ne doit plus tter. Il faudra me
sevrer a. Nous lui donnerons de la soupe.

La mre commenait  se rassurer. Les deux petits qui s'taient rveills
taient plus curieux qu'effrays. Ils admiraient les plumets.

--Ah! dit la mre, ils ont bien faim.

Et elle ajouta:

--Je n'ai plus de lait.

--On leur donnera  manger, cria le sergent, et  toi aussi. Mais ce n'est
pas tout a. Quelles sont tes opinions politiques?

La femme regarda le sergent et ne rpondit pas.

--Entends-tu ma question?

Elle balbutia:

--J'ai t mise au couvent toute jeune, mais je me suis marie, je ne suis
pas religieuse. Les soeurs m'ont appris  parler franais. On a mis le feu
au village. Nous nous sommes sauvs si vite que je n'ai pas eu le temps de
mettre des souliers.

--Je te demande quelles sont tes opinions politiques?

--Je ne sais pas a.

Le sergent poursuivit:

--C'est qu'il y a des espionnes. a se fusille, les espionnes. Voyons.
Parle. Tu n'es pas bohmienne? Quelle est ta patrie?

Elle continua de le regarder comme ne comprenant pas.
Le sergent rpta:

--Quelle est ta patrie?

--Je ne sais pas, dit-elle.

--Comment! tu ne sais pas quel est ton pays?

--Ah! mon pays. Si fait.

--Eh bien, quel est ton pays?

La femme rpondit:

--C'est la mtairie de Siscoignard, dans la paroisse d'Az.

Ce fut le tour du sergent d'tre stupfait. Il demeura un moment pensif.
Puis il reprit:

--Tu dis?

--Siscoignard.

--Ce n'est pas une patrie, a.

--C'est mon pays.

Et la femme, aprs un instant de rflexion, ajouta:

--Je comprends, monsieur. Vous tes de France, moi je suis de Bretagne.

--Eh bien?

--Ce n'est pas le mme pays.

--Mais c'est la mme patrie! cria le sergent.

La femme se borna  rpondre:

--Je suis de Siscoignard!

--Va pour Siscoignard! reprit le sergent. C'est de l qu'est ta famille?

--Oui.

--Que fait-elle?

--Elle est toute morte. Je n'ai plus personne.

Le sergent, qui tait un peu beau parleur, continua l'interrogatoire.

--On a des parents, que diable! ou on en a eu. Qui es-tu? Parle.

La femme couta, ahurie, cet--_ou on en a eu_--qui ressemblait plus  un
cri de bte fauve qu' une parole humaine.

La vivandire sentit le besoin d'intervenir. Elle se remit  caresser
l'enfant qui ttait, et donna une tape sur la joue aux deux autres.

--Comment s'appelle la tteuse? demanda-t-elle; car c'est une fille, a.

La mre rpondit: Georgette.

--Et l'an? Car c'est un homme, ce polisson-l.

--Ren-Jean.

--Et le cadet? car lui aussi, il est un homme, et joufflu encore!

--Gros-Alain, dit la mre.

--Ils sont gentils, ces petits, dit la vivandire; a vous a dj des airs
d'tre des personnes.

Cependant le sergent insistait.

--Parle donc, madame. As-tu une maison?

--J'en avais une.

--O a?

--A Az.

--Pourquoi n'es-tu pas dans ta maison?

--Parce qu'on l'a brle.

--Qui a?

--Je ne sais pas. Une bataille.

--D'o viens-tu?

--De l.

--O vas-tu?

--Je ne sais pas.

--Arrive au fait. Qui es-tu?

--Je ne sais pas.

--Tu ne sais pas qui tu es?

--Nous sommes des gens qui nous sauvons.

--De quel parti es-tu?

--Je ne sais pas.

--Es-tu des bleus? Es-tu des blancs? Avec qui es-tu?

--Je suis avec mes enfants.

Il y eut une pause. La vivandire dit:

--Moi, je n'ai pas eu d'enfants. Je n'ai pas eu le temps.
Le sergent recommena.

--Mais tes parents! Voyons, madame, mets-nous au fait de tes parents. Moi,
je m'appelle Radoub, je suis sergent, je suis de la rue du Cherche-Midi,
mon pre et ma mre en taient, je peux parler de mes parents. Parle-nous
des tiens. Dis-nous ce que c'tait que tes parents.

--C'taient les Flchard. Voil tout.

--Oui, les Flchard sont les Flchard, comme les Radoub sont les Radoub.
Mais on a un tat. Quel tait l'tat de tes parents? Qu'est-ce qu'ils
faisaient? Qu'est-ce qu'ils font? Qu'est-ce qu'ils flchardaient, tes
Flchard?

--C'taient des laboureurs. Mon pre tait infirme et ne pouvait travailler
 cause qu'il avait reu des coups de bton que le seigneur, son seigneur,
notre seigneur, lui avait fait donner, ce qui tait une bont, parce que
mon pre avait pris un lapin, pour le fait de quoi on tait jug  mort;
mais le seigneur avait fait grce, et avait dit: Donnez-lui seulement cent
coups de bton; et mon pre tait demeur estropi.

--Et puis?

--Mon grand-pre tait huguenot. Monsieur le cur l'a fait envoyer aux
galres. J'tais toute petite.

--Et puis?

--Le pre de mon mari tait un faux-saulnier. Le roi l'a fait pendre.

--Et ton mari, qu'est-ce qu'il fait?

--Ces jours-ci, il se battait.

--Pour qui?

--Pour le roi.

--Et puis?

--Dame, pour son seigneur.

--Et puis?

--Dame, pour monsieur le cur.

--Sacr mille noms de noms de brutes! cria un grenadier.

La femme eut un soubresaut d'pouvante.

--Vous voyez, madame, nous sommes des Parisiens, dit gracieusement la
vivandire.

La femme joignit les mains et cria:

--O mon Dieu seigneur Jsus!

--Pas de superstitions! reprit le sergent.

La vivandire s'assit  ct de la femme et attira entre ses genoux l'an
des enfants, qui se laissa faire. Les enfants sont rassurs comme ils sont
effarouchs, sans qu'on sache pourquoi. Ils ont on ne sait quels
avertissements intrieurs.

--Ma pauvre bonne femme de ce pays-ci, vous avez de jolis mioches, c'est
toujours a. On devine leur ge. Le grand a quatre ans, son frre a trois
ans. Par exemple, la momignarde qui tette est fameusement gouliafre. Ah! la
monstre! Veux-tu bien ne pas manger ta mre comme a! Voyez-vous, madame,
ne craignez rien. Vous devriez entrer dans le bataillon. Vous feriez comme
moi. Je m'appelle Houzarde. C'est un sobriquet. Mais j'aime mieux m'appeler
Houzarde que mamzelle Bicorneau, comme ma mre. Je suis la cantinire,
comme qui dirait celle qui donne  boire quand on se mitraille et qu'on
s'assassine. Le diable et son train. Nous avons  peu prs le mme pied, je
vous donnerai des souliers  moi. J'tais  Paris le l0 aot. J'ai donn 
boire  Westermann. a a march. J'ai vu guillotiner Louis XVI. Louis
Capet, qu'on appelle. Il ne voulait pas. Dame, coutez donc. Dire que le 13
janvier il faisait cuire des marrons et qu'il riait avec sa famille! Quand
on l'a couch de force sur la bascule, qu'on appelle, il n'avait plus ni
habit ni souliers; il n'avait que sa chemise, une veste pique, une culotte
de drap gris et des bas de soie gris. J'ai vu a, moi. Le fiacre o on l'a
amen tait peint en vert. Voyez-vous, venez avec nous. On est des bons
garons dans le bataillon, vous serez la cantinire numro deux, je vous
montrerai l'tat. Oh! c'est bien simple! on a son bidon et sa clochette, on
s'en va dans le vacarme, dans les feux de peloton, dans les coups de canon,
dans le hourvari, en criant: Qui est-ce qui veut boire un coup, les
enfants? Ce n'est pas plus malais que a. Moi, je verse  boire  tout le
monde. Ma foi oui. Aux blancs comme aux bleus, quoique je sois une bleue.
Et mme une bonne bleue. Mais je donne  boire  tous. Les blesss, a a
soif. On meurt sans distinction d'opinion. Les gens qui meurent, ca devrait
se serrer la main. Comme c'est godiche de se battre! Venez avec nous. Si je
suis tue, vous aurez ma survivance. Voyez-vous, j'ai l'air comme a, mais
je suis une bonne femme et un brave homme. Ne craignez rien.

Quand la vivandire eut cess de parler, la femme murmura:

--Notre voisine s'appelait Marie-Jeanne et notre servante s'appelait
Marie-Claude.

Cependant le sergent Radoub admonestait le grenadier.

--Tais-toi. Tu as fait peur  madame. On ne jure pas devant les dames.

--C'est que c'est tout de mme un vritable massacrement pour l'entendement
d'un honnte homme, rpliqua le grenadier, que de voir des iroquois de la
Chine qui ont eu leur beau-pre estropi par le seigneur, leur grand-pre
galrien par le cur, et leur pre pendu par le roi, et qui se battent, nom
d'un petit bonhomme! et qui se fichent en rvolte, et qui se font
crabouiller pour le seigneur, le cur et le roi!

Le sergent cria:

--Silence dans les rangs!

--On se tait, sergent, reprit le grenadier; mais a n'empche pas que c'est
ennuyeux qu'une jolie femme comme a s'expose  se faire casser la gueule
pour les beaux yeux d'un calotin.

--Grenadier, dit le sergent, nous ne sommes pas ici au club de la section
des Piques. Pas d'loquence.

Et il se tourna vers la femme.

--Et ton mari, madame? que fait-il? Qu'est-ce qu'il est devenu?

--Il est devenu rien, puisqu'on l'a tu.

--O a?

--Dans la haie.

--Quand a?

--Il y a trois jours.

--Qui a?

--Je ne sais pas.

--Comment! tu ne sais pas qui a tu ton mari?

--Non.

--Est-ce un bleu? Est-ce un blanc?

--C'est un coup de fusil.

--Et il y a trois jours?

--Oui.

--De quel ct?

--Du ct d'Erne. Mon mari est tomb. Voil.

--Et depuis que ton mari est mort, qu'est-ce que tu fais?

--J'emporte mes petits.

--O les emportes-tu?

--Devant moi.

--O couches-tu?

--Par terre.

--Qu'est-ce que tu manges?

--Rien.

Le sergent eut cette moue militaire qui fait toucher le nez par les
moustaches.

--Rien?

--C'est--dire des prunelles, des mres dans les ronces, quand il y en a de
reste de l'an pass, des graines de myrtille, des pousses de fougre.

--Oui. Autant dire rien.

L'an des enfants, qui semblait comprendre, dit: J'ai faim.

Le sergent tira de sa poche un morceau de pain de munition et le tendit 
la mre. La mre rompit le pain en deux morceaux et les donna aux enfants.
Les petits mordirent avidement.

--Elle n'en a pas gard pour elle, grommela le sergent.

--C'est qu'elle n'a pas faim, dit un soldat.

--C'est qu'elle est la mre, dit le sergent.

Les enfants s'interrompirent.

--A boire, dit l'un.

--A boire, rpta l'autre.

--Il n'y a pas de ruisseau dans ce bois du diable, dit le sergent.

La vivandire prit le gobelet de cuivre qui pendait  sa ceinture  ct de
sa clochette, tourna le robinet du bidon qu'elle avait en bandoulire,
versa quelques gouttes dans le gobelet et approcha le gobelet des lvres
des enfants.

Le premier but et fit la grimace.

Le second but et cracha.

--C'est pourtant bon, dit la vivandire.

--C'est du coupe-figure? demanda le sergent.

--Oui, et du meilleur. Mais ce sont des paysans.

Et elle essuya son gobelet.

Le sergent reprit:

--Et comme a, madame, tu te sauves?

--Il faut bien.

--A travers champs, va comme je te pousse?

--Je cours de toutes mes forces, et puis je marche, et puis je tombe.

--Pauvre paroissienne! dit la vivandire.

--Les gens se battent, balbutia la femme. Je suis tout entoure de coups de
fusil. Je ne sais pas ce qu'on se veut. On m'a tu mon mari. Je n'ai
compris que a.

Le sergent fit sonner  terre la crosse de son fusil, et cria:

--Quelle bte de guerre! nom d'une bourrique!

La femme continua:

--La nuit passe, nous avons couch dans une mousse.

--Tous les quatre?

--Tous les quatre.

--Couch?

--Couch.

--Alors, dit le sergent, couch debout.

Et il se tourna vers les soldats.

--Camarades, un gros vieux arbre creux et mort o un homme peut se fourrer
comme dans une gane, ces sauvages appellent a une mousse. Qu'est-ce que
vous voulez? Ils ne sont pas forcs d'tre de Paris.

--Coucher dans le creux d'un arbre! dit la vivandire, et avec trois
enfants!

--Et, reprit le sergent, quand les petits gueulaient, pour les gens qui
passaient et qui ne voyaient rien du tout, a devait tre drle d'entendre
un arbre crier _papa, maman_!

--Heureusement, c'est l't, soupira la femme.

Elle regardait la terre, rsigne, ayant dans les yeux l'tonnement des
catastrophes.

Les soldats silencieux faisaient cercle autour de cette misre.

Une veuve, trois orphelins, la fuite, l'abandon, la solitude, la guerre
grondant tout autour de l'horizon, la faim, la soif, pas d'autre nourriture
que l'herbe, pas d'autre toit que le ciel.

Le sergent s'approcha de la femme et fixa ses yeux sur l'enfant qui ttait.
La petite quitta le sein, tourna doucement la tte, regarda avec ses belles
prunelles bleues l'effrayante face velue, hrisse et fauve qui se penchait
sur elle, et se mit  sourire.

Le sergent se redressa, et l'on vit une grosse larme rouler sur sa joue et
s'arrter au bout de sa moustache comme une perle.

Il leva la voix.

--Camarades, de tout a je conclus que le bataillon va devenir pre. Est-ce
convenu? Nous adoptons ces trois enfants-l.

--Vive la Rpublique! crirent les grenadiers.

--C'est dit, fit le sergent.

Et il tendit les deux mains au-dessus de la mre et des enfants.

--Voil, dit-il, les enfants du bataillon du Bonnet-Rouge.

La vivandire sauta de joie.

--Trois ttes dans un bonnet! cria-t-elle.

Puis elle clata en sanglots, embrassa perdument la pauvre veuve, et lui
dit:

--Comme la petite a dj l'air gamine!

--Vive la Rpublique! rptrent les soldats.

Et le sergent dit  la mre:

--Venez, citoyenne.






LIVRE DEUXIME

LA CORVETTE CLAYMORE



I.  ANGLETERRE ET FRANCE MLES

Au printemps de 1793, au moment o la France, attaque  la fois  toutes
ses frontires, avait la pathtique distraction de la chute des Girondins,
voici ce qui se passait dans l'archipel de la Manche.

Un soir, le 1er juin,  Jersey, dans la petite baie dserte de Bonnenuit,
une heure environ avant le coucher du soleil, par un de ces temps brumeux
qui sont commodes pour s'enfuir parce qu'ils sont dangereux pour naviguer,
une corvette mettait  la voile. Ce btiment, tait mont par un quipage
franais, mais faisait partie de la flottille anglaise place en station et
comme en sentinelle  la pointe orientale de l'le. Le prince de La
Tour-d'Auvergne, qui tait de la maison de Bouillon, commandait la
flottille anglaise, et c'tait par ses ordres, et pour un service urgent et
Spcial, que la corvette en avait t dtache.

Cette corvette, immatricule  la Trinity-House sous le nom de _The
Claymore_, tait en apparence une corvette de charge, mais en ralit une
corvette de guerre. Elle avait la lourde et pacifique allure marchande; il
ne fallait pas s'y fier pourtant. Elle avait t construite  deux fins,
ruse et force: tromper, s'il est possible, combattre, s'il est ncessaire.
Pour le service qu'elle avait  faire cette nuit-l, le chargement avait t
remplac dans l'entre-pont par trente caronades de fort calibre. Ces trente
caronades, soit qu'on prvit une tempte, soit plutt, qu'on voult donner
une figure dbonnaire au navire, taient  la serre, c'est--dire fortement
amarres en dedans par de triples chanes et la vole appuye aux
coutilles lamponnes; rien ne se voyait au dehors; les sabords taient
aveugls: les panneaux taient ferm; c'tait comme un masque mis  la
corvette. Ces caronades taient  roue de bronze  rayons, ancien modle,
dit modle radi. Les corvettes d'ordonnance n'ont de canons que sur le
pont; celle-ci, faite pour la surprise et l'embche, tait  pont dsarm,
et avait t construite de faon  pouvoir porter, comme on vient de le
voir, une batterie d'entre-pont. _La Claymore_ tait d'un gabarit
massif et trapu, et pourtant bonne marcheuse: c'tait la coque la plus
solide de toute la marine anglaise, et au combat elle valait presque une
frgate, quoiqu'elle n'et pour mt d'artimon qu'un mtereau avec une
simple brigantine. Son gouvernail, de forme rare et savante, avait une
membrure courbe presque unique qui avait cot cinquante livres sterling
dans les chantiers de Southampton.

L'quipage, tout franais, tait compos d'officiers migrs et de matelots
dserteurs. Ces hommes taient tris; pas un qui ne ft bon marin, bon
soldat et bon royaliste. Ils avaient le triple fanatisme du navire, de
l'pe et du roi.

Un demi bataillon d'infanterie de marine, pouvant au besoin tre dbarqu,
tait amalgam  l'quipage.

La corvette _Claymore_ avait pour capitaine un chevalier de Saint-Louis, le
comte du Boisberthelot, un des meilleurs officiers de l'ancienne marine
royale, pour second le chevalier de La Vieuville qui avait command aux
gardes-franaises la compagnie o Hoche avait t sergent, et pour pilote
le plus sagace patron de Jersey, Philip Gacquoit.

On devinait que ce navire avait  faire quelque chose d'extraordinaire. Un
homme en effet venait de s'y embarquer, qui avait tout l'air d'entrer dans
une aventure. C'tait un haut vieillard, droit et robuste,  figure svre,
dont il et t difficile de prciser l'ge, parce qu'il semblait  la fois
vieux et jeune; un de ces hommes qui sont pleins d'annes et pleins de
force, qui ont des cheveux blancs sur le front et un clair dans le regard;
quarante ans pour la rigueur et quatre-vingts ans pour l'autorit. Au
moment o il tait mont sur la corvette, son manteau de mer s'tait
entr'ouvert, et l'on avait pu le voir vtu, sous ce manteau, de larges
braies dites _bragou-bras_, de bottes-jambires, et d'une veste en peau de
chvre montrant en dessus le cuir passement de soie, et en dessous le poil
hriss et sauvage, costume complet du paysan breton. Ces anciennes vestes
bretonnes taient  deux fins, servaient aux jours de fte comme aux jours
de travail, et se retournaient, offrant  volont le ct velu ou le ct
brod; peaux de bte toute la semaine, habits de gala le dimanche. Le
vtement de paysan que portait ce vieillard tait, comme pour ajouter  une
vraisemblance cherche et voulue, us aux genoux et aux coudes, et
paraissait avoir t longtemps port, et le manteau de mer, de grosse
toffe, ressemblait  un haillon de pcheur. Ce vieillard avait sur la tte
le chapeau rond du temps,  haute forme et  large bord, qui, rabattu, a
l'aspect campagnard, et, relev d'un ct par une ganse  cocarde, a
l'aspect militaire. Il portait ce chapeau rabaiss  la paysanne, sans
ganse ni cocarde.

Lord Balcarras, gouverneur de l'le, et le prince de la Tour-d'Auvergne,
l'avaient en personne conduit et install  bord. L'agent secret des
princes, Glambre, ancien garde du corps de M. le comte d'Artois, avait
lui-mme veill  l'amnagement de sa cabine, poussant le soin et le
respect, quoique fort bon gentilhomme, jusqu' porter derrire ce vieillard
sa valise. En le quittant pour retourner  terre, M. de Glambre avait fait
 ce paysan un profond salut; lord Balcarras lui avait dit: _Bonne chance,
gnral_, et le prince de la Tour-d'Auvergne lui avait dit: _Au revoir, mon
cousin_.

Le paysan, c'tait en effet le nom sous lequel les gens de l'quipage
s'taient mis tout de suite  dsigner leur passager, dans les courts
dialogues que les hommes de mer ont entre eux; mais, sans en savoir plus
long, ils comprenaient que ce paysan n'tait pas plus un paysan que la
corvette de guerre n'tait une corvette de charge.


Il y avait peu de vent. _La Claymore_ quitta Bonnenuit, passa devant
Boulay-Bay, et fut quelque temps en vue, courant des bordes; puis elle
dcrut dans la nuit croissante, et s'effaa.

Une heure aprs, Glambre, rentr chez lui  Saint-Hlier, expdia, par
l'exprs de Southampton,  M. le comte d'Artois, au quartier gnral du duc
d'York, les quatre lignes qui suivent:

Monseigneur, le dpart vient d'avoir lieu. Succs certain. Dans huit jours
toute la cte sera en feu, de Granville  Saint-Malo.

Quatre jours auparavant, par missaire secret, le reprsentant Prieur de la
Marne, en mission prs de l'arme des ctes de Cherbourg, et momentanment
en rsidence  Granville, avait reu, crit de la mme criture que la
dpche prcdente, le message qu'on va lire:

Citoyen reprsentant, le 1er juin,  l'heure de la mare, la corvette de
guerre _Claymore_,  batterie masque, appareillera pour dposer sur
la cte de France un homme dont voici le signalement: haute taille, vieux,
cheveux blancs, habits de paysan, mains d'aristocrate. Je vous enverrai
demain plus de dtails. Il dbarquera le 2 au matin. Avertissez la
croisire, capturez la corvette, faites guillotiner l'homme.




II.  NUIT SUR LE NAVIRE ET SUR LE PASSAGER

La corvette, au lieu de prendre par le sud et de se diriger vers
Sainte-Catherine, avait mis le cap au nord, puis avait tourn  l'ouest et
s'tait rsolument engage entre Serk et Jersey dans le bras de mer qu'on
appelle le Passage de la Droute. Il n'y avait alors de phare sur aucun
point de ces deux ctes.

Le soleil s'tait bien couch; la nuit tait noire, plus que ne le sont
d'ordinaire les nuits d't; c'tait une nuit de lune, mais de vastes
nuages, plutt de l'quinoxe que du solstice, plafonnaient le ciel, et,
selon toute apparence, la lune ne serait visible que lorsqu'elle toucherait
l'horizon, au moment de son coucher. Quelques nues pendaient jusque sur la
mer et la couvraient de brume.

Toute cette obscurit tait favorable.

L'intention du pilote Gacquoil tait de laisser Jersey  gauche et
Guernesey  droite, et de gagner, par une marche hardie entre les Hanois et
les Douvres, une baie quelconque du littoral de Saint-Malo, route moins
courte que par les Minquiers, mais plus sre, la croisire franaise ayant
pour consigne habituelle de faire surtout le guet entre Saint-Hlier et
Granville.

Si le vent s'y prtait, si rien ne survenait, et en couvrant la corvette de
toile, Gacquoil esprait toucher la cte de France au point du jour.

Tout allait bien, la corvette venait de dpasser Gros-Nez; vers neuf
heures, le temps fit mine de bouder, comme disent les marins, et il y eut
du vent et de la mer; mais ce vent tait bon, et cette mer tait forte sans
tre violente. Pourtant,  de certains coups de lame, l'avant de la
Corvette embarquait.

Le paysan que lord Balcarras avait appel _gnral_, et auquel le
prince de La Tour-d'Auvergne avait dit: _mon cousin_, avait le pied
marin et se promenait avec une gravit tranquille sur le pont de la
corvette. Il n'avait pas l'air de s'apercevoir qu'elle tait fort secoue.
De temps en temps il tirait de la poche de sa veste une tablette de
chocolat dont il cassait et mchait un morceau, ses cheveux blancs
n'empchant pas qu'il et toutes ses dents.

Il ne parlait  personne, si ce n'est, par instants, bas et brivement, au
capitaine, qui l'coutait avec dfrence et semblait considrer ce passager
comme plus commandant que lui-mme.

_La Claymore_, habilement pilote, ctoya, inaperue dans le
brouillard, le long escarpement nord de Jersey, serrant de prs la cte, 
cause du redoutable cueil Pierres-de-Leeq qui est au milieu du bras de mer
entre Jersey et Serk. Gacquoil, debout  la barre, signalant tour  tour la
Grve de Leeq, Gros-Nez, Plmont, faisait glisser la corvette parmi ces
chanes de rcifs, en quelque sorte  ttons, mais avec certitude, comme un
homme qui est de la maison et qui connat les tres de l'ocan. La corvette
n'avait pas de feu  l'avant, de crainte de dnoncer son passage dans ces
mers surveilles. On se flicitait du brouillard. On atteignit la
Grande-Etape; la brume tait si paisse qu' peine distinguait-on la haute
silhouette du Pinacle. On entendit dix heures sonner au clocher de
Saint-Ouen, signe que le vent se maintenait vent-arrire. Tout continuait
d'aller bien; la mer devenait plus houleuse  cause du voisinage de la
Corbire.

Un peu aprs dix heures, le comte du Boisberthelot et le chevalier de La
Vieuville reconduisirent l'homme aux habits de paysan jusqu' sa cabine,
qui tait la propre chambre du capitaine. An moment d'y entrer, il leur dit
en baissant la voix:

--Vous le savez, messieurs, le secret importe. Silence jusqu'au moment de
l'explosion. Vous seuls connaissez ici mon nom.

--Nous l'emporterons au tombeau, rpondit Boisberthelot.

--Quant  moi, repartit le vieillard, fuss-je devant la mort, je ne le
dirais pas.

Et il entra dans sa chambre.




III.  NOBLESSE ET ROTURE MLES

Le commandant et le second remontrent sur le pont et se mirent  marcher
cte  cte en causant. Ils parlaient videmment de leur passager, et voici
 peu prs le dialogue que le vent dispersait dans les tnbres.

Boisberthelot grommela  demi-voix  l'oreille de La Vieuville:

--Nous allons voir si c'est un chef.

La Vieuville rpondit:

--En attendant, c'est un prince.

--Presque.

--Gentilhomme en France, mais prince en Bretagne.

--Comme les La Trmoille, comme les Rohan.

--Dont il est l'alli.

Boisberthelot reprit:

--En France et dans les carrosses du roi, il est marquis comme je suis
comte et comme vous tes chevalier.

--Ils sont loin les carrosses! s'cria La Vieuville. Nous en sommes au
tombereau.

Il y eut un silence.

Boisberthelot repartit:

--A dfaut d'un prince franais, on prend un prince breton.

--Faute de grives... Non, faute d'un aigle, on prend un corbeau.

--J'aimerais mieux un vautour, dit Boisberthelot. Et la Vieuville rpliqua:

--Certes! un bec et des griffes.

--Nous allons voir.

--Oui, reprit La Vieuville, il est temps qu'il y ait un chef. Je suis de
l'avis de Tintniac: _un chef, et de la poudre_! Tenez, commandant, je
connais  peu prs tous les chefs possibles et impossibles; ceux d'hier,
ceux d'aujourd'hui et ceux de demain; pas un n'est la caboche de guerre
qu'il nous faut. Dans cette diable de Vende, il faut un gnral qui soit
en mme temps un procureur; il faut ennuyer l'ennemi, lui disputer le
moulin, le buisson, le foss, le caillou, lui faire de mauvaises querelles,
tirer parti de tout, veiller  tout, massacrer beaucoup, faire des
exemples, n'avoir ni sommeil ni piti.  cette heure, dans cette arme de
paysans, il y a des hros, il n'y a pas de capitaines. D'Elbe est nul,
Leseure est malade, Bonchamps fait grce; il est bon, c'est bte. La
Rochejaquelein est un magnifique sous-lieutenant; Silz est un officier de
rase campagne, impropre  la guerre d'expdients; Cathelineau est un
Charretier naf, Stofflet est un garde-chasse rus, Brard est inepte,
Boulainvilliers est ridicule, Charette est horrible. Et je ne parle pas du
barbier Gaston. Car, Mordemonbleu!  quoi bon chamailler la rvolution et
quelle diffrence y a-t-il entre les rpublicains et nous si nous faisons
commander les gentilshommes par les perruquiers?

--C'est que cette chienne de rvolution nous gagne, nous aussi.

--Une gale qu'a la France?

--Gale du tiers tat, reprit Boisberthelot. L'Angleterre seule peut nous
tirer de l.

--Elle nous en tirera, n'en doutez pas, capitaine.

--En attendant, c'est laid.

--Certes, des manants partout; la monarchie qui a pour gnral en chef
Stofflet, garde-chasse de M. de Maulevrier, n'a rien  envier  la
rpublique qui a pour ministre Pache, fils du portier du duc de Castries.
Quel vis--vis que cette guerre de la Vende: d'un ct Santerre le
brasseur, de l'autre Gaston le merlan!

--Mon cher La Vieuville, je fais un certain cas de ce Gaston. Il n'a point
mal agi dans son commandement de Gumne. Il a gentiment arquebus trois
cents bleus aprs leur avoir fait creuser leur fosse par eux-mmes.

--A la bonne heure, mais je l'eusse fait tout aussi bien que lui.

--Pardieu, sans doute. Et moi aussi.

--Les grands actes de guerre, reprit La Vieuville, veulent de la noblesse
dans qui les accomplit. Ce sont choses de chevaliers et non de perruquiers.

--Il y a pourtant dans ce tiers tat, rpliqua Boisberthelot, des hommes
estimables. Tenez, par exemple, cet horloger Joly. Il avait t sergent au
rgiment de Flandre, il se fait chef venden, il commande une bande de la
cte; il a un fils, qui est rpublicain, et, pendant que le pre sert dans
les blancs, le fils sert dans les bleus. Rencontre. Bataille. Le pre fait
prisonnier son fils, et lui brle la cervelle.

--Celui-l est bien, dit La Vieuville.

--Un Brutus royaliste, reprit Boisberthelot.

--Cela n'empche pas qu'il est insupportable d'tre command par un
Coquereau, un Jean-Jean, un Moulins, un Focart, un Bouju, un Chouppes!

--Mon cher chevalier, la colre est la mme de l'autre ct. Nous sommes
pleins de bourgeois; ils sont pleins de nobles. Croyez-vous que les
sans-culottes soient contents d'tre commands par le comte de Canclaux, le
vicomte de Miranda, le vicomte de Beauharnais, le comte de Valence, le
marquis de Custine et le duc de Biron!

--Quel gchis!

--Et le duc de Chartres!

--Fils d'Egalit. Ah , quand sera-t-il roi, celui-l?

--Jamais.

--Il monte au trne. Il est servi par ses crimes.

--Et desservi par ses vices, dit Boisberthelot.

Il y eut encore un silence, et Boisberthelot poursuivit:

--Il avait pourtant voulu se rconcilier. Il tait venu voir le roi.
J'tais l,  Versailles, quand on lui a crach dans le dos.

--Du haut du grand escalier?

--Oui.

--On a bien fait.

--Nous l'appelions Bourbon le Bourbeux.

--Il est chauve, il a des pustules, il est rgicide, pouah!

Et La Vieuville ajouta:

--Moi, j'tais  Ouessant avec lui.

--Sur le _Saint-Esprit?_

--Oui.

--S'il et obi au signal de tenir le vent que lui faisait l'amiral
d'Orvilliers, il empchait les anglais de passer.

--Certes.

--Est-il vrai qu'il se soit, cach  fond de cale?

--Non. Mais il faut le dire tout de mme.

Et La Vieuville clata de rire.

Boisberthelot reprit:

--Il y a des imbciles. Tenez, ce Boulaivilliers dont vous parliez, La
Vieuville, je l'ai connu, je l'ai vu de prs. Au commencement, les paysans
taient arms de piques; ne s'tait-il pas fourr dans la tte d'en faire
des piquiers? Il voulait leur apprendre l'exercice de la pique-en-biais et
de la pique-tranante-le-fer-devant. Il avait rv de transformer ces
sauvages en soldats de ligne. Il prtendait leur enseigner  mousser les
angles d'un carr et  faire des bataillons  centre vide. Il leur
baragouinait la vieille langue militaire; pour dire un chef d'escouade, il
disait, un _cap d'escadre_, ce qui tait l'appellation des caporaux sous
Louis XIV. Il s'obstinait  crer un rgiment avec tous ces braconniers; il
avait des compagnies rgulires dont les sergents se rangeaient en rond
tous les soirs, recevant le mot, et le contre-mot du sergent de la
colonelle qui les disait tout bas au sergent de la lieutenance, lequel les
disait  son voisin qui les transmettait au plus proche, et ainsi d'oreille
en oreille jusqu'au dernier. Il cassa un officier qui ne s'tait pas lev
tte nue pour recevoir le mot d'ordre de la bouche du sergent. Vous jugez
comme cela a russi. Ce butor ne comprenait pas que les paysans veulent
tre mens  la paysanne, et qu'on ne fait pas des hommes de caserne avec
des hommes des bois. Oui, j'ai connu ce Boulainvilliers-l.

Ils firent quelques pas, chacun songeant de son ct.

Puis la causerie continua.

--A propos, se confirme-t-il que Dampierre soit tu?

--Oui, commandant.

--Devant Cond?

--Au camp de Pamars. D'un boulet de canon.

Boisberthelot soupira.

--Le comte de Dampierre. Encore un des ntres qui tait des leurs!

--Bon voyage! dit La Vieuville.

--Et Mesdames? o sont-elles?

--A Trieste.

--Toujours?

--Toujours.

Et La Vieuville s'cria:

--Ah! cette rpublique! que de dgts pour peu de chose! Quand on pense que
cette rvolution est venue pour un dficit de quelques millions!

--Se dfier des petits points de dpart, dit Boisberthelot.

--Tout va mal, reprit La Vieuville.

--Oui, La Rouarie est mort, Du Dresnay est idiot. Quels tristes meneurs que
tous ces vques, ce Coucy, l'vque de la Rochelle, ce Beaupoil
Saint-Aulaire, l'vque de Poitiers, ce Mercy, l'vque de Luon, amant de
madame de L'Eschasserie!...

--Laquelle s'appelle Servanteau, vous savez, commandant; L'Eschasserie est
un nom de terre.

--Et ce faux vque d'Agra, qui est cur de je ne sais quoi!

--De Dol. Il s'appelle Guillot de Folleville. Il est brave, du reste, et se
bat.

--Des prtres quand il faudrait des soldats! Des vques qui ne sont pas
des vques! des gnraux qui ne sont pas des gnraux!

La Vieuville interrompit Boisberthelot.

--Commandant, vous avez le _Moniteur_ dans votre cabine?

--Oui.

--Qu'est-ce donc qu'on joue  Paris dans ce moment-ci?

--_Adle et Paulin_, et _la Caverne_.

--Je voudrais voir a.

--Vous le verrez. Nous serons  Paris dans un mois.

Boisberthelot rflchit un instant et ajouta:

--Au plus tard. M. Windham l'a dit  milord Hood.

--Mais alors, commandant, tout ne va pas si mal?

--Tout irait bien, parbleu,  la condition que la guerre de Bretagne ft
bien conduite.

La Vieuville hocha la tte.

--Commandant, reprit-il, dbarquerons-nous l'infanterie de marine?

--Oui, si la cte est pour nous; non, si elle est hostile. Quelquefois il
faut que la guerre enfonce les portes, quelquefois il faut qu'elle se
lisse. La guerre civile doit toujours avoir dans sa poche une fausse clef.
On fera le possible. Ce qui importe, c'est le chef.

Et Boisberthelot, pensif, ajouta:

--La Vieuville, que penseriez-vous du chevalier de Dieuzie?

--Du jeune?

--Oui.

--Pour commander?

--Oui.

--Que c'est encore un officier de plaine et de bataille range. La
broussaille ne connat que le paysan.

--Alors, rsignez-vous au gnral Stofflet et au gnral Cathelineau.

La Vieuville rva un moment, et dit:

--Il faudrait un prince, un prince de France, un prince du sang. Un vrai
prince.

--Pourquoi? Qui dit prince...

--Dit poltron. Je le sais, commandant. Niais c'est pour l'effet sur les
gros yeux btes des gars.

--Mon cher chevalier, les princes ne veulent pas venir.

--On s'en passera.

Boisberthelot fit ce mouvement machinal qui consiste  se presser le front
avec la main, comme pour en faire sortir une ide.

Il reprit:

--Enfin, essayons de ce gnral-ci.

--C'est un grand gentilhomme.

--Croyez-vous qu'il suffira?

--Pourvu qu'il soit bon, dit La Vieuville.

--C'est--dire froce, dit Boisberthelot.

Le comte et le chevalier se regardrent.

--Monsieur du Boisberthelot, vous avez dit le mot. Froce. Oui, c'est l ce
qu'il nous faut. Ceci est la guerre sans misricorde. L'heure est aux
sanguinaires. Les rgicides ont coup la tte  Louis XVI, nous arracherons
les quatre membres aux rgicides. Oui, le gnral ncessaire est le gnral
inexorable. Dans l'Anjou et dans le haut Poitou, les chefs font les
magnanimes, on patauge dans la gnrosit, rien ne va. Dans le Marais et
dans le pays de Retz, les chefs sont atroces, tout marche. C'est parce que
Charette est froce qu'il tient tte  Parrein. Hyne contre hyne.

Boisberthelot n'eut pas le temps de rpondre  La Vieuville. La Vieuville
eut la parole brusquement coupe par un cri dsespr, et en mme temps on
entendit un bruit qui ne ressemblait  aucun des bruits qu'on entend. Ce
cri et ces bruits venaient du dedans du navire.

Le capitaine et le lieutenant se prcipitrent vers l'entrepont, mais ne
purent y entrer. Tous les canonniers remontaient perdus.

Une chose effrayante venait d'arriver.




IV.  TORMENTUM BELLI

Une des caronades de la batterie, une pice de vingt-quatre, s'tait
dtache.

Ceci est le plus redoutable peut-tre des vnements de mer. Rien de plus
terrible ne peut arriver  un navire de guerre au large et en pleine
marche.

Un canon qui casse son amarre devient brusquement on ne sait quelle bte
surnaturelle. C'est une machine qui se transforme en un monstre. Cette
masse court sur ses roues, a des mouvements de bille de billard, penche
avec le roulis, plonge avec le tangage, va, vient, s'arrte, parat
mditer, reprend sa course, traverse comme une flche le navire d'un bout 
l'autre, pirouette, se drobe, s'vade, se cabre, heurte, brche, tue,
extermine. C'est un blier qui bat  sa fantaisie une muraille. Ajoutez
ceci: le blier est de fer, la muraille est de bois. C'est l'entre en
libert de la matire; on dirait que cet esclave ternel se venge; il
semble que la mchancet qui est dans ce que nous appelons les objets
inertes sorte et clate tout  coup; cela a l'air de perdre patience et de
prendre une trange revanche obscure; rien de plus inexorable que la colre
de l'inanim. Ce bloc forcen a les sauts de la panthre, la lourdeur de
l'lphant, l'agilit de la souris, l'opinitret de la cogne, l'inattendu
de la houle, les coups de coude de l'clair, la surdit du spulcre. Il
pse dix mille, et il ricoche comme une balle d'enfant. Ce sont des
tournoiements brusquement coups d'angles droits. Et que faire? Comment en
venir  bout? Une tempte cesse, un cyclone passe, un vent tombe, un mt
bris se remplace, une voie d'eau se bouche, un incendie s'teint: mais que
devenir avec cette norme brute de bronze? De quelle faon s'y prendre?
Vous pouvez raisonner un dogue, tonner un taureau, fasciner un boa,
effrayer un tigre, attendrir un lion; aucune ressource avec ce monstre, un
canon lch. Vous ne pouvez pas le tuer, il est mort. Et en mme temps,
il vit. Il vit d'une vie sinistre qui lui vient de l'infini. Il a sous lui
son plancher qui le balance. Il est remu par le navire qui est remu par
la mer qui est remue par le vent. Cet exterminateur est un jouet. Le
navire, les flots, les souffles, tout cela le tient; de l sa vie affreuse.
Que faire  cet engrenage? Comment entraver ce mcanisme monstrueux du
naufrage? Comment prvoir ces alles et venues, ces retours, ces arrts,
ces chocs? Chacun de ses coups au bordage peut dfoncer le navire. Comment
deviner ces affreux mandres? On a affaire  un projectile qui se ravise,
qui a l'air d'avoir des ides, et qui change  chaque instant de direction.
Comment arrter ce qu'il faut viter? L'horrible canon se dmne, mange,
recule, frappe  droite, frappe  gauche, fuit, passe, dconcerte
l'attente, broie l'obstacle, crase les hommes comme des mouches. Toute la
terreur de la situation est dans la mobilit du plancher. Comment combattre
un plan inclin qui a des caprices? Le navire a, pour ainsi dire, dans le
ventre la foudre prisonnire qui cherche  s'chapper; quelque chose comme
un tonnerre roulant sur un tremblement de terre.


En un instant tout l'quipage fut sur pied. La faute tait au chef de pice
qui avait nglig de serrer l'crou de la chane d'amarrage et mal entrav
les quatre roues de la caronade; ce qui donnait du jeu  la semelle et au
chssis, dsaccordait les deux plateaux, et avait fini par disloquer la
brague. Le combleau s'tait cass, de sorte que le canon n'tait plus ferme
 l'afft. La brague fixe, qui empche le recul, n'tait pas encore en
usage a cette poque. Un paquet de mer tant venu frapper le sabord, la
caronade mal amarre avait recul et bris sa chane, et s'tait mise 
errer formidablement dans l'entre-pont.

Qu'on se figure, pour avoir une ide de ce glissement trange, une goutte
d'eau courant sur une vitre.

Au moment o l'amarre cassa, les canonniers taient dans la batterie. Les
uns groups, les autres pars, occups aux ouvrages de mer que font les
marins en prvoyance d'un branle-bas de combat. La caronade, lance par le
tangage, fit un troue dans ce tas d'hommes et en crasa quatre du premier
coup, puis, reprise et dcoche par le roulis, elle coupa en deux un
cinquime misrable, et alla heurter  la muraille de bbord une pice de
la batterie qu'elle dmonta. De l le cri de dtresse qu'on venait
d'entendre. Tous les hommes se pressrent  l'escalier-chelle. La batterie
se vida en un clin d'oeil.

L'norme pice avait t laisse seule. Elle tait livre  elle-mme. Elle
tait sa matresse, et la matresse du navire. Elle pouvait en faire ce
qu'elle voulait. Tout cet quipage d'hommes accoutums  rire dans la
bataille tremblait. Dire l'pouvante est impossible.

Le capitaine Boisberthelot et le lieutenant La Vieuville, deux intrpides
pourtant, s'taient arrts au haut de l'escalier, et, muets, ples,
hsitants, regardaient dans l'entre-pont. Quelqu'un les carta du coude et
descendit.

C'tait leur passager, le paysan, l'homme dont ils venaient de parler le
moment d'auparavant.

Arriv au bas de l'escalier-chelle, il s'arrta.




V. VIS ET VIR

Le canon allait et venait dans l'entre-pont. On et dit le chariot vivant
de l'Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l'trave de la
batterie, ajoutait  cette vision un vertigineux balancement d'ombre et de
lumire. La forme du canon s'effaait dans la violence de sa course, et il
apparaissait, tantt noir dans la clart, tantt refltant de vagues
blancheurs dans l'obscurit.

Il continuait l'excution du navire. Il avait dj fracass quatre autres
pices et fait dans la muraille deux crevasses, heureusement au-dessus de
la flottaison, mais par o l'eau entrerait, s'il survenait une bourrasque.
Il se ruait frntiquement sur la membrure; les porques trs robustes
rsistaient, les bois courbes ont une solidit particulire; mais on
entendait leurs craquements sous cette massue dmesure, frappant, avec une
sorte d'ubiquit inoue, de tous les cts  la fois. Un grain de plomb
secou dans une bouteille n'a pas des percussions plus insenses et plus
rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tus, les
coupaient, les dpeaient et les dchiquetaient, et des cinq cadavres
avaient fait vingt tronons qui roulaient  travers la batterie; les ttes
mortes semblaient crier; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher
selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avari en plusieurs
endroits, commenait  s'entr'ouvrir. Tout le navire tait plein d'un bruit
monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre ou
avait jet par le carr, dans l'entre-pont, tout ce qui pouvait amortir et
entraver la course effrne du canon, les matelas, les hamacs, les
rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d'quipage, et les
ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette
infamie anglaise tant regarde comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons, personne n'osant descendre pour les
disposer comme il et fallu? En quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l'accident ft aussi complet que
possible. Une tempte et t dsirable; elle et peut-tre culbut le
canon, et une fois les quatre roues en l'air, on et pu s'en rendre matre.

Cependant le ravage s'aggravait. Il y avait des corchures et mme des
fractures aux mts, qui, embots dans la charpente de la quille,
traversent les tages des navires et y font comme de gros piliers ronds.
Sous les frappements convulsifs du canon, le mt de misaine s'tait
lzard, le grand mt lui-mme tait entam. La batterie se disloquait.
Dix pices sur trente taient hors de combat; les brches au bordage se
multipliaient, et la corvette commenait  faire eau.

Le vieux passager descendu dans l'entre-pont semblait un homme de pierre au
bas de l'escalier. Il jetait sur cette dvastation un oeil svre. Il ne
bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en libert bauchait l'effondrement du
navire. Encore quelques instants, et le naufrage tait invitable.

Il fallait prir ou couper court au dsastre; prendre un parti; mais
lequel?

Quelle combattante que cette caronade!

Il s'agissait d'arrter cette pouvantable folle.

Il s'agissait de colleter cet clair.

Il s'agissait de terrasser cette foudre.

Boisberthelot dit  La Vieuville:

--Croyez-vous en Dieu, chevalier?

La Vieuville rpondit:

--Oui. Non. Quelquefois.

--Dans la tempte?

--Oui. Et dans des moments comme celui-ci.

--Il n'y a en effet que Dieu qui puisse nous tirer de l, dit
Boisberthelot.

Tous se taisaient, laissant la caronade faire son fracas horrible.

Du dehors, le flot battant le navire rpondait aux chocs du canon par des
coups de mer. On et dit deux marteaux alternant.

Tout  coup, dans cette espce de cirque inabordable o bondissait le canon
chapp, on vit un homme apparatre, une barre de fer  la main. C'tait
l'auteur de la catastrophe, le chef de pice coupable de ngligence et
cause de l'accident, le matre de la caronade. Avant fait le mal, il
voulait le rparer. Il avait empoign une barre d'anspect d'une main, une
drosse  nud coulant de l'autre main, et il avait saut par le carr dans
l'entre-pont.

Alors une chose farouche commena; spectacle titanique; le combat du canon
contre le canonnier; la bataille de la matire et de l'intelligence, le
duel de la chose contre l'homme.

L'homme s'tait post dans un angle, et, sa barre et sa corde dans ses deux
poings, adoss  une porque, affermi sur ses jarrets qui semblaient deux
piliers d'acier, livide, calme, tragique, comme enracin dans le plancher,
il attendait.

Il attendait que le canon passt prs de lui.

Le canonnier connaissait sa pice, et il lui semblait qu'elle devait le
connatre. Il vivait depuis longtemps avec elle. Que de fois il lui avait
fourr la main dans la gueule! C'tait son monstre familier. Il se mit 
lui parler comme  son chien.--Viens, disait-il. Il l'aimait peut-tre.

Il paraissait souhaiter qu'elle vnt  lui.

Mais venir  lui, c'tait venir sur lui. Et alors il tait perdu. Comment
viter l'crasement? L tait la question. Tous regardaient, terrifis. Pas
une poitrine ne respirait librement, except peut-tre celle du vieillard
qui tait seul dans l'entre-pont avec les deux combattants, tmoin
sinistre.

Il pouvait lui-mme tre broy par la pice. Il ne bougeait pas.

Sous eux le flot, aveugle, dirigeait le combat.

Au moment o, acceptant ce corps--corps effroyable, le canonnier vint
provoquer le canon, un hasard des balancements de la mer fit que la
caronade demeura un moment immobile et comme stupfaite.--Viens donc! lui
disait l'homme. Elle semblait couter.

Subitement elle sauta sur lui. L'homme esquiva le choc.

La lutte s'engagea. Lutte inoue. Le fragile se colletant avec
l'invulnrable. Le belluaire de chair attaquant la bte d'airain. D'un ct
une force, de l'autre une me.

Tout cela se passait dans une pnombre. C'tait comme la vision indistincte
d'un prodige.

Une me, chose trange, on et dit que le canon en avait une, lui aussi;
mais une me de haine et de rage. Cette ccit paraissait avoir des yeux.
Le monstre avait l'air de guetter l'homme. Il y avait, on l'et pu croire
du moins, de la ruse dans cette masse. Elle aussi choisissait son moment.
C'tait on ne sait quel gigantesque insecte de fer ayant ou semblant avoir
une volont de dmon. Par moments, cette sauterelle colossale cognait le
plafond bas de la batterie, puis elle retombait sur ses quatre roues comme
un tigre sur ses quatre griffes, et se remettait  courir sur l'homme. Lui,
souple, agile, adroit, se tordait comme une couleuvre sous tous ces
mouvements de foudre. Il vitait les rencontres, mais les coups auxquels il
se drobait tombaient sur le navire et continuaient de le dmolir.

Un bout de chane casse tait rest accroch  la caronade. Cette chane
s'tait enroule on ne sait comment dans la vis du bouton de culasse. Une
extrmit de la chane tait fixe  l'afft. L'autre, libre, tournoyait
perdument autour du canon dont elle exagrait tous les soubresauts. La vis
la tenait comme une main ferme, et cette chane, multipliant les coups de
blier par des coups de lanire, faisait autour du canon un tourbillon
terrible, fouet de fer dans un poing d'airain. Cette chane compliquait le
combat.

Pourtant l'homme luttait. Mme, par instants, c'tait l'homme qui attaquait
le canon; il rampait le long du bordage, sa barre et sa corde  la main; et
le canon avait l'air de comprendre, et, comme s'il devinait un pige,
fuyait. L'homme, formidable, le poursuivait.

De telles choses ne peuvent durer longtemps. Le canon sembla se dire tout 
coup: Allons! il faut en finir! et il s'arrta. On sentit l'approche du
dnoment. Le canon, comme en suspens, semblait avoir ou avait, car pour
tous c'tait un tre, une prmditation froce. Brusquement, il se
prcipita sur le canonnier. Le canonnier se rangea de ct, le laissa
passer, et lui cria en riant: A refaire! Le canon, comme furieux, brisa une
caronade  bbord; puis, ressaisi par la fronde invisible qui le tenait, il
s'lana  tribord sur l'homme, qui chappa. Trois caronades s'effondrrent
sous la pousse du canon; alors, comme aveugle et ne sachant plus ce qu'il
faisait, il tourna le dos  l'homme, roula de l'arrire  l'avant, dtraqua
l'trave, et alla faire une brche  la muraille de la proue. L'homme
s'tait rfugi au pied de l'escalier,  quelques pas du vieillard tmoin.
Le canonnier tenait sa barre d'anspect en arrt. Le canon parut
l'apercevoir, et, sans prendre la peine de se retourner, recula sur l'homme
avec une promptitude de coup de hache. L'homme accul au bordage tait
perdu. Tout l'quipage poussa un cri.

Mais le vieux passager jusqu'alors immobile s'tait lanc, lui-mme plus
rapide que toutes ces rapidits farouches. Il avait saisi un ballot de faux
assignats, et, au risque d'tre cras, il avait russi  le jeter entre
les roues de la caronade. Ce mouvement dcisif et prilleux n'et pas t
excut avec plus de justesse et de prcision par un homme rompu  tous les
exercices dcrits dans le livre de Durosel sur la _Manoeuvre du canon de
mer_.

Le ballot fit l'effet d'un tampon. Le caillou enraye un bloc, une branche
d'arbre dtourne une avalanche. La caronade trbucha. Le canonnier  son
tour, saisissant ce joint redoutable, plongea sa barre de fer entre les
rayons d'une des roues d'arrire. Le canon s'arrta.

Il penchait. L'homme, d'un mouvement de levier imprim  la barre, le fit
basculer. La lourde masse se renversa, avec le bruit d'une cloche qui
s'croule, et l'homme se ruant  corps perdu, ruisselant de sueur, passa le
noeud coulant de la drosse au cou de bronze du monstre terrass.

C'tait fini. L'homme avait vaincu. La fourmi avait eu raison du
mastodonte; le pygme avait fait le tonnerre prisonnier.

Les soldats et les marins battirent des mains.

Tout l'quipage se prcipita avec des cbles et des chanes, et en un
instant le canon fut amarr.

Le canonnier salua le passager.

--Monsieur, lui dit-il, vous m'avez sauv la vie.

Le vieillard avait repris son attitude impassible, et ne rpondit pas.





VI.  LES DEUX PLATEAUX DE LA BALANCE

L'homme avait vaincu, mais on pouvait dire que le canon avait vaincu aussi.
Le naufrage immdiat tait vit, mais la corvette n'tait point sauve. Le
dlabrement du navire paraissait irrmdiable. Le bordage avait cinq
brches, dont une fort grande  l'avant; vingt caronades sur trente
gisaient dans leur cadre. La caronade ressaisie et remise  la chane
tait elle-mme hors de service; la vis du bouton de culasse tait force,
et par consquent le pointage impossible. La batterie tait rduite  neuf
pices. La cale faisait eau. Il fallait tout de suite courir aux avaries et
faire jouer les pompes.

L'entre-pont, maintenant qu'on le pouvait regarder, tait effroyable 
voir. Le dedans d'une cage d'lphant furieux n'est pas plus dmantel.

Quelle que ft pour la corvette la ncessit de ne pas tre aperue, il y
avait une ncessit plus imprieuse encore, le sauvetage immdiat. Il avait
fallu clairer le pont par quelques falots plants  et l dans le
bordage.

Cependant, tout le temps qu'avait dur cette diversion tragique, l'quipage
tant absorb par une question de vie ou de mort, on n'avait gure su ce
qui se passait hors de la corvette. Le brouillard s'tait paissi; le temps
avait chang; le vent avait fait du navire ce qu'il avait voulu; on tait
hors de route,  dcouvert de Jersey et de Guernesey, plus au sud qu'on ne
devait l'tre; on se trouvait en prsence d'une mer dmonte. De grosses
vagues venaient baiser les plaies bantes de la corvette, baisers
redoutables. Le bercement de la mer tait menaant. La brise devenait bise.
Une bourrasque, une tempte peut-tre, se dessinait. On ne voyait pas 
quatre lames devant soi.

Pendant que les hommes d'quipage rparaient en hte et sommairement les
ravages de l'entre-pont, aveuglaient les voies d'eau et remettaient en
batterie les pices chappes au dsastre, le vieux passager tait remont
sur le pont.

Il s'tait adoss au grand mt.

Il n'avait point pris garde  un mouvement qui avait eu lieu dans le
navire. Le chevalier de La Vieuville avait fait mettre en bataille des deux
cts du grand mt les soldats d'infanterie de marine, et, sur un coup de
sifflet du matre d'quipage, les matelots occups  la manoeuvre s'taient
rangs debout sur les vergues.

Le comte du Boisberthelot s'avana vers le passager.

Derrire le capitaine marchait un homme hagard, haletant, les habits en
dsordre, l'air satisfait pourtant.

C'tait le canonnier qui venait de se montrer si  propos dompteur de
monstres, et qui avait eu raison du canon.

Le comte fit au vieillard vtu en paysan le salut militaire, et lui dit:

--Mon gnral, voil l'homme.

Le canonnier se tenait debout, les yeux baisss, dans l'attitude
d'ordonnance.

Le comte du Boisberthelot reprit:

--Mon gnral, en prsence de ce qu'a fait cet homme, ne pensez-vous pas
qu'il y a pour ses chefs quelque chose  faire?

--Je le pense, dit le vieillard.

--Veuillez donner des ordres, repartit Boisberthelot.

--C'est  vous de les donner. Vous tes le capitaine.

--Mais vous tes le gnral, reprit Boisberthelot.

Le vieillard regarda le canonnier.

--Approche, dit-il.

Le canonnier fit un pas.

Le vieillard se tourna vers le comte du Boisberthelot,
dtacha la croix de Saint-Louis du capitaine, et la noua  la
vareuse du canonnier.

--Hurrah! crirent les matelots.

Les soldats de marine prsentrent les armes.

Et le vieux passager, montrant du doigt le canonnier bloui, ajouta:

--Maintenant, qu'on fusille cet homme.

La stupeur succda  l'acclamation.

Alors, au milieu d'un silence de tombe, le vieillard leva la voix. Il dit:

--Une ngligence a compromis ce navire. A cette heure il est peut-tre
perdu. Etre en mer, c'est tre devant l'ennemi. Un navire qui fait une
traverse est une arme qui livre une bataille. La tempte se cache, mais
ne s'absente pas. Toute la mer est une embuscade. Peine de mort  toute
faute commise en prsence de l'ennemi. Il n'y a pas de faute rparable. Le
courage doit tre rcompens, et la ngligence doit tre punie.

Ces paroles tombaient l'une aprs l'autre, lentement, gravement, avec une
sorte de mesure inexorable, comme des coups de cogne sur un chne.

Et le vieillard, regardant les soldats, ajouta:

--Faites.

L'homme  la veste duquel brillait la croix de Saint-Louis courba la tte.

Sur un signe du comte du Boisberthelot, deux matelots descendirent dans
l'entre-pont, puis revinrent apportant le hamac-suaire; l'aumnier du bord,
qui depuis le dpart tait en prire dans le carr des officiers,
accompagnait les deux matelots; un sergent dtacha de la ligne de bataille
douze soldats qu'il rangea sur deux rangs, six par six; le canonnier,
sans dire un mot, se plaa entre les deux files. L'aumnier, le crucifix 
la main, s'avana et se mit prs de lui.

--Marche, dit le sergent. Le peloton se dirigea  pas lents vers l'avant;
les deux matelots, portant le suaire, suivaient.

Un morne silence se fit sur la corvette. Un ouragan lointain soufflait.

Quelques instants aprs, une dtonation clata dans les tnbres, une lueur
passa, puis tout se tut, et l'on entendit le bruit que fait un corps en
tombant dans la mer.

Le vieux passager, toujours adoss au grand mt, avait crois les bras, et
songeait. Boisberthelot, dirigeant vers lui l'index de sa main gauche, dit
bas  La Vieuville:

--La Vende a une tte.




VII.  QUI MET A LA VOILE MET A LA LOTERIE

Mais qu'allait devenir la corvette?

Les nuages, qui toute la nuit s'taient mls aux vagues, avaient fini par
s'abaisser tellement qu'il n'y avait plus d'horizon et que toute la mer
tait comme sous un manteau. Rien que le brouillard. Situation toujours
prilleuse, mme pour un navire bien portant.

A la brume s'ajoutait la houle.

On avait mis le temps  profit; on avait allg la corvette en jetant  la
mer tout ce qu'on avait pu dblayer du dgt. fait par la caronade, les
canons dmonts, les affts briss, les membrures tordues ou dcloues, les
pices de bois ou de fer fracasses; on avait ouvert les sabords, et l'on
avait fait glisser sur des planches dans les vagues les cadavres et les
dbris humains envelopps dans des prlarts.

La mer commenait  n'tre plus tenable. Non que la tempte devnt
prcisment imminente; il semblait au contraire qu'on entendt dcrotre
l'ouragan qui bruissait derrire l'horizon, et la rafale s'en allait au
nord; mais les lames restaient trs hautes, ce qui indiquait un mauvais
fond de mer, et, malade comme tait la corvette, elle tait peu rsistante
aux secousses, et les grandes vagues pouvaient lui tre funestes.

Gacquoil tait  la barre, pensif.

Faire bonne mine  mauvais jeu, c'est l'habitude des commandants de mer.

La Vieuville, qui tait une nature d'homme gai dans les dsastres, accosta
Gacquoil.


--Eh bien, pilote, dit-il, l'ouragan rate. L'envie d'ternuer n'aboutit
pas. Nous nous en tirerons. Nous aurons du vent. Voil tout.

Gacquoil, srieux, rpondit:

--Qui a du vent a du flot.

Ni riant, ni triste, tel est le marin. La rponse avait un sens inquitant.
Pour un navire qui fait eau, avoir du flot c'est s'emplir vite. Gacquoil
avait soulign ce pronostic d'un vague froncement de sourcil. Peut-tre,
aprs la catastrophe; du canon et du canonnier, La Vieuville avait-il dit,
un peu trop tt, des paroles presque joviales et lgres. Il y a des choses
qui portent malheur quand on est au large. La mer est secrte; on ne sait
jamais ce qu'elle a. Il faut prendre garde.

La Vieuville, sentit le besoin de redevenir grave.

--O sommes-nous, pilote? demanda-t-il.

Le pilote rpondit:

--Nous sommes dans la volont de Dieu.

Un pilote est un matre; il faut toujours le laisser faire et il faut
souvent le laisser dire. D'ailleurs cette espce d'homme parle peu. La
Vieuville s'loigna.

La Vieuville avait fait une question au pilote, ce fut l'horizon qui
rpondit.

La mer se dcouvrit tout  coup.

Les brumes qui tranaient sur les vagues se dchirrent, tout l'obscur
bouleversement des flots s'tala  perte de vue dans un demi-jour
crpusculaire, et voici ce qu'on vit.

Le ciel avait comme un couvercle de nuages; mais les nuages ne touchaient
plus la mer;  l'est apparaissait une blancheur qui tait le lever du jour,
 l'ouest blmissait une autre blancheur qui tait le coucher de la lune.
Ce deux blancheurs faisaient sur l'horizon, vis--vis l'une de l'autre;
deux bandes troites de lueur ple entre la mer sombre et le ciel
tnbreux.

Sur ces deux clarts se dessinaient, droites et immobiles, des silhouettes
noires.

Au couchant, sur le ciel clair par la lune se dcoupaient trois hautes
roches, debout comme des peulvens celtiques.

Au levant, sur l'horizon ple du matin se dressaient huit voiles ranges en
ordre et espaces d'une faon redoutable.

Les trois roches taient un cueil; les huit voiles taient une escadre.

On avait derrire soi les Minquiers, un rocher qui avait mauvaise
rputation, devant soi la croisire franaise. A l'ouest l'abme,  l'est
le carnage; on tait entre un naufrage et un combat.

Pour faire face  l'cueil, la corvette avait titre coque troue, un
grement disloqu, une mture branle dans sa racine; pour faire face 
la bataille, elle avait une artillerie dont vingt et un canons sur trente
taient dmonts, et dont les meilleurs canonniers taient morts.

Le point du jour tait trs faible, et l'on avait un peu de nuit devant
soi. Cette nuit pouvait mme durer encore assez longtemps, tant surtout
faite par les nuages, qui taient hauts, pais et profonds, et avaient
l'aspect solide d'une vote.

Le vent qui avait fini par emporter les brumes d'en bas drossait la
corvette sur les Minquiers.

Dans l'excs de fatigue et de dlabrement o elle tait, elle n'obissait
presque plus  la barre, elle roulait plutt qu'elle ne voguait, et,
soufflete par le flot, elle se laissait faire par lui.

Les Minquiers, cueil tragique, taient plus pres encore en ce temps-l
qu'aujourd'hui. Plusieurs tours de cette citadelle de l'abme ont t
rases par l'incessant dpcement que fait la mer; la configuration des
cueils change; ce n'est pas en vain que les flots s'appellent les lames,
chaque mare est un trait de scie. A cette poque, toucher les Minquiers,
c'tait prir.

Quant  la croisire, c'tait cette escadre de Cancale, devenue depuis
clbre sous le commandement de ce capitaine Duchesne que Lquinio appelait
le Pre Duchne.

La situation tait critique. La corvette avait, sans le savoir, pendant le
dchanement de la caronade, dvi et march plutt vers Granville que vers
Saint-Malo. Quand mme elle et pu naviguer et faire voile, les Minquiers
lui barraient le retour vers Jersey et la croisire lui barrait
l'arrive en France.

Du reste, de tempte point. Mais, comme l'avait dit le pilote, il y avait
du flot. La mer, roulant sous un vent rude et sur un fond dchirant, tait
sauvage.

La mer ne dit jamais tout de suite ce qu'elle veut. Il y a de tout dans le
gouffre, mme de la chicane. On pourrait presque dire que la mer a une
procdure, elle avance et recule, elle propose et se ddit, elle bauche
une bourrasque et elle y renonce, elle promet l'abme et ne le tient pas,
elle menace le nord et frappe le sud. Toute la nuit la corvette la Claymore
avait eu le brouillard et craint la tourmente; la mer venait de se
dmentir, mais d'une faon farouche; elle avait esquiss la tempte et
ralis l'cueil. C'tait toujours, sous une autre forme, le naufrage.

Et  la perte sur les brisants s'ajoutait l'extermination par le combat. Un
ennemi compltait l'autre.

La Vieuville s'cria  travers son vaillant rire:

--Naufrage ici, bataille l. Des deux cts nous avons le quine.





VIII.  9 = 380

La corvette n'tait presque plus qu'une pave.

Dans la blme clart parse, dans la noirceur des nues, dans les mobilits
confuses de l'horizon, dans les mystrieux froncements des vagues, il y
avait une solennit spulcrale. Except le vent soufflant d'un souffle
hostile, tout se taisait. La catastrophe sortait du gouffre avec majest.
Elle ressemblait plutt  une apparition qu' une attaque. Rien ne bougeait
dans les rochers, rien ne remuait dans les navires. C'tait on ne sait quel
colossal silence. Avait-on affaire  quelque chose de rel? On et dit un
rve passant sur la mer. Les lgendes ont de ces visions; la corvette tait
en quelque sorte entre l'cueil dmon et la flotte fantme.

Le comte du Boisberthelot donna  demi-voix des ordres  La Vieuville qui
descendit dans la batterie, puis le capitaine saisit sa longue-vue et vint
se placer  l'arrire  ct du pilote.

Tout l'effort de Gacquoil tait de maintenir la corvette debout au flot;
car, prise de ct par le vent et par la mer, elle et invitablement
chavir.

--Pilote, dit le capitaine, o sommes-nous?

--Sur les Minquiers.

--De quel ct?

--Du mauvais.

--Quel fond?

--Roche criarde.

--Peut-on s'embosser?

--On peut toujours mourir, dit le pilote.

Le capitaine dirigea sa lunette d'approche vers l'ouest et examina les
Minquiers; puis il la tourna vers l'est et considra les voiles en vue.

Le pilote continua, comme se parlant  lui-mme:

--C'est les Minquiers. Cela sert de reposoir  la mouette rieuse quand
elle s'en va de Hollande et au grand goland  manteau noir.

Cependant le capitaine avait compt les voiles.

Il y avait bien en effet huit navires correctement disposs et dressant sur
l'eau leur profil de guerre. On apercevait au centre la haute stature d'un
vaisseau  trois ponts.

Le capitaine questionna le pilote.

--Connaissez-vous ces voiles?

--Certes! rpondit Gacquoil.

--Qu'est-ce?

--C'est l'escadre.

--De France.

--Du diable.

Il y eut un silence. Le capitaine reprit:

--Toute la croisire est-elle l?

--Pas toute.

En effet, le 2 avril, Valaz avait annonc  la Convention que dix frgates
et six vaisseaux de ligne croisaient dans la Manche. Ce souvenir revint 
l'esprit du capitaine.

--Au fait, dit-il, l'escadre est de seize btiments. Il n'y en a ici que
huit.

--Le reste, dit Gacquoil, trane par l-bas sur toute la cte, et espionne.

Le capitaine, tout en regardant  travers sa longue-vue, murmura:

--Un vaisseau  trois ponts, deux frgates de premier rang, cinq de
deuxime rang.

--Mais moi aussi, grommela Gacquoil, je les ai espionns.

--Bons btiments, dit le capitaine. J'ai un peu command tout cela.

--Moi, dit Gacquoil, je les ai vus de prs. Je ne prends pas l'un pour
l'autre. J'ai leur signalement dans la cervelle.

Le capitaine passa sa longue-vue au pilote.

--Pilote, distinguez-vous bien le btiment de haut bord?

--Oui, mon commandant, c'est, le vaisseau _la Cte-d'Or_.

--Qu'ils ont dbaptis, dit le capitaine. C'tait autrefois _Les
tats-de-Bourgogne_. Un navire neuf. Cent vingt-huit canons.

Il tira de sa poche un carnet et un crayon, et crivit sur le carnet le
chiffre 128.

Il poursuivit:

--Pilote, quelle est la premire voile  bbord?

--C'est _l'Exprimente_.

--Frgate de premier rang. Cinquante-deux canons. Elle tait en armement 
Brest il y a deux mois.

Le capitaine marqua sur son carnet le chiffre 52.

--Pilote, reprit-il, quelle est la deuxime voile  bbord?

--_La Dryade_.

--Frgate de premier rang. Quarante canons de dix-huit. Elle a t dans
l'Inde. Elle a une belle histoire militaire.

Et il crivit au-dessous du chiffre 52 le chiffre 40; puis, relevant la
tte:

--A tribord, maintenant.

--Mon commandant, ce sont toutes des frgates de second rang. Il y en a
cinq.

--Quelle est la premire  partir du vaisseau?

--_La Rsolue_.

--Trente-deux pices de dix-huit. Et la seconde?

--_Le Richemont_.

--Mme force. Aprs?

--_L'Athe_[1]

[Footnote 1: _Archive de la Marine_. Etat de la flotte en mars 1793.]

--Drle de nom pour aller en mer. Aprs?

--_La Calypso_.

--Aprs?

--_La Preneuse_.

--Cinq frgates de trente-deux chacune.

Le capitaine crivit au-dessous des premiers chiffres, 160.

--Pilote, dit-il, vous les reconnaissez bien.

--Et vous, rpondit Gacquoil, vous les connaissez bien, mon commandant.
Reconnatre est quelque chose, connatre est mieux.

Le capitaine avait l'oeil fix sur son carnet et additionnait entre ses
dents.

--Cent vingt-huit, cinquante-deux, quarante, cent soixante.

En ce moment, La Vieuville remontait sur le pont.

--Chevalier, lui cria le capitaine, nous sommes en prsence de trois
cent quatre-vingts pices.

--Soit, dit La Vieuville.

--Vous revenez de l'inspection, La Vieuville; combien dcidment avons-nous
de pices en tat de faire feu?

--Neuf.

--Soit, dit  son tour Boisberthelot.

Il reprit la longue-vue des mains du pilote, et regarda l'horizon.

Les huit navires silencieux et noirs semblaient immobiles, mais ils
grandissaient.

Ils se rapprochaient insensiblement.

La Vieuville fit le salut militaire.


--Commandant, dit La Vieuville, voici mon rapport. Je me dfiais de cette
corvette _Claymore_. C'est toujours ennuyeux d'tre embarqu
brusquement sur un navire qui ne vous connat pas ou qui ne vous aime pas.
Navire anglais, tratre aux franais. La chienne de caronade l'a prouv.
J'ai fait la visite. Bonnes ancres. Ce n'est pas du fer de loupe; c'est
forg avec des barres soudes au martinet. Les cigales des ancres sont
solides. Cbles excellents, faciles  dbiter, ayant la longueur
d'ordonnance, cent vingt brasses. Force munitions. Six canonniers morts.
Cent soixante-onze coups  tirer par pice.

--Parce qu'il n'y a plus que neuf pices, murmura le capitaine.

Boisberthelot braqua sa longue-vue sur l'horizon. La lente approche de
l'escadre continuait.

Les caronades ont un avantage, trois hommes suffisent pour les manoeuvrer;
mais elles ont un inconvnient, elles portent moins loin et tirent moins
juste que les canons. Il fallait donc laisser arriver l'escadre  porte de
caronade.

Le capitaine donna ses ordres  voix basse. Le silence se fit dans le
navire. On ne sonna point le branle-bas, mais on l'excuta. La corvette
tait aussi hors de combat contre les hommes que contre les flots. On tira
tout le parti possible de ce reste d'un navire de guerre. On accumula prs
des drosses, sur le passavant, tout ce qu'il y avait d'aussires et de
grelins de rechange pour raffermir au besoin la mture. Ou mit en ordre le
poste des blesss. Selon la mode navale d'alors, on bastingua le pont, ce
qui est une garantie contre les balles, mais non contre les boulets. On
apporta les passe-balles, bien qu'il ft un peu tard pour vrifier les
calibres; mais on n'avait pas prvu tant d'incidents. Chaque matelot reut
une giberne et mit dans sa ceinture une paire de pistolets et un poignard.
On plia les branles; on pointa l'artillerie; on prpara la mousqueterie; on
disposa les haches et les grappins; on tint prtes les soutes  gargousses
et les soutes  boulets; ou ouvrit la soute aux poudres. Chaque homme prit
son poste. Tout cela sans dire une parole et comme dans la chambre d'un
mourant. Ce fut rapide et lugubre.

Puis on embossa la corvette. Elle avait six ancres comme une frgate. On
les mouilla toutes les six; l'ancre de veille  l'avant, l'ancre de toue 
l'arrire, l'ancre de flot du ct du large, l'ancre de jusant du ct des
brisants, l'ancre d'affourche  tribord, et la matresse-ancre  bbord.

Le neuf caronades qui restaient vivantes furent mises en batterie toutes
les neuf d'un seul ct, du ct de l'ennemi.

L'escadre, non moins silencieuse, avait, elle aussi, complt sa manoeuvre.
Les huit btiments formaient maintenant un demi-cercle dont les Minquiers
faisaient la corde. _La Claymore_, enferme dans ce demi-cercle, et
d'ailleurs garrotte par ses propres ancres, tait adosse  l'cueil,
c'est--dire au naufrage.

C'tait comme une meute autour d'un sanglier, ne donnant pas de voix, mais
montrant les dents.

Il semblait de part et d'autre qu'on s'attendait.

Les canonniers de _la Claymore_ taient  leurs pices.

Boisberthelot dit  La Vieuville:

--Je tiendrais  commencer le feu.

--Plaisir de coquette, dit La Vieuville.





IX.  QUELQU'UN CHAPPE

Le passager n'avait pas quitt le pont, il observait tout, impassible.

Boisberthelot s'approcha de lui.

--Monsieur, lui dit-il, les prparatifs sont faits. Nous voil maintenant
cramponns  notre tombeau, nous ne lcherons pas prise. Nous sommes
prisonniers de l'escadre ou de l'cueil. Nous rendre  l'ennemi ou sombrer
dans les brisants, nous n'avons pas d'autre choix. Il nous reste une
ressource, mourir. Combattre vaut mieux que naufrager. J'aime mieux tre
mitraill que noy; en fait de mort, je prfre le feu  l'eau. Mais
mourir, c'est notre affaire  nous autres, ce n'est pas la vtre,  vous.
Vous tes l'homme choisi par les princes, vous avez une grande mission,
diriger la guerre de Vende. Vous de moins, c'est peut-tre la monarchie
perdue; vous devez donc vivre. Notre honneur  nous est de rester ici, le
vtre est d'en sortir. Vous allez, mon gnral, quitter le navire. Je vais
vous donner un homme et un canot. Gagner la cte par un dtour n'est pas
impossible. Il n'est pas encore jour. Les lames sont hautes, la mer est
obscure, vous chapperez. Il y a des cas o fuir, c'est vaincre.

Le vieillard fit, de sa tte svre, un grave signe d'acquiescement.

Le comte du Boisberthelot leva la voix.

--Soldats et matelots! cria-t-il.

Tous les mouvements s'arrtrent, et, de tous les points du navire, les
visages se tournrent vers le capitaine.

Il poursuivit:

--L'homme qui est parmi nous reprsente le roi. Il nous est confi, nous
devons le conserver. Il est ncessaire au trne de France;  dfaut d'un
prince, il sera, c'est du moins notre attente, le chef de la Vende. C'est
un grand officier de guerre. Il devait aborder en France avec nous, il faut
qu'il y aborde sans nous. Sauver la tte, c'est tout sauver.

--Oui! oui! oui! crirent toutes les voix de l'quipage.

Le capitaine continua:

--Il va courir, lui aussi, de srieux dangers. Atteindre la cte n'est pas
ais. Il faudrait que le canot ft grand pour affronter la haute mer, et il
faut qu'il soit petit pour chapper  la croisire. Il s'agit d'aller
atterrir  un point quelconque, qui soit sr, et plutt du ct de Fougres
que du ct de Coutances. Il faut un matelot solide, bon rameur et, bon
nageur; qui soit du pays et qui connaisse les passes. Il y a encore assez
de nuit pour que le canot puisse s'loigner de la corvette sans tre
aperu. Et puis, il va avoir de la fume qui achvera de le cacher. Sa
petitesse l'aidera  se tirer des bas-fonds. O la panthre est prise, la
belette chappe. Il n'y a pas d'issue pour nous, il y en a pour lui.
Le canot s'loignera  force de rames, les navires ennemis ne le verront
pas; et d'ailleurs, pendant ce temps-l, nous ici, nous allons les amuser.
Est-ce dit?

--Oui! oui! oui! cria l'quipage.

--Il n'y a pas une minute  perdre, reprit le capitaine. Y a-t-il un homme
de bonne volont?

Un matelot dans l'obscurit sortit des rangs, et dit:

--Moi.





X.  CHAPPE-T-IL?

Quelques instants aprs, un de ces petits canots qu'on appelle you-you et
qui sont spcialement affects au service des capitaines s'loignait du
navire. Dans ce canot il y avait deux hommes, le vieux passager qui tait 
l'arrire, et le matelot de bonne volont qui tait  l'avant. La nuit
tait encore trs obscure. Le matelot, conformment aux indications du
capitaine, ramait vigoureusement dans la direction des Minquiers. Aucune
autre issue n'tait d'ailleurs possible.

On avait jet au fond du canot quelques provisions, un sac de biscuit, une
longe de boeuf fum et un baril d'eau.

Au moment o le you-you prit la mer, La Vieuville, goguenard devant le
gouffre, se pencha par-dessus l'tambot du gouvernail de la corvette, et
ricana cet adieu au canot:

--C'est bon pour s'chapper, et excellent pour se noyer.

--Monsieur, dit le pilote, ne rions plus.

L'cart se fit vite et il y eut promptement bonne distance entre la
corvette et le canot. Le vent et le flot taient d'accord avec le rameur,
et la petite barque fuyait rapidement, ondulant dans le crpuscule et
cache par les grands plis des vagues.

Il y avait sur la mer on ne sait quelle sombre attente.

Tout  coup, dans ce vaste et tumultueux silence de l'ocan, il s'leva une
voix qui, grossie par le porte-voix comme par le masque d'airain de la
tragdie antique, semblait presque surhumaine.

C'tait le capitaine Boisberthelot qui prenait la parole.

--Marins du roi, cria-t-il, clouez le pavillon blanc au grand mt. Nous
allons voir se lever notre dernier soleil.

Et un coup de canon partit de la corvette.

--Vive le roi! cria l'quipage.

Alors on entendit au fond de l'horizon un autre cri, immense, lointain,
confus, distinct pourtant:

--Vive la Rpublique!

Et un bruit pareil au bruit de trois cents foudres clata dans les
profondeurs de l'ocan.

La lutte commenait.

La mer se couvrit de fume et de feu.

Les jets d'cume que font les boulets en tombant dans l'eau piqurent les
vagues de tous les cts.

_La Claymore_ se mit  cracher de la flamme sur les huit navires. En
mme temps toute l'escadre groupe en demi-lune autour de _la Claymore_
faisait feu de toutes ses batteries. L'horizon s'incendia. On et dit un
volcan qui sort de la mer. Le vent tordait cette immense pourpre de la
bataille o les navires apparaissaient et disparaissaient comme des
spectres. Au premier plan, le squelette noir de la corvette se dessinait
sur ce fond rouge.

On distinguait  la pointe du grand mt le pavillon fleurdelys.

Les deux hommes qui taient dans le canot se taisaient.

La bas-fond triangulaire des Minquiers, sorte de trinacrie sous-marine, est
plus vaste que l'le entire de Jersey: la mer le couvre; il a pour point
culminant un plateau qui merge des plus hautes mares et duquel se
dtachent au nord-est six puissants rochers rangs en droite ligne, qui
font l'effet d'une grande muraille croule  et l. Le dtroit entre le
plateau et les six cueils n'est praticable qu'aux barques d'un trs faible
tirant d'eau. Au del de ce dtroit on trouve le large.

Le matelot qui s'tait charg du sauvetage du canot engagea l'embarcation
dans le dtroit. De cette faon il mettait les Minquiers entre la bataille
et le canot. Il nagea avec adresse dans l'troit chenal, vitant les rcifs
 bbord comme  tribord; les rochers maintenant masquaient la bataille. La
lueur de l'horizon et le fracas furieux de la canonnade commenaient 
dcrotre,  cause de la distance qui augmentait; mais,  la continuit des
dtonations, on pouvait comprendre que la corvette tenait bon et qu'elle
voulait puiser, jusqu' la dernire, ses cent quatrevingt-onze bordes.

Bientt le canot se trouva dans une eau libre, hors de l'cueil, hors de la
bataille, hors de la porte des projectiles.

Peu  peu le model de la mer devenait moins sombre, les luisants
brusquement noys de noirceurs s'largissaient, les cumes compliques se
brisaient en jets de lumire, des blancheurs flottaient sur les mplats des
vagues. Le jour parut.

Le canot tait hors de l'atteinte de l'ennemi; mais le plus difficile
restait  faire. Le canot tait sauv de la mitraille, mais non du
naufrage. Il tait en haute mer, coque imperceptible, sans pont, sans
voile, sans mt, sans boussole, n'ayant de ressource que la rame, en
prsence de l'ocan et de l'ouragan, atome  la merci des colosses.

Alors, dans cette immensit, dans cette solitude, levant sa face que
blmissait le matin, l'homme qui tait  l'avant du canot regarda fixement
l'homme qui tait  l'arrire, et lui dit:

--Je suis le frre de celui que vous avez fait fusiller.





LIVRE TROISIME

HALMALO





I.  LA PAROLE, C'EST LE VERBE

Le vieillard redressa lentement la tte.

L'homme qui lui parlait avait environ trente ans. Il avait sur le front le
hle de la mer; ses yeux taient tranges; c'tait le regard sagace du
matelot dans la prunelle candide du paysan. Il tenait puissamment les rames
dans ses deux poings. Il avait l'air doux.

On voyait  sa ceinture un poignard, deux pistolets et un rosaire.

--Qui tes-vous? dit le vieillard.

--Je viens de vous le dire.

--Qu'est-ce que vous me voulez?

L'homme quitta les avirons, croisa les bras et rpondit:

--Vous tuer.

--Comme vous voudrez, dit le vieillard.

L'homme haussa la voix.

--Prparez-vous.

--A quoi?

--A mourir.

--Pourquoi? demanda le vieillard.

Il y eut un silence. L'homme sembla un moment comme interdit de la
question. Il reprit:

--Je dis que je veux vous tuer.

--Et je vous demande pourquoi.

Un clair passa dans les yeux du matelot.

--Parce que vous avez tu mon frre.

Le vieillard repartit avec calme:

--J'ai commenc par lui sauver la vie.

--C'est vrai. Vous l'avez sauv d'abord et tu ensuite.

--Ce n'est pas moi qui l'ai tu.

--Qui donc l'a tu?

--Sa faute.

Le matelot, bant, regarda le vieillard; puis ses sourcils reprirent leur
froncement farouche.

--Comment vous appelez-vous? dit le vieillard.

--Je m'appelle Halmalo, mais vous n'avez pas besoin de savoir mon nom pour
tre tu par moi.

En ce moment le soleil se leva. Un rayon frappa le matelot en plein visage
et claira vivement cette figure sauvage. Le vieillard le considrait
attentivement.

La canonnade, qui se prolongeait toujours, avait maintenant des
interruptions et des saccades d'agonie. Une vaste fume s'affaissait sur
l'horizon. Le canot, que ne maniait plus le rameur, allait  la drive.

Le matelot saisit de sa main droite un des pistolets de sa ceinture et de
sa main gauche son chapelet.

Le vieillard se dressa debout.

--Tu crois en Dieu? dit-il.

--Notre Pre qui est au ciel, rpondit le matelot. Et il fit le signe de la
croix.

--As-tu ta mre?

--Oui.

Il fit un deuxime signe de croix. Puis il reprit:

--C'est dit. Je vous donne une minute, monseigneur. Et il arma le pistolet.

--Pourquoi m'appelles-tu monseigneur?

--Parce que vous tes un seigneur. Cela se voit.

--As-tu un seigneur, toi?

--Oui. Et un grand. Est-ce qu'on vit sans seigneur?

--O est-il?

--Je ne sais pas. Il a quitt le pays. Il s'appelle monsieur le marquis de
Lantenac, vicomte de Fontenay, prince en Bretagne; il est le seigneur des
Sept-Forts. Je ne l'ai jamais vu, ce qui ne l'empche pas d'tre mon
matre.

--Et si tu le voyais, lui obirais-tu?

--Certes. Je serais donc un paen, si je ne lui obissais pas! on doit
obissance  Dieu, et puis au roi qui est comme Dieu, et puis au seigneur
qui est comme le roi. Mais ce n'est pas tout a, vous avez tu mon frre,
il faut que je vous tue.

Le vieillard rpondit:

--D'abord, j'ai tu ton frre, j'ai bien fait.

Le matelot crispa son poing sur son pistolet.

--Allons, dit-il.

--Soit, dit le vieillard.

Et, tranquille, il ajouta:

--O est le prtre?

Le matelot le regarda.

--Le prtre?

--Oui, le prtre. J'ai donn un prtre  ton frre. Tu me dois un prtre.

--Je n'en ai pas, dit le matelot.

Et il continua:

--Est-ce qu'on a des prtres en pleine mer?

On entendait les dtonations convulsives du combat de plus en plus
lointain.

--Ceux qui meurent l-bas ont le leur, dit le vieillard.

--C'est vrai, murmura le matelot. Ils ont monsieur l'aumnier.

Le vieillard poursuivit:

--Tu perds mon me, ce qui est grave.

Le matelot baissa la tte, pensif.

--Et en perdant mon me, reprit le vieillard, tu perds la tienne. coute.
J'ai piti de toi. Tu feras ce que tu voudras. Moi, j'ai fait mon devoir
tout  l'heure, d'abord en sauvant la vie  ton frre et ensuite en la lui
tant, et je fais mon devoir  prsent en tchant de sauver ton me.
Rflchis. Cela te regarde. Entends-tu les coups de canon dans ce
moment-ci? Il y a l des hommes qui prissent, il y a l des dsesprs qui
agonisent, il y a l des maris qui ne reverront plus leur femme, des pres
qui ne reverront plus leur enfant, des frres qui, comme toi, ne reverront
plus leur frre. Et par la faute de qui? par la faute de ton frre  toi.
Tu crois en Dieu, n'est-ce pas? Eh bien, tu sais que Dieu souffre en ce
moment; Dieu souffre dans son fils trs chrtien le roi de France qui est
enfant comme l'enfant Jsus et qui est en prison dans la tour du Temple;
Dieu souffre dans son glise de Bretagne; Dieu souffre dans ses cathdrales
insultes, dans ses vangiles dchirs, dans ses maisons de prire violes;
Dieu souffre dans ses prtres assassins. Qu'est-ce que nous venions faire,
nous, dans ce navire qui prit en ce moment? Nous venions secourir Dieu. Si
ton frre avait t un bon serviteur, s'il avait fidlement fait son office
d'homme sage et utile, le malheur de la canonnade ne serait pas arriv, la
corvette n'et pas t dsempare, elle n'et pas manqu sa route, elle ne
ft pas tombe dans cette flotte de perdition, et nous dbarquerions 
cette heure en France, tous, en vaillants hommes de guerre et de mer que
nous sommes, sabre au poing, drapeau blanc dploy, nombreux, contents,
joyeux, et nous viendrions aider les braves paysans de Vende  sauver la
France,  sauver le roi,  sauver Dieu. Voil ce que nous venions faire,
voil ce que nous ferions. Voil ce que, moi, le seul qui reste, je viens
faire. Mais tu t'y opposes. Dans cette lutte des impies contre les prtres,
dans cette lutte des rgicides contre le roi, dans cette lutte de Satan
contre Dieu, tu es pour Satan. Ton frre a t le premier auxiliaire du
dmon, tu es le second. Il a commenc, tu achves. Tu es pour les rgicides
contre le trne, tu es pour les impies contre l'glise. Tu tes  Dieu sa
dernire ressource. Parce que je ne serai point l, moi qui reprsente le
roi, les hameaux vont continuer de brler, les familles de pleurer, les
prtres de saigner, la Bretagne de souffrir, et le roi d'tre en prison, et
Jsus-Christ d'tre en dtresse. Et qui aura fait cela? Toi. Va, c'est ton
affaire. Je comptais sur toi pour tout le contraire. Je me suis tromp. Ah
oui, c'est vrai, tu as raison, j'ai tu ton frre. Ton frre avait t
courageux, je l'ai rcompens; il avait t coupable, je l'ai puni. Il
avait manqu  son devoir, je n'ai pas manqu au mien. Ce que j'ai fait, je
le ferais encore. Et, je le jure par la grande sainte Anne d'Auray qui nous
regarde, en pareil cas, de mme que j'ai fait fusiller ton frre, je ferais
fusiller mon fils. Maintenant, tu es le matre. Oui, je te plains. Tu as
menti  ton capitaine. Toi, chrtien, tu es sans foi; toi, breton, tu es
sans honneur; j'ai t confi  ta loyaut et accept par ta trahison; tu
donnes ma mort  ceux  qui tu as promis ma vie. Sais-tu qui tu perds ici?
C'est toi. Tu prends ma vie au roi et tu donnes ton ternit au dmon. Va,
commets ton crime, c'est bien. Tu fais bon march de ta part de paradis.
Grce  toi, le diable vaincra, grce  toi, les glises tomberont, grce 
toi, les paens continueront de fondre les cloches et d'en faire des
canons; on mitraillera les hommes avec ce qui sauvait les mes. En ce
moment o je parle, la cloche qui a sonn ton baptme tue peut-tre ta
mre. Va, aide le dmon. Ne t'arrte pas. Oui, j'ai condamn ton frre,
mais, sache cela, je suis un instrument de Dieu. Ah! tu juges les moyens de
Dieu! tu vas donc te mettre  juger la foudre qui est dans le ciel?
Malheureux, tu seras jug par elle. Prends garde  ce que tu vas faire.
Sais-tu seulement si je suis en tat de grce! Non. Va tout de mme. Fais
ce que tu voudras. Tu es libre de me jeter en enfer et de t'y jeter avec
moi. Nos deux damnations sont dans ta main. Le responsable devant Dieu, ce
sera toi. Nous sommes seuls et face  face dans l'abme. Continue, termine,
achve. Je suis vieux et tu es jeune, je suis sans armes et tu es arm;
tue-moi.

Pendant que le vieillard, debout, d'une voix plus haute que le bruit de la
mer, disait ces paroles, les ondulations de la vague le faisaient
apparatre tantt dans l'ombre, tantt dans la lumire; le matelot tait
devenu livide; de grosses gouttes de sueur lui tombaient du front; il
tremblait comme la feuille; par moments il baisait son rosaire; quand le
vieillard eut fini, il jeta son pistolet et tomba  genoux.

--Grce, monseigneur! pardonnez-moi! cria-t-il; vous parlez comme le bon
Dieu. J'ai tort. Mon frre a eu tort. Je ferai tout pour rparer son crime.
Disposez de moi Ordonnez. J'obirai.

--Je te fais grce, dit le vieillard.





II.  MMOIRE DE PAYSAN VAUT SCIENCE DE CAPITAINE

Les provisions qui taient dans le canot ne furent pas inutiles.

Les deux fugitifs, obligs  de longs dtours, mirent trente-six heures a
atteindre la cte. Ils passrent une nuit en mer; mais la nuit fut belle,
avec trop de lune cependant pour des gens qui cherchaient  se drober.

Ils durent d'abord s'loigner de France et gagner le large vers Jersey.

Ils entendirent la suprme canonnade de la corvette foudroye, comme on
entend le dernier rugissement du lion que les chasseurs tuent dans les
bois. Puis le silence se fit sur la mer.

Cette corvette _la Claymore_ mourut de la mme faon que _le
Vengeur_: mais la gloire l'a ignor. On n'est pas hros contre son pays.

Halmalo tait un marin surprenant. Il fit des miracles de dextrit et
d'intelligence; cette improvisation d'un itinraire  travers les cueils,
les vagues et le guet de l'ennemi fut un chef-d'oeuvre. Le vent avait dcru
et la mer tait devenue maniable.

Halmalo vita les Caux des Minquiers, contourna la Chausse-aux-Boeufs, s'y
abrita, afin de prendre quelques heures de repos dans la petite crique qui
s'y fait au nord  mer basse, et, redescendant au sud, trouva moyen de
passer entre Granville et les les Chausey sans tre aperu ni de la vigie
de Chausey ni de la vigie de Granville. Il s'engagea dans la baie de
Saint-Michel, ce qui tait hardi  cause du voisinage de Cancale, lieu
d'ancrage de la croisire.

Le soir du second jour, environ une heure avant le coucher du soleil, il
laissa derrire lui le mont Saint-Michel, et vint atterrir  une grve qui
est toujours dserte, parce qu'elle est dangereuse; on s'y enlise.

Heureusement la mare tait haute.

Halmalo poussa l'embarcation le plus avant qu'il put, tta le sable, le
trouva solide, y choua le canot et sauta  terre.

Le vieillard aprs lui enjamba le bord et examina l'horizon.

--Monseigneur, dit Halmalo, nous sommes ici  l'embouchure du Couesnon.
Voil Beauvoir  tribord et Huisnes  bbord. Le clocher devant nous, c'est
Ardevon.

Le vieillard se pencha dans le canot, y prit un biscuit qu'il mit dans sa
poche, et dit  Halmalo:

--Prends le reste.

Halmalo mit dans le sac ce qui restait de viande avec ce qui restait de
biscuit, et chargea le sac sur son paule. Cela fait, il dit:

--Monseigneur, faut-il vous conduire ou vous suivre?

--Ni l'un ni l'autre.

Halmalo stupfait regarda le vieillard.

Le vieillard continua:

--Halmalo, nous allons nous sparer. tre deux ne vaut rien. Il faut tre
mille, ou seul.

Il s'interrompit et tira d'une de ses poches un noeud de soie verte, assez
pareil  une cocarde, au centre duquel tait brode une fleur de lys en or.
Il reprit:

--Sais-tu lire?

--Non.

--C'est bien. Un homme qui lit, a gne. As-tu bonne mmoire?

--Oui.

--C'est bien. coute, Halmalo. Tu vas prendre  droite et moi  gauche.
J'irai du ct de Fougres, toi du ct de Bazouges. Garde ton sac qui te
donne l'air d'un paysan. Cache tes armes. Coupe-toi un bton dans les
haies. Rampe dans les seigles qui sont hauts. Glisse-toi derrire les
cltures. Enjambe les chaliers pour aller  travers champs. Laisse 
distance les passants. Evite les chemins et les ponts. N'entre pas 
Pontorson. Ah! tu auras  traverser le Couesnon. Comment le passeras-tu?

--A la nage.

--C'est bien. Et puis il y a un gu. Sais-tu o il est?

--Entre Ancey et Vieux-Viel.

--C'est bien. Tu es vraiment du pays.

--Mais la nuit vient. O monseigneur couchera-t-il?

--Je me charge de moi. Et toi, o coucheras-tu?

--Il y a des mousses. Avant d'tre matelot, j'ai t paysan.

--Jette ton chapeau de marin qui te trahirait. Tu trouveras bien quelque
part une carapousse.

--Oh! un tapabor, cela se trouve partout. Le premier pcheur venu me vendra
le sien.

--C'est bien. Maintenant, coute. Tu connais les bois?

--Tous.

--De tout le pays?

--Depuis Noirmoutier jusqu' Laval.

--Connais-tu aussi les noms?

--Je connais les bois, je connais les noms, je connais tout.

--Tu n'oublieras rien?

--Rien.

--C'est bien. A prsent, attention. Combien peux-tu faire de lieues par
jour?

--Dix, quinze, dix-huit. Vingt, s'il le faut.

--Il le faudra. Ne perds pas un mot de ce que je vais te dire. Tu iras au
bois de saint-Aubin.

--Prs de Lamballe?

--Oui. Sur la lisire du ravin qui est entre Saint-Rieul et Pldliac il a
un gros chtaignier. Tu t'arrteras l. Tu ne verras personne.

--Ce qui n'empche pas qu'il y aura quelqu'un. Je sais.

--Tu feras l'appel. Sais-tu faire l'appel?

Halmalo enfla ses joues, se tourna du ct de la mer, et l'on entendit le
hou-hou de la chouette.

On et dit que cela venait des profondeurs nocturnes. C'tait ressemblant
et sinistre.

--Bien, dit le vieillard. Tu en es.

Il tendit  Halmalo le noeud de soie verte.

--Voici mon noeud de commandement. Prends-le. Il importe que personne
encore ne sache mon nom. Mais ce noeud suffit. La fleur de lys a t brode
par Madame Royale dans la prison du Temple.

Halmalo mit un genou en terre. Il reu avec un tremblement le noeud
fleurdelys, et en approcha ses lvres puis s'arrtant, comme effray de ce
baiser:

--Le puis-je? demanda-t-il.

--Oui, puisque tu baises le crucifix.

Halmalo baisa la fleur de lys.

--Relve-toi, dit le vieillard.

Halmalo se releva et mit le noeud dans sa poitrine. Le vieillard
poursuivit:

-coute bien ceci. Voici l'ordre: _Insurgez-vous. Pas de quartier._ Donc,
sur la lisire du bois de Saint-Aubin tu feras l'appel. Tu le feras trois
fois. A la troisime fois tu verras un homme sortir de terre.

--D'un trou sous les arbres. Je sais.

--Cet homme, c'est Planchenault, qu'on appelle aussi Coeur-de-Roi. Tu lui
montreras ce noeud. Il comprendra. Tu iras ensuite, par des chemins que tu
inventeras, au bois d'Astill; tu y trouveras un homme cagneux qui est
surnomm Mousqueton, et qui ne fait misricorde  personne. Tu lui diras
que je l'aime, et qu'il mette en branle ses paroisses. Tu iras ensuite au
bois de Couesbon qui est  une lieue de Plormel. Tu feras l'appel de la
chouette; un homme sortira d'un trou; c'est M. Thuault, snchal de
Plormel, qui a t de ce qu'on appelle l'assemble constituante, mais du
bon ct. Tu lui diras d'armer le chteau de Couesbon, qui est au marquis
de Guer, migr. Ravins, petits bois, terrain ingal, bon endroit. M.
Thuault est un homme droit et d'esprit. Tu iras ensuite 
Saint-Ouen-les-Toits, et tu parleras  Jean Chouan, qui est  mes yeux le
vrai chef. Tu iras ensuite an bois de Ville-Anglose, tu y verras Guitter,
qu'on appelle Saint-Martin, tu lui diras d'avoir l'oeil sur un certain
Courmesnil, qui est gendre du vieux Goupil de Prfeln et qui mne la
jacobinire d'Argentan. Retiens bien tout. Je n'cris rien parce qu'il ne
faut rien crire. La Rouarie a crit une liste; cela a tout perdu. Tu iras
ensuite au bois de Rougefeu o est Milette qui saute par-dessus les ravins
en s'arc-boutant sur une longue perche.

--Cela s'appelle une ferte.

--Sais-tu t'en servir?

--Je ne serais donc pas breton et je ne serais donc pas paysan? La ferte,
c'est notre amie. Elle agrandit nos bras et allonge nos jambes.

--C'est--dire qu'elle rapetisse l'ennemi et raccourcit le chemin. Bon
engin.

--Une fois, avec ma ferte, j'ai tenu tte  trois gabelous qui avaient des
sabres.

--Quand ca?

--Il y a dix ans.

--Sous le roi?

--Mais oui.

--Tu t'es donc battu sous le roi?

--Mais oui.

--Contre qui?

--Ma foi, je ne sais pas. J'tais faux-saulnier.

--C'est bien.

--On appelait cela se battre contre les gabelles. Les gabelles, est-ce que
c'est la mme chose que le roi?

--Oui. Non. Mais il n'est pas ncessaire que tu comprennes cela.

--Je demande pardon  monseigneur d'avoir fait une question  monseigneur.

--Continuons. Connais-tu la Tourgue?

--Si je connais la Tourgue? j'en suis.

--Comment?

--Oui, puisque je suis de Parigu.


--En effet, la Tourgue est voisine de Parigu.

Si je connais la Tourgue? le gros chteau rond qui est le chteau de
famille de mes seigneurs! Il y a une grosse porte de fer qui spare le
btiment neuf du btiment vieux et qu'on n'enfoncerait pas avec du canon.
C'est dans le btiment neuf qu'est le fameux livre sur saint Barthlemy
qu'on venait voir par curiosit. Il y a des grenouilles dans l'herbe. J'ai
jou tout petit avec ces grenouilles-l. Et la passe souterraine! je la
connais. Il n'y a peut-tre plus que moi qui la connaisse.

--Quelle passe souterraine? Je ne sais pas ce que tu veux dire.

--C'tait pour autrefois, dans les temps, quand la Tourgue tait assige.
Les gens du dedans pouvaient se sauver dehors en passant par un passage
sous terre qui va aboutir  la fort.

--En effet, il y a un passage souterrain de ce genre au chteau de la
Jupellire, et au chteau de la Hunaudaye, et  la tour de Campon; mais il
n'y a rien de pareil  la Tourgue.

--Si fait, monseigneur. Je ne connais pas ces passages-l dont monseigneur
parle. Je ne connais que celui de la Tourgue, parce que je suis du pays. Et
encore, il n'y a gure que moi qui sache cette passe-l. On n'en parlait
pas. C'tait dfendu, parce que ce passage avait servi du temps des guerres
de M. de Rohan. Mon pre savait le secret et il me l'a montr. Je connais
le secret pour entrer et le secret pour sortir. Si je suis dans la fort,
je puis aller dans la tour, et si je suis dans la tour, je puis aller dans
la fort. Sans qu'on me voie. Et quand les ennemis entrent, il n'y a plus
personne. Voil ce que c'est que la Tourgue. Ah! je la connais.

Le vieillard demeura un moment silencieux.

--Tu te trompes videmment; s'il y avait un tel secret, je le saurais.

--Monseigneur, j'en suis sr. Il y a une pierre qui tourne.

--Ah bon! Vous autres paysans, vous croyez aux pierres qui tournent, aux
pierres qui chantent, aux pierres qui vont boire la nuit au ruisseau d'
ct. Tas de contes.

--Mais puisque je l'ai fait tourner, la pierre...

--Comme d'autres l'ont entendue chanter. Camarade, la Tourgue est une
bastille sre et forte, facile  dfendre; mais celui qui compterait sur
une issue souterraine pour s'en tirer serait naf.

--Mais, monseigneur...

Le vieillard haussa les paules.

--Ne perdons pas de temps. Parlons de nos affaires.

Ce ton premptoire coupa court  l'insistance de Halmalo.

Le vieillard reprit:

--Poursuivons. Ecoute. De Rougefeu tu iras au bois de Montchevrier, o est
Bndicit, qui est le chef des Douze. C'est encore un bon. Il dit son
_Benedicite_ pendant qu'il fait arquebuser les gens. En guerre, pas de
sensiblerie. De Montchevrier, tu iras...

Il s'interrompit.

--J'oubliais l'argent.

Il prit dans sa poche et mit dans la main de Halmalo une bourse et un
portefeuille.

--Voil dans ce portefeuille trente mille francs en assignats, quelque
chose comme trois livres dix sous; il faut dire que les assignats sont
faux, mais les vrais valent juste autant; et voici dans cette bourse,
attention, cent louis en or. Je te donne tout ce que j'ai. Je n'ai plus
besoin de rien ici. D'ailleurs, il vaut mieux qu'on ne puisse pas trouver
d'argent sur moi. Je reprends. De Montchevrier, tu iras  Antrain, o tu
verras M. de Frott; d'Antrain,  la Jupellire, o tu verras M. de
Rochecotte; de la Jupellire,  Noirieux, o tu verras l'abb Baudouin. Te
rappelleras-tu tout cela?

--Comme mon _Pater_.

--Tu verras M. Dubois-Guy  Saint-Brice-en-Cogle, M. de Turpin  Morannes,
qui est un bourg fortifi, et le prince de Talmont  Chteau-Gonthier.

--Est-ce qu'un prince me parlera?

--Puisque je te parle.

Halmalo ta son chapeau.

--Tout le monde te recevra bien en voyant cette fleur de lys de Madame.
N'oublie pas qu'il faut que tu ailles dans des endroits o il y a des
montagnards et des patauds. Tu te dguiseras. C'est facile. Ces
rpublicains sont si btes, qu'avec un habit bleu, un chapeau  trois
cornes et une cocarde tricolore on passe partout. Il n'y a plus de
rgiments, il n'y a plus d'uniformes, les corps n'ont pas de numros;
chacun met la guenille qu'il veut. Tu iras  Saint-Mherv. Tu y verras
Gaulier, dit Grand-Pierre. Tu iras au cantonnement de Parn o sont les
hommes aux visages noircis. Ils mettent du gravier dans leurs fusils et
double charge de poudre pour faire plus de bruit; ils font bien. Mais
surtout dis-leur de tuer, de tuer, de tuer. Tu iras au camp de la
Vache-Noire qui est sur une hauteur au milieu du bois de la Charnie, puis
au camp de l'Avoine, puis au camp Vert, puis au camp des Fourmis. Tu iras
au Grand-Bordage, qu'on appelle aussi le Haut-des-Prs, et qui est habit
par une veuve dont Treton, dit l'Anglais, a pous la fille. Le
Grand-Bordage est dans la paroisse de Qulaines. Tu visiteras
Epineux-le-Chevreuil, Sill-le-Guillaume, Parannes, et tous les hommes qui
sont dans tous les bois. Tu auras des amis, et tu les enverras sur la
lisire du Haut et du Bas Maine; tu verras Jean Treton dans la paroisse de
Vaisges, Sans-Regret au Bignon, Chambord  Bonchamps, les frres Corbin 
Maisoncelles, et le Petit-Sans-Peur  Saint-Jean-sur-Erve. C'est le mme
qui s'appelle Bourdoiseau. Tout cela fait, et le mot d'ordre,
_Insurgez-vous, Pas de quartier_, donn partout, tu joindras la grande
arme, l'arme catholique et royale, o elle sera. Tu verras MM. d'Elbe,
de Lescure, de La Rochejaquelein, ceux des chefs qui vivront alors. Tu
leur montreras mon noeud de commandement. Ils savent ce que c'est. Tu n'es
qu'un matelot, mais Cathelineau n'est qu'un charretier. Tu leur diras de
ma part ceci: Il est temps de faire les deux guerres ensemble; la grande
et la petite. La grande fait plus de tapage, la petite plus de besogne.
La Vende est bonne, la Chouannerie est pire; et en guerre civile, c'est
la pire qui est la meilleure. La bont d'une guerre se juge  la quantit
de mal qu'elle fait.

Il s'interrompit.

--Halmalo, je te dis tout cela. Tu ne comprends pas les mots, mais tu
comprends les choses. J'ai pris confiance en toi en te voyant manuvrer le
canot; tu ne sais pas la gomtrie et tu fais des mouvements de mer
surprenants; qui sait mener une barque peut piloter une insurrection;  la
faon dont tu as mani l'intrigue de la mer, j'affirme que tu te tireras
bien de toutes mes commissions. Je reprends. Tu diras donc ceci aux chefs,
 peu prs, comme tu pourras, mais ce sera bien; J'aime mieux la guerre des
forts que la guerre des plaines; je ne tiens pas  aligner cent mille
paysans sous la mitraille des soldats bleus et sous l'artillerie de
monsieur Carnot; avant un mois je veux avoir cinq cent mille tueurs
embusqus dans les bois. L'arme rpublicaine est mon gibier. Braconner,
c'est guerroyer. Je suis le stratge des broussailles. Bon, voil encore un
mot que tu ne saisiras pas, c'est gal, tu saisiras ceci: Pas de quartier!
et des embuscades partout! Je veux faire plus de Chouannerie que de Vende.
Tu ajouteras que les anglais sont avec nous. Prenons la rpublique entre
deux feux. L'Europe nous aide. Finissons-en avec la rvolution. Les rois
lui font la guerre des royaumes, faisons-lui la guerre des paroisses. Tu
diras cela. As-tu compris?

--Oui. Il faut tout mettre  feu et  sang.

--C'est a.

--Pas de quartier.

--A personne. C'est a.

--J'irai partout.

--Et prends garde. Car dans ce pays-ci on est facilement un homme mort.

--La mort, cela ne me regarde point. Qui fait son premier pas use peut-tre
ses derniers souliers.

--Tu es un brave.

--Et si l'on me demande le nom de monseigneur?

--On ne doit pas le savoir encore. Tu diras que tu ne le sais pas, et ce
sera la vrit.

--O reverrai-je monseigneur?

--O je serai.

--Comment le saurai-je?

--Parce que tout le monde le saura. Avant huit jours on parlera de moi, je
ferai des exemples, je vengerai le roi et la religion, et tu reconnatras
bien que c'est de moi qu'on parle.

--J'entends.

--N'oublie rien.

--Soyez tranquille.

--Pars maintenant. Que Dieu te conduise. Va.

--Je ferai tout ce que vous m'avez dit. J'irai. Je parlerai. J'obirai. Je
commanderai.

--Bien.

--Et si je russis....

--Je te ferai chevalier de Saint-Louis.

--Comme mon frre. Et si je ne russis pas, vous me ferez fusiller.

--Comme ton frre.

--C'est dit, monseigneur.

Le vieillard baissa la tte et sembla tomber dans une svre rverie. Quand
il releva les yeux, il tait seul. Halmalo n'tait plus qu'un point noir
s'enfonant dans l'horizon.

Le soleil venait de se coucher.

Les golands et les mouettes  capuchon rentraient; la mer, c'est dehors.

On sentait dans l'espace cette espce d'inquitude qui prcde la nuit; les
rainettes coassaient les jaquets s'envolaient des flaques d'eau en
sifflant, les mauves, les freux, les carabins, les grolles, faisaient leur
vacarme du soir; les oiseaux de rivage s'appelaient; mais pas un bruit
humain. La solitude tait profonde. Pas une voile dans la baie, pas un
paysan dans la campagne. A perte de vue l'tendue dserte. Les grands
chardons des sables frissonnaient. Le ciel blanc du crpuscule jetait sur
la grve une vaste clart livide. Au loin les tangs dans la plaine sombre
ressemblaient  des plaques d'tain poses  plat sur le sol. Le vent
soufflait du large.




LIVRE QUATRIME

TELLMARCH




I.  LE HAUT DE LA DUNE


Le vieillard laissa disparatre Halmalo, puis serra son manteau de mer
autour de lui, et se mit en marche. Il cheminait  pas lents, pensif. Il se
dirigeait vers Huisnes, pendant que Halmalo s'en allait vers Beauvoir.

Derrire lui se dressait, norme triangle noir, avec sa tiare de cathdrale
et sa cuirasse de forteresse, avec ses deux grosses tours du levant, l'une
ronde, l'autre carre, qui aident la montagne  porter le poids de l'glise
et du village, le mont Saint-Michel, qui est  l'ocan ce que Chops est au
dsert.

Les sables mouvants de la baie du mont Saint-Michel dplacent
insensiblement leurs dunes. Il y avait  cette poque entre Huisnes et
Ardevon une dune trs haute, efface aujourd'hui. Cette dune, qu'un coup
d'quinoxe a nivele, avait cette raret d'tre ancienne et de porter  son
Sommet une pierre milliaire rige au XIIe sicle en commmoration du
concile tenu  Avranches contre les assassins de saint Thomas de
Cantorbry. Du haut de cette dune on dcouvrait tout le pays, et l'on
pouvait s'orienter.

Le vieillard marcha vers cette dune et y monta.

Quand il fut sur le sommet, il s'adossa  la pierre milliaire, s'assit sur
une des quatre bornes qui en marquaient les angles, et se mit  examiner
l'espce de carte de gographie qu'il avait sous les pieds. Il semblait
chercher une route dans un pays d'ailleurs connu. Dans ce vaste paysage,
trouble  cause du crpuscule, il n'y avait de prcis que l'horizon, noir
sur le ciel blanc.

On y apercevait les groupes de toits de onze bourgs et villages; on
distinguait  plusieurs lieues de distance tous les clochers de la cte,
qui sont trs hauts, afin de servir au besoin de points de repre aux gens
qui sont en mer.

Au bout de quelques instants, le vieillard sembla avoir trouv dans ce
clair-obscur ce qu'il cherchait; son regard s'arrta sur un enclos
d'arbres, de murs et de toitures,  peu prs visible au milieu de la plaine
et des bois, et qui tait une mtairie; il eut ce hochement de tte
satisfait d'un homme qui se dit mentalement: C'est l; et il se mit 
tracer avec son doigt dans l'espace l'bauche d'un itinraire  travers les
haies et les cultures. De temps en temps il examinait un objet informe et
peu distinct, qui s'agitait au-dessus du toit principal de la mtairie, et
il semblait se demander: Qu'est-ce que c'est? Cela tait incolore et confus
 cause de l'heure; ce n'tait pas une girouette puisque cela flottait, et
il n'y avait aucune raison pour que ce ft un drapeau.

Il tait las, il restait volontiers assis sur cette borne o il tait, et
il se laissait aller  cette sorte de vague oubli que donne aux hommes
fatigus la premire minute de repos.

Il y a une heure du jour qu'on pourrait appeler l'absence de bruit, c'est
l'heure sereine, l'heure du soir. On tait dans cette heure-l. Il en
jouissait; il regardait, il coutait, quoi? la tranquillit. Les farouches
eux-mmes ont leur instant de mlancolie. Subitement, cette tranquillit
fut, non trouble, mais accentue par des voix qui passaient; c'taient des
voix de femmes et d'enfants. Il y a parfois dans l'ombre de ces carillons
de joie inattendus. On ne voyait point,  cause des broussailles, le groupe
d'o sortaient les voix, mais ce groupe cheminait au pied de la dune et
s'en allait vers la plaine et la fort. Ces voix montaient claires et
fraches jusqu'au vieillard pensif; elles taient si prs qu'il n'en
perdait rien.

Une voix de femme disait:

--Dpchons-nous, la Flcharde. Est-ce par ici?

--Non, c'est par l.

Et le dialogue continuait entre les deux voix, l'une haute, l'autre timide.

--Comment appelez-vous cette mtairie que nous habitons en ce moment?

--L'Herbe-en-Pail.

--En sommes-nous encore loin?

--A un bon quart d'heure.

--Dpchons-nous d'aller manger la soupe.

--C'est vrai que nous sommes en retard.

--Il faudrait courir. Mais vos mmes sont fatigus. Nous ne sommes que deux
femmes, nous ne pouvons pas porter trois mioches. Et puis, vous en portez
dj un, vous, la Flcharde. Un vrai plomb. Vous l'avez sevre, cette
goinfre, mais vous la portez toujours. Mauvaise habitude. Faites-moi donc
marcher a. Ah! tant pis, la soupe sera froide.


--Ah! les bons souliers que vous m'avez donns l! On dirait qu'ils sont
faits pour moi.

--a vaut mieux que d'aller nu-pattes.

--Dpche-toi donc, Ren-Jean.

--C'est pourtant lui qui nous a retardes. Il faut qu'il parle  toutes les
petites paysannes qu'on rencontre. a fait son homme.

--Dame, il va sur cinq ans.

--Dis-donc, Ren-Jean, pourquoi as-tu parl  cette petite dans le village?

Une voix d'enfant, qui tait une voix de garon, rpondit:

--Parce que c'est une que je connais.

La femme reprit.

--Comment! tu la connais?

--Oui, rpondit le petit garon, puisqu'elle m'a donn des btes ce matin.

--Voil qui est fort! s'cria la femme, nous ne sommes dans le pays que
depuis trois jours, c'est gros comme le poing, et a vous a dj une
amoureuse!

Les voix s'loignrent. Tout bruit cessa.




II.  AURES HABET. ET NON AUDIET

Le vieillard restait immobile. Il ne pensait pas:  peine songeait-il.
Autour de lui tout tait srnit, assoupissement, confiance, solitude. Il
faisait grand jour encore sur la dune, mais presque nuit dans la plaine et
tout  fait nuit dans les bois. La lune montait  l'orient. Quelques
toiles piquaient le bleu ple du znith. Cet homme, bien que plein de
proccupations violentes, s'abmait dans l'inexprimable mansutude de
l'infini. Il sentait monter en lui cette aube obscure, l'esprance, si le
mot esprance peut s'appliquer aux attentes de la guerre civile. Pour
l'instant, il lui semblait qu'en sortant de cette mer qui venait d'tre si
inexorable, et en touchant la terre, tout danger s'tait vanoui. Personne
ne savait son nom, il tait seul, perdu pour l'ennemi, sans trace derrire
lui, car la surface de la mer ne garde rien, cach, ignor, pas mme
souponn. Il sentait on ne sait quel apaisement suprme. Un peu plus il se
serait endormi.

Ce qui, pour cet homme en proie, au dedans comme au dehors,  tant de
tumultes, donnait un charme trange  cette heure calme qu'il traversait,
c'tait, sur la terre comme au ciel, un profond silence.

On n'entendait que le vent qui venait de la mer; mais le vent est une basse
continue, et cesse presque d'tre un bruit, tant il devient une habitude.

Tout  coup il se dressa debout.

Son attention venait d'tre brusquement rveille; il considra l'horizon.
Quelque chose donnait  son regard une fixit particulire.

Ce qu'il regardait, c'tait le clocher de Cormeray qu'il avait devant lui
au fond de la plaine. On ne sait quoi d'extraordinaire se passait en effet
dans ce clocher.

La silhouette de ce clocher se dcoupait nettement; on voyait la tour
surmonte de sa pyramide, et, entre la tour et la pyramide, la cage de la
cloche, carre,  jour, sans abat-vent, et ouverte aux regards des quatre
cts, ce qui est la mode des clochers bretons.

Or, cette cage apparaissait alternativement ouverte et ferme; 
intervalles gaux, sa haute fentre se dessinait toute blanche, puis toute
noire; on voyait le ciel  travers, puis on ne le voyait plus; il y avait
clart, puis occultation; et l'ouverture et la fermeture se succdaient
d'une seconde  l'autre avec la rgularit du marteau sur l'enclume.

Le vieillard avait ce clocher de Cormeray devant lui,  une distance
d'environ deux lieues; il regarda  sa droite le clocher de Baguer-Pican,
galement droit sur l'horizon; la cage de ce clocher s'ouvrait et se
fermait comme celle de Cormeray.

Il regarda  sa gauche le clocher de Tanis; la cage du clocher de Tanis
s'ouvrait et se fermait comme celle de Baguer-Pican.

Il regarda tous les clochers de l'horizon l'un aprs l'autre,  sa gauche
les clochers de Courtils, de Prcey, de Crollon et de la Croix-Avranchin; 
sa droite les clochers de Raz-sur-Couesnon, de Mordrey et des Pas; en face
de lui, le clocher de Pontorson. La cage de tous ces clochers tait
alternativement noire et blanche.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

Cela signifiait que toutes les cloches taient en branle.

Il fallait, pour apparatre ainsi, qu'elles fussent furieusement secoues.

Qu'tait-ce donc? videmment le tocsin.

On sonnait le tocsin, on le sonnait frntiquement, on le sonnait partout,
dans tous les clochers, dans tous les villages, et l'on n'entendait rien.

Cela tenait  la distance qui empchait les sons d'arriver et au vent de
mer qui soufflait du ct oppos et qui emportait tous les bruits de la
terre hors de l'horizon.

Toutes ces cloches forcenes appelant de toutes parts, et en mme temps ce
silence, rien de plus sinistre.

Le vieillard regardait et coutait.

Il n'entendait pas le tocsin, et il le voyait. Voir le tocsin, sensation
trange.

A qui en voulaient ces cloches?

Contre qui ce tocsin?




III.  UTILIT DES GROS CARACTRES

Certainement, quelqu'un tait traqu.

Qui?

Cet homme d'acier eut un frmissement.

Ce ne pouvait tre lui. On n'avait pu deviner son arrive. Il tait
impossible que les reprsentants en mission fussent dj informs; il
venait  peine de dbarquer. La corvette avait videmment sombr sans qu'un
homme chappt. Et dans la corvette mme, except Boisberthelot et La
Vieuville, personne ne savait son nom.

Les clochers continuaient leur jeu farouche. Il les examinait et les
comptait machinalement, et sa rverie, pousse d'une conjecture  l'autre,
avait cette fluctuation que donne le passage d'une scurit profonde  une
incertitude terrible. Pourtant, aprs tout, ce tocsin pouvait s'expliquer
de bien des faons, et il finissait par se rassurer en se rptant: En
somme, personne ne sait mon arrive et personne ne sait mon nom.

Depuis quelques instants il se faisait un lger bruit au-dessus de lui et
derrire lui. Ce bruit ressemblait au froissement d'une feuille d'arbre
agite. Il n'y prit d'abord pas garde; puis, comme le bruit persistait, on
pourrait dire insistait, il finit par se retourner. C'tait une feuille en
effet, mais une feuille de papier. Le vent tait en train de dcoller
au-dessus de sa tte une large affiche applique sur la pierre milliaire.
Cette affiche tait placarde depuis peu de temps, par elle tait encore
humide et donnait prise au vent qui s'tait mis  jouer avec elle et qui la
dtachait.

Le vieillard avait gravi la dune du ct oppos et n'avait pas vu cette
affiche en arrivant.

Il monta sur la borne o il tait assis, et posa sa main sur le coin du
placard que le vent soulevait; le ciel tait serein, les crpuscules sont
longs en juin; le bas de la dune tait tnbreux, mais le haut tait
clair; une partie de l'affiche tait imprime en grosses lettres, et il
faisait encore assez de jour pour qu'on pt les lire. Il lut ceci:

RPUBLIQUE FRANAISE, UNE ET INDIVISIBLE.

Nous, Prieur de la Marne, reprsentant du peuple en mission prs de
l'arme des Ctes-de-Cherbourg,--ordonnons:--Le ci-devant marquis de
Lantenac, vicomte de Fontenay, soi-disant prince breton, furtivement
dbarqu sur la cte de Granville, est mis hors la loi.--Sa tte est mise
 prix.--Il sera pay  qui le livrera, mort ou vivant, la somme de
soixante mille livres.--Cette somme ne sera point paye en assignats, mais
en or.--Un bataillon de l'arme des Ctes-de-Cherbourg sera immdiatement
envoy  la rencontre et  la recherche du ci-devant marquis de Lantenac.
--Les communes sont requises de prter main-forte.--Fait en la maison
commune de Granville, le 2 juin 1793.--Sign:

PRIEUR DE LA MARNE.

Au-dessous de ce nom il y avait une autre signature, qui tait en beaucoup
plus petit caractre, et qu'on ne pouvait lire  cause du peu de jour qui
restait.

Le vieillard rabaissa son chapeau sur ses yeux, croisa sa cape de mer
jusque sous son menton, et descendit rapidement la dune. Il tait
videmment inutile de s'attarder sur ce sommet clair.

Il y avait t peut-tre trop longtemps dj; le haut de la dune tait le
seul point du paysage qui ft rest visible.

Quand il fut en bas et dans l'obscurit, il ralentit le pas.

Il se dirigeait dans le sens de l'itinraire qu'il s'tait trac vers la
mtairie, ayant probablement des raisons de scurit de ce ct-l.

Tout tait dsert. C'tait l'heure o il n'y a plus de passants.

Derrire une broussaille, il s'arrta, dfit son manteau, retourna sa veste
du ct velu, rattacha  sou cou son manteau qui tait une guenille noue
d'une corde, et se remit en route.

Il faisait clair de lune.

Il arriva  un embranchement de deux chemins o se dressait une vieille
croix de pierre. Sur le pidestal de la croix on distinguait un carr blanc
qui tait vraisemblablement une affiche pareille  celle qu'il venait de
lire. Il s'en approcha.

--O allez-vous? lui dit une voix.

Il se retourna.

Un homme tait l dans les haies, de haute taille comme lui, vieux comme
lui, comme lui en cheveux blancs, et plus en haillons encore que lui-mme.
Presque son pareil. Cet homme s'appuyait sur un long bton.

L'homme reprit:

--Je vous demande o vous allez.

--D'abord o suis-je? dit-il avec un calme presque hautain.

L'homme rpondit:

--Vous tes dans la seigneurie de Tanis, et j'en suis le mendiant, et vous
en tes le seigneur.

--Moi?

--Oui, vous, monsieur le marquis de Lantenac.




IV.  LE CAIMAND

Le marquis de Lantenac, nous le nommerons par son nom dsormais, rpondit
gravement:

--Soit. Livrez-moi.

L'homme poursuivit:

--Nous sommes tous deux chez nous ici, vous dans le chteau, moi dans le
buisson.

--Finissons. Faites. Livrez-moi, dit le marquis. L'homme continua:

--Vous alliez  la mtairie d'herbe-en-Pail, n'est-ce pas?

--Oui.

--N'y allez point.

--Pourquoi?

--Parce que les bleus y sont.

--Depuis quand?

--Depuis trois jours.

--Les habitants de la ferme et du hameau ont-ils rsist?

--Non. Ils ont ouvert toutes les portes.

--Ah! dit le marquis.

L'homme montra du doigt le toit de la mtairie qu'on apercevait  quelque
distance par-dessus les arbres.

--Voyez-vous le toit, monsieur le marquis?

--Oui.

--Voyez-vous ce qu'il y a dessus?

--Qui flotte?

--Oui.

--C'est un drapeau.

--Tricolore, dit l'homme.

C'tait l'objet qui avait dj attir l'attention du marquis quand il tait
au haut de la dune.

--Ne sonne-t-on pas le tocsin? demanda le marquis.

--Oui.

-- cause de quoi?

--videmment  cause de vous.

--Mais on ne l'entend pas?

--C'est le vent qui empche.

L'homme continua:

--Vous avez vu votre affiche?

--Oui.

--On vous cherche.

Et, jetant un regard du ct de la mtairie, il ajouta:

--Il y a l un demi-bataillon.

--De rpublicains?

--Parisiens.

--Eh bien, dit le marquis, marchons

Et il fit un pas vers la mtairie.

L'homme lui saisit le bras.

--N'y allez pas.

--Et o voulez-vous que j'aille?

--Chez moi.

Le marquis regarda le mendiant.

--coutez, monsieur le marquis, ce n'est pas beau chez moi, mais c'est
sr. Une cabane plus basse qu'une cave. Pour plancher un lit de varech,
pour plafond un toit de branches et d'herbes. Venez. A la mtairie vous
seriez fusill. Chez moi vous dormirez. Vous devez tre las; et demain
matin les bleus se seront remis en marche, et vous irez o vous voudrez.

Le marquis considrait cet homme.

--De quel ct tes-vous donc? demanda le marquis; tes-vous rpublicain?
tes-vous royaliste?

--Je suis un pauvre.

--Ni royaliste, ni rpublicain?

--Je ne crois pas.

--Etes-vous pour ou contre le roi?

--Je n'ai pas le temps de a.

--Qu'est-ce que vous pensez de ce qui se passe?

--Je n'ai pas de quoi vivre.

--Pourtant vous venez  mon secours.

--J'ai vu que vous tiez hors la loi. Qu'est-ce que cela la loi? On peut
donc tre dehors. Je ne comprends pas. Quant  moi, suis-je dans la loi?
suis-je hors la loi? Je n'en sais rien. Mourir de faim, est-ce tre dans la
loi?

--Depuis quand mourez-sous de faim?

--Depuis toute ma vie.

--Et vous me sauvez?

--Oui.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai dit: Voil encore un plus pauvre que moi. J'ai le droit
de respirer, lui, il ne l'a pas.

--C'est vrai. Et vous me sauvez!

--Sans doute. Nous voil frres, monseigneur. Je demande du pain, vous
demandez la vie. Nous sommes deux mendiants.

--Mais savez-vous que ma tte est mise  prix?

--Oui.

--Comment le savez-sous?

--J'ai lu l'affiche.

--Vous savez lire?

--Oui. Et crire aussi. Pourquoi serais-je une brute?

--Alors, puisque vous savez lire, et puisque vous, avez lu l'affiche, vous
savez qu'un homme qui me livrerait gagnerait soixante mille francs?

--Je le sais.

--Pas en assignats.

--Oui, je sais, en or.

--Vous savez que soixante mille francs, c'est une fortune?

--Oui.

--Et que quelqu'un qui me livrerait ferait sa fortune?

--Eh bien, aprs?

--Sa fortune.

--C'est justement ce que j'ai pens. En vous voyant, je me suis dit: Quand
je pense que quelqu'un qui livrerait cet homme-ci gagnerait soixante mille
francs et ferait sa fortune! Dpchons-nous de le cacher.

Le marquis suivit le pauvre.

Ils entrrent dans un fourr. La tanire du mendiant tait l. C'tait une
sorte de chambre qu'un grand vieux chne avait laiss prendre chez lui 
cet homme; elle tait creuse sous ses racines et couverte de ses branches.
C'tait obscur, bas, cach, invisible. Il y avait place pour deux.

--J'ai prvu que je pouvais avoir un hte, dit le mendiant.

Cette espce de logis sous terre, moins rare en Bretagne qu'on ne croit,
s'appelle en langue paysanne _carnichot_. Ce nom s'applique aussi 
des cachettes pratiques dans l'paisseur des murs.

C'est meubl de quelques pots, d'un grabat de paille ou de gomon lav et
sch, d'une grosse couverture de crseau, et de quelques mches de suif
avec un briquet et des tiges creuses de brane-ursine pour allumettes.

Ils se courbrent, ramprent un peu, pntrrent dans la chambre o les
gosses racines de l'arbre dcoupaient des compartiments bizarres; et
s'assirent sur un tas de varech sec qui tait le lit. L'intervalle de deux
racines par o l'on entrait et qui servait de porte donnait quelque clart.
La nuit tait venue, mais le regard se proportionne  la lumire, et l'on
finit par trouver toujours un peu de jour dans l'ombre. Un reflet du clair
de lune blanchissait vaguement l'entre. Il y avait dans un coin une cruche
d'eau, une galette de sarrasin et des chtaignes.

--Soupons, dit le pauvre.

Ils se partagrent les chtaignes, le marquis donna son morceau de biscuit,
ils mordirent  la mme miche de bl noir et burent  la cruche l'un aprs
l'autre.

Ils causrent.

Le marquis se mit  interroger cet homme.

--Ainsi, tout ce qui arrive ou rien, c'est pour vous la mme chose?

--A peu prs. Vous tes des seigneurs, vous autres. Ce sont vos affaires.

--Mais enfin, ce qui se passe...

--a se passe l-haut.

Le mendiant ajouta:

--Et puis il y a des choses qui se passent encore plus haut, le soleil qui
se lve, la lune qui augmente ou diminue, c'est de celles-l que je
m'occupe.

Il but une gorge  la cruche, et dit:

--La bonne eau frache!

Et il reprit:

--Comment trouvez-vous cette eau, monseigneur?

--Comment vous appelez-vous? dit le marquis.

--Je m'appelle Tellmarch, et l'on m'appelle le Caimand.

--Je sais. Caimand est un mot du pays.

--Qui veut dire mendiant. On me surnomme aussi le Vieux.

Il poursuivit:

--Voil quarante ans qu'on m'appelle le Vieux.

--Quarante ans! mais vous tiez jeune.

--Je n'ai jamais t jeune. Vous l'tes toujours, vous,
monsieur le marquis. Vous avez des jambes de vingt ans, vous escaladez la
grande dune; moi, je commence  ne plus marcher, au bout d'un quart de
lieue je suis las. Nous sommes pourtant du mme ge; mais les riches, a a
sur nous un avantage, c'est que a mange tous les jours. Manger conserve.

Le mendiant, aprs un silence, continua:

--Les pauvres, les riches, c'est une terrible affaire. C'est ce qui
produit les catastrophes. Du moins, a me fait cet effet-l. Les pauvres
veulent tre riches, les riches ne veulent pas tre pauvres. Je crois que
c'est un peu l le fond. Je ne m'en mle pas. Les vnements sont les
vnements. Je ne suis ni pour le crancier, ni pour le dbiteur. Je sais
qu'il y a une dette et qu'on la paye. Voil tout. J'aurais mieux aim qu'on
ne tut pas le roi, mais il me serait difficile de dire pourquoi. Aprs a,
on me rpond: Mais, autrefois, comme on vous accrochait les gens aux arbres
pour rien du tout! Tenez, moi, pour un mchant coup de fusil tir  un
chevreuil du roi, j'ai vu pendre un homme qui avait une femme et sept
enfants. Il y a  dire des deux cts.

Il se tut encore, puis ajouta:

--Vous comprenez, je ne sais pas au juste, on va, on vient, il se passe
des choses: moi, je suis l sous les toiles.

Tellmarch eut encore une interruption de rverie, puis continua:

--Je suis un peu rebouteux, un peu mdecin, je connais les herbes, je tire
parti des plantes, les paysans me voient attentif devant rien, et cela me
fait passer pour sorcier. Parce que je songe, on croit que je sais.

--Vous tes du pays? dit le marquis.

--Je n'en suis jamais sorti.

--Vous me connaissez?

--Sans doute. La dernire fois que je vous ai vu, c'est   votre dernier
passage, il y a deux ans. Vous tes all d'ici en Angleterre. Tout 
l'heure j'ai aperu un homme au haut de la dune. Un homme de grande taille.
Les hommes grands sont rares; c'est un pays d'hommes petits, la Bretagne.
J'ai bien regard, j'avais lu l'affiche. J'ai dit: Tiens! Et quand vous
tes descendu, il y avait de la lune, je vous ai reconnu.

--Pourtant, moi, je ne vous connais pas.

--Vous m'avez vu, mais vous ne m'avez pas vu.

Et Tellmarch le Caimand ajouta:

--Je vous voyais, moi. De mendiant  passant, le regard n'est pas le mme.

--Est-ce que je vous avais rencontr autrefois?

--Souvent, puisque je suis votre mendiant. J'tais le pauvre du bas du
chemin de votre chteau. Vous m'avez dans l'occasion fait l'aumne; mais
celui qui donne ne regarde pas, celui qui reoit examine et observe. Qui
dit mendiant, dit espion. Mais moi, quoique souvent triste, je tche de ne
pas tre un mauvais espion. Je tendais la main, vous ne voyiez que la main,
et vous y jetiez l'aumne dont j'avais besoin le matin pour ne pas mourir
de faim le soir. On est des fois des vingt-quatre heures sans manger.
Quelquefois un sou c'est la vie. Je vous dois la vie, je vous la rends.

--C'est vrai, vous me sauvez.

--Oui, je vous sauve, monseigneur.

Et la voix de Tellmarch devint grave.

-- une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous ne venez pas ici pour faire le mal.

--Je viens ici pour faire le bien, dit le marquis.

--Dormons, dit le mendiant.

Ils se couchrent cte  cte sur le lit de varech. Le mendiant fut tout
De suite endormi. Le marquis, bien que trs las, resta un moment rveur,
puis, dans cette ombre, il regarda le pauvre et se coucha. Se coucher sur
ce lit, c'tait se coucher sur le sol; il en profita pour coller son
oreille  terre, et il couta. Il y avait sous la terre un sombre
bourdonnement: on sait que le son se propage dans les profondeurs du sol;
on entendait le bruit des cloches.

Le tocsin continuait.

Le marquis s'endormit.





V.  SIGN GAUVAIN

Quand il se rveilla, il faisait jour.

Le mendiant tait debout, non dans la tanire, car on ne pouvait s'y tenir
droit, mais dehors et sur le seuil. Il tait appuy sur son bton. Il avait
du soleil sur son visage.

Monseigneur, dit Tellmarch, quatre heures du matin viennent de sonner an
clocher de Tanis. J'ai entendu les quatre coups; donc le vent a chang,
c'est le vent de terre. Je n'entends aucun autre bruit; donc le tocsin a
cess. Tout est tranquille dans la mtairie et dans le hameau
d'Herbe-en-Pail. Les bleus dorment ou sont partis. Le plus fort du
danger est pass; il est sage de nous sparer. C'est mon heure de m'en
aller.

Il dsigna un point de l'horizon.

--Je m'en vais par l.

Et il dsigna le point oppos.

--Vous, allez-vous-en par ici.

Le mendiant fit au marquis un grave salut de la main. Il ajouta en montrant
ce qui restait, du souper:

--Emportez des chtaignes, si vous avez faim.

Un moment aprs, il avait disparu sous les arbres.

Le marquis se leva, et s'en alla du ct que lui avait indiqu Tellmarch.

C'tait l'heure charmante que la vieille langue paysanne normande appelle
la piperette du jour. On entendait jaser les cardrounettes et les
moineaux de haie. Le marquis suivit le sentier par o ils taient venus la
veille. Il sortit du fourr et se retrouva  l'embranchement de routes
marqu par la crois de pierre. L'affiche y tait, blanche et comme gaie au
soleil levant. Il se rappela qu'il y avait au bas de l'affiche quelque
chose qu'il n'avait pu lire la veille  cause de la finesse des lettres et
du peu de jour qu'il faisait. Il alla au pidestal de la croix. L'affiche
se terminait en effet, au-dessous de la signature PRIEUR DE LA MARNE, par
ces deux lignes en petits caractres:

L'identit du ci-devant marquis de Lantenac constate, il sera
immdiatement pass par les armes.--Sign: _Le chef de bataillon,
commandant la colonne d'expdition,_ GAUVAIN.

--Gauvain! dit le marquis.

Il s'arrta profondment pensif, l'oeil fix sur l'affiche.

--Gauvain! rpta-t-il.

Il se remit en marche, se retourna, regarda la croix, revint sur ses pas,
et lut l'affiche encore une fois.

Puis il s'loigna  pas lents. Quelqu'un qui et t prs de lui l'et
entendu murmurer  demi-voix: Gauvain!

Du fond des chemins creux o il se glissait, on ne voyait pas les toits de
la mtairie qu'il avait laisse  sa gauche. Il ctoyait une minence
abrupte, toute couverte d'ajoncs en fleur, de l'espce dite longue-pine.
Cette minence avait pour sommet une de ces pointes de terre qu'on appelle
dans le pays une hure. Au pied de l'minence, le regard se perdait tout
de suite sous les arbres. Les feuillages taient comme tremps de lumire.
Toute la nature avait la joie profonde du matin.

Tout  coup ce paysage fut terrible. Ce fut comme une embuscade qui clate.
On ne sait quelle trombe faite de cris sauvages et de coups de fusil
s'abattit sur ces champs et ces bois pleins de rayons, et l'on vit
s'lever, du ct o tait la mtairie, une grande fume coupe de flammes
claires, comme si le hameau et la ferme n'taient plus qu'une botte de
paille qui brlait. Ce fut subit et lugubre, le passage brusque du calme 
la furie, une explosion de l'enfer en pleine aurore, l'horreur sans
transition. On se battait du ct d'Herbe-en-Pail. Le marquis s'arrta.

Il n'est personne qui, en pareil cas, ne l'ait prouv, la curiosit est
plus forte que le danger; on veut savoir, dt-on prir. Il monta sur
l'minence au bas de laquelle passait le chemin creux. De l on tait vu,
mais on voyait. Il fut sur la hure en quelques minutes. Il regarda.

En effet, il y avait une fusillade et un incendie. On entendait des
clameurs, on voyait du feu. La mtairie tait comme le centre d'on ne sait
quelle catastrophe. Qu'tait-ce? La mtairie d'Herbe-en-Pail tait-elle
attaque? Mais par qui? Etait-ce un combat? N'tait-ce pas plutt une
excution militaire? Les bleus, et cela leur tait ordonn par un dcret
rvolutionnaire, punissaient trs souvent, en y mettant le feu, les fermes
et les villages rfractaires; on brillait, pour l'exemple, toute mtairie
et tout hameau qui n'avaient point fait les abattis d'arbres prescrits par
la loi et qui n'avaient pas ouvert et taill dans les fourrs des passages
pour la cavalerie rpublicaine. On avait notamment excut ainsi tout
rcemment la paroisse de Bourgon, prs d'Erne. Herbe-en-Pail tait-il dans
le mme cas? Il tait visible qu'aucune des perces stratgiques commandes
par le dcret n'avait t faite dans les halliers et dans les enclos de
Tanis et l'Herbe-en-Pail. Etait-ce le chtiment? Etait-il arriv un ordre 
l'avant-garde qui occupait la mtairie? Cette avant-garde ne faisait-elle
pas partie d'une de ces colonnes d'expdition surnommes _colonnes
Infernales?_

Un fourr trs hriss et trs fauve entourait de toutes part l'minence au
sommet de laquelle le marquis s'tait plac en observation. Ce fourr,
qu'on appelait le bocage d'Herbe-en-Pail, mais qui avait les proportions
d'un bois s'tendait jusqu' la mtairie, et cachait, comme tous les
halliers bretons, un rseau de ravins, de sentiers et de chemins creux,
labyrinthes o les armes rpublicaines se perdaient.

L'excution, si c'tait une excution, avait d tre froce, car elle fut
courte. Ce fut, comme toutes les choses brutales, tout de suite fait.
L'atrocit des guerres civiles comporte ces sauvageries. Pendant que le
marquis, multipliant les conjonctures, hsitant  descendre, hsitant 
rester, coutait et piait, ce fracas d'extermination cessa, ou pour mieux
dire se dispersa. Le marquis constata dans le hallier comme l'parpillement
d'une troupe furieuse et joyeuse. Un effrayant fourmillement se fit sous
les arbres. De la mtairie on se jetait dans le bois. Il y avait des
tambours qui battaient la charge. On ne tirait plus de coup de fusil; cela
ressemblait maintenant  une battue; on semblait fouiller, poursuivre,
traquer; il tait vident qu'on cherchait quelqu'un; le bruit tait diffus
et profond; c'tait une confusion de paroles de colre et de triomphe, une
rumeur compose de clameurs; on n'y distinguait rien. Brusquement, comme un
linament se dessine dans une fume, quelque chose devint articul et
prcis dans ce tumulte, c'tait un nom, un nom rpt par mille voix, et le
marquis entendit nettement ce cri:--Lantenac! Lantenac! le marquis de
Lantenac!

C'tait lui qu'on cherchait.




VI. LES PRIPTIES DE LA GUERRE CIVILE

Et subitement, autour de lui, et de tous les cts  la fois, le fourr se
remplit de fusils, de bayonnettes et de sabres, un drapeau tricolore se
dressa dans la pnombre, le cri _Lantenac!_ clata  son oreille, et 
ses pieds,  travers les ronces et les branches, des faces violentes
apparurent.

Le marquis tait seul, debout sur un sommet, visible de tous les points du
bois. Il voyait  peine ceux qui criaient son nom, mais il tait vu de
tous. S'il y avait mille fusils dans le bois, il tait l comme une cible.
Il ne distinguait rien dans le taillis que des prunelles ardentes fixes
sur lui.

Il ta son chapeau, en retroussa le bord, arracha une longue pine sche 
un ajonc, tira de sa poche une cocarde blanche, fixa avec l'pine le bord
retrouss et la cocarde  la forme du chapeau, et, remettant sur la tte le
chapeau dont le bord relev laissait voir son front et sa cocarde, il dit
d'une voix haute, parlant  toute la fort  la fois:

--Je suis l'homme que vous cherchez. Je suis le marquis de Lantenac,
vicomte de Fontenay, prince breton, lieutenant-gnral des armes du roi.
Finissons-en. En joue! Feu!

Et, cartant de ses deux mains sa veste de peau de chvre, il montra sa
poitrine nue.

Il baissa les yeux, cherchant du regard les fusils braqus, et se vit
entour d'hommes  genoux.

Un immense cri s'leva:--Vive Lantenac! Vive monseigneur! Vive le gnral!

En mme temps des chapeaux sautaient en l'air, des sabres tournoyaient
joyeusement, et l'on voyait dans tout le taillis se dresser des btons au
bout desquels s'agitaient des bonnets de laine brune.

Ce qu'il avait autour de lui, c'tait une bande vendenne.

Cette bande s'tait agenouille en le voyant.

La lgende raconte qu'il y avait dans les vieilles forts thuringiennes
des, tres tranges, race des gants, plus et moins qu'hommes, qui taient
considrs par les romains comme des animaux horribles, et par les germains
comme des incarnations divines, et qui, selon la rencontre, couraient la
chance d'tre extermins ou adors.

Le marquis prouva quelque chose de pareil  ce que devait ressentir un de
ces tres quand, s'attendant  tre trait comme un monstre, il tait
brusquement trait comme un dieu.

Tous ces yeux pleins d'clairs redoutables se fixaient sur le marquis avec
une sorte de sauvage amour.

Cette cohue tait arme de fusils, de sabres, de faulx, de pioches, de
btons; tous avaient de grands feutres ou des bonnets bruns, avec des
cocardes blanche, une profusion de rosaires et d'amulettes, de larges
culottes ouvertes au genou, des casaques de poil, des gutres de cuir, le
jarret nu, les cheveux longs, quelques-uns l'air froce, tous l'oeil naf.

Un homme, jeune et de belle mine, traversa ces gens agenouills et monta 
grands pas vers le marquis. Cet homme tait, comme les paysans, coiff d'un
feutre  bord relev et  cocarde blanche, et vtu d'une casaque de poil,
mais il avait les mains blanches et une chemise fine, et il portait
par-dessus sa veste une charpe de soie blanche  laquelle pendait une pe
 poigne dore.

Parvenu sur la hure, il jeta son chapeau, dtacha son charpe, mit un genou
en terre, prsenta au marquis l'charpe et l'pe, et dit:

--Nous vous cherchions en effet, nous vous avons trouv. Voici l'pe de
commandement. Ces hommes sont maintenait  vous. J'tais leur commandant,
je monte en grade, je suis votre soldat. Acceptez notre hommage,
monseigneur. Donnez vos ordres, mon gnral.

Puis il fit un signe, et des hommes qui portaient un drapeau tricolore
sortirent du bois. Ces hommes montrent jusqu'au marquis et dposrent le
drapeau  ses pieds. C'tait le drapeau qu'il venait d'entrevoir  travers
les arbres.

--Mon gnral, dit le jeune homme qui lui avait prsent l'pe et
l'charpe, ceci est le drapeau que nous venons de prendre aux bleus qui
taient dans la ferme d'Herbe-en-pail. Monseigneur, je m'appelle Gavard.
J'ai t au marquis de La Rouarie.

--C'est bien, dit le marquis.

Et, calme et grave, il ceignit l'charpe.

Puis il tira l'pe, et, l'agitant nue au-dessus de sa tte:--Debout!
dit-il, et vive le roi!

Tous se levrent.

Et l'on entendit dans les profondeurs du bois une clameur perdue et
triomphante: _Vive le roi! Vive notre marquis! Vive Lantenac!_

Le marquis se tourna vers Gavard.

--Combien donc tes-vous?

--Sept mille.

Et tout en descendant de l'minence, pendant que les paysans cartaient les
ajoncs devant les pas du marquis de Lantenac, Gavard continua:

--Monseigneur, rien de plus simple. Tout cela s'explique d'un mot. On
n'attendait qu'une tincelle. L'affiche de la Rpublique, en rvlant votre
prsence, a insurg le pays pour le roi. Nous avions en outre t avertis
sous main par le maire de Granville qui est un homme  nous; le mme qui a
sauv l'abb Olivier. Cette nuit, on a sonn le tocsin.

--Pour qui?

--Pour vous.

--Ah! dit le marquis.

--Et nous voil, reprit Gavard.

--Et vous tes sept mille?

--Aujourd'hui. Nous serons quinze mille demain. C'est le rendement du pays.
quand M. Henri de La Rochejaquelein est parti pour l'arme catholique, ou
a sonn le tocsin, et en une nuit six paroisses, Isernay, Corqueux, les
Echaubroigues, les Aubiers, Saint-Aubin et Nueil, lui ont amen dix mille
hommes. Ou n'avait pas de munitions, on a trouv chez un maon soixante
livres de poudre de mine, et M. de La Rochejaquelein est parti avec cela.
Nous pensions bien que vous deviez tre quelque part dans cette fort, et
nous vous cherchions.

--Et vous avez attaqu les bleus dans la ferme d'Herbe-en-Pail?

--Le vent les avait empchs d'entendre le tocsin. Ils ne se dfiaient pas;
les gens du hameau, qui sont patauds, les avaient bien reus. Ce matin,
nous avons investi la ferme, les bleus dormaient, et en un tour de main la
chose a t faite. J'ai un cheval. Daignez-vous l'accepter, mon gnral?

--Oui.

Un paysan amena un cheval blanc militairement harnach. Le marquis, sans
user de l'aide que lui offrait Gavard, monta  cheval.

--Hurrah! crirent les paysans. Car les cris anglais sont fort usits sur
la cte bretonne-normande, en commerce perptuel avec les les de la
Manche.

Gavard fit le salut militaire et demanda:

--Quel sera votre quartier gnral, monseigneur?

--D'abord la fort de Fougres.

--C'est une de vos sept forts, monsieur le marquis.

--Il faut un prtre.

--Nous en avons un.

--Qui?

--Le vicaire de la Chapelle-Erbre.

--Je le connais. Il a fait le voyage de Jersey.

Un prtre sortit des rangs, et dit:

--Trois fois.

Le marquis tourna la tte.

--Bonjour, monsieur le vicaire. Vous allez avoir de la besogne.

--Tant mieux, monsieur le marquis.

--Vous aurez du monde  confesser. Ceux qui voudront. On ne force personne.

--Monsieur le marquis, dit le prtre, Gaston,  Gumne, force les
rpublicains  se confesser.

--C'est un perruquier, dit le marquis. Mais la mort doit tre libre.

Gavard, qui tait all donner quelques consignes, revint.

--Mon gnral, j'attends vos commandements.

--D'abord, le rendez-vous est  la fort de Fougres. Qu'on se disperse et
qu'on y aille.

--L'ordre est donn.

--Ne m'avez-vous pas dit que les gens d'Herbe-en-Pail avaient bien reu les
bleus?

--Oui, mon gnral.

--Vous avez brl la ferme?

--Oui.

--Avez-vous brl le hameau?

--Non.

--Brlez-le.

--Les bleus ont essay de se dfendre; mais ils taient cent cinquante et
nous tions sept mille.

--Qu'est-ce que c'est que ces bleus-l?

--Des bleus de Santerre.

--Qui a command le roulement de tambours pendant qu'on coupait la tte au
roi. Alors c'est un bataillon de Paris?

--Un demi-bataillon.

--Comment s'appelle ce bataillon?

--Mon gnral, il y a sur le drapeau: Bataillon du Bonnet-Rouge.

--Des btes froces.

--Que faut-il faire des blesss?

--Achevez-les.

--Que faut-il faire des prisonniers?

--Fusillez-les.

--Il y en a environ quatre-vingts.

--Fusillez-les tous.

--Il y a deux femmes.

--Aussi.

--Il y a trois enfants.

--Emmenez-les. On verra ce qu'on en fera. Et le marquis poussa son cheval.





VII.  PAS DE GRACE (MOT D'ORDRE DE LA COMMUNE)
       PAS DE QUARTIER (MOT D'ORDRE DES PRINCES)

Pendant que ceci se passait prs de Tanis, le mendiant s'en tait all vers
Grollon. Il s'tait enfonc dans les ravins, sous les vastes feuilles
sourdes, inattentif  tout et attentif  rien, comme il l'avait dit
lui-mme, rveur plutt que pensif, car le pensif a un but et le rveur
n'en a pas, errant, rdant, s'arrtant, mangeant  et l une pousse
d'oseille sauvage, buvant aux sources, dressant la tte par moments  des
fracas lointains, puis rentrant dans l'blouissante fascination de la
nature, offrant ses haillons au soleil, entendant peut-tre le bruit des
hommes, mais coutant le chant des oiseaux.

Il tait vieux et lent; il ne pouvait aller loin; comme il l'avait dit au
marquis de Lantenac, un quart de lieue le fatiguait; il fit un court
circuit vers la Croix-Avranchin, et le soir tait venu quand il s'en
retourna.

Un peu au del de Macey, le sentier qu'il suivait le conduisit sur une
sorte de point culminant dgag d'arbres, d'o l'on voit de trs loin et
d'o l'on dcouvre tout l'horizon de l'ouest jusqu' la mer.

Une fume appela son attention.

Rien de plus doux qu'une fume, rien de plus effrayant. Il y a les fumes
paisibles et il y a les fumes sclrates. Une fume, l'paisseur et la
couleur d'une fume, c'est toute la diffrence entre la paix et la guerre,
entre la fraternit et la haine, entre l'hospitalit et le spulcre, entre
la vie et la mort. Une fume qui monte dans les arbres peut signifier ce
qu'il y a de plus charmant au monde, le foyer, ou ce qu'il y a de plus
affreux, l'incendie; et tout le bonheur comme tout le malheur de l'homme
sont parfois dans cette chose parse au vent.

La fume que regardait Tellmarch tait inquitante.

Elle tait noire avec des rougeurs subtiles, comme si le brasier d'o elle
sortait avait des intermittences et achevait de s'teindre, et elle
s'levait au-dessus d'Herbe-en-Pail.

Tellmarch hta le pas et se dirigea vers cette fume. Il tait bien las,
mais il voulait savoir ce que c'tait.

Il arriva au sommet d'un coteau auquel taient adosss le hameau et la
mtairie.

Il n'y avait plus ni mtairie ni hameau.

Un tas de masures brlait, et c'tait l Herbe-en-Pail.

Il y a quelque chose de plus poignant  voir brler qu'un palais, c'est une
chaumire. Une chaumire en feu est lamentable. La dvastation s'abattant
sur la misre, le vautour s'acharnant sur le ver de terre, il y a l on ne
sait quel contre-sens qui serre le coeur.

A en croire la lgende biblique, un incendie regard change une crature
humaine eu statue; Tellmarch fut un moment cette statue. Le spectacle qu'il
avait sous les yeux le fit immobile. Cette destruction s'accomplissait en
silence. Pas un cri ne s'levait; pas un soupir humain ne se mlait 
cette fume; cette fournaise travaillait, et achevait de dvorer ce village
sans qu'on entendit d'autre bruit que le craquement des charpentes et le
ptillement des chaumes. Par moments la fume se dchirait, les toits
effondrs laissaient voir les chambres bantes, le brasier montrait tous
ses rubis, des guenilles carlates et de pauvres vieux meubles couleur de
pourpre se dressait dans des intrieurs vermeils, et Tellmarch avait le
sinistre blouissement du dsastre.

Quelques arbres d'une chtaigneraie contigu aux maisons avaient pris feu
et flambaient.

Il coutait, tchant d'entendre une voix, un appel, une clameur; rien ne
remuait, except les flammes; tout se taisait, except l'incendie. Est-ce
donc que tous avaient fui?

O tait ce groupe vivant et travaillant d'Herbe-en-Pail? Qu'tait devenu
tout ce petit peuple?

Tellmarch descendit du coteau.

Une nigme funbre tait devant lui. Il s'en approchait sans hte et l'il
fixe. Il avanait vers cette ruine avec une lenteur d'ombre; il se sentait
fantme dans cette tombe.

Il arriva  ce qui avait t la porte de la mtairie, et il regarda dans la
cour qui, maintenant, n'avait plus de murailles et se confondait avec le
hameau group autour d'elle.

Ce qu'il avait, vu n'tait rien. Il n'avait encore aperu que le terrible.
L'horrible lui apparut.

Au milieu de la cour il y avait un monceau noir, vaguement model d'un ct
par la flamme, de l'autre par la lune; ce monceau tait un tas d'hommes,
ces hommes taient morts.

Il y avait autour de ce tas une grande mare qui fumait un peu; l'incendie
se refltait dans cette mare, mais elle n'avait pas besoin du feu pour tre
rouge; c'tait du sang.

Tellmarch s'approcha. Il se mit  examiner, l'un aprs l'autre, ces corps
gisants: tous taient des cadavres.

La lune clairait, l'incendie aussi.

Ces cadavres taient des soldats. Tous taient pieds nus; on leur avait
pris leurs souliers; ou leur avait aussi pris leurs armes; ils avaient
encore leurs uniformes qui taient bleus;  et l on distinguait, dans
l'amoncellement des membres et des ttes, du chapeaux trous avec des
cocardes tricolores. C'taient des rpublicains. C'taient ces Parisiens
qui, la veille encore, taient l tous vivants, et tenaient garnison dans
la ferme d'Herbe-en-Pail. Ces hommes avaient t supplicis, ce
qu'indiquait la chute symtrique des corps; ils avaient t foudroys sur
place, et avec soin. Ils taient tous morts. Pas un rle ne sortait du tas.

Tellmarch passa cette revue des cadavres, sans en omettre un seul; tous
taient cribls de balles.

Ceux qui les avaient mitraills, presss probablement d'aller ailleurs,
n'avaient pas pris le temps de les enterrer.

Comme il allait se retirer, ses yeux tombrent sur un mur bas qui tait
dans la cour, et il vit quatre pieds qui passaient derrire l'angle de ce
mur.

Ces pieds avaient des souliers; ils taient plus petits que les autres;
Tellmarch approcha. C'taient des pieds de femmes.

Deux femmes taient gisantes cte  cte derrire le mur, fusilles aussi.

Tellmarch se pencha sur elles. L'une de ces femmes avait une sorte
d'uniforme;  ct d'elle tait un bidon bris et vid; c'tait une
vivandire. Elle avait quatre balles dans la tte. Elle tait morte.

Tellmarch examina l'autre. C'tait une paysanne. Elle tait blme et
bante. Ses yeux taient ferms. Elle n'avait aucune plaie  la tte. Ses
vtements, dont les fatigues sans doute avaient fait des haillons,
s'taient ouverts dans sa chute, et laissaient voir son torse  demi nu.
Tellmarch acheva de les carter, et vit  une paule la plaie ronde que
fait une balle; la clavicule tait casse. Il regarda ce sein livide.

--Mre et nourrice, murmura-t-il.

Il la toucha. Elle n'tait pas froide.

Elle n'avait pas d'autre blessure que la clavicule casse et la plaie 
l'paule.

Il posa la main sur le coeur et sentit un faible battement. Elle n'tait
pas morte.

Tellmarch se redressa debout et cria d'une voix terrible:

--Il n'y a donc personne ici?

--C'est toi, le caimand! rpondit une voix, si basse qu'on l'entendait 
peine.

Et en mme temps une tte sortit d'un trou de ruine.

Puis une autre face apparut dans une autre masure. C'taient deux paysans
qui s'taient cachs; les seuls qui survcussent.

La voix connue du caimand les avait rassurs et les avait fait sortir des
recoins o ils se blottissaient.

Ils avancrent vers Tellmarch, fort tremblants encore.

Tellmarch avait pu crier, mais ne pouvait parler: les motions profondes
sont ainsi.

Il leur montra du doigt la femme tendue  ses pieds.

--Est-ce qu'elle est encore en vie? dit l'un des paysans.

Tellmarch fit de la tte signe que oui.

--L'autre femme est-elle vivante? demanda l'autre paysan.

Tellmarch fit signe que non.

Le paysan qui s'tait montr le premier reprit:

--Tous les autres sont morts, n'est-ce pas? J'ai vu cela. J'tais dans ma
cave. Comme on remercie Dieu dans ces moments-l de n'avoir pas de famille!
Ma maison brlait. Seigneur Jsus! on a tout tu. Cette femme-ci avait des
enfants. Trois enfants. Tout petits! Les enfants criaient: Mre! La mre
criait: Mes enfants! On a tu la mre et on a emmen les enfants. J'ai vu
cela, mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! Ceux qui ont tout massacr sont partis.
Ils taient contents. Ils out emmen les petits et tu la mre. Mais elle
n'est pas morte, n'est-ce pas, elle n'est pas morte? Dis donc, le caimand,
est-ce que tu crois que tu pourrais la sauver? Veux-tu que nous t'aidions 
la porter dans ton carnichot?

Tellmarch fit signe que oui.

Le bois touchait  la ferme. Ils eurent vite fait un brancard avec des
feuillages et des fougres. Ils placrent sur le brancard la femme toujours
immobile, et se mirent en marche dans le hallier, les deux paysans
portant le brancard l'un  la tte, l'autre aux pieds, Tellmarch soutenant
le bras de la femme, et lui ttant le pouls.

Tout en cheminant, les deux paysans causaient, et, par-dessus la femme
sanglante dont la lune clairait la face ple, ils changeaient des
exclamations effares.


--Tout tuer!

--Tout brler!

--Ah! monseigneur Dieu! est-ce qu'on va tre comme a  prsent?

--C'est ce grand homme vieux qui l'a voulu.

--Oui, c'est lui qui commandait.

--Je ne l'ai pas vu quand on a fusill. Est-ce qu'il tait l?

--Non. Il tait parti. Mais c'est gal, tout s'est fait par son
commandement.

--Alors, c'est lui qui a tout fait.

--Il avait dit: Tuez! brlez! pas de quartier!

--C'est un marquis.

--Oui, puisque c'est notre marquis.

--Comment s'appelle-t-il donc dj?

--C'est monsieur de Lantenac.

Tellmarch leva les yeux au ciel et murmura entre ses dents:

--Si j'avais su!




DEUXIME PARTIE

A PARIS



LIVRE PREMIER

CIMOURDAIN



I.  LES RUES DE PARIS DANS CE TEMPS-LA

On vivait en public; on mangeait sur des tables dresses devant les portes;
les femmes assises sur les perrons des glises faisaient de la charpie en
chantant _la Marseillaise_; le parc Monceaux et le Luxembourg taient
des champs de manoeuvre; il y avait dans tous les carrefours des armureries
en plein travail, on fabriquait des fusils sous les yeux des passants qui
battaient des mains; on n'entendait que ce mot dans toutes les bouches:
_Patience. Nous sommes en rvolution._ On souriait hroquement. On
allait au spectacle comme  Athnes pendant la guerre du Ploponnse; on
voyait affichs au coin des rues: _Le Sige de Thionville.--La Mre de
famille sauve des flammes.--Le Club des Sans-Soucis.--L'Ane des papesses
Jeanne.--Les Philosophes soldats.--L'Art d'aimer au village.--_
Les allemands taient aux portes; le bruit courait que le roi de Prusse
avait fait retenir des loges  l'Opra. Tout tait effrayant et personne
n'tait effray. La tnbreuse loi des suspects, qui est le crime de Merlin
de Douai, faisait la guillotine visible au-dessus de toutes les ttes. Un
procureur nomm Sran, dnonc, attendait qu'on vint l'arrter, en robe de
chambre et en pantoufles, et en jouant de la flte  sa fentre. Personne
ne semblait avoir le temps. Tout le monde se htait. Pas un chapeau qui
n'et une cocarde. Les femmes disaient: _Nous sommes jolies sous le bonnet
rouge._ Paris semblait plein d'un dmnagement. Les marchands de
bric--brac taient encombrs de couronnes, de mitres, de sceptres en bois
dor et de fleurs de lys, dfroques des maisons royales. C'tait la
dmolition de la monarchie qui passait. On voyait chez les fripiers des
chapes et des rochets  vendre au _dcrochez-moi-a_. Aux Porcherons et
chez Ramponneau, des hommes affubls de surplis et d'toles, monts sur des
nes caparaonns de chasubles, se faisaient verser le vin du cabaret dans
les ciboires des cathdrales. Rue Saint-Jacques, des paveurs, pieds nus,
arrtaient la brouette d'un colporteur qui offrait des chaussures  vendre,
se cotisaient, et achetaient quinze paires de souliers qu'ils envoyaient 
la Convention pour nos soldats. Les bustes de Franklin, de Rousseau, de
Brutus, et il faut ajouter de Marat, abondaient; au-dessous d'un de ces
bustes de Marat, rue Cloche-Perce, tait accroch sous verre, dans un cadre
de bois noir, un rquisitoire contre Malouet, avec faits  l'appui, et ces
deux lignes en marge: Ces dtails m'ont t donns par la matresse de
Sylvain Bailly, bonne patriote qui a des bonts pour moi.--Sign: MARAT.
Sur la place du Palais-Royal, l'inscription de la fontaine: _Quantos
effundit in usus!_ tait cache par deux grandes toiles peintes  la
dtrempe, reprsentant l'une, Cahier de Gerville dnonant  l'Assemble
nationale le signe de ralliement des chiffonnistes d'Arles, l'autre Louis
XVI ramen de Varennes dans son carrosse royal, et sous ce carrosse une
planche lie par des cordes portant  ses deux bouts deux grenadiers, la
bayonnette au fusil. Peu de grandes boutiques taient ouvertes; des
merceries et des bimbeloteries roulantes circulaient tranes par des
femmes, claires par des chandelles, les suifs fondant sur les
marchandises; des boutiques en plein vent taient tenues par des
ex-religieuses en perruque blonde; telle ravaudeuse, raccommodant des bas
dans une choppe, tait une comtesse; telle couturire tait une marquise;
madame de Boufflers habitait un grenier d'o elle voyait son htel. Des
crieurs couraient, offrant les papiers-nouvelles. On appelait
_crouelleux_ ceux qui cachaient leur menton dans leur cravate. Les
chanteurs ambulants pullulaient. La foule huait Pitou, le chansonnier
royaliste, vaillant d'ailleurs, car il fut emprisonn vingt-deux fois, et
fut traduit devant le tribunal rvolutionnaire pour s'tre frapp le bas
des reins en prononant le mot _civisme_; voyant sa tte en danger, il
s'cria: _Mais c'est le contraire de ma tte qui est coupable!_ ce qui fit
rire les juges et le sauva. Ce Pitou raillait la mode des noms grecs et
latins; sa chanson favorite tait sur un savetier qu'il appelait _Cujus_,
et dont il appelait la femme _Cujusdam_. On faisait des rondes de
carmagnole; on ne disait pas le _cavalier et la dame_, on disait le
citoyen et la citoyenne. On dansait dans les clotres en ruine, avec des
lampions sur l'autel,  la vote deux btons en croix portant quatre
chandelles, et des tombes sous la danse. On portait des vestes bleu de
tyran. On avait des pingles de chemise au bonnet de la Libert faites
de pierres blanches, bleues et rouges. La rue de Richelieu se nommait rue
de la Loi; le faubourg Saint-Antoine se nommait le faubourg de Gloire; il y
avait sur la place de la Bastille une statue de la Nature. On se montrait
certains passants connus, Chatelet, Didier, Nicolas, et Garnier-Delaunay,
qui veillaient  la porte du menuisier Duplay; Voullant, qui ne manquait
pas un jour de guillotine et suivait les charretes de condamns, et qui
appelait cela aller  la messe rouge; Montflabert, jur rvolutionnaire
et marquis, lequel se faisait appeler _Dix-Aot_. On regardait dfiler
les lves de l'Ecole militaire, qualifis par les dcrets de la Convention
aspirants  l'cole de Mars, et par le peuple pages de Robespierre. On
lisait les proclamations de Frron, dnonant les suspects du crime de
ngociantisme. Les muscadins, ameuts aux portes des mairies,
raillaient les mariages civils, s'attroupaient au passage de l'pouse et
de l'poux, et disaient: maris _municipaliter_. Aux Invalides, les
statues des rois et des saints taient coiffes du bonnet phrygien. On
jouait aux cartes sur la borne des carrefours; les jeux de cartes taient,
eux aussi, en pleine rvolution, les rois taient remplacs par les gnies,
les dames par les liberts, les valets par les galits, et les as par les
lois. On labourait les jardins publics; la charrue travaillait aux
Tuileries. A tout cela tait mle, surtout dans les partis vaincus, on ne
sait quelle hautaine lassitude de vivre; un homme crivait 
Fouquier-Tinville; Ayez la bont de me dlivrer de la vie. Voici mon
adresse. Champrenetz tait arrt pour s'tre cri en plein Palais-Royal:
A quand la rvolution de Turquie? Je voudrais voir la rpublique  la
Porte. Partout des journaux. Des garons perruquiers crpaient en public
des perruques de femmes, pendant que le patron lisait  haute voix le
_Moniteur_; d'autres commentaient au milieu des groupes, avec force gestes,
le journal _Entendons-nous_, de Dubois-Cranc, ou la _Trompette du
Pre Bellerose. Quelquefois les barbiers taient en mme temps
charcutiers, et l'on voyait des jambons et des andouilles pendre  ct
d'une poupe coiffe de cheveux d'or. Des marchands vendaient sur la voie
publique des vins d'migrs; un marchand affichait des vins de cinquante-
deux espces; d'autres brocantaient des pendules en lyre et des sophas  la
duchesse; un perruquier avait pour enseigne ceci; Je rase le clerg, je
peigne la noblesse, j'accommode le tiers-tat. On allait se faire tirer
les cartes par Martin, au no. 175 de la rue d'Anjou, ci-devant Dauphine. Le
pain manquait, le charbon manquait, le savon manquait; on voyait passer des
bandes de vaches laitires arrivant des provinces. A la Valle, l'agneau se
vendait quinze francs la livre. Une affiche de la Commune assignait 
chaque bouche une livre de viande par dcade. On faisait queue aux portes
des marchands; une de ces queues est reste lgendaire, elle allait de la
porte d'un picier de la rue du Petit-Carreau jusqu'au milieu de la rue
Montorgueil Faire queue, cela s'appelait tenir la ficelle,  pause d'une
longue corde que prenaient dans leur main, l'un derrire l'autre, ceux qui
taient  la file. Les femmes dans cette misre taient vaillantes et
douces. Elles passaient les nuits  attendre leur tour d'entrer chez le
boulanger. Les expdients russissaient  la rvolution; elle soulevait
cette dtresse avec deux moyens prilleux, l'assignat et le maximum;
l'assignat tait le levier, le maximum tait le point d'appui. Cet
empirisme sauva la France. L'ennemi, aussi bien l'ennemi de Coblentz que
l'ennemi de Londres, agiotait sur l'assignat. Des filles allaient et
venaient, offrant de l'eau de lavande, des jarretires et des cadenettes,
et faisant l'agio; il y avait les agioteurs du Perron de la rue Vivienne,
en souliers crotts, en cheveux gras, en bonnet  poil  queue de renard,
et les mayolets de la rue de Valois en bottes cires, le cure-dents  la
bouche, le chapeau velu sur la tte, tutoys par les filles. Le peuple leur
faisait la chasse, ainsi qu'aux voleurs, que les royalistes appelaient
citoyens actifs. Du reste, trs peu de vols. Un dnment farouche, une
probit stoque. Les va-nu-pieds et les meurt-de-faim passaient, les yeux
gravement baisss, devant les devantures des bijoutiers du Palais-galit.
Dans une visite domiciliaire que fit la section Antoine chez Beaumarchais,
une femme cueillit dans le jardin une fleur; le peuple la souffleta. Le
bois cotait quatre cents francs, argent, la corde; on voyait dans les rues
des gens scier leur bois de lit; l'hiver, les fontaines taient geles;
l'eau cotait vingt sous la voie; tout le monde se faisait porteur d'eau.
Le louis d'or valait trois mille neuf cent cinquante francs. Une course en
fiacre cotait six cents francs. Aprs une journe de fiacre on entendait
ce dialogue:--Cocher, combien vous dois-je?--Six mille livres. Une
marchande d'herbe vendait pour vingt mille francs par jour. Un mendiant
disait: _Par charit, secourez-moi! il me manque deux cent trente livres
pour payer mes souliers._ A l'entre des ponts, on voyait des colosses
sculpts et peints par David que Mercier insultait: _normes
polichinelles de bois_, disait-il. Ces colosses figuraient le
fdralisme et la coalition terrasss. Aucune dfaillance dans ce peuple.
La sombre joie d'en avoir fini avec les trnes. Les volontaires affluaient,
offrant leurs poitrines. Chaque rue donnait un bataillon. Les drapeaux des
districts allaient et venaient, chacun avec sa devise. Sur le drapeau du
district des Capucins on lisait: _Nul ne nous fera la barbe_. Sur un
autre: _Plus de noblesse que dans le cur_. Sur tous les murs, des
affiches, grandes, petites, blanches, jaunes, vertes, rouges, imprimes,
manuscrites, o on lisait ce cri: _Vive la Rpublique!_ Les petits
enfants bgayaient _a ira!_

Ces petits enfants, c'tait l'immense avenir.

Plus tard,  la ville tragique succda la ville cynique; les rues de Paris
ont eu deux aspects rvolutionnaires trs distincts, avant et aprs le 9
thermidor; le Paris de Saint-Just fit place au Paris de Tallien; et, ce
sont l les continuelles antithses de Dieu, immdiatement aprs le Sina,
la Courtille apparut.

Un accs de folie publique, cela se voit. Cela s'tait dj vu quatrevingts
ans auparavant. On sort de Louis XIV comme on sort de Robespierre, avec un
grand besoin de respirer; de l la Rgence qui ouvre le sicle et le
Directoire qui le termine. Deux saturnales aprs deux terrorismes. La
France prend la clef des champs, hors du clotre puritain comme hors du
clotre monarchique, avec une joie de nation chappe.

Aprs le 9 thermidor, Paris fut gai, d'une gat gare. Une joie malsaine
dborda. A la frnsie de mourir succda la frnsie de vivre, et la
grandeur s'clipsa. On eut un Trimalcion qui s'appela Grimod de La
Reynire: on eut l'_Almanach des Gourmands_. On dna au bruit des
fanfares dans les entre-sols du Palais-Royal, avec des orchestres de femmes
battant du tambour et sonnant de la trompette; le rigaudinier, l'archet
au poing, rgna; on soupa  l'orientale chez Mot, au milieu des
cassolettes pleines de parfums. Le peintre Boze peignait ses filles,
innocentes et charmantes ttes de seize ans, en guillotines,
c'est--dire dcolletes avec des chemises rouges. Aux danses violentes
dans les glises en ruine succdrent les bals de Ruggieri, de Luquet, de
Wenzel, de Mauduit, de la Montansier; aux graves citoyennes qui faisaient
de la charpie succdrent les sultanes, les sauvages, les nymphes; aux
pieds nus des soldats couverts de sang, de boue et de poussire succdrent
les pieds nus des femmes orns de diamants; en mme temps que l'impudeur,
l'improbit reparut; il y eut en haut les fournisseurs et en bas la petite
pgre; un fourmillement du filous emplit Paris, et chacun dut veiller sur
son luc, c'est--dire sur son portefeuille; un des passe-temps tait
d'aller voir, place du Palais-de-Justice, les voleuses au tabouret, on
tait oblig de leur lier les jupes;  la sortie des thtres, des gamins
offraient des cabriolets en disant: _Citoyen et citoyenne, il y a place
pour deux_; on ne criait plus _le Vieux Cordelier_ et _l'Ami du
Peuple_, on criait _la Lettre de Polichinelle_ et _la Ptition
des Galopins_: le marquis de Sade prsidait la section des Piques, place
Vendme. La raction tait joviale et froce; les _Dragons de la
Libert_ de 92 renaissaient sous le nom de _Chevaliers du
Poignard_. En mme temps surgit sur les trteaux ce type, Jocrisse. On
eut les merveilleuses, et au del des merveilleuses les inconcevables;
on jura par sa _paole victime_ et par sa _paole vele_; on recula de
Mirabeau jusqu' Bobche. C'est ainsi que Paris va et vient: il est
l'norme pendule de la civilisation; il touche tour  tour un ple et
l'autre, les Thermopyles et Gomorrhe. Aprs 93 la rvolution traversa une
occultation singulire, le sicle sembla oublier de finir ce qu'il avait
commenc, on ne sait quelle orgie s'interposa, prit le premier plan, fit
reculer au second l'effrayante apocalypse, voila la vision dmesure, et
clata de rire aprs l'pouvante; la tragdie disparut dans la parodie,
et au fond de l'horizon une fume de carnaval effaa vaguement Mduse.


Mais en 93, o nous sommes, les rues de Paris avaient encore tout l'aspect
grandiose et farouche des commencements. Elles avaient leurs orateurs,
Varlet qui promenait une baraque roulante du haut de laquelle il haranguait
les passants; leurs hros, dont un s'appelait, le capitaine des btons
ferrs; leurs favoris, Guffroy, l'auteur du pamphlet _Rougiff_.
Quelques-unes de ces popularits taient malfaisantes; d'autres taient
saines. Une entre toutes tait honnte et fatale; c'tait celle de
Cimourdain.




II.  CIMOURDAIN

Cimourdain tait une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui
l'absolu. Il avait t prtre, ce qui est grave. L'homme peut, comme le
ciel, avoir une srnit noire; il suffit que quelque chose fasse eu lui la
nuit. La prtrise avait fait la nuit dans Cimourdain. Qui a t prtre
l'est.

Ce qui fait la nuit en nous peut laisser en nous les toiles. Cimourdain
tait plein de vertus et de vrits, mais qui brillaient dans le tnbres.

Son histoire tait courte  faire. Il avait t cur de village et
prcepteur dans une grande maison; puis un petit hritage lui tait venu,
et il s'tait fait libre.

C'tait par-dessus tout un opinitre. Il se servait de la mditation comme
on se sert d'une tenaille; il ne se croyait le droit de quitter une ide
que lorsqu'il tait arriv au bout; il pensait avec acharnement. Il savait
toutes les langues de l'Europe et un peu les autres; cet homme tudiait
sans cesse, ce qui l'aidait  porter sa chastet; mais rien de plus
dangereux qu'un tel refoulement.

Prtre, il avait, par orgueil, hasard ou hauteur d'me, observ ses voeux;
mais il n'avait pu garder sa croyance. La science avait dmoli sa foi; le
dogme s'tait vanoui en lui. Alors, s'examinant, il s'tait senti comme
mutil, et ne pouvant se dfaire prtre, il avait travaill  se refaire
homme; mais d'une faon austre; on lui avait t la famille, il avait
adopt la patrie; on lui avait refus une femme, il avait pous
l'humanit. Cette plnitude norme, au fond, c'est le vide.

Ses parents, paysans, en le faisant prtre, avaient voulu le faire sortir
du peuple; il tait rentr dans le peuple.

Et il y tait rentr passionnment. Il regardait les souffrants avec une
tendresse redoutable. De prtre il tait devenu philosophe, et de
philosophe athlte. Louis XV vivait encore que dj Cimourdain se sentait
vaguement rpublicain. De quelle rpublique? De la rpublique de Platon
peut-tre, et peut-tre aussi de la rpublique de Dracon.

Dfense lui tait faite d'aimer, il s'tait mis  har. Il hassait les
mensonges, la monarchie, la thocratie, son habit de prtre; il hassait le
prsent; et il appelait  grands cris l'avenir; il le pressentait, il
l'entrevoyait d'avance, il le devinait effrayant et magnifique; il
comprenait, pour le dnoment de la lamentable misre humaine, quelque
chose comme un vengeur qui serait un librateur. Il adorait de loin la
catastrophe.

En 1789, cette catastrophe tait arrive, et l'avait trouv prt.
Cimourdain s'tait jet dans ce vaste renouvellement humain avec logique,
c'est--dire, pour un esprit de sa trempe, inexorablement. La logique ne
s'attendrit pas. Il avait vcu les grandes annes rvolutionnaires, et
avait eu le tressaillement de tous ces souffles, 89, la chute de la
Bastille, la fin du supplice des peuples; 90, le 19 juin, la fin de la
fodalit; 91, Varennes, la fin de la royaut; 92, l'avnement de la
rpublique. Il avait vu se lever la rvolution; il n'tait pas homme 
avoir peur de cette gante; loin de l, cette croissance de tout l'avait
vivifi; et, quoique dj presque vieux, il avait cinquante ans et un
prtre est plus vite vieux qu'un autre homme,--il s'tait mis  crotre,
lui aussi. D'anne en anne, il avait regard les vnements grandir, et il
avait grandi comme eux. Il avait craint d'abord que la rvolution
n'avortt, il l'observait, elle avait la raison et le droit, il exigeait
qu'elle et le succs et,  mesure qu'elle effrayait, il se sentait
rassur. Il voulait que cette Minerve, couronne des toiles de l'avenir,
ft aussi Pallas, et et pour bouclier le masque aux serpents. Il voulait
que son oeil divin pt au besoin jeter aux dmons la lueur infernale, et
leur rendre terreur pour terreur.

Il tait arriv ainsi  93.

93 est la guerre de l'Europe contre la France et de la France contre Paris.
Et qu'est-ce la rvolution? C'est la victoire de la France sur l'Europe et
de Paris sur la France. De l l'immensit de cette minute pouvantable, 93,
plus grande que tout le reste du sicle.

Rien de plus tragique. L'Europe attaquant la France et la France attaquant
Paris. Drame qui a la stature de l'pope.

93 est une anne intense. L'orage est l dans toute sa colre et dans toute
sa grandeur. Cimourdain s'y sentait  l'aise. Ce milieu perdu, sauvage et
splendide convenait  son envergure. Cet homme avait, comme l'aigle de mer,
un profond calme intrieur, avec le got du risque au dehors. Certaines
natures ailes, farouches et tranquilles sont faites pour les grands vents.
Les mes de tempte, cela existe.

Il avait une piti  part, rserve seulement aux misrables. Devant
l'espce de souffrance qui fait horreur, il se dvouait. Rien ne lui
rpugnait. C'tait l son genre de bont. Il tait hideusement secourable,
et divinement. Il cherchait les ulcres pour les baiser. Les belles actions
laides  voir sont les plus difficiles  faire: il prfrait celles-l.
Un jour  l'Htel-Dieu, un homme allait mourir, touff par une tumeur  la
gorge, abcs ftide, affreux, contagieux peut-tre, et qu'il fallait vider
sur-le-champ. Cimourdain tait l; il appliqua sa bouche  la tumeur, la
pompa, recrachant  mesure que sa bouche tait pleine, vida l'abcs, et
sauva l'homme. Comme il portait encore  cette poque son habit de prtre,
quelqu'un lui dit:--Si vous faisiez cela au roi, vous seriez vque.--Je ne
le ferais pas au roi, rpondit Cimourdain. L'acte et la rponse le firent
populaire dans les quartiers sombres de Paris.

Si bien qu'il faisait de ceux qui souffrent, qui pleurent et qui menacent
ce qu'il voulait. A l'poque des colres contre les accapareurs, colres si
fcondes en mprises, ce fut Cimourdain qui, d'un mot, empcha le pillage
d'un bateau charg de savon sur le port Saint-Nicolas, et qui dissipa les
attroupements furieux arrtant les voitures  la barrire Saint-Lazare.

Ce fut lui qui, dix jours aprs le 10 aot, mena le peuple jeter bas les
statues des rois. En tombant elles turent. Place Vendme, une femme, Reine
Violet, fut crase par Louis XIV au cou duquel elle avait mis une corde
qu'elle tirait. Cette statue de Louis XIV avait t cent ans debout; elle
avait t rige le 12 aot 1692; elle fut reverse le 12 aot 1792. Place
de la Concorde, un nomm Guinguerlot ayant appel les dmolisseurs:
canailles! fut assomm sur le pidestal de Louis XV. La statue fut mise en
pices. Plus tard on en fit des sous. Le bras seul chappa; c'tait le bras
droit que Louis XV tendait avec un geste d'empereur romain. Ce fut sur la
demande de Cimourdain que le peuple donna et qu'une dputation porta ce
bras  Latude, l'homme enterr trente-sept ans  la Bastille. Quand Latude,
le carcan an cou, la chane au ventre, pourrissait vivant au fond de cette
prison par ordre de ce roi dont la statue dominait Paris, qui lui et dit
que cette prison tomberait, que cette statue tomberait, qu'il sortirait du
spulcre et que la monarchie y entrerait, que lui, le prisonnier, il serait
le matre de cette main de bronze qui avait sign son crou, et que de ce
roi de boue il ne resterait que ce bras d'airain?

Cimourdain tait de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l'coutent.
Ces hommes-l semblent distraits; point; ils sont attentifs.

Cimourdain savait tout et ignorait tout. Il savait tout de la science et
ignorait tout de la vie. De l sa rigidit. Il avait les yeux bands comme
la Thmis d'Homre. Il avait la certitude aveugle de la flche qui ne voit
que le but et qui y va. En rvolution rien de redoutable comme la ligne
droite. Cimourdain allait devant lui, fatal.

Cimourdain croyait que, dans les genses sociales, le point extrme est le
terrain solide; erreur propre aux esprits qui remplacent la raison par la
logique. Il dpassait la Convention; il dpassait la Commune; il tait de
l'Evch.

La runion, dite l'Evch, parce qu'elle tenait ses sances dans une salle
du vieux palais piscopal, tait plutt une complication d'hommes qu'une
runion. L assistaient, comme  la Commune, ces spectateurs silencieux et
significatifs qui avaient sur eux, comme dit Garat, autant de pistolets
que de poches. L'Evch tait un ple-mle trange; ple-mle cosmopolite
et parisien, ce qui ne s'exclut point, Paris tant le lieu o bat le coeur
des peuples. L tait la grande incandescence plbienne. Prs de l'Evch
la Convention tait froide et la Commune tait tide. L'Evch tait une de
ces formations rvolutionnaires, pareilles aux formations volcaniques;
l'Evch contenait de tout, de l'ignorance, de la btise, de la probit,
de l'hrosme, de la colre, et de la police. Brunswick y avait des agents.
Il y avait l des hommes dignes de Sparte et des hommes dignes du bagne. La
plupart taient forcens et honntes. La Gironde, par la bouche d'Isnard,
prsident momentan de la Convention, avait dit un mot monstrueux:
 _--Prenez garde, Parisiens. Il ne restera pas pierre sur pierre de notre
ville, et l'on cherchera un jour la place o fut Paris.--_ Ce mot avait
cr l'Evch. Des hommes, et, nous venons de le dire, des hommes de toutes
nations, avaient senti la ncessit de se serrer autour de Paris.
Cimourdain s'tait ralli  ce groupe.

Ce groupe ragissait contre les racteurs. Il tait n de ce besoin public
de violence qui est le ct redoutable et mystrieux des rvolutions. Fort
de cette force, l'Evch s'tait tout de suite fait sa part. Dans les
commotions de Paris, c'tait la Commune qui tirait le canon, c'tait
l'Evch qui sonnait le tocsin.

Cimourdain croyait, dans son ingnuit implacable, que tout est quit au
service du vrai; ce qui le rendait propre  dominer les partis extrmes.
Les coquins le sentaient honnte, et taient contents. Des crimes sont
flatts d'tre prsids par une vertu. Cela les gne, et leur plat.
Palloy, l'architecte qui avait exploit la dmolition de la Bastille,
vendant ces pierres  son profit, et qui charg de badigeonner le cachot de
Louis XVI, avait, par zle, couvert le mur de barreaux, de chanes et de
carcans; Gonchon, l'orateur suspect du faubourg Saint-Antoine, dont on a
retrouv  plus tard les quittances; Fournier, l'Amricain qui, le 17
juillet, avait tir sur Lafayette un coup de pistolet pay, disait-on, par
Lafayette; Henriot, qui sortait de Bictre, et qui avait t valet,
saltimbanque, voleur et espion avant d'tre gnral et de pointer des
canons sur la Convention, La Reynie, l'ancien grand vicaire de Chartres,
qui avait remplac son brviaire par le Pre Duchne, tous ces hommes
taient tenus en respect par Cimourdain, et,  de certains moments, pour
empcher les pires de broncher, il suffisait qu'ils sentissent en arrt
devant eux cette redoutable candeur convaincue. C'est ainsi que Saint-Just
terrifiait Schneider. En mme temps, la majorit de l'Evch, compose
surtout de pauvres et d'hommes violents, qui taient bons, croyaient en
Cimourdain et le suivait. I1 avait pour vicaire, ou pour aide de camp,
comme on voudra, cet autre prtre rpublicain, Danjou, que le peuple aimait
pour sa haute taille et avait baptis l'abb Six-Pieds. Cimourdain et men
o il et voulu cet intrpide chef qu'on appelait le gnral la Pique, et
ce hardi Trunchon, dit le Grand-Nicolas, qui avait voulu sauver madame
Lamballe, et lui avait donn le bras et fait enjamber les cadavres; ce qui
et russi sans la froce plaisanterie du barbier Charlot.

La Commune surveillait la Convention, l'Evch surveillait la Commune.
Cimourdain, esprit droit et rpugnant  l'intrigue, avait cass plus d'un
lit mystrieux, dans la main de Pache, que Beurnonville appelait l'homme
noir. Cimourdain,  l'Evch, tait de plain-pied avec tous. Il tait
consult par Dobsent et Momoro. Il parlait espagnol  Gusman, italien
 Pio, anglais  Arthur, flamand  Pereyra, allemand  l'Autrichien Proly,
btard d'un prince. Il crait l'entente entre ces discordances. De l une
situation obscure et forte, Hbert le craignait.

Cimourdain avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la
puissance des inexorables. C'tait un impeccable qui se croit infaillible.
Personne ne l'avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il tait
l'effrayant homme juste.

Pas de milieu pour un prtre dans la rvolution. Un prtre ne pouvait se
donner  la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas
ou les plus hauts; il fallait qu'il ft infme ou qu'il ft sublime.
Cimourdain tait sublime, mais sublime dans l'isolement, dans
l'escarpement, dans la lividit inhospitalire; sublime dans un entourage
de prcipices. Les hautes montagnes ont cette virginit sinistre.

Cimourdain avait l'apparence d'un homme ordinaire, vtu de vtements
quelconques, d'aspect pauvre. Jeune, il avait t tonsur; vieux, il tait
chauve. Le peu de cheveux qu'il avait taient gris. Son front tait large,
et sur ce front il y avait pour l'observateur un signe. Cimourdain avait
une faon de parler brusque, passionne et solennelle, la voix brve,
l'accent premptoire, la bouche triste et amre, l'oeil clair et profond,
et sur tout le visage on ne sait quel air indign.

Tel tait Cimourdain.

Personne aujourd'hui ne sait son nom. L'histoire a de ces inconnus
terribles.




III.  UN COIN NON TREMP DANS LE STYX

Un tel homme tait-il un homme? Le serviteur du genre humain pouvait-il
avoir une affection? N'tait-il pas trop une me pour tre un coeur? Cet
embrassement norme qui admettait tout et tous, pouvait-il se rserver 
quelqu'un? Cimourdain pouvait-il aimer? Disons-le. Oui.

Etant jeune, et prcepteur dans une maison presque princire, il avait eu
un lve, fils et hritier de la maison, et il l'aimait. Aimer un enfant
est si facile. Que ne pardonne-t-on pas  un enfant? On lui pardonne d'tre
seigneur, d'tre prince, d'tre roi. L'innocence de l'ge fait oublier les
crimes de la race; la faiblesse de l'tre fait oublier l'exagration du
rang. Il est si petit qu'on lui pardonne d'tre grand. L'esclave lui
pardonne d'tre le matre. Le vieillard ngre idoltre le marmot blanc.
Cimourdain avait pris en passion son lve. L'enfance a cela d'ineffable
qu'on peut puiser sur elle tous les amours. Tout ce qui pouvait aimer dans
Cimourdain s'tait abattu, pour ainsi dire, sur cet enfant; ce doux tre
innocent tait devenu une sorte de proie pour ce cur condamn  la
solitude. Il l'aimait de toutes les tendresses  la fois, comme pre, comme
frre, comme ami, comme crateur. C'tait son fils; le fils, non de sa
chair, mais de son esprit. Il n'tait pas le pre, et ce n'tait pas son
uvre; mais il tait le matre, et c'tait son chef-d'oeuvre. De ce petit
seigneur, il avait fait un homme. Qui sait? un grand homme peut-tre. Car
tels sont les rves. A l'insu de la famille,--a-t-on besoin de permission
pour crer une intelligence, une volont et une droiture?--il avait
communiqu au jeune vicomte, son lve, tout le progrs qu'il avait en lui;
il lui avait inocul le virus redoutable de sa vertu; il lui avait infus
dans les veines sa conviction, sa conscience, son idal; dans ce cerveau
d'aristocrate, il avait vers l'me du peuple.

L'esprit allaite, l'intelligence est une mamelle. Il y a analogie entre la
nourrice qui donne son lait et le prcepteur qui donne sa pense.
Quelquefois le prcepteur est plus pre que le pre, de mme que souvent la
nourrice est plus mre que la mre.

Cette profonde paternit spirituelle liait Cimourdain  son lve. La seule
vue de cet enfant l'attendrissait.

Ajoutons ceci: remplacer le pre tait facile, l'enfant n'en avait plus; il
tait orphelin; son pre tait mort, sa mre tait morte; il n'avait pour
veiller sur lui qu'une grand-mre aveugle et un grand-oncle absent. La
grand-mre mourut; le grand-oncle, chef de la famille, homme d'pe et de
grande seigneurie, pourvu de charges  la cour, fuyait le vieux donjon de
famille, vivait  Versailles, allait aux arms, et laissait l'orphelin seul
dans le chteau solitaire. Le prcepteur tait donc le matre, dans toute
l'acception du mot.

Ajoutons ceci encore: Cimourdain avait vu natre l'enfant qui avait t son
lve. L'enfant, orphelin tout petit, avait eu une maladie grave.
Cimourdain, en ce danger de mort, l'avait veill jour et nuit; c'est le
mdecin qui soigne, c'est le garde-malade qui sauve, et Cimourdain avait
sauv l'enfant. Non seulement son lve lui avait d l'ducation,
l'instruction, la science; mais il lui avait d la convalescence et la
sant; non seulement son lve lui devait de penser, mais il lui devait de
vivre.  Ceux qui nous doivent tout on les adore; Cimourdain adorait cet
enfant.

L'cart naturel de la vie s'tait fait. L'ducation finie, Cimourdain
avait, du quitter l'enfant devenu jeune homme. Avec quelle froide et
inconsciente cruaut; ces sparations-l se font! Comme les familles
congdient tranquillement le prcepteur qui laisse sa pense dans un enfant
et la nourrice qui y laisse ses entrailles! Cimourdain, pay et mis dehors,
tait sorti du monde d'en haut et rentr dans le monde d'en bas; la cloison
entre les grands et les petit s'tait renferme jeune seigneur, officier de
naissance et fait d'emble capitaine, tait parti pour une garnison
quelconque; l'humble prcepteur, dj au fond de son coeur prtre insoumis,
s'tait ht de redescendre dans cet obscur rez-de-chausse de l'glise
qu'on appelait le bas clerg: et Cimourdain avait perdu de vue son lve.

La rvolution tait venue; le souvenir de cet tre dont il avait fait un
homme avait continu de couver en lui, cach, mais non teint, par
l'immensit des choses publiques.

Modeler une statue et lui donner la vie, c'est beau; modeler une
intelligence et lui donner la vrit, c'est plus beau encore. Cimourdain
tait le Pygmalion d'une me.

Un esprit peut avoir un enfant.

Cet lve, cet enfant, cet orphelin, tait le seul tre qu'il aimt sur la
terre.

Mais, mme dans une telle affection, un tel homme tait-il vulnrable?

On va le voir.




LIVRE DEUXIME

LE CABARET DE LA RUE DE PAON




I.  MINOS, AQUE ET RADAMANTE

Il y avait rue du Paon un cabaret qu'on appelait caf. Ce caf avait une
arrire-chambre, aujourd'hui historique. C'tait l que se rencontraient
parfois  peu prs secrtement, des hommes tellement puissants et tellement
surveills qu'ils hsitaient  se parler en public. C'tait l qu'avait t
chang, le 25 octobre 1792, un baiser fameux entre la Montagne et la
Gironde. C'tait l que Garat, bien qu'il n'en convienne pas dans ses
_Mmoires,_ tait venu aux renseignements dans cette nuit lugubre o,
aprs avoir mis Clavire en sret rue de Beaune, il arrta sa voiture sur
le Pont-Royal pour couter le tocsin.

Le 28 juin 1793, trois hommes taient runis autour d'une table dans cette
arrire-chambre. Leurs chaises ne se touchaient pas: ils taient assis
chacun  un des cts de la table, laissant vide le quatrime. Il tait
environ huit heures du soir; il faisait jour encore dans la rue, mais il
faisait nuit dans l'arrire-chambre, et un quinquet accroch au plafond,
luxe d'alors, clairait la table.

Le premier de ces trois hommes tait ple, jeune, grave, avec les lvres
minces et le regard froid. Il avait dans la joue un tic nerveux qui devait
le gner pour sourire. Il tait poudr, gant, bross, boutonn. Son habit
bleu clair ne faisait pas un pli. Il avait une culotte de nankin, des bas
blancs, une haute cravate, un jabot pliss, des souliers  boucles
d'argent. Les deux autres hommes taient, l'un une espce de gant, l'autre
une espce de nain. Le grand, dbraill dans un vaste habit de drap
carlate, le col nu dans une cravate dnoue tombant plus bas que le jabot,
la veste ouverte avec des boutons arrachs, tait bott de bottes  revers
et avait les cheveux tout hrisss, quoiqu'on y vit un reste de coiffure et
d'apprt: il y avait de la crinire dans sa perruque. Il avait la petite
vrole sur la face, une ride de colre entre les sourcils, le pli de la
bont au coin de la bouche, les lvres paisses, les dents grandes, un
poing de portefaix, l'oeil clatant. Le petit tait un homme jaune qui,
assis, semblait difforme: il avait la tte renverse en arrire, les yeux
injects de sang, des plaques livides sur le visage, un mouchoir nou sur
ses cheveux gras et plats, pas de front, une bouche norme et terrible. Il
avait un pantalon  pied, de larges souliers, un gilet qui semblait avoir
t de satin blanc, et par-dessus ce gilet une rouppe dans les plis de
laquelle une ligne dure et droite laissait deviner un poignard.

Le premier de ces hommes s'appelait Robespierre, le second Danton, le
troisime Marat.

Ils taient seuls dans cette salle. Il y avait devant Danton un verre et
une bouteille de vin couverte de poussire, rappelant la choppe de bire de
Luther, devant Marat une tasse de caf, devant Robespierre des papiers.

Auprs des papiers on voyait un de ces lourds encriers de plomb, ronds et
stris, que se rappellent ceux qui taient coliers au commencement de ce
sicle. Une plume tait jete  ct de l'critoire. Sur les papiers tait
pos un gros cachet de cuivre sur lequel on lisait _Palloy fecil,_ et
qui figurait un petit modle exact de la Bastille.

Une carte de France tait tale au milieu de la table.

A la porte et dehors se tenait le chien de garde de Marat, ce Laurent
Basse, commissionnaire du numro 18 de la rue des Cordeliers, qui, le 15
juillet, environ quinze jours aprs ce 28 juin, devait assner un coup de
chaise sur la tte d'une femme nomme Charlotte Corday, laquelle en ce
moment-l tait  Caen, songeant vaguement. Laurent Basse tait le porteur
d'preuves de l'_Ami du peuple_. Ce soir-l, amen par son matre au
caf de la rue du Paon, il avait la consigne de tenir ferme la salle o
taient Marat, Danton et Robespierre, et de n'y laisser pntrer personne,
 moins que ce ne ft quelqu'un du comit de salut public, de la Commune
ou de l'Evch.

Robespierre ne voulait pas fermer la porte  Saint-Just, Danton ne voulait
pas la fermer  Pache, Marat ne voulait pas la fermer  Gusman.

La confrence durait depuis longtemps dj. Elle avait pour sujet les
papiers tals sur la table et dont Robespierre avait donn lecture. Les
voix commenaient  s'lever. Quelque chose comme de la colre grondait
entre ces trois hommes. Du dehors ou entendait par moments des clats de
parole. A cette poque l'habitude des tribunes publiques semblait avoir
cr le droit d'couter. C'tait le temps o l'expditionnaire Fabricius
Pris regardait par le trou de la serrure ce que faisait le comit de salut
public. Ce qui, soit dit en passant, ne fut pas inutile, car ce fut ce
Pris qui avertit Danton la nuit du 30 au 31 mars 1794. Laurent Basse avait
appliqu son oreille contre la porte de l'arrire-salle o taient Danton,
Marat et Robespierre. Laurent Basse servait Marat, mais il tait de
l'Evch.




II.  MAGNA TESTANTUR VOCE PER UMBRAS

Danton venait de se lever; il avait vivement recul sa chaise.

--Ecoutez, cria-t-il. Il n'y a qu'une urgence, la rpublique en danger. Je
ne connais qu'une chose, dlivrer la France de l'ennemi. Pour cela tous les
moyens sont bons. Tous! Tous! tous! Quand j'ai affaire  tous les prils,
j'ai recours  toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave
tout. Ma pense est une lionne. Pas de demi-mesures, pas de pruderie en
rvolution. Nmsis n'est pas une bgueule. Soyons pouvantables, et
utiles. Est-ce que l'lphant regarde o il met sa patte? Ecrasons
l'ennemi.

Robespierre rpondit avec douceur:

--Je veux bien.

Et il ajouta:

--La question est de savoir o est l'ennemi.

--Il est dehors et je l'ai chass, dit Danton.

--Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.

--Et je le chasserai encore, reprit Danton.

--On ne chasse pas l'ennemi du dedans.

--Qu'est-ce donc qu'on fait?

--On l'extermine.

--J'y consens, dit  son tour Danton.

Et il reprit:

--Je vous dis qu'il est dehors, Robespierre.

--Danton, je vous dis qu'il est dedans.

--Robespierre, il est  la frontire.

--Danton, il est en Vende.

--Calmez-vous, dit une troisime voix, il est partout; et vous tes perdus.
C'tait Marat qui parlait.

Robespierre regarda Marat et repartit tranquillement:

--Trve aux gnralits. Je prcise. Voici des faits.

--Pdant! grommela Marat.

Robespierre posa la main sur les papiers tals devant lui et continua:

--Je viens de vous lire les dpches de Prieur de la Marne. Je viens de
vous communiquer les renseignements donns par ce Glambre. Danton,
coutez, la guerre trangre n'est rien, la guerre civile est tout. La
guerre trangre, c'est une corchure qu'on a au coude; la guerre civile,
C'est l'ulcre qui vous mange le foie. De tout ce que je viens de vous
lire, il rsulte ceci: la Vende, jusqu' ce jour parse entre plusieurs
chefs, est au moment de se concentrer. Elle va dsormais avoir un capitaine
unique...

--Un brigand central, murmura Danton.

--C'est, poursuivit Robespierre, l'homme dbarqu prs de Pontorson le 2
juin. Vous avez vu ce qu'il est. Remarquez que ce dbarquement concide
avec l'arrestation des reprsentants en mission, Prieur de la Cte-d'Or et
Romme  Bayeux, par ce district tratre du Calvados, le 2 juin, le mme
jour.

--Et leur translation au chteau de Caen, dit Danton. Robespierre reprit:

--Je continue de rsumer les dpches. La guerre de fort s'organise sur
une vaste chelle. En mme temps une descente anglaise se prpare; vendens
et anglais, c'est Bretagne avec Bretagne. Les hurons du Finistre parlent
la mme langue que les topinambous de Cornouailles. J'ai mis sous vos yeux
une lettre intercepte de Puisaye o il est dit que vingt mille habits
rouges distribus aux insurgs en feront lever cent mille. Quand
l'insurrection paysanne sera complte, la descente anglaise se fera. Voici
le plan. Suivez-le sur la carte.

Robespierre posa le doigt sur la carte, et poursuivi:

--Les anglais ont le choix du point de descente, de Cancale  Paimpol.
Craig prfrerait la baie de Saint-Brieuc, Cornwallis la baie de
Saint-Cast. C'est un dtail. La rive gauche de la Loire est garde par
l'arme vendenne royale, et, quant aux vingt-huit lieues  dcouvert entre
Ancenis et Pontorson, quarante paroisses normandes ont promis leur
concours. La descente se fera sur trois points, Plrin, Iffiniac et
Plneuf; de Plrin on ira  Saint-Brieuc, et de Plneuf  Lamballe; le
deuxime jour on gagnera Dinan o il y a neuf cents prisonniers anglais, et
l'on occupera en mme temps Saint-Jouan et Saint-Men; on y laissera de la
cavalerie; le troisime jour, deux colonnes se dirigeront l'une de Jouan
sur Bde, l'autre de Dinan sur Becherel qui est une forteresse naturelle,
et o l'on tablira deux batteries; le quatrime jour, on est  Rennes.
Rennes, c'est la clef de la Bretagne. Qui a Rennes a tout. Rennes prise,
Chteanneuf et Saint-Malo tombent. Il y a  Rennes un million de cartouches
et cinquante pices d'artillerie de campagne...

--Qu'ils rafleraient, murmura Danton.

Robespierre continua:

--Je termine. De Rennes, trois colonnes se jetteront l'une sur Fougres,
l'autre sur Vitr, l'autre sur Redon. Comme les ponts sont coups, les
ennemis se muniront, vous avez vu ce fait prcis, de pontons et de
madriers, et ils auront des guides pour les points guables  la cavalerie.
De Fougres on rayonnera sur Avranches, de Bedon Sur Ancenis, de Vitr sur
Laval. Nantes se rendra, Brest se rendra. Redon donne tout le cours de la
Vilaine, Fougres donne la route de Normandie, Vitr donne la route de
Paris. Dans quinze jours, on aura une arme de brigands de trois cent mille
hommes, et toute la Bretagne sera au roi de France.

--C'est--dire au roi d'Angleterre, dit Danton.

--Non. Au roi de France.

Et Robespierre ajouta:

--Le roi de France est pire. Il faut quinze jours pour chasser l'tranger,
et dix-huit cents ans pour liminer la monarchie.

Danton, qui s'tait rassis, mit ses coudes sur la table et sa tte dans ses
mains, rveur.

--Vous voyez le pril, dit Robespierre. Vitr donne la route de Paris aux
Anglais.

Danton redressa le front et abattit ses deux grosses mains crisps sur la
carte, comme sur une enclume.

--Robespierre, est-ce que Verdun ne donnait pas la route de Paris aux
prussiens?

Eh bien?

--Eh bien, on chassera les anglais comme on a chass les prussiens.

Et Danton se leva de nouveau.

Robespierre posa sa main froide sur le poing fivreux de Danton.

--Danton, la Champagne n'tait pas pour les prussiens, et la Bretagne est
pour les anglais. Reprendre Verdun, c'est de la guerre trangre; reprendre
Vitr, c'est de la guerre civile.

--Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond:

--Srieuse diffrence.

Il reprit:

--Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des
coups de poing.

Mais Danton tait tout  sa pense.

--Voil qui est fort! s'cria-t-il, de voir la catastrophe  l'ouest quand
elle est  l'est. Robespierre, je vous accorde que l'Angleterre se dresse
sur l'Ocan; mais l'Espagne se dresse aux Pyrnes, mais l'Italie se dresse
aux Alpes, mais l'Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe
est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. A
l'extrieur la coalition,  l'intrieur la trahison. Au midi Servant
entre-bille la porte de la France au roi d'Espagne, an nord Dumouriez
passe  l'ennemi. Au reste il avait toujours moins menac la Hollande que
Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut
Saint-Etienne, tratre comme un protestant qu'il est, correspond avec le
courtisan Montesquieu. L'arme est dcime. Pas un bataillon qui ait
maintenant plus de quatre cents hommes; le vaillant rgiment de Deux-Ponts
est rduit  cent cinquante hommes; le camp de Pamars est livr; il ne
reste plus  Givet que cinq cents sacs de farine; nous rtrogradons sur
Landau; Wurmser presse Klber; Mayence succombe vaillamment, Cond
lchement. Valenciennes aussi. Ce qui n'empche pas Chancel qui dfend
Valenciennes et le vieux Frand qui dfend Cond d'tre deux hros, aussi
bien que Meunier qui dfendait Mayence. Mais tous les autres trahissent.
Dharville trahit  Aix-la-Chapelle, Manton trahit  Bruxelles, Valence
trahit  Brda, Neuilly trahit  Limbourg, Miranda trahit  Mastrich:
Stengel, tratre, Lanoue, tratre, Ligonier, tratre, Menon tratre,
Dillon, tratre; monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les
contre-marches de Custine me sont suspectes; je souponne Custine de
prfrer la prise lucrative de Francfort  la prise utile de Coblentz.
Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit.
Qu'est-ce que cela  ct du nid des migrs cras? Trahison, dis-je.
Meunier est mort le 13 juin. Voil Klber seul. En attendant, Brunswick
grossit et avance. Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places
franaises qu'il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd'hui
l'arbitre de l'Europe; empoche nos provinces; il s'adjugera la Belgique,
vous verrez; on dirait que c'est pour Berlin que nous travaillons; si cela
continue, et si nous n'y mettons ordre, la rvolution franaise se sera
faite au profit de Potsdam, elle aura eu pour unique rsultat d'agrandir le
petit tat de Frdric II, et nous aurons tu le roi de France pour le roi
de Prusse.

Et Danton, terrible, clata de rire.

Le rire de Danton fit sourire Marat.

--Vous avez chacun votre dada; vous, Danton, la Prusse; vous, Robespierre,
la Vende. Je vais prciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai pril; le
voici: les cafs et les tripots. Le caf de Choiseul est jacobin, le caf
Patin est royaliste, le caf du Rendez-vous attaque la garde nationale, le
caf de la Porte-Saint-Martin la dfend, le caf de la Rgence est contre
Brissot, le caf Corazza est pour, le caf Procope jure par Diderot, le
caf du Thtre-Franais jure par Voltaire,  la Rotonde on dchire les
assignats, les cafs Saint-Marceau sont en fureur, le caf Manouri agite la
question des farines, au caf de Foy tapages et gourmades, au Perron
bourdonnement des frelons de finances. Voil ce qui est srieux.

Danton ne riait plus. Marat souriait toujours. Sourire de nain pire qu'un
rire de colosse.

--Vous moquez-vous, Marat? gronda Danton.

Marat eut ce mouvement de hanche convulsif, qui tait clbre. Son sourire
s'tait effac.

--Ah! je vous retrouve, citoyen Danton. C'est bien vous qui en pleine
Convention m'avez appel l'individu Marat. Ecoutez. Je vous pardonne.
Nous traversons un moment imbcile. Ah! je me moque! En effet, quel homme
suis-je? J'ai dnonc Chazot, j'ai dnonc Ption, j'ai dnonc Kersaint,
j'ai dnonc Moreton, j'ai dnonc Dufriche-Valaz, j'ai dnonc Ligonnier,
j'ai dnonc Menou, j'ai dnonc Banneville, j'ai dnonc Gensonn, j'ai
dnonc Biron, j'ai dnonc Lidon et Chambon; ai-je eu tort? je flaire la
trahison dans le tratre, et je trouve utile de dnoncer le criminel avant
le crime. J'ai l'habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites
le lendemain. Je suis l'homme qui a propos  l'assemble un plan complet
de lgislation criminelle. Qu'ai-je fait jusqu' prsent? J'ai demand
qu'on instruise les sections afin de les discipliner  la rvolution, j'ai
fait lever les scells des trente-deux cartons, j'ai rclam les diamants
dposs dans les mains de Boland, j'ai prouv que les brissotins avaient
donn au comit de sret gnrale des mandats d'arrt en blanc, j'ai
signal les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j'ai
vot le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j'ai dfendu les
bataillons le Manconseil et le Rpublicain, j'ai empch la lecture de la
lettre de Narbonne et de Malhouet, j'ai fait une motion pour les soldats
blesss, j'ai fait supprimer la commission des six, j'ai pressenti dans
l'affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j'ai demand qu'on prit cent
mille parents d'migrs comme otages pour les commissaires livrs 
l'ennemi, j'ai propos de dclarer tratre tout reprsentant qui passerait
les barrires, j'ai dmasqu la faction rolandine dans les troubles de
Marseille, j'ai insist pour qu'on mit  prix la tte d'Egalit fils, j'ai
dfendu Bouchotte, j'ai voulu l'appel nominal pour chasser Isnard du
fauteuil, j'ai fait dclarer que les parisiens ont bien mrit de la
patrie; c'est pourquoi je suis trait de pantin par Louvet, le Ministre
demande qu'on m'expulse, la ville de Loudun souhaite qu'on m'exile, la
ville d'Amiens dsire qu'on me mette une muselire, Cobourg veut qu'on
m'arrte, et Lecointe-Puyraveau propose  la Convention de me dcrter fou.
Ah a! citoyen Danton, pourquoi m'avez-vous fait venir  votre
conciliabule, si ce n'est pour avoir mon avis? Est-ce que je vous demandais
d'en tre? loin de l. Je n'ai aucun got pour les tte--tte avec des
contre-rvolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais
m'y attendre, vous ne m'avez pas compris; pas plus vous que Robespierre,
pas plus Robespierre que vous. Il n'y a donc pas d'homme, d'tat ici? Il
faut donc vous faire peler la politique, il faut donc vous mettre les
points sur les _i?_ Ce que je vous ai dit voulait dire ceci: Vous vous
trompez tous les deux. Le danger n'est ni  Londres, comme le croit
Robespierre, ni  Berlin comme le croit Danton; il est  Paris. Il est dans
l'absence d'unit, dans le droit qu'a chacun de tirer de son ct, 
commencer par vous deux, dans la mise en poussire des esprits, dans
l'anarchie des volonts...

--L'anarchie! interrompit Danton, qui la fait, si ce n'est vous?

Marat ne s'arrta pas.

--Robespierre, Danton, le danger est dans ce tas de cafs, dans ce tas de
brelans, dans ce tas de clubs, club des Noirs, club des Fdrs, club des
Dames, club des Impartiaux, qui date de Clermont-Tonnerre et qui a t le
club monarchique de 1790, cercle social imagin par le prtre Claude
Fauchet, club des Bonnets de laine fond par le gazetier Prudhomme, _et
Coetera_; sans compter votre club des Cordeliers, Danton. Le danger est,
dans la famine, qui fait que le porte-sacs Blin a accroch  la lanterne de
l'Htel-de-ville le boulanger du march Palu, Franois Denis, et dans la
justice, qui a pendu le porte-sacs Blin pour avoir pendu le boulanger
Denis. Le danger est dans le papier-monnaie qu'on dprcie. Rue du Temple,
un assignat de cent francs est tomb  terre, et un passant, un homme du
peuple, a dit: _Il ne vaut pas la peine d'tre ramass._ Les
agioteurs et les accapareurs, voil le danger. Arborer le drapeau noir 
l'Htel-de-Ville, la belle avance! Vous arrtez le baron de Trenck, cela ne
suffit pas. Tordez-moi le cou  ce vieil intrigant de prison. Vous croyez
vous tirer d'affaire parce que le prsident de la Convention pose une
couronne civique sur la tte de Labertche, qui a reu quarante et un coups
de sabre  Jemmapes, et dont Chnier se fait le cornac? Comdies et
batelages. Ah! vous ne regardez pas Paris! Ah! Vous cherchez le danger
loin, quand il est prs! A quoi vous sert votre police, Robespierre? Car
vous avez vos espions, Payan,  la Commune, Coffinhal, au tribunal
rvolutionnaire, David, au comit de sret gnrale, Couthon, au comit de
salut public. Vous voyez que je suis bien inform. Eh bien, sachez ceci: le
danger est sur vos ttes, le danger est sous vos pieds; on conspire, on
conspire, on conspire; les passants dans les rues s'entre-lisent les
journaux et se font des signes de tte; six mille hommes, sans cartes de
civisme, migrs rentrs, muscadins et mathevons, sont cachs dans les
caves et dans les greniers, et dans les galeries de bois du Palais-Royal;
on fait queue chez les boulangers; les bonnes femmes, sur le pas des
portes, joignent les mains et disent: Quand aura-t-on la paix? Vous avez
beau aller vous enfermer, pour tre entre vous, dans la salle du conseil
excutif, on sait tout ce que vous y dites; et la preuve, Robespierre,
c'est que voici les paroles que vous avez dites hier soir  Saint-Just:
Barbaroux commence  prendre du ventre, cela va le gner dans sa fuite.
Oui, le danger est partout, et surtout au centre,  Paris. Les ci-devant
complotent, les patriotes vont pieds nus, les aristocrates arrts le 9
mars sont dj relchs, les chevaux de luxe qui devraient tre attels aux
canons sur la frontire nous claboussent dans les rues, le pain de quatre
livres vaut trois francs douze sous, les thtres jouent des pices
impures, et Robespierre fera guillotiner Danton.

--Ouiche! dit Danton.

Robespierre regardait attentivement la carte.

--Ce qu'il faut, cria brusquement Marat, c'est un dictateur. Robespierre,
vous savez que je veux un dictateur.

Robespierre releva la tte.

--Je sais, Marat, vous ou moi.

--Moi ou vous, dit Marat.

Danton grommela entre ses dents:

--La dictature, touchez-y!

Marat vit le froncement de sourcil de Danton.

--Tenez, reprit-il. Un dernier effort. Mettons-nous d'accord. La situation
en vaut la peine. Ne nous sommes-nous dj pas mis d'accord pour la journe
du 31 mai? La question d'ensemble est plus grave encore que le girondinisme
qui est une question de dtail. Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais
le vrai, tout le vrai, le vrai vrai, c'est ce que je dis. Au midi, le
fdralisme;  l'ouest, le royalisme;  Paris, le duel de la Convention et
de la Commune; aux frontires, la reculade de Custine et la trahison de
Dumouriez. Qu'est-ce que tout cela? Le dmembrement. Que nous faut-il?
L'unit. L est le salut. Mais htons-nous. Il faut que Paris prenne le
gouvernement de la rvolution. Si nous perdons une heure demain les
vendens peuvent tre  Orlans les prussiens  Paris. Je vous accorde
ceci, Danton, je vous concde cela, Robespierre. Soit. Eh bien, la
conclusion, c'est la dictature. A nous trois nous reprsentons la
rvolution. Nous sommes les trois ttes de Cerbre. De ces trois ttes,
l'une parle, c'est vous, Robespierre; l'autre rugit, vous, Danton....

--L'autre mord, dit Danton, c'est vous, Marat.

--Toutes trois mordent, dit Robespierre.

Il y eut un silence. Puis le dialogue, plein de secousses sombres,
recommena.

--Ecoutez, Marat, avant de s'pouser, il faut se connatre. Comment
avez-vous su le mot que j'ai dit hier  Saint-Just?

--Ceci me regarde, Robespierre.

--Marat!

--C'est mon devoir de m'clairer, et c'est mon affaire de me renseigner.

--Marat!

--J'aime  savoir.

--Marat!

--Robespierre, je sais ce que vous dites  Saint-Just, comme je sais ce que
Danton dit  Lacroix; comme je sais ce qui se passe quai des Thatins, 
l'htel de Labriffe, repaire o se rendent les nymphes de l'migration;
comme je sais ce qui se passe dans la maison des Thilles, prs Gonesse, qui
est  Valmerange, l'ancien administrateur des postes, o allaient jadis
Maury et Cazales, o sont alls depuis Sieys et Vergniaud, et o,
maintenant, on va une fois par semaine.

En prononant cet _on_, Marat regarda Danton.

Danton s'cria:

--Si j'avais deux liards de pouvoir, ce serait terrible.

Marat poursuivit:

--Je sais ce que vous dites, Robespierre, comme je sais ce qui se passait 
la tour du Temple quand on y engraissait Louis XVI, si bien que, seulement
dans le mois de septembre, le loup, la louve et les louveteaux ont mang
quatre-vingt-six paniers de pches. Pendant ce temps-l le peuple est
affam. Je sais cela, comme je sais que Roland a t cach dans un logis
donnant sur une arrire-cour, rue de la Harpe; comme je sais que six cents
des piques du 14 juillet avaient et fabriques par Faure, serrurier du duc
d'Orlans; comme je sais ce qu'on fait chez la Saint-Hilaire, matresse
de Sillery; les jours de bal, c'est le vieux Sillery qui frotte lui-mme,
avec de la craie, les parquets du salon jaune de la rue
Neuve-des-Mathurins; Buzot et Kersaint y dnaient. Saladin y a dn le 27,
et avec qui, Robespierre? Avec votre ami, Lasource.

--Verbiage, murmura Robespierre. Lasource n'est pas mon ami.

Et il ajouta, pensif:

--En attendant il y a  Londres dix-huit fabriques de faux assignats.

Marat continua d'une voix tranquille, mais avec un lger tremblement, qui
tait effrayant:

--Vous tes la faction des importants. Oui, je sais tout, malgr ce que
Saint-Just appelle _le silence d'tat_...

Marat souligna ce mot par l'accent, regarda Robespierre, et poursuivit:

--Je sais ce qu'on dit  votre table les jours o Lebas invite David 
venir manger la cuisine faite par sa promise, Elisabeth Duplay, votre
future belle-soeur, Robespierre. Je suis l'oeil norme du peuple, et, du
fond de ma cave, je regarde. Oui, je vois, oui, j'entends, oui, je sais.
Les petites choses vous suffisent. Vous vous admirez. Robespierre se
fait contempler par sa madame de Chalabre, la fille de ce marquis de
Chalabre qui fit le whist avec Louis XV le soir de l'excution de Damiens.
Oui, on porte haut la tte. Saint-Just habite une cravate. Legendre est
correct, lvite neuve et gilet blanc, et un jabot, pour faire oublier son
tablier. Robespierre s'imagine que l'histoire voudra savoir qu'il avait
une redingote olive  la Constituante et un habit bleu-ciel  la
Convention. Il a son portrait sur tous les murs de sa chambre...

Robespierre interrompit d'une voix plus calme encore que celle de Marat.

--Et vous, Marat, vous avez le vtre dans tous les gouts.

Ils continurent sur un ton de causerie dont la lenteur accentuait la
violence des rpliques et des ripostes, et ajoutait on ne sait quelle
ironie  la menace.

--Robespierre, vous avez qualifi ceux qui veulent le renversement des
trnes, _les Don Quichottes du genre humain_.

--Et vous, Marat, aprs le 4 aot, dans votre numro 559 de _l'Ami du
Peuple_, ah! j'ai retenu le chiffre, c'est utile, vous avez demand
qu'on rendt aux nobles leurs titres. Vous avez dit: _Un duc est toujours
un duc_.

--Robespierre, dans la sance du 7 dcembre, vous avez dfendu la femme
Roland contre Viard.

--De mme que mon frre vous a dfendu, Marat, quand on vous a attaqu aux
Jacobins. Qu'est-ce que cela prouve? rien.

--Robespierre, on connat le cabinet des Tuileries o vous avez dit 
Garat: _Je suis las de la Rvolution_.

--Marat, c'est ici, dans ce cabaret, que, le 29 octobre, vous avez embrass
Barbaroux.

--Robespierre, vous avez dit  Buzot: _La rpublique, qu'est-ce que
Cela?_

--Marat, c'est dans ce cabaret que vous avez invit  djeuner trois
Marseillais par compagnie.

--Robespierre, vous vous faites escorter d'un fort de la halle arm d'un
bton.

--Et vous, Marat, la veille du 10 aot, vous avez demand  Buzot de vous
aider  fuir  Marseille dguis en jockey.

--Pendant les justices de septembre, vous vous tes cach, Robespierre.

--Et vous, Marat, vous vous tes montr.

--Robespierre, vous avez jet  terre le bonnet rouge.

--Oui, quand un tratre l'arborait. Ce qui pare Dumouriez souille
Robespierre.

--Robespierre, vous avez refus, pendant le passage des soldats de
Chateauvieux, de couvrir d'un voile la tte de Louis XVI.

--J'ai fait mieux que lui voiler la tte, je la lui ai coupe.

Danton intervint, mais comme l'huile intervient dans le feu.

--Robespierre, Marat, dit-il, calmez-vous.

Marat n'aimait pas  tre nomm le second. Il se retourna.

--De quoi se mle Danton? dit-il.

Danton bondit.

--De quoi je me mle? De ceci. Qu'il ne faut pas de fratricide; qu'il ne
faut pas de lutte entre deux hommes qui servent le peuple; que c'est assez
de la guerre trangre, que c'est assez de la guerre civile, et que ce
serait trop de la guerre domestique; que c'est moi qui ai fait la
rvolution, et que je ne veux pas qu'on la dfasse. Voil de quoi
je me mle.

Marat rpondit sans lever la voix.

--Mlez-vous de rendre vos comptes.

--Mes comptes! cria Danton. Allez les demander aux dfils de l'Argonne, 
la Champagne dlivre,  la Belgique conquise, aux armes o j'ai t
quatre fois dj offrir ma poitrine  la mitraille! allez les demander  la
place de la Rvolution,  l'chafaud du 21 janvier, au trne jet  terre,
 la guillotine, cette veuve...

Marat interrompit Danton.

--La guillotine est une vierge; on se couche sur elle, on ne la fconde
pas.

--Qu'en savez-vous? rpliqua Danton, je la fconderais, moi!

--Nous verrons, dit Marat.

Et il sourit.

Danton vit ce sourire.

--Marat, cria-t-il, vous tes l'homme cach, moi je suis l'homme du grand
air et du grand jour. Je hais la vie reptile. Etre cloporte ne me va pas.
Vous habitez une cave; moi j'habite la rue. Vous ne communiquez avec
personne; moi, quiconque passe peut me voir et me parler.

--Joli garon, voulez-vous monter chez moi? Grommela Marat.

Et cessant de sourire, il reprit d'un accent premptoire:

--Danton, rendez compte des trente-trois mille cus, argent sonnant, que
Montmorin vous a pays au nom du roi, sous prtexte de vous indemniser de
votre charge de procureur au Chtelet.

--J'tais du 14 juillet, dit Danton avec hauteur.

--Et le garde-meuble? et les diamants de la couronne?

--J'tais du 6 octobre.

--Et les vols de votre _alter ego_ Lacroix en Belgique?

--J'tais du 20 juin.

--Et les prts faits  la Montansier?

--Je poussais le peuple au retour de Varennes.

--Et la salle de l'Opra qu'on btit avec l'argent fourni par vous?

--J'ai arm les sections de Paris.

--Et les cent mille livres de fonds secrets du ministre de la justice?

--J'ai fait le 10 aot.

--Et les deux millions de dpenses secrtes de l'Assemble, dont vous avez
pris le quart?

--J'ai arrt l'ennemi en marche et barr le passage aux rois coaliss.

--Prostitu! dit Marat.

Danton se dressa, effrayant.

--Oui, cria-t-il, je suis une fille publique, j'ai vendu mon ventre, mais
j'ai sauv le monde.

Robespierre s'tait remis  se ronger les ongles. Il ne pouvait, lui, ni
rire, ni sourire. Le rire, clair de Danton, et le sourire, piqre de
Marat, lui manquaient.

Danton reprit:

--Je suis comme l'ocan; j'ai mon flux et mon reflux;  mer basse on voit
ses bas-fonds,  mer haute on voit mes flots.

--Votre cume, dit Marat.

--Ma tempte, dit Danton.

En mme temps que Danton, Marat s'tait lev. Lui aussi clate. Le
couleuvre devint subitement dragon.

--Ah! cria-t-il, ah! Robespierre! ah! Danton! vous ne voulez pas m'couter!
Eh bien, je vous le dis, vous tes perdus. Votre politique aboutit  des
impossibilits d'aller plus loin; vous n'avez plus d'issue; et vous faites
des choses qui ferment devant vous toutes les portes, except celle du
tombeau.

--C'est notre grandeur, dit Danton.

Et il haussa les paules.

Marat continua:

--Danton, prends garde. Vergniaud aussi a la bouche large et les lvres
paisses et les sourcils en colre, Vergniaud aussi est grl comme
Mirabeau et comme toi, cela n'a pas empch le 31 mai. Ah! tu hausses les
paules. Quelquefois hausser les paules fait tomber la tte. Danton, je te
le dis, ta grosse voix, ta cravate lche, tes bottes molles, tes petits
soupers, tes grandes poches, cela regarde Louisette.

Louisette tait le nom d'amiti que Marat donnait  guillotine.

Il poursuivit:

--Et quant  toi, Robespierre, tu es un modr, mais cela ne te servira de
rien. Va, poudre-toi, coiffe-toi, brosse-toi, fais le faraud, aie du linge,
sois pinc, fris, calamistr, tu n'en iras pas moins en place de Grve,
lis la dclaration de Brunstwick, tu n'en sera pas moins trait comme le
rgicide Damiens, et tu es tir  quatre pingles en attendant que tu sois
tir  quatre chevaux.

--Echo de Coblentz! dit Robespierre entre ses dents.

--Robespierre, je ne suis l'cho de rien, je suis le cri de tout. Ah! vous
tes jeunes, vous. Quel ge as-tu, Danton? trente-quatre ans. Quel ge
as-tu, Robespierre? trente-trois ans. Eh bien, moi, j'ai toujours vcu, je
suis la vieille souffrance humaine, j'ai six mille ans.

--C'est vrai, rpliqua Danton, depuis six mille ans, Can s'est conserv
dans la haine comme le crapaud dans la pierre, le bloc se casse, Can saute
parmi les hommes, et c'est Marat.

--Danton! cria Marat. Et une lueur livide apparut dans ses yeux.

--Eh bien quoi? dit Danton.

Ainsi parlaient ces trois hommes formidables. Querelle de tonnerres.





III.  TRESSAILLEMENT DES FIBRES PROFONDES

Le dialogue eut un rpit; ces titans rentrrent un moment chacun dans sa
pense.

Les lions s'inquitent des hydres. Robespierre tait devenu trs ple et
Danton trs rouge. Tous deux avaient un frmissement. La prunelle fauve de
Marat s'tait teinte; le calme, un calme imprieux, s'tait refait sur la
face de cet homme, redout des redoutables.

Danton se sentait vaincu, mais ne voulait pas se rendre. Il reprit:

--Marat parle trs haut de dictature et d'unit, mais il n'a qu'une
puissance, dissoudre.

Robespierre, desserrant ses lvres troites, ajouta:

--Moi, je suis de l'avis d'Anacharsis Cloots; je dis: Ni Roland, ni Marat.

--Et moi, rpondit Marat, je dis: Ni Danton, ni Robespierre.

Il les regarda tous deux fixement et ajouta:

--Laissez-moi vous donner un conseil, Danton. Vous tes amoureux, vous
songez  vous remarier, ne vous mlez plus de politique, soyez sage.

Et, reculant d'un pas vers la porte pour sortir, il leur fit ce salut
sinistre:

--Adieu, messieurs.

Danton et Robespierre eurent un frisson.

En ce moment une voix s'leva au fond de la salle, et dit:

--Tu as tort, Marat.

Tous se retournrent. Pendant l'explosion de Marat, et sans qu'ils s'en
fussent aperus, quelqu'un tait entr par la porte du fond.

--C'est toi, citoyen Cimourdain, dit Marat. Bonjour.

C'tait Cimourdain en effet.

--Je dis que tu as tort, Marat, reprit-il.

Marat verdit, ce qui tait sa faon de plir.

Cimourdain ajouta:

--Tu es utile, mais Robespierre et Danton sont ncessaires. Pourquoi les
menacer? Union, union, citoyens! Le peuple veut qu'on soit uni.

Cette entre fit un effet d'eau froide, et, comme l'arrive d'un tranger
dans une querelle de mnage, apaisa, sinon le fond, du moins la surface.

Cimourdain s'avana vers la table.

Danton et Robespierre le connaissaient. Ils avaient souvent remarqu dans
les tribunes publiques de la Convention ce puissant homme obscur que le
peuple saluait. Robespierre pourtant, formaliste, demanda:

--Citoyen, comment tes-vous entr?

--Il est de l'Evch, rpondit Marat d'une voix o l'on sentait on ne sait
quelle soumission.

Marat bravait la Convention, menait la Commune et craignait l'Evch.

Ceci est une loi.

Mirabeau sent remuer  une profondeur inconnue Robespierre, Robespierre
sent remuer Marat, Marat sent remuer Hbert, Hbert sent remuer Babeuf.
Tant que les couches souterraines sont tranquilles, l'homme politique peut
marcher; mais sous le plus rvolutionnaire il y a un sous-sol, et
les plus hardis s'arrtent inquiets quand ils sentent sous leurs pieds le
mouvement qu'ils ont cr sur leur tte.

Savoir distinguer le mouvement qui vient des convoitises du mouvement qui
vient des principes, combattre l'un et seconder l'autre, c'est l le gnie
et la vertu des grands rvolutionnaires.

Danton vit plier Marat.

--Oh! le citoyen Cimourdain n'est pas de trop, dit-il.

Et il tendit la main  Cimourdain.

Puis:

--Parbleu, dit-il, expliquons la situation au citoyen Cimourdain. Il vient
 propos. Je reprsente la Montagne, Robespierre reprsente le comit de
salut public, Marat reprsente la Commune, Cimourdain reprsente l'Evch.
Il va nous dpartager.

--Soit, dit Cimourdain, grave et simple. De quoi s'agit-il?

--De la Vende, rpondit Robespierre.

--La Vende! dit Cimourdain.

Et il reprit:

--C'est la grande menace. Si la Rvolution meurt, elle mourra par la
Vende. Une Vende est plus redoutable que dix Allemagnes. Pour que la
France vive, il faut tuer la Vende.

Ces quelques mots lui gagnrent Robespierre.

Robespierre pourtant fit cette question:

--N'tes-vous pas un ancien prtre?

L'air prtre n'chappait pas  Robespierre. Il reconnaissait hors de lui ce
qu'il avait au dedans de lui.

Cimourdain rpondit:

--Oui, citoyen.

--Qu'est-ce que cela fait? s'cria Danton. Quand les prtres sont bons, ils
valent mieux que les autres. En temps de rvolution, les prtres se fondent
en citoyens comme les cloches en sous et en canons. Danjou est prtre,
Daunou est prtre. Thomas Lindet est vque d'Evreux. Robespierre, vous
vous asseyez  la Convention coude  coude avec Massieu, vque de
Beauvais. Le grand-vicaire Vaugeois tait du comit d'insurrection du 10
aot. Chabot est capucin. C'est dom Gerle qui a fait le serment du Jeu de
paume; c'est l'abb Audran qui a fait dclarer l'Assemble nationale
suprieure au roi; c'est l'abb Goutte qui a demand  la Lgislative qu'on
tt le dais du fauteuil de Louis XVI; c'est l'abb Grgoire qui a provoqu
l'abolition de la royaut.

--Appuy, ricana Marat, par l'histrion Collot-d'Herbois. A eux deux, il ont
fait la besogne; le prtre a renvers le trne, le comdien a jet bas le
roi.

--Revenons  la Vende, dit Robespierre.

--Eh bien, demanda Cimourdain, qu'y a-t-il? qu'est-ce qu'elle fait, cette
Vende?

Robespierre rpondit:

--Ceci: elle a un chef. Elle va devenir pouvantable.

--Qui est ce chef, citoyen Robespierre?

--C'est un ci-devant marquis de Lantenac, qui s'intitule prince breton.

Cimourdain fit un mouvement.

--Je le connais, dit-il. J'ai t prtre chez lui.

Il songea un moment, et reprit:

--C'tait un homme  femmes avant d'tre un homme de guerre.

--Comme Biron qui a t Lauzun, dit Danton.

Et Cimourdain, pensif, ajouta:

--Oui, c'est un ancien homme de plaisir. Il doit tre terrible.

--Affreux, dit Robespierre. Il brle les villages, achve les blesss,
massacre les prisonniers, fusille les femmes.

--Les femmes?

--Oui. Il a fait fusiller entre autres une mre de trois enfants. On ne
sait ce que les enfants sont devenus. En outre, c'est un capitaine. Il sait
la guerre.

--En effet, rpondit Cimourdain. Il a fait la guerre de Hanovre, et les
soldats disaient: Richelieu en dessus, Lantenac en dessous; c'est Lantenac
qui a t le vrai gnral. Parlez-en  Dussaulx, votre collgue.

Robespierre resta un moment pensif, puis le dialogue reprit entre lui et
Cimourdain.

--Eh bien, citoyen Cimourdain, cet homme-l est en Vende.

--Depuis quand?

--Depuis trois semaines.

--Il faut le mettre hors la loi.

--C'est fait.

--Il faut mettre sa tte  prix.

--C'est fait.

--Il faut offrir,  qui le prendra, beaucoup d'argent.

--C'est fait.

--Pas en assignats.

--C'est fait.

--En or.

--C'est fait.

--Et il faut le guillotiner.

--Ce sera fait.

--Par qui?

--Par vous.

--Par moi?

--Oui, vous serez dlgu du Comit de salut public, avec pleins pouvoirs.

--J'accepte, dit Cimourdain.

Robespierre tait rapide dans ses choix; qualit d'homme d'tat. Il prit
dans le dossier qui tait devant lui une feuille de papier blanc sur
laquelle on lisait cet en-tte imprim: RPUBLIQUE FRANAISE, UNE ET
INDIVISIBLE. COMIT DE SALUT PUBLIC.

Cimourdain continua:

--Oui, j'accepte. Terrible contre terrible. Lantenac est froce, je le
serai. Guerre  mort avec cet homme. J'en dlivrerai la Rpublique, s'il
plat  Dieu.

Il s'arrta, puis reprit:

--Je suis prtre; c'est gal, je crois en Dieu.

--Dieu a vieilli, dit Danton.

--Je crois en Dieu, dit Cimourdain impassible.

D'un signe de tte, Robespierre, sinistre, approuva.

Cimourdain reprit:

--Prs de qui serai-je dlgu?

Robespierre rpondit:

--Prs du commandant de la colonne expditionnaire envoye contre Lantenac.
Seulement, je vous en prviens, c'est un noble.

Danton s'cria:

--Voil encore de quoi je me moque. Un noble? Eh bien, aprs? Il en est du
noble comme du prtre. Quand il est bon, il est excellent. La noblesse est
un prjug; mais il ne faut pas plus l'avoir dans un sens que dans l'autre,
pas plus contre que pour. Robespierre, est-ce que Saint-Just n'est pas un
noble? Florelle de Saint-Just, parbleu! Anacharsis Cloots est baron. Notre
ami Charles Hesse, qui ne manque pas une sance des Cordeliers, est prince
et frre du landgrave rgnant de Hesse-Rothenbourg. Montaut, l'intime de
Marat, est marquis de Montaut. Il y a dans le tribunal rvolutionnaire un
jur qui est prtre, Vilate, et un jur qui est noble, Leroy, marquis de
Montflabert. Tous deux sont srs.

--Et vous oubliez, ajouta Robespierre, le chef du jury rvolutionnaire....

--Antonelle?

--Qui est le marquis Antonelle, dit Robespierre.

Danton reprit:

--C'est un noble, Dampierre, qui vient de se faire tuer devant Cond pour
la Rpublique, et c'est un noble, Beaurepaire, qui s'est brl la cervelle
plutt que d'ouvrir les portes de Verdun aux Prussiens.

--Ce qui n'empche pas, grommela Marat, que, le jour o Condorcet a dit:
_Les Gracques taient des nobles_, Danton n'ait cri  Condorcet: _Tous
les nobles sont des tratres,  commencer par Mirabeau et  finir par toi_.

La voix grave de Cimourdain s'leva.

--Citoyen Danton, citoyen Robespierre, vous avez raison peut-tre de vous
confier, mais le peuple se dfie, et il n'a pas tort de se dfier. Quand
c'est un prtre qui est charg de surveiller un noble, la responsabilit
est double, et il faut que le prtre soit inflexible.

--Certes, dit Robespierre.

Cimourdain ajouta:

--Et inexorable.

Robespierre reprit:

--C'est bien dit, citoyen Cimourdain. Vous aurez affaire  un jeune homme.
Vous aurez de l'ascendant sur lui, ayant le double de son ge. Il faut le
diriger, mais le mnager. Il parat qu'il a des talents militaires, tous
les rapports sont unanimes l-dessus. Il fait partie d'un corps qu'on a
dtach de l'arme du Rhin pour aller en Vende. Il arrive de la frontire
o il a t admirable d'intelligence et de bravoure. Il mne suprieurement
la colonne expditionnaire. Depuis quinze jours, il tient en chec ce vieux
marquis de Lantenac. Il le rprime et le chasse devant lui. Il finira par
l'acculer  la mer, et par l'y culbuter. Lantenac a la ruse d'un vieux
gnral, et lui a l'audace d'un jeune capitaine. Ce jeune homme a dj des
ennemis et des envieux. L'adjudant-gnral Lchelle est jaloux de lui.

--Ce Lchelle, interrompit Danton, il veut tre gnral en chef, il n'a
pour lui qu'un calembour: _Il faut Lchelle pour monter sur Charette_. En
attendant, Charette le bat.

--Et il ne veut pas, poursuivit Robespierre, qu'un autre que lui batte
Lantenac. Le malheur de la guerre de Vende est dans ces rivalits-l. Des
hros mal commands, voil nos soldats. Un simple capitaine de hussards,
Chambon, entre dans Saumur avec un trompette en sonnant _a ira_; il
pourrait continuer et prendre Cholet, mais il n'a pas d'ordres, et il
s'arrte. Il faut remanier tous les commandements de la Vende. On
parpille les corps de garde, on disperse les forces; une arme parse est
une arme paralyse; c'est un bloc dont on fait de la poussire. Au camp de
Param il n'y a plus que des lentes. Il y a entre Trguier et Dinan cent
petits postes inutiles avec lesquels on pourrait faire une division et
couvrir tout le littoral. Lchelle, appuy par Parrein, dgarnit la cte
nord sous prtexte de protger la cte sud, et ouvre ainsi la France aux
anglais. Un demi-million de paysans soulevs, et une descente de
l'Angleterre en France, tel est le plan de Lantenac. Le jeune commandant
de la colonne expditionnaire met l'pe aux reins  ce Lantenac et le
presse et le bat, sans la permission de Lchelle; or Lchelle est son chef;
aussi Lchelle le dnonce. Les avis sont partags sur ce jeune homme.
Lchelle veut le faire fusiller. Prieur de la Marne veut le faire
adjudant-gnral.

--Ce jeune homme, dit Cimourdain, me semble avoir de grandes qualits.

--Mais il a un dfaut!

L'interruption tait de Marat.

--Lequel? demanda Cimourdain.

--La clmence, dit Marat.

Et Marat poursuivit:

--C'est ferme au combat, et mou aprs. a donne dans l'indulgence, a
pardonne, a fait grce, a protge les religieuses et les nonnes, a sauve
les femmes et les filles des aristocrates, a relche les prisonniers, a
met en libert les prtres.

--Grave faute, murmura Cimourdain.

--Crime, dit Marat.

--Quelquefois, dit Danton.

--Souvent, dit Robespierre.

--Presque toujours, reprit Marat.

--Quand ou a affaire aux ennemis de la patrie, toujours, dit Cimourdain.

Marat se tourna vers Cimourdain.

--Et que ferais-tu donc d'un chef rpublicain qui mettrait en libert un
chef royaliste?

--Je serais de l'avis de Lchelle, je le ferais fusiller.

--Ou guillotiner, dit Marat.

--Au choix, dit Cimourdain.

Danton se mit  rire.

--J'aime autant l'un que l'autre.

--Tu es sr d'avoir l'un ou l'autre, grommela Marat. Et son regard,
quittant Danton, revint sur Cimourdain.

--Ainsi, citoyen Cimourdain, si un chef rpublicain bronchait, tu lui
ferais couper la tte?

--Dans les vingt-quatre heures.

--Et bien, repartit Marat, je suis de l'avis de Robespierre, il faut
envoyer le citoyen Cimourdain comme commissaire dlgu du comit de salut
public prs du commandant de la colonne expditionnaire de l'arme des
ctes. Comment s'appelle-t-il dj, ce commandant?

Robespierre rpondit:

--C'est un ci-devant, un noble.

Et il se mit  feuilleter le dossier.

--Donnons au prtre le noble  garder, dit Danton. Je me dfie d'un prtre
qui est seul; je me dfie d'un noble qui est seul; quand ils sont ensemble,
je ne les crains pas: l'un surveille l'autre, et ils vont.

L'indignation propre au sourcil de Cimourdain s'accentua: mais trouvant
sans doute l'observation juste au fond, il ne se tourna point vers Danton,
et il leva sa voix svre.

--Si le commandant rpublicain qui m'est confi fait un faux pas, peine de
mort.

Robespierre, les yeux sur le dossier, dit:

--Voici le nom, Citoyen Cimourdain, le commandant sur qui vous aurez pleins
pouvoirs est un ci-devant vicomte. Il s'appelle Gauvain.

Cimourdain plit.

--Gauvain! s'cria-t-il.

Marat vit la pleur de Cimourdain.

--Le vicomte Gauvain! rpta Cimourdain.

--Oui, dit Robespierre.

--Eh bien? dit Marat, l'oeil fix sur Cimourdain.

Il y eut un temps d'arrt. Marat reprit:

--Citoyen Cimourdain, aux conditions indiques par vous-mmes,
acceptez-vous la commission de commissaire dlgu prs le commandant
Gauvain? Est-ce dit?

--C'est dit, rpondit Cimourdain.

Il tait de plus en plus ple.

Robespierre prit la plume qui tait prs de lui, crivit de son criture
lente et correcte quatre lignes sur la feuille de papier portant en tte:
COMIT DE SALUT PUBLIC, signa, et passa la feuille et la plume  Danton;
Danton signa, et Marat, qui ne quittait pas des yeux la face livide de
Cimourdain, signa aprs Danton.

Robespierre, reprenant la feuille, la data, et la remit  Cimourdain, qui
lut:

_AN II DE LA RPUBLIQUE_

Pleins pouvoirs sont donns an citoyen Cimourdain, commissaire dlgu du
comit de salut public prs le citoyen Gauvain, commandant la colonne
expditionnaire de l'arme des ctes.

ROBESPIERRE.--DANTON.--MARAT.

Et au-dessous des signatures:

28 juin 1793.

Le calendrier rvolutionnaire, dit calendrier civil, n'existait pas encore
lgalement  cette poque, et ne devait tre adopt par la Convention, sur
la proposition de Romme, que le 5 octobre 1793.

Pendant que Cimourdain lisait, Marat le regardait.

Marat dit  demi-voix, comme se parlant  lui-mme:

--Il faudra faire prciser tout cela par un dcret de la Convention ou par
un arrt spcial du comit de salut public. Il reste quelque chose 
faire.

--Citoyen Cimourdain, demanda Robespierre, o demeurez-vous?

--Cour du Commerce.

--Tiens, moi aussi, dit Danton, vous tes mon voisin.

Robespierre reprit:

--Il n'y a pas un moment  perdre. Demain vous recevrez votre commission en
rgle, signe de tous les membres du comit de salut public. Ceci est une
confirmation de la commission, qui vous accrditera spcialement prs des
reprsentants en mission, Philippeaux, Prieur de la Marne, Lecointre,
Alquier et les autres. Nous savons qui vous tes. Vous pouvez faire Gauvain
gnral ou l'envoyer  l'chafaud. Vous aurez votre commission demain 
trois heures. Quand partirez-vous?

--A quatre heures, dit Cimourdain.

Et ils se sparrent.

En rentrant chez lui, Marat prvint Simonne Evrard qu'il irait le lendemain
 la Convention.



LIVRE TROISIME

LA CONVENTION




I. LA CONVENTION

i.

Nous approchons de la grande cime.

Voici la Convention.

Le regard devient fixe en prsence de ce sommet.

Jamais rien de plus haut n'est apparu sur l'horizon des hommes.

Il y a l'Himalaya et il y a la Convention.

La Convention est peut-tre le point culminant de l'histoire.

Du vivant de la Convention, car cela vit, une assemble, on ne se rendait
pas compte de ce qu'elle tait. Ce qui chappait aux contemporains, c'tait
prcisment sa grandeur; on tait trop effray pour tre bloui. Tout ce
qui est grand a une horreur sacre. Admirer les mdiocres et les collines,
c'est ais; mais ce qui est trop haut, un gnie aussi bien qu'une montagne,
une assemble aussi bien qu'un chef-d'uvre, vus de trop prs, pouvantent.
Toute cime semble une exagration. Gravir fatigue. On s'essouffle aux
escarpements, ou glisse sur les pentes, on se blesse  des asprits qui
sont des beauts; les torrents, en cumant, dnoncent les prcipices, les
nuages cachent les sommets; l'ascension terrifie autant que la chute. De l
plus d'effroi que d'admiration. On prouve ce sentiment bizarre, l'aversion
du grand. On voit les abmes, on ne voit pas les sublimits; on voit le
monstre, on ne voit pas le prodige. Ainsi fut d'abord juge La Convention.
La Convention fut toise par les myopes, elle, faite pour tre contemple
par les aigles.

Aujourd'hui elle est en perspective, et elle dessine sur le ciel profond,
dans un lointain serein et tragique, l'immense profil de la rvolution
franaise.



ii

Le 14 juillet avait dlivr.

Le 10 aot avait foudroy.

Le 21 septembre fonda.


Le 21 septembre, l'quinoxe, l'quilibre. _Libra_. La balance. Ce fut,
suivant la remarque de Romme, sous ce signe de l'galit et de la Justice
que la rpublique fut proclame. Une constellation fit l'annonce.

La Convention est le premier avatar du peuple. C'est par la Convention que
s'ouvrit la grande page nouvelle et que l'avenir d'aujourd'hui commena.

A toute ide il faut une enveloppe visible,  tout principe il faut une
habitation; une glise, c'est Dieu entre quatre murs,  tout dogme il faut
un temple. Quand la Convention fut, il y eut un dernier problme 
rsoudre, loger la Convention.

On prit d'abord le Mange, puis les Tuileries. On y dressa un chssis, un
dcor, une grande grisaille peinte par David, des bancs symtriques, une
tribune carre, des pilastres parallles, des socles pareils  des billots,
de longues traves rectilignes, des alvoles rectangulaire o se pressait
la multitude et qu'on appelait les tribunes publiques, un velarium romain,
des draperies grecques, et dans ces angles droits et dans ces lignes
droites on installa la Convention: dans cette gomtrie on mit la tempte.
Sur la tribune le bonnet rouge tait peint en gris. Les royalistes
commencrent par rire de ce bonnet rouge gris, de cette salle postiche, de
ce monument de carton, de ce sanctuaire de papier mch, de ce panthon de
boue et de crachat. Comme cela devait, disparatre vite! Les colonnes
taient en douves de tonneau, les votes taient en volige, les bas-reliefs
taient en mastic, les entablements taient en sapin, les statues taient
en pltre, les marbres taient en peinture, les murailles taient en toile;
et dans ce provisoire la France a fait de l'ternel.

Les murailles de la salle du Mange, quand la Convention vint y tenir
sance, taient toutes couvertes des affiches qui avaient pullul dans
Paris  l'poque du retour de Varennes. On lisait sur l'une:--_Le roi
rentre. Btonner qui l'applaudira, pendre qui l'insultera_.--Sur une
autre:--Paix l. Chapeaux sur la tte. Il va passer devant ses
juges.--Sur une autre:--Le roi a couch la nation en joue. Il a
fait long feu.  la nation de tirer maintenant.--Sur une autre:
--_La Loi! La Loi!_ Ce fut entre ces murs-l que la Convention jugea
Louis XVI.

Aux Tuileries, o la Convention vint siger le 10 mai 1793, et qui
s'appelrent le Palais-National, la salle des sances occupait tout
l'intervalle entre le pavillon de l'horloge appel pavillon-Unit et le
pavillon Marsan appel pavillon-Libert. Le pavillon de Flore s'appelait
pavillon-galit. C'est par le grand-escalier de Jean Bullant qu'on montait
 la salle des sances. Sous le premier tage occup par l'assemble, tout
le rez-de-chausse du palais tait une sorte de longue salle des gardes,
encombre des faisceaux et des lits de camp des troupes de toutes armes qui
veillaient autour de la Convention. L'assemble avait une garde d'honneur
qu'on appelait les grenadiers de la Convention.

Un ruban tricolore sparait le chteau o tait l'assemble du jardin o le
peuple allait et venait.

Ce qu'tait la salle des sances, achevons de le dire. Tout intresse de ce
lieu terrible.

Ce qui, en entrant, frappait d'abord le regard, c'tait, entre deux larges
fentres, une haute statue de la Libert.

Quarante-deux mtres de longueur, dix mtres de largeur, onze mtres de
hauteur, telles taient les dimensions de ce qui avait t le thtre du
roi et de ce qui devint le thtre de la rvolution. L'lgante et
magnifique salle btie par Vigarani pour les courtisans disparut sous la
sauvage charpente qui en 93 dut subir le poids du peuple. Cette charpente,
sur laquelle s'chafaudaient les tribunes publiques, avait, dtail qui vaut
la peine d'tre not, pour point d'appui unique un poteau. Ce poteau tait
d'un seul morceau, et avait dix mtres de porte. Peu de cariatides ont
travaill comme ce poteau: il a soutenu pendant des annes la rude pousse
de la rvolution. Il a port l'acclamation, l'enthousiasme, l'injure, le
bruit, le tumulte, l'immense chaos des colres, l'meute. Il n'a pas
flchi. Aprs la Convention, il a vu le conseil des Anciens. Le 18 brumaire
l'a relay.

Percier alors remplaa le pilier de bois par des colonnes de marbre, qui
ont moins dur.

L'idal des architectes est parfois singulier; l'architecte de la rue de
Rivoli a eu pour idal la trajectoire d'un boulet de canon, l'architecte de
Carlsruhe a eu pour idal un ventail; un gigantesque tiroir de commode,
tel semble avoir t l'idal dr l'architecte qui construisit la salle o la
Convention vint siger le 10 mai 1793; c'tait long, haut et plat.  l'un
des grands cts du paralllogramme tait adoss un vaste demi-cirque;
c'tait l'amphithtre des bancs des reprsentants, sans tables ni
pupitres: Garan-Coulon, qui crivait beaucoup, crivait sur son genou: en
face des bancs, la tribune; devant la tribune, le buste de
Lepelletier-Saint-Fargeau; derrire la tribune, le fauteuil du prsident.

La tte du buste dpassait un peu le rebord de la tribune; ce qui fit que,
plus tard, on l'ta de l.

L'amphithtre se composait de dix-neuf bancs demi-circulaires, tags les
uns derrire les autres; des tronons de bancs prolongeaient cet
amphithtre dans les deux encoignures.

En bas, dans le fer  cheval au pied de la tribune, se tenaient les
huissiers.

D'un ct de la tribune, dans un cadre de bois noir, tait appliqu au mur
une pancarte de neuf pieds de haut, portant, sur deux pages spares par
une sorte de sceptre, la Dclaration des droits de l'homme; de l'autre
ct, il y avait une place vide qui plus tard fut occupe par un cadre
pareil contenant la Constitution de l'an II, dont les deux pages taient
spares par un glaive. Au-dessus de la tribune, au-dessus de la tte de
l'orateur, frissonnaient, sortant d'une profonde loge  deux compartiments
pleine de peuple, trois immenses drapeaux tricolores, presque horizontaux,
appuys  un autel sur lequel on lisait: LA LOI. Derrire cet autel, se
dressait, comme la sentinelle de la parole libre, un norme faisceau
romain, haut comme une colonne. Des statues colossales, droites contre le
mur, faisaient face aux reprsentants. Le prsident avait  sa droite
Lycurgue et  sa gauche Solon; au-dessus de la Montagne il y avait Platon.

Ces statues avaient pour pidestaux de simples ds, poss sur une longue
corniche saillante qui faisait le tour de la salle et sparait le peuple de
l'assemble. Les spectateurs s'accoudaient  cette corniche.

Le cadre de bois noir du placard des _Droits de l'Homme_ montait jusqu'
la corniche et entamait le dessin de l'entablement, effraction de la ligne
droite qui faisait murmurer Chabot.--_C'est laid_, disait-il  Vadier.

Sur les ttes des statues, alternaient des couronnes de chne et de
laurier.


Une draperie verte, o taient peintes en vert plus fonc les mmes
couronnes, descendait  gros plis droits de la corniche de pourtour et
tapissait tout le rez-de-chausse de la salle occupe par l'assemble.
Au-dessus de cette draperie la muraille tait blanche et froide. Dans cette
muraille se creusaient, coups comme  l'emporte-pice, sans moulure ni
rinceau, deux tages de tribunes publiques, les carres en bas, les rondes
en haut; selon la rgle, car Vitruve n'tait pas dtrn, les archivoltes
taient superposes aux architraves. Il y avait dix tribunes sur chacun des
grands cts de la salle, et  chacune des deux extrmits deux loges
dmesures: en tout vingt-quatre. L s'entassaient les foules.

Les spectateurs des tribunes infrieures dbordaient sur tous les
plats-bords et se groupaient sur tous les reliefs de l'architecture. Une
longue barre de fer, solidement scelle  hauteur d'appui servait de
garde-fou aux tribunes hautes, et garantissait les spectateurs contre la
pression des cohues montant les escaliers. Une fois pourtant, un homme fut
prcipit dans l'assemble, il tomba un peu sur Massieu, vque de
Beauvais, ne se tua pas, et dit: _Tiens! C'est donc bon  quelque chose
un vque!_

La salle de la Convention pouvait contenir deux mille personnes, et, les
jours d'insurrection, trois mille.

La Convention avait deux sances, une du jour, une du soir.

Le dossier du prsident tait rond,  clous dors. Sa table tait
contrebute par quatre monstres ails  un seul pied, qu'on et dit sortis
de l'apocalypse pour assister  la rvolution. Ils semblaient avoir t
dtels du char d'zchiel pour venir traner le tombereau de Sanson.

Sur la table du prsident il y avait une grosse sonnette, presque une
cloche, un large encrier de cuivre, et un in-folio reli en parchemin qui
tait le livre des procs-verbaux.

Des ttes coupes, portes au bout d'une pique, se sont gouttes sur cette
table.

On montait  la tribune par un degr de neuf marches. Ces marches taient
hautes, roides, et assez difficiles; elles firent un jour trbucher
Gensonn qui les gravissait. _C'est un escalier d'chafaud!_dit-il.
--_Fais ton apprentissage_, lui cria Carrier.

L o le mur avait paru trop nu, dans les angles de la salle, l'architecte
avait appliqu pour ornements des faisceaux, la hache en dehors.

 droite et  gauche de la tribune, des socles portaient deux candlabres
de douze pieds de haut, ayant  leur sommet quatre paires de quinquets. Il
y avait dans chaque loge publique un candlabre pareil. Sur les socles de
ces candlabres taient sculpts des ronds que le peuple appelait colliers
de guillotine.

Les bancs de l'assemble montaient presque jusqu' la corniche des
tribunes; les reprsentants et le peuple pouvaient dialoguer.

Les vomitoires des tribunes se dgorgeaient dans un labyrinthe de
corridors, plein parfois d'un bruit farouche.

La Convention encombrait le palais et refluait jusque dans les htels
voisins, l'htel de Longueville, l'htel de Coigny. C'est  l'htel de
Coigny qu'aprs le 10 aot, si l'on en croit une lettre de lord Bradford,
on transporta le mobilier royal. Il fallut deux mois pour vider les
Tuileries.

Les comits taient logs aux environs de la salle; au pavillon-Egalit, la
lgislation, l'agriculture et le commerce; au pavillon-Libert, la marine,
les colonies, les finances, les assignats, le salut public; au
pavillon-Unit, la guerre.

Le comit de sret gnrale communiquait directement avec le comit de
salut public par un couloir obscur, clair nuit et jour d'un rverbre, o
allaient et venaient les espions de tous les partis. On y parlait bas.

La barre de la Convention a t plusieurs fois dplace. Habituellement
elle tait  la droite du prsident.

Aux deux extrmits se la salle, les deux cloisons verticales qui fermaient
du ct droit et du cot gauche les demi-cercles concentriques de
l'amphithtre laissaient entre elles et le mur deux couloirs troits et
profonds sur lesquels s'ouvraient deux sombres portes carres. On entrait
et on sortait par l.

Les reprsentants entraient directement dans la salle par une porte donnant
sur la terrasse des Feuillants.

Cette salle, peu claire le jour par de ples fentres, mal claire quand
venait le crpuscule par des flambeaux livides, avait on ne sait quoi de
nocturne. Ce demi-clairage s'ajoutait aux tnbres du soir; les sances
aux lampes taient lugubres. On ne se voyait pas; d'un bout de la salle 
l'autre, de la droite  la gauche, des groupes de faces vagues
s'insultaient. On se rencontrait sans se reconnatre. Un jour Laignelot,
courant  la tribune, se heurte, dans le couloir de descente,  quelqu'un.
--Pardon, Robespierre, dit-il.--Pour qui me prends-tu? rpond une voix
rauque.--Pardon, Marat, dit Laignelot.

En bas,  droite et  gauche du prsident, deux tribunes taient rserves;
car, chose trange, il y avait  la Convention des spectateurs privilgis.
Ces tribunes taient, les seules qui eussent une draperie. Au milieu de
l'architrave, deux glands d'or relevaient cette draperie. Les tribunes du
peuple taient nues.

Tout cet ensemble tait violent, sauvage, rgulier. Le correct dans le
farouche; c'est un peu toute la rvolution. La salle de la Convention
offrait le plus complet spcimen de ce que les artistes ont appel depuis
l'architecture messidor. C'tait massif et grle. Les btisseurs de ce
temps-l prenaient le symtrique pour le beau. Le dernier mot de la
renaissance avait t dit sous Louis XV, et une raction s'tait faite. On
avait pouss le noble jusqu'au fade, et la puret jusqu' l'ennui. La
pruderie existe en architecture. Aprs les blouissantes orgies de forme et
de couleur du dix-huitime sicle, l'art s'tait mis  la dite, et ne se
permettait plus que la ligne droite. Ce genre de progrs aboutit  la
laideur. L'art rduit au squelette, tel est le phnomne. C'est
l'inconvnient de ces sortes de sagesses et d'abstinences; le style est si
sobre qu'il devient maigre.

Eu dehors de toute motion politique, et  ne voir que l'architecture, un
certain frisson se dgageait de cette salle. On se rappelait confusment
l'ancien thtre, les loges enguirlandes, le plafond d'azur et de pourpre,
le lustre  facettes, les girandoles  reflets de diamants, les tentures
gorge de pigeon, la profusion d'amours et de nymphes sur le rideau et sur
les draperies, toute l'idylle royale et galante, peinte, sculpte et
dore, qui avait empli de son sourire ce lieu svre, et l'on regardait
partout autour de soi ces durs angles rectilignes, froids et tranchants
comme l'acier; c'tait quelque chose comme Boucher guillotin par David.





iv

Qui voyait l'assemble ne songeait plus  la salle. Qui voyait le drame ne
pensait plus au thtre. Rien de plus difforme et de plus sublime. Un tas
de hros, un troupeau de lches. Des faunes sur une montagne, des reptiles
dans un marais. L fourmillaient, se coudoyaient, se provoquaient, se
menaaient, luttaient et vivaient tous ces combattants qui sont aujourd'hui
des fantmes.

Dnombrement titanique.

 droite, la Gironde, lgion de penseurs;  gauche, la Montagne, troupe
d'athltes. D'un ct, Brissot, qui avait reu les clefs de la Bastille;
Barbaroux, auquel obissaient les Marseillais; Kervlgan, qui avait sous
la main le bataillon de Brest, casern au faubourg Saint-Marceau; Gensonn,
qui avait tabli la suprmatie des reprsentants sur les gnraux; le fatal
Guadet, auquel une nuit, aux Tuileries, la reine avait montr le dauphin
endormi; Guadet baisa le front de l'enfant et fit tomber la tte du pre;
Salles, le dnonciateur chimrique des intimits de la Montagne avec
l'Autriche; Sillery, le boiteux de la droite, comme Couthon tait le
cul-de-jatte de la gauche; Lause-Duperret, qui, trait de _sclrat_
par un journaliste, l'invita  dner en disant: _Je sais que sclrat
veut simplement dire l'homme qui ne pense pas comme nous._
Banant-Saint-tienne, qui avait commenc son almanach de 1790 par ce mot:
_La rvolution est finie_; Quinette, un de ceux qui prcipitrent
Louis XVI; le jansniste Camus, qui rdigeait la constitution civile du
clerg, croyait aux miracles du diacre Paris, et se prosternait toutes les
nuits devant un christ de sept pieds de haut clou au mur de sa chambre;
Fauchet, un prtre qui, avec Camille Desmoulins, avait fait le 14 juillet;
Isnard, qui commit le crime de dire: _Paris sera dtruit_, au moment
mme o Brunswick disait: _Paris sera brl_; Jacob Dupont, le premier
qui cria: _Je suis athe_, et  qui Robespierre rpondit:_L'athisme
est aristocratique_; Lanjuinais, dure, sagace et vaillante tte
bretonne, Ducos, l'Euryale de Boyer-Fonfrde; Rebecqui, le Pylade de
Barbaroux, Rebecqui donnait sa dmission parce qu'on n'avait pas encore
guillotin Robespierre; Richaud, qui combattait la permanence des sections;
Lasource, qui avait mis cet apophtegme meurtrier: _Malheur aux nations
Reconnaissantes!_ et qui, au pied de l'chafaud, devait se contredire
par cette fire parole jete aux montagnards: _Nous mourons parce que le
peuple dort, et vous mourrez parce que le peuple se rveillera_;
Birotteau, qui fit dcrter l'abolition de l'inviolabilit, fut ainsi, sans
le savoir, le forgeron du couperet, et dressa l'chafaud pour lui-mme;
Charles Villette, qui abrita sa conscience sous cette protestation:
_Je ne veux pas voter sous les couteaux_; Louvet, l'auteur de
_Faublas_, qui devait finir libraire au Palais-Royal avec Lodoska au
comptoir; Mercier, l'auteur du _Tableau de Paris_, qui s'criait:
_Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier_; Marec, qui
avait pour souci la faction des anciennes limites; le journaliste Carra
qui, au pied de l'chafaud, dit au bourreau: _a m'ennuie de mourir.
J'aurais voulu voir la suite_; Vige, qui s'intitulait grenadier dans le
deuxime bataillon de Loire, et qui, menac par les tribunes publiques,
s'criait: _Je demande qu'au premier murmure des tribunes, nous nous
retirions tous, et marchions  Versailles le sabre  la main!_ Buzot,
rserv  la mort de faim; Valaz, promis  son propre poignard; Condorcet,
qui devait mourir  Bourg-la-Reine devenu Bourg-Egalit, dnonc par
l'Horace qu'il avait dans sa poche; Ption, dont la destine tait d'tre
ador par la foule en 1792 et dvor par les loups en 1794; vingt autres
encore, Pontcoulant, Marboz, Lidon, Saint-Martin, Dussaulx, traducteur de
Juvnal, qui avait fait la campagne du Hanovre; Boilleau, Bertrand,
Lesterp-Beauvais, Lesage, Gomaire, Gardien, Minvielle, Duplantier,
Lacaze, Antiboul, et en tte un Barnave qu'on appelait Vergniaud.

De l'autre ct, Antoine-Louis-Lon Florelle de Saint-Just, ple, front
bas, profil correct, oeil mystrieux, tristesse profonde, vingt-trois ans;
Merlin de Thionville, que les allemands appelaient Feuer-Teufel, le diable
de feu; Merlin de Douai, le coupable auteur de la loi des suspects;
Soubrany, que le peuple de Paris, au premier prairial demanda pour gnral;
l'ancien cur Lebon, tenant un sabre de la main qui avait jet de l'eau
bnite; Billaud-Varenne, qui entrevoyait la magistrature de l'avenir: pas
de juges, des arbitres; Fabre d'Eglantine, qui eut une trouvaille
charmante, le calendrier rpublicain, comme Rouget de Lisle eut une
inspiration sublime, _la Marseillaise_, mais l'un et l'autre sans
rcidive; Manuel, le procureur de la Commune, qui avait dit: _Un roi mort
n'est pas un homme de moins;_ Gonjon, qui tait entr dans Tripstadt,
dans Newtadt et dans Spire, et avait vu fuir l'arme prussienne; Lacroix,
avocat chang en gnral, fait chevalier de Saint-Louis six jours avant le
10 aot; Frron-Thersite, fils de Frron-Zoile; Ruhl, l'inexorable
fouilleur de l'armoire de fer, prdestin au grand suicide rpublicain,
devant se tuer le jour o mourrait la rpublique; Fouch, me de dmon,
face de cadavre; Camboulas, l'ami du pre Duchne, lequel disait 
Guillotin: _Tu es du club des Feuillants, mais ta fille est du club des
Jacobins;_ Jagot, qui  ceux qui plaignaient la nudit des prisonniers
rpondait: _Une prison est un habit de pierre;_ Javogues, l'effrayant
dterreur des tombeaux de Saint-Denis; Osselin; proscripteur qui cachait
chez lui une proscrite, madame Charry; Bentabole, qui, lorsqu'il prsidait,
faisait signe aux tribunes d'applaudir et de huer; le journaliste Robert,
mari de mademoiselle de Kralio, laquelle crivait: _Ni Robespierre ni
Marat ne viennent chez moi; Robespierre y viendra quand il voudra, Marat,
Jamais;_ Garan-Coulon, qui avait firement demand, quand l'Espagne
tait intervenue dans le procs de Louis XVI, que l'assemble ne daignt
pas lire la lettre d'un roi pour un roi; Grgoire, vque digne d'abord de
la primitive glise, mais qui plus tard sous l'empire effaa le rpublicain
Grgoire par le comte Grgoire; Amar, qui disait:_Toute la terre
condamne Louis XVI. A qui donc appeler du jugement? Aux plantes;_
Rouyer, qui s'tait oppos, le 21 janvier,  ce qu'on tirt le canon du
Pont-Neuf, disant: _Une tte de roi ne doit pas faire en tombant plus de
bruit que la tte d'un autre homme;_ Chnier, frre d'Andr; Vadier, un
de ceux qui posaient un pistolet sur la tribune; Tanis, qui disait 
Momoro: _Je veux que Marat et Robespierre s'embrassent  ma table chez
moi.--O demeures-tu?--A Charenton.--Ailleurs, m'et tonn_, disait
Momoro; Legendre, qui fut le boucher de la rvolution de France comme Pride
avait t le boucher de la rvolution d'Angleterre:--_Viens, que je
T'assomme!_ criait-il  Lanjuinais. Et Lanjuinais rpondait: _Fais
d'abord dcrter que je suis un buf_; Collot d'Herbois, ce lugubre
comdien, ayant sur la face l'antique masque aux deux bouches qui disent
Oui et Non, approuvant par l'une ce qu'il blmait par l'autre, fltrissant
Carrier  Nantes et difiant Chlier  Lyon, envoyant Robespierre 
l'chafaud et Marat au Panthon; Gnissieux, qui demandait la peine de mort
contre quiconque aurait sur lui la mdaille _Louis XVI martyris_;
Lonard Bourdon, le matre d'cole, qui avait offert sa maison au vieillard
du Mont-Jura; Topsent, marin, Goupilleau, avocat, Laurent Lecointre,
marchand, Duhem, mdecin, Sergent, statuaire, David, peintre, Joseph
Egalit, prince. D'autres encore; Lecointe-Puiraveau, qui demandait
que Marat ft dclar par dcret en tat de dmence; Robert Lindet,
l'inquitant crateur de cette pieuvre dont la tte tait le comit de
sret gnrale et qui couvrait la France de vingt et un mille bras qu'on
appelait les comits rvolutionnaires; Leboeuf, sur qui Girey-Dupr, dans
son _Nol des faux patriotes_, avait fait ce vers:

Leboeuf vit Legendre et beugla.

Thomas Paine, amricain, et clment; Anacharsis Cloots, allemand, baron
millionnaire, athe, hbertiste, candide; l'intgre Lebas, l'ami des
Duplay; Rovre, un des rares hommes qui sont mchants pour la mchancet,
car l'art pour l'art existe plus qu'on ne croit; Charlier, qui voulait
qu'on dt _vous_ aux aristocrates; Tallien, lgiaque et froce, qui
fera le 9 thermidor par amour; Cambacrs, procureur qui sera prince,
Carrier, procureur qui sera tigre; Laplanche, qui s'cria un jour: _Je
demande la priorit pour le canon d'alarme_; Thuriot, qui voulait le vote 
haute voix des jurs du tribunal rvolutionnaire; Bourdon de l'Oise, qui
provoquait en duel Chambon, dnonait Paine, et tait dnonc par Hbert;
Fayau, qui proposait l'envoi d'une arme incendiaire dans la Vende;
Travot, qui le 15 avril fut presque un mdiateur entre la Gironde et la
Montagne; Vernier, qui demandait que les chefs girondins et les chefs
montagnards allassent servir comme simples soldats; Rewbell, qui s'enferma
dans Mayence; Bourbotte, qui eut son cheval tu sous lui  la prise de
Saumur; Guimberteau, qui dirigea l'arme des Ctes de Cherbourg;
Jard-Panvillier, qui dirigea l'arme des Ctes de la Rochelle;
Lecarpentier, qui dirigea l'escadre de Cancale; Roberjot, qu'attendait le
guet-apens de Rastadt; Prieur de la Marne, qui portait dans les camps sa
vieille contre-paulette de chef d'escadron; Levasseur de la Sarthe, qui,
d'un mot, dcidait Serrent, commandant du bataillon de Saint-Amand,  se
faire tuer; Reverchon, Maure, Bernard de Saintes, Charles Richard,
Lequinio, et au sommet de ce groupe un Mirabeau qu'on appelait Danton.

En dehors de ces deux camps, et les tenant tous deux en respect, se
dressait un homme, Robespierre.





v

Au-dessous se courbaient l'pouvante, qui peut tre noble, et la peur, qui
est basse. Sous les passions, sous les hrosmes, sous les dvouements,
sous les rages, la morne cohue des anonymes. Les bas-fonds de l'assemble
s'appelaient la Plaine. Il y avait l tout ce qui flotte; les hommes qui
doutent, qui hsitent, qui reculent, qui ajournent, qui pient, chacun
craignant quelqu'un. La Montagne, c'tait une lite, la Gironde, c'tait
une lite: la Plaine, c'tait la foule. La Plaine se rsumait et se
condensait en Sieys.

Sieys, homme profond qui tait devenu creux. Il s'tait arrt au
tiers-tat, et n'avait pu monter jusqu'au peuple. De certains esprits sont
faits pour rester  mi-cte. Sieys appelait tigre Robespierre qui
l'appelait taupe. Ce mtaphysicien avait abouti, non  la sagesse, mais 
la prudence. Il tait courtisan et non serviteur de la rvolution. Il
prenait une pelle et allait, avec le peuple, travailler au Champ de Mars,
attel  la mme charrette qu'Alexandre de Beauharnais. Il conseillait
l'nergie dont il n'usait point. Il disait aux Girondins: _Mettez le
canon de votre parti_. Il y a les penseurs qui sont les lutteurs;
ceux-l taient, comme Condorcet, avec Vergniaud, ou, comme Camille
Desmoulins, avec Danton. Il y a les penseurs qui veulent vivre, ceux-ci
taient avec Sieys.

Les cuves les plus gnreuses ont leur lie. Au-dessous mme de la Plaine,
il y avait le marais. Stagnation hideuse laissant voir les transparences de
l'gosme. L grelottait l'attente muette des trembleurs. Rien de plus
misrable. Tous les opprobres, et aucune honte; la colre latente; la
rvolte sous la servitude. Ils taient cyniquement effrays; ils avaient
tous les courages de la lchet; ils prfraient la Gironde et
choisissaient la Montagne; le dnoment dpendait d'eux; ils versaient du
ct qui russissait; ils livraient Louis XVI  Vergniaud, Vergniaud 
Danton, Danton  Robespierre, Robespierre  Tallien. Ils piloriaient Marat
vivant et divinisaient Marat mort. Ils soutenaient tout jusqu'au jour o
ils renversaient tout. Ils avaient l'instinct de la pousse dcisive 
donner  tout ce qui chancelle.  leurs yeux, comme ils s'taient mis en
service  la condition qu'on ft solide, chanceler, c'tait les trahir. Ils
taient le nombre, ils taient la force, ils taient la peur. De l
l'audace des turpitudes.

De l le 31 mai, le 11 germinal, le 9 thermidor; tragdies noues par les
gants et dnoues par les nains.





vi

 ces hommes pleins de passions taient mls les hommes pleins de songes.
L'utopie tait l sous toutes ses formes, sous sa forme belliqueuse qui
admettait l'chafaud, et sous sa forme innocente qui abolissait la peine de
mort; spectre du ct des trnes, ange du ct des peuples. En regard des
esprits qui combattaient, il y avait les esprits qui couvaient. Les uns
avaient dans la tte la guerre, les autres la paix; un cerveau, Carnot,
enfantait quatorze armes; un autre cerveau, Jean Debry, mditait une
fdration dmocratique universelle. Parmi ces loquences furieuses, parmi
ces voix hurlantes et grondantes, il y avait des silences fconds. Lakanal
se taisait, et combinait dans sa pense l'ducation publique nationale;
Lanthenas se taisait, et crait les coles primaires; La Revellire-Lepeaux
se taisait, et rvait l'lvation de la philosophie  la dignit de
religion. D'autres s'occupaient de questions de dtail, plus petites et
plus pratiques Guyton de Morveau tudiait l'assainissement des hpitaux,
Maire l'abolition des servitudes relles, Jean-Bon-Saint-Andr la
suppression de la prison pour dettes et de la contrainte par corps, Romme
la proposition de Chappe, Dubo la mise en ordre des archives,
Coren-Fustier la cration du cabinet d'anatomie et du musum d'histoire
naturelle, Guyomard la navigation fluviale et le barrage de l'Escaut. L'art
avait ses fanatiques et mme ses monomanes; le 21 janvier, pendant que la
tte de la monarchie tombait sur la place de la Rvolution, Bzard,
reprsentant de l'Oise, allait voir un tableau de Rubens trouv dans un
galetas de la rue Saint-Lazare. Artistes, orateurs, prophtes,
hommes-colosses comme Danton, hommes-enfants, comme Cloots, gladiateurs et
philosophes,tous allaient au mme but, le progrs. Rien ne les
dconcertait. La grandeur de la Convention fut de chercher la quantit de
rel qui est dans ce que les hommes appellent l'impossible. A l'une de ses
extrmits, Robespierre avait l'il fix sur le droit;  l'autre extrmit,
Condorcet avait l'il fix sur le devoir.

Condorcet tait un homme de rverie et de clart; Robespierre tait un
homme d'excution; et quelquefois, dans les crises finales des socits
vieillies, excution signifie extermination. Les rvolutions ont deux
versants, monte et descente, et portent tages sur ces versants toutes
les saisons, depuis la glace jusqu'aux fleurs. Chaque zone de ces versants
produit les hommes qui conviennent  son climat, depuis ceux qui vivent
dans le soleil jusqu' ceux qui vivent dans la foudre.




vii

On se montrait le repli du couloir de gauche o Robespierre avait dit bas 
l'oreille de Garat, l'ami de Clavire, ce mot redoutable: _Clavire a
conspir partout o il a respir._ Dans ce mme recoin, commode aux
aparts et aux colres  demi-voix, Fabre d'Eglantine avait querell Romme
et lui avait reproch de dfigurer son calendrier par le changement de
_Fervidor_ en _Thermidor_. On se montrait l'angle o sigeaient,
se touchant le coude, les sept reprsentants de la Haute-Garonne qui,
appels les premiers  prononcer leur verdict sur Louis XVI, avaient ainsi
rpondu l'un aprs l'autre: Mailhe: la mort.--Delmas: la mort.--Projean:
la mort.--Cals: la mort:--Ayral: la mort.--Julien: la mort.--Desasey:
la mort. ternelle rpercussion qui emplit toute l'histoire, et qui, depuis
que la justice humaine existe, a toujours mis l'cho du spulcre sur le mur
du tribunal. On dsignait du doigt, dans la tumultueuse mle des visages,
tous ces hommes d'o tait sorti le brouhaha des votes tragiques; Paganel,
qui avait dit: _La mort. Un roi n'est utile que par sa mort_; Millaud,
qui avait dit: _Aujourd'hui, si la mort n'existait pas, il faudrait
L'inventer_; le vieux Raffron du Trouillet, qui avait dit: _La mort
Vite_! Goupilleau, qui avait cri: _L'chafaud tout de suite. La
lenteur aggrave la mort_; Sieys, qui avait eu cette concision funbre:
_La mort_; Thuriot, qui avait rejet l'appel au peuple propos par
Buzot: _Quoi! les assembles primaires! quoi! quarante mille tribunaux!
Procs sans terme. La tte de Louis XVI aurait le temps de blanchir avant
de tomber_; Augustin-Bon Robespierre, qui, aprs son frre, s'tait
cri: _Je ne connais point l'humanit qui gorge les peuples et qui
pardonne aux despotes. La mort! Demander un sursis, c'est substituer 
l'appel au peuple un appel aux tyrans_; Foussedoire, le remplaant de
Bernardin de Saint-Pierre, qui avait dit: _J'ai en horreur l'effusion du
sang humain, mais le sang d'un roi n'est pas le sang d'un homme. La
Mort_; Jean-Bon-Saint-Andr, qui avait dit: _Pas de peuple libre sans
le tyran mort_; Lavicomterie, qui avait proclam cette formule: _Tant
que le tyran respire, la libert touffe. La mort_; Chateauneuf-Randon,
qui avait jet ce cri: _La mort de Louis le Dernier_! Guyardin, qui
avait mis ce vu: _Qu'on l'excute Barrire Renverse_! la Barrire
Renverse c'tait la barrire du Trne; Tellier, qui avait dit: _Qu'on
forge, pour tirer contre l'ennemi, un canon du calibre de la tte de Louis
XVI_. Et les indulgents: Gentil, qui avait dit: _Je vote la rclusion.
Faire un Charles Ier, c'est faire un Cromwell_; Bancal, qui avait dit:
_L'exil. Je veux voir le premier roi de l'univers condamn  faire un
mtier pour gagner sa vie_; Albouys, qui avait dit: _Le bannissement.
Que ce spectre vivant aille errer autour des trnes_; Zangiacomi, qui
avait dit: _La dtention. Gardons Capet vivant comme pouvantail_;
Chaillon, qui avait dit: _Qu'il vive. Je ne veux pas faire un mort dont
Rome fera un saint_. Pendant que ces sentences tombaient de ces lvres
svres et, l'une aprs l'autre, se dispersaient dans l'histoire, dans les
tribunes des femmes dcolletes et pares comptaient les voix, une liste 
la main, et piquaient des pingles sous chaque vote.

O est entre la tragdie, l'horreur et la piti restent.

Voir la Convention,  quelque poque de son rgne que ce ft, c'tait
revoir le jugement du dernier Capet; la lgende du 21 janvier semblait
mle  tous ses actes; la redoutable assemble tait pleine de ces
haleines fatales qui avaient pass sur le vieux flambeau monarchique allum
depuis dix-huit sicles, et l'avaient teint; le dcisif procs de tous
les rois dans un roi tait comme le point de dpart de la grande guerre
qu'elle faisait au pass; quelle que ft la sance de la Convention 
laquelle on assistt, on voyait s'y projeter l'ombre porte de l'chafaud
de Louis XVI; les spectateurs se racontaient les uns aux autres la
dmission de Kersaint, la dmission de Roland, Duchtel le dput des
Deux-Svres, qui se fit apporter malade sur son lit, et, mourant, vota la
vie, ce qui fit rire Marat; et l'on cherchait des yeux le reprsentant,
oubli par l'histoire aujourd'hui, qui, aprs cette sance de trente-sept
heures, tomb de lassitude et de sommeil sur son banc, et rveill par
l'huissier quand ce fut son tour de voter, entr'ouvrit les yeux, dit: _La
Mort!_ et se rendormit.

Au moment o ils condamnrent  mort Louis XVI, Robespierre avait encore
dix-huit mois  vivre, Danton quinze mois, Vergniaud neuf mois, Marat cinq
mois et trois semaines, Lepelletier-Saint-Fargeau un jour. Court et
terrible souffle des bouches humaines!




viii

Le peuple avait sur la Convention une fentre ouverte, les tribunes
publiques, et, quand la fentre ne suffisait pas, il ouvrait la porte, et
la rue entrait dans l'assemble. Ces invasions de la foule dans ce snat
sont une des plus surprenantes visions de l'histoire. Habituellement, ces
irruptions taient cordiales. Le carrefour fraternisait avec la chaise
curule. Mais c'est une cordialit redoutable que celle d'un peuple qui, un
jour, en trois heures, avait pris les canons des Invalides et quarante
mille fusils. A chaque instant, un dfil interrompait la sance; c'taient
des dputations admises  la barre, des ptitions, des hommages, des
offrandes. La pique d'honneur du faubourg Saint-Autoine entrait, porte par
des femmes. Des anglais offraient vingt mille souliers aux pieds nus de nos
soldats. Le citoyen Arnoux, disait le _Moniteur_, cur d'Aubignan,
commandant du bataillon de la Drme, demande  marcher aux frontires, et
que sa cure lui soit conserve. Les dlgus des sections arrivaient
apportant sur des brancards des plats, des patnes, des calices, des
ostensoirs, des monceaux d'or, d'argent et de vermeil, offerts  la patrie
par cette multitude en haillons, et demandaient pour rcompense la
permission de danser la carmagnole devant la Convention. Chenard, Narbonne
et Vallire venaient chanter des couplets en l'honneur de la Montagne. La
section du Mont-Blanc apportait le buste de Lepelletier, et une femme
posait un bonnet rouge sur la tte du prsident qui l'embrassait; les
citoyennes de la section du Mail jetaient des fleurs aux lgislateurs;
les lves de la patrie venaient, musique en tte, remercier la
Convention d'avoir prpar la prosprit du sicle; les femmes de la
section des Gardes-Franaises offraient des roses; les femmes de la section
des Champs-lyses offraient une couronne de chne; les femmes de la
section du Temple venaient  la barre jurer _de ne s'unir qu' de vrais
Rpublicains_; la section de Molire prsentait une mdaille de Franklin
qu'on suspendait, par dcret,  la couronne de la statue de la Libert; les
enfants-trouvs, dclars enfants de la rpublique, dfilaient, revtus de
l'uniforme national; les jeunes filles de la section de Quatre-vingt-douze
arrivaient en longues robes blanches, et le lendemain le _Moniteur_
contenait cette ligne: Le prsident reoit un bouquet des mains innocentes
d'une jeune beaut. Les orateurs saluaient les foules; parfois ils les
flattaient; ils disaient  la multitude:--_Tu es infaillible, tu es
irrprochable, tu es sublime_;--le peuple a un ct enfant, il aime
ces sucreries. Quelquefois l'meute traversait l'assemble, y entrait
furieuse et sortait apaise comme le Rhne qui traverse le lac Lman, et
qui est de fange en y entrant et d'azur en en sortant.

Parfois c'tait moins pacifique, et Henriot faisait apporter devant la
porte des Tuileries des grils  rougir les boulets.



ix

En mme temps qu'elle dgageait de la rvolution, cette assemble
produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve o
bouillonnait la terreur, le progrs fermentait. De ce chaos d'ombre et de
cette tumultueuse fuite de nuages, sortaient d'immenses rayons de lumire
parallles aux lois ternelles. Rayons rests sur l'horizon, visibles 
jamais dans le ciel des peuples, et qui sont l'un la justice, l'autre la
tolrance, l'autre la bont, l'autre la raison, l'autre la vrit, l'autre
l'amour. La Convention promulguait ce grand axiome: _La libert du citoyen
finit o la libert d'un autre citoyen commence_; ce qui rsume en deux
lignes toute la sociabilit humaine. Elle dclarait l'indigence sacre;
elle dclarait l'infirmit sacre dans l'aveugle et dans le sourd-muet
devenus pupilles de l'tat, la maternit sacre dans la fille-mre qu'elle
consolait et relevait, l'enfance sacre dans l'orphelin qu'elle faisait
adopter par la patrie, l'innocence sacre dans l'accus acquitt qu'elle
indemnisait. Elle fltrissait la traite des noirs, elle abolissait
l'esclavage. Elle proclamait la solidarit civique. Elle dcrtait
l'instruction gratuite. Elle organisait l'ducation nationale par l'cole
normale  Paris, l'cole centrale au chef-lieu, et l'cole primaire dans la
commune. Elle crait les conservatoires et les muses. Elle dcrtait
l'unit de code, l'unit de poids et de mesures, et l'unit de calcul par
le systme dcimal. Elle fondait les finances de la France, et  la longue
banqueroute monarchique elle faisait succder le crdit public. Elle
donnait  la circulation le tlgraphe,  la vieillesse les hospices dots,
 la maladie les hpitaux purifis,  l'enseignement l'cole polytechnique,
 la science le bureau des longitudes,  l'esprit humain l'institut. En
mme temps que nationale, elle tait cosmopolite. Des onze mille deux cent
dix dcrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique,
les deux tiers ont un but humain. Elle dclarait la morale universelle base
de la socit et la conscience universelle base de la loi. Et tout cela,
servitude abolie, fraternit proclame, humanit protge, conscience
humaine rectifie, loi du travail transforme en droit et d'onreuse
devenue secourable, richesse nationale consolide, enfance claire et
assiste, lettres et sciences propages, lumire allume sur tous les
sommets, aide  toutes les misres, promulgation de tous les principes, la
Convention le faisait, ayant dans les entrailles cette hydre, la Vende, et
sur les paules ce tas de tigres, les rois.




x

Lieu immense. Tous les types humains, inhumains et surhumains taient l.
Amas pique d'antagonismes. Guillotin vitant David, Bazire insultant
Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud ddaignant Danton, Louvet
attaquant Robespierre, Buzot dnonant Egalit, Chambon fltrissant Pache,
tous excrant Marat. Et que de noms encore il faudrait enregistrer!
Arnonville dit Bonnet-Rouge, parce qu'il ne sigeait qu'en bonnet phrygien,
ami de Robespierre, et voulant aprs Louis XVI, guillotiner Robespierre
par got de l'quilibre; Massieu, collgue et mnechme de ce bon
Lamourette, vque fait pour laisser son nom  un baiser: Lehardy du
Morbihan stigmatisant les prtres de Bretagne; Barre, l'homme des
majorits, qui prsidait quand Louis XVI parut  la barre, et qui tait 
Pamla ce que Louvet tait  Lodoska; l'oratorien Daunou qui disait:
_Gagnons du temps_; Dubois-Cranc,  l'oreille de qui se penchait
Marat; le marquis de Chateauneuf, Laclos, Hrault de Schelles qui reculait
devant Henriot criant: _Canonniers,  vos pices_! Julien, qui
comparait la Montagne aux Thermopyles; Gamon, qui voulait une tribune
publique rserve uniquement aux femmes; Laloy qui dcerna les honneurs de
la sance  l'vque Gobel venant  la Convention dposer la mitre et
coiffer le bonnet rouge; Lecomte, qui s'criait: _C'est donc  qui se
dprtrisera! Fraud, dont Boissy-d'Anglas saluera la tte, laissant. 
l'histoire  cette question:--Boissy-d'Anglas a-t-il salu la tte,
c'est--dire la victime, ou la pique, c'est--dire les assassins?
--Les deux frres Duprat, l'un montagnard, l'autre girondin, qui se
hassaient comme les deux frres Chnier.

Il s'est dit  cette tribune de ces vertigineuses paroles qui ont
quelquefois  l'insu mme de celui qui les prononce, l'accent fatidique des
rvolutions, et  la suite desquelles les faits matriels paraissent avoir
brusquement on ne sait quoi de mcontent et de passionn, comme s'ils
avaient mal pris les choses qu'on vient d'entendre. Ce qui se passe semble
courrouc de ce qui se dit; les catastrophes surviennent furieuses et comme
exaspres par les paroles des hommes. Ainsi une voix dans la montagne
suffit pour dtacher l'avalanche. Un mot de trop peut tre suivi d'un
croulement. Si l'on n'avait pas parl, cela ne serait pas arriv. On
dirait parfois que les vnements sont irascibles.

C'est de cette faon, c'est par le hasard d'un mot d'orateur mal compris
qu'est tombe la tte de madame Elisabeth.

A la Convention, l'intemprance de langage tait de droit.

Les menaces volaient et se croisaient dans la discussion comme les
flammches dans l'incendie.--PETION: Robespierre, venez au fait.
--ROBESPIERRE: Le fait, c'est vous, Ption, J'y viendrai, et vous le
verrez.--UNE VOIX: Mort  Marat!--MARAT: Le jour o Marat mourra, il n'y
aura plus de Paris, et le jour o Paris prira, il n'y aura plus de
rpublique.--Billaud-Varenne se lve et dit: Nous voulons...--Barre
l'interrompt: Tu parles comme un roi.--Un autre jour, PHILIPPEAUX: Un
membre a tir l'pe contre moi.--AUDOIN: Prsident, rappelez  l'ordre
l'assassin. Le Prsident: Attendez.--PANIS: Prsident, je vous rappelle 
l'ordre moi.--On riait aussi, rudement.--LECOINTRE: Le cur de
Chant-de-Bout se plaint de Fauchet son vque, qui lui dfend de se marier.
--UNE VOIX: Je ne vois pas pourquoi Fauchet, qui a des matresses, veut
empcher les autres d'avoir des pouses.--UNE AUTRE VOIX: Prtre, prends
femme!--Les tribunes se mlaient  la conversation. Elles tutoyaient
l'assemble. Un jour le reprsentant Ruamps monte  la tribune. Il avait
une hanche beaucoup plus grosse que l'autre. Un des spectateurs lui cria:
--Tourne a du ct de la droite, puisque tu as une joue  la David!
--Telles taient les liberts que le peuple prenait avec la Convention. Une
fois pourtant, dans le tumulte du 11 avril 1795, le prsident fit arrter
un interrupteur des tribunes.

Un jour, cette sance a eu pour tmoin le vieux Buonarotti, Robespierre
prend la parole et parle deux heures. Regardant Danton tantt fixement, ce
qui tait grave, tantt obliquement, ce qui tait pire. Il foudroie  bout
portant. Il termine par une explosion indigne, pleine de mots funbres:
--On connat les intrigants, on connat les corrupteurs et les corrompus,
on connat les tratres; ils sont dans cette assemble. Ils nous entendent,
nous les voyons et nous ne les quittons pas des yeux. Qu'ils regardent
au-dessus de leur tte, et ils y verront le glaive de la loi. Qu'ils
regardent dans leur conscience, et ils y verront leur infamie. Qu'ils
prennent garde  eux.--Et, quand Robespierre a fini, Danton, la face au
plafond, les yeux  demi ferms, un bras pendant par-dessus le dossier de
son banc, se renverse en arrire, et on l'entend fredonner:

Cadet Roussel fait des discours
Qui ne sont pas longs quand ils sont courts.


Les imprcations se donnaient la rplique.--Conspirateur!--Assassin!
--Sclrat!--Factieux!--Modr!--On se dnonait au buste de Brutus qui
tait l. Apostrophes, injures, dfis. Regards furieux d'un ct  l'autre.
Poings montrs, pistolets entrevus, poignards  demi tirs. Enorme
flamboiement de la tribune. Quelques-uns parlaient comme s'ils taient
adosss  la guillotine. Les ttes ondulaient, pouvantes et terribles.
Montagnards, girondins, feuillants, modrantistes, terroristes, jacobins,
cordeliers; dix-huit prtres rgicides.

Tous ces hommes! tas de fumes pousses dans tous les sens.




xi

Esprits en proie au vent.

Mais ce vent tait un vent de prodige.

Etre un membre de la Convention, c'tait tre une vague de l'ocan. Et ceci
tait vrai des plus grands. La force d'impulsion venait d'en haut. Il y
avait dans la Convention une volont qui tait celle de tous et n'tait
celle de personne. Cette volont tait une ide, ide indomptable et
dmesure qui soufflait dans l'ombre du haut du ciel. Nous appelons cela la
Rvolution. Quand cette ide passait, elle abattait l'un et soulevait
l'autre; elle emportait celui-ci en cume et brisait celui-l aux cueils.
Cette ide savait o elle allait, et poussait le gouffre devant elle.
Imputer la rvolution aux hommes, c'est imputer la mare aux flots.

La rvolution est une action de l'Inconnu. Appelez-la bonne action ou
mauvaise action, selon que vous aspirez  l'avenir ou au pass, mais
laissez-la  celui qui l'a faite. Elle semble l'uvre en commun des grands
vnements et des grands individus mls, mais elle est en ralit la
rsultante des vnements. Les vnements dpensent, les hommes payent. Les
vnements dictent, les hommes signent. Le 14 juillet est sign Camille
Desmoulins, le 10 aot est sign Danton, le 2 septembre est sign Marat, le
21 septembre est sign Grgoire, le 21 janvier est sign Robespierre; mais
Desmoulins, Danton, Marat, Grgoire et Robespierre ne sont que des
greffiers. Le rdacteur norme et sinistre de ces grandes pages a un nom,
Dieu, et un masque, Destin. Robespierre croyait en Dieu. Certes!

La rvolution est une forme du phnomne immanent qui nous presse de toutes
parts et que nous appelons la Ncessit.

Devant cette mystrieuse complication de bienfaits et de souffrances se
dresse le Pourquoi? de l'histoire.

_Parce que_. Cette rponse de celui qui ne sait rien est aussi la rponse
de celui qui sait tout.

En prsence de ces catastrophes climatriques qui dvastent et vivifient la
civilisation, on hsite  juger le dtail. Blmer ou louer les hommes 
cause du rsultat, c'est presque comme si on louait ou blmait les chiffres
 cause du total. Ce qui doit passer passe, ce qui doit souffler souffle.
La srnit ternelle ne souffre pas de ces aquilons. Au-dessus des
rvolutions la vrit et la justice demeurent comme le ciel toil
au-dessus des temptes.





xii

Telle tait cette Convention dmesure; camp retranch du genre humain
attaqu par toutes les tnbres  la fois, feux nocturnes d'une arme
d'ides assiges, immense bivouac d'esprits sur un versant d'abme. Rien
dans l'histoire n'est comparable  ce groupe,  la fois snat et populace,
conclave et carrefour, aropage et place publique, tribunal et accus.

La Convention a toujours ploy au vent: mais ce vent sortait de la bouche
du peuple et tait le souffle de Dieu.

Et aujourd'hui, aprs quatre-vingts ans couls, chaque fois que devant la
pense d'un homme, quel qu'il soit, historien ou philosophe, la Convention
apparat, cet homme s'arrte et mdite. Impossible de ne pas tre attentif
 ce grand passage d'ombres.





II.  MARAT DANS LA COULISSE

Comme il l'avait annonc  Simonne Evrard, Marat, le lendemain de la
rencontre de la rue du Paon, alla  la Convention.

Il y avait  la Convention un marquis maratiste, Louis de Montaut, celui
qui plus tard offrit  la Convention une pendule dcimale surmonte du
buste de Marat.

Au moment o Marat entrait, Chabot venait de s'approcher de Montaut.

--Ci-devant..., dit-il.

Montaut leva les yeux.

--Pourquoi m'appelles-tu ci-devant?

--Parce que tu l'es.

--Moi?

--Puisque tu tais marquis.

--Jamais.

--Bah!

--Mon pre tait soldat, mon grand-pre tait tisserand.

--Qu'est-ce que tu nous chantes l, Montaut?

--Je ne m'appelle pas Montaut.

--Comment donc t'appelles-tu?

--Je m'appelle Maribon.

--Au fait, dit Chabot, cela m'est gal.

Et il ajouta entre ses dents:

--C'est  qui ne sera pas marquis.

Marat s'tait arrt dans le couloir de gauche et regardait Montaut et
Chabot.

Toutes les fois que Marat entrait, il y avait une rumeur; mais loin de lui.
Autour de lui on se taisait. Marat n'y prenait pas garde. Il ddaignait le
coassement du marais.

Dans la pnombre des bancs obscurs d'en bas. Coup de l'Oise, Prunelle,
Villars, vque, qui plus tard fut membre de l'Acadmie franaise,
Boutroue, Petit, Plaichard, Bonet, Thibaudeau, Valdruche, se le montraient
du doigt.

--Tiens! Marat!

--Il n'est donc pas malade?

--Si, puisqu'il est en robe de chambre.

--En robe de chambre?

--Pardieu oui!

--Il se permet tout!

--Il ose venir ainsi  la Convention!

--Puisqu'un jour il y est venu coiff de lauriers, il peut bien y venir en
robe de chambre!

--Face de cuivre et dents de vert-de-gris.

--Sa robe de chambre parat neuve.

--En quoi est-elle?

--En reps.

--Ray.

--Regardez donc les revers.

--Ils sont en peau.

--De tigre.

--Non, d'hermine.

--Fausse.

--Et il a des bas!

--C'est trange.

--Et des souliers  boucles.

--D'argent!

--Voil ce que les sabots de Camboulas ne lui pardonneront pas.

Sur d'autres bancs on affectait de ne pas voir Marat. On causait d'autre
chose. Santhonax abordait Dussaulx.

--Vous savez, Dussaulx?

--Quoi?

--Le ci-devant comte de Brienne?

--Qui tait  la Force avec le ci-devant duc de Villeroy?

--Oui.

--Je les ai connus tous les deux. Eh bien?

--Ils avaient si grand'peur qu'ils saluaient tous les bonnets rouges de
tous les guichetiers, et qu'un jour ils ont refus de jouer une partie de
piquet parce qu'on leur prsentait un jeu de cartes  rois et  reines.

--Eh bien?

--On les a guillotins hier.

--Tous les deux?

--Tous les deux.

--En somme, comment avaient-ils t dans la prison?

--Lches.

--Et comment ont-ils t sur l'chafaud?

--Intrpides.

Et Dussaulx jetait cette exclamation:

--Mourir est plus facile que vivre.

Barre tait en train de lire un rapport: il s'agissait de la Vende. Neuf
cents hommes du Morbihan taient partis avec du canon pour secourir Nantes.
Redon tait menac par les paysans. Paimboeuf tait attaqu. Une station
navale croisait  Maindrin pour empcher les descentes. Depuis Ingrande
jusqu' Maure, toute la rive gauche de la Loire tait hrisse de batteries
royalistes. Trois mille paysans taient matres de Pornic. Ils criaient
_Vivent les Anglais!_ Une lettre de Santerre  la Convention, que Barre
lisait, se terminait ainsi: Sept mille paysans ont attaqu Vannes. Nous
les avons repousss, et ils ont laiss dans nos mains quatre canons...

--Et combien de prisonniers? interrompit une voix.

Barre continua...--Post-scriptum de la lettre: Nous n'avons pas de
prisonniers, parce que nous n'en faisons plus[1].

[Footnote 1: _Moniteur_, t. XIX, p. 81.]

Marat toujours immobile n'coutait pas, il tait comme absorb par une
proccupation svre.

Il tenait dans sa main et froissait entre ses doigts un papier sur lequel
quelqu'un qui l'et dpli et pu lire ces lignes, qui taient de
l'criture de Momoro et qui taient probablement une rponse  une question
pose par Marat:

--Il n'y a rien  faire contre l'omnipotence des commissaires dlgus,
surtout contre les dlgus du Comit de salut public. Gnissieux a eu beau
dire dans la sance du 6 mai: _Chaque commissaire est plus qu'un
Roi_, cela n'y fait rien. Ils ont pouvoir de vie et de mort. Massade 
Angers, Trullard  Saint-Amand, Nyon prs du gnral Marc, Parrein 
l'arme des Sables, Millier  l'arme de Niort, sont tout-puissants. Le
club des Jacobins a t jusqu' nommer Parrein gnral de brigade. Les
circonstances absolvent tout. Un dlgu du Comit de salut public tient en
chec un gnral en chef.

Marat acheva de froisser le papier, le mit dans sa poche, et s'avana
lentement vers Montaut et Chabot qui continuaient  causer et qui ne
l'avaient pas vu entrer.

Chabot disait:

--Maribon ou Montaut, coute ceci: je sors du comit de salut public.

--Et qu'y fait-on?

--On y donne un noble  garder  un prtre.

--Ah!

--Un noble comme toi...

--Je ne suis pas noble, dit Montaut.

--A un prtre...

--Comme toi.

--Je ne suis pas prtre, dit Chabot.

Tous deux se mirent  rire.

--Prcise l'anecdote, repartit Montaut.

Voici ce que c'est. Un prtre appel Cimourdain est dlgu avec pleins
pouvoirs prs d'un vicomte nomm Gauvain; ce vicomte commande la colonne
expditionnaire de l'arme des Ctes. Il s'agit d'empcher le noble de
tricher et le prtre de trahir.

--C'est bien simple, rpondit Montaut. Il n'y a qu' mettre la mort dans
l'aventure.

--Je viens pour cela, dit Marat.

Ils levrent la tte.

--Bonjour, Marat, dit Chabot, tu assistes rarement  nos sances.

--Mon mdecin me commande les bains, rpondit Marat.

--Il faut se dfier des bains, reprit Chabot; Snque est mort dans un
bain.

Marat sourit:

--Chabot, il n'y a pas ici de Nron.

--Il y a toi, dit une voix rude.

C'tait Danton qui passait et qui montait  son banc.

Marat ne se retourna pas.

Il pencha sa tte entre les deux visages de Montaut et de Chabot.

--Ecoutez. Je viens pour une chose srieuse. Il faut qu'un de nous trois
propose aujourd'hui un projet de dcret  la Convention.

--Pas moi, dit Montaut; on ne m'coute pas, je suis marquis.

--Moi, dit Chabot, on ne m'coute pas, je suis capucin.

--Et moi, dit Marat, on ne m'coute pas, je suis Marat.

Il y eut entre eux un silence.

Marat proccup n'tait pas ais  interroger. Montaut pourtant hasarda une
question.

--Marat, quel est le dcret que tu dsires?

--Un dcret qui punisse de mort tout chef militaire qui fait vader un
rebelle prisonnier.

Chabot intervint.

--Ce dcret existe. On a vot cela fin avril.

--Alors c'est comme s'il n'existait pas, dit Marat. Partout, dans toute la
Vende, c'est  qui fera vader les prisonniers, et l'asile est impuni.

--Marat, c'est que le dcret est en dsutude.

--Chabot, il faut le remettre en vigueur.

--Sans doute.

--Et pour cela parler  la Convention.

--Marat, la Convention n'est pas ncessaire; le comit de salut public
suffit.

--Le but est atteint, ajouta Montaut, si le comit de salut public fait
placarder le dcret dans toutes les communes de la Vende, et fait deux ou
trois bons exemples.

--Sur les grandes ttes, reprit Chabot. Sur les gnraux.

Marat grommela:--En effet, cela suffira.

--Marat, repartit Chabot, va toi-mme dire cela au comit de salut public.

Marat le regarda entre les deux yeux, ce qui n'tait pas  agrable, mme
pour Chabot.

--Chabot, dit-il, le comit de salut public, c'est chez Robespierre. Je ne
vais pas chez Robespierre.

--J'irai, moi, dit Montaut.

--Bien, dit Marat.

Le lendemain tait expdi dans toutes les directions un ordre du comit de
salut public enjoignant d'afficher dans les villes et villages de Vende et
de faire excuter strictement le dcret portant peine de mort contre toute
connivence dans les vasions de brigands et d'insurgs prisonniers.

Ce dcret n'tait qu'un premier pas. La Convention devait aller plus loin
encore. Quelques mois aprs, le 11 brumaire au 11 novembre 1795,  propos
de Laval qui avait ouvert ses portes aux Vendens fugitifs, elle dcrta
que toute ville qui donnerait asile aux rebelles serait dmolie et
dtruite.

De leur ct, les princes de l'Europe, dans le manifeste du duc de
Brunswick, inspir par les migrs et rdig par le marquis de Linnon,
intendant du duc d'Orlans, avaient dclar que tout franais pris les
armes  la main serait fusill, et que, si un cheveu tombait de la tte du
roi, Paris serait ras.

Sauvagerie contre barbarie.



TROISIME PARTIE

EN VENDE




LIVRE PREMIER

LA VENDE





I.  LES FORTS

Il y avait alors en Bretagne sept forts horribles. La Vende, c'est la
rvolte-prtre. Cette rvolte a eu pour auxiliaire la fort. Les tnbres
s'entr'aident.

Les sept forts-Noires de Bretagne taient la fort de Fougres qui barre
le passage entre Dol et Avranches; la fort de Princ qui a huit lieues de
tour; la fort de Paimpont, pleine de ravines et de ruisseaux, presque
inaccessible du ct de Baignon, avec une retraite facile sur Concornet qui
tait un bourg royaliste; la fort de Rennes d'o l'on entendait le tocsin
des paroisses rpublicaines, toujours nombreuses prs des villes; c'est l
que Puysaye perdit Focard; la fort de Machecoul qui avait Charette pour
bte fauve; la fort de la Garnache qui tait aux La Trmoille, aux Gauvain
et aux Rohan; la fort de Brocliande qui tait aux fes.

Un gentilhomme en Bretagne avait le titre de _seigneur des Sept-Forts_.
C'tait le vicomte de Fontenay, prince breton.

Car le prince breton existait, distinct du prince franais. Les Rohan
taient princes bretons. Garnier de Saintes, dans son rapport  la
Convention, 13 nivse an II, qualifie ainsi le prince de Talmont: Ce Capet
des brigands, souverain du Maine et de la Normandie.

L'histoire des forts bretonnes, de 1792  1800 pourrait tre faite  part,
et elle se mlerait de la vaste aventure de la Vende comme une lgende.

L'histoire a sa vrit, la lgende a la sienne. La vrit lgendaire est
d'une autre nature que la vrit historique. La vrit lgendaire, c'est
l'invention ayant pour rsultat la ralit. Du reste, l'histoire et la
lgende ont le mme but, peindre sous l'homme momentan l'homme ternel.

La Vende ne peut tre compltement explique que si la lgende complte
l'histoire; il faut l'histoire pour l'ensemble et la lgende pour le
dtail.

Disons que la Vende en vaut la peine. La Vende est un prodige.

Cette Guerre des Ignorants, si stupide et si splendide, abominable et
magnifique, a dsol et enorgueilli la France. La Vende est une plaie qui
est une gloire.

A de certaines heures la socit humaine a ses nigmes, nigmes qui pour
les sages se rsolvent en lumire et pour les ignorants en obscurit, en
violence et en barbarie. Le philosophe hsite  accuser. Il tient compte du
trouble que produisent les problmes. Les problmes ne passent point
sans jeter au-dessous d'eux une ombre comme les nuages.

Si l'on veut comprendre la Vende, qu'on se figure cet antagonisme, d'un
ct la rvolution franaise, de l'autre le paysan breton. En face de ces
vnements incomparables, menace immense de tous les bienfaits  la fois,
accs de colre de la civilisation, excs du progrs furieux, amlioration
dmesure et inintelligible, qu'on place ce sauvage grave et singulier, cet
homme  l'il clair et aux longs cheveux, vivant de lait et de chtaignes,
born  son toit de chaume,  sa haie et  son foss, distinguant chaque
hameau du voisinage au son de la cloche, ne se servant de l'eau que pour
boire, ayant sur le dos une veste de cuir avec des arabesques de soie,
inculte et brod, tatouant ses habits, comme ses anctres les celtes
avaient tatou leurs visages, respectant son matre dans son bourreau,
Parlant une langue morte, ce qui est faire habiter une tombe  sa pense,
piquant ses bufs, aiguisant sa faulx, sarclant son bl noir, ptrissant sa
galette de sarrasin, vnrant sa charrue d'abord, sa grand'mre ensuite,
croyant  la sainte Vierge et  la Dame blanche, dvot  l'autel et aussi 
la haute pierre mystrieuse debout au milieu de la lande, laboureur dans la
plaine, pcheur sur la cte, braconnier dans le hallier, aimant ses rois,
ses seigneurs, ses prtres, ses poux: pensif, immobile souvent des heures
entires sur la grande grve dserte, sombre couteur de la mer.


Et qu'on se demande si cet aveugle pouvait accepter cette clart.




II.  LES HOMMES

Le paysan a deux points d'appui: le champ qui le nourrit, le bois qui le
cache.

Ce qu'taient les forts bretonnes, on se le figurerait difficilement;
c'taient des villes. Rien de plus sourd, de plus muet et de plus sauvage
que ces inextricables enchevtrements d'pines et de branchages, ces vastes
broussailles taient des gtes d'immobilit et de silence; pas de solitude
d'apparence plus morte et plus spulcrale; si l'on et pu, subitement et
d'un seul coup pareil  l'clair, couper les arbres, on et brusquement vu
dans cette ombre un fourmillement d'hommes.

Des puits ronds et troits, masqus au dehors par des le couvercles de
pierre et de branches, verticaux, puis horizontaux, s'largissant sous
terre en entonnoir, et aboutissant  des chambres tnbreuses, voil ce que
Cambyse trouva en Egypte et ce que Westermann trouva en Bretagne; l
c'tait dans le dsert, ici c'tait dans la fort; dans les caves d'Egypte
il y avait des morts, dans les caves de Bretagne il y avait des vivants.
Une des plus sauvages clairires du bois de Misdon, toute perfore de
galeries et de cellules o allait et venait un peuple mystrieux,
s'appelait la Grande ville. Une autre clairire non moins dserte en
dessus et non moins habite en dessous, s'appelait la Place royale.

Cette vie souterraine tait immmoriale en Bretagne. De tout temps l'homme
y avait t en fuite devant l'homme. De l les tanires de reptiles
creuses sous les racines des arbres. Cela datait des druides, et
quelques-unes de ces cryptes taient aussi anciennes que les dolmens. Les
larves de la lgende et les monstres de l'histoire, tout avait pass sur ce
noir pays. Teutats, Csar, Nol, Nomne, Geoffroy d'Angleterre,
Alain-gant-de-fer, Pierre Mauclair, la maison franaise de Blois, la maison
anglaise de Montfort, les rois et les ducs, les neuf barons de Bretagne,
les juges des Grands-Jours, les comtes de Nantes querellant les comtes de
Rennes, les routiers, les malandrins, les grandes compagnies, Ren II,
vicomte de Rohan, les gouverneurs pour le roi, le bon duc de Chaulnes
branchant les paysans sous les fentres de madame de Svign, au quinzime
sicle les boucheries seigneuriales, au seizime et au dix-septime sicles
les guerres de religion, au dix-huitime sicle les trente mille chiens
dresss  chasser aux hommes; sous ce pitinement effroyable le peuple
avait pris le parti de disparatre. Tour  tour les troglodytes pour
chapper aux celtes, les celtes pour chapper aux romains, les bretons pour
chapper aux normands, les huguenots pour chapper aux catholiques, les
contrebandiers pour chapper aux gabelous, s'taient rfugis d'abord dans
les forts, puis sous la terre. Ressource des btes. C'est l que la
tyrannie rduit les nations. Depuis deux mille ans, le despotisme sous
toutes ses espces, la conqute, la fodalit, le fanatisme, le fisc,
traquaient cette misrable Bretagne perdue, sorte de battue inexorable qui
ne cessait sous une forme que pour recommencer sous l'autre. Les hommes se
terraient.


L'pouvante, qui est une sorte de colre, tait toute prte dans les mes,
et les tanires taient toutes prtes dans les bois, quand la rpublique
franaise clata. La Bretagne se rvolta, se trouvant opprime par cette
dlivrance de force. Mprise habituelle aux esclaves.




III.  CONNIVENCE DES HOMMES ET DES FORTS

Les tragiques forts bretonnes reprirent leur vieux rle et furent
servantes et complices de cette rbellion, comme elles l'avaient t de
toutes les autres.

Le sous-sol de telle fort tait une sorte de madrpore perc et travers
en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries.
Chacune de ces cellules aveugles abritait cinq ou six hommes. La difficult
tait d'y respirer. On a de certains chiffres tranges qui font comprendre
cette puissante organisation de la vaste meute paysanne.
En Ille-et-Vilaine, dans la fort du Pertre, asile du de Talmont, on
n'entendait pas un souffle, on ne trouvait pas une trace humaine, et il y
avait six mille hommes avec Focard; en Morbihan, dans la fort de Meulac,
on ne voyait personne, et il avait huit mille hommes. Ces deux forts, le
Pertre et Meulac, ne comptent pourtant pas parmi les grandes forts
bretonnes. Si l'on marchait l-dessus, c'tait terrible. Ces halliers
hypocrites, pleins de combattants tapis dans une sorte de labyrinthe
sous-jacent, taient comme d'normes ponges obscures d'o, sous la
pression de ce pied gigantesque, la rvolution, jaillissait la guerre
civile.

Des bataillons invisibles guettaient. Ces armes ignores serpentaient sous
les armes rpublicaines, sortaient de terre tout  coup et y rentraient,
bondissaient innombrables et s'vanouissaient, doues d'ubiquit et de
dispersion, avalanche puis poussire, colosses ayant le don de
rapetissement, gants pour combattre, nains pour disparatre. Des jaguars
ayant des murs de taupes.

Il n'y avait pas que les forts, il y avait les bois. De mme qu'au-dessous
des cits il y a les villages, au-dessous des forts il y avait les
broussailles. Les forts se reliaient entre elles par le ddale, partout
pars, des bois. Les anciens chteaux qui taient des forteresses, les
hameaux qui taient des camps, les fermes qui taient des enclos faits
d'embches et de piges, les mtairies, ravines de fosss et palissades
d'arbres, taient les mailles de ce filet o se prirent les armes
rpublicaines.

Cet ensemble tait ce qu'on appelait le Bocage.

Il y avait le bois de Misdon, au centre duquel tait un tang, et qui tait
 Jean Chouan; il y avait le bois de Gennes qui tait  Taillefer; il y
avait le bois de la Huisserie qui tait  Gouge-le-Bruant; le bois de la
Charnie qui tait  Courtill-le-Btard, dit l'Aptre saint Paul, chef du
camp de la Vache-Noire; le bois de Burgault qui tait  cet nigmatique
Monsieur Jacques, rserv  une fin mystrieuse dans le souterrain de
Juvardeil; il y avait le bois de Charreau o Pimousse et Petit-Prince,
attaqus par la garnison de Chteauneuf, allaient prendre  bras-le-corps
dans les rangs rpublicains des grenadiers qu'ils rapportaient prisonniers;
le bois de la Heureuserie, tmoin de la droute du poste de Longue-Faye; le
bois de l'Aulne d'o l'on piait la route entre Rennes et Laval; le bois de
la Gravelle qu'un prince de la Trmoille avait gagn eu jouant  la boule;
le bois de Lorges dans les Ctes-du-Nord, o Charles de Boishardy rgna
aprs Bernard de Villeneuve; le bois de Bagnard prs Foutenay, o Lescure
offrit le combat  Chalbos qui, tant un contre cinq, l'accepta; le bois de
la Durondais que  se disputrent jadis Alain le Redru et Hrispoux, fils de
Charles le Chauve; le bois de Croqueloup, sur la lisire de cette lande o
Coquereau tondait les prisonniers; le bois de la Croix-Bataille qui assista
aux insultes homriques de Jambe-d'Argent  Morire et de Morire 
Jambe-d'Argent; le bois de la Saudraie que nous avons vu fouiller par un
bataillon de Paris. Bien d'autres encore.

Dans plusieurs de ces forts et de ces bois, il n'y avait pas seulement des
villages souterrains groups autour du terrier du chef; mais il y avait
encore de vritables hameaux de huttes basses cachs sous les arbres, et si
nombreux que parfois la fort en tait remplie. Souvent les fumes les
trahissaient. Deux de ces hameaux du bois de Misdon sont rests clbres,
Lorrire, prs de Ltang, et, du ct de Saint-Ouen-les-Toits, le groupe de
cabanes appel la Rue-de-Bau.

Les femmes vivaient dans les huttes et les hommes dans les cryptes. Ils
utilisaient pour cette guerre les galeries des fes et les vieilles sapes
celtiques. On apportait  manger aux hommes enfouis. Il y en eut qui,
oublis, moururent de faim. C'taient d'ailleurs des maladroits qui
n'avaient pas su rouvrir leurs puits. Habituellement le couvercle fait
de mousse et de branches tait si artistement faonn, qu'impossible 
distinguer du dehors dans l'herbe. Il tait trs facile  ouvrir et 
fermer du dedans. Ces repaires taient creuss avec soin. On allait jeter 
quelque tang voisin la terre qu'on tait du puits. La paroi intrieure et
le sol taient tapisss de fougre et de mousse. Ils appelaient ce rduit
la loge. On tait bien l,  cela prs qu'on tait sans jour, sans feu,
sans pain et sans air.

Remonter sans prcaution parmi les vivants et se dterrer hors de propos
tait grave. On pouvait se trouver entre les jambes d'une arme en marche.
Bois redoutables; piges  doubles trappes. Les bleus n'osaient entrer, les
blancs n'osaient sortir.




IV.  LEUR VIE SOUS TERRE

Les hommes dans ces caves de btes s'ennuyaient. La nuit, quelquefois, 
tout risque, ils sortaient et s'en allaient danser sur la lande voisine. Ou
bien ils priaient pour tuer le temps. _Tout le jour_, dit Bourdoiseau,
_Jean Chouan nous faisait chapeletter_.

Il tait presque impossible, la saison venue, d'empcher ceux du Bas-Maine
de sortir pour se rendre  la Fte de la Gerbe. Quelques-uns avaient des
ides  eux. Denys, dit Tranche-Montagne, se dguisait en femme pour aller
 la comdie  Laval; puis il rentrait dans son trou.

Brusquement ils allaient se faire tuer, quittant le cachot pour le
spulcre.

Quelquefois ils soulevaient le couvercle de leur fosse, et ils coutaient
si l'on se battait au loin; ils suivaient de l'oreille le combat. Le feu
des rpublicains tait rgulier, le feu des royalistes tait parpill;
ceci les guidait. Si les feux de peloton cessaient subitement, c'tait
signe que les royalistes avaient le dessous; si les feux saccads
continuaient et s'enfonaient  l'horizon, c'tait signe qu'ils avaient le
dessus. Les blancs poursuivaient toujours: les bleus jamais, ayant le pays
contre eux.

Ces belligrants souterrains taient admirablement renseigns. Bien de plus
rapide que leurs communications, rien de plus mystrieux. Ils avaient rompu
tous les ponts, ils avaient dmont toutes les charrettes, et ils
trouvaient moyen de tout se dire et de s'avertir de tout. Des relais
d'missaires taient tablis de fort  fort, de village  village, de
ferme  ferme, de chaumire  chaumire, de buisson  buisson.

Tel paysan qui avait l'air stupide passait portant des dpches dans son
bton, qui tait creux.

Un ancien constituant, Botidoux, leur fournissait, pour aller et venir
d'un bout  l'autre de la Bretagne, des passeports rpublicains nouveau
modle, avec les noms en blanc, dont ce tratre avait des liasses. Il tait
impossible de les surprendre. _Des secrets livres_, dit Puysaye 
_plus de quatre cent mille individus ont t religieusement gards_.

Il semblait, que ce quadrilatre ferm au sud par la ligne des Sables 
Thouars,  l'est par la ligne de Thouars  Saumur et par la rivire de
Thou, au nord par la Loire et  l'ouest par l'Ocan, et un mme appareil
nerveux, et qu'un point de ce sol ne pt tressaillir sans que tout
s'branlt. En un clin d'oeil on tait inform de Noirmoutier  Luon, et
le camp de la Lou savait ce que faisait le camp de la Croix-Morineau. Ou
et dit que les oiseaux s'en mlaient. Hoche crivait, 7 messidor, an III:
_On croirait qu'ils ont des tlgraphes_.

C'taient des clans, comme eu Ecosse. Chaque paroisse avait son capitaine.
Cette guerre, mon pre l'a faite, et j'en puis parler.




V.  LEUR VIE EN GUERRE

Beaucoup n'avaient que des piques. Les bonnes carabines de chasse
abondaient. Pas de plus adroits tireurs que les braconniers du Bocage et
les contrebandiers du Loroux.

C'taient des combattants tranges, affreux et intrpides. Le dcret de la
leve de trois cent mille hommes avait fait sonner le tocsin dans six
cents villages. Le ptillement de l'incendie clata sur tous les points 
la fois. Le Poitou et l'Anjou firent explosion le mme jour. Disons qu'un
premier grondement s'tait fait entendre ds 1792, le 8 juillet, un mois
avant le 10 aot, sur la lande de Kerbader. Alain Redeler, aujourd'hui
ignor, fut le prcurseur de La Rochejaquelein et de Jean Chouan. Les
royalistes foraient, sous peine de mort, tous les hommes valides 
marcher. Ils rquisitionnaient les attelages, les chariots, les vivres.
Tout de suite, Sapinaud eut trois mille soldats. Cathelineau dix mille,
Stofflet vingt mille, et Charette fut matre de Noirmoutier. Le vicomte de
Scpeaux remua le Haut-Anjou, le chevalier de Dieuzie l'Entre-Vilaine-et-
Loire, Tristan-l'Hermite le Bas-Maine, le barbier Gaston la ville de
Gumne, et l'abb Bernier tout le reste. Pour soulever ces multitudes,
peu de chose suffisait. On plaait dans le tabernacle d'un cur
asserment, d'un _prtre jureur_, comme ils disaient, un gros chat noir
qui sautait brusquement dehors pendant la messe--_C'est le diable!_
criaient les paysans, et tout un canton s'insurgeait. Un souffle de feu
sortait des confessionnaux. Pour assaillir les bleds et pour franchir les
ravins, ils avaient leur long bton de quinze pieds de long, _la ferte_,
arme de combat et de fuite. Au plus fort des mles, quand les paysans
attaquaient les carrs rpublicains, s'ils rencontraient sur le champ de
combat une croix ou une chapelle, tous tombaient,  genoux et disaient
leur prire sous la mitraille; le rosaire fini, ceux qui restaient se
relevaient et se ruaient sur l'ennemi. Quels gants, hlas! Ils
chargeaient leur fusil en courant; c'tait leur talent. On leur faisait
accroire ce qu'on voulait: les prtres leur montraient d'autres prtres
dont ils avaient rougi le cou avec une ficelle serre, et leur disaient:
_Ce sont des guillotins ressuscits._ Ils avaient leurs accs de
chevalerie; ils honorrent Fresque, un porte-drapeau rpublicain qui
s'tait fait sabrer sans lcher son drapeau. Ces paysans raillaient; ils
appelaient les prtres maris rpublicains des _sans-calottes devenus
sans-culottes_. Ils commencrent par avoir peur des canons; puis ils se
jetrent dessus avec des btons, et ils en prirent. Ils prirent d'abord un
beau canon de bronze qu'ils baptisrent _le Missionnaire_: puis un autre
qui datait des guerres catholiques et o taient graves les armes de
Richelieu et une figure de la Vierge; ils l'appelrent _Marie-Jeanne_.
Quand ils perdirent Fontenay, ils perdirent Marie-Jeanne, autour de
laquelle tombrent sans broncher six cents paysans; puis ils reprirent
Fontenay afin de reprendre Marie-Jeanne, et ils la ramenrent sous le
drapeau fleurdelys en la couvrant de fleurs et en la faisant baiser aux
femmes qui passaient. Mais deux canons, c'tait peu. Stofflet avait pris
Marie-Jeanne; Cathelineau, jaloux, partit de Pin-en-Mauge, donna l'assaut
 Jallais, et prit un troisime canon; Forest attaqua Saint-Florent et eu
prit un quatrime. Deux autres capitaines, Chouppes et Saint-Pol, firent
mieux: ils figurrent des canons par des troncs d'arbres coups, et des
canonniers par des mannequins, et avec cette artillerie, dont ils riaient
vaillamment, ils firent reculer les bleus  Mareuil. C'tait l leur
grande poque. Plus tard, quand Chalbos mit en droute La Marsonnire, les
paysans laissrent derrire eux sur le champ de bataille dshonor trente-
deux canons aux armes d'Angleterre. L'Angleterre alors payait les princes
franais, et l'on envoyait des fonds  monseigneur, crivait Nantiat le
10 mai 1794, parce qu'on a dit  M. Pitt que cela tait dcent. Mlinet,
dans un rapport du 31 mars, dit: Le cri des rebelles est _Vivent les
Anglais!_ Les paysans s'attardaient  piller. Ces dvots taient des
voleurs. Les sauvages ont des vices. C'est par l que les prend plus tard
la civilisation. Puysaye dit, tome II, page 187: J'ai prserv plusieurs
fois le bourg de Plan du pillage. Et plus loin, page 454, il se prive
d'entrer  Montfort: Je fis un circuit pour viter le pillage des maisons
des jacobins. Ils dtroussrent Chollet; ils mirent  sac Challans. Aprs
avoir manqu Granville, ils pillrent Ville-Dieu. Ils appelaient _masse
jacobine_ ceux des campagnards qui s'taient rallis aux bleus, et ils les
exterminaient plus que les autres. Ils aimaient le carnage comme des
soldats et le massacre comme des brigands. Fusiller les patauds, c'est-
-dire les bourgeois, leur plaisait; ils appelaient cela se dcarmer. A
Fontenay, un de leurs prtres, le cur Barbotin, abattit un vieillard d'un
coup de sabre. A Saint-Germain-sur-Ille, un de leurs capitaines,
gentilhomme, tua d'un coup de fusil le procureur de la commune et lui prit
sa montre. A Machecoul, ils mirent les rpublicains en coupe rgle, 
trente par jour; cela dura cinq semaines; chaque chane de trente
s'appelait le chapelet. On adossait la chane  une fosse creuse et
l'on fusillait; les fusills tombaient dans la fosse parfois vivants; on
les enterrait tout de mme. Nous avons revu ces murs. Joubert, prsident
du district, eut les poings scis. Ils mettaient aux prisonniers bleus des
menottes coupantes, forges exprs. Ils les assommaient sur les places
publiques en sonnant l'hallali. Charette, qui signait: _Fraternit; le
chevalier Charrette_, et qui avait pour coiffure, comme Marat, un mouchoir
nou sur les sourcils, brla la ville de Pornic et les habitants dans les
maisons. Pendant ce temps-l, Carrier tait pouvantable. La terreur
rpliquait  la terreur. L'insurg breton avait presque la figure de
l'insurg grec, veste courte, fusil en bandoulire, jambires, larges
braies pareilles  la fustanelle; le gars ressemblait au klephte. Henri de
La Rochejaquelein,  vingt et un ans, partait pour cette guerre avec un
bton et une paire de pistolets. L'arme vendenne comptait cent
cinquante-quatre divisions. Ils faisaient des siges en rgle; ils tinrent
trois jours Bressuire bloque. Dix mille paysans, un vendredi saint,
canonnrent la ville des Sables  boulets rouges. Il leur arriva de
dtruire en un seul jour quatorze cantonnements rpublicains, de Montign
 Courbeveilles.  Thouars, sur la haute muraille, on entendait ce
dialogue superbe entre La Rochejaquelein et un gars:--Carle!--Me voil.--
Tes paules que je monte dessus.--Faites.--Ton fusil.--Prenez.--Et La
Rochejaquelein sauta dans la ville, et l'on prit sans chelles ces tours
qu'avait assiges Duguesclin. Ils prfraient une cartouche  un louis
d'or. Ils pleuraient quand ils perdaient de vue leur clocher. Fuir leur
semblait simple; alors les chefs criaient: _Jetez vos sabots, gardez vos
Fusils!_ Quand les munitions manquaient, ils disaient leur chapelet et
allaient prendre de la poudre dans les caissons de l'artillerie
rpublicaine; plus tard d'Elbe en demanda aux anglais. Quand l'ennemi
approchait, s'ils avaient des blesss, ils les cachaient dans les bls ou
dans les fougres vierges, et, l'affaire finie, venaient les reprendre.
D'uniformes point. Leurs vtements se dlabraient. Paysans et
gentilshommes s'habillaient des premiers haillons venus. Roger Mouliniers
portait un turban et un dolman pris au magasin de costumes du thtre de
la Flche; Le chevalier de Beauvilliers avait une robe de procureur et un
chapeau de femme par-dessus un bonnet de laine. Tous portaient l'charpe
et la ceinture blanches; les grades se distinguaient par le noeud.
Stofflet avait un noeud rouge; La Rochejaquelein avait un noeud noir;
Wimpfen, demi-girondin, qui du reste ne sortit pas de Normandie, portait
le brassard des carabots de Caen. Ils avaient dans leurs rangs des femmes,
madame de Lescure, qui fut plus tard madame de La Rochejaquelein; Thrse
de Mollien, maitresse de La Rouarie, laquelle brla la liste des chefs de
paroisse; madame de La Rochefoucauld, belle, jeune, le sabre  la main,
ralliant les paysans au pied de la grosse tour du chteau du Puy-Rousseau,
et cette Antoinette Adams, dite le chevalier Adams, si vaillante que,
prise, on la fusilla, mais debout, par respect. Ce temps pique tait
cruel. On tait des furieux. Madame de Lescure faisait exprs marcher son
cheval sur les rpublicains gisant hors de combat: _morts_, dit-elle:
blesss, peut-tre. Quelquefois les hommes trahirent, les femmes jamais.
Madeleine Fleury, du Thtre-Franais; passa de La Rouarie  Marat, mais
par amour. Les capitaines taient souvent aussi ignorants que les soldats;
M. de Sapinaud ne savait pas l'orthographe, il crivait: nous _orions_ de
notre _caut._ Les chefs s'entre-hassaient; les capitaines du marais
criaient: _A bas ceux du pays haut!_ Leur cavalerie tait peu nombreuse et
difficile  former. Puysaye crit: _Tel homme qui me donne gament ses
deux fils devient froid si je lui demande un de ses Chevaux._ Fertes,
fourches, faulx, fusils vieux et neufs, couteaux de braconnage, broches
gourdins ferrs et clouts, c'taient l leurs armes; quelques-uns
portaient en sautoir une croix faite de deux os de mort. Ils attaquaient 
grands cris, surgissaient subitement de partout, des bois, des collines,
des cpes, des chemins creux, s'gaillaient, c'est--dire faisaient le
croissant, tuaient, exterminaient, foudroyaient et se dissipaient. Quand
ils traversaient un bourg rpublicain, ils coupaient l'arbre de la
libert, le brlaient, et dansaient en rond autour du feu. Toutes leurs
allures taient nocturnes. Rgle du venden: tre toujours inattendu. Ils
faisaient quinze lieues en silence, sans courber une herbe sur leur
passage. Le soir venu, aprs avoir fix, entre chefs et en conseil de
guerre, le lieu o le lendemain matin ils surprendraient les postes
rpublicains, ils chargeaient leurs fusils, marmottaient leur prire,
taient leurs sabots, et filaient en longues colonnes,  travers les bois,
pieds nus sur la bruyre et sur la mousse, sans un bruit, sans un mot,
sans un souffle. Marche de chats dans les tnbres.





VI.  L'AME DE LA TERRE PASSE DANS L'HOMME

La Vende insurge ne peut tre value  moins de cinq cent mille hommes,
femmes et enfants. Un demi-million de combattants, c'est le chiffre donn
par Tuffin de la Rouarie.

Les fdralistes aidaient; la Vende eut pour complice la Gironde. La
Lozre envoyait au Bocage trente mille hommes. Huit dpartements se
coalisaient, cinq en Bretagne, trois en Normandie. Evreux, qui fraternisait
avec Caen, se faisait reprsenter dans la rbellion par Chaumont, son
maire, et Gardembas, notable. Buzot, Gorsas et Barbaroux  Caen, Brissot 
Mondins, Chassan  Lyon, Rabant-Saint-Etienne  Nmes, Meillan et Duchtel
en Bretagne, toutes ces bouches soufflaient sur la fournaise.

Il y a en deux Vendes: la grande, qui faisait la guerre des forts, la
petite, qui faisait la guerre des buissons; l est la nuance qui spare
Charette de Jean Chouan. La petite Vende tait nave, la grande tait
corrompue; la petite valait mieux. Charette fut fait marquis,
lieutenant-gnral des armes du roi, et grand-croix de Saint-Louis; Jean
Chouan resta Jean Chouan. Charette confine au bandit, Jean Chouan au
paladin.

Quant  ces chefs magnanimes: Bonchamp, Leseure, La Rochejaquelein, ils se
tromprent. La grande arme catholique a t un effort insens; le dsastre
devait suivre. Se figure-t-on une tempte paysanne attaquant Paris, une
coalition de villages assigeant le Panthon, une meute de nols et
d'oremus aboyant autour de _la Marseillaise_, la cohue des sabots se
ruant sur la lgion des esprits? Le Mans et Savenay chtirent cette folie.
Passer la Loire tait impossible  la Vende. Elle pouvait tout, except
cette enjambe. La guerre civile ne conquiert point. Passer le Rhin
complte Csar et augmente Napolon; passer la Loire tue La Rochejaquelein.
La vraie Vende, c'est la Vende chez elle; l elle est plus
qu'invulnrable, elle est insaisissable. Le venden chez lui est
contrebandier, laboureur, soldat, ptre, braconnier, franc-tireur,
chevrier, sonneur de cloches, paysan, espion, assassin, sacristain, bte
des bois.

La Rochejaquelein n'est qu'Achille, Jean Chouan est Prote.

La Vende a avort. D'autres rvoltes ont russi, la Suisse par exemple. Il
y a cette diffrence entre l'insurg de montagne comme le suisse et
l'insurg de fort comme le venden, que, presque toujours, fatale
influence du milieu, l'un se bat pour un idal, et l'autre pour des
prjugs. L'un plane, l'autre rampe. L'un combat pour l'humanit, l'autre
pour la solitude; l'un veut la libert, l'autre veut l'isolement; l'un
dfend la commune, l'autre la paroisse. Communes! communes! criaient les
hros de Morat. L'un a affaire aux prcipices, l'autre aux fondrires; l'un
est l'homme des torrents et des cumes, l'autre est l'homme des flaques
stagnantes d'o sort la fivre; l'un a sur la tte l'azur, l'autre une
broussaille; l'un est sur une cime, l'autre est dans une ombre.

L'ducation n'est point la mme, faite par les sommets ou par les
bas-fonds.

La montagne est une citadelle, la fort est une embuscade; l'une inspire
l'audace, l'autre le pige. L'antiquit plaait les dieux sur les faites et
les satyres dans les halliers. Le satyre c'est le sauvage; demi-homme,
demi-bte. Les pays libres ont des Apennins, des Alpes, des Pyrnes, un
Olympe. Le Parnasse est un mont. Le mont Blanc tait le colossal auxiliaire
de Guillaume Tell; au fond et au-dessus des immenses luttes des esprits
contre la nuit qui emplissent les pomes de l'Inde, on apertoit
l'Himalaya. La Grce, l'Espagne, l'Italie, l'Helvtie, ont pour figure la
montagne; la Cimmrie, Germanie ou Bretagne, a le bois. La fort est
barbare.

La configuration du sol conseille  l'homme beaucoup d'actions. Elle est
complice, plus qu'on ne croit. En prsence de certains paysages froces, on
est tent d'exonrer l'homme et d'incriminer la cration; on sent une
sourde provocation de la nature; le dsert est parfois malsain  la
conscience, surtout  la conscience peu claire: la conscience peut tre
gante, cela fait Socrate et Jsus; elle peut tre naine, cela fait Attre
et Judas. La conscience petite est vite reptile; les futaies
crpusculaires, les ronces, les pines, les marais sous les branches, sont
une fatale frquentation pour elle; elle subit l la mystrieuse
infiltration des persuasions mauvaises. Les illusions d'optique, les
mirages inexpliqus, les effarements d'heure ou de lieu jettent l'homme
dans une sorte d'effroi, demi-religieux, demi-bestial, qui engendre, en
temps ordinaires, la superstition, et dans les poques violentes, la
brutalit. Les hallucinations tiennent la torche qui claire le chemin du
meurtre. Il y a du vertige dans le brigand. La prodigieuse nature a un
double sens qui blouit les grands esprits et aveugle les mes fauves.
Quand l'homme est ignorant, quand le dsert est visionnaire, l'obscurit de
la solitude s'ajoute  l'obscurit de l'intelligence; de l dans l'homme
des ouvertures d'abmes. De certains rochers, de certains ravins, de
certains taillis, de certaines claires-voies farouches du soir  travers
les arbres, poussent l'homme aux actions folles et atroces. On pourrait
presque dire qu'il y a des lieux sclrats.

Que de choses tragiques a vues la sombre colline qui est entre Baignon et
Pllan!

Les vastes horizons conduisent l'me aux ides gnrales; les horizons
circonscrits engendrent les ides partielles; ce qui condamne quelquefois
de grands coeurs  tre de petits esprits; tmoin Jean Chouan.

Les ides gnrales haes par les ides partielles, c'est l la lutte mme
du progrs.

Pays, Patrie, ces deux mots rsument toute la guerre de Vende; querelle de
l'ide locale contre l'ide universelle. Paysans contre patriotes.




VII.  LA VENDE A FINI LA BRETAGNE

La Bretagne est une vieille rebelle. Toutes les fois qu'elle s'tait
rvolte pendant deux mille ans, elle avait eu raison; la dernire fois,
elle a eu tort. Et pourtant au fond, contre la rvolution comme contre la
monarchie, contre les reprsentants en mission comme contre les gouverneurs
ducs et pairs, contre la planche aux assignats comme contre la ferme des
gabelles, quels que fussent les personnages combattant. Nicolas Rapin,
Franois de La Noue, le capitaine Pluviaut et la dame de la Garnache, ou
Stofflet, Coquereau et Lechandelier de Pierreville, sous M. de Rohan contre
le roi et sous M. de La Rochejaquelein pour le roi, c'tait toujours la
mme guerre que la Bretagne faisait, la guerre de l'esprit local contre
l'esprit central.

Ces antiques provinces taient un tang; courir rpugnait  cette eau
dormante; le vent qui soufflait ne les vivifiait pas, il les irritait.
Finisterre; c'tait l que finissait la France, que le champ donn 
l'homme se terminait et que la marche des gnrations s'arrtait. Halte!
criait l'ocan  la terre et la barbarie  la civilisation. Toutes les fois
que le centre, Paris, donne une impulsion, que cette impulsion vienne de la
royaut ou de la rpublique, qu'elle soit dans le sens du despotisme ou
dans le sens de la libert, c'est une nouveaut, et la Bretagne se hrisse.
Laissez-nous tranquilles. Qu'est-ce qu'on nous veut? Le Marais prend sa
fourche, le Bocage prend sa carabine. Toutes nos tentatives, notre
initiative en lgislation et en ducation, nos encyclopdies, nos
philosophies, nos gnies, nos gloires, viennent chouer devant le Houroux;
le tocsin de Bazouges menace la rvolution franaise, la lande du Faon
s'insurge contre nos orageuses places publiques, et la cloche du
Haut-des-Prs dclare la guerre  la Tour du Louvre.

Surdit terrible.

L'insurrection vendenne est un lugubre malentendu.

chauffoure colossale, chicane de titans, rbellion dmesure, destine 
ne laisser  l'histoire qu'un mot, la Vende, mot illustre et noir; se
suicidant pour des absents, dvoue  l'gosme, passant son temps  faire
 la lchet l'offre d'une immense bravoure; sans calcul, sans stratgie,
sans tactique, sans plan, sans but, sans chef, sans responsabilit;
montrant  quel point la volont peut tre l'impuissance; chevaleresque et
sauvage; l'absurdit en rut, btissant contre la lumire un garde-fou de
tnbres; l'ignorance faisant  la vrit,  la justice, au droit,  la
raison,  la dlivrance, une longue rsistance bte et superbe; l'pouvante
de huit annes, le ravage de quatorze dpartements, la dvastation des
champs, l'crasement des moissons, l'incendie des villages, la ruine des
villes, le pillage des maisons, le massacre des femmes et des enfants, la
torche dans les chaumes, l'pe dans les coeurs, l'effroi de la
civilisation, l'esprance de M. Pitt; telle fut cette guerre, essai
inconscient de parricide.

En somme, en dmontrant la ncessit de trouer dans tous les sens la
vieille ombre bretonne et de percer cette broussaille de toutes les flches
de la lumire  la fois, la Vende a servi le progrs. Les catastrophes ont
une sombre faon d'arranger les choses.




LIVRE DEUXIME

LES TROIS ENFANTS




I.  _PLUS QUAM CIVILIA BELLA_

L't de 1792 avait t trs pluvieux; l't de 1793 fut trs chaud. Par
suite de la guerre civile, il n'y avait, pour ainsi dire plus de chemins en
Bretagne. On y voyageait pourtant, grce  la beaut de l't. La meilleure
route est une terre sche.

A la fin d'une sereine journe de juillet, une heure environ aprs le
soleil couch, un homme  cheval, qui venait du ct d'Avranches, s'arrta
devant la petite auberge dite la Croix-Branchard, qui tait  l'entre de
Pontorson, et dont l'enseigne portait cette inscription qu'on y lisait
encore il y a quelques annes: _Bon cidre  depoteyer._ Il avait fait chaud
tout le jour, mais le vent commenait  souffler.

Ce voyageur tait envelopp d'un ample manteau qui couvrait la croupe de
son cheval. Il portait un large chapeau avec cocarde tricolore, ce qui
n'tait point sans hardiesse dans ce pays de haies et de coups de fusil o
une cocarde tait une cible. Le manteau nou au cou s'cartait pour laisser
les bras libres, et dessous on pouvait entrevoir une ceinture tricolore et
deux pommeaux de pistolets sortant de la ceinture. Un sabre qui pendait
dpassait le manteau.

Au bruit du cheval qui s'arrtait, la porte de l'auberge s'ouvrit, et
l'aubergiste parut, une lanterne  la main. C'tait l'heure intermdiaire;
il faisait jour sur la route et nuit dans la maison.

L'hte regarda la cocarde.

--Citoyen, dit-il, vous arrtez-vous ici?

--Non.

--O donc allez-vous?

--A Dol.

--En ce cas, retournez  Avranches ou restez  Pontorson.

--Pourquoi?

--Parce qu'on se bat  Dol.

--Ah! dit le cavalier.

Et il reprit:

--Donnez l'avoine  mon cheval.

L'hte apporta l'auge, y vida un sac d'avoine, et dbrida le cheval qui se
mit souffler et  manger.

Le dialogue continua.

--Citoyen, est-ce un cheval de rquisition?

--Non.

--Il est  vous?

--Oui. Je l'ai achet et pay.

--D'o venez-vous?

--De Paris.

--Pas directement?

--Non.

--Je crois bien, les routes sont interceptes. Mais la poste marche encore.

--Jusqu' Alenon. J'ai quitt la poste l.

--Ah! il n'y aura bientt plus de postes en France. Il n'y a plus de
chevaux. Un cheval de trois cents francs se paye six cents francs, et les
fourrages sont hors de prix. J'ai t matre de poste et me voil
gargotier. Sur treize cent treize matres de poste qu'il y avait, deux
cents ont donn leur dmission. Citoyen, vous avez voyag d'aprs le
nouveau tarif?

--Du premier mai. Oui.

--Vingt sous par poste dans la voiture, douze sous dans le cabriolet, cinq
sous dans le fourgon. C'est  Alenon que vous avez achet ce cheval?

--Oui.

--Vous avez march aujourd'hui toute la journe?

--Depuis l'aube.

--Et hier?

--Et avant-hier.

--Je vois cela. Vous tes venu par Domfront et Mortain.

--Et Avranches.

--Croyez-moi, reposez-sous, citoyen. Vous devez tre fatigu, votre cheval
l'est.

--Les chevaux ont droit  la fatigue, les hommes non.

Le regard de l'hte se fixa de nouveau sur le voyageur. C'tait une figure
grave, calme et svre, encadre de cheveux gris.

L'htelier jeta un coup d'oeil sur la route qui tait dserte  perte de
vue, et dit:

--Et vous voyagez seul comme cela?

--J'ai une escorte.

--O a?

--Mon sabre et mes pistolets.

L'aubergiste alla chercher un seau d'eau et fit boire le cheval, et,
pendant que le cheval buvait, l'hte considrait le voyageur et se disait
en lui-mme:--C'est gal, il a l'air d'un prtre.

Le cavalier reprit:

--Vous dites qu'on se bat  Dol?

--Oui. a doit commencer dans ce moment-ci.

--Qui est-ce qui se bat?

--Un ci-devant contre un ci-devant.

--Vous dites?

--Je dis qu'un ci-devant qui est pour la rpublique se bat contre un
ci-devant qui est pour le roi.

--Mais il n'y a plus de roi.

--Il y a le petit. Et le curieux, c'est que les deux ci-devant sont deux
parents.

Le cavalier coutait attentivement. L'aubergiste poursuivit:

--L'un est jeune, l'autre est vieux. C'est le petit-neveu qui se bat
contre le grand-oncle. L'oncle est royaliste, le neveu est patriote.
L'oncle commande les blancs, le neveu commande les bleus. Ah! ils ne se
feront pas quartier, allez. C'est une guerre  mort.

--A mort?

--Oui, citoyen. Tenez, voulez-vous voir les politesses qu'ils se jettent 
la tte? Ceci est une affiche que le vieux trouve moyen de faire placarder
partout, sur toutes les maisons et sur tous les arbres, et qu'il a fait
coller jusque sur ma porte.

L'hte approcha sa lanterne d'un carr de papier appliqu sur un des
battants de sa porte, et, comme l'affiche tait en trs gros caractres, le
cavalier, du haut de son cheval, put lire:

--Le marquis de Lantenac a l'honneur d'informer son petit-neveu, monsieur
le vicomte Gauvain, que, si monsieur le marquis a la bonne fortune de se
saisir de sa personne, il fera bellement arquebuser monsieur le vicomte.

--Et, poursuivit l'htelier, voici la rponse.

Il se retourna, et claira de sa lanterne une autre affiche place en
regard de la premire sur l'autre battant de la porte. Le voyageur lut:

--Gauvain prvient Lantenac que s'il le prend il le fera fusiller.

--Hier, dit l'hte, le premier placard a t coll sur ma porte, et ce
matin le second. La rplique ne s'est pas fait attendre.

Le voyageur,  demi-voix, et comme se parlant  lui-mme, pronona ces
quelques mots, que l'aubergiste entendit sans trop les comprendre:

--Oui, c'est plus que la guerre dans la patrie, c'est la guerre dans la
famille. Il le faut, et c'est bien. Les grands rajeunissements des peuples
sont  ce prix.

Et le voyageur portant la main  son chapeau, l'il fix sur la deuxime
affiche, la salua.

L'hte continua:

--Voyez-vous, citoyen, voici l'affaire. Dans les villes et dans les gros
bourgs nous sommes pour la rvolution, dans la campagne ils sont contre;
autant dire dans les villes on est franais et dans les villages on est
breton. C'est une guerre de bourgeois  pays. Ils nous appellent patauds,
nous les appelons rustauds. Les nobles et les prtres sont avec eux.


--Pas tous, interrompit le cavalier.

--Sans doute, citoyen, puisque nous avons ici un vicomte contre un marquis.

Et il ajouta  part lui:

--Et que je crois bien que je parle  un prtre.

Le cavalier continua:

--Et lequel des deux l'emporte?

--Jusqu' prsent, le vicomte. Mais il a de la peine. Le vieux est rude.
Ces gens-l, c'est la famille Gauvain, des nobles d'ici. C'est une famille
 deux branches; il y a la grande branche dont le chef s'appelle le marquis
de Lantenac, et la petite branche dont le chef s'appelle le vicomte
Gauvain. Aujourd'hui les deux branches se battent. Cela ne se voit pas chez
les arbres, mais cela se voit chez les hommes. Ce marquis de Lantenac est
tout-puissant en Bretagne; pour les paysans, c'est un prince. Le jour de
son dbarquement, il a eu tout de suite huit mille hommes; en une semaine
trois cents paroisses ont t souleves. S'il avait pu prendre un coin de
la cte, les Anglais dbarquaient. Heureusement ce Gauvain s'est trouv l,
qui est son petit-neveu, drle d'aventure. Il est commandant rpublicain,
et il a rembarr son grand-oncle. Et puis le bonheur a voulu que ce
Lantenac, en arrivant et en massacrant une masse de prisonniers, ait fait
fusiller deux femmes, dont une avait trois enfants qui taient adopts par
un bataillon de Paris. Alors cela a fait un bataillon terrible. Il
s'appelle le bataillon du Bonnet-Rouge. Il n'en reste pas beaucoup de ces
parisiens-l, mais ce sont de furieuses bayonnettes. Ils ont t incorpors
dans la colonne du commandant Gauvain. Rien ne leur rsiste. Ils veulent
venger les femmes et ravoir les enfants. On ne sait pas ce que le vieux en
a fait, de ces petits. C'est ce qui enrage les grenadiers de Paris.
Supposez que ces enfants n'y soient pas mls, cette guerre-l ne serait
pas ce qu'elle est. Le vicomte est un bon et brave jeune homme. Mais le
vieux est un effroyable marquis. Les paysans appellent a la guerre de
saint Michel contre Belzbuth. Vous savez peut-tre que saint Michel est un
ange du pays. Il a une montagne  lui au milieu de la mer dans la baie. Il
passe pour avoir fait tomber le dmon et pour l'avoir enterr sous une
autre montagne qui est prs d'ici, et qu'on appelle Tombelaine.

--Oui, murmura le cavalier, Tumba Beleni, la tombe de Belenus, de Belus,
de Bel, de Blial, de Belzbuth.

--Je vois que vous tes inform.

Et l'hte se dit en apart:

--Dcidment, il sait le latin, c'est un prtre.

Puis il reprit:

--Eh bien, citoyen, pour les paysans, c'est cette guerre-l qui
recommence. Il va sans dire que pour eux saint Michel, c'est le gnral
royaliste, et Belzbuth, c'est le commandant patriote; mais s'il y a un
diable, c'est bien Lantenac, et s'il y a un ange, c'est Gauvain. Vous ne
prenez rien, citoyen?

--J'ai ma gourde et un morceau de pain. Mais vous ne me dites pas ce qui
se passe  Dol.

--Voici. Gauvain commande la colonne d'expdition de la cte. Le but de
Lantenac tait d'insurger tout, d'appuyer la Basse-Bretagne sur la
Basse-Normandie, d'ouvrir la porte  Pitt, et de donner un coup d'paule 
la grande arme vendenne avec vingt mille Anglais et deux cent mille
Paysans. Gauvain a coup court  ce plan. Il tient la cte, et il repousse
Lantenac dans l'intrieur et les Anglais dans la mer. Lantenac tait ici,
et il l'en a dlog; il lui a repris le Pont-au-Beau; il l'a chass
d'Avranches, il l'a chass de Villedieu, il l'a empch d'arriver 
Granville. Il manuvre pour le refouler dans la fort de Fougres, et l'y
cerner. Tout allait bien. Le vieux, qui est habile, a fait une pointe; on
apprend qu'il a march sur Dol. S'il prend Dol, et s'il tablit sur le
Mont-Dol une batterie, car il a du canon, voil un point de la cte o les
anglais peuvent aborder, et tout est perdu. C'est pourquoi, comme il n'y
avait pas une minute  perdre. Gauvain, que est un home de tte, n'a pris
conseil de lui-mme, n'a pas demand d'ordre et n'en a pas attendu, a sonn
le boute-selle, attel son artillerie, ramass sa troupe, tir son sabre,
et voil comment, pendant que Lantenac se jette sur Dol, Gauvain se jette
sur Lantenac. C'est  Dol que ces deux fronts bretons vont se cogner. Ce
sera un fier choc. Ils y sont maintenant.

--Combien de temps faut-il pour aller  Dol?

--A une troupe qui a des chariots, au moins trois heures; mais ils y sont.

Le voyageur prta l'oreille et dit:

--En effet, il me semble que j'entends le canon.

L'hte couta.

--Oui, citoyen. Et la fusillade. On dchire de la toile. Vous devriez
passer la nuit ici. Il n'y a rien de bon  attraper par l.

--Je ne puis m'arrter. Je dois continuer ma route.

--Vous avez tort. Je ne connais pas vos affaires, mais le risque est
grand, et,  moins qu'il ne s'agisse de ce que vous avez de plus cher au
monde...

--C'est en effet de cela qu'il s'agit, rpondit le cavalier.

--... De quelque chose comme votre fils...

--A peu prs, dit le cavalier.

L'aubergiste leva la tte et se dit  part soi:

--Ce citoyen me fait pourtant l'effet d'tre un prtre. Puis, aprs
rflexion:

--Aprs a, un prtre, a a des enfants.

--Rebridez mon cheval, dit le voyageur. Combien vous dois-je?

Et il paya.

L'hte rangea l'auge et le seau le long de son mur, et revint vers le
voyageur.

--Puisque vous tes dcid  partir, coutez mon conseil. Il est clair que
vous allez  Saint-Malo. Eh bien, n'allez pas par Dol. Il y a deux chemins,
le chemin par Dol, et le chemin le long de la mer. L'un n'est gure plus
court que l'autre. Le chemin le long de la mer va par Saint-Georges de
Brehaigne, Cherrueix, et Hirel-le-Vivier. Vous laissez Dol au sud et
Cancale au nord. Citoyen, au bout de la rue, vous allez trouver
l'embranchement des deux routes; celle de Dol est  gauche, celle de
Saint-Georges de Brehaigne est  droite. Ecoutez-moi bien, si vous allez
par Dol, vous tombez dans le massacre. C'est pourquoi ne prenez pas 
gauche, prenez  droite.

--Merci, dit le voyageur.

Et il piqua son cheval.

L'obscurit s'tait faite, il s'enfona dans la nuit.

L'aubergiste le perdit de vue.

Quand le voyageur fut au bout de la rue  l'embranchement des deux chemins,
il entendit la voix de l'aubergiste qui lui criait de loin:

--Prenez  droite!

Il prit  gauche.




II.  DOL

Dol, ville espagnole de France en Bretagne, ainsi la qualifient les
cartulaires, n'est pas une ville, c'est une rue. Grande vieille rue
gothique, toute borde  droite et  gauche de maisons  piliers, point
alignes, qui font des caps et des coudes dans la rue, d'ailleurs trs
large. Le reste de la ville n'est qu'un rseau de ruelles se rattachant
 cette grande rue diamtrale et y aboutissant comme des ruisseaux  une
rivire. La ville, sans portes ni murailles, ouverte, domine par le
Mont-Dol, ne pourrait soutenir un sige; mais la rue en peut soutenir un.
Les promontoires de maisons qu'on y voyait encore il y a cinquante ans, et
les deux galeries sous piliers qui la bordent en faisaient un lieu de
combat trs solide et trs rsistant. Autant de maisons, autant de
forteresses; et il fallait enlever l'une aprs l'autre. La vieille halle
tait  peu prs au milieu de la rue.

L'aubergiste de la Croix-Branchard avait dit vrai, une mle forcene
emplissait Dol au moment o il parlait. Un duel nocturne entre les blancs
arrivs le matin et les bleus survenus le soir avait brusquement clat
dans la ville. Les forces taient ingales, les blancs taient six mille,
les bleus taient quinze cents, mais il y avait galit d'acharnement.
Chose remarquable, c'taient les quinze cents qui avaient attaqu les six
mille.

D'un ct une cohue, de l'autre une phalange. D'un ct six mille paysans,
avec des coeurs-de-Jsus sur leurs vestes de cuir, des rubans blancs 
leurs chapeaux ronds, des devises chrtiennes sur leurs brassards, des
chapelets  leurs ceinturons, ayant plus de fourches que de sabres et des
carabines sans bayonnettes, tranant des canons attels de cordes, mal
quips, mal disciplins, mal arms, mais frntiques. De l'autre quinze
cents soldats avec le tricorne  cocarde tricolore, l'habit  grandes
basques et  grands revers, le baudrier crois, le briquet  poigne de
cuivre et le fusil  longue bayonnette, dresss, aligns, dociles et
farouches, sachant obir en gens qui sauraient commander, volontaires eux
aussi, mais volontaires de la patrie, en haillons du reste, et sans
souliers; pour la monarchie, des paysans paladins, pour la rvolution, des
hros va-nu-pieds; et chacune des deux troupes ayant pour me son chef; les
royalistes un vieillard, les rpublicains un jeune homme. D'un ct
Lantenac, de l'autre Gauvain.

La rvolution,  ct des jeunes figures gigantesques, telles que Danton,
Saint-Just, et Robespierre, a les jeunes figures idales, comme Hoche et
Marceau. Gauvain tait une de ces figures.

Gauvain avait trente ans, une encolure d'Hercule, l'oeil srieux d'un
prophte et le rire d'un enfant. Il ne fumait pas, il ne buvait pas, il ne
jurait pas. Il emportait  travers la guerre un ncessaire de toilette; il
avait grand soin de ses ongles, de ses dents, de ses cheveux qui taient
bruns et superbes; et dans les haltes il secouait lui-mme au vent son
habit de capitaine qui tait trou de balles et blanc de poussire.
Toujours ru perdument dans les mles, il n'avait jamais t bless. Sa
voix trs douce avait  propos les clats brusques du commandement. Il
donnait l'exemple de coucher  terre, sous la bise, sous la pluie, dans la
neige, roul dans son manteau, et sa tte charmante pose sur une pierre.
C'tait une me hroque et innocente. Le sabre au poing le transfigurait.
Il avait cet air effmin qui dans la bataille est formidable.

Avec cela penseur et philosophe, un jeune sage; Alcibiade pour qui le
voyait, Socrate pour qui l'entendait.

Dans cette immense improvisation qui est la rvolution franaise, ce jeune
homme avait t tout de suite un chef de guerre.

Sa colonne, forme par lui, tait comme la lgion romaine, une sorte de
petite arme complte; elle se composait d'infanterie et de cavalerie; elle
avait des claireurs, des pionniers, des sapeurs, des pontonniers; et, de
mme que la lgion romaine avait des catapultes, elle avait des canons.
Trois pices bien atteles faisaient la colonne forte en la laissant
maniable.

Lantenac aussi tait un chef de guerre, pire encore. Il tait  la fois
plus rflchi et plus hardi. Les vrais vieux hros ont plus de froideur que
les jeunes parce qu'ils sont loin de l'aurore, et plus d'audace parce
qu'ils sont prs de la mort. Qu'ont-ils  perdre? si peu de chose. De l
les manoeuvres tmraires, en mme temps que savantes, de Lantenac. Mais en
somme, et presque toujours, dans cet opinitre corps--corps du vieux et du
jeune. Gauvain avait le dessus. C'tait plutt fortune qu'autre chose. Tous
les bonheurs, mme le bonheur terrible, font partie de la jeunesse. La
victoire est un peu fille.

Lantenac tait exaspr contre Gauvain; d'abord parce que Gauvain le
battait, ensuite parce que c'tait son parent. Quelle ide a-t-il d'tre
jacobin? ce Gauvain! ce polisson! son hritier, car le marquis n'avait pas
d'enfants, un petit-neveu, presque un petit-fils?--_Ah!_ disait ce
quasi grand-pre, _si je mets la main dessus, je le tue comme un chien!_

Du reste, la rpublique avait raison de s'inquiter de ce marquis de
Lantenac. A peine dbarqu, il faisait trembler. Son nom avait couru dans
l'insurrection vendenne comme une trane de poudre, et Lantenac tait
tout de suite devenu centre. Dans une rvolte de cette nature o tous se
jalousent et o chacun a son buisson ou son ravin, quelqu'un de haut qui
survient rallie les chefs pars gaux entre eux. Presque tous les
capitaines des bois s'taient joints  Lantenac, et, de prs ou de loin,
lui obissaient.

Un seul l'avait quitt, c'tait le premier qui s'tait joint  lui, Gavard.
Pourquoi? C'est que c'tait un homme de confiance. Gavard avait eu tous les
secrets et adopt tous les plans de l'ancien systme de guerre civile que
Lantenac venait supplanter et remplacer. On n'hrite pas d'un homme de
confiance; le soulier de La Rouarie n'avait pu chausser Lantenac. Gavard
tait all rejoindre Bonchamp.

Lantenac, comme homme de guerre, tait de l'cole de Frdric II; il
entendait combiner la grande guerre avec la petite. Il ne voulait ni d'une
masse confuse, comme la grosse arme catholique et royale, foule destine
 l'crasement; ni d'un parpillement dans les halliers et les taillis, bon
pour harceler, impuissant pour terrasser. La gurilla ne conclut pas, ou
conclut mal; on commence par attaquer une rpublique et l'on finit par
dtrousser une diligence. Lantenac ne comprenait cette guerre bretonne, ni
toute en rase campagne comme La Rochejaquelein, ni toute dans la fort
comme Jean Chouan; ni Vende, ni Chouanerie; il voulait la vraie guerre; se
servir du paysan, mais l'appuyer sur le soldat. Il voulait des bandes pour
la stratgie et des rgiments pour la tactique. Il trouvait excellentes
pour l'attaque, l'embuscade et la surprise, ces armes de village, tout de
suite assembles, tout de suite disperses, mais il les sentait trop
fluides; elles taient dans sa main comme de l'eau; il voulait dans cette
guerre flottante et diffuse crer un point solide; il voulait ajouter  la
sauvage arme des forts une troupe rgulire qui ft le pivot de manoeuvre
des paysans. Pense profonde et affreuse; si elle et russi, la Vende et
t inexpugnable.

Mais o trouver une troupe rgulire? o trouver des soldats? o trouver
des rgiments? o trouver une arme toute faite? En Angleterre. De l
l'ide fixe de Lantenac: faire dbarquer les anglais. Ainsi capitule la
conscience des partis; la cocarde blanche lui cachait l'habit rouge.
Lantenac; n'avait qu'une pense: s'emparer d'un point du littoral, et
le livrer  Pitt. C'est pourquoi, voyant Dol sans dfense, il s'tait jet
dessus, afin d'avoir par Dol le Mont-Dol, et par le Mont-Dol la cte.

Le lieu tait bien choisi. Le canon du Mont-Dol balayerait d'un ct le
Fresnois, de l'autre Saint-Brelade, tiendrait  distance la croisire de
Cancale et ferait toute la plage libre  une descente, du Ras-sur-Couesnon
 Saint-Mloir-des-Ondes.

Pour faire russir cette tentative dcisive, Lantenac avait amen avec lui
un peu plus de six mille hommes, ce qu'il avait de plus robuste dans les
bandes dont il disposait, et toute son artillerie, dix couleuvrines de
seize, une btarde de huit et une pice de rgiment de quatre livres de
balles. Il entendait tablir une forte batterie sur le Mont-Dol, d'aprs ce
principe que mille coups tirs avec dix canons font plus de besogne que
quinze cents coups tirs avec cinq canons.

Le succs semblait certain. On tait six mille hommes. On n'avait 
craindre, vers Avranches, que Gauvain et ses quinze cents hommes, et vers
Dinan que Lchelle. Lchelle, il est vrai, avait, vingt-cinq mille hommes,
mais il tait  vingt lieues. Lantenac tait donc rassur, du ct de
Lchelle, par la grande distance contre le grand nombre, et, du ct de
Gauvain, par le petit nombre contre la petite distance. Ajoutons que
Lchelle tait imbcile, et que, plus tard, il fit craser ses vingt-cinq
mille hommes aux landes de la Croix-Bataille, chec qu'il paya de son
suicide.


Lantenac avait donc une scurit complte. Son entre  Dol fut brusque et
dure. Le marquis de Lantenac avait une rude renomme; on le savait sans
misricorde. Aucune rsistance ne fut essaye. Les habitants terrifis se
barricadrent dans leurs maisons. Les six mille vendens s'installrent
dans la ville avec la confusion campagnarde, presque en champ de foire,
sans fourriers, sans logis marqus, bivouaquant au hasard, faisant la
cuisine en plein vent, s'parpillant dans les glises, quittant les fusils
pour les rosaires. Lantenac alla en hte avec quelques officiers
d'artillerie reconnatre le Mont-Dol, laissant la lieutenance 
Gouge-le-Bruant, qu'il avait nomm sergent de bataille.

Ce Gouge-le-Brouant a laiss une vague trace dans l'histoire. Il avait,
deux surnoms, _Brise-bleu_, a cause de ses carnages de patriotes, et
_l'Imnus_, parce qu'il avait en lui ou ne sait quoi d'inexprimablement
horrible. _Imnus_, driv D'_immanis_, est un vieux mot bas-normand qui
exprime la laideur surhumaine, et quasi divine, dans l'pouvante, le dmon,
le satyre, l'ogre. Un ancien manuscrit dit: _d'mes daeux iers j'vis
L'imnus_. Les vieillards du Bocage ne savent plus aujourd'hui ce que c'est
que Gouge-le-Bruant, ni ce que signifie Brise-Bleu; mais ils connaissent
confusment l'Imnus. L'Imnus est ml aux superstitions locales. On parle
encore de l'Imnus  Trmorel et  Plumangat, deux villages o
Gouge-le-Bruant a laiss la marque de son pied sinistre. Dans la Vende,
les autres taient les sauvages, Gouge-le-Bruant tait le barbare. C'tait
une espce de cacique, tatou de croix-de-par-Dieu et de Fleurs-de-lys; il
avait sur sa face la lueur hideuse, et presque surnaturelle, d'une me 
laquelle ne ressemblait aucune autre me humaine. Il tait infernalement
brave dans le combat, ensuite atroce. C'tait un cur plein
d'aboutissements tortueux, port  tous les dvouements, enclin  toutes
les fureurs. Raisonnait-il? Oui, mais comme les serpents rampent, en
spirale. Il partait de l'hrosme pour arriver  l'assassinat. Il tait
impossible de deviner d'o lui venaient ses rsolutions, parfois grandioses
 force d'tre monstrueuses. Il tait capable de tous les inattendus
horribles. Il avait la frocit pique.

De l ce surnom difforme, _l'Imnus_.

Le marquis de Lantenac avait confiance en sa cruaut.

Cruaut, c'tait juste, l'Imnus y excellait: mais en stratgie et en
tactique il tait moins suprieur, et peut-tre le marquis avait-il tort
d'en faire son sergent de bataille. Quoi qu'il en soit, il laissa derrire
lui l'Imnus avec charge de le remplacer et de veiller  tout.

Gouge-le-Bruant, homme plus guerrier que militaire, tait plus propre 
gorger un clan qu' garder une ville. Pourtant il posa des grand'gardes.

Le soir venu, comme le marquis de Lantenac, aprs avoir reconnu
l'emplacement de la batterie projete, s'en retournait vers Dol, tout 
coup, il entendit le canon. I1 regarda. Une fume rouge s'levait de la
grande rue. Il y avait surprise, irruption, assaut: on se battait dans la
ville.

Bien que difficile  tonner, il fut stupfait. Il ne s'attendait  rien de
pareil. Qui cela pouvait-il tre? Evidemment ce n'tait pas Gauvain. On
n'attaque pas  un contre quatre. Etait-ce Lchelle? Mais alors quelle
marche force! Lchelle tait improbable, Gauvain impossible.

Lantenac poussa son cheval: chemin faisant il rencontra des habitants qui
s'enfuyaient, il les questionna, ils taient fous de peur. Ils criaient:
Les bleus! les bleus! et quand il arriva la situation tait mauvaise.

Voici ce qui s'tait pass.





III.  PETITES ARMES ET GRANDES BATAILLES

En arrivant  Dol, les paysans, on vient de le voir, s'taient disperss
dans la ville, chacun faisant  sa guise, comme cela arrive quand _on
obit d'amiti_, c'tait le mot des vendens. Genre d'obissance qui fait
des hros, mais non des troupiers. Ils avaient gar leur artillerie avec
les bagages sous les votes de vieille halle, et, las, buvant, mangeant,
chapelettant, ils s'taient couchs ple-mle en travers de la grande
rue, plutt encombre que garde. Comme la nuit tombait, la plupart
s'endormirent, la tte sur leurs sacs, quelques-uns ayant leur femme 
ct d'eux; car souvent les paysannes suivaient les paysans: en Vende, les
femmes grosses servaient d'espions. C'tait une douce nuit de juillet; les
constellations resplendissaient dans le profond bleu noir du ciel. Tout ce
bivouac, qui tait plutt une halte de caravane qu'un campement d'arme, se
mit  sommeiller paisiblement. Tout  coup,  la lueur du crpuscule, ceux
qui n'avaient pas encore ferm les yeux virent trois pices de canons
braques  l'entre de la grande rue.

C'tait Gauvain. Il avait surpris les grand'gardes, il tait dans la ville,
et il tenait avec sa colonne la tte de la rue.

Un paysan se dressa, cria: qui vive? et lcha son coup de fusil: un coup de
canon rpliqua. Puis une mousqueterie furieuse clata. Toute la cohue
assoupie se leva en sursaut. Rude secousse. S'endormir sous les toiles et
se rveiller sous la mitraille.

Le premier moment fut terrible. Rien de tragique comme le fourmillement
d'une foule foudroye. Ils se jetrent sur leurs armes. On criait, on
courait, beaucoup tombaient. Les assaillis, ne savaient plus ce qu'ils
faisaient et s'arquebusaient les uns les autres. Il y avait des gens ahuris
qui sortaient des maisons, qui y rentraient, qui sortaient encore, et qui
erraient dans la bagarre, perdus. Des familles s'appelaient. Combat
lugubre, ml de femmes et d'enfants. Les balles sifflantes rayaient
l'obscurit. La fusillade partait de tous les coins noirs. Tout tait fume
et tumulte. L'enchevtrement des fourgons et des charrois s'y ajoutait. Les
chevaux ruaient. On marchait sur les blesss. On entendait  terre des
hurlement. Horreur de ceux-ci, stupeur de ceux-l. Les soldats et les
officiers se cherchaient. Au milieu de tout cela, de sombres indiffrences.
Une femme allaitait son nouveau-n, assise contre un pan de mur auquel
tait adoss son mari qui avait la jambe casse et qui, pendant que son
sang coulait, chargeait tranquillement sa carabine et tirait au hasard,
tuant devant lui dans l'ombre. Des hommes  plat ventre tiraient  travers
les  roues des charrettes. Par moments il s'levait un hourvari de
clameurs. La grosse voix du canon couvrait tout. C'tait pouvantable.

Ce fut, comme un abatis d'arbres; tous tombaient les uns sur les autres.
Gauvain, embusqu, mitraillait  coup sr et perdait peu de monde.

Pourtant l'intrpide dsordre des paysans finit par se mettre sur la
dfensive; ils se replirent sous la halle, vaste redoute obscure, fort de
piliers de pierre. L ils reprirent pied; tout ce qui ressemblait  un bois
leur donnait confiance. L'Imnus supplait de son mieux  l'absence de
Lantenac. Ils avaient du canon, mais, au grand tonnement de Gauvain, ils
ne s'en servaient point; cela tenait  ce que, les officiers d'artillerie
tant alls avec le marquis reconnatre le Mont-Dol, les gars ne savaient
que faire des couleuvrines et des btardes; mais ils criblaient de balles
les bleus qui les canonnaient. Les paysans ripostaient par la mousqueterie
 la mitraille. C'taient eux maintenant qui taient abrits. Ils avaient
entass les baquets, les tombereaux, les bagages, toutes les futailles de
la vieille halle, et improvis une haute barricade avec des claires-voies
par o passaient leurs carabines. Par ces trous leur fusillade tait
meurtrire. Tout cela se fit vite. En un quart d'heure la halle eut un
front imprenable.

Ceci devenait grave pour Gauvain. Cette halle brusquement transforme en
citadelle, c'tait l'inattendu. Les paysans taient l, masss et solides.
Gauvain avait russi la surprise et manqu la droute. Il avait mis pied 
terre. Attentif, ayant son pe au poing sous ses bras croiss, debout dans
la lueur d'une torche qui clairait sa batterie, il regardait toute cette
ombre.

Sa haute taille dans cette clart le faisait visible aux hommes de la
barricade. Il tait le point de mire, mais il n'y songeait pas.

Les voles de balles qu'envoyait la barricade s'abattaient autour de
Gauvain pensif.

Mais contre toutes ces carabines il avait du canon. Le boulet finit
toujours par avoir raison. Qui a l'artillerie a la victoire. Sa batterie,
bien servie, lui assurait la supriorit.

Subitement, un clair jaillit de la halle pleine de tnbres, on entendit
comme un coup de foudre, et un boulet vint trouer une maison au-dessus de
la tte de Gauvain.

La barricade rpondait au canon par le canon.

Que se passait-il? Il y avait du nouveau. L'artillerie maintenant n'tait
plus d'un seul ct.

Un second boulet suivit le premier et vint s'enfoncer dans le mur tout prs
de Gauvain. Un troisime boulet jeta  terre son chapeau.

Ces boulets taient de gros calibre. C'tait une pice de seize qui tirait.

--On vous vise, commandant, crirent les artilleurs.

Et ils teignirent la torche. Gauvain, rveur, ramassa son chapeau.

Quelqu'un, en effet, visait Gauvain, c'tait Lantenac.

Le marquis venait d'arriver dans la barricade par le ct oppos.

L'Imnus avait couru  lui.

--Monseigneur, nous sommes surpris.

--Par qui?

--Je ne sais.

--La route de Dinan est-elle libre?

--Je le crois.

--Il faut commencer la retraite.

--Elle commence. Beaucoup se sont dj sauvs.

--Il ne faut pas se sauver; il faut se retirer. Pourquoi ne vous
servez-vous pas de l'artillerie?

--On a perdu la tte, et puis les officiers n'taient pas l.

--J'y vais.

--Monseigneur, j'ai dirig sur Fougres le plus que j'ai pu des bagages,
les femmes, tout l'inutile. Que faut-il faire des trois petits prisonniers?

--Ah! ces enfants?

--Oui.

--Ils sont nos otages. Fais-les conduire  la Tourgue.

Cela dit, le marquis alla  la barricade. Le chef venu, tout changea de
face. La barricade tait mal faite pour l'artillerie, il n'y avait place
que pour deux canons: le marquis mit en batterie deux pices de seize,
auxquelles on fit des embrasures. Comme il tait pench sur un des canons,
observant la batterie ennemie par l'embrasure, il aperut Gauvain.

--C'est lui! cria-t-il.

Alors il prit lui-mme l'couvillon et le fouloir, chargea la pice, fixa
le fronton de mire, et pointa.

Trois fois il ajusta Gauvain, et le manqua. Le troisime coup ne russit
qu' le dcoiffer.

--Maladroit! murmura Lantenac. Un peu plus bas, j'avais la tte.

Brusquement la torche s'teignit, et il n'eut plus devant lui que les
tnbres.

--Soit, dit-il.

Et se tournant vers les canonniers paysans, il cria:

--A mitraille!

Gauvain de son ct n'tait pas moins srieux. La situation s'aggravait.
Une phase nouvelle du combat se dessinait. La barricade en tait  le
canonner. Qui sait si elle n'allait point passer de la dfensive 
l'offensive? Il avait devant lui, en dfalquant les morts et les fuyards,
au moins cinq mille combattants, et il ne lui restait  lui que douze cents
hommes maniables. Que deviendraient les rpublicains si l'ennemi
s'apercevait de leur petit nombre? Les rles seraient intervertis. On tait
assaillant, on serait assailli. Que la barricade fit une sortie, tout
pouvait tre perdu.

Que faire? Il ne fallait point songer  attaquer la barricade de front; un
coup de vive force tait chimrique: douze cents hommes ne dbusquent pas
cinq mille hommes. Brusquer tait impossible, attendre tait funeste. Il
fallait en finir. Mais comment?

Gauvain tait du pays, il connaissait la ville; il savait que la vieille
halle, o les vendens s'taient crnels, tait adosse  un ddale de
ruelles troites et tortueuses.

Il se tourna vers son lieutenant qui tait ce vaillant capitaine Guchamp,
fameux plus tard pour avoir nettoy la fort de Concise o tait n Jean
Chouan, et pour avoir, en barrant aux rebelles la chausse de l'tang de la
Chane, empch la prise de Bourgneuf.

--Guchamp, dit-il, je vous remets le commandement. Faites tout le feu que
vous pourrez. Trouez la barricade  coups de canon. Occupez-moi tous ces
gars-l.

--C'est compris, dit Guchamp.

--Massez toute la colonne, armes charges, et tenez-la prte  l'attaque.

Il ajouta quelques mots  l'oreille de Guchamp.

--C'est entendu, dit Guchamp.

Gauvain reprit:

--Tous nos tambours sont-ils sur pied?

--Oui.

--Nous en avons neuf. Gardez-en deux, donnez-m'en sept.

Les sept tambours vinrent en silence se ranger devant Gauvain.

Alors Gauvain cria:

--A moi le bataillon du Bonnet-Rouge!

Douze hommes, dont un sergent, sortirent du gros de la troupe.

--Je demande tout le bataillon, dit Gauvain.

--Le voil, rpondit le sergent.

--Vous tes douze!

--Nous restons douze.

--C'est bien, dit Gauvain.

Ce sergent tait le bon et rude troupier Radoub, qui avait adopt au nom du
bataillon les trois enfants rencontrs dans le bois de la Saudraie.

Un demi-bataillon seulement, on s'en souvient, avait t extermin 
Herbe-en-Pail, et Radoub avait eu ce bon hasard de n'en point faire partie.

Un fourgon de fourrage tait proche; Gauvain le montra du doigt au sergent.

--Sergent, faites faire  vos hommes des liens de paill, et qu'on torde
cette paille autour des fusils pour qu'on n'entende pas de bruit s'ils
s'entre-choquent.

Une minute s'coula, l'ordre fut excut, en silence et dans l'obscurit.

--C'est fait, dit le sergent.

--Soldats, tez vos souliers, reprit Gauvain.

--Nous n'en avons pas, dit le sergent.

Cela faisait, avec les sept tambours, dix-neuf hommes: Gauvain tait le
vingtime.

Il cria:

--Sur une seule file. Suivez-moi. Les tambours derrire moi. Le bataillon
ensuite. Sergent, vous commanderez le bataillon.

Il prit la tte de la colonne, et, pendant que la canonnade continuait des
deux cts, ces vingt hommes, glissant comme des ombres s'enfoncrent dans
les ruelles dsertes.

Ils marchrent quelque temp de la sorte, serpentant le long des maisons.
Tout semblait mort dans la ville; les bourgeois s'taient blottis dans les
caves. Pas une porte qui ne ft barre, pas un volet qui ne ft ferm. De
lumire nulle part.

La grande rue faisait dans ce silence un fracas furieux; le combat au canon
continuait; la batterie rpublicaine et la barricade royaliste se
crachaient toute leur mitraille avec rage.

Aprs vingt minutes de marche tortueuse, Gauvain, qui dans cette obscurit
cheminait avec certitude, arriva  l'extrmit d'une ruelle d'o l'on
rentrait dans la grande rue; seulement on tait de l'autre ct de la
halle.

La position tait tourne. De ce ct-ci il n'y avait pas de retranchement,
ceci est l'ternelle imprudence des constructeurs de barricades, la halle
tait ouverte, et l'on pouvait entrer sous les piliers o taient attels
quelques chariots de bagages prts  partir. Gauvain et ses dix-neuf hommes
avaient devant eux les cinq mille Vendens, mais de dos et non de front.

Gauvin parla  voix basse au sergent; on dfit la paille noue autour des
fusils; les douze grenadiers se postrent en bataille derrire l'angle de
la ruelle, et les sept tambours, la baguette haute, attendirent.

Les dcharges d'artillerie taient intermittentes. Tout  coup, dans un
intervalle, entre deux dtonations, Gauvain leva son pe, et d'une voix
qui, dans ce silence, sembla un clat de clairon, il cria:

--Deux cents hommes par la droite, deux cents hommes par la gauche, tout le
reste sur le centre!

Les douze coups de fusil partirent, et les sept tambours sonnrent la
charge.

Et Gauvain jeta le cri redoutable des bleus:

--A la bayonnette! Fonons!

L'effet fut inou.

Toute cette masse paysanne se sentit prise  revers, et s'imagina avoir une
nouvelle arme dans le dos. En mme temps, entendant le tambour, la colonne
qui tenait le haut de la grande rue et que commandait Guchamp s'branla,
battant la charge de son ct, et se jeta au pas de course sur la
barricade; les paysans se virent entre deux feux; la panique est un
grossissement, dans la panique un coup de pistolet fait le bruit d'un coup
de canon, toute clameur est fantme, et l'aboiement d'un chien semble le
rugissement d'un lion. Ajoutons que le paysan prend peur comme le chaume
prend feu, et, aussi aisment qu'un feu de chaume devient incendie, une
peur de paysan devient droute. Ce fut une fuite inexprimable.

En quelques instants la halle fut vide, les gars terrifis se
dsagrgrent, rien  faire pour les officiers. L'Imnus tua inutilement
deux ou trois fuyards, on n'entendait que ce cri: _Sauve qui peut!_ et
cette arme,  travers les rues de la ville comme  travers les trous d'un
crible, se dispersa dans la campagne, avec une rapidit de nue emporte
par l'ouragan.

Les uns s'enfuirent vers Chteanneuf, les autres vers Merguer, les autres
vers Antrain.

Le marquis de Lantenac vit cette droute. Il encloua de sa main les canons,
puis il se retira, le dernier, lentement et froidement, et il dit:

--Dcidment les paysans ne tiennent pas. Il nous faut les anglais.





IV.  C'EST LA SECONDE FOIS

La victoire tait complte.

Gauvain se tourna vers les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, et leur
dit:

--Vous tes douze, mais vous en valez mille.

Un mot du chef, c'tait la croix d'honneur de ce temps-l.

Guchamp, lanc par Gauvain hors de la ville, poursuivit les fuyards et en
prit beaucoup.

On alluma des torches et l'on fouilla la ville.

Tout ce qui ne put s'vader se rendit. On illumina la grande rue avec des
pots  feu. Elle tait jonche de morts et de blesss. La fin d'un combat
s'arrache toujours, quelques groupes dsesprs rsistaient encore  et
l, on les cerna, et ils mirent bas les armes.

Gauvain avait remarqu dans le ple-mle effrn de la droute un homme
intrpide, espce de faune agile et robuste, qui avait protg la fuite des
autres et ne s'tait pas enfui. Ce paysan s'tait magistralement servi de
sa carabine, fusillant avec le canon, assommant avec la crosse, si bien
qu'il l'avait casse; maintenant il avait un pistolet dans un poing et un
sabre dans l'autre. On n'osait l'approcher. Tout  coup Gauvain le vit qui
chancelait et qui s'adossait  un pilier de la grande rue. Cet homme venait
d'tre bless. Mais il avait toujours aux poings son sabre et son pistolet.
Gauvain mit son pe sous son bras et alla  lui.

--Rends-toi, dit-il.

L'homme le regarda fixement. Sou sang coulait sous ses vtements d'une
blessure qu'il avait, et faisait une mare  ses pieds.

--Tu es mon prisonnier, reprit Gauvain.

L'homme resta muet.

--Comment t'appelles-tu?

L'homme dit:

--Je m'appelle Danse--l'Ombre.

--Tu es un vaillant, dit Gauvain.

Et il lui tendit la main.

L'homme rpondit:

--Vive le roi!

Et ramassant ce qui lui restait de force, levant les deux bras  la fois,
il tira au cur de Gauvain un coup de pistolet et lui assna sur la tte un
coup de sabre.

Il fit cela avec une promptitude de tigre; mais quelqu'un fut plus prompt
encore. Ce fut un homme  cheval qui venait d'arriver et qui tait l
depuis quelques instants, sans qu'on et fait attention  lui. Cet homme,
voyant le venden lever le sabre et le pistolet, se jeta entre lui et
Gauvain. Sans cet homme, Gauvain tait mort. Le cheval reut le coup
pistolet, l'homme reut le coup de sabre, et tous deux tombrent. Tout cela
se fit le temps de jeter un cri.

Le venden de son ct s'tait affaiss sur le pav.

Le coup de sabre avait frapp l'homme en plein visage: il tait  terre,
vanoui. Le cheval tait tu.

Gauvain s'approcha.

--Qui est cet homme? dit-il.

Il le considra. Le sang de la balafre inondait le bless et lui faisait un
masque rouge. Il tait impossible de distinguer sa figure. On lui voyait
des cheveux gris.

--Cet homme m'a saut la vie, poursuivit Gauvain. Quelqu'un d'ici le
connat-il?

Mon commandant, dit un soldat, cet homme est entr dans la ville tout 
l'heure. Je l'ai vu arriver. Il venait par la route de Pontorson.

Le chirurgien-major de la colonne tait accouru avec sa trousse. Le bless
tait toujours sans connaissance. Le chirurgien l'examina et dit:

--Une simple balafre. Ce n'est rien. Cela se recoud. Dans huit jours il
sera sur pied. C'est un beau coup de sabre.

Le bless avait un manteau, une ceinture tricolore, des pistolets, un
sabre. On le coucha sur une civire. On le dshabilla. On apporta un seau
d'eau frache, le chirurgien lava la plaie. Le visage commena 
apparatre. Gauvain le regardait avec une attention profonde.

--A-t-il des papiers sur lui? demanda Gauvain.

Le chirurgien tta la poche de ct et en tira un portefeuille, qu'il
tendit  Gauvain.

Cependant le bless, ranim par l'eau froide, revenait  lui. Ses paupires
remuaient vaguement. Gauvain fouillait le portefeuille; il y trouva une
feuille de papier plie en quatre, il la dplia, il lut:

Comit de salut public. Le citoyen Cimourdain...

Il jeta un cri:

--Cimourdain!

Ce cri fit ouvrir les yeux au bless.

Gauvain tait perdu.

--Cimourdain! c'est vous! C'est la seconde fois que vous me sauvez la vie.

Cimourdain regardait Gauvain. Un ineffable clair de joie illuminait sa
face sanglante.

Gauvain tomba  genoux devant le bless en criant:

--Mon matre!

--Ton pre, dit Cimourdain.




V.  LA GOUTTE D'EAU FROIDE

Ils ne s'taient pas vus depuis beaucoup d'annes, mais leurs curs ne
s'taient jamais quitts; ils se reconnurent comme s'ils s'taient spars
la veille.

On avait improvis une ambulance  l'htel de ville de Dol. On porta
Cimourdain sur un lit dans une petite chambre contigu  la grande salle
commune aux blesss. Le chirurgien, qui avait recousu la balafre, mit fin
aux panchements entre ces deux hommes, et jugea qu'il fallait laisser
dormir Cimourdain. Gauvain d'ailleurs tait rclam par ces mille soins qui
sont les devoirs et les soucis de la victoire. Cimourdain resta seul; mais
il ne dormit pas; il avait deux fivres, la fivre de sa blessure et la
fivre de sa joie.

Il ne dormit pas, et pourtant il ne lui semblait pas tre veill. Etait-ce
possible? son rve tait ralis. Cimourdain tait de ceux qui ne croient
pas au quine, et il l'avait. Il retrouvait Gauvain. Il l'avait quitt
enfant, il le retrouvait homme: il la retrouvait, grand, redoutable,
intrpide. Il le retrouvait triomphant, et triomphant pour le peuple.
Gauvain tait en Vende le point d'appui de la rvolution, et c'tait lui,
Cimourdain, qui avait fait cette colonne  la rpublique. Ce victorieux
tait son lve. Ce qu'il voyait rayonner  travers cette jeune figure
rserve peut-tre au panthon rpublicain, c'tait sa pense,  lui
Cimourdain; son disciple, l'enfant de son esprit, tait ds  prsent un
hros et serait avant peu une gloire; il semblait  Cimourdain qu'il
revoyait sa propre me faite Gnie. Il venait de voir de ses yeux comment
Gauvain faisait la guerre; il tait comme Chiron ayant va combattre
Achille. Rapport mystrieux entre le prtre et le centaure; car le prtre
n'est homme qu' mi-corps.

Tous les hasards de cette aventure, mls  l'insomnie de sa blessure,
emplissaient Cimourdain d'une sorte d'enivrement mystrieux. Une jeune
destine se levait, magnifique, et, ce qui ajoutait  sa joie profonde, il
avait plein pouvoir sur cette destine; encore un succs comme celui qu'il
venait de voir, et Cimourdain n'aurait qu'un mot  dire pour que la
rpublique confit  Gauvain une arme. Rien n'blouit comme l'tonnement
de voir tout russir. C'tait le temps o chacun avait son rve militaire;
chacun voulait faire un gnral; Danton voulait faire Westermann, Marat
voulait faire Rossignol, Hbert voulait faire Ronsin; Robespierre voulait
les dfaire tous. Pourquoi pas Gauvain? Se disait Cimourdain; et il
songeait. L'illimit tait devant lui; il passait d'une hypothse 
l'autre; tons les obstacles s'vanouissaient; une fois qu'on a mis le pied
sur cette chelle-l, on ne s'arrte plus, c'est la monte infinie, on part
de l'homme et l'on arrive  l'toile. Un grand gnral n'est qu'un chef
d'armes; un grand capitaine est en mme temps un chef d'ides; Cimourdain
rvait Gauvain grand capitaine. Il lui semblait, car la rverie va vite,
voir Gauvain sur l'Ocan, chassant les anglais; sur le Rhin, chtiant les
rois du Nord; aux Pyrnes, repoussant l'Espagne; aux Alpes, faisant signe
 Rome de se lever. Il y avait en Cimourdain deux hommes, un homme tendre
et un homme sombre; tous deux taient contents; car, l'inexorable tant son
idal en mme temps qu'il voyait Gauvain superbe, il le voyait terrible.
Cimourdain pensait  tout ce qu'il fallait dtruire avant de construire,
et, certes, se disait-il, ce n'est pas l'heure des attendrissements.
Gauvain sera  la hauteur, mot du temps. Cimourdain se figurait Gauvain
crasant du pied les tnbres, cuirass de lumire, avec une lueur de
mtore au front, ouvrant les grandes ailes idales de la justice, de la
raison et du progrs, et une pe l la main; ange, mais exterminateur.

Au plus fort de cette rverie qui tait presque une extase, il entendit,
par la porte entr'ouverte, qu'on parlait dans la grande salle de
l'ambulance, voisine de sa chambre; il reconnut la voix de l'homme. Il
couta. Il y avait un bruit de pas. Des soldats disaient:

--Mon commandant, cet homme-ci est celui qui a tir sur vous. Pendant qu'on
ne le voyait pas, il s'tait tran dans une cave. Nous l'avons trouv. Le
voil.

Alors Cimourdain entendit ce dialogue entre Gauvain et l'homme:

--Tu es bless?

--Je me porte assez bien pour tre fusill.

--Mettez cet homme dans un lit. Pansez-le, soignez-le, gurissez-le.

--Je veux mourir.

--Tu vivras. Tu as voulu me tuer au nom du roi; je te fais grce au nom de
la rpublique.

Une ombre passa sur le front de Cimourdain. Il eut comme un rveil en
sursaut, et il murmura avec une sorte d'accablement sinistre:

--En effet, c'est un clment.




VI.  SEIN GURI, CUR SAIGNANT

Une balafre se gurit vite; mais il y avait quelque part quelqu'un de plus
gravement bless que Cimourdain. C'tait la femme fusille que le mendiant
Tellmarch avait ramasse dans la grande mare de sang de la ferme
d'Herbe-en-Pail.

Michelle Flchard tait plus en danger encore que Tellmarch ne l'avait cru:
au trou qu'elle avait au-dessus du sein correspondait un trou dans
l'omoplate; en mme temps qu'une balle lui cassait la clavicule, une autre
balle lui traversait l'paule; mais, comme le poumon n'avait pas t
touch, elle put gurir. Tellmarch tait un philosophe, mot de paysans
qui signifie un peu mdecin, un peu chirurgien et un peu sorcier. Il soigna
la blesse dans sa tanire de bte sur son grabat de varech, avec ces
choses mystrieuses qu'on appelle des simples, et, grce  lui, elle
vcut.

La clavicule se ressouda, les trous de la poitrine et de l'paule se
fermrent; aprs quelques semaines, la blesse fut convalescente.

Un matin, elle put sortir du carnichot, appuye sur Tellmarch; elle alla
s'asseoir sous les arbres au soleil. Tellmarch savait d'elle peu de chose,
les plaies de poitrine exigent le silence, et, pendant la quasi-agonie qui
avait prcd sa gurison, elle avait  peine dit quelques paroles. Quand
elle voulait parler, Tellmarch la faisait taire: mais elle avait une
rverie opinitre, et Tellmarch observait dans ses yeux une sombre alle et
venue de penses poignantes. Ce matin-l elle tait forte, elle pouvait
presque marcher seule; une cure, c'est une paternit, et Tellmarch la
regardait, heureux. Ce bon vieux homme se mit  sourire. Il lui parla.

--Eh bien, nous sommes debout. Nous n'avons plus de plaie.

--Qu'au coeur, dit-elle.

Et elle reprit:

--Alors vous ne savez pas du tout o ils sont?

--Qui a? demanda Tellmarch.

--Mes enfants.

Cet alors exprimait tout un monde de penses; cela signifiait: puisque
vous ne m'en parlez pas, puisque depuis tant de jours vous tes prs de moi
sans m'en ouvrir la bouche, puisque vous me faites taire chaque fois que je
veux rompre le silence, puisque vous semblez craindre que je n'en parle,
c'est que vous n'avez rien  m'en dire. Souvent dans la fivre, dans
l'garement, dans le dlire, elle avait appel ses enfants, et elle avait
bien vu, car le dlire fait ses remarques, que le vieux homme ne lui
rpondait pas.

C'est en effet Tellmarch ne savait que lui dire. Ce n'est pas ais de
parler  une mre de ses enfants perdus. Et puis, que savait-il? rien. Il
savait qu'une mre avait t fusille, que cette mre avait t trouve 
terre par lui, que lorsqu'il l'avait ramasse, c'tait  peu prs un
cadavre, que ce cadavre avait trois enfants, et que le marquis de Lantenac,
aprs avoir fait fusiller la mre, avait emmen les enfants.

Toutes ses informations s'arrtaient l. Qu'est-ce que ces enfants taient
devenus? Etaient-ils mme encore vivants? Il savait, pour s'en tre
inform, qu'il y avait deux garons et une petite fille,  peine sevre.
Rien de plus. Il se faisait sur ce groupe infortun une foule de questions,
mais il n'y pouvait rpondre. Les gens du pays qu'il avait interrogs
s'taient borns  hocher la tte. M. de Lantenac tait un homme dont on ne
causait pas volontiers.

On ne parlait pas volontiers de Lantenac et on ne parlait pas volontiers 
Tellmarch. Les paysans ont un genre de soupon  eux. Ils n'aimaient pas
Tellmarch. Tellmarch-le-Caimand tait un homme inquitant. Qu'avait-il 
regarder toujours le ciel? que faisait-il, et  quoi pensait-il dans ses
longues heures d'immobilit? Certes, il tait trange. Dans ce pays en
pleine guerre, en pleine dflagration, en pleine combustion, o tous les
hommes n'avaient qu'une affaire, la dvastation, et qu'un travail, le
carnage, o c'tait  qui brlerait une maison, gorgerait une famille,
massacrerait un poste, saccagerait un village, o l'on ne songeait qu' se
tendre des embuscades, qu' s'attirer dans des piges, et qu' s'entre-tuer
les uns les autres, ce solitaire, absorb dans la nature, comme submerg
dans la paix immense des choses, cueillant des herbes et des plantes,
uniquement occup des fleurs, des oiseaux et des toiles, tait videmment
dangereux. Visiblement, il n'avait pas sa raison; il ne s'embusquait
derrire aucun buisson, il ne tirait aucun coup de fusil  personne. De l
une certaine crainte autour de lui.

--Cet homme est fou, disaient les passants.

Tellmarch tait plus qu'un homme isol, c'tait un homme vit.

On ne lui faisait pas de questions, et on ne lui faisait gure de rponses.
Il n'avait donc pu se renseigner autant qu'il l'aurait voulu. La guerre
s'tait rpandue ailleurs, on tait all se battre plus loin, le marquis de
Lantenac avait disparu de l'horizon, et dans l'tat d'esprit o tait
Tellmarch, pour qu'il s'apert de la guerre, il fallait qu'elle mt le
pied sur lui.

Aprs ce mot,--_mes enfants_,--Tellmarch avait cess de sourire, et la
mre s'tait mise  penser. Que se passait-il dans cette me? Elle tait
comme au fond d'un gouffre. Brusquement elle regarda Tellmarch, et cria de
nouveau et presque avec un accent de colre: Mes enfants!

Tellmarch baissa la tte comme un coupable.

Il songeait  ce marquis de Lantenac qui certes ne pensait pas  lui, et
qui, probablement, ne savait mme plus qu'il existt. Il s'en rendait
compte, il se disait: Un seigneur, quand c'est dans le danger, a vous
connat; quand c'est dehors, a ne vous connat plus.

Et il se demandait:--Mais alors pourquoi ai-je sauv ce seigneur?

Et il se rpondait:--Parce que c'est un homme.

Il fut l-dessus quelque temps pensif, et il reprit en lui-mme:

--En suis-je bien sr?

Et il se rpta son mot amer:--Si j'avais su!

Toute cette aventure l'accablait; car dans ce qu'il avait fait il voyait
une sorte d'nigme. Il mditait douloureusement.

Une bonne action peut donc tre une mauvaise action. Qui sauve le loup tue
les brebis. Qui raccommode l'aile du vautour est responsable de sa griffe.

Il se sentait en effet coupable. La colre inconsciente de cette mre
avait raison.

Pourtant, avoir sauv cette mre le consolait d'avoir sauv ce marquis.

Mais les enfants?

La mre aussi songeait. Ces deux penses se ctoyaient et, sans se le dire,
se rencontraient peut-tre, dans les tnbres de la rverie.

Cependant son regard, au fond duquel tait la nuit, se fixa de nouveau sur
Tellmarch.

--a ne peut pourtant pas se passer comme a, dit-elle.

--Chut! fit Tellmarch, et il mit le doigt sur sa bouche.

Elle poursuivit:

--Vous avez eu tort de ne sauver, et je vous en veux. J'aimerais mieux tre
morte, parce que je suis sre que je les verrais. Je saurais o ils sont.
Ils ne me verraient pas, mais je serais prs d'eux. Une morte, a doit
pouvoir protger.

Il lui prit le bras et lui tta le pouls.

--Calmez-vous, vous vous redonnez la fivre.

Elle lui demanda presque durement:

--Quand pourrai-je m'en aller?

--Vous en aller?

--Oui. Marcher.

--Jamais, si vous n'tes pas raisonnable. Demain, si vous tes sage.

--Qu'appelez-vous tre sage?

--Avoir confiance en Dieu.

--Dieu! o m'a-t-il mis mes enfants?

Elle tait comme gare. Sa voix devint trs douce.

--Vous comprenez, lui dit-elle, je ne peux pas rester comme cela. Vous
n'avez pas eu d'enfants, moi j'en ai eu. Cela fait une diffrence. On ne
peut pas juger d'une chose quand on ne sait pas ce que c'est. Vous n'avez
pas eu d'enfants, n'est-ce pas?

--Non, rpondit Tellmarch.

--Moi, je n'ai eu que a. Sans mes enfants, est-ce que je suis? Je voudrais
qu'on m'expliqut pourquoi je n'ai pas mes enfants. Je sens bien qu'il se
passe quelque chose, puisque je ne comprends pas. Ou a tu mon mari, on m'a
fusille, mais c'est gal, je ne comprends pas.

--Allons, dit Tellmarch, voil que la fivre vous reprend.
Ne parlez plus.

Elle le regarda, et se tut.

A partir de ce jour, elle ne parla plus.

Tellmarch fut obi plus qu'il ne voulait. Elle passait de longues heures
accroupie au pied du vieux mur, stupfaite. Elle songeait et se taisait. Le
silence offre ou ne sait quel abri aux mes simples qui ont subi
l'approfondissement sinistre de la douleur. Elle semblait renoncer 
comprendre. A un certain degr le dsespoir est inintelligible au
dsespr.

Tellmarch l'examinait, mu. En prsence de cette souffrance, ce vieux homme
avait des penses de femme.--Oh oui, se disait-il, ses lvres ne parlent
pas, mais ses yeux parlent, je vois bien ce qu'elle a, une ide fixe. Avoir
t mre, et ne plus l'tre! avoir t nourrice, et ne plus l'tre! Elle ne
peut pas se rsigner. Elle pense  la toute petite qu'elle allaitait il n'y
a pas longtemps. Elle y pense, elle y pense, elle y pense. Au fait, ce doit
tre si charmant de sentir une petite bouche rose qui vous tire votre me
de dedans le corps et qui avec votre vie  vous se fait une vie  elle!

Il se taisait de son ct, comprenant, devant un tel accablement,
l'impuissance de la parole. Le silence d'une ide fixe est terrible. Et
comment faire entendre raison  l'ide fixe d'une mre? La maternit est
sans issue; on ne discute pas avec elle. Ce qui fait qu'une mre est
sublime, c'est que c'est une espce de bte. L'instinct maternel est
divinement animal. La mre n'est plus femme, elle est femelle. Les enfants
sont des petits.

De l dans la mre quelque chose d'infrieur et de suprieur au
raisonnement. Une mre a un flair. L'immense volont tnbreuse de la
cration est en elle, et la mne. Aveuglement plein de clairvoyance.

Tellmarch maintenant voulait faire parler cette malheureuse; il n'y
russissait pas. Une fois, il lui dit:

--Par malheur, je suis vieux, et je ne marche plus. J'ai plus vite trouv
le bout de ma force que le bout de mon chemin. Aprs un quart d'heure, mes
jambes refusent, et il faut que je m'arrte; sans quoi je pourrais vous
accompagner. Au fait, c'est peut-tre un bien que je ne puisse pas. Je
serais pour vous plus dangereux qu'utile: on me tolre ici; mais je suis
suspect aux bleus comme paysan et aux paysans comme sorcier.

Il attendit ce quelle rpondrait. Elle ne leva mme pas les yeux.

Une ide fixe aboutit  la folie ou  l'hrosme. Mais de quel hrosme
peut tre capable une pauvre paysanne? d'aucun. Elle peut tre mre, et
voil tout. Chaque jour elle s'enfonait davantage dans sa rverie.
Tellmarch l'observait.

Il chercha  l'occuper; il lui apporta du fil, des aiguilles, un d: et en
effet, ce qui fit plaisir au pauvre caimand, elle se mit  coudre; elle
songeait, mais elle travaillait, signe de sant; ses forces lui revenaient
peu  peu; elle raccommoda son linge, ses vtements, ses souliers; mais sa
prunelle restait vitreuse. Tout en cousant elle chantait  demi-voix
des chansons obscures. Elle murmurait des noms, probablement des noms
d'enfants, pas assez distinctement pour que Tellmarch les entendt. Elle
s'interrompait et coutait les oiseaux, comme s'ils avaient des nouvelles 
lui donner. Elle regardait le temps qu'il faisait. Ses lvres remuaient.
Elle se parlait bas. Elle fit un sac, et elle le remplit de chtaignes.
Un matin Tellmarch la vit qui se mettait en marche, l'il fix au hasard
sur les profondeurs de la fort.

--O allez-vous? lui demanda-t-il.

Elle rpondit:

--Je vais les chercher.

Il n'essaya pas de la retenir.




VII.  LES DEUX POLES DU VRAI

Au bout de quelques semaines pleines de tous les va-et-vient de la guerre
civile, il n'tait bruit dans le pays de Fougres que de deux hommes dont
l'un tait l'oppos de l'autre, et qui cependant faisaient la mme oeuvre,
c'est--dire combattaient cte  cte le grand combat rvolutionnaire.

Le sauvage duel venden continuait, mais la Vende perdait du terrain. Dans
l'Ille-et-Vilaine en particulier, grce au jeune commandant qui,  Dol,
avait si  propos ripost  l'audace des six mille royalistes par l'audace
des quinze cents patriotes, l'insurrection tait, sinon teinte, du moins
trs amoindrie et trs circonscrite. Plusieurs coups heureux avaient suivi
celui-l, et de ces succs multiplis tait ne une situation nouvelle.

Les choses avaient chang de face, mais une singulire complication tait
survenue.

Dans toute cette partie de la Vende, la rpublique avait le dessus, ceci
tait hors de doute; mais quelle rpublique? Dans le triomphe qui
s'bauchait, deux formes de la rpublique taient en prsence, la
rpublique de la terreur et la rpublique de la clmence, l'une voulant
vaincre par la rigueur et l'autre par la douceur. Laquelle prvaudrait? Ces
deux formes, la forme conciliante et la forme implacable, taient
reprsentes par deux hommes ayant chacun son influence et son autorit,
l'un commandant militaire, l'autre dlgu civil; lequel de ces deux hommes
l'emporterait? De ces deux hommes, l'un, le dlgu, avait de redoutables
points d'appui; il tait arriv apportant la menaante consigne de la
commune de Paris aux bataillons de Santerre: _Pas de grce, pas de
quartier!_ Il avait, pour tout soumettre  son autorit, le dcret de la
Convention portant peine de mort contre quiconque mettrait en libert et
ferait vader un chef rebelle prisonnier, de pleins pouvoirs mans du
comit de salut public, et une injonction de lui obir,  lui dlgu,
signe: ROBESPIERRE, DANTON, MARAT. L'autre, le soldat, n'avait pour lui
que cette force, la piti.

Il n'avait pour lui que son bras, qui battait les ennemis, et son coeur,
qui leur faisait grce. Vainqueur, il se croyait le droit d'pargner les
vaincus.

De l un conflit latent, mais profond, entre ces deux hommes. Ils taient
tous les deux dans des nuages diffrents, tous les deux combattant la
rbellion, et chacun ayant sa foudre  lui, l'un la victoire, l'autre la
terreur.

Dans tout le Bocage on ne parlait que d'eux; et, ce qui ajoutait 
l'anxit des regards fixs sur eux de toutes parts, c'est que ces deux
hommes, si absolument opposs, taient en mme temps troitement unis. Ces
deux antagonistes taient deux amis. Jamais sympathie plus haute et plus
profonde n'avait rapproch deux coeurs; le farouche avait sauv la vie au
dbonnaire, et il en avait la balafre au visage. Ces deux hommes
incarnaient, l'un la mort, l'autre la vie; l'un tait le principe terrible,
l'autre le principe pacifique, et ils s'aimaient. Problme trange. Qu'on
se figure Oreste misricordieux et Pylade inclment. Qu'on se figure
Arimane frre d'Ormus.

Ajoutons que celui des deux qu'on appelait le froce tait en mme temps
le plus fraternel des hommes; il pansait les blesss, soignait les malades,
passait ses jours et ses nuits dans les ambulances et les hpitaux,
s'attendrissait sur des enfants pieds nus, n'avait rien  lui, donnait tout
aux pauvres. Quand on se battait, il y allait; il marchait  la tte des
colonnes et au plus fort du combat, arm, car il avait  sa ceinture un
sabre et deux pistolets, et dsarm, car jamais on ne l'avait vu tirer son
sabre et toucher  ses pistolets. Il affrontait les coups et n'en rendait
pas. On disait qu'il avait t prtre.

L'un de ces hommes tait Gauvain, l'autre tait Cimourdain.

L'amiti tait entre les deux hommes, mais la haine tait entre les deux
principes; c'tait comme une me coupe en deux, et partage; Gauvain, en
effet, avait reu une moiti de l'me de Cimourdain, mais la moiti douce.
Il semblait que Gauvain avait eu le rayon blanc et que Cimourdain avait
gard pour lui ce qu'on pourrait appeler le rayon noir. De l un dsaccord
intime. Cette sourde guerre ne pouvait pas ne point clater. Un matin la
bataille commena.

Cimourdain dit  Gauvain:

--O en sommes-nous?

Gauvain rpondit:

--Vous le savez aussi bien que moi. J'ai dispers les bandes de Lantenac.
Il n'a plus avec lui que quelques hommes. Le voil accul  la fort de
Fougres. Dans huit jours, il sera cern.

--Et dans quinze jours?

--Il sera pris.

--Et puis?

--Vous avez lu mon affiche?

--Oui. Eh bien?

--Il sera fusill.

--Encore de la clmence. Il faut qu'il soit guillotin.

--Moi, dit, Gauvain, je suis pour la mort militaire.

--Et moi, rpliqua Cimourdain, pour la mort rvolutionnaire.

Il regarda Gauvain en face et lui dit:

--Pourquoi as-tu fait mettre en libert ces religieuses du couvent de
Saint-Marc-le-Blanc?

--Je ne fais pas la guerre aux femmes, rpondit Gauvain.

--Ces femmes-l hassent le peuple. Et, pour la haine une femme vaut dix
hommes. Pourquoi as-tu refus d'envoyer au tribunal rvolutionnaire tout ce
troupeau de vieux prtres fanatiques pris  Louvign?

--Je ne fais pas la guerre aux vieillards.

--Un vieux prtre est pire qu'un jeune. La rbellion est plus dangereuse,
prche par les cheveux blancs. On a foi dans les rides. Pas de fausse
piti, Gauvain. Les rgicides sont les librateurs. Aie l'oeil fix sur la
tour du Temple.

--La tour du Temple. J'en ferais sortir le dauphin. Je ne fais pas la
guerre aux enfants.

L'oeil de Cimourdain devint svre.

--Gauvain, sache qu'il faut faire la guerre  la femme quand elle se nomme
Marie-Antoinette, au vieillard quand il se nomme Pie VI, pape, et 
l'enfant quand il se nomme Louis Capet.

--Mon matre, je ne suis pas un homme politique.

--Tche de ne pas tre un homme dangereux. Pourquoi,  l'attaque du poste
de Coss, quand le rebelle Jean Treton, accul et perdu, s'est ru seul, le
sabre au poing, contre toute ta colonne, as-tu cri: _Ouvrez les rangs.
Laissez passer?_

--Parce qu'on ne se met pas  quinze cents pour tuer un homme.

--Pourquoi,  la Cailleterie d'Astill, quand tu as vu que tes soldats
allaient tuer le Venden Joseph Bzier, qui tait bless et qui se
tranait, as-tu cri: _Allez en avant! J'en fais mon affaire!_ et as-tu
tir ton coup de pistolet en l'air?

--Parce qu'on ne tue pas un homme  terre.

--Et tu as eu tort. Tous deux sont aujourd'hui chefs de bande; Joseph
Bzier, c'est Moustache, et Jean Treton, c'est Jambe-d'Argent. En sauvant
ces deux hommes, tu as donn deux ennemis  la rpublique.

--Certes, je voudrais lui faire des amis, et non lui donner des ennemis.

--Pourquoi, aprs la victoire de Landan, n'as-tu pas fait fusiller tes
trois cents paysans prisonniers?

--Parce que, Bonchamp ayant fait grce aux prisonniers rpublicains, j'ai
voulu qu'il ft dit que la rpublique faisait grce aux prisonniers
royalistes.

--Mais alors, si tu prends Lantenac, tu lui feras grce?

--Non.

--Pourquoi? Puisque tu as fait grce aux trois cents paysans?

--Les paysans sont des ignorants; Lantenac sait ce qu'il fait.

--Mais Lantenac est ton parent?

--La France est la grande parente.

--Lantenac est un vieillard.

--Lantenac est un tranger. Lantenac n'a pas d'ge. Lantenac appelle les
Anglais. Lantenac c'est l'invasion. Lantenac est l'ennemi de la patrie. Le
duel entre lui et moi ne peut finir que par sa mort, ou par la mienne.

--Gauvain, souviens-toi de cette parole.

--Elle est dite.

Il y eut un silence, et tous deux se regardrent.

Et Gauvain reprit:

--Ce sera une date sanglante que cette anne 93 o nous sommes.

--Prends garde, s'cria Cimourdain. Les devoirs terribles existent.
N'accuse pas qui n'est point accusable. Depuis quand la maladie est-elle la
faute du mdecin? Oui, ce qui caractrise cette anne norme, c'est d'tre
sans piti. Pourquoi? parce qu'elle est la grande anne rvolutionnaire.
Cette anne o nous sommes incarne la rvolution. La rvolution a un
ennemi, le vieux monde, et elle est sans piti pour lui, de mme que le
chirurgien a un ennemi, la gangrne, et est sans piti pour elle. La
rvolution extirpe la royaut dans le roi, l'aristocratie dans le noble, le
despotisme dans le soldat, la superstition dans le prtre, la barbarie dans
le juge, en un mot, tout ce qui est la tyrannie dans tout ce qui est le
tyran. L'opration est effrayante, la rvolution la fait d'une main sre.
Quant  la quantit de chair saine qu'elle sacrifie, demande  Boerhave ce
qu'il en pense. Quelle tumeur  couper n'entrane une perte de sang? Quel
incendie  teindre n'exige la part du feu? Ces ncessits redoutables sont
la condition mme du succs. Un chirurgien ressemble  un boucher; un
gurisseur peut faire l'effet d'un bourreau. La rvolution se dvoue  son
uvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi! vous lui demandez grce
pour le virus! vous voulez qu'elle soit clmente pour ce qui est vnneux!
Elle n'coute pas. Elle tient le pass, elle l'achvera. Elle fait  la
civilisation une incision profonde, d'o sortira la sant du genre humain.
Vous souffrez? sans doute. Combien de temps cela durera-t-il? Le temps de
l'opration. Ensuite vous vivrez. La rvolution ampute le monde. De l
cette hmorragie, 93.

--Le chirurgien est calme, dit Gauvain, et les hommes que je vois sont
violents.

--La rvolution, rpliqua Cimourdain, veut pour l'aider des ouvriers
farouches. Elle repousse toute main qui tremble. Elle n'a foi qu'aux
inexorables. Danton, c'est le terrible, Robespierre, c'est l'inflexible,
Saint-Just, c'est l'irrductible, Marat, c'est l'implacable. Prends-y
garde, Gauvain. Ces noms-l sont ncessaires. Ils valent pour nous des
armes. Ils terrifieront l'Europe.

--Et peut-tre aussi l'avenir, dit Gauvain.

Il s'arrta et repartit:

--Du reste, mon matre, vous faites erreur, je n'accuse personne. Selon
moi, le vrai point de vue de la rvolution, c'est l'irresponsabilit.
Personne n'est innocent, personne n'est coupable. Louis XVI, c'est un
mouton jet parmi des lions. Il veut fuir, il veut se sauver, il cherche 
se dfendre; il mordrait, s'il pouvait. Mais n'est pas lion qui veut. Sa
vellit passe pour crime. Ce mouton en colre montre les dents. Le
tratre! disent les lions. Et ils le mangent. Cela fait, ils se battent
entre eux.

--Le mouton est une bte.

--Et les lions, que sont-ils?

Cette rplique fit songer Cimourdain. Il releva la tte et dit:

--Ces lions-l sont des consciences. Ces lions-l sont des ides. Ces
lions-l sont des principes.

--Ils font la terreur.

--Un jour, la rvolution sera la justification de la terreur.

--Craignez que la terreur ne soit la calomnie de la rvolution.

Et Gauvain reprit:

--Libert, Egalit, Fraternit, ce sont des dogmes de paix et d'harmonie.
Pourquoi leur donner un aspect effrayant? Que voulons-nous? conqurir les
peuples  la rpublique universelle. Eh bien, ne leur faisons pas peur. A
quoi bon l'intimidation? Pas plus que les oiseaux, les peuples ne sont
attirs par l'pouvantail. Il ne faut pas faire le mal pour faire le bien.
On ne renverse pas le trne pour laisser l'chafaud debout. Mort aux rois,
et vie aux nations. Abattons les couronnes, pargnons les ttes. La
rvolution, c'est la concorde, et non l'effroi. Les ides douces sont mal
servies par les hommes inclments. Amnistie est pour moi le plus beau mot
de la langue humaine. Je ne veux verser de sang qu'en risquant le mien. Du
reste je ne sais que combattre, et je ne suis qu'un soldat. Mais si l'on ne
peut pardonner, cela ne vaut pas la peine de vaincre. Soyons pendant la
bataille les ennemis de nos ennemis, et aprs la victoire leurs frres.

--Prends garde! rpta Cimourdain pour la troisime fois. Gauvain, tu es
pour moi plus que mon fils, prends garde!

Et il ajouta, pensif:

--Dans des temps comme les ntres, la piti peut tre une des formes de la
trahison.

En entendant parler ces deux hommes, on et cru entendre le dialogue de
l'pe et de la hache.





VIII.  DOLOROSA

Cependant la mre cherchait ses petits.

Elle allait devant elle. Comment vivait-elle? Impossible de le dire. Elle
ne le savait pas elle-mme. Elle marcha des jours et des nuits; elle
mendia, elle mangea de l'herbe, elle coucha  terre, elle dormit en plein
air, dans les broussailles, sous les toiles, quelquefois sous la pluie et
la bise.

Elle rdait de village en village, de mtairie en mtairie, s'informant.
Elle s'arrtait aux seuils. Sa robe tait en haillons. Quelquefois on
l'accueillait, quelquefois on la chassait. Quand elle ne pouvait entrer
dans les maisons, elle allait dans les bois.

Elle ne connaissait pas le pays, elle ignorait tout, except Siscoignard et
la paroisse d'Az, elle n'avait point d'itinraire, elle revenait sur ses
pas, recommenait une route dj parcourue, faisait du chemin inutile. Elle
suivait tantt le pav, tantt l'ornire d'une charrette, tantt les
sentiers dans les taillis. A cette vie au hasard, elle avait us ses
misrables vtements. Elle avait march d'abord avec ses souliers, puis
avec ses pieds nus, puis avec ses pieds sanglants.

Elle allait  travers la guerre,  travers les coups de fusil, sans rien
entendre, sans rien voir, sans rien viter, cherchant ses enfants. Tout
tant en rvolte, il n'y avait plus de gendarmes, plus de maires, plus
d'autorit. Elle n'avait affaire qu'aux passants.

Elle leur parlait. Elle demandait:

--Avez-vous vu quelque part trois petits enfants?

Les passants levaient la tte.

--Deux garons et une fille, disait-elle.

Elle continuait:

--Ren-Jean, Gros-Alain, Georgette? Vous n'avez pas vu a?

Elle poursuivait:

--L'an a quatre ans et demi, la petite a vingt mois.

Elle ajoutait:

--Savez-vous o ils sont? on me les a pris.

On la regardait et c'tait tout.

Voyant qu'on ne la comprenait pas, elle disait:

--C'est qu'ils sont  moi. Voil pourquoi.

Les gens passaient leur chemin. Alors elle s'arrtait et ne disait plus
rien, et se dchirait le sein avec les ongles.

Un jour pourtant un paysan l'couta. Le bonhomme se mit  rflchir.

--Attendez donc, dit-il. Trois enfants?

--Oui.

--Deux garons?...

--Et une fille.

--C'est a que vous cherchez?

--Oui.

--J'ai ou parler d'un seigneur qui avait pris trois petits enfants et qui
les avait avec lui.

--O est cet homme? cria-t-elle. O sont-ils?

Le paysan rpondit:

--Allez  la Tourgue.

--Est-ce que c'est l que je trouverai mes enfants?

--Peut-tre bien que oui.

--Vous dites?...

--La Tourgue.

--Qu'est-ce que c'est que la Tourgue?

--C'est un endroit.

--Est-ce un village? un chteau? une mtairie?

--Je n'y suis jamais all.

--Est-ce loin?

--Ce n'est pas prs.

--De quel ct?

--Du ct de Fougres.

--Par o y va-t-on?

--Vous tes  Vantortes, dit le paysan, vous laisserez Erne  gauche et
Coxelles  droite, vous passerez par Lorchamp et vous traverserez le
Leroux.

Et le paysan leva sa main vers l'occident.

--Toujours droit devant vous en allant du ct o le soleil se couche.

Avant que le paysan et baiss son bras, elle tait en marche.

Le paysan lui cria:

--Mais prenez garde. On se bat par l.

Elle ne se retourna point pour lui rpondre, et continua d'aller en avant.




IX.  UNE BASTILLE DE PROVINCE


i  LA TOURGUE

Le voyageur qui, il y a quarante ans, entr dans la fort de Fougres du
ct de Laignelet, en ressortait du ct de Parign, faisait, sur la
lisire de cette profonde futaie, une rencontre sinistre. En dbouchant du
hallier, il avait brusquement devant lui la Tourgue.

Non la Tourgue vivante, mais la Tourgue morte. La Tourgue lzarde,
saborde, balafre, dmantele. La ruine est  l'difice ce que le fantme
est  l'homme. Pas de plus lugubre vision que la Tourgue. Ce qu'on avait
sous les yeux, c'tait une haute tour ronde, toute seule au coin du bois
comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche  pic, avait
presque l'aspect romain tant elle tait correcte et solide, et tant dans
cette masse robuste l'ide de la puissance tait mle  l'ide de la
chute. Romaine, elle l'tait mme un peu, car elle tait romane. Commence
au neuvime sicle, elle avait t acheve au douzime, aprs la troisime
croisade. Les impostes  oreillons de ses baies disaient son ge. On
approchait, on gravissait l'escarpement, on apercevait une brche, on se
risquait  entrer, on tait dedans, c'tait vide. C'tait quelque chose
comme l'intrieur d'un clairon de pierre pos debout sur le sol. Du haut en
bas, aucun diaphragme; pas de toit, pas de plafonds, pas de planchers, des
arrachements de votes et de chemines, des embrasures  fauconneaux,  des
hauteurs diverses, des cordons de corbeaux de granit et quelques poutres
transversales marquant les tages; sur les poutres les fientes des oiseaux
de nuit, la muraille colossale, quinze pieds d'paisseur  la base et douze
au sommet,  et l des crevasses et des trous qui avaient t des portes,
par o l'on entrevoyait des escaliers dans l'intrieur tnbreux du mur. Le
passant qui pntrait l le soir entendait crier les hulottes, les
tette-chvres, les bihoreaux et les crapauds-volants, et voyait sous ses
pieds des ronces, des pierres, des reptiles, et sur sa tte,  travers une
rondeur noire qui tait le haut de la tour et qui semblait la bouche d'un
puits norme, les toiles.

C'tait la tradition du pays qu'aux tages suprieurs de cette tour il y
avait des portes secrtes faites, comme les portes des tombeaux des rois de
Juda, d'une grosse pierre tournant sur pivot, s'ouvrant, puis se refermant,
et s'effaant dans la muraille; mode architecturale rapporte des croisades
avec l'ogive. Quand ces portes taient closes, il tait impossible de les
retrouver, tant elles taient bien mles aux autres pierres du mur. On
voit encore aujourd'hui de ces portes-l dans les mystrieuses cits de
l'Anti-Liban, chappes au tremblement des douze villes sous Tibre.




ii.  LA BRCHE

La brche par o l'on entrait dans la ruine tait une troue de mine. Pour
un connaisseur, familier avec Errard, Sardi et Pagan, cette mine avait t
savamment faite. La chambre  feu en bonnet de prtre tait proportionne 
la puissance du donjon qu'elle avait  ventrer. Elle avait d contenir au
moins deux quintaux de poudre. On y arrivait par un canal serpentant qui
vaut mieux que le canal droit; l'croulement produit par la mine montrait 
nu dans le dchirement de la pierre le saucisson, qui avait le diamtre
voulu d'un oeuf de poule. L'explosion avait fait  la muraille une blessure
profonde par o les assigeants avaient d pouvoir entrer. Cette tour avait
videmment soutenu,  diverses poques, de vrais siges en rgle; elle
tait crible de mitrailles; et ces mitrailles n'taient pas toutes du mme
temps; chaque projectile a sa faon de marquer un rempart; et tous avaient
laiss  ce donjon leur balafre, depuis les boulets de pierre du
quatorzime sicle jusqu'aux boulets de fer du dix-huitime.

La brche donnait entre dans ce qui avait d tre le rez-de-chausse.
Vis--vis de la brche, dans le mur de la tour, s'ouvrait le guichet d'une
crypte taille dans le roc et se prolongeant dans les fondations de la tour
jusque sous la salle du rez-de-chausse.

Cette crypte, aux trois quarts comble, a t dblaye en 1855 par les
soins de M. Auguste Le Prvost, l'antiquaire de Bernay.




iii.  L'OUBLIETTE

Cette crypte tait l'oubliette. Tout donjon avait la sienne. Cette crypte,
comme beaucoup de caves pnales des mmes poques, avait deux tages. Le
premier tage, o l'on pntrait par le guichet, tait une chambre vote
assez vaste, de plain-pied avec la salle du rez-de-chausse. On voyait sur
la paroi de cette chambre deux sillons parallles et verticaux qui allaient
d'un mur  l'autre en passant par la vote o ils taient profondment
empreints, et qui donnaient l'ide de deux ornires. C'taient deux
ornires en effet. Ces deux sillons avaient t creuss par deux roues.
Jadis, aux temps fodaux, c'tait dans cette chambre que se faisait
l'cartlement, par un procd moins tapageur que les quatre chevaux. Il y
avait l deux roues, si fortes et si grandes qu'elles touchaient les murs
et la vote. On attachait  chacune de ces roues un bras et une jambe du
patient, puis on faisait tourner les deux roues en sens inverse, ce qui
arrachait l'homme. Il fallait de l'effort; de l les ornires creuses dans
la pierre que les roues effleuraient. On peut voir encore aujourd'hui une
chambre de ce genre  Vianden.

Au-dessous de cette chambre il y en avait une autre. C'tait l'oubliette
vritable. On n'y entrait point par une porte, on y pntrait par un trou;
le patient, nu, tait descendu, au moyen d'une corde sous les aisselles,
dans la chambre d'en bas par un soupirail pratiqu au milieu du dallage de
la chambre d'en haut. S'il s'obstinait  vivre, on lui jetait sa nourriture
par ce trou. On voit encore aujourd'hui un trou de ce genre  Bouillon.

Par ce trou il venait du vent. La chambre d'en bas, creuse sous la salle
du rez-de-chausse, tait plutt un puits qu'une chambre. Elle aboutissait
 de l'eau, et un souffle glacial l'emplissait. Ce vent qui faisait mourir
le prisonnier d'en bas faisait vivre le prisonnier d'en haut. Il rendait la
prison respirable. Le prisonnier d'en haut,  ttons sous sa vote, ne
recevait d'air que par ce trou. Du reste, qui y entrait, ou qui y tombait,
n'en sortait plus. C'tait au prisonnier  s'en garer dans l'obscurit. Un
faux pas pouvait du patient d'en haut faire le patient d'en bas. Cela le
regardait. S'il tenait  la vie, ce trou tait son danger; s'il s'ennuyait,
ce trou tait sa ressource. L'tage suprieur tait le cachot, l'tage
infrieur tait le tombeau. Superposition ressemblante  la socit
d'alors.

C'est l ce que nos aeux appelaient un cul-de-basse-fosse. La chose
ayant disparu, le nom pour nous n'a plus de sens. Grce  la rvolution,
nous entendons prononcer ces mots-l avec indiffrence.

Du dehors de la tour, au-dessus de la brche qui en tait, il y a quarante
ans, l'entre unique, on apercevait une embrasure plus large que les autres
meurtrires,  laquelle pendait un grillage de fer descell et dfonc.




iv.  LE PONT-CHATELET

A cette tour, et du ct oppos  la brche, se rattachait un pont de
pierre de trois arches peu endommages. Le pont avait port un corps de
logis dont il restait quelques tronons. Ce corps de logis, o taient
visibles les marques d'un incendie, n'avait plus que sa charpente noircie,
sorte d'ossature  travers laquelle passait le jour, et qui se dressait
auprs de la tour, comme un squelette  ct d'un fantme.

Cette ruine est aujourd'hui tout  fait dmolie, et il n'en reste aucune
trace. Ce qu'ont fait beaucoup de sicles et beaucoup de rois, il suffit
d'un jour et d'un paysan pour le dfaire.

_La Tourgue_, abrviation paysanne, signifie la Tour-Gauvain, de mme que
_la Jupelle_ signifie la Jupellire, et que ce nom d'un bossu chef de
bande, _Pinson-le-Tort_, signifie Pinson-le-Tortu.

La Tourgue, qui il y a quarante ans tait une ruine et qui aujourd'hui est
une ombre, tait en 1793 une forteresse. C'tait la vieille bastille des
Gauvain, gardant  l'occident l'entre de la fort de Fougres, fort qui,
elle-mme, est  peine un bois maintenant.

On avait construit cette citadelle sur un de ces gros blocs de schiste qui
abondent entre Mayenne et Dinan, et qui sont partout pars parmi les
halliers et les bruyres, comme si les titans s'taient jet des pavs  la
tte.

La tour tait toute la forteresse; sous la tour le rocher, au pied du
rocher un de ces cours d'eau que le mois de janvier change en torrents et
que le mois de juin met  sec.

Simplifie  ce point, cette forteresse tait, au moyen-ge,  peu prs
imprenable. Le pont l'affaiblissait. Les Gauvain gothiques l'avaient btie
sans pont. On y abordait par une de ces passerelles branlantes qu'un coup
de hache suffisait  rompre. Tant que les Gauvain furent vicomtes, elle
leur plut ainsi, et ils s'en contentrent; mais quand ils furent marquis,
et quand ils quittrent la caverne pour la cour, ils jetrent trois arches
sur le torrent, et ils se firent accessibles du ct de la plaine de mme
qu'ils s'taient faits accessibles du ct du roi. Les marquis au
dix-septime sicle et les marquises au dix-huitime, ne tenaient plus 
tre imprenables. Copier Versailles remplaa ceci: continuer les aeux.

En face de la tour, du ct occidental, il y avait un plateau assez lev
allant aboutir aux plaines; ce plateau venait presque toucher la tour, et
n'en tait spar que par un ravin trs creux o coulait le cours d'eau qui
est un affluent du Couesnon. Le pont, trait d'union entre la forteresse et
le plateau, fut fait haut sur piles; et sur ces piles on construisit, comme
 Chenonceaux, un difice en style Mansard, plus logeable que la tour. Mais
les moeurs taient encore trs rudes; les seigneurs gardrent la coutume
d'habiter les chambres du donjon pareilles  des cachots. Quant au btiment
sur le pont, qui tait une sorte de petit chtelet, on y pratiqua un long
couloir qui servait d'entre et qu'on appela la salle des gardes; au-dessus
de cette salle des gardes, qui tait une sorte d'entresol, on mit une
bibliothque, au-dessus de la bibliothque un grenier. De longues fentres
 petites vitres en verre de Bohme, des pilastres entre les fentres, des
mdaillons sculpts dans le mur; trois tages; en bas, des pertuisanes
Et des mousquets; au milieu, des livres; en haut, des sacs d'avoine; tout
Cela tait un peu sauvage et fort noble.

La tour  ct tait farouche.

Elle dominait cette btisse coquette de toute sa hauteur lugubre. De la
plate-forme on pouvait foudroyer le pont.

Les deux difices, l'un abrupt, l'autre poli, se choquaient plus qu'ils ne
s'accostaient. Les deux styles n'taient point d'accord; bien que deux
demi-cercles semblent devoir tre identiques, rien ne ressemble moins  un
plein-cintre roman qu'une archivolte classique. Cette tour digne des forts
tait une trange voisine pour ce pont digne de Versailles. Qu'on se figure
Alain Barbe-Torte donnant le bras  Louis XIV. L'ensemble terrifiait. Des
deux majests mles sortait on ne sait quoi de froce.

Au point de vue militaire, le pont, insistons-y, livrait presque la tour.
Il l'embellissait et la dsarmait; en gagnant de l'ornement elle avait
perdu de la force. Le pont la mettait de plain pied avec le plateau.
Toujours inexpugnable du ct de la fort, elle tait maintenant vulnrable
du ct de la plaine. Autrefois elle commandait le plateau,  prsent le
plateau la commandait. Un ennemi install l serait vite matre du pont. La
bibliothque et le grenier taient pour l'assigeant, et contre la
forteresse. Une bibliothque et un grenier se ressemblent en ceci que les
livres et la paille sont du combustible. Pour un assigeant qui utilise
l'incendie, brler Homre ou brler une botte de foin, pourvu que cela
brle, c'est la mme chose. Les franais l'ont prouv aux allemands en
brlant la bibliothque de Heidelberg, et les allemands l'ont prouv aux
franais en brlant la bibliothque de Strasbourg. Ce pont, ajout  la
Tourgue, tait donc stratgiquement une faute; mais au dix-septime sicle,
sous Colbert et Louvois, les princes Gauvain, pas plus que les princes de
Rohan ou les princes de la Trmoille, ne se croyaient dsormais
assigeables. Pourtant les constructeurs du pont avaient pris quelques
prcautions. Premirement, ils avaient prvu l'incendie; au-dessous des
trois fentres du ct aval, ils avaient accroch transversalement,  des
crampons qu'on voyait encore il y a un demi-sicle, une forte chelle de
sauvetage ayant pour longueur la hauteur des deux premiers tages du pont,
hauteur qui dpassait celle de trois tages ordinaires; deuximement, ils
avaient prvu l'assaut; ils avaient isol le pont de la tour au moyen d'une
lourde et basse porte de fer; cette porte tait cintre; on la fermait avec
une grosse clef qui tait dans une cachette connue du matre seul, et, une
fois ferme, cette porte pouvait dfier le blier, et presque braver le
boulet.

Il fallait passer par le pont pour arriver  cette porte, et passer par
cette porte pour pntrer dans la tour. Pas d'autre entre.




v.  LA PORTE DE FER

Le deuxime tage du chtelet du pont, surlev  cause des piles,
correspondait avec le deuxime tage de la tour; c'est  cette hauteur que,
pour plus de sret, avait t place la porte de fer.

La porte de fer s'ouvrait du ct du pont sur la bibliothque et du ct de
la tour sur une grande salle vote avec pilier au centre. Cette salle, on
vient de le dire, tait le second tage du donjon. Elle tait ronde comme
la tour; de longues meurtrires, donnant sur la campagne, l'clairaient. La
muraille, toute sauvage, tait nue, et rien n'en cachait les pierres,
d'ailleurs trs symtriquement ajustes. On arrivait  cette salle par un
escalier en colimaon pratiqu dans la muraille, chose toute simple quand
les murs ont quinze pieds d'paisseur. Au moyen-ge on prenait une ville
rue par rue, une rue maison par maison, une maison chambre par chambre. On
assigeait une forteresse tage par tage. La Tourgue tait sous ce rapport
fort savamment dispose et trs revche et trs difficile. On montait d'un
tage  l'autre par un escalier en spirale d'un abord malais; les portes
taient de biais et n'avaient pas hauteur d'homme, et il fallait baisser la
tte pour y passer; or, tte baisse c'est tte assomme; et,  chaque
porte, l'assig attendait l'assigeant.

Il y avait au-dessous de la salle ronde  pilier deux chambres pareilles,
qui taient le premier tage et le rez-de-chausse, et au-dessus trois; sur
ces six chambres superposes la tour se fermait par un couvercle de pierre
qui tait la plate-forme, et o l'on arrivait par une troite gurite.

Les quinze pieds d'paisseur de muraille qu'on avait d percer pour y
placer la porte de fer, et au milieu desquels elle tait scelle,
l'embotaient dans une longue voussure; de sorte que la porte, quand elle
tait ferme, tait, tant du ct de la tour que du ct du pont, sous un
porche de six ou sept pieds de profondeur; quand elle tait ouverte, ces
deux porches se confondaient et faisaient la vote d'entre.

Sous le porche du ct du pont s'ouvrait dans l'paisseur du mur le guichet
bas d'une vis-de-Saint-Gilles qui menait au couloir du premier tage sous
la bibliothque; c'tait encore l une difficult pour l'assigeant. Le
chtelet sur le pont n'offrait  son extrmit du ct du plateau qu'un mur
 pic, et le pont tait coup l. Un pont-levis, appliqu contre une porte
basse, le mettait en communication avec le plateau, et ce pont-levis, qui,
 cause de la hauteur du plateau, ne s'abaissait jamais qu'en plan inclin,
donnait dans le long couloir dit salle des gardes. Une fois matre de ce
couloir, l'assigeant, pour arriver  la porte de fer, tait forc
d'enlever de vive force l'escalier en vis-de-Saint-Gilles qui montait au
deuxime tage.



vi. LA BIBLIOTHEQUE

Quant  la bibliothque, c'tait une salle oblongue ayant la largeur et la
longueur du pont, et une porte unique, la porte de fer. Une fausse porte
battante, capitonne de drap vert, et qu'il suffisait de pousser, masquait
 l'intrieur la voussure d'entre de la tour. Le mur de la bibliothque
tait du haut en bas, et du plancher au plafond, revtu d'armoires vitres
dans le beau got de menuiserie du dix-septime sicle. Six grandes
fentres, trois de chaque ct, une au-dessus de chaque arche, clairaient
cette bibliothque. Par ces fentres, du dehors et du haut du plateau, on
en voyait l'intrieur. Dans les entre-deux de ces fentres se dressaient
sur des gaines de chne sculpt six bustes de marbre, Hermolas de Byzance,
Athne, grammairien naucratique, Suidas, Casaubon, Clovis, roi de France,
et son chancelier Anachalus, lequel, du reste n'tait pas plus chancelier
que Clovis n'tait roi.

Il y avait dans cette bibliothque des livres quelconques.

Un est rest clbre. C'tait un vieil in-quarto avec estampes, portant
pour titre en grosses lettres SAINT-BARTHLEMY, et pour sous-titre
_Evangile selon saint Barthlemy, prcd d'une dissertation de Pantoenus,
philosophe chrtien, sur la question de savoir si cet vangile doit tre
rput apocryphe et si saint Barthlemy est le mme que Nathanal_. Ce
livre, considr comme exemplaire unique, tait sur un pupitre au milieu de
la bibliothque. Au dernier sicle, on le venait voir par curiosit.



vii.  LE GRENIER

Quant au grenier, qui avait, comme la bibliothque, la forme oblongue du
pont, c'tait simplement le dessous de la charpente du toit. Cela faisait
une grande halle encombre de paille et de foin, et claire par six
mansardes. Pas d'autre ornement qu'une figure de saint Barnab sculpte
sur la porte et au-dessous ce vers:

_Barnabus sanctus falcem jubet ire per herbam_.

Ainsi une haute et large tour,  six tages, perce  et l de quelques
meurtrires, ayant pour entre et pour issue unique une porte de fer
donnant sur un pont-chtelet ferm par un pont-levis; derrire la tour, la
fort; devant la tour un plateau de bruyres, plus haut que le pont, plus
bas que la tour; sous le pont, entre la tour et le plateau, un ravin
profond, troit, plein de broussailles, torrent en hiver, ruisseau au
printemps, foss pierreux l't, voil ce que c'tait que la Tour-Gauvain,
dite la Tourgue.




X.  LES OTAGES

Juillet s'coula, aot vint, un souffle hroque et froce passait sur la
France, deux spectres venaient de traverser l'horizon, Marat un couteau au
flanc, Charlotte Corday sans tte, tout devenait formidable. Quant  la
Vende, battue dans la grande stratgie, elle se rfugiait dans la petite,
plus redoutable, nous l'avons dit; cette guerre tait maintenant une
immense bataille, dchiquete dans les bois; les dsastres de la grosse
arme, dite catholique et royale, commenaient; un dcret envoyait en
Vende l'arme de Mayence; huit mille vendens taient morts  Ancenis; les
vendens taient repousss de Nantes, dbusqus de Montaigu, expulss de
Thouars, chasss de Noirmoutier, culbuts hors de Cholet, de Mortagne et de
Saumur; ils vacuaient Parthenay; ils abandonnaient Clisson; ils lchaient
pied  Chtillon; ils perdaient un drapeau  Saint-Hilaire; ils taient
battus  Pornic, aux Sables,  Fontenay,  Dou, au Chteau-d'Eau, aux
Ponts-de-C; ils taient en chec  Luon, en retraite  la Chtaigneraye,
en droute  la Roche-sur-Yon; mais, d'une part, ils menaaient la
Rochelle, et d'autre part, dans les eaux de Guernesey, une flotte anglaise,
aux ordres du gnral Craig, portant, mls aux meilleurs officiers de la
marine franaise, plusieurs rgiments anglais, n'attendait qu'un signal du
marquis de Lantenac pour dbarquer. Ce dbarquement pouvait redonner la
victoire  la rvolte royaliste. Pitt tait d'ailleurs un malfaiteur
d'tat; dans la politique il y a la trahison de mme que dans la panoplie
il y a le poignard; Pitt poignardait notre pays et trahissait le sien;
c'est trahir son pays que de le dshonorer; l'Angleterre, sous lui et par
lui, faisait la guerre punique. Elle espionnait, fraudait, mentait.
Braconnire et faussaire, rien ne lui rpugnait; elle descendait jusqu'aux
minuties de la haine. Elle faisait accaparer le suif, qui cotait cinq
francs la livre; on saisissait  Lille, sur un anglais, une lettre de
Prigent, agent de Pitt en Vende, o on lisait ces lignes: Je vous prie de
ne pas pargner l'argent. Nous esprons que les assassinats se feront avec
prudence, les prtres dguiss et les femmes sont les personnes les plus
propres  cette opration. Envoyez soixante mille livres  Rouen et
cinquante mille livres  Caen. Cette lettre fut lue par Barre  la
Convention le 1er aot. A ces perfidies ripostaient les sauvageries de
Parrein et plus tard les atrocits de Carrier. Les rpublicains de Metz et
les rpublicains du Midi demandaient  marcher contre les rebelles. Un
dcret ordonnait la formation de vingt-quatre compagnies de pionniers pour
incendier les haies et les cltures du Bocage. Crise inoue. La guerre ne
cessait sur un point que pour recommencer sur l'autre. Pas de grce! pas de
prisonniers! tait le cri des deux partis. L'histoire tait pleine d'une
ombre terrible.

Dans ce mois d'aot la Tourgue tait assige.

Un soir, pendant le lever des toiles, dans le calme d'un crpuscule
caniculaire, pas une feuille ne remuant dans la fort, pas une herbe ne
frissonnant dans la plaine,  travers le silence de la nuit tombante, un
son de trompe se fit entendre. Ce son de trompe venait du haut de la tour.

A ce son de trompe rpondit un coup de clairon qui venait d'en bas.

Au haut de la tour il y avait un homme arm; en bas, dans l'ombre, il y
avait un camp.

On distinguait confusment dans l'obscurit autour de la Tour-Gauvain un
fourmillement de formes noires. Ce fourmillement  tait un bivouac.
Quelques feux commenaient  s'y allumer sous les arbres de la fort et
parmi les bruyres du plateau, et piquaient  et l de points lumineux les
tnbres, comme si la terre voulait s'toiler en mme temps que le ciel.
Sombres toiles que celles de la guerre! Le bivouac du ct du plateau se
prolongeait jusqu'aux plaines et du ct de la fort s'enfonait dans le
hallier. La Tourgue tait bloque.

L'tendue du bivouac des assigeants indiquait une troupe nombreuse.

Le camp serrait la forteresse troitement, et venait du ct de la tour
jusqu'au rocher et du ct du pont jusqu'au ravin.

Il y eut un deuxime bruit de trompe que suivit un deuxime coup de
clairon.

Cette trompe interrogeait et ce clairon rpondait.

Cette trompe, c'tait la tour qui demandait au camp: Peut-on vous parler?
et ce clairon, c'tait le camp qui rpondait: Oui.

A cette poque, les vendens n'tant pas considrs par la Convention comme
belligrants, et dfense tant faite par dcret d'changer avec les
brigands des parlementaires, on supplait comme on pouvait aux
communications que le droit des gens autorise dans la guerre ordinaire et
interdit dans la guerre civile. De l, dans l'occasion, une certaine
entente entre la trompe paysanne et le clairon militaire. Le premier appel
n'tait qu'une entre en matire, le second appel posait la question:
Voulez-vous couter? Si,  ce second appel, le clairon se taisait, refus;
si le clairon rpondait, consentement. Cela signifiait: Trve de quelques
instants.

Le clairon ayant rpondu au deuxime appel, l'homme qui tait au haut de la
tour parla, et l'on entendit ceci:

--Hommes qui m'coutez, je suis Gouge-le-Bruant, surnomm Brise-Bleu,
parce que j'ai extermin beaucoup des vtres, et surnomm aussi l'Imnus,
parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tu; j'ai eu le doigt
coup d'un coup de sabre sur le canon de mon fusil  l'attaque de
Granville, et vous avez fait guillotiner  Laval mon pre et ma mre et ma
soeur Jacqueline, ge de dix-huit ans. Voil ce que je suis.

Je vous parle au nom de monseigneur le marquis Gauvain de Lantenac,
vicomte de Fontenay, prince breton, seigneur des sept forts, mon matre.

Sachez d'abord que monseigneur le marquis, avant de s'enfermer dans cette
tour o vous le tenez bloqu, a distribu la guerre entre six chefs, ses
lieutenants; il a donn  Delire le pays entre la route de Brest et la
route d'Entre;  Treton le pays entre la Ro et Laval;  Jacquet, dit
Taillefer, la lisire du Haut-Maine;  Gaulier, dit Grand-Pierre,
Chteau-Gontier;  Lecomte, Craon; Fougres,  monsieur Dubois-Guy; et
toute la Mayenne  monsieur de Rochambeau; de sorte que rien n'est fini
pour vous par la prise de cette forteresse, et que, lors mme que
monseigneur le marquis mourrait, la Vende de Dieu et du roi ne mourra pas.

Ce que j'en dis, sachez cela, est pour vous avertir. Monseigneur est l, 
mes cts. Je suis la bouche par o passent ses paroles. Hommes qui nous
assigez, faites silence.

Voici ce qu'il importe que vous entendiez:

N'oubliez pas que la guerre que vous nous faites n'est point juste. Nous
sommes des gens qui habitons notre pays, et nous combattons honntement, et
nous sommes simples et purs sous la volont de Dieu comme l'herbe sous la
rose. C'est la rpublique qui nous a attaqus; elle est venue nous
troubler dans nos campagnes, et elle a brl nos maisons et nos rcoltes et
mitraill nos mtairies, et nos femmes et nos enfants ont t obligs de
s'enfuir pieds nus dans les bois pendant que la fauvette d'hiver chantait
encore.

Vous qui tes ici et qui m'entendez, vous nous avez traqus dans la fort,
et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tu ou dispers ceux qui
s'taient joints  nous; vous avez du canon; vous avez runi  votre
colonne les garnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de
Landivy, d'Evran, de Tintniac et de Vitr, ce qui fait que vous tes
quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez; et nous, nous sommes
dix-neuf hommes qui nous dfendons.

Nous avons des vivres et des munitions.

Vous avez russi  pratiquer une mine et  faire sauter un morceau de
notre rocher et un morceau de notre mur.

Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une brche par
laquelle vous pouvez entrer, bien qu'elle ne soit pas  ciel ouvert et que
la tour, toujours forte et debout, fasse vote au-dessus d'elle.

Maintenant vous prparez l'assaut.

Et nous, d'abord monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et
prieur sculier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, o une messe de
tous les jours a t fonde par la reine Jeanne, ensuite les autres
dfenseurs de la tour, dont est monsieur l'abb Turmeau, en guerre
Grand-Francoeur, mon camarade Guinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert,
mon camarade Chante-en-Hiver, qui est capitaine du camp de l'Avoine, mon
camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmis, et moi, paysan,
qui suis n au bourg de Daon, o coule le ruisseau Moriandre, nous tous,
nous avons une chose  vous dire.

Hommes qui tes au bas de cette tour, coutez.

Nous avons en nos mains trois prisonniers, qui sont trois enfants. Ces
enfants ont t adopts par un de vos bataillons, et ils sont  vous. Nous
vous offrons de vous rendre ces trois enfants.

A une condition.

C'est que nous aurons la sortie libre.

Si vous refusez, coutez bien, vous ne pouvez attaquer que de deux faons,
par la brche, du ct de la fort, ou par le pont, du ct du plateau. Le
btiment sur le pont a trois tages; dans l'tage d'en bas, moi l'Imnus,
moi qui vous parle, j'ai fait mettre six tonnes de goudron et cent fascines
de bruyres sches; dans l'tage d'en haut, il y a de la paille; dans
l'tage du milieu, il y a des livres et des papiers; la porte de fer qui
communique du pont avec la tour est ferme, et monseigneur en a la clef sur
lui; moi, j'ai fait sous la porte un trou, et par ce trou passe une mche
soufre dont un bout est dans une des tonnes de goudron et l'autre bout 
la porte de ma main, dans l'intrieur de la tour; j'y mettrai le feu quand
bon me semblera. Si vous refusez de nous laisser sortir, les trois enfants
seront placs dans le deuxime tage du pont, entre l'tage o aboutit la
mche soufre et o est le goudron, et l'tage o est la paille, et la
porte de fer sera referme sur eux. Si vous attaquez par le pont, ce sera
vous qui incendierez le btiment; si vous attaquez  la fois par la brche
et par le pont, le feu sera mis  la fois par vous et par nous; et, dans
tous les cas, les trois enfants priront.

A prsent, acceptez ou refusez.

Si vous acceptez, nous sortons.

Si vous refusez, les enfants meurent.

J'ai dit.

L'homme qui parlait du haut de la tour se tut.

Une voix d'en bas cria:

--Nous refusons.

Cette voix tait brve et svre. Une autre voix moins dure, ferme
pourtant, ajouta:

--Nous vous donnons vingt-quatre heures pour vous rendre  discrtion.

Il y eut un silence, et la mme voix continua:

--Demain,  pareille heure, si vous n'tes pas rendus, nous donnons
l'assaut.

Et la premire voix reprit:

--Et alors pas de quartier.

A cette voix farouche, une autre voix rpondit du haut de la tour. On vit
entre deux crneaux se pencher une haute silhouette dans laquelle on put, 
la lueur des toiles, reconnatre la redoutable figure du marquis de
Lantenac, et cette figure d'o un regard tombait dans l'ombre et semblait
chercher quelqu'un, cria:

--Tiens, c'est toi, prtre!

--Oui, c'est moi, tratre! rpondit la rude voix d'en bas.




XI.  AFFREUX COMME L'ANTIQUE

La voix implacable en effet tait la voix de Cimourdain; la voix plus jeune
et moins absolue tait celle de Gauvain.

Le marquis de Lantenac, en reconnaissant l'abb Cimourdain, ne s'tait pas
tromp.

En peu de semaines, dans ce pays que la guerre civile faisait sanglant,
Cimourdain, on le sait, tait devenu fameux; pas de notorit plus lugubre
que la sienne; on disait: Marat  Paris, Chlier  Lyon, Cimourdain en
Vende. On fltrissait l'abb Cimourdain de tout le respect qu'on avait eu
pour lui autrefois; c'est l l'effet de l'habit de prtre retourn.
Cimourdain faisait horreur. Les svres sont des infortuns; qui voit leurs
actes les condamne, qui verrait leur conscience les absoudrait peut-tre.
Un Lycurgue qui n'est pas expliqu semble un Tibre. Quoi qu'il en ft,
deux hommes, le marquis de Lantenac et l'abb Cimourdain, taient gaux
dans la balance de haine; la maldiction des royalistes sur Cimourdain
faisait contre-poids  l'excration des rpublicains pour Lantenac. Chacun
de ces deux hommes tait, pour le camp oppos, le monstre;  tel point
qu'il se produisit ce fait singulier que, tandis que Prieur de la Marne 
Granville mettait  prix la tte de Lantenac, Charette  Noirmoutier
mettait  prix la tte de Cimourdain.

Disons-le, ces deux hommes, le marquis et le prtre, taient jusqu' un
certain point le mme homme. Le masque de bronze de la guerre civile a deux
profils, l'un tourn vers le pass, l'autre tourn vers l'avenir, mais
aussi tragiques l'un que l'autre. Lantenac tait le premier de ces profils,
Cimourdain tait le second; seulement l'amer rictus de Lantenac tait
couvert d'ombre et de nuit, et sur le front fatal de Cimourdain il y avait
une lueur d'aurore.

Cependant la Tourgue assige avait un rpit.

Grce  l'intervention de Gauvain, on vient de le voir, une sorte de trve
de vingt-quatre heures avait t convenue.

L'Imnus, du reste, tait bien renseign, et, par suite des rquisitions de
Cimourdain, Gauvain avait maintenant sous ses ordres quatre mille cinq
cents hommes, tant garde nationale que troupe de ligne, avec lesquels il
cernait Lantenac dans la Tourgue, et il avait pu braquer contre la
forteresse douze pices de canon, six du ct de la tour, sur la lisire de
la fort, en batterie enterre, et six du ct du pont, sur le plateau, en
batterie haute. Il avait pu faire jouer la mine, et la brche tait ouverte
au pied de la tour.

Ainsi, sitt les vingt-quatre heures de trve expires, la lutte allait
s'engager dans les conditions que voici:

Sur le plateau et dans la fort, on tait quatre mille cinq cents.

Dans la tour, dix-neuf.

Les noms de ces dix-neuf assigs peuvent tre retrouvs par l'histoire
dans les affiches de mise hors la loi. Nous les rencontrerons peut-tre.

Pour commander  ces quatre mille cinq cents hommes qui taient presque une
arme, Cimourdain aurait voulu que Gauvain se laisst faire adjudant
gnral. Gauvain avait refus, et avait dit:--Quand Lantenac sera pris,
nous verrons. Je n'ai encore rien mrit.

Ces grands commandements avec d'humbles grades taient d'ailleurs dans les
moeurs rpublicaines. Bonaparte, plus tard, fut en mme temps chef
d'escadron d'artillerie et gnral en chef de l'arme d'Italie.

La Tour-Gauvain avait une destine trange: un Gauvain l'attaquait, un
Gauvain la dfendait. De l, une certaine rserve dans l'attaque, mais non
dans la dfense, car M. de Lantenac tait de ceux qui ne mnagent rien, et
d'ailleurs il avait surtout habit Versailles et n'avait aucune
superstition pour la Tourgue, qu'il connaissait  peine. Il tait venu s'y
rfugier, n'ayant plus d'autre asile, voil tout; mais il l'et dmolie
sans scrupule. Gauvain tait plus respectueux.

Le point faible de la forteresse tait le pont; mais dans la bibliothque,
qui tait sur le pont, il y avait les archives de la famille; si l'assaut
tait donn l, l'incendie du pont tait invitable; il semblait  Gauvain
que brler les archives, c'tait attaquer ses pres. La Tourgue tait le
manoir de famille des Gauvain; c'est de cette tour que mouvaient tous
leurs fiefs de Bretagne, de mme que tous les fiefs de France mouvaient de
la tour du Louvre: les souvenirs domestiques des Gauvain taient l;
lui-mme, il y tait n; les fatalits tortueuses de la vie l'amenaient 
attaquer, homme, cette muraille vnrable qui l'avait protg enfant.
Serait-il impie envers cette demeure jusqu' la mettre en cendres?
Peut-tre son propre berceau,  lui Gauvain, tait-il dans quelque coin du
grenier de la bibliothque. Certaines rflexions sont des motions.
Gauvain, en prsence de l'antique maison de famille, se sentait mu. C'est
pourquoi il avait pargn le pont. Il s'tait born  rendre toute sortie
ou toute vasion impossible par cette issue et  tenir le pont en respect
par une batterie, et il avait choisi pour l'attaque le ct oppos.
De l, la mine et la sape au pied de la tour.

Cimourdain l'avait laiss faire; il se le reprochait; car son pret
fronait le sourcil devant toutes ces vieilleries gothiques, et il ne
voulait pas plus l'indulgence pour les difices que pour les hommes.
Mnager un chteau, c'tait un commencement de clmence. Or la clmence
tait le ct faible de Gauvain. Cimourdain, on le sait, le surveillait et
l'arrtait sur cette pente,  ses yeux funeste. Pourtant lui-mme, et en ne
se l'avouant qu'avec une sorte de colre, il n'avait pas revu la Tourgue
sans un secret tressaillement; il se sentait attendri devant cette salle
studieuse o taient les premiers livres qu'il et fait lire  Gauvain; il
avait t cur du village voisin, Parign; il avait, lui Cimourdain, habit
les combles du chtelet du pont; c'est dans la bibliothque qu'il tenait
entre ses genoux le petit Gauvain pelant l'alphabet; c'est entre ces vieux
quatre murs-l qu'il avait vu son lve bien-aim, le fils de son me,
grandir comme homme et crotre comme esprit. Cette bibliothque, ce
chtelet, ces murs pleins de ses bndictions sur l'enfant, allait-il les
foudroyer et les brler? Il leur faisait grce. Non sans remords.

Il avait laiss Gauvain entamer le sige sur le point oppos. La Tourgue
avait son ct sauvage, la tour, et son ct civilis, la bibliothque.
Cimourdain avait permis  Gauvain de ne battre en brche que le ct
sauvage.

Du reste, attaque par un Gauvain, dfendue par un Gauvain, cette vieille
demeure revenait, en pleine rvolution franaise,  ses habitudes fodales.
Les guerres entre parents sont toute l'histoire du moyen-ge; les Etocles
et les Polynices sont gothiques aussi bien que grecs, et Hamlet fait dans
Elseneur ce qu'Oreste a fait dans Argos.




XII.  LE SAUVETAGE S'EBAUCHE

Toute la nuit se passa de part et d'autre en prparatifs.

Sitt le sombre pourparler qu'on vient d'entendre termin, le premier soin
de Gauvain fut d'appeler son lieutenant.

Guchamp, qu'il faut un peu connatre, tait un homme de second plan,
honnte, intrpide, mdiocre, meilleur soldat que chef, rigoureusement
intelligent jusqu'au point o c'est le devoir de ne plus comprendre, jamais
attendri, inaccessible  la corruption, quelle qu'elle ft, aussi bien  la
vnalit qui corrompt la conscience qu' la piti qui corrompt la justice.
Il avait sur l'me et sur le coeur ces deux abat-jour, la discipline et la
consigne, comme un cheval a ses garde-vue sur les deux yeux, et il marchait
devant lui dans l'espace que cela lui laissait libre. Son pas tait droit,
mais sa route tait troite.

Du reste, homme sr; rigide dans le commandement, exact dans l'obissance.

Gauvain adressa vivement la parole  Guchamp.

--Guchamp, une chelle.

--Mon commandant, nous n'en avons pas.

--Il faut en avoir une.

--Pour escalade?

--Non. Pour sauvetage.

Guchamp rflchit et rpondit:

--Je comprends. Mais pour ce que vous voulez, il la faut trs haute.

--D'au moins trois tages.

--Oui, mon commandant, c'est  peu prs la hauteur.

Et il faut dpasser cette hauteur, car il faut tre sr de russir.

--Sans doute.

--Comment se fait-il que vous n'ayez pas d'chelle?

--Mon commandant, vous n'avez pas jug  propos d'assiger la Tourgue par
le plateau; vous vous tes content de la bloquer de ce ct-l; vous avez
voulu attaquer, non par le pont, mais par la tour. On ne s'est plus occup
que de la mine, et l'on a renonc  l'escalade. C'est pourquoi nous n'avons
pas d'chelles.

--Faites-en faire une sur-le-champ.

--Une chelle de trois tages ne s'improvise pas.

--Faites ajouter bout  bout plusieurs chelles courtes.

--Il faut en avoir.

--Trouvez-en.

--On n'en trouvera pas. Partout les paysans dtruisent les chelles, de
mme qu'ils dmontent les charrettes et qu'ils coupent les ponts.

--Ils veulent paralyser la rpublique, c'est vrai.

--Ils veulent que nous ne puissions ni traner un charroi, ni passer une
rivire, ni escalader un mur.

--Il me faut une chelle, pourtant.

--J'y songe, mon commandant, il y a  Javen, prs de Fougres, une grande
charpenterie. On peut en avoir une l.

--Il n'y a pas une minute  perdre.

--Quand voulez-vous avoir l'chelle?

--Demain,  pareille heure, au plus tard.

--Je vais envoyer  Javen un exprs  franc-trier. Il portera l'ordre de
rquisition. Il y a  Javen un poste de cavalerie qui fournira l'escorte.
L'chelle pourra tre ici demain avant le coucher du soleil.

--C'est bien, cela suffira, dit Gauvain, faites vite. Allez.

Dix minutes aprs, Guchamp revint et dit  Gauvain:

--Mon commandant, l'exprs est parti pour Javen.

Gauvain monta sur le plateau et demeura longtemps l'il fix sur le
pont-chtelet qui tait en travers du ravin. Le pignon du chtelet, sans
autre baie que la basse entre ferme par le pont-levis dress, faisait
face  l'escarpement du ravin. Pour arriver du plateau au pied des piles du
pont, il fallait descendre le long de cet escarpement, ce qui n'tait pas
impossible, de broussaille en broussaille. Mais une fois dans le foss,
l'assaillant serait expos  tous les projectiles pouvant pleuvoir des
trois tages. Gauvain acheva de se convaincre qu'au point o le sige en
tait, la vritable attaque tait par la brche de la tour.

Il prit toutes ses mesures pour qu'aucune fuite ne ft possible; il
complta l'troit blocus de la Tourgue; il resserra les mailles de ses
bataillons de faon que rien ne pt passer au travers. Gauvain et
Cimourdain se partagrent l'investissement de la forteresse; Gauvain se
rserva le ct de la fort et donna  Cimourdain le ct du plateau. Il
fut convenu que, tandis que Gauvain, second par Guchamp, conduirait
l'assaut par la sape, Cimourdain, toutes les mches de la batterie haute
allumes, observerait le pont et le ravin.




XIII.  CE QUE FAIT LE MARQUIS

Pendant qu'au dehors tout s'apprtait pour l'attaque, au dedans tout
s'apprtait pour la rsistance.

Ce n'est pas sans une relle analogie qu'une tour se nomme une douve, et
l'on frappe quelquefois une tour d'un coup de mine comme une douve d'un
coup de poinon. La muraille se perce comme une bonde. C'est ce qui tait
arriv  la Tourgue.

Le puissant coup de poinon donn par deux ou trois quintaux de poudre
avait trou de part en part le mur norme. Ce trou partait du pied de la
tour, traversait la muraille dans sa plus grande paisseur et venait
aboutir en arcade informe dans le rez-de-chausse de la forteresse. Du
dehors, les assigeants, afin de rendre ce trou praticable  l'assaut,
l'avaient largi et faonn  coups de canon.

Le rez-de-chausse o pntrait cette brche tait une grande salle ronde
toute nue, avec pilier central portant la clef de vote. Cette salle, qui
tait la plus vaste de tout le donjon, n'avait pas moins de quarante pieds
de diamtre. Chacun des tages de la tour se composait d'une chambre
pareille, mais moins large, avec des logettes dans les embrasures des
meurtrires. La salle du rez-de-chausse n'avait pas de meurtrires, pas de
soupiraux, pas de lucarnes; juste autant de jour et d'air qu'une tombe.

La porte des oubliettes, faite de plus de fer que de bois, tait dans la
salle du rez-de-chausse. Une autre porte de cette salle ouvrait sur un
escalier qui conduisait aux chambres suprieures. Tous les escaliers
taient pratiqus dans l'paisseur du mur.

C'est dans cette salle basse que les assigeants avaient chance d'arriver
par la brche qu'ils avaient faite. Cette salle prise, il leur restait la
tour  prendre.

On n'avait jamais respir dans cette salle basse. Nul n'y passait
vingt-quatre heures sans tre asphyxi. Maintenant, grce  la brche, on y
pouvait vivre.

C'est pourquoi les assigs ne fermrent pas la brche.

D'ailleurs,  quoi bon? Le canon l'et rouverte.

Ils piqurent dans le mur une torchre de fer, y plantrent une torche, et
cela claira le rez-de-chausse.

Maintenant comment s'y dfendre?

Murer le trou tait facile, mais inutile. Une retirade valait mieux. Une
retirade, c'est un retranchement  angle rentrant, sorte de barricade
chevronne qui permet de faire converger les feux sur les assaillants, et
qui, en laissant  l'extrieur la brche ouverte, la bouche  l'intrieur.
Les matriaux ne leur manquaient pas; ils construisirent une retirade, avec
fissures pour le passage des canons de fusil. L'angle de la retirade
s'appuyait au pilier central; les deux ailes touchaient le mur des deux
cts. Cela fait, on disposa dans les bons endroits des fougasses.

Le marquis dirigeait tout. Inspirateur, ordonnateur, guide et matre, me
terrible. Lantenac tait de cette race d'hommes de guerre du dix-huitime
sicle qui,  quatre-vingts ans, sauvaient des villes. Il ressemblait  ce
comte d'Alberg qui, presque centenaire, chassa de Riga le roi de Pologne.

--Courage, amis! disait le marquis, au commencement de ce sicle, en 1715,
 Bender, Charles XII, enferm dans une maison, a tenu tte, avec trois
cents sudois,  vingt mille turcs.

On barricada les deux tages d'en bas, on fortifia les chambres, on crnela
les alcves, on contrebuta les portes avec des solives enfonces  coups de
maillet, qui faisaient comme des arcs-boutants; seulement on dut laisser
libre l'escalier en spirale qui communiquait  tous les tages, car il
fallait pouvoir y circuler; et l'entraver pour l'assigeant, c'et t
l'entraver pour l'assig. La dfense des places a toujours ainsi un ct
faible.

Le marquis, infatigable, robuste comme un jeune homme, soulevant des
poutres, portant des pierres, donnait l'exemple, mettait la main  la
besogne, commandait, aidait, fraternisait, riait avec ce clan froce,
toujours le seigneur pourtant, haut, familier, lgant, farouche.

Il ne fallait pas lui rpliquer. Il disait: _Si une moiti de vous se
rvoltait, je la ferais fusiller par l'autre, et je dfendrais la place
avec le reste_. Ces choses-l font qu'on adore un chef.




XIV.  CE QUE FAIT L'IMANUS

Pendant que le marquis s'occupait de la brche et de la tour, l'Imnus
s'occupait du pont. Ds le commencement du sige, l'chelle de sauvetage
suspendue transversalement en dehors et au-dessous des fentres du deuxime
tage, avait t retire par ordre du marquis, et place par l'Imnus dans
la salle de la bibliothque. C'est peut-tre  cette chelle-l que Gauvain
voulait suppler. Les fentres du premier tage entre-sol, dit salle des
gardes, taient dfendues par une triple armature de barreaux de fer
scells dans la pierre, et l'on ne pouvait ni entrer ni sortir par l.

Il n'y avait point de barreaux aux fentres de la bibliothque, mais elles
taient trs hautes.

L'Imnus se fit accompagner de trois hommes, comme lui capables de tout et
rsolus  tout. Ces hommes taient Hoisnard, dit Branche-d'Or, et les deux
frres Pique-en-Bois. L'Imnus prit une lanterne sourde, ouvrit la porte de
fer, et visita minutieusement les trois tages du chtelet du pont.
Hoisnard Branche-d'Or tait aussi implacable que l'Imnus, ayant eu un
frre tu par les rpublicains.

L'Imnus examina l'tage d'en haut, regorgeant de foin et de paille, et
l'tage d'en bas, dans lequel il fit apporter quelques pots  feu, qu'il
ajouta aux tonnes de goudron; il fit mettre le tas de fascines de bruyres
en contact avec les tonnes de goudron, et il s'assura du bon tat de la
mche soufre dont une extrmit tait dans le pont et l'autre dans la
tour. Il rpandit sur le plancher, sous les tonnes et sous les fascines,
une mare de goudron o il immergea le bout de la mche soufre; puis il fit
placer dans la salle de la bibliothque, entre le rez-de-chausse o tait
le goudron et le grenier o tait la paille, les trois berceaux o taient
Ren-Jean, Gros-Alain et Georgette, plongs dans un profond sommeil. On
apporta les berceaux trs doucement pour ne point rveiller les petits.

C'taient de simples petites crches de campagne, sorte de corbeilles
d'osier trs basses qu'on pose  terre, ce qui permet  l'enfant de sortir
du berceau seul et sans aide. Prs de chaque berceau, l'Imnus fit placer
une cuelle de soupe avec une cuiller de bois. L'chelle de sauvetage
dcroche de ses crampons avait t dpose sur le plancher, contre le
mur; l'Imnus fit ranger les trois berceaux bout  bout le long de l'autre
mur en regard de l'chelle. Puis, pensant que des courants d'air pouvaient
tre utiles, il ouvrit toutes grandes les six fentres de la bibliothque.
C'tait une nuit d't, bleue et tide.

Il envoya les frres Pique-en-Bois ouvrir les fentres de l'tage infrieur
et de l'tage suprieur. Il avait remarqu, sur la faade orientale de
l'difice, un grand vieux lierre dessch, couleur d'amadou, qui couvrait
tout un ct du pont du haut en bas et encadrait les fentres des trois
tages. Il pensa que ce lierre ne nuirait pas. L'Imnus jeta partout un
dernier coup d'oeil; aprs quoi, ces quatre hommes sortirent du chtelet et
rentrrent dans le donjon. L'Imnus referma la lourde porte de fer  double
tour, considra attentivement la serrure norme et terrible, et examina,
avec un signe de tte satisfait, la mche soufre qui passait par le trou
pratiqu par lui, et tait dsormais la seule communication entre la tour
et le pont. Cette mche partait de la chambre ronde, passait sous la porte
de fer, entrait sous la voussure, descendait l'escalier du rez-de-chausse
du pont, serpentait sur les degrs en spirale, rampait sur le plancher
du couloir entre-sol, et allait aboutir  la mare de goudron sous le tas de
fascines sches. L'Imnus avait calcul qu'il fallait environ un quart
d'heure pour que cette mche, allume dans l'intrieur de la tour, mit le
feu  la mare de goudron sous la bibliothque. Tous ces arrangements pris,
et toutes ces inspections faites, il rapporta la clef de la porte de fer au
marquis de Lantenac, qui la mit dans sa poche.

Il importait de surveiller tous les mouvements des assigeants. L'Imnus
alla se poster en vedette, sa trompe de bouvier  la ceinture, dans la
gurite de la plate-forme, au haut de la tour. Tout en observant, un oeil
sur la fort, un oeil sur le plateau, il avait prs de lui, dans
l'embrasure de la lucarne de la gurite, une poire  poudre, un sac de
toile plein de balles de calibre, et de vieux journaux qu'il dchirait, et
il faisait des cartouches.

Quand le soleil parut, il claira dans la fort huit bataillons, le sabre
au ct, la giberne au dos, la bayonnette au fusil, prts  l'assaut; sur
le plateau, une batterie de canons, avec caissons, gargousses et botes 
mitraille; dans la forteresse, dix-neuf hommes chargeant des tromblons, des
mousquets, des pistolets et des espingoles; et dans les trois berceaux
trois enfants endormis.






LIVRE TROISIEME


LE MASSACRE DE SAINT-BARTHELEMY



i

Les enfants se rveillrent.

Ce fut d'abord la petite.

Un rveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum
sorte de ces fraches mes.

Georgette, celle de vingt mois, la dernire ne des trois, qui ttait
encore en mai, souleva sa petite tte, se dressa sur son sant, regarda ses
pieds, et se mit  jaser.

Un rayon du matin tait sur son berceau; il et t difficile de dire quel
tait le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore.

Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette,
gaie et calme, jasait.

Ren-Jean tait brun, Gros-Alain tait chtain, Georgette tait blonde. Ces
nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'ge, peuvent changer
plus tard. Ren-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le
ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux
jambes hors de son petit lit.

Tous trois taient en haillons; les vtements que leur avait donns le
bataillon du Bonnet-Rouge s'en taient alls en loques; ce qu'ils avaient
sur eux n'tait mme pas une chemise; les deux garons taient presque nus,
Georgette tait affuble d'une guenille qui avait t une jupe et qui
n'tait plus gure qu'une brassire. Qui avait soin de ces enfants? On
n'et pu le dire. Pas de mre. Ces sauvages paysans combattants, qui les
tranaient avec eux de fort en fort, leur donnaient leur part de soupe.
Voil tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout
le monde pour matre et personne pour pre. Mais les haillons des enfants,
c'est plein de lumire. Ils taient charmants.

Georgette jasait.

Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le mme hymne. Hymne
indistinct, balbuti, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre
destine humaine devant lui. De l la tristesse des hommes qui coutent,
mle  la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on
puisse entendre sur la terre, c'est le bgaiement de l'me humaine sur les
lvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pense qui n'est encore
qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient  la justice
ternelle; peut-tre est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer;
protestation humble et poignante; cette ignorance souriant  l'infini
compromet toute la cration dans le sort qui sera fait  l'tre faible et
dsarm. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.

Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas
des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un
langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin
sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite.
Ce bgaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il tait ange et
de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de mme que la
tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement
obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'ternit, la
responsabilit, la dualit du destin, comme cette ombre formidable dans
cette me rose.

Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage
tait un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de
ses joues souriaient. Il se dgageait de ce sourire une mystrieuse
acceptation du matin. L'me a foi dans le rayon. Le ciel tait bleu, il
faisait chaud, il faisait beau. La frle crature, sans rien savoir, sans
rien connatre, sans rien comprendre, mollement noye dans la rverie qui
ne pense pas, se sentait en sret dans cette nature, dans ces arbres
honntes, dans cette verdure sincre, dans cette campagne pure et paisible,
dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus
desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.

Aprs Georgette, Ren-Jean, l'an, le grand, qui avait quatre ans passs,
se rveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperut son
cuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commena  manger sa
soupe.

La jaserie de Georgette n'avait pas veill Gros-Alain, mais au bruit de la
cuiller dans l'cuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux.
Gros-Alain tait celui de trois ans. Il vit son cuelle, il n'avait que le
bras  tendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son cuelle sur ses
genoux, sa cuiller au poing, il fit comme Ren-Jean, il se mit  manger.

Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient
moduler le bercement d'un rve. Ses yeux grands ouverts regardaient en
haut, et taient divins; quel que soit le plafond ou la vote qu'un enfant
a au-dessus de sa tte, ce qui se reflte dans ses yeux, c'est le ciel.

Quand Ren-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'cuelle,
soupira, et dit avec dignit:--J'ai mang ma soupe.

Ceci tira Georgette de sa rverie.

--Poupoupe, dit-elle.

Et voyant que Ren-Jean avait mang et que Gros-Alain mangeait, elle prit
l'cuelle de soupe qui tait  ct d'elle, et mangea, non sans porter sa
cuiller beaucoup plus souvent  son oreille qu' sa bouche.

De temps en temps elle renonait  la civilisation et mangeait avec ses
doigts.

Gros-Alain, aprs avoir, comme son frre, gratt le fond de l'cuelle,
tait all le rejoindre et courait derrire lui.




ii.

Tout  coup on entendit au dehors, en bas, du ct de la fort, un bruit de
clairon, sorte de fanfare hautaine et svre. A ce bruit de clairon
rpondit du haut de la tour un son de trompe.

Cette fois, c'tait le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la
rplique.

Il y eut un deuxime coup de clairon que suivit un deuxime son de trompe.

Puis, de la lisire de la fort, s'leva une voix lointaine, mais prcise,
qui cria distinctement ceci:

--Brigands! sommation. Si vous n'tes pas rendus  discrtion au coucher
du soleil, nous attaquons.

Une voix, qui ressemblait  un grondement, rpondit de la plate-forme de la
tour:

--Attaquez.

La voix d'en bas reprit:

--Un coup de canon sera tir, comme dernier avertissement, une demi-heure
avant l'assaut.

Et la voix d'en haut rpta:

--Attaquez.

Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe
portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon,
dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller
dans son cuelle; au deuxime coup de clairon, elle leva le petit index
de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour  tour, marqua les
cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxime son de trompe; quand
la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air,
et murmura  demi-voix:--Misique.

Nous pensons qu'elle voulait dire musique.

Les deux ans, Ren-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention  la
trompe et au clairon; ils taient absorbs par autre chose; un cloporte
tait en train de traverser la bibliothque.

Gros-Alain l'aperut et cria:

--Une bte.

Ren-Jean accourut.

Gros-Alain reprit:

--a pique.

--Ne lui fais pas de mal, dit Ren-Jean.

Et tous deux se mirent  regarder ce passant.

Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frres.
Ren-Jean et Gros-Alain taient dans l'embrasure d'une fentre, accroupis
et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mlaient
leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, merveills, et
considraient la bte, qui s'tait arrte et ne bougeait plus, peu
contente de tant d'admiration.

Georgette, voyant ses frres en contemplation, voulut savoir ce que
c'tait. Il n'tait pas ais d'arriver jusqu' eux, elle l'entreprit
pourtant; le trajet tait hriss de difficults; il y avait des choses par
terre, des tabourets renverss, des tas de paperasses, des caisses
d'emballage dcloues et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour
desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'cueils; Georgette s'y
hasarda. Elle commena par sortir de son berceau, premier travail; puis
elle s'engagea dans les rcifs, serpenta dans les dtroits, poussa un
tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers,
grimpant d'un ct, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre
petite nudit, et parvint ainsi  ce qu'un marin appellerait la mer libre,
c'est--dire  un assez large espace de plancher qui n'tait plus obstru
et o il n'y avait plus de prils; alors elle s'lana, traversa cet espace
qui tait tout le diamtre de la salle,  quatre pattes, avec une vitesse
de chat, et arriva prs de la fentre; l il y avait un obstacle
redoutable; la grande chelle gisante le long du mur venait aboutir  cette
fentre, et l'extrmit de l'chelle dpassait un peu le coin de
l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frres une sorte de cap 
franchir; elle s'arrta et mdita; son monologue intrieur termin, elle
prit son parti; elle empoigna rsolument de ses doigts roses un des
chelons, lesquels taient verticaux et non horizontaux, l'chelle tant
couche sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds
et retomba; elle recommena deux fois, elle choua;  la troisime fois,
elle russit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement  chacun
des chelons, elle se mit  marcher le long de l'chelle; arrive 
l'extrmit, le point d'appui lui manquait, elle trbucha, mais saisissant
de ses petites mains le bout du montant qui tait norme, elle se redressa,
doubla le promontoire, regarda Ren-Jean et Gros-Alain, et rit.




iii.

En ce moment-l, Ren-Jean, satisfait du rsultat de ses observations sur
le cloporte, relevait la tte et disait:

--C'est une femelle.

Le rire de Georgette fit rire Ren-Jean, et le rire de Ren-Jean fit rire
Gros-Alain. Georgette opra sa jonction avec ses frres, et cela fit un
petit cnacle assis par terre.

Mais le cloporte avait disparu.

Il avait profit du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du
plancher.

D'autres vnements suivirent le cloporte.

D'abord des hirondelles passrent.

Leurs nids taient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler
tout prs de la fentre, un peu inquites des enfants, dcrivant de grands
cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever
les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oubli.

Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:--Cocos!

Ren-Jean la rprimanda.

--Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.

--Zozo, dit Georgette.

Et tous les trois regardrent les hirondelles.

Puis une abeille entra.

Rien ne ressemble  une me comme une abeille. Elle va de fleur en fleur
comme une me d'toile en toile, et elle rapporte le miel comme l'me
rapporte la lumire.

Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait  voix haute, et elle
avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je
viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici?

Une abeille, c'est une mnagre, et cela gronde en chantant.

Tant que l'abeille fut l, les trois petits ne la quittrent
pas des yeux.

L'abeille explora toute la bibliothque, fureta les recoins, voleta ayant
l'air d'tre chez elle et dans une ruche, et rda, aile et mlodieuse,
d'armoire en armoire, regardant  travers les vitres les titres des livres,
comme si elle et t un esprit.

Sa visite faite, elle partit.

--Elle va dans sa maison, dit Ren-Jean.

--C'est une bte, dit Gros-Alain.

--Non, repartit Ren-Jean, c'est une mouche.

--Muche, dit Georgette.

L-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver  terre une ficelle 
l'extrmit de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son
index le bout oppos au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et
la regarda tourner avec une attention profonde.

De son ct, Georgette, redevenue quadrupde et ayant repris son
va-et-vient capricieux sur le plancher, avait dcouvert un vnrable
fauteuil de tapisserie mang des vers dont le crin sortait par plusieurs
trous. Elle s'tait arrte  ce fauteuil. Elle largissait les trous et
tirait le crin avec recueillement.

Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: coutez.

Les deux frres tournrent la tte.

Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'tait probablement le
camp d'attaque qui excutait quelque mouvement stratgique dans la fort;
des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient,
des chanes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se
rpondaient, confusion de bruits farouches qui en se mlant devenaient une
sorte d'harmonie; les enfants coutaient, charms.

--C'est le mondieu qui fait a, dit Ren-Jean.




iv.

Le bruit cessa.

Ren-Jean tait demeur rveur.

Comment les ides se dcomposent-elles et se recomposent-elles dans ces
petits cerveaux-l? Quel est le remuement mystrieux de ces mmoires si
troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tte pensive un
mlange du mondieu, de la prire, des mains jointes, d'on ne sait quel
tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et
Ren-Jean chuchota  demi-voix: Maman.

--Maman, dit Gros-Alain.

--Mman, dit Georgette.

Et puis Ren-Jean se mit  sauter.

Ce que voyant, Gros-Alain sauta.

Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de
Ren-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt
mois, cela garde son indpendance. Georgette resta assise, disant de temps
en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'tait une penseuse;
elle parlait par apophtegmes. Elle tait monosyllabique.

Au bout de quelque temps nanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par
tcher de faire comme ses frres, et ces trois petites paires de pieds nus
se mirent  danser,  courir et  chanceler, dans la poussire du vieux
parquet de chne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels
Georgette jetait de temps en temps de ct un oeil inquiet, en Murmurant:
--Les momommes!

Dans le langage de Georgette, un momomme, c'tait tout ce qui ressemblait
 un homme et pourtant n'en tait pas un. Les tres n'apparaissent 
l'enfant que mls aux fantmes.

Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frres, mais
plus volontiers  quatre pattes.

Subitement, Ren-Jean, s'tant approch d'une croise, leva la tte, puis
la baissa, et alla se rfugier derrire le coin du mur de l'embrasure de la
fentre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'tait un
soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trve et
l'enfreignant peut-tre un peu, s'tait hasard jusqu' venir au bord de
l'escarpement du ravin d'o l'on dcouvrait l'intrieur de la bibliothque.
Voyant Ren-Jean se rfugier, Gros-Alain se rfugia; il se blottit  ct
de Ren-Jean, et Georgette vint se cacher derrire eux. Ils demeurrent l
en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lvres. Au bout
de quelques instants, Ren-Jean se risqua  avancer la tte; le soldat y
tait encore. Ren-Jean rentra sa tte vivement; et les trois petits
n'osrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya
Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en tait all.
Ils se remirent  courir et  jouer.

Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de Ren-Jean, avait une
spcialit, les trouvailles. Son frre et sa soeur le virent tout  coup
caracoler perdument en tirant aprs lui un petit chariot  quatre roues
qu'il avait dterr je ne sais o.

Cette voiture  poupe tait l depuis des annes dans la poussire,
oublie, faisant bon voisinage avec les livres des gnies et les bustes des
sages. C'tait peut-tre un des hochets avec lesquels avait jou Gauvain
enfant.

Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il
tait trs fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne dcouvre pas
l'Amrique, on dcouvre une petite charrette. C'est toujours cela.

Mais il fallut partager. Ren-Jean voulut s'atteler  la voiture et
Georgette voulut monter dedans.

Elle essaya de s'y asseoir. Ren-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le
cocher.

Mais le cocher ne savait pas son mtier, le cheval le lui apprit.

Ren-Jean cria  Gros-Alain:

--Dis: Hu!

--Hu! rpta Gros-Alain.

La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria.

Puis elle eut une vague envie de pleurer.

--Mamoiselle, dit Ren-Jean, vous tes trop grande.

--J'ai grande, dit Georgette.

Et sa grandeur la consola de sa chute.

La corniche d'entablement au-dessous des fentres tait fort large; la
poussire des champs envole du plateau de bruyre avait fini par s'y
amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussire, le
vent y avait apport des graines, si bien qu'une ronce avait profit de ce
peu de terre pour pousser l. Cette ronce tait de l'espce vivace dite
_mrier de renard_. On tait en aot, la ronce tait couverte de mres, et
une branche de la ronce entrait par une fentre. Cette branche pendait
presque jusqu' terre.

Gros-Alain, aprs avoir dcouvert la ficelle, aprs avoir dcouvert la
charrette, dcouvrit cette ronce. Il s'en approcha.

Il cueillit une mre et la mangea.

--J'ai faim, dit Ren-Jean.

Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.

A eux trois ils pillrent la branche et mangrent toutes les mres. Ils
s'en grisrent et s'en barbouillrent, et, tout vermeils de cette pourpre
de la ronce, ces trois petits sraphins finirent par tre trois petits
faunes, ce qui et choqu Dante et charm Virgile. Ils riaient aux clats.

De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.

Georgette tendit  Ren-Jean son doigt o perlait une petite goutte de sang
et dit en montrant la ronce: Pique.

Gros-Alain, piqu aussi, regarda la ronce avec dfiance et dit:

--C'est une bte.

--Non, rpondit Ren-Jean, c'est un bton.

--Un bton, c'est mchant, reprit Gros-Alain.

Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit 
rire.




v.

Cependant Ren-Jean, jaloux peut-tre des dcouvertes de son frre cadet
Gros-Alain, avait conu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en
cueillant des mres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient
frquemment du ct du lutrin-pupitre mont sur pivot et isol comme un
monument au milieu de la bibliothque. C'est sur ce lutrin que s'talait le
clbre volume _Saint-Barthlemy_.

C'tait vraiment un in-quarto magnifique et mmorable. Ce
_Saint-Barthlemy_ avait t publi  Cologne par le fameux diteur de la
Bible de 1682, Bloeuw, en latin Csius. Il avait t fabriqu par des
presses  botes et  nerfs de boeuf; il tait imprim, non sur papier de
Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admir par Edrisi, qui est en
soie et coton et toujours blanc; la reliure tait de cuir dor et les
fermoirs taient d'argent; les gardes taient de ce parchemin que les
parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter  la salle
Saint-Mathurin  et point ailleurs. Ce volume tait plein de gravures sur
bois et sur cuivre et de figures gographiques de beaucoup de pays; il
tait prcd d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires
contre l'dit de 1633 qui frappait d'un impt les cuirs, les bires, le
pied fourch, le poisson de mer et le papier; et au verso du frontispice
on lisait une ddicace adresse aux Gryphes, qui sont  Lyon ce que les
Elzvirs sont  Amsterdam. De tout cela, il rsultait un exemplaire
illustre, presque aussi rare que l'_Apostol_ de Moscou.

Ce livre tait beau; c'est pourquoi Ren-Jean le regardait, trop peut-tre.
Le volume tait prcisment ouvert  une grande estampe reprsentant saint
Barthlemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas.
Quand toutes les mres furent manges, Ren-Jean la considra avec un
regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des
yeux de son frre, aperut l'estampe et dit:--Gimage.

Ce mot sembla dterminer Ren-Jean. Alors,  la grande stupeur de
Gros-Alain, il fit une chose extraordinaire.

Une grosse chaise de chne tait dans un angle de la bibliothque;
Ren-Jean marcha  cette chaise, la saisit, et la trana  lui tout seul
jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus
et posa ses deux poings sur le livre.

Parvenu  ce sommet, il sentit le besoin d'tre magnifique; il prit la
gimage par le coin d'en haut et la dchira soigneusement; cette dchirure
de saint Barthlemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de
Ren-Jean; il laissa dans le livre tout le ct gauche avec un oeil et un
peu de l'aurole du vieil vangliste apocryphe, et offrit  Georgette
l'autre moiti du saint et toute sa peau. Georgette reut le saint et dit:

--Momomme.

--Et moi! cria Gros-Alain.

Il en est de la premire page arrache comme du premier sang vers. Cela
dcide le carnage.

Ren-Jean tourna le feuillet; derrire le saint il y avait le commentateur,
Pantoenus; Ren-Jean dcerna Pantoenus  Gros-Alain.

Cependant Georgette dchira son grand morceau en deux petits, puis les deux
petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint
Barthlemy, aprs avoir t corch en Armnie, fut cartel en Bretagne.




vi.

L'cartlement termin, Georgette tendit la main  Ren-Jean et dit:

--Encore!

Aprs le saint et le commentateur venaient, portraits rbarbatifs, les
glossateurs. Le premier en date tait Gavantus; Ren-Jean l'arracha et mit
dans la main de Georgette Gavantus.

Tous les glossateurs de saint Barthlemy y passrent.

Donner est une supriorit. Ren-Jean ne se rserva rien. Gros-Alain et
Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de
l'admiration de son public.

Ren-Jean, inpuisable et magnanime, offrit  Gros-Alain Fabricio
Pignatelli et  Georgette le pre Stilting; il offrit  Gros-Alain Alphonse
Tostat et  Georgette _Cornelius a Lapide_; Gros-Alain eut Henri Hammond,
et Georgette eut le pre Roberti, augment d'une vue de la ville de Douai,
o il naquit en 1619. Gros-Alain reut la protestation des papetiers et
Georgette obtint la ddicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes.
Ren-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie  Gros-Alain et la Lycaonie 
Georgette. Cela fait, il jeta le livre  terre.

Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase
mle d'pouvante, Ren-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets,
crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin
majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume dsaronn
pendit un moment, hsita, se balana, puis s'croula, et, rompu, froiss,
lacr, dbot dans sa reliure, disloqu dans ses fermoirs, s'aplatit
lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.

Ils furent blouis, point crass. Toutes les aventures des conqurants ne
finissent pas aussi bien.

Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussire.

Ayant terrass le livre, Ren-Jean descendit de la chaise. Il y eut un
instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois
enfants se prirent les mains et se tinrent  distance, considrant le vaste
volume dmantel.

Mais aprs un peu de rverie, Gros-Alain s'approcha nergiquement et lui
donna un coup de pied.

Ce fut fini. L'apptit de la destruction existe. Ren-Jean donna son coup
de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre,
mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthlemy; tout
prestige disparut; Ren-Jean se prcipita, Gros-Alain se rua, et joyeux,
perdus, triomphants, impitoyables, dchirant les estampes, balafrant
les feuillets, arrachant les signets, gratignant la reliure, dcollant le
cuir dor, dclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin,
dchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des
ongles, des dents, roses, riants, froces, les trois anges de proie
s'abattirent sur l'vangliste sans dfense.

Ils anantirent l'Armnie, la Jude, le Bnvent o sont les reliques du
saint, Nathanal, qui est peut-tre le mme que Barthlemy, le pape Glase,
qui dclara apocryphe l'vangile Barthlemy-Nathanal, toutes les figures,
toutes les cartes, et l'excution inexorable du vieux livre les absorba
tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde.

Ce fut une extermination.

Tailler en pices l'histoire, la lgende, la science, les miracles vrais ou
faux, le latin d'glise, les superstitions, les fanatismes, les mystres,
dchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois
gants, et mme pour trois enfants; les heures s'coulrent dans ce labeur,
mais ils en vinrent  bout; rien ne resta de Saint-Barthlemy.

Quand ce fut fini, quand la dernire page fut dtache, quand la dernire
estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronons de
texte et d'images dans un squelette de reliure, Ren-Jean se dressa debout,
regarda le plancher jonch de toutes ces feuilles parses, et battit des
mains.

Gros-Alain battit des mains.

Georgette prit  terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la
fentre qui lui venait au menton et se mit  dchiqueter par la croise la
grande page en petits morceaux.

Ce que voyant, Ren-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassrent et
dchirrent, ramassrent encore et dchirrent encore, par la croise comme
Georgette; et, page  page, miett par ces petits doigts acharns, presque
tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces
essaims de petits papiers blancs se disperser  tous les souffles de l'air,
et dit:

--Papillons.

Et le massacre se termina par un vanouissement dans l'azur.


vii.

Telle fut la deuxime mise  mort de saint Barthlemy qui avait t dj
une premire fois martyr l'an 49 de Jsus-Christ.

Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste tait dans
l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, Ren-Jean alla  son
berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le trana
jusqu' la fentre, s'allongea dessus et dit:--Couchons-nous.

Gros-Alain mit sa tte sur Ren-Jean, Georgette mit sa tte sur Gros-Alain,
et les trois malfaiteurs s'endormirent.

Les souffles tides entraient par les fentres ouvertes; des parfums de
fleurs sauvages, envols des ravins et des collines, erraient mls aux
haleines du soir; l'espace tait calme et misricordieux, tout rayonnait,
tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait  la cration cette
caresse, la lumire; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se
dgage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternit
dans l'infini; la cration est un prodige en plein panouissement, elle
complte son normit par sa bont; il semblait que l'on sentt quelqu'un
d'invisible prendre ces mystrieuses prcautions qui dans le redoutable
conflit des tres protgent les chtifs contre les forts; en mme temps,
c'tait beau; la splendeur galait la mansutude. Le paysage, ineffablement
assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les
rivires les dplacements de l'ombre et de la clart; les fumes montaient
vers les nuages, comme des rveries vers des visions; des vols d'oiseaux
tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par
les croises, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien.
Ils taient gracieusement groups l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus
dans des poses d'amours; ils taient adorables et purs,  eux trois ils
n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se
refltaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait
peut-tre  l'oreille, ils taient ceux que toutes les langues humaines
appellent les faibles et les bnis, ils taient les innocents vnrables;
tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines tait
l'affaire de l'univers et tait cout de la cration entire, les feuilles
ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le
vaste monde toil retnt sa respiration pour ne point troubler ces trois
humbles dormeurs angliques, et rien n'tait sublime comme l'immense
respect de la nature autour de cette petitesse.

Le soleil allait se coucher et touchait presque  l'horizon. Tout  coup,
dans cette paix profonde, clata un clair qui sortit de la fort, puis un
bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les chos s'emparrent
de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolong de colline en
colline fut monstrueux. Il rveilla Georgette.

Elle souleva un peu sa tte, dressa son petit doigt, couta et dit:

--Poum!

Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tte sur
Gros-Alain, et se rendormit.






LIVRE QUATRIME

LA MRE




I.  LA MORT PASSE

Ce soir-l, la mre, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait march
toute la journe. C'tait, du reste, son histoire de tous les jours; aller
devant elle et ne jamais s'arrter. Car ses sommeils d'accablement dans le
premier coin venu n'taient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait  et
l, comme les oiseaux picorent, n'tait de la nourriture. Elle mangeait et
dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.

C'tait dans une grange abandonne qu'elle avait pass la nuit prcdente;
les guerres civiles font de ces masures-l; elle avait trouv dans un champ
dsert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de
toit, et elle s'tait couche sur cette paille et sous ce toit, sentant 
travers la paille le glissement des rats et voyant  travers le toit le
lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'tait rveille
au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin
possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage  pied l't,
minuit est plus clment que midi.

Elle suivait de son mieux l'itinraire sommaire que lui avait indiqu le
paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui et t
prs d'elle l'et entendue dire sans cesse  demi-voix:--La Tourgue.--Avec
les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus gure que ce mot-l.

Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait
traverses; elle pensait  tout ce qu'elle avait souffert,  tout ce
qu'elle avait accept; aux rencontres, aux indignits, aux conditions
faites, aux marchs proposs et subis, tantt pour un asile, tantt pour un
morceau de pain, tantt simplement pour obtenir qu'on lui montrt sa route.
Une femme misrable est plus malheureuse qu'un homme misrable, parce
qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout
lui tait bien gal pourvu qu'elle retrouvt ses enfants.

Sa premire rencontre, ce jour-l, avait t un village sur la route;
l'aube paraissait  peine; tout tait encore baign du sombre de la nuit;
pourtant quelques portes taient dj entre-billes dans la grande rue du
village, et des ttes curieuses sortaient des fentres. Les habitants
avaient l'agitation d'une ruche inquite. Cela tenait  un bruit de roues
et de ferrailles qu'on avait entendu.

Sur la place, devant l'glise, un groupe ahuri, les yeux en l'air,
regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut
d'une colline. C'tait un chariot  quatre roues tran par cinq chevaux
attels de chanes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui
ressemblait  un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait
on ne sait quoi d'informe; c'tait recouvert d'une grande bche, qui avait
l'air d'un linceul. Dix hommes  cheval marchaient en avant du chariot et
dix autres en arrire. Ces hommes avaient des chapeaux  trois cornes et
l'on voyait se dresser au-dessus de leurs paules des pointes qui
paraissaient tre des sabres nus. Tout ce cortge, avanant lentement, se
dcoupait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir,
l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin
blmissait derrire.

Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s'tait fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on
put voir distinctement le cortge, qui paraissait une marche d'ombres, car
il n'en sortait pas une parole.

Les cavaliers taient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La
bche tait noire.

La misrable mre errante entra de son ct dans le village et s'approcha
de l'attroupement des paysans au moment o arrivaient sur la place cette
voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des
questions et des rponses.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--C'est la guillotine qui passe.

--D'o vient-elle?

--De Fougres.

--O va-t-elle?

--Je ne sais pas. On dit qu'elle va  un chteau du ct de Parign.

--A Parign!

--Qu'elle aille o elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrte pas ici!

Cette grande charrette avec son chargement voil d'une sorte de suaire, cet
attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chanes, le silence de ces hommes,
l'heure crpusculaire, tout cet ensemble tait spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village tait dans un
fond entre une monte et une descente; au bout d'un quart d'heure, les
paysans, rests l comme ptrifis, virent reparatre la lugubre procession
au sommet de la colline qui tait  l'occident. Les ornires cahotaient
les grosses roues, les chanes de l'attelage grelottaient au vent du matin,
les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut.

C'tait le moment mme o Georgette, dans la salle de la bibliothque, se
rveillait  ct de ses frres encore endormis, et disait bonjour  ses
pieds roses.




II.  LA MORT PARLE

La mre avait regard cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris
ni cherch  comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses
enfants perdus dans les tnbres.

Elle sortit du village, elle aussi, peu aprs le cortge qui venait de
dfiler, et suivit la mme route,  quelque distance en arrire de la
deuxime escouade de gendarmes. Subitement le mot guillotine lui revint;
guillotine, pensa-t-elle; cette sauvage, Michelle Flchard, ne savait pas
ce que c'tait; mais l'instinct avertit; elle eut, sans pouvoir dire
pourquoi, un frmissement, il lui sembla horrible de marcher derrire cela,
et elle prit  gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui
taient la fort de Fougres.

Aprs avoir rd quelque temps, elle aperut un clocher et des toits,
c'tait un des villages de la lisire du bois, elle y alla. Elle avait
faim.

Ce village tait un de ceux o les rpublicains avaient tabli des postes
militaires.

Elle pntra jusqu' la place de la mairie.

Dans ce village-l aussi il y avait moi et anxit. Un rassemblement se
pressait devant un perron de quelques marches qui tait l'entre de la
mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escort de soldats qui tenait
 la main un grand placard dploy. Cet homme avait  sa droite un tambour
et  sa gauche un afficheur portant un pot  colle et un pinceau.

Sur le balcon au-dessus de la porte le maire tait debout, ayant son
charpe tricolore mle  ses habits de paysan.

L'homme au placard tait un crieur public.

Il avait son baudrier de tourne auquel tait suspendue une petite sacoche,
ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque
chose  crier dans tout le pays.

Au moment o Michelle Flchard approcha, il venait de dployer le placard,
et il en commenait la lecture. Il dit d'une voix haute:

--Rpublique franaise. Une et indivisible.

Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte
d'ondulation. Quelques-uns trent leurs bonnets; d'autres renfoncrent
leurs chapeaux. Dans ce temps-l et dans ce pays-l, on pouvait presque
reconnatre l'opinion  la coiffure; les chapeaux taient royalistes, les
bonnets taient rpublicains. Les murmures de voix confuses cessrent, on
couta, le crieur lut:

--... En vertu des ordres  nous donns et des pouvoirs  nous dlgus
par le comit de salut public...

Il y eut un deuxime roulement de tambour. Le crieur poursuivit:

--... Et en excution du dcret de la Convention nationale qui met hors la
loi les rebelles pris les armes  la main, et qui frappe de la peine
capitale quiconque leur donnera asile ou les fera vader...

Un paysan demanda bas  son voisin:

--Qu'est-ce que c'est que a, la peine capitale?

Le voisin rpondit:

--Je ne sais pas.

Le crieur agita le placard:

--... Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux
dlgus et aux subdlgus contre les rebelles.

Sont mis hors la loi...

Il fit une pause et reprit:

--... Les individus dsigns sous les noms et surnoms qui suivent...

Tout l'attroupement prta l'oreille.

La voix du crieur devint tonnante. Il dit:

--... Lantenac, brigand.

--C'est monseigneur, murmura un paysan.

Et l'on entendit dans la foule ce chuchotement: C'est monseigneur.

Le crieur reprit:

--... Lantenac, ci-devant marquis, brigand.--L'Imnus, brigand...

Deux paysans se regardrent de ct.

--C'est Gouge-le-Bruant.

--Oui, c'est Brise-Bleu.

Le crieur continuait de lire la liste:

--... Grand-Francoeur, brigand...

Le rassemblement murmura:

--C'est un prtre.

--Oui, monsieur l'abb Turmeau.

--Oui, quelque part, du ct du bois de la Chapelle, il est cur.

--Et brigand, dit un homme  bonnet.

Le crieur lut:

--... Boisnouveau, brigand.--Les deux frres Pique-en-bois, brigands.
--Houzard, brigand...

--C'est monsieur de Qulen, dit un paysan.

--Panier, brigand...

--C'est monsieur Sepher.

--... Place-nette, brigand...

--C'est monsieur Jamois.

Le crieur poursuivait sa lecture sans s'occuper de ces commentaires.

--... Guinoiseau, brigand.--Chatenay, dit Robi, brigand...

Un paysan chuchota:

--Guinoiseau est le mme que le Blond, Chatenay est de Saint-Ouen.

--... Hoisnard, brigand, reprit le crieur.

Et l'on entendit dans la foule:

--Il est de Ruill.

--Oui, c'est Branche-d'Or.

--Il a eu son frre tu  l'attaque de Pontorson.

--Oui, Hoisnard-Malonnire.

--Un beau jeune homme de dix-neuf ans.

--Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste:--... Belle-Vigne,
brigand.--La Musette, brigand.--Sabre-tout, brigand.--Brin-d'Amour,
brigand...

Un garon poussa le coude d'une fille. La fille sourit.

Le crieur continua:

--... Chante-en-hiver, brigand.--Le Chat, brigand...

Un paysan dit:

--C'est Moulard.

--... Tabouze, brigand...

Un paysan dit:

--C'est Gauffre.

--Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme.

--Tous des bons, grommela un gars.

Le crieur secoua l'affiche et le tambour battit un ban.

Le crieur reprit sa lecture:

--... Les susnomms, en quelque lieu qu'ils soient saisis, et aprs
l'identit constate, seront immdiatement mis  mort.

Il y eut un mouvement.

Le crieur poursuivit:

--... Quiconque leur donnera asile ou aidera  leur vasion sera traduit
en cour martiale, et mis  mort. Sign...

Le silence devint profond.

--... Sign: le dlgu du Comit de salut public, CIMOURDAIN.

--Un prtre, dit un paysan.

--L'ancien cur de Parign, dit un autre.

Un bourgeois ajouta:

--Turmeau et Cimourdain. Un prtre blanc et un prtre bleu.

--Tous deux noirs, dit un autre bourgeois.

Le maire, qui tait sur le balcon, souleva son chapeau, et cria:

--Vive la rpublique!

Un roulement de tambour annona que le crieur n'avait pas fini. En effet il
fit un signe de la main.

--Attention, dit-il. Voici les quatre dernires lignes de l'affiche du
gouvernement. Elles sont signes du chef de la colonne d'expdition des
Ctes-du-Nord, qui est le commandant Gauvain.

--Ecoutez! dirent les voix de la foule.

Et le crieur lut:

--Sous peine de mort...

Tous se turent.

--... Dfense est faite, en excution de l'ordre ci-dessus, de porter aide
et secours aux dix-neuf rebelles susnomms qui sont  cette heure investis
et cerns dans la Tourgue.

--Hein? dit une voix.

C'tait une voix de femme. C'tait la voix de la mre.




III.  BOURDONNEMENT DE PAYSANS

Michelle Flchard tait mle  la foule. Elle n'avait rien cout, mais ce
qu'on n'coute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue.
Elle dressait la tte.

--Hein? rpta-t-elle, la Tourgue?

On la regarda. Elle avait l'air gar. Elle tait en haillons. Des voix
murmurrent:--a a l'air d'une brigande.

Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha
et lui dit tout bas:

--Taisez-vous.

Michelle Flchard considra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne
comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait pass comme un clair, et la
nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer?
Qu'est-ce qu'on avait donc  la regarder ainsi?

Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait coll
l'affiche, le maire tait rentr dans la  mairie, le crieur tait parti
pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait.

Un groupe tait rest devant l'affiche. Michelle Flchard alla  ce groupe.

On commentait les noms des hommes mis hors la loi.

Il y avait l des paysans et des bourgeois; c'est--dire des blancs et des
bleus.

Un paysan disait:

--C'est gal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, a n'est que
dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins,
ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouill.

--Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre.

D'autres ajoutrent:

--Ni Brice-Denys.

--Ni Franois Dudouet.

--Oui, celui de Laval.

--Ni Huet, de Launey-Villiers.

--Ni Grgis.

--Ni Pilon.

--Ni Filleul.

--Ni Mnicent.

--Ni Guharre.

--Ni les trois frres Logerais.

--Ni monsieur Lechandelier de Pierreville.

--Imbciles! dit un vieux svre  cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ont
Lantenac.

--Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes.

Le vieillard rpliqua:

--Lantenac pris, l'me est prise. Lantenac mort, la Vende est tue.

--Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac? demanda un bourgeois.

Un bourgeois rpondit:

--C'est un ci-devant.

Et un autre reprit:

--C'est un de ceux qui fusillent les femmes.

Michelle Flchard entendit, et dit:

--C'est vrai.

On se retourna.

Et elle ajouta:

--Puisqu'on m'a fusille.

Le mot tait singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On
se mit  l'examiner, un peu de travers.

Elle tait inquitante  voir en effet; tressaillant de tout, effare,
frissonnante, ayant une anxit fauve, et si effraye qu'elle tait
effrayante. Il y a dans le dsespoir de la femme on ne sait quoi de faible
qui est terrible. On croit voir un tre suspendu  l'extrmit du sort.
Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela:

--a pourrait bien tre une espionne.

--Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui
lui avait dj parl.

Michelle Flchard rpondit:

--Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants.

La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Flchard, se toucha le
front du doigt en clignant de l'il, et dit:

--C'est une innocente.

Puis elle la prit  part, et lui donna une galette de sarrasin.

Michelle Flchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

--Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bte, c'est une innocente.

Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allrent l'un aprs
l'autre.

Quand Michelle Flchard eut mang, elle dit  la paysanne:

--C'est bon, j'ai mang. Maintenant, la Tourgue?

--Voil que a la reprend! s'cria la paysanne.

--Il faut que j'aille  la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

--Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs,
je ne sais pas. Ah a, vous tes donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre
femme, vous avez l'air fatigue. Voulez-vous vous reposer chez moi?

--Je ne me repose pas, dit la mre.

--Elle a les pieds tout corchs, murmura la paysanne.

Michelle Flchard reprit:

--Puisque je vous dis qu'on m'a vol mes enfants. Une petite fille et deux
petits garons. Je viens du carnichot qui est dans la fort. On peut parler
de moi  Tellmarch-le-Caimand. Et puis  l'homme que j'ai rencontr dans le
champ l-bas. C'est le caimand qui m'a gurie. Il parat que j'avais
quelque chose de cass. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrives. Il
y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est
lui qui nous a rencontrs dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants.
Mme que l'an s'appelle Ren-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre
s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On
l'a tu. Il tait mtayer  Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme.
Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mre. J'ai
perdu mes enfants. Je les cherche. Voil tout. Je ne sais pas au juste d'o
je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La
Tourgue, voil o je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que
je dis la vrit. On devrait m'aider  retrouver mes enfants. Je ne suis
pas du pays. J'ai t fusille, mais je ne sais pas o.

La paysanne hocha la tte et dit:

--Ecoutez, la passante. Dans des temps de rvolution, il ne faut pas dire
des choses qu'on ne comprend pas. a peut vous faire arrter.

--Mais la Tourgue! cria la mre. Madame, pour l'amour de l'enfant Jsus et
de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en
supplie, je vous en conjure, dites-moi par o l'on va pour aller  la
Tourgue!

La paysanne se mit en colre.

--Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont l
de mauvais endroits. On ne va pas l.

--J'y vais pourtant, dit la mre.

Et elle se remit en route.

La paysanne la regarda s'loigner et grommela:

--Il faut cependant qu'elle mange.

Elle courut aprs Michelle Flchard et lui mit une galette de bl noir dans
la main.

--Voil pour votre souper.

Michelle Flchard prit le pain de sarrasin, ne rpondit pas, ne tourna pas
la tte, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernires maisons, elle
rencontra trois petits enfants dguenills et pieds nus, qui passaient.
Elle s'approcha d'eux et dit:

--Ceux-ci, c'est deux filles et un garon.

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.

Les enfants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfona dans la fort.




IV.  UNE MEPRISE

Cependant, ce jour-l mme, avant que l'aube part, dans l'obscurit
indistincte de la fort, il s'tait pass, sur le tronon de chemin qui va
de Javen  Lcousse, ceci:

Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toute, la route de Javen 
Parign par Lcousse est trs encaisse. De plus, tortueuse. C'est plutt
un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitr et a eu l'honneur de
cahoter le carrosse de madame de Svign. Elle est comme mure  droite et
 gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.

Ce matin-l, une heure avant que Michelle Flchard, sur un autre point de
la fort, arrivt dans ce premier village o elle avait eu la spulcrale
apparition de la charrette escorte de gendarmes, il y avait dans les
halliers que la route de Javen traverse au sortir du pont sur le Couesnon,
un ple-mle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes
taient des paysans, tous vtus du grigo, sayon de poil que portaient les
rois de Bretagne au sixime sicle et les paysans au dix-huitime. Ces
hommes taient arms, les uns de fusils, les autres de cognes. Ceux qui
avaient des cognes venaient de prparer dans une clairire une sorte de
bcher de fagots secs et de rondins auquel on n'avait plus qu' mettre le
feu. Ceux qui avaient des fusils taient groups des deux cts du chemin
dans une posture d'attente. Qui et pu voir  travers les feuilles et
aperu partout des doigts sur des dtentes et des canons de carabine
braqus dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages.
Ces gens taient  l'afft. Tous les fusils convergeaient sur la route, que
le point du jour blanchissait.

Dans ce crpuscule des voix basses dialoguaient.

--Es-tu sr de a?

--Dame, on le dit.

--Elle va passer?

--On dit qu'elle est dans le pays.

--Il ne faut pas qu'elle en sorte.

--Il faut la brler.

--Nous sommes trois villages venus pour cela.

--Oui, mais l'escorte?

--On tuera l'escorte.

--Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe?

--On le dit.

--C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitr?

--Pourquoi pas?

--Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougres.

--Qu'elle vienne de Fougres ou de Vitr, elle vient du diable.

--Oui.

--Et il faut qu'elle y retourne.

--Oui.

--C'est donc  Parign qu'elle irait?

--Il parat.

--Elle n'ira pas.

--Non.

--Non, non, non!

--Attention.

Il devenait utile de se taire en effet, car il commenait  faire un peu
jour.

Tout  coup les hommes embusqus retinrent leur respiration; on entendit un
bruit de roues et de chevaux. Ils regardrent  travers les branches et
distingurent confusment dans le chemin creux une longue charrette, une
escorte  cheval, quelque chose sur la charrette; cela venait  eux.

--La voil! dit celui qui paraissait le chef.

--Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte.

--Combien d'hommes d'escorte?

--Douze.

--On disait qu'ils taient vingt.

--Douze ou vingt, tuons tout.

--Attendons qu'ils soient en pleine porte.

Peu aprs,  un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.

--Vive le roi! cria le chef paysan.

Cent coups de fusil partirent  la fois.

Quand la fume se dissipa, l'escorte aussi tait dissipe. Sept cavaliers
taient tombs, cinq s'taient enfuis. Les paysans coururent  la
charrette.

--Tiens, s'cria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une chelle.

La charrette avait en effet pour tout chargement une longue chelle.

Les deux chevaux s'taient abattus, blesss; le charretier avait t tu,
mais pas exprs.

--C'est gal, dit le chef, une chelle escorte est suspecte. Cela allait
du ct de Parign. C'tait pour l'escalade de la Tourgue, bien sr.

--Brlons l'chelle, crirent les paysans.

Et ils brlrent l'chelle.

Quant  la funbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre
route, et elle tait dj  deux lieues plus loin, dans ce village o
Michelle Flchard la vit passer au soleil levant.





V.  VOX IN DESERTO

Michelle Flchard, en quittant les trois enfants auxquels elle avait donn
son pain, s'tait mise  marcher au hasard  travers le bois.

Puisqu'on ne voulait pas lui montrer son chemin, il fallait bien qu'elle le
trouvt toute seule. Par instants elle s'asseyait, et elle se relevait, et
elle s'asseyait encore. Elle avait cette fatigue lugubre qu'on a d'abord
dans les muscles, puis qui passe dans les os; fatigue d'esclave. Elle tait
esclave en effet. Esclave de ses enfants perdus. Il fallait les retrouver;
chaque minute coule pouvait tre leur perte; qui a un tel devoir n'a plus
de droit; reprendre haleine lui tait interdit. Mais elle tait bien lasse.
A ce degr d'puisement, un pas de plus est une question. Le pourra-t-on
faire? Elle marchait depuis le matin; elle n'avait plus rencontr de
village, ni mme de maison. Elle prit d'abord le sentier qu'il fallait,
puis celui qu'il ne fallait pas, et elle finit par se perdre au milieu des
branches pareilles les unes aux autres. Approchait-elle du but?
Touchait-elle au terme de sa passion? Elle tait dans la voie douloureuse,
et elle sentait l'accablement de la dernire station. Allait-elle tomber
sur la route et expirer l?  un certain moment, avancer encore lui sembla
impossible, le soleil dclinait, la fort tait obscure, les sentiers
s'taient effacs sous l'herbe, et elle ne sut plus que devenir. Elle
n'avait plus que Dieu. Elle se mit  appeler, personne ne rpondit.

Elle regarda autour d'elle, elle vit une claire-voie dans les branches,
elle se dirigea de ce ct-l, et brusquement se trouva hors du bois.

Elle avait devant elle un vallon troit comme une tranche, au fond duquel
coulait dans les pierres un clair filet d'eau. Elle s'aperut alors qu'elle
avait une soif ardente. Elle alla  cette eau, s'agenouilla, et but.

Elle profita de ce qu'elle tait  genoux pour faire sa prire.

En se relevant, elle chercha  s'orienter.

Elle enjamba le ruisseau.

Au del du petit vallon se prolongeait  perte de vue un vaste plateau
couvert de broussailles courtes, qui,  partir du ruisseau, montait en plan
inclin et emplissait tout l'horizon. La fort tait une solitude, ce
plateau tait un dsert. Dans la fort, derrire chaque buisson on pouvait
rencontrer quelqu'un; sur le plateau, aussi loin que le regard pouvait
s'tendre, on ne voyait rien. Quelques oiseaux qui avaient l'air de fuir
volaient dans les bruyres.

Alors, en prsence de cet abandon immense, sentant flchir ses genoux, et
comme devenue insense, la mre perdue jeta  la solitude ce cri trange:

--Y a-t-il quelqu'un ici?

Et elle attendit la rponse.

On rpondit.

Une voix sourde et profonde clata, cette voix venait du fond de l'horizon,
elle se rpercuta d'cho en cho; cela ressemblait  un coup de tonnerre 
moins que ce ne ft un coup de canon; et il semblait que cette voix
rpliquait  la question de la mre et qu'elle disait: Oui.

Puis le silence se fit.

La mre se dressa, ranime; il y avait quelqu'un. Il lui paraissait qu'elle
avait maintenant  qui parler; elle venait de boire et de prier; les forces
lui revenaient, elle se mit  gravir le plateau du ct o elle avait
entendu l'norme voix lointaine.

Tout  coup elle vit sortir de l'extrme horizon une haute tour. Cette tour
tait seule dans ce sauvage paysage; un rayon du soleil couchant
l'empourprait. Elle tait  plus d'une lieue de distance. Derrire cette
tour se perdait dans la brume une grande verdure diffuse qui tait la fort
de Fougres.

Cette tour lui apparaissait sur le mme point de l'horizon d'o tait venu
ce grondement qui lui avait sembl un appel. Etait-ce cette tour qui avait
fait ce bruit?

Michelle Flchard tait arrive sur le sommet du plateau; elle n'avait plus
devant elle que de la plaine.

Elle marcha vers la tour.




VI.  SITUATION

Le moment tait venu.

L'inexorable tenait l'impitoyable.

Cimourdain avait Lantenac dans sa main.

Le vieux royaliste rebelle tait pris au gte; videmment il ne pouvait
chapper; et Cimourdain entendait que le marquis ft dcapit chez lui, sur
place, sur ses terres, et en quelque sorte dans sa maison, afin que la
demeure fodale vt tomber la tte de l'homme fodal, et que l'exemple ft
mmorable.

C'est pourquoi il avait envoy chercher  Fougres la guillotine. On vient
de la voir en route.

Tuer Lantenac, c'tait tuer la Vende; tuer la Vende, c'tait sauver la
France. Cimourdain n'hsitait pas. Cet homme tait  l'aise dans la
frocit du devoir.

Le marquis semblait perdu; de ce ct Cimourdain tait tranquille, mais il
tait inquiet d'un autre ct. La lutte serait certainement affreuse;
Gauvain la dirigerait, et voudrait s'y mler peut-tre; il y avait du
soldat dans ce jeune chef; il tait homme  se jeter dans ce pugilat;
pourvu qu'il n'y ft pas tu? Gauvain! son enfant! l'unique affection
qu'il et sur la terre! Gauvain avait eu du bonheur jusque-l, mais le
bonheur se lasse. Cimourdain tremblait. Sa destine avait cela d'trange
qu'il tait entre deux Gauvain, l'un dont il voulait la mort, l'autre dont
il voulait la vie.

Le coup de canon qui avait secou Georgette dans son berceau et appel la
mre du fond des solitudes n'avait pas fait que cela. Soit hasard, soit
intention du pointeur, le boulet, qui n'tait pourtant qu'un boulet
d'avertissement, avait frapp, crev et arrach  demi l'armature de
barreaux de fer qui masquait et fermait la grande meurtrire du premier
tage de la tour. Les assigs n'avaient pas eu le temps de rparer cette
avarie.

Les assigs s'taient vants. Ils avaient trs peu de munitions. Leur
situation, insistons-y, tait plus critique encore que les assigeants ne
le supposaient. S'ils avaient eu assez de poudre, ils auraient fait sauter
la Tourgue, eux et l'ennemi dedans; c'tait leur rve; mais toutes leurs
rserves taient puises. A peine avaient-ils trente coups  tirer par
homme. Ils avaient beaucoup de fusils, d'espingoles et de pistolets, et peu
de cartouches. Ils avaient charg toutes les armes afin de pouvoir faire un
feu continu; mais combien de temps durerait ce feu? Il fallait  la fois le
nourrir et le mnager. L tait la difficult. Heureusement--bonheur
sinistre--la lutte serait surtout d'homme  homme, et  l'arme blanche; au
sabre et au poignard. On se colleterait plus qu'on ne se fusillerait. On se
hacherait; c'tait l leur esprance.

L'intrieur de la tour semblait inexpugnable. Dans la salle basse o
aboutissait le trou de brche, tait la retirade, cette barricade savamment
construite par Lantenac, qui obstruait l'entre. En arrire de la retirade,
une longue table tait couverte d'armes charges, tromblons, carabines et
mousquetons, et de sabres, de haches et de poignards. N'ayant pu utiliser
pour faire sauter la tour le cachot-crypte des oubliettes qui communiquait
avec la salle basse, le marquis avait fait fermer la porte de ce caveau.
Au-dessus de la salle basse tait la chambre ronde du premier tage 
laquelle on n'arrivait que par une vis-de-Saint-Gilles trs troite; cette
chambre, meuble, comme la salle basse,d'une table couverte d'armes toutes
prtes et sur lesquelles on n'avait qu' mettre la main, tait claire par
la grande meurtrire dont un boulet venait de dfoncer le grillage;
au-dessus de cette chambre, l'escalier en spirale menait  la chambre ronde
du second tage o tait la porte de fer donnant sur le pont-chtelet.
Cette chambre du second s'appelait indistinctement _la chambre de la porte
de fer_ ou _la chambre des miroirs_,  cause de beaucoup de petits miroirs,
accrochs  cru sur la pierre nue  de vieux clous rouills, bizarre
recherche mle  la sauvagerie. Les chambres d'en haut ne pouvant tre
utilement dfendues, cette chambre des miroirs tait ce que
Mannesson-Mallet, le lgislateur des places fortes, appelle le dernier
poste o les assigs font une capitulation. Il s'agissait, nous l'avons
dit dj, d'empcher les assigeants d'arriver l.

Cette chambre ronde du second tage tait claire par des meurtrires;
pourtant une torche y brlait. Cette torche, plante dans une torchre de
fer pareille  celle de la salle basse, avait t allume par l'Imnus, qui
avait plac tout  ct l'extrmit de la mche soufre. Soins horribles.

Au fond de la salle basse, sur un long trteau, il y avait  manger, comme
dans une caverne homrique; de grands plats de riz, du fur, qui est une
bouillie de bl noir, de la godnivelle, qui est un hachis de veau, des
rondeaux de houichepote, pte de farine et de fruits cuits  l'eau, de la
badre, des pots de cidre. Buvait et mangeait qui voulait.

Le coup de canon les mit tous en arrt. On n'avait plus qu'une demi-heure
devant soi.

L'Imnus, du haut de la tour, surveillait l'approche des assigeants.
Lantenac avait command de ne pas tirer et de les laisser arriver. Il avait
dit:

--Ils sont quatre mille cinq cents. Tuer dehors est inutile. Ne tuez que
dedans. Dedans, l'galit se refait.

Et il avait ajout en riant:--Egalit, Fraternit.

Il tait convenu que lorsque l'ennemi commencerait son mouvement, l'Imnus,
avec sa trompe, avertirait.

Tous, en silence, posts derrire la retirade, ou sur les marches des
escaliers, attendaient, une main sur leur mousquet, l'autre sur leur
rosaire.

La situation se prcisait, et tait ceci:

Pour les assaillants, une brche  gravir, une barricade  forcer, trois
salles superposes  prendre de haute lutte l'une aprs l'autre, deux
escaliers tournants  emporter marche par marche, sous une nue de
mitraille; pour les assigs, mourir.




VII.  PRLIMINAIRES

Gauvain de son ct mettait en ordre l'attaque. Il donnait ses dernires
instructions  Cimourdain, qui, on s'en souvient, devait, sans prendre part
 l'action, garder le plateau, et  Guchamp qui devait rester en
observation avec le gros de l'arme dans le camp de la fort. Il tait
entendu que ni la batterie basse du bois ni la batterie haute du plateau ne
tireraient,  moins qu'il n'y et sortie ou tentative d'vasion. Gauvain se
rservait le commandement de la colonne de brche. C'est l ce qui
troublait Cimourdain.

Le soleil venait de se coucher.

Une tour en rase campagne ressemble  un navire en pleine mer. Elle doit
tre attaque de la mme faon. C'est plutt un abordage qu'un assaut. Pas
de canon. Rien d'inutile. A quoi bon canonner des murs de quinze pieds
d'paisseur? Un trou dans le sabord, les uns qui le forcent, les autres qui
le barrent, des haches, des couteaux, des pistolets, les poings et les
dents. Telle est l'aventure.

Gauvain sentait qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'enlever la Tourgue. Une
attaque o l'on se voit le blanc des yeux, rien de plus meurtrier. Il
connaissait le redoutable intrieur de la tour, y ayant t enfant.

Il songeait profondment.

Cependant,  quelques pas de lui, son lieutenant, Guchamp, une longue-vue
 la main, examinait l'horizon du ct de Parign. Tout  coup Guchamp
s'cria:

--Ah! enfin!

Cette exclamation tira Gauvain de sa rverie.

--Qu'y a-t-il, Guchamp?

--Mon commandant, il y a que voici l'chelle.

--L'chelle de sauvetage?

--Oui.

--Comment? nous ne l'avions pas encore?

--Non, commandant. Et j'tais inquiet. L'exprs que j'avais envoy  Javen
tait revenu.

--Je le sais.

--Il avait annonc qu'il avait trouv  la charpenterie de Javen l'chelle
de la dimension voulue, qu'il l'avait rquisitionne, qu'il avait fait
mettre l'chelle sur une charrette, qu'il avait requis une escorte de douze
cavaliers, et qu'il avait vu partir pour Parign la charrette, l'escorte et
l'chelle. Sur quoi, il tait revenu  franc trier.

--Et nous avait fait ce rapport. Et il avait ajout que la charrette, tant
bien attele et partie vers deux heures du matin, serait ici avant le
coucher du soleil. Je sais tout cela. Eh bien?

--Eh bien, mon commandant, le soleil vient de se coucher et la charrette
qui apporte l'chelle n'est pas encore arrive.

--Est-ce possible? Mais il faut pourtant que nous attaquions. L'heure est
venue. Si nous tardions, les assigs croiraient que nous reculons.

--Mon commandant, on peut attaquer.

--Mais l'chelle de sauvetage est ncessaire.

--Sans doute.

--Mais nous ne l'avons pas.

--Nous l'avons.

--Comment?

--C'est ce qui m'a fait dire: Ah! enfin! La charrette n'arrivait pas; j'ai
pris ma longue-vue, et j'ai examin la route de Parign  la Tourgue, et,
mon commandant, je suis content. La charrette est l-bas avec l'escorte.
Elle descend une cte. Vous pouvez la voir.

Gauvain prit la longue-vue et regarda.

--En effet. La voici. Il ne fait plus assez de jour pour tout distinguer.
Mais on voit l'escorte, c'est bien cela. Seulement l'escorte me parat plus
nombreuse que vous ne le disiez, Guchamp.

--Et  moi aussi.

--Ils sont  environ un quart de lieue.

--Mon commandant, l'chelle de sauvetage sera ici dans un quart d'heure.

--On peut attaquer.

C'tait bien une charrette en effet qui arrivait, mais ce n'tait pas celle
qu'ils croyaient.

Gauvain, en se retournant, vit derrire lui le sergent Radoub, droit, les
yeux baisss, dans l'attitude du salut militaire.

--Qu'est-ce, sergent Radoub?

--Citoyen commandant, nous, les hommes du bataillon du Bonnet-Rouge, nous
avons une grce  vous demander.

--Laquelle?

--De nous faire tuer.

--Ah! dit Gauvain.

--Voulez-vous avoir cette bont?

--Mais ... c'est selon, dit Gauvain.

--Voici, commandant. Depuis l'affaire de Dol, vous nous mnagez. Nous
sommes encore douze.

--Eh bien?

--a nous humilie.

--Vous tes la rserve.

--Nous aimons mieux tre l'avant-garde.

--Mais j'ai besoin de vous pour dcider le succs  la fin d'une action. Je
vous conserve.

--Trop.

--C'est gal. Vous tes dans la colonne. Vous marchez.

--Derrire. C'est le droit de Paris de marcher devant.

--J'y penserai, sergent Radoub.

--Pensez-y aujourd'hui, mon commandant. Voici une occasion. Il va y avoir
un rude croc-en-jambe  donner ou  recevoir. Ce sera dru. La Tourgue
brlera les doigts de ceux qui y toucheront. Nous demandons la faveur d'en
tre.

Le sergent s'interrompit, se tordit la moustache, et reprit d'une voix
Altre:

--Et puis, voyez-vous, mon commandant, dans cette tour, il y a nos mmes.
Nous avons l nos enfants, les enfants du bataillon, nos trois enfants.
Cette affreuse face de Gribouille-mon-cul-te-baise, le nomm Brise-Bleu, le
nomm Imnus, ce Gouge-le-Bruant, ce Bouge-le-Gruand, ce Fouge-le-Truand,
ce tonnerre de Dieu d'homme du diable, menace nos enfants. Nos enfants, nos
mioches, mon commandant! Quand tous les tremblements s'en mleraient, nous
ne voulons pas qu'il leur arrive malheur. Entendez-vous a, autorit? Nous
ne le voulons pas. Tantt, j'ai profit de ce qu'on ne se battait pas, et
je suis mont sur le plateau, et je les ai regards par une fentre, oui,
ils sont vraiment l, on peut les voir du bord du ravin, et je les ai vus,
et je leur ai fait peur,  ces amours. Mon commandant, s'il tombe un seul
cheveu de leurs petites caboches de chrubins, je le jure, mille noms de
noms de tout ce qu'il y a de sacr, moi le sergent Radoub, je m'en prends 
la carcasse du Pre Eternel. Et voici ce que dit le bataillon: nous voulons
que les mmes soient sauvs, ou tre tous tus. C'est notre droit,
ventraboumine! oui, tous tus. Et maintenant, salut et respect.

Gauvain tendit la main  Radoub, et dit:

--Vous tes des braves. Vous serez de la colonne d'attaque. Je vous partage
en deux. Je mets six de vous  l'avant-garde, afin qu'on avance, et j'en
mets six  l'arrire-garde, afin qu'on ne recule pas.

--Est-ce toujours moi qui commande les douze?

--Certes.

--Alors, mon commandant, merci. Car je suis de l'avant-garde.

Radoub refit le salut militaire et regagna le rang.

Gauvain tira sa montre, dit quelques mots  l'oreille de Guchamp, et la
colonne d'attaque commena  se former.




VIII.  LE VERBE ET LE RUGISSEMENT

Cependant Cimourdain, qui n'avait pas encore gagn son poste du plateau, et
qui tait  ct de Gauvain, s'approcha d'un clairon.

--Sonne  la trompe, lui dit-il.

Le clairon sonna, la trompe rpondit.

Un son de clairon et un son de trompe s'changrent encore.

--Qu'est-ce que c'est? demanda Gauvain  Guchamp. Que veut Cimourdain?

Cimourdain s'tait avanc vers la tour, un mouchoir blanc  la main.

Il leva la voix.

--Hommes qui tes dans la tour, me connaissez-vous?

Une voix, la voix de l'Imnus, rpliqua du haut de la tour:

--Oui.

Les deux voix alors se parlrent et se rpondirent et l'on entendit ceci:

--Je suis l'envoy de la rpublique.

--Tu es l'ancien cur de Parign.

--Je suis le dlgu du comit du salut public.

--Tu es un prtre.

--Je suis le reprsentant de la loi.

--Tu es un rengat.

--Je suis le commissaire de la rvolution.

--Tu es un apostat.

--Je suis Cimourdain.

--Tu es le dmon.

--Vous me connaissez?

--Nous t'excrons.

--Seriez-vous contents de me tenir en votre pouvoir?

--Nous sommes ici dix-huit qui donnerions nos ttes pour avoir la tienne.

--Eh bien, je viens me livrer  vous.

On entendit au haut de la tour un clat de rire sauvage et ce cri:

--Viens!

Il y avait dans le camp un profond silence d'attente.

Cimourdain reprit:

--A une condition.

--Laquelle?

--Ecoutez.

--Parle.

--Vous me hassez?

--Oui.

--Moi, je vous aime. Je suis votre frre.

La voix du haut de la tour rpondit:

--Oui, Can.

Cimourdain repartit avec une inflexion singulire, qui tait  la fois
haute et douce:

--Insultez, mais coutez. Je viens ici en parlementaire. Oui, vous tes
mes frres. Vous tes de pauvres hommes gars. Je suis votre ami. Je suis
la lumire et je parle  l'ignorance. La lumire contient toujours de la
fraternit. D'ailleurs, est-ce que nous n'avons pas tous la mme mre, la
patrie? Eh bien, coutez-moi. Vous saurez plus tard, ou vos enfants
sauront, ou les enfants de vos enfants sauront que tout ce qui se fait en
ce moment se fait par l'accomplissement des lois d'en haut, et que ce qu'il
y a dans la rvolution, c'est Dieu. En attendant le moment o toutes les
consciences, mme les vtres, comprendront, et o tous les fanatismes, mme
les ntres, s'vanouiront, en attendant que cette grande clart soit faite,
personne n'aura-t-il piti de vos tnbres? Je viens  vous, je vous offre
ma tte; je fais plus, je vous tends la main. Je vous demande la grce de
me perdre pour vous sauver. J'ai pleins pouvoirs, et ce que je dis, je le
puis. C'est un instant suprme; je fais un dernier effort. Oui, celui qui
vous parle est un citoyen, et dans ce citoyen, oui, il y a un prtre. Le
citoyen vous combat, mais le prtre vous supplie. Ecoutez-moi. Beaucoup
d'entre vous ont des femmes et des enfants. Je prends la dfense de vos
enfants et de vos femmes. Je prends leur dfense contre vous. O mes
frres...

--Va, prche! ricana l'Imnus.

Cimourdain continua:

--Mes frres, ne laissez pas sonner l'heure excrable. On va ici
s'entr'gorger. Beaucoup d'entre nous qui sommes ici devant vous ne verront
pas le soleil de demain; oui, beaucoup d'entre nous priront, et vous, vous
tous, vous allez mourir. Faites-vous grce  vous-mmes. Pourquoi verser
tout ce sang quand c'est inutile? Pourquoi tuer tant d'hommes quand deux
suffisent?

--Deux? dit l'Imnus.

--Oui. Deux.

--Qui?

--Lantenac et moi.

Et Cimourdain leva la voix:

--Deux hommes sont de trop, Lantenac pour nous, moi pour vous. Voici ce que
je vous offre, et vous aurez tous la vie sauve: donnez-nous Lantenac, et
prenez-moi. Lantenac sera guillotin, et vous ferez de moi ce que vous
voudrez.

--Prtre, hurla l'Imnus, si nous t'avions, nous te brlerions  petit feu.

--J'y consens, dit Cimourdain.

Et il reprit:

--Vous, les condamns qui tes dans cette tour, vous pouvez tous dans une
heure tre vivants et libres. Je vous apporte le salut. Acceptez-vous?

L'Imnus clata.

--Tu n'es pas seulement sclrat, tu es fou. Ah , pourquoi viens-tu nous
dranger? Qui est-ce qui te prie de venir nous parler? Nous, livrer
monseigneur! Qu'est-ce que tu veux?

--Sa tte. Et je vous offre...

--Ta peau. Car nous t'corcherions comme un chien, cur Cimourdain. Eh
bien, non, ta peau ne vaut pas sa tte. Va-t'en.

--Cela va tre horrible. Une dernire fois, rflchissez.

La nuit venait pendant ces paroles sombres qu'on entendait au dedans de la
tour comme au dehors. Le marquis de Lantenac se taisait et laissait faire.
Les chefs ont de ces sinistres gosmes. C'est un des droits de la
responsabilit.

L'Imnus jeta sa voix par-dessus Cimourdain, et cria:

--Hommes qui nous attaquez, nous vous avons dit nos propositions, elles
sont faites, et nous n'avons rien  y changer. Acceptez-les, sinon,
malheur! Consentez-vous? Nous vous rendrons les trois enfants qui sont l,
et vous nous donnerez la sortie libre et la vie sauve,  tous.

--A tous, oui, rpondit Cimourdain, except un.

--Lequel?

--Lantenac.

--Monseigneur! Livrer monseigneur! Jamais.

--Il nous faut Lantenac.

--Jamais.

--Nous ne pouvons traiter qu' cette condition.

--Alors commencez.

Le silence se fit.

L'Imnus, aprs avoir sonn avec sa trompe le coup de signal, redescendit;
le marquis mit l'pe  la main; les dix-neuf assigs se grouprent en
silence dans la salle basse, en arrire de la retirade, et se mirent 
genoux; ils entendaient le pas mesur de la colonne d'attaque qui avanait
vers la tour dans l'obscurit; ce bruit se rapprochait; tout  coup ils le
sentirent tout prs d'eux,  la bouche mme de la brche. Alors tous,
agenouills, paulrent  travers les fentes de la retirade leurs fusils et
leurs espingoles, et l'un d'eux, Grand-Francoeur, qui tait le prtre
Turmeau, se leva, et, un sabre nu dans la main droite, un crucifix dans
la main gauche, dit d'une voix grave:

--Au nom du Pre, du Fils et du Saint-Esprit!

Tous firent feu  la fois, et la lutte s'engagea.




IX.  TITANS CONTRE GANTS

Cela fut en effet pouvantable.

Ce corps  corps dpassa tout ce qu'on avait pu rver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels
d'Eschyle ou aux antiques tueries fodales;  ces _attaques  armes
courtes_ qui ont dur jusqu'au dix-septime sicle, quand on pntrait
dans les places fortes par les fausses brayes; assauts tragiques, o, dit
le vieux sergent de la province d'Alentejo, les fourneaux ayant fait leur
effet, les assigeants s'avanceront portant des planches couvertes de lames
de fer-blanc, arms de rondaches et de mantelets, et fournis de quantit de
grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades  ceux de la
place, et s'en rendront matres, poussant vigoureusement les assigs.

Le lieu d'attaque tait horrible; c'tait une de ces brches qu'on appelle
en langue du mtier _brches sans vote_, c'est--dire, on se le rappelle,
une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture vase 
ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L'effet de la mine avait
t si violent que la tour avait t fendue par l'explosion  plus de
quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n'tait qu'une lzarde, et la
dchirure praticable qui servait de brche et donnait entre dans la salle
basse ressemblait plutt au coup de lance qui perce qu'au coup de hache
qui entaille.

C'tait une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pntrante,
quelque chose comme un puits couch  terre, un couloir serpentant et
montant comme un intestin  travers une muraille de quinze pieds
d'paisseur, on ne sait quel informe cylindre encombr d'obstacles, de
piges, d'explosions, o l'on se heurtait le front aux granits, les pieds
aux gravats, les yeux aux tnbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant
pour mchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille
dchiquete; une gueule de requin n'a pas plus de dents que cet arrachement
effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.

Dedans clatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors,
c'est--dire dans la salle basse du rez-de-chausse.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine
vient couper la mine, les boucheries  la hache sous les entre-ponts des
vaisseaux qui s'abordent dans les batailles navales, ont seules cette
frocit. Se battre au fond d'une fosse, c'est le dernier degr de
l'horreur. Il est affreux de s'entre-tuer avec un plafond sur la tte. Au
moment o le premier flot des assigeants entra, toute la retirade se
couvrit d'clairs, et ce fut quelque chose comme la foudre clatant sous
terre. Le tonnerre assaillant rpliqua au tonnerre embusqu. Les
dtonations se ripostrent; le cri de Gauvain s'leva: Fonons! Puis le cri
de Lantenac: Faites ferme contre l'ennemi! Puis le cri de l'Imnus: A moi
les Mainiaux! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup,
d'effroyables dcharges tuant tout. La torche accroche au mur clairait
vaguement toute cette pouvante. Impossible de rien distinguer; on tait
dans une noirceur rougetre; qui entrait l tait subitement sourd et
aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fume. Les hommes mis hors de combat
gisaient parmi les dcombres, on marchait sur des cadavres, on crasait des
plaies, on broyait des membres casss d'o sortaient des hurlements, on
avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des
silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait
l'effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des rles, des
imprcations, et le tonnerre recommenait. Un ruisseau de sang sortait de
la tour par la brche, et se rpandait dans l'ombre. Cette flaque sombre
fumait dehors dans l'herbe.

On et dit que c'tait la tour elle-mme qui saignait et que la gante
tait blesse.

Chose surprenante, cela ne faisait presque pas de bruit dehors. La nuit
tait trs noire, et dans la plaine et dans la fort il y avait autour de
la forteresse attaque une sorte de paix funbre. Dedans c'tait l'enfer,
dehors c'tait le spulcre. Ce choc d'hommes s'exterminant dans les
tnbres, ces mousqueteries, ces clameurs, ces rages, tout ce tumulte
expirait sous la masse des murs et des votes, l'air manquait au bruit, et
au carnage s'ajoutait l'touffement. Hors de la tour, cela s'entendait 
peine. Les petits enfants dormaient pendant ce temps-l.

L'acharnement augmentait. La retirade tenait bon. Rien de plus malais 
forcer que ce genre de barricade en chevron rentrant. Si les assigs
avaient contre eux le nombre, ils avaient pour eux la position. La colonne
d'attaque perdait beaucoup de monde. Aligne et allonge dehors au pied de
la tour, elle s'enfonait lentement dans l'ouverture de la brche, et se
raccourcissait, comme une couleuvre qui entre dans son trou.

Gauvain, qui avait des imprudences de jeune chef, tait dans la salle basse
au plus fort de la mle, avec toute la mitraille autour de lui. Ajoutons
qu'il avait la confiance de l'homme qui n'a jamais t bless.

Comme il se retournait pour donner un ordre, une lueur de mousqueterie
claira un visage tout prs de lui.

--Cimourdain! s'cria-t-il, qu'est-ce que vous venez faire ici?

C'tait Cimourdain en effet. Cimourdain rpondit:

--Je viens tre prs de toi.

--Mais vous allez vous faire tuer!

--H bien, toi, qu'est-ce que tu fais donc?

--Mais je suis ncessaire ici. Vous pas.

--Puisque tu y es, il faut que j'y sois.

--Non, mon matre.

--Si, mon enfant!

Et Cimourdain resta prs de Gauvain.

Les morts s'entassaient sur les pavs de la salle basse.

Bien que la retirade ne ft pas force encore, le nombre videmment devait
finir par vaincre. Les assaillants taient  l'abri; dix assigeants
tombaient contre un assig, mais les assigeants se renouvelaient. Les
assigeants croissaient et les assigs dcroissaient.

Les dix-neuf assigs taient tous derrire la retirade, l'attaque tant
l. Ils avaient des morts et des blesss. Quinze tout au plus combattaient
encore. Un des plus farouches, Chante-en-hiver, avait t affreusement
mutil. C'tait un breton trapu et crpu, de l'espce petite et vivace. Il
avait un oeil crev et la mchoire brise. Il pouvait encore marcher. Il se
trana dans l'escalier en spirale, et monta dans la chambre du premier
tage, esprant pouvoir l prier et mourir.

Il s'tait adoss au mur prs de la meurtrire pour tcher de respirer un
peu.

En bas la boucherie devant la retirade tait de plus en plus horrible. Dans
une intermittence, entre deux dcharges, Cimourdain leva la voix:

--Assigs! cria-t-il. Pourquoi faire couler le sang plus longtemps? Vous
tes pris. Rendez-vous. Songez que nous sommes quatre mille cinq cents
contre dix-neuf, c'est--dire plus de deux cents contre un. Rendez-vous.

--Cessons ce marivaudage, rpondit le marquis de Lantenac.

Et vingt balles ripostrent  Cimourdain.

La retirade ne montait pas jusqu' la vote; cela permettait aux assigs
de tirer par-dessus, mais cela permettait aux assigeants de l'escalader.

--L'assaut  la retirade! cria Gauvain. Y a-t-il quelqu'un de bonne volont
pour escalader la retirade?

--Moi, dit le sergent Radoub.




X.  RADOUB

Ici les assaillants eurent une stupeur. Radoub tait entr par le trou de
brche,  la tte de la colonne d'attaque, lui sixime, et sur ces six
hommes du bataillon parisien, quatre taient dj tombs. Aprs qu'il eut
jet ce cri: Moi! on le vit, non avancer, mais reculer, et, baiss, courb,
rampant presque entre les jambes des combattants, regagner l'ouverture de
la brche, et sortir. Etait-ce une fuite? Un tel homme fuir? Qu'est-ce que
cela voulait dire?

Arriv hors de la brche, Radoub, encore aveugl par la fume, se frotta
les yeux comme pour en ter l'horreur et la nuit, et,  la lueur des
toiles, regarda la muraille de la tour. Il fit ce signe de tte satisfait
qui veut dire: Je ne m'tais pas tromp.

Radoub avait remarqu que la lzarde profonde de l'explosion de la mine
montait au-dessus de la brche jusqu' cette meurtrire du premier tage
dont un boulet avait dfonc et disloqu l'armature de fer. Le rseau des
barreaux rompus pendait  demi arrach, et un homme pouvait passer.

Un homme pouvait passer, mais un homme pouvait-il monter? Par la lzarde,
oui,  la condition d'tre un chat.

C'est ce qu'tait Radoub. Il tait de cette race que Pindare appelle les
athltes agiles. On peut tre vieux soldat et homme jeune; Radoub, qui
avait t garde-franaise, n'avait pas quarante ans. C'tait un Hercule
leste.

Radoub posa  terre son mousqueton, ta sa buffleterie, quitta son habit et
sa veste, et ne garda que ses deux pistolets qu'il mit dans la ceinture de
son pantalon et son sabre nu qu'il prit entre ses dents. La crosse des deux
pistolets passait au-dessus de sa ceinture.

Ainsi allg de l'inutile, et suivi des yeux dans l'obscurit par tous ceux
de la colonne d'attaque qui n'taient pas encore entrs dans la brche, il
se mit  gravir les pierres de la lzarde du mur comme les marches d'un
escalier. N'avoir pas de souliers lui fut utile; rien ne grimpe comme un
pied nu; il crispait ses orteils dans les trous des pierres. Il se hissait
avec ses poings et s'affermissait avec ses genoux. La monte tait rude.
C'tait quelque chose comme une ascension le long des dents d'une scie.
--Heureusement, pensait-il, qu'il n'y a personne dans la chambre du premier
tage, car on ne me laisserait pas escalader ainsi.

Il n'avait pas moins de quarante pieds  gravir de cette faon. A mesure
qu'il montait, un peu gn par les pommeaux saillants de ses pistolets, la
lzarde allait se rtrcissant, et l'ascension devenait de plus en plus
difficile. Le risque de la chute augmentait en mme temps que la profondeur
du prcipice.

Enfin il parvint au rebord de la meurtrire; il carta le grillage tordu et
descell, il avait largement de quoi passer; il se souleva d'un effort
puissant, appuya son genou sur la corniche du rebord, saisit d'une main un
tronon de barreau  droite, de l'autre main un tronon  gauche, et se
dressa jusqu' mi-corps devant l'embrasure de la meurtrire, le sabre aux
dents, suspendu par ses deux poings sur l'abme.

Il n'avait plus qu'une enjambe  faire pour sauter dans la salle du
premier tage.

Mais une face apparut dans la meurtrire.

Radoub vit brusquement devant lui dans l'ombre quelque chose d'effroyable;
un oeil crev, une mchoire fracasse, un masque sanglant.

Ce masque, qui n'avait plus qu'une prunelle, le regardait.

Ce masque avait deux mains; ces deux mains sortirent de l'ombre et
s'avancrent vers Radoub; l'une, d'une seule poigne, lui prit ses deux
pistolets dans sa ceinture, l'autre lui ta son sabre des dents.

Radoub tait dsarm. Son genou glissait sur le plan inclin de la
corniche, ses deux poings crisps aux tronons du grillage suffisaient 
peine  le soutenir, et il avait derrire lui quarante pieds de prcipice.

Ce masque et ces mains, c'tait Chante-en-hiver.

Chante-en-hiver, suffoqu par la fume qui montait d'en bas, avait russi 
entrer dans l'embrasure de la meurtrire, l l'air extrieur l'avait
ranim, la fracheur de la nuit avait fig son sang, et il avait repris un
peu de force; tout  coup il avait vu surgir au dehors devant l'ouverture
le torse de Radoub; alors, Radoub ayant les mains cramponnes aux barreaux
et n'ayant que le choix de se laisser tomber ou de se laisser dsarmer,
Chante-en-hiver, pouvantable et tranquille, lui avait cueilli ses
pistolets  sa ceinture et son sabre entre les dents.

Un duel inou commena. Le duel du dsarm et du bless.

Evidemment, le vainqueur c'tait le mourant. Une balle suffisait pour jeter
Radoub dans le gouffre bant sous ses pieds.

Par bonheur pour Radoub, Chante-en-hiver, ayant les deux pistolets dans une
seule main, ne put en tirer un et fut forc de se servir du sabre. Il porta
un coup de pointe  l'paule de Radoub. Ce coup de sabre blessa Radoub et
le sauva.

Radoub, sans armes, mais ayant toute sa force, ddaigna sa blessure qui
d'ailleurs n'avait pas entam l'os, fit un soubresaut en avant, lcha les
barreaux et bondit dans l'embrasure.

L il se trouva face  face avec Chante-en-hiver, qui avait jet le sabre
derrire lui et qui tenait les deux pistolets dans ses deux poings.

Chante-en-hiver, dress sur ses genoux, ajusta Radoub presque  bout
portant, mais son bras affaibli tremblait, et il ne tira pas tout de suite.

Radoub profita de ce rpit pour clater de rire.

--Dis donc, cria-t-il, Vilain--voir! est-ce que tu crois me faire peur
avec ta gueule en boeuf  la mode? Sapristi, comme on t'a dlabr le
minois!

Chante-en-hiver le visait.

Radoub continua:

--Ce n'est pas pour dire, mais tu as eu la gargoine joliment chiffonne par
la mitraille. Mon pauvre garon, Bellone t'a fracass la physionomie.
Allons, allons, crache ton petit coup de pistolet, mon bonhomme.

Le coup partit et passa si prs de la tte qu'il arracha  Radoub la moiti
de l'oreille. Chante-en-hiver leva l'autre bras arm du second pistolet,
mais Radoub ne lui laissa pas le temps de viser.

--J'ai assez d'une oreille de moins, cria-t-il. Tu m'as bless deux fois. A
moi la belle!

Et il se rua sur Chante-en-hiver, lui rejeta le bras en l'air, fit partir
le coup qui alla n'importe o, et lui saisit et lui mania sa mchoire
disloque.

Chante-en-hiver poussa un rugissement et s'vanouit.

Radoub l'enjamba et le laissa dans l'embrasure.

--Maintenant que je t'ai fait savoir mon ultimatum, dit-il, ne bouge plus.
Reste l, mchant trane--terre. Tu penses bien que je ne vais pas 
prsent m'amuser  te massacrer. Rampe  ton aise sur le sol, concitoyen de
mes savates. Meurs, c'est toujours a de fait. C'est tout  l'heure que tu
vas savoir que ton cur ne te disait que des btises. Va-t'en dans le grand
mystre, paysan.

Et il sauta dans la salle du premier tage.

--On n'y voit goutte, grommela-t-il.

Chante-en-hiver s'agitait convulsivement et hurlait  travers l'agonie.
Radoub se retourna.

--Silence! fais-moi le plaisir de te taire, citoyen sans le savoir. Je ne
me mle plus de ton affaire. Je mprise de t'achever. Fiche-moi la paix.

Et, inquiet, il fourra son poing dans ses cheveux, tout en considrant
Chante-en-hiver.

--Ah , qu'est-ce que je vais faire? C'est bon tout a, mais me voil
dsarm. J'avais deux coups  tirer. Tu me les as gaspills, animal! Et
avec a une fume qui vous fait aux yeux un mal de chien!

Et rencontrant son oreille dchire:

--Ae! dit-il.

Et il reprit:

--Te voil bien avanc de m'avoir confisqu une oreille! Au fait, j'aime
mieux avoir a de moins qu'autre chose, a n'est gure qu'un ornement. Tu
m'as aussi gratign  l'paule, mais ce n'est rien. Expire, villageois, je
te pardonne.

Il couta. Le bruit dans la salle basse tait effrayant. Le combat tait
plus forcen que jamais.

--a va bien en bas. C'est gal, ils gueulent vive le roi. Ils crvent
noblement.

Ses pieds cognrent son sabre  terre. Il le ramassa, et il dit 
Chante-en-hiver qui ne bougeait plus et qui tait peut-tre mort:

--Vois-tu, homme des bois, pour ce que je voulais faire, mon sabre ou zut,
c'est la mme chose. Je le reprends par amiti. Mais il me fallait mes
pistolets. Que le diable t'emporte, sauvage! Ah , qu'est-ce que je vais
faire? Je ne suis bon  rien ici.

Il avana dans la salle tchant de voir et de s'orienter. Tout  coup dans
la pnombre, derrire le pilier du milieu, il aperut une longue table, et
sur cette table quelque chose qui brillait vaguement. Il tta. C'taient
des tromblons, des pistolets, des carabines, une range d'armes  feu
disposes en ordre et semblant n'attendre que des mains pour les saisir;
c'tait la rserve de combat prpare par les assigs pour la deuxime
phase de l'assaut; tout un arsenal.

--Un buffet! s'cria Radoub.

Et il se jeta dessus, bloui.

Alors il devint formidable.

La porte de l'escalier communiquant aux tages d'en haut et d'en bas tait
visible, toute grande ouverte,  ct de la table charge d'armes. Radoub
laissa tomber son sabre, prit dans ses deux mains deux pistolets  deux
coups et les dchargea  la fois au hasard sous la porte dans la spirale
de l'escalier, puis il saisit une espingole et la dchargea, puis il
empoigna un tromblon gorg de chevrotines et le dchargea. Le tromblon,
vomissant quinze balles, sembla un coup de mitraille. Alors Radoub,
reprenant haleine, cria d'une voix tonnante dans l'escalier: Vive Paris!

Et s'emparant d'un deuxime tromblon plus gros que le premier, il le braqua
sous la vote tortueuse de la vis-de-Saint-Gilles, et attendit.

Le dsarroi dans la salle basse fut indescriptible. Ces tonnements
imprvus dsagrgent la rsistance.

Deux des balles de la triple dcharge de Radoub avaient port; l'une avait
tu Houzard, qui tait M. de Qulen.

--Ils sont en haut! cria le marquis.

Ce cri dtermina l'abandon de la retirade, une vole d'oiseaux n'est pas
plus vite en droute, et ce fut  qui se prcipiterait dans l'escalier. Le
marquis encourageait cette fuite.

--Faites vite, disait-il. Le courage est d'chapper. Montons tous au
deuxime tage! L nous recommencerons.

Il quitta la retirade le dernier.

Cette bravoure le sauva.

Radoub, embusqu au haut du premier tage de l'escalier, le doigt sur la
dtente du tromblon, guettait la droute. Les premiers qui apparurent au
tournant de la spirale reurent la dcharge en pleine face, et tombrent
foudroys. Si le marquis en et t, il tait mort. Avant que Radoub et eu
le temps de saisir une nouvelle arme, les autres passrent, le marquis
aprs tous, et plus lent que les autres. Ils croyaient la chambre du
premier pleine d'assigeants, ils ne s'y arrtrent pas, et gagnrent la
salle du second tage, la chambre des miroirs. C'est l qu'tait la porte
de fer, c'est l qu'tait la mche soufre, c'est l qu'il fallait
capituler ou mourir.

Gauvain, aussi surpris qu'eux-mmes des dtonations de l'escalier et ne
s'expliquant pas le secours qui lui arrivait, en avait profit sans
chercher  comprendre, avait saut, lui et les siens, par-dessus la
retirade, et avait pouss les assigs l'pe aux reins jusqu'au premier
tage.

L il trouva Radoub.

Radoub commena par le salut militaire et dit:

--Une minute, mon commandant. C'est moi qui ai fait a. Je me suis souvenu
de Dol. J'ai fait comme vous. J'ai pris l'ennemi entre deux feux.

--Bon lve, dit Gauvain en souriant.

Quand on est un certain temps dans l'obscurit, les yeux finissent par se
faire  l'ombre comme ceux des oiseaux de nuit; Gauvain s'aperut que
Radoub tait tout en sang.

--Mais tu es bless, camarade!

--Ne faites pas attention, mon commandant. Qu'est-ce que c'est que a, une
oreille de plus ou de moins? J'ai aussi un coup de sabre, je m'en fiche.
Quand on casse un carreau, on s'y coupe toujours un peu. D'ailleurs il n'y
a pas que de mon sang.

On fit une sorte de halte dans la salle du premier tage, conquise par
Radoub. On apporta une lanterne. Cimourdain rejoignit Gauvain. Ils
dlibrrent. Il y avait lieu  rflchir en effet. Les assigeants
n'taient pas dans le secret des assigs; ils ignoraient leur pnurie de
munitions; ils ne savaient pas que les dfenseurs de la place taient 
court de poudre; le deuxime tage tait le dernier poste de rsistance;
les assigeants pouvaient croire l'escalier min.

Ce qui tait certain, c'est que l'ennemi ne pouvait chapper. Ceux qui
n'taient pas morts taient l comme sous clef. Lantenac tait dans la
souricire.

Avec cette certitude, on pouvait se donner un peu le temps de chercher le
meilleur dnoment possible. On avait dj bien des morts. Il fallait
tcher de ne pas perdre trop de monde dans ce dernier assaut.

Le risque de cette suprme attaque serait grand. Il y aurait probablement
un rude premier feu  essuyer.

Le combat tait interrompu. Les assigeants, matres du rez-de-chausse et
du premier tage, attendaient, pour continuer, le commandement du chef.
Gauvain et Cimourdain tenaient conseil. Radoub assistait en silence  leur
dlibration.

Il hasarda un nouveau salut militaire, timide.

--Mon commandant?

--Qu'est-ce, Radoub?

--Ai-je droit  une petite rcompense?

--Certes. Demande ce que tu voudras.

--Je demande  monter le premier.

On ne pouvait le lui refuser. D'ailleurs il l'et fait sans permission.




XI.  LES DSESPRS

Pendant qu'on dlibrait au premier tage, on se barricadait au second. Le
succs est une fureur, la dfaite est une rage. Les deux tages allaient se
heurter perdument. Toucher  la victoire, c'est une ivresse. En bas il y
avait l'esprance, qui serait la plus grande des forces humaines si le
dsespoir n'existait pas.

Le dsespoir tait en haut.

Un dsespoir calme, froid, sinistre.

En arrivant  cette salle de refuge, au del de laquelle il n'y avait rien
pour eux, le premier soin des assigs fut de barrer l'entre. Fermer la
porte tait inutile, encombrer l'escalier valait mieux. En pareil cas, un
obstacle  travers lequel on peut voir et combattre vaut mieux qu'une porte
ferme.

La torche plante dans la torchre du mur par l'Imnus prs de la mche
soufre les clairait.

Il y avait dans cette salle du second un de ces gros et lourds coffres de
chne o l'on serrait les vtements et le linge avant l'invention des
meubles  tiroirs.

Ils tranrent ce coffre et le dressrent debout sous la porte de
l'escalier. Il s'y embotait solidement et bouchait l'entre. Il ne
laissait d'ouvert, prs de la vote, qu'un espace troit, pouvant laisser
passer un homme, excellent pour tuer les assaillants un  un. Il tait
douteux qu'on s'y risqut.

L'entre obstrue leur donnait un rpit.

Ils se comptrent.

Les dix-neuf n'taient plus que sept, dont l'Imnus. Except l'Imnus et le
marquis, tous taient blesss.

Les cinq qui taient blesss, mais trs vivants, car, dans la chaleur du
combat, toute blessure qui n'est pas mortelle vous laisse aller et venir,
taient Chatenay, dit Robi, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour
et Grand-Francur. Tout le reste tait mort.

Ils n'avaient plus de munitions. Les gibernes taient puises. Ils
comptrent les cartouches. Combien,  eux sept, avaient-ils de coups 
tirer? Quatre.

On tait arriv  ce moment o il n'y a plus qu' tomber. On tait accul 
l'escarpement, bant et terrible. Il tait difficile d'tre plus prs du
bord.

Cependant l'attaque venait de recommencer; mais lente et d'autant plus
sre. On entendait les coups de crosse des assigeants sondant l'escalier
marche  marche.

Nul moyen de fuir. Par la bibliothque? Il y avait l sur le plateau six
canons braqus, mche allume. Par les chambres d'en haut? A quoi bon?
elles aboutissaient  la plate-forme. L on trouvait la ressource de se
jeter du haut en bas de la tour.

Les sept survivants de cette bande pique se voyaient inexorablement
enferms et saisis par cette paisse muraille qui les protgeait et qui les
livrait. Ils n'taient pas encore pris; mais ils taient dj prisonniers.

Le marquis leva la voix:

--Mes amis, tout est fini.

Et aprs un silence, il ajouta:

--Grand-Francoeur redevient l'abb Turmeau.

Tous s'agenouillrent, le rosaire  la main. Les coups de crosse des
assaillants se rapprochaient.

Grand-Francoeur, tout sanglant d'une balle qui lui avait effleur le crne
et arrach le cuir chevelu, dressa de la main droite son crucifix. Le
marquis, sceptique au fond, mit un genou en terre.

--Que chacun, dit Grand-Francoeur, confesse ses fautes  haute voix.
Monseigneur, parlez.

Le marquis rpondit:

--J'ai tu.

--J'ai tu, dit Hoisnard.

--J'ai tu, dit Guinoiseau.

--J'ai tu, dit Brin-d'Amour.

--J'ai tu, dit Chtenay.

--J'ai tu, dit l'Imnus.

Et Grand-Francoeur reprit:

--Au nom de la trs sainte Trinit, je vous absous. Que vos mes aillent en
paix.

--Ainsi soit-il, rpondirent toutes les voix.

Le marquis se releva.

--Maintenant, dit-il, mourons.

--Et tuons, dit l'Imnus.

Les coups de crosse commenaient  branler le coffre qui barrait la porte.

--Pensez  Dieu, dit le prtre. La terre n'existe plus pour vous.

--Oui, reprit le marquis, nous sommes dans la tombe.

Tous courbrent le front et se frapprent la poitrine. Le marquis seul et
le prtre taient debout. Les yeux taient fixs  terre, le prtre priait,
les paysans priaient, le marquis songeait. Le coffre, battu comme par des
marteaux, sonnait lugubrement.

En ce moment une voix vive et forte, clatant brusquement derrire eux,
cria:

--Je vous l'avais bien dit, monseigneur!

Toutes les ttes se retournrent, stupfaites.

Un trou venait de s'ouvrir dans le mur.

Une pierre, parfaitement rejointoye avec les autres, mais non cimente, et
ayant un piton en haut et un piton en bas, venait de pivoter sur elle-mme
 la faon des tourniquets, et en tournant avait ouvert la muraille. La
pierre ayant volu sur son axe, l'ouverture tait double et offrait deux
passages, l'un  droite, l'autre  gauche, troits, mais suffisants
Pour laisser passer un homme. Au del de cette porte inattendue on
apercevait les premires marches d'un escalier en spirale. Une face d'homme
apparaissait  l'ouverture.

Le marquis reconnut Halmalo.




XII.  SAUVEUR

--C'est toi, Halmalo?

--Moi, monseigneur. Vous voyez bien que les pierres qui tournent, cela
existe, et qu'on peut sortir d'ici. J'arrive  temps, mais faites vite.
Dans dix minutes, vous serez en pleine fort.

--Dieu est grand, dit le prtre.

--Sauvez-vous, monseigneur, crirent toutes les voix.

--Vous tous d'abord, dit le marquis.

--Vous le premier, monseigneur, dit l'abb Turmeau.

--Moi le dernier.

Et le marquis reprit d'une voix svre:

--Pas de combat de gnrosit. Nous n'avons pas le temps d'tre magnanimes.
Vous tes blesss. Je vous ordonne de vivre et de fuir. Vite! et profitez
de cette issue. Merci, Halmalo.

--Monsieur le marquis, dit l'abb Turmeau, nous allons nous sparer?

--En bas, sans doute. On ne s'chappe jamais qu'un  un.

--Monseigneur nous assigne-t-il un rendez-vous?

--Oui. Une clairire dans la fort. La Pierre-Gauvaine. Connaissez-vous
l'endroit?

--Nous le connaissons tous.

--J'y serai demain,  midi. Que tous ceux qui pourront marcher s'y
trouvent.

--On y sera.

--Et nous recommencerons la guerre, dit le marquis.

Cependant Halmalo, en pesant sur la pierre tournante, venait de
s'apercevoir qu'elle ne bougeait plus. L'ouverture ne pouvait plus se
clore.

--Monseigneur, dit-il, dpchons-nous, la pierre rsiste  prsent. J'ai
pu ouvrir le passage, mais je ne pourrai le fermer.


La pierre, en effet, aprs une longue dsutude, tait comme ankylose dans
sa charnire. Impossible dsormais de lui imprimer un mouvement.

--Monseigneur, reprit Halmalo, j'esprais refermer le passage, et que les
bleus, quand ils entreraient, ne trouveraient plus personne, et n'y
comprendraient rien, et vous croiraient en alls en fume. Mais voil la
pierre qui ne veut pas. L'ennemi verra la sortie ouverte et pourra
poursuivre. Au moins ne perdons pas une minute. Vite, tous dans l'escalier.

L'Imnus posa la main sur l'paule de Halmalo:

--Camarade, combien de temps faut-il pour qu'on sorte par cette passe et
qu'on soit en sret dans la fort?

--Personne n'est bless grivement? demanda Halmalo.

Ils rpondirent:--Personne.

--En ce cas, un quart d'heure suffit.

--Ainsi, repartit l'Imnus, si l'ennemi n'entrait ici que dans un quart
d'heure?

--Il pourrait nous poursuivre, il ne nous atteindrait pas.

--Mais, dit le marquis, ils seront ici dans cinq minutes, ce vieux coffre
n'est pas pour les gner longtemps. Quelques coups de crosse en viendront 
bout. Un quart d'heure! Qui est-ce qui les arrtera un quart d'heure?

--Moi, dit l'Imnus.

--Toi, Gouge-le-Bruant?

--Moi, monseigneur. Ecoutez. Sur six, vous tes cinq blesss. Moi je n'ai
pas une gratignure.

--Ni moi, dit le marquis.

--Vous tes le chef, monseigneur. Je suis le soldat. Le chef et le soldat,
c'est deux.

--Je le sais, nous avons chacun un devoir diffrent.

--Non, monseigneur, nous avons, vous et moi, le mme devoir, qui est de
vous sauver.

L'Imnus se tourna vers ses camarades.

--Camarades, il s'agit de tenir en chec l'ennemi et de retarder la
poursuite le plus possible. Ecoutez. J'ai toute ma force, je n'ai pas perdu
une goutte de sang; n'tant pas bless, je durerai plus longtemps qu'un
autre. Partez tous. Laissez-moi vos armes. J'en ferai bon usage. Je me
charge d'arrter l'ennemi une bonne demi-heure. Combien y a-t-il de
pistolets chargs?

--Quatre.

--Mettez-les  terre.

On fit ce qu'il voulait.


--C'est bien. Je reste. Ils trouveront  qui parler. Maintenant, vite,
allez-vous-en.

Les situations  pic suppriment les remerciements. A peine prit-on le temps
de lui serrer la main.

--A bientt, lui dit le marquis.

--Non, monseigneur. J'espre que non. Pas  bientt; car je vais mourir.

Tous s'engagrent l'un aprs l'autre dans l'troit escalier, les blesss
d'abord. Pendant qu'ils descendaient, le marquis prit le crayon de son
carnet de poche, et crivit quelques mots sur la pierre qui ne pouvait plus
tourner et qui laissait le passage bant.

--Venez, monseigneur, il n'y a plus que vous, dit Halmalo.

Et Halmalo commena  descendre.

Le marquis le suivit.

L'Imnus resta seul.




XIII.  BOURREAU

Les quatre pistolets avaient t poss sur les dalles, car cette salle
n'avait pas de plancher. L'Imnus en prit deux, un dans chaque main.

Il s'avana obliquement vers l'entre de l'escalier que le coffre obstruait
et masquait.

Les assaillants craignaient videmment quelque surprise, une de ces
explosions finales qui sont la catastrophe du vainqueur en mme temps que
celle du vaincu. Autant la premire attaque avait t imptueuse, autant la
dernire tait lente et prudente. Ils n'avaient pas pu, ils n'avaient pas
voulu peut-tre, enfoncer violemment le coffre; ils en avaient dmoli le
fond  coups de crosse, et trou le couvercle  coups de bayonnette, et par
ces trous ils tchaient de voir dans la salle avant de se risquer  y
pntrer.

La lueur des lanternes dont ils clairaient l'escalier passait  travers
ces trous.

L'Imnus aperut  un de ces trous une de ces prunelles qui regardaient. Il
ajusta brusquement  ce trou le canon d'un de ses pistolets et pressa la
dtente. Le coup partit, et l'Imnus, joyeux, entendit un cri horrible. La
balle avait crev l'oeil et travers la tte, et le soldat qui regardait
venait de tomber dans l'escalier  la renverse.

Les assaillants avaient entam assez largement le bas du couvercle en deux
endroits, et y avaient pratiqu deux espces de meurtrires, l'Imnus
profita de l'une de ces entailles, y passa le bras, et lcha au hasard dans
le tas des assigeants son deuxime coup de pistolet. La balle ricocha
probablement, car on entendit plusieurs cris, comme si trois ou quatre
taient tus ou blesss, et il se fit dans l'escalier un grand tumulte
d'hommes qui lchent pied et qui reculent.

L'Imnus jeta les deux pistolets qu'il venait de dcharger, et prit les
deux qui restaient, puis, les deux pistolets  ses deux poings, il regarda
par les trous du coffre.

Il constata le premier effet produit.

Les assaillants avaient redescendu l'escalier. Des mourants se tordaient
sur les marches; le tournant de la spirale ne laissait voir que trois ou
quatre degrs.

L'Imnus attendit.

--C'est du temps de gagn, pensait-il.

Cependant il vit un homme,  plat ventre, monter en rampant les marches de
l'escalier, et en mme temps, plus bas, une tte de soldat apparut derrire
le pilier central de la spirale. L'Imnus visa cette tte et tira. Il y eut
un cri, le soldat tomba, et l'Imnus fit passer de sa main gauche dans sa
main droite le dernier pistolet charg qui lui restait.

En ce moment-l il sentit une affreuse douleur, et ce fut lui qui,  son
tour, jeta un hurlement. Un sabre lui fouillait les entrailles. Un poing,
le poing de l'homme qui rampait, venait de passer  travers la deuxime
meurtrire du bas du coffre, et ce poing avait plong un sabre dans le
ventre de l'Imnus.

La blessure tait effroyable. Le ventre tait fendu de part en part.

L'Imnus ne tomba pas. Il grina des dents, et dit: C'est bon!

Puis chancelant et se tranant, il recula jusqu' la torche qui brlait 
ct de la porte de fer, il posa son pistolet  terre et empoigna la
torche, et, soutenant de la main gauche ses intestins qui sortaient, de la
main droite il abaissa la torche et mit le feu  la mche soufre.

Le feu prit, la mche flamba. L'Imnus lcha la torche, qui continua de
brler  terre, ressaisit son pistolet, et, tomb sur la dalle, mais se
soulevant encore, attisa la mche du peu de souffle qui lui restait.

La flamme courut, passa sous la porte de fer et gagna le pont-chtelet.

Alors, voyant cette excrable russite, plus satisfait peut-tre de son
crime que de sa vertu, cet homme qui venait d'tre un hros et qui n'tait
plus qu'un assassin, et qui allait mourir, sourit.

--Ils se souviendront de moi, murmura-t-il. Je venge, sur leurs petits,
notre petit  nous, le roi qui est au Temple.




XIV.  L'IMANUS AUSSI S'EVADE

En cet instant-l, un grand bruit se fit, le coffre violemment pouss
s'effondra, et livra passage  un homme qui se rua dans la salle, le sabre
 la main.

--C'est moi, Radoub. Qui en veut? a m'ennuie d'attendre. Je me risque.
C'est gal, je viens toujours d'en ventrer un. Maintenant je vous attaque
tous. Qu'on me suive ou qu'on ne me suive pas, me voil. Combien tes-vous?

C'tait Radoub, en effet, et il tait seul. Aprs le massacre que l'Imnus
venait de faire dans l'escalier, Gauvain, redoutant quelque fougasse
masque, avait fait replier ses hommes et se concertait avec Cimourdain.

Radoub, le sabre  la main sur le seuil, dans cette obscurit o la torche
presque teinte jetait  peine une lueur, rpta sa question:

--Je suis un. Combien tes-vous?

N'entendant rien, il avana. Un de ces jets de clart qu'exhalent par
instants les foyers agonisants et qu'on pourrait appeler des sanglots de
lumire, jaillit de la torche et illumina toute la salle.

Radoub avisa un des petits miroirs accrochs au mur, s'en approcha, regarda
sa face ensanglante et son oreille pendante, et dit:

--Dmantibulage hideux.

Puis il se retourna, stupfait de voir la salle vide.

--Il n'y a personne! s'cria-t-il. Zro d'effectif.

Il aperut la pierre qui avait tourn, l'ouverture et l'escalier.

--Ah! je comprends. Clef des champs. Venez donc tous! camarades, venez! ils
s'en sont alls. Ils ont fil, fus, fouin, fichu le camp. Cette cruche de
vieille tour tait fle. Voici le trou par o ils ont pass, canailles!
Comment veut-on qu'on vienne  bout de Pitt et Cobourg avec des farces
comme a! C'est le bon Dieu du diable qui est venu  leur secours! Il n'y a
plus personne! Un coup de pistolet partit, une balle lui effleura le coude
et s'aplatit contre le mur.

--Mais si! il y a quelqu'un. Qui est-ce qui a la bont de me faire cette
politesse?

--Moi, dit une voix.

Radoub avana la tte et distingua dans le clair-obscur quelque chose qui
tait l'Imnus.

--Ah! cria-t-il. J'en tiens un. Les autres se sont chapps, mais toi, tu
n'chapperas pas.

--Crois-tu? rpondit l'Imnus.

Radoub fit un pas et s'arrta.

--H, l'homme qui es par terre, qui es-tu?

--Je suis celui qui est par terre et qui se moque de ceux qui sont debout.

--Qu'est-ce que tu as dans ta main droite?

--Un pistolet.

--Et dans ta main gauche?

--Mes boyaux.

--Je te fais prisonnier.

--Je t'en dfie.

Et l'Imnus, se penchant sur la mche en combustion, soufflant son dernier
soupir sur l'incendie, expira.

Quelques instants aprs, Gauvain et Cimourdain, et tous, taient dans la
salle. Tous virent l'ouverture. On fouilla les recoins, on sonda
l'escalier; il aboutissait  une sortie dans le ravin. On constata
l'vasion. On secoua l'Imnus, il tait mort. Gauvain, une lanterne  la
main, examina la pierre qui avait donn issue aux assigs; il avait
entendu parler de cette pierre tournante, mais lui aussi tenait cette
lgende pour une fable. Tout en considrant la pierre, il aperut quelque
chose qui tait crit au crayon; il approcha la lanterne et lut ceci:

--_Au revoir, monsieur le vicomte._--

LANTENAC.

Guchamp avait rejoint Gauvain. La poursuite tait videmment inutile, la
fuite tait consomme et complte, les vads avaient pour eux tout le
pays, le buisson, le ravin, le taillis, l'habitant; ils taient sans doute
dj bien loin; nul moyen de les retrouver; et la fort de Fougres tout
entire tait une immense cachette. Que faire? Tout tait  recommencer.
Gauvain et Guchamp changeaient leurs dsappointements et leurs
conjectures.

Cimourdain coutait, grave, sans dire une parole.

--A propos, Guchamp, dit Gauvain, et l'chelle?

--Commandant, elle n'est pas arrive.

--Mais pourtant nous avons vu venir une voiture escorte par des
gendarmes.

Guchamp rpondit:

--Elle n'apportait pas l'chelle.

--Qu'est-ce donc qu'elle apportait?

--La guillotine, dit Cimourdain.





XV.  NE PAS METTRE DANS LA MME POCHE
        UNE MONTRE ET UNE CLEF

Le marquis de Lantenac n'tait pas si loin qu'ils le croyaient.

Il n'en tait pas moins entirement en sret et hors de leur atteinte.

Il avait suivi Halmalo.

L'escalier par o Halmalo et lui taient descendus,  la suite des autres
fugitifs, se terminait tout prs du ravin et des arches du pont par un
troit couloir vot. Ce couloir s'ouvrait sur une profonde fissure
naturelle du sol qui d'un ct aboutissait au ravin, et de l'autre  la
fort. Cette fissure, absolument drobe aux regards, serpentait sous des
vgtations impntrables. Impossible de reprendre l un homme. Un vad,
une fois parvenu dans cette fissure, n'avait plus qu' faire une fuite de
couleuvre, et tait introuvable. L'entre du couloir secret de l'escalier
tait tellement obstrue de ronces que les constructeurs du passage
souterrain avaient considr comme inutile de la fermer autrement.

Le marquis n'avait plus maintenant qu' s'en aller. Il n'avait pas 
s'inquiter d'un dguisement. Depuis son arrive en Bretagne, il n'avait
pas quitt ses habits de paysan, se jugeant plus grand seigneur ainsi.

Il s'tait born  ter son pe, dont il avait dboucl et jet le
ceinturon.

Quand Halmalo et le marquis dbouchrent du couloir dans la fissure, les
cinq autres, Guinoiseau, Hoisnard Branche-d'Or, Brin-d'Amour, Chatenay et
l'abb Turmeau, n'y taient dj plus.

--Ils n'ont pas t longtemps  prendre leur vole, dit Halmalo.

--Fais comme eux, dit le marquis.

--Monseigneur veut que je le quitte?

--Sans doute. Je te l'ai dit dj. On ne s'vade bien que seul. O un
passe, deux ne passent pas. Ensemble nous appellerions l'attention. Tu me
ferais prendre et je te ferais prendre.

--Monseigneur connat le pays?

--Oui.

--Monseigneur maintient le rendez-vous  la Pierre-Gauvaine?

--Demain. A midi.

--J'y serai. Nous y serons.

Halmalo s'interrompit.

--Ah! monseigneur, quand je pense que nous avons t en pleine mer, que
nous tions seuls, que je voulais vous tuer, que vous tiez mon seigneur,
que vous pouviez me le dire, et que vous ne me l'avez pas dit! Quel homme
vous tes!

Le marquis reprit:

--L'Angleterre. Il n'y a plus d'autre ressource. Il faut que dans quinze
jours les Anglais soient en France.

--J'aurai bien des comptes  rendre  monseigneur. J'ai fait ses
commissions.

--Nous parlerons de tout cela demain.

--A demain, monseigneur.

--A propos, as-tu faim?

--Peut-tre, monseigneur. J'tais si press d'arriver que je ne sais pas si
j'ai mang aujourd'hui.

Le marquis tira de sa poche une tablette de chocolat, la cassa en deux, en
donna une moiti  Halmalo et se mit  manger l'autre.

--Monseigneur, dit Halmalo,  votre droite, c'est le ravin;  votre gauche,
c'est la fort.

--C'est bien. Laisse-moi. Va de ton ct.

Halmalo obit. Il s'enfona dans l'obscurit. On entendit un bruit de
broussailles froisses, puis plus rien. Au bout de quelques secondes il et
t impossible de ressaisir sa trace. Cette terre du Bocage, hrisse et
inextricable, tait l'auxiliaire du fugitif. On ne disparaissait pas, on
s'vanouissait. C'est cette facilit des dispersions rapides qui faisait
hsiter nos armes devant cette Vende toujours reculante, et devant ses
combattants si formidablement fuyards.

Le marquis demeura immobile. Il tait de ces hommes qui s'efforcent de ne
rien prouver; mais il ne put se soustraire  l'motion de respirer l'air
libre aprs avoir respir tant de sang et de carnage. Se sentir
compltement sauv aprs avoir t compltement perdu; aprs la tombe, vue
de si prs, prendre possession de la pleine scurit; sortir de la mort et
rentrer dans la vie, c'tait l, mme pour un homme comme Lantenac, une
secousse; et, bien qu'il en et dj travers de pareilles, il ne put
soustraire son me imperturbable  un branlement de quelques instants. Il
s'avoua  lui-mme qu'il tait content. Il dompta vite ce mouvement qui
ressemblait presque  de la joie.

Il tira sa montre, et la fit sonner. Quelle heure tait-il?

A son grand tonnement, il n'tait que dix heures. Quand on vient de subir
une de ces pripties de la vie humaine o tout a t mis en question, on
est toujours stupfait que des minutes si pleines ne soient pas plus
longues que les autres. Le coup de canon d'avertissement avait t tir un
peu avant le coucher du soleil, et la Tourgue avait t aborde par la
colonne d'attaque une demi-heure aprs, entre sept et huit heures,  la
nuit tombante. Ainsi, ce colossal combat, commenc  huit heures, tait
fini  dix. Toute cette pope avait dur cent vingt minutes. Quelquefois
une rapidit d'clair est mle aux catastrophes. Les vnements ont de ces
raccourcis surprenants.

En y rflchissant, c'est le contraire qui et pu tonner; une rsistance
de deux heures d'un si petit nombre contre un si grand nombre tait
extraordinaire, et certes elle n'avait pas t courte, ni tout de suite
finie, cette bataille de dix-neuf contre quatre mille.

Cependant il tait temps de s'en aller, Halmalo devait tre loin, et le
marquis jugea qu'il n'tait pas ncessaire de rester l plus longtemps. Il
remit sa montre dans sa veste, non dans la mme poche, car il venait de
remarquer qu'elle y tait en contact avec la clef de la porte de fer que
lui avait rapporte l'Imnus, et que le verre de sa montre pouvait se
briser contre cette clef; et il se disposa  gagner  son tour la fort.

Comme il allait prendre  gauche, il lui sembla qu'une sorte de rayon vague
pntrait jusqu' lui.

Il se retourna, et,  travers les broussailles nettement dcoupes sur un
fond rouge et devenues tout  coup visibles dans leurs moindres dtails, il
aperut une grande lueur dans le ravin. Il y marcha, puis se ravisa,
trouvant inutile de s'exposer  cette clart; quelle qu'elle ft, ce
n'tait pas son affaire aprs tout; il reprit la direction que lui avait
montre Halmalo et fit quelques pas vers la fort.

Tout  coup, profondment enfoui et cach sous les ronces, il entendit sur
sa tte un cri terrible; ce cri semblait partir du rebord mme du plateau
au-dessus du ravin. Le marquis leva les yeux, et s'arrta.




LIVRE CINQUIEME

IN DAEMONE DEUS





I.  TROUVS, MAIS PERDUS

Au moment o Michelle Flchard avait aperu la tour rougie par le soleil
couchant, elle en tait  plus d'une lieue. Elle qui pouvait  peine faire
un pas, elle n'avait point hsit devant cette lieue  faire. Les femmes
sont faibles, mais les mres sont fortes. Elle avait march.

Le soleil s'tait couch; le crpuscule tait venu, puis l'obscurit
profonde; elle avait entendu, marchant toujours, sonner au loin,  un
clocher qu'on ne voyait pas, huit heures, puis neuf heures. Ce clocher
tait probablement celui de Parign. De temps en temps elle s'arrtait pour
couter des espces de coups sourds, qui taient peut-tre un des fracas
vagues de la nuit.

Elle avanait droit devant elle, cassant les ajoncs et les landes aigus
sous ses pieds sanglants. Elle tait guide par une faible clart qui se
dgageait du donjon lointain, le faisait saillir, et donnait dans l'ombre 
cette tour un rayonnement mystrieux. Cette clart devenait plus vive quand
Les coups devenaient plus distincts, puis elle s'effaait.

Le vaste plateau o cheminait Michelle Flchard n'tait qu'herbe et
bruyre, sans une maison ni un arbre; il s'levait insensiblement, et, 
perte de vue, appuyait sa longue ligne droite et dure sur le sombre horizon
toil. Ce qui la soutint dans cette monte, c'est qu'elle avait toujours
la tour sous les yeux.

Elle la voyait grandir lentement. Les dtonations touffes et les lueurs
ples qui sortaient de la tour avaient, nous venons de le dire, des
intermittences; elles s'interrompaient, puis reprenaient, proposant
on ne sait quelle poignante nigme  la misrable mre en dtresse.

Brusquement elles cessrent; tout s'teignit, bruit et clart; il y eut un
moment de plein silence, une sorte de paix lugubre se fit.

C'est en cet instant-l que Michelle Flchard arriva au bord du plateau.

Elle aperut  ses pieds un ravin dont le fond se perdait dans une blme
paisseur de nuit;  quelque distance, sur le haut du plateau, un
enchevtrement de roues, de talus et d'embrasures qui tait une batterie de
canons, et devant elle, confusment clair par les mches allumes de la
batterie, un norme difice qui semblait bti avec des tnbres plus noires
que toutes les autres tnbres qui l'entouraient.

Cet difice se composait d'un pont dont les arches plongeaient dans le
ravin, et d'une sorte de chteau qui s'levait sur le pont, et le chteau
et le pont s'appuyaient  une haute rondeur obscure, qui tait la tour vers
laquelle cette mre avait march de si loin.

On voyait des clarts aller et venir aux lucarnes de la tour, et,  une
rumeur qui en sortait, on la devinait pleine d'une foule d'hommes dont
quelques silhouettes dbordaient en haut jusque sur la plate-forme.

Il y avait prs de la batterie un campement dont Michelle Flchard
distinguait les vedettes, mais, dans l'obscurit et dans les broussailles,
elle n'en avait pas t aperue.

Elle tait parvenue au bord du plateau, si prs du pont qu'il lui semblait
presque qu'elle y pouvait toucher avec la main. La profondeur du ravin l'en
sparait. Elle distinguait dans l'ombre les trois tages du chteau du
pont.

Elle resta un temps quelconque, car les mesures du temps s'effaaient dans
son esprit, absorbe et muette devant ce ravin bant et cette btisse
tnbreuse. Qu'tait-ce que cela? Que se passait-il l? Etait-ce la
Tourgue? Elle avait le vertige d'on ne sait quelle attente qui ressemblait
 l'arrive et au dpart. Elle se demandait pourquoi elle tait l.

Elle regardait, elle coutait.

Subitement elle ne vit plus rien.

Un voile de fume venait de monter entre elle et ce qu'elle regardait. Une
cre cuisson lui fit fermer les yeux. A peine avait-elle clos les paupires
qu'elles s'empourprrent et devinrent lumineuses. Elle les rouvrit.

Ce n'tait plus la nuit qu'elle avait devant elle, c'tait le jour; mais
une espce de jour funeste, le jour qui sort du feu. Elle avait sous les
yeux un commencement d'incendie.

La fume de noire tait devenue carlate, et une grande flamme tait
dedans; cette flamme apparaissait, puis disparaissait, avec ces torsions
farouches qu'ont les clairs et les serpents.

Cette flamme sortait comme une langue de quelque chose qui ressemblait 
une gueule et qui tait une fentre pleine de feu. Cette fentre, grille
de barreaux de fer dj rouges, tait une des croises de l'tage infrieur
du chteau construit sur le pont. De tout l'difice on n'apercevait que
cette fentre. La fume couvrait tout, mme le plateau, et l'on ne
distinguait que le bord du ravin, noir sur la flamme vermeille.

Michelle Flchard, tonne, regardait. La fume est nuage, le nuage est
rve; elle ne savait plus ce qu'elle voyait. Devait-elle fuir? Devait-elle
rester? Elle se sentait presque hors du rel.

Un souffle de vent passa et fendit le rideau de fume, et dans la dchirure
la tragique bastille, soudainement dmasque, se dressa visible tout
entire, donjon, pont, chtelet, blouissante, horrible, avec la magnifique
dorure de l'incendie, rverbr sur elle de haut en bas. Michelle Flchard
put tout voir dans la nettet sinistre du feu.

L'tage infrieur du chteau bti sur le pont brlait.

Au-dessus on distinguait les deux autres tages encore intacts, mais comme
ports par une corbeille de flammes. Du rebord du plateau, o tait
Michelle Flchard, on en voyait vaguement l'intrieur  travers des
interpositions de feu et de fume. Toutes les fentres taient ouvertes.

Par les fentres du second tage qui taient trs grandes, Michelle
Flchard apercevait, le long des murs, des armoires qui lui semblaient
pleines de livres, et, devant une des croises,  terre, dans la pnombre,
un petit groupe confus, quelque chose qui avait l'aspect indistinct et
amoncel d'un nid ou d'une couve, et qui lui faisait l'effet de remuer par
moments.

Elle regardait cela.

Qu'tait-ce que ce petit groupe d'ombre?

A de certains instants, il lui venait  l'esprit que cela ressemblait  des
formes vivantes, elle avait la fivre, elle n'avait pas mang depuis le
matin, elle avait march sans relche, elle tait extnue, elle se sentait
dans une sorte d'hallucination dont elle se dfiait instinctivement;
pourtant ses yeux de plus en plus fixes ne pouvaient se dtacher de cet
obscur entassement d'objets quelconques, inanims probablement, et en
apparence inertes, qui gisait l sur le parquet de cette salle superpose 
l'incendie.

Tout  coup le feu, comme s'il avait une volont, allongea d'en bas un de
ses jets vers le grand lierre mort qui couvrait prcisment cette faade
que Michelle Flchard regardait. On et dit que la flamme venait de
dcouvrir ce rseau de branches sches; une tincelle s'en empara
avidement, et se mit  monter le long des sarments avec l'agilit affreuse
des tranes de poudre. En un clin d'oeil, la flamme atteignit le second
tage. Alors, d'en haut, elle claira l'intrieur du premier. Une vive
lueur mit subitement en relief trois petits tres endormis.

C'tait un petit tas charmant, bras et jambes mls, paupires fermes,
blondes ttes souriantes.

La mre reconnut ses enfants.

Elle jeta un cri effrayant.

Ce cri de l'inexprimable angoisse n'est donn qu'aux mres. Rien n'est plus
farouche et rien n'est plus touchant. Quand une femme le jette, on croit
entendre une louve; quand une louve le pousse, on croit entendre une femme.

Ce cri de Michelle Flchard fut un hurlement. Hcube aboya, dit Homre.

C'tait ce cri que le marquis de Lantenac venait d'entendre.

On a vu qu'il s'tait arrt.

Le marquis tait entre l'issue du passage par o Halmalo l'avait fait
chapper, et le ravin. A travers les broussailles entre-croises sur lui,
il vit le pont en flammes, la Tourgue rouge de la rverbration, et, par
l'cartement de deux branches, il aperut au-dessus de sa tte, de l'autre
ct, sur le rebord du plateau, vis--vis du chteau brlant et dans le
plein jour de l'incendie, une figure hagarde et lamentable, une femme
penche sur le ravin.

C'tait de cette femme qu'tait venu ce cri.

Cette figure, ce n'tait plus Michelle Flchard, c'tait Gorgone. Les
misrables sont les formidables. La paysanne s'tait transfigure en
Eumnide. Cette villageoise quelconque, vulgaire, ignorante, inconsciente,
venait de prendre brusquement les proportions piques du dsespoir. Les
grandes douleurs sont une dilatation gigantesque de l'me; cette mre,
c'tait la maternit; tout ce qui rsume l'humanit est surhumain; elle se
dressait l, au bord de ce ravin, devant cet embrasement, devant ce crime,
comme une puissance spulcrale; elle avait le cri de la bte et le geste de
la desse; sa face, d'o tombaient des imprcations, semblait un masque de
flamboiement. Rien de souverain comme l'clair de ses yeux noys de larmes;
son regard foudroyait l'incendie.

Le marquis coutait. Cela tombait sur sa tte; il entendait on ne sait quoi
d'inarticul et de dchirant, plutt des sanglots que des paroles.

--Ah! mon Dieu! mes enfants! Ce sont mes enfants! Au secours! au feu! au
feu! au feu! Mais vous tes donc des bandits! Est-ce qu'il n'y a personne
l? Mais mes enfants vont brler! Ah! voil une chose! Georgette! mes
enfants! Gros-Alain, Ren-Jean! Mais qu'est-ce que cela veut dire? Qui donc
a mis mes enfants l? Ils dorment. Je suis folle! C'est une chose
impossible. Au secours!

Cependant un grand mouvement se faisait dans la Tourgue et sur le plateau.
Tout le camp accourait autour du feu qui venait d'clater. Les assigeants,
aprs avoir eu affaire  la mitraille, avaient affaire  l'incendie.
Gauvain, Cimourdain, Guchamp donnaient des ordres. Que faire? Il y avait 
peine quelques seaux d'eau  puiser dans le maigre ruisseau du ravin.
L'angoisse allait croissant. Tout le rebord du plateau tait couvert de
visages effars qui regardaient.

Ce qu'on voyait tait effroyable.

On regardait, et l'on n'y pouvait rien.

La flamme, par le lierre qui avait pris feu, avait gagn l'tage d'en haut.
L elle avait trouv le grenier plein de paille et elle s'y tait
prcipite. Tout le grenier brlait maintenant. La flamme dansait; la joie
de la flamme, chose lugubre. Il semblait qu'un souffle sclrat attisait ce
bcher. On et dit que l'pouvantable Imnus tout entier tait l chang en
tourbillon d'tincelles, vivant de la vie meurtrire du feu, et que cette
me monstre s'tait faite incendie.

L'tage de la bibliothque n'tait pas encore atteint, la hauteur de son
plafond et l'paisseur de ses murs retardaient l'instant o il prendrait
feu, mais cette minute fatale approchait; il tait lch par l'incendie du
premier tage et caress par celui du troisime. L'affreux baiser de la
mort l'effleurait. En bas une cave de lave, en haut une vote de braise;
qu'un trou se ft au plancher, c'tait l'croulement dans la cendre rouge;
qu'un trou se ft au plafond, c'tait l'ensevelissement sous les charbons
ardents. Ren-Jean, Gros-Alain et Georgette ne s'taient pas encore
rveills, ils dormaient du sommeil profond et simple de l'enfance, et, 
travers les plis de flamme et de fume qui tour  tour couvraient et
dcouvraient les fentres, on les apercevait dans cette grotte de feu, au
fond d'une lueur de mtore, paisibles, gracieux, immobiles, comme trois
enfants-Jsus confiants endormis dans un enfer; et un tigre et pleur de
voir ces roses dans cette fournaise et ces berceaux dans ce tombeau.

Cependant la mre se tordait les bras:

--Au feu! je crie au feu! on est donc des sourds qu'on ne vient pas! on me
brle mes enfants! arrivez donc, vous les hommes qui tes l. Voil des
jours et des jours que je marche, et c'est comme a que je les retrouve! Au
feu! Au secours! des anges! dire que ce sont des anges! Qu'est-ce qu'ils
ont fait, ces innocents-l! moi on m'a fusille, eux on les brle! Qui
est-ce donc qui fait ces choses-l! Au secours! sauvez mes enfants! est-ce
que vous ne m'entendez pas? Une chienne, on aurait piti d'une chienne! Mes
enfants! Mes enfants! ils dorment! Ah! Georgette! je vois son petit ventre
 cet amour! Ren-Jean! Gros-Alain! c'est comme cela qu'ils s'appellent.
Vous voyez bien que je suis leur mre. Ce qui se passe dans ce temps-ci est
abominable. J'ai march des jours et des nuits. Mme que j'ai parl ce
matin  une femme. Au secours! au secours! au feu! On est donc des
monstres! C'est une horreur! l'an n'a pas cinq ans, la petite n'a pas
deux ans. Je vois leurs petites jambes nues. Ils dorment, bonne sainte
Vierge! la main du ciel me les rend et la main de l'enfer me les reprend.
Dire que j'ai tant march! Mes enfants que j'ai nourris de mon lait! moi
qui me croyais malheureuse de ne pas les retrouver! Ayez piti de moi! Je
veux mes enfants, il me faut mes enfants! C'est pourtant vrai qu'ils sont
l dans le feu! Voyez mes pauvres pieds comme ils sont tout en sang. Au
secours! Ce n'est pas possible qu'il y ait des hommes sur la terre et qu'on
laisse ces pauvres petits mourir comme cela! au secours!  l'assassin! Des
choses comme on n'en voit pas de pareilles. Ah! les brigands! Qu'est-ce que
c'est que cette affreuse maison-l? On me les a vols pour me les tuer!
Jsus misre! Je veux mes enfants. Oh! je ne sais pas ce que je ferais! Je
ne veux pas qu'ils meurent! au secours! au secours! au secours! Oh! s'ils
devaient mourir comme cela, je tuerais Dieu!

En mme temps que la supplication terrible de la mre, des voix s'levaient
sur le plateau et dans le ravin:

--Une chelle!

--On n'a pas d'chelle!

--De l'eau!

--On n'a pas d'eau!

--L-haut, dans la tour, au second tage, il y a une porte!

--Elle est en fer.

--Enfoncez-la!

--On ne peut pas.

Et la mre redoublait ses appels dsesprs:

--Au feu! au secours! Mais dpchez-vous donc! Alors, tuez-moi! Mes
enfants! mes enfants! Ah! l'horrible feu! qu'on les en te, ou qu'on m'y
jette!

Dans les intervalles de ces clameurs on entendait le ptillement tranquille
de l'incendie.

Le marquis tta sa poche et y toucha la clef de la porte de fer. Alors, se
courbant sous la vote par laquelle il s'tait vad, il rentra dans le
passage d'o il venait de sortir.




II.  DE LA PORTE DE PIERRE A LA PORTE DE FER

Toute une arme perdue autour d'un sauvetage impossible; quatre mille
hommes ne pouvant secourir trois enfants; telle tait la situation.

On n'avait pas d'chelle en effet; l'chelle envoye de Javen n'tait pas
arrive; l'embrasement s'largissait comme un cratre qui s'ouvre; essayer
de l'teindre avec le ruisseau du ravin presque  sec tait drisoire;
autant jeter un verre d'eau sur un volcan.

Cimourdain, Guchamp et Radoub taient descendus dans le ravin; Gauvain
tait remont dans la salle du deuxime tage de la Tourgue o taient la
pierre tournante, l'issue secrte et la porte de fer de la bibliothque.

C'est l qu'avait t la mche soufre allume par l'Imnus; c'tait de l
que l'incendie tait parti.

Gauvain avait amen avec lui vingt sapeurs. Enfoncer la porte de fer, il
n'y avait plus que cette ressource. Elle tait effroyablement bien ferme.

On commena par des coups de hache. Les haches cassrent. Un sapeur dit:

--L'acier est du verre sur ce fer-l.

La porte tait en effet de fer battu, et faite de doubles lames boulonnes
ayant chacune trois pouces d'paisseur.

On prit des barres de fer et l'on essaya des peses sous la porte. Les
barres de fer cassrent.

--Comme des allumettes, dit le sapeur.

Gauvain, sombre, murmura:

--Il n'y a qu'un boulet qui ouvrirait cette porte. Il faudrait pouvoir
monter ici une pice de canon.

--Et encore! dit le sapeur.

Il y eut un moment d'accablement. Tous ces bras impuissants s'arrtrent.
Muets, vaincus, consterns, ces hommes considraient l'horrible porte
inbranlable. Une rverbration rouge passait par-dessous. Derrire,
l'incendie croissait.

L'affreux cadavre de l'Imnus tait l, sinistre victorieux.

Encore quelques minutes peut-tre, et tout allait s'effondrer.

Que faire? Il n'y avait plus d'esprance.

Gauvain exaspr s'cria, l'oeil fix sur la pierre tournante du mur et sur
l'issue ouverte de l'vasion:

--C'est pourtant par l que le marquis de Lantenac s'en est all!

--Et qu'il revient, dit une voix.

Et une tte blanche se dessina dans l'encadrement de pierre de l'issue
secrte.

C'tait le marquis.

Depuis bien des annes Gauvain ne l'avait pas vu de si prs. Il recula.

Tous ceux qui taient l restrent dans l'attitude o ils taient,
ptrifis.

Le marquis avait une grosse clef  la main, il refoula d'un regard altier
quelques-uns des sapeurs qui taient devant lui, marcha droit  la porte de
fer, se courba sous la vote et mit la clef dans la serrure. La serrure
grina, la porte s'ouvrit, on vit un gouffre de flamme, le marquis y entra.

Il y entra d'un pied ferme, la tte haute.

Tous le suivaient des yeux, frissonnants.

A peine le marquis eut-il fait quelques pas dans la salle incendie que le
parquet min par le feu et branl par son talon s'effondra derrire lui et
mit entre lui et la porte un prcipice. Le marquis ne tourna pas la tte et
continua d'avancer. Il disparut dans la fume.

On ne vit plus rien.

Avait-il pu aller plus loin? Une nouvelle fondrire de feu s'tait-elle
ouverte sous lui? N'avait-il russi qu' se perdre lui-mme? On ne pouvait
rien dire. On n'avait devant soi qu'une muraille de fume et de flamme. Le
marquis tait au del, mort ou vivant.





III.  OU L'ON VOIT SE REVEILLER LES ENFANTS
      QU'ON A VUS SE RENDORMIR

Cependant les enfants avaient fini par ouvrir les yeux.

L'incendie, qui n'tait pas encore entr dans la salle de la bibliothque,
jetait au plafond un reflet rose. Les enfants ne connaissaient pas cette
espce d'aurore-l. Ils la regardrent. Georgette la contempla.

Toutes les splendeurs de l'incendie se dployaient; l'hydre noire et le
dragon carlate apparaissaient dans la fume difforme, superbement sombre
et vermeille. De longues flammches s'envolaient au loin et rayaient
l'ombre, et l'on et dit des comtes combattantes, courant les unes aprs
les autres. Le feu est une prodigalit; les brasiers sont pleins d'crins
qu'ils sment au vent; ce n'est pas pour rien que le charbon est identique
au diamant. Il s'tait fait au mur du troisime tage des crevasses par o
la braise versait dans le ravin des cascades de pierreries; les tas de
paille et d'avoine qui brlaient dans le grenier commenaient  ruisseler
parles fentres en avalanches de poudre d'or, et les avoines devenaient des
amthystes, et les brins de paille devenaient des escarboucles.

--Joli! dit Georgette.

Ils s'taient dresss tous les trois.

--Ah! cria la mre, ils se rveillent!

Ren-Jean se leva, alors Gros-Alain se leva, alors Georgette se leva.

Ren-Jean tira ses bras, alla vers la croise et dit:

--J'ai chaud.

--Ai chaud, rpta Georgette.

La mre les appela.

--Mes enfants! Ren! Alain! Georgette!

Les enfants regardaient autour d'eux. Ils cherchaient  comprendre. O les
hommes sont terrifis, les enfants sont curieux. Qui s'tonne aisment
s'effraye difficilement; l'ignorance contient de l'intrpidit. Les enfants
ont si peu droit  l'enfer que, s'ils le voyaient, ils l'admireraient.

La mre rpta:

--Ren! Alain! Georgette!

Ren-Jean tourna la tte; cette voix le tira de sa distraction; les enfants
ont la mmoire courte, mais ils ont le souvenir rapide; tout le pass est
pour eux hier; Ren-Jean vit sa mre, trouva cela tout simple, et, entour
comme il l'tait de choses tranges, sentant un vague besoin d'appui, il
cria:

--Maman!

--Maman! dit Gros-Alain.

--M'man! dit Georgette.

Et elle tendit ses petits bras.

Et la mre hurla:--Mes enfants!

Tous les trois vinrent au bord de la fentre; par bonheur, l'embrasement
n'tait pas de ce ct-l.

--J'ai trop chaud, dit Ren-Jean.

Il ajouta:

--a brle.

Et il chercha des yeux sa mre.

--Viens donc, maman!

--Don, m'man, rpta Georgette.

La mre chevele, dchire, saignante, s'tait laiss rouler de
broussaille en broussaille dans le ravin. Cimourdain y tait avec Guchamp,
aussi impuissants en bas que Gauvain en haut. Les soldats, dsesprs
d'tre inutiles, fourmillaient autour d'eux. La chaleur tait
insupportable, personne ne la sentait. On considrait l'escarpement du
pont, la hauteur des arches, l'lvation des tages, les fentres
inaccessibles, et la ncessit d'agir vite. Trois tages  franchir. Nul
moyen d'arriver l. Radoub, bless, un coup de sabre  l'paule, une
oreille arrache, ruisselant de sueur et de sang, tait accouru; il vit
Michelle Flchard.

--Tiens, dit-il, la fusille, vous tes donc ressuscite!

--Mes enfants! dit la mre.


--C'est juste, rpondit Radoub; nous n'avons pas le temps de nous occuper
des revenants. Et il se mit  escalader le pont, essai inutile, il enfona
ses ongles dans la pierre, il grimpa quelques instants; mais les assises
taient lisses, pas une cassure, pas un relief, la muraille tait aussi
correctement rejointoye qu'une muraille neuve, et Radoub retomba.
L'incendie continuait, pouvantable; on apercevait, dans l'encadrement de
la croise toute rouge, les trois ttes blondes. Radoub, alors, montra le
poing au ciel, comme s'il y cherchait quelqu'un du regard, et dit: C'est
donc a une conduite, bon Dieu! La mre embrassait  genoux les piles
du pont en criant: Grce!

De sourds craquements se mlaient aux ptillements du brasier. Les vitres
des armoires de la bibliothque se flaient, et tombaient avec bruit. Il
tait vident que la charpente cdait. Aucune force humaine n'y pouvait
rien. Encore un moment et tout allait s'abmer. On n'attendait plus que la
catastrophe. On entendait les petites voix rpter: Maman! maman! On tait
au paroxysme de l'effroi.

Tout  coup,  la fentre voisine de celle o taient les enfants, sur le
fond pourpre du flamboiement, une haute figure apparut.

Toutes les ttes se levrent, tous les yeux devinrent fixes. Un homme tait
l-haut, un homme tait dans la salle de la bibliothque, un homme tait
dans la fournaise. Cette figure se dcoupait en noir sur la flamme, mais
elle avait des cheveux blancs. On reconnut le marquis de Lantenac.

Il disparut, puis il reparut.

L'effrayant vieillard se dressa  la fentre maniant une norme chelle.
C'tait l'chelle de sauvetage dpose dans la bibliothque qu'il tait
all chercher le long du mur et qu'il avait trane jusqu' la fentre. Il
la saisit par une extrmit, et, avec l'agilit magistrale d'un athlte, il
la fit glisser hors de la croise, sur le rebord de l'appui extrieur
jusqu'au fond du ravin. Radoub, en bas, perdu, tendit les mains, reut
l'chelle, la serra dans ses bras, et cria:

--Vive la Rpublique!

Le marquis rpondit:--Vive le Roi!

Et Radoub grommela:--Tu peux bien crier tout ce que tu voudras, et dire des
btises si tu veux, tu es le bon Dieu.

L'chelle tait pose; la communication tait tablie entre la salle
incendie et la terre; vingt hommes accoururent, Radoub en tte, et en un
clin d'oeil ils s'tagrent du haut en bas, adosss aux chelons, comme les
maons qui montent et qui descendent des pierres. Cela fit sur l'chelle de
bois une chelle humaine. Radoub, au fate de l'chelle, touchait  la
fentre. Il tait, lui, tourn vers l'incendie.

La petite arme, parse dans les bruyres et sur les pentes, se pressait,
bouleverse de toutes les motions  la fois, sur le plateau, dans le
ravin, sur la plate-forme de la tour.

Le marquis disparut encore, puis reparut, apportant un enfant.

Il y eut un immense battement de mains.

C'tait le premier que le marquis avait saisi au hasard. C'tait
Gros-Alain.

Gros-Alain criait:--J'ai peur.

Le marquis donna Gros-Alain  Radoub, qui le passa derrire lui et
au-dessous de lui  un soldat qui le passa  un autre, et, pendant que
Gros-Alain, trs effray et criant, arrivait ainsi de bras en bras jusqu'au
bas de l'chelle, le marquis, un moment absent, revint  la fentre avec
Ren-Jean qui rsistait et pleurait, et qui battit Radoub au moment o le
marquis le passa au sergent.

Le marquis rentra dans la salle pleine de flammes. Georgette tait reste
seule. Il alla  elle. Elle sourit. Cet homme de granit sentit quelque
chose d'humide lui venir aux yeux. Il demanda:--Comment t'appelles-tu?

--Orgette, dit-elle.

Il la prit dans ses bras, elle souriait toujours, et au moment o il la
remettait  Radoub, cette conscience si haute et si obscure eut
l'blouissement de l'innocence, le vieillard donna  l'enfant un baiser.

--C'est la petite mme! dirent les soldats; et Georgette,  son tour,
descendit de bras en bras jusqu' terre parmi des cris d'adoration. On
battait des mains, on trpignait; les vieux grenadiers sanglotaient, et
elle leur souriait.

La mre tait au pied de l'chelle, haletante, insense, ivre de tout cet
inattendu, jete sans transition de l'enfer dans le paradis. L'excs de
joie meurtrit le coeur  sa faon. Elle tendait les bras, elle reut
d'abord Gros-Alain, ensuite Ren-Jean, ensuite Georgette, elle les couvrit
ple-mle de baisers, puis elle clata de rire et tomba vanouie.

Un grand cri s'leva:

--Tous sont sauvs!

Tous taient sauvs, en effet, except le vieillard.

Mais personne n'y songeait, pas mme lui peut-tre.

Il resta quelques instants rveur au bord de la fentre, comme s'il voulait
laisser au gouffre de flamme le temps de prendre un parti. Puis sans se
hter, lentement, firement, il enjamba l'appui de la croise, et, sans se
retourner, droit, debout, adoss aux chelons, ayant derrire lui
l'incendie, faisant face au prcipice, il se mit  descendre l'chelle en
silence avec une majest de fantme. Ceux qui taient sur l'chelle se
prcipitrent en bas, tous les assistants tressaillirent, il se fit autour
de cet homme qui arrivait d'en haut un recul d'horreur sacr comme autour
d'une vision. Lui, cependant, s'enfonait gravement dans l'ombre qu'il
avait devant lui; pendant qu'ils reculaient, il s'approchait d'eux; sa
pleur de marbre n'avait pas un pli, son regard de spectre n'avait pas un
clair;  chaque pas qu'il faisait vers ces hommes dont les prunelles
effares se fixaient sur lui dans les tnbres, il semblait plus grand,
l'chelle tremblait et sonnait sous son pied lugubre, et l'on et dit la
statue du commandeur redescendant dans le spulcre.

Quand le marquis fut en bas, quand il eut atteint le dernier chelon et
pos son pied  terre, une main s'abattit sur son collet. Il se retourna.

--Je t'arrte, dit Cimourdain.

--Je t'approuve, dit Lantenac.




LIVRE SIXIEME

C'EST APRES LA VICTOIRE QU'A LIEU LE COMBAT



I.  LANTENAC PRIS

C'tait dans le spulcre en effet que le marquis tait redescendu.

On l'emmena.

La crypte-oubliette du rez-de-chausse de la Tourgue fut immdiatement
rouverte sous l'oeil svre de Cimourdain; on y mit une lampe, une cruche
d'eau et un pain de soldat, on y jeta une botte de paille, et, moins d'un
quart d'heure aprs la minute o la main du prtre avait saisi le marquis,
la porte du cachot se refermait sur Lantenac.

Cela fait, Cimourdain alla trouver Gauvain; en ce moment-l l'glise
lointaine de Parign sonnait onze heures du soir; Cimourdain dit  Gauvain:

--Je vais convoquer la cour martiale. Tu n'en seras pas. Tu es Gauvain et
Lantenac est Gauvain. Tu es trop proche parent pour tre juge, et je blme
Egalit d'avoir jug Capet. La cour martiale sera compose de trois juges,
un officier, le capitaine, Guchamp, un sous-officier, le sergent Radoub,
et moi, qui prsiderai. Rien de tout cela ne te regarde plus. Nous nous
conformerons au dcret de la Convention; nous nous bornerons  constater
l'identit du ci-devant marquis de Lantenac. Demain la cour martiale,
aprs-demain la guillotine. La Vende est morte.

Gauvain ne rpliqua pas une parole, et Cimourdain, proccup de la chose
suprme qui lui restait  faire, le quitta. Cimourdain avait des heures 
dsigner et des emplacements  choisir. Il avait comme Lequinio 
Granville, comme Tallien  Bordeaux, comme Chlier  Lyon, comme
Saint-Just  Strasbourg, l'habitude, rpute de bon exemple, d'assister de
sa personne aux excutions; le juge venant voir travailler le bourreau;
usage emprunt par la Terreur de 93 aux parlements de France et 
l'inquisition d'Espagne.

Gauvain aussi tait proccup.

Un vent froid soufflait de la fort. Gauvain, laissant Guchamp donner les
ordres ncessaires, alla  sa tente qui tait dans le pr de la lisire du
bois, au pied de la Tourgue, et y prit son manteau  capuchon, dont il
s'enveloppa. Ce manteau tait bord de ce simple galon qui, selon la mode
rpublicaine, sobre d'ornements, dsignait le commandant en chef. Il se mit
 marcher dans ce pr sanglant o l'assaut avait commenc. Il tait l
seul. L'incendie continuait, dsormais ddaign; Radoub tait prs des
enfants et de la mre, presque aussi maternel qu'elle; le chtelet du pont
achevait de brler, les sapeurs faisaient la part du feu, on creusait des
fosses, on enterrait les morts, on pansait les blesss, on avait dmoli la
retirade, on dsencombrait de cadavres les chambres et les escaliers, on
nettoyait le lieu du carnage, on balayait le tas d'ordures terrible de la
victoire, les soldats faisaient, avec la rapidit militaire, ce qu'on
pourrait appeler le mnage de la bataille finie. Gauvain ne voyait rien de
tout cela.

A peine jetait-il un regard,  travers sa rverie, au poste de la brche
doubl sur l'ordre de Cimourdain.

Cette brche, il la distinguait dans l'obscurit,  environ deux cents pas
du coin de la prairie o il s'tait comme rfugi. Il voyait cette
ouverture noire. C'tait par l que l'attaque avait commenc, il y avait
trois heures de cela; c'tait par l que lui Gauvain avait pntr dans la
tour; c'tait l le rez-de-chausse o tait la retirade; c'tait dans ce
rez-de-hausse que s'ouvrait la porte du cachot o tait le marquis. Ce
poste de la brche gardait ce cachot.

En mme temps que son regard apercevait vaguement cette brche, son oreille
entendait confusment revenir, comme un glas qui tinte, ces paroles: Demain
la cour martiale, aprs-demain la guillotine.

L'incendie, qu'on avait isol et sur lequel les sapeurs lanaient toute
l'eau qu'on avait pu se procurer, ne s'teignait pas sans rsistance et
jetait des flammes intermittentes; on entendait par instants craquer les
plafonds et se prcipiter l'un sur l'autre les tages croulants; alors des
tourbillons d'tincelles s'envolaient comme d'une torche secoue, une
clart d'clair faisait visible l'extrme horizon, et l'ombre de la
Tourgue, subitement gigantesque, s'allongeait jusqu' la fort.

Gauvain allait et venait  pas lents dans cette ombre et devant la brche
de l'assaut. Par moments il croisait ses deux mains derrire sa tte
recouverte de son capuchon de guerre. Il songeait.




II.  GAUVAIN PENSIF

Sa rverie tait insondable.

Un changement  vue inou venait de se faire.

Le marquis de Lantenac s'tait transfigur.

Gauvain avait t tmoin de cette transfiguration.

Jamais il n'aurait cru que de telles choses pussent rsulter d'une
complication d'incidents, quels qu'ils fussent. Jamais il n'aurait, mme en
rve, imagin qu'il pt arriver rien de pareil. L'imprvu, cet on ne sait
quoi de hautain qui joue avec l'homme, avait saisi Gauvain et le tenait.
Gauvain avait devant lui l'impossible devenu rel, visible, palpable,
invitable, inexorable.

Que pensait-il de cela, lui, Gauvain?

Il ne s'agissait pas de tergiverser; il fallait conclure.

Une question lui tait pose; il ne pouvait prendre la fuite devant elle.

Pose par qui?

Par les vnements.

Et pas seulement par les vnements.

Car lorsque les vnements, qui sont variables, nous font une question, la
justice, qui est immuable, nous somme de rpondre.

Derrire le nuage, qui nous jette son ombre, il y a l'toile, qui nous
jette sa clart.

Nous ne pouvons pas plus nous soustraire  la clart qu' l'ombre.

Gauvain subissait un interrogatoire.

Il comparaissait devant quelqu'un.

Devant quelqu'un de redoutable.

Sa conscience.

Gauvain sentait tout vaciller en lui. Ses rsolutions les plus solides, ses
promesses les plus fermement faites, ses dcisions les plus irrvocables,
tout cela chancelait dans les profondeurs de sa volont.

Il y a des tremblements d'me.

Plus il rflchissait  ce qu'il venait de voir, plus il tait boulevers.

Gauvain, rpublicain, croyait tre, et tait, dans l'absolu. Un absolu
suprieur venait de se rvler.

Au-dessus de l'absolu rvolutionnaire, il y a l'absolu humain.

Ce qui se passait ne pouvait tre lud; le fait tait grave; Gauvain
faisait partie de ce fait; il en tait; il ne pouvait s'en retirer; et,
bien que Cimourdain lui et dit:--Cela ne te regarde plus,--il sentait
en lui quelque chose comme ce qu'prouve l'arbre au moment o on l'arrache
de sa racine.

Tout homme a une base; un branlement  cette base cause un trouble
profond; Gauvain sentait ce trouble.

Il pressait sa tte dans ses deux mains, comme pour en faire jaillir la
vrit. Prciser une telle situation n'tait pas facile; simplifier le
complexe, rien de plus malais; il avait devant lui de redoutables chiffres
dont il fallait faire le total; faire l'addition de la destine, quel
vertige! Il l'essayait; il tchait de se rendre compte; il s'efforait de
rassembler ses ides, de discipliner les rsistances qu'il sentait en lui,
et de rcapituler les faits.

Il se les exposait  lui-mme.

A qui n'est-il pas arriv de se faire un rapport, et de s'interroger, dans
une circonstance suprme, sur l'itinraire  suivre, soit pour avancer,
soit pour reculer?

Gauvain venait d'assister  un prodige.

En mme temps que le combat terrestre, il y avait eu un combat cleste.

Le combat du bien contre le mal.

Un coeur effrayant venait d'tre vaincu.

Etant donn l'homme avec tout ce qui est mauvais en lui, la violence,
l'erreur, l'aveuglement, l'opinitret malsaine, l'orgueil, l'gosme,
Gauvain venait de voir un miracle.

La victoire de l'humanit sur l'homme.

L'humanit avait vaincu l'inhumain.

Et par quel moyen? de quelle faon? comment avait-elle terrass un colosse
de colre et de haine? quelles armes avait-elle employes? quelle machine
de guerre? Le berceau.

Un blouissement venait de passer sur Gauvain. En pleine guerre sociale, en
pleine conflagration de toutes les inimitis et de toutes les vengeances,
au moment le plus obscur et le plus furieux du tumulte,  l'heure o le
crime donnait toute sa flamme et la haine toutes ses tnbres,  cet
instant des luttes o tout devient projectile, o la mle est si funbre
qu'on ne sait plus o est le juste, o est l'honnte, o est le vrai;
brusquement, l'Inconnu, l'avertisseur mystrieux des mes, venait de faire
resplendir, au-dessus des clarts et des noirceurs humaines, la grande
lueur ternelle.

Au-dessus du sombre duel entre le faux et le relatif, dans les profondeurs,
la face de la vrit avait tout  coup apparu.

Subitement la force des faibles tait intervenue.

On avait vu trois pauvres tres,  peine ns, inconscients, abandonns,
souriants, ayant contre eux la guerre civile, le talion, l'affreuse logique
des reprsailles, le meurtre, le carnage, le fratricide, la rage, la
rancune, toutes les gorgones, triompher; on avait vu l'avortement et la
dfaite d'un infme incendie, charg de commettre un crime; on avait vu les
prmditations atroces dconcertes et djoues; on avait vu l'antique
frocit fodale, le vieux ddain inexorable, la prtendue exprience des
ncessits de la guerre, la raison d'tat, tous les arrogants partis-pris
de la vieillesse farouche, s'vanouir devant le bleu regard de ceux qui
n'ont pas vcu; et c'est tout simple, car celui qui n'a pas vcu encore n'a
pas fait le mal, il est la justice, il est la vrit, il est la blancheur,
et les immenses anges du ciel sont dans les petits enfants.

Spectacle utile; conseil; leon; les combattants frntiques de la guerre
sans merci avaient soudainement vu, en face de tous les forfaits, de tous
les attentats, de tous les fanatismes, de l'assassinat, de la vengeance
attisant les bchers, de la mort arrivant une torche  la main, au-dessus
de l'norme lgion des crimes, se dresser cette toute-puissance,
l'innocence.

Et l'innocence avait vaincu.

Et l'on pouvait dire: Non, la guerre civile n'existe pas, la barbarie
n'existe pas, la haine n'existe pas, le crime n'existe pas, les tnbres
n'existent pas; pour dissiper ces spectres, il suffit de cette aurore,
l'enfance.

Jamais, dans aucun combat, Satan n'avait t plus visible, ni Dieu.

Ce combat avait eu pour arne une conscience.

La conscience de Lantenac.

Maintenant il recommenait, plus acharn et plus dcisif encore peut-tre,
dans une autre conscience.

La conscience de Gauvain.

Quel champ de bataille que l'homme!

Nous sommes livrs  ces dieux,  ces monstres,  ces gants, nos penses.

Souvent ces belligrants terribles foulent aux pieds notre me.

Gauvain mditait.

Le marquis de Lantenac, cern, bloqu, condamn, mis hors la loi, serr,
comme la bte dans le cirque, comme le clou dans la tenaille, enferm dans
son gte devenu sa prison, treint de toutes parts par une muraille de fer
et de feu, tait parvenu  se drober. Il avait fait ce miracle d'chapper.
Il avait russi ce chef-d'oeuvre, le plus difficile de tous dans une telle
guerre, la fuite. Il avait repris possession de la fort pour s'y
retrancher, du pays pour y combattre, de l'ombre pour y disparatre. Il
tait redevenu le redoutable allant et venant, l'errant sinistre, le
capitaine des invisibles, le chef des hommes souterrains, le matre des
bois. Gauvain avait la victoire, mais Lantenac avait la libert. Lantenac
dsormais avait la scurit, la course illimite devant lui, le choix
inpuisable des asiles. Il tait insaisissable, introuvable, inaccessible.
Le lion avait t pris au pige, et il en tait sorti.

Eh bien, il y tait rentr.

Le marquis de Lantenac avait volontairement, spontanment de sa pleine
prfrence, quitt la fort, l'ombre, la scurit, la libert, pour rentrer
dans le plus effroyable pril, intrpidement, une premire fois, Gauvain
l'avait vu, en se prcipitant dans l'incendie au risque de s'y engouffrer,
une deuxime fois, en descendant cette chelle qui le rendait  ses
ennemis, et qui, chelle de sauvetage pour les autres, tait pour lui
chelle de perdition.

Et pourquoi avait-il fait cela?

Pour sauver trois enfants.

Et maintenant qu'allait-on en faire de cet homme?

Le guillotiner.

Ainsi, cet homme, pour trois enfants, les siens? non; de sa famille? non;
de sa caste? non; pour trois petits pauvres, les premiers venus, des
enfants trouvs, des inconnus, des dguenills, des va-nu-pieds, ce
gentilhomme, ce prince, ce vieillard, sauv, dlivr, vainqueur, car
l'vasion est un triomphe, avait tout risqu, tout compromis, tout remis en
question, et, hautainement, en mme temps qu'il rendait les enfants, il
avait apport sa tte, et cette tte, jusqu'alors terrible, maintenant
auguste, il l'avait offerte.

Et qu'allait-on faire?

L'accepter.

Le marquis de Lantenac avait eu le choix entre la vie d'autrui et la
sienne; dans cette option superbe, il avait choisi sa mort.

Et on allait la lui accorder.

On allait le tuer.

Quel salaire de l'hrosme!

Rpondre  un acte gnreux par un acte sauvage!

Donner ce dessous  la rvolution!

Quel rapetissement pour la rpublique!

Tandis que l'homme des prjugs et des servitudes, subitement transform,
rentrait dans l'humanit, eux, les hommes de la dlivrance et de
l'affranchissement, ils resteraient dans la guerre civile, dans la routine
du sang, dans le fratricide!

Et la haute loi divine de pardon, d'abngation, de rdemption, de
sacrifice, existerait pour les combattants de l'erreur, et n'existerait pas
pour les soldats de la vrit!

Quoi! ne pas lutter de magnanimit! se rsigner  cette dfaite, tant les
plus forts, d'tre les plus faibles, tant les victorieux, d'tre les
meurtriers, et de faire dire qu'il y a, du ct de la monarchie, ceux qui
sauvent les enfants, et du ct de la rpublique, ceux qui tuent les
vieillards!

On verrait ce grand soldat, cet octognaire puissant, ce combattant
dsarm, vol plutt que pris, saisi en pleine bonne action, garrott avec
sa permission, ayant encore au front la sueur d'un dvouement grandiose,
monter les marches de l'chafaud comme on monte les degrs d'une apothose!
Et l'on mettrait sous le couperet cette tte, autour de laquelle voleraient
suppliantes les trois mes des petits anges sauvs! et, devant ce supplice
infamant pour les bourreaux, on verrait le sourire sur la face de cet
homme, et sur la face de la rpublique la rougeur!

Et cela s'accomplirait en prsence de Gauvain, chef! Et pouvant l'empcher,
il s'abstiendrait! Et il se contenterait de ce cong altier,--_cela ne te
regarde plus!_--Et il ne se dirait point qu'en pareil cas, abdication,
c'est complicit! Et il ne s'apercevrait pas que, dans une action si
norme, entre celui qui fait et celui qui laisse faire, celui qui laisse
faire est le pire, tant le lche!

Mais cette mort, ne l'avait-il pas promise? lui, Gauvain, l'homme clment,
n'avait-il pas dclar que Lantenac faisait exception  la clmence, et
qu'il livrerait Lantenac  Cimourdain?

Cette tte, il la devait. Eh bien, il la payait. Voil tout.

Mais tait-ce bien la mme tte?

Jusqu'ici Gauvain n'avait vu dans Lantenac que le combattant barbare, le
fanatique de royaut et de fodalit, le massacreur de prisonniers,
l'assassin dchan par la guerre, l'homme sanglant. Cet homme-l, il ne le
craignait pas; ce proscripteur, il le proscrirait; cet implacable le
trouverait implacable. Rien de plus simple, le chemin tait trac et
lugubrement facile  suivre, tout tait prvu, on tuera celui qui tue, on
tait dans la ligne droite de l'horreur. Inopinment, cette ligne droite
s'tait rompue, un tournant imprvu rvlait un horizon nouveau, une
mtamorphose avait eu lieu. Un Lantenac inattendu entrait en scne. Un
hros sortait du monstre; plus qu'un hros, un homme. Plus qu'une me, un
coeur. Ce n'tait plus un tueur que Gauvain avait devant lui, mais un
sauveur. Gauvain tait terrass par un flot de clart cleste. Lantenac
venait de le frapper d'un coup de foudre de bont.

Et Lantenac transfigur ne transfigurerait pas Gauvain! Quoi! ce coup de
lumire serait sans contre-coup! L'homme du pass irait en avant, et
l'homme de l'avenir en arrire! L'homme des barbaries et des superstitions
ouvrirait des ailes subites, et planerait, et regarderait ramper sous lui,
dans de la fange et dans de la nuit, l'homme de l'idal! Gauvain resterait
 plat ventre dans la vieille ornire froce, tandis que Lantenac irait
dans le sublime courir les aventures!

Autre chose encore.

Et la famille!

Ce sang qu'il allait rpandre,--car le laisser verser, c'est le verser
soi-mme,--est-ce que ce n'tait pas son sang,  lui Gauvain? Son
grand-pre tait mort, mais son grand-oncle vivait; et ce grand-oncle,
c'tait le marquis de Lantenac. Est-ce que celui des deux frres qui tait
dans le tombeau ne se dresserait pas pour empcher l'autre d'y entrer?
Est-ce qu'il n'ordonnerait pas  son petit-fils de respecter dsormais
cette couronne de cheveux blancs, soeur de sa propre aurole? Est-ce qu'il
n'y avait pas l, entre Gauvain et Lantenac, le regard indign d'un
spectre?

Est-ce donc que la rvolution avait pour but de dnaturer l'homme? Est-ce
pour briser la famille, est-ce pour touffer l'humanit, qu'elle tait
faite? Loin de l. C'est pour affirmer ces ralits suprmes, et non pour
les nier, que 89 avait surgi. Renverser les bastilles, c'est dlivrer
l'humanit; abolir la fodalit, c'est fonder la famille. L'auteur tant le
point de dpart de l'autorit, et l'autorit tant incluse dans l'auteur,
il n'y a point d'autre autorit que la paternit; de l la lgitimit de la
reine-abeille qui cre son peuple, et qui, tant mre, est reine; de l
l'absurdit du roi-homme, qui, n'tant pas le pre, ne peut tre le matre;
de l la suppression du roi; de l la rpublique. Qu'est-ce que tout cela?
C'est la famille, c'est l'humanit, c'est la rvolution. La rvolution,
c'est l'avnement des peuples; et, au fond, le Peuple, c'est l'Homme.

Il s'agissait de savoir si, quand Lantenac venait de rentrer dans
l'humanit, Gauvain, allait, lui, rentrer dans la famille.

Il s'agissait de savoir si l'oncle et le neveu allaient se rejoindre dans
la lumire suprieure, ou bien si  un progrs de l'oncle rpondrait un
recul du neveu.

La question, dans ce dbat pathtique de Gauvain avec sa conscience,
arrivait  se poser ainsi, et la solution semblait se dgager d'elle-mme:
sauver Lantenac.

Oui, mais la France?

Ici le vertigineux problme changeait de face brusquement.

Quoi! la France tait aux abois! la France tait livre, ouverte,
dmantele! elle n'avait plus de foss, l'Allemagne passait le Rhin; elle
n'avait plus de muraille, l'Italie enjambait les Alpes et l'Espagne les
Pyrnes. Il lui restait le grand abme, l'Ocan. Elle avait pour elle le
gouffre. Elle pouvait s'y adosser, et, gante, appuye  toute la mer,
combattre toute la terre. Situation, aprs tout, inexpugnable. Eh bien non,
cette situation allait lui manquer. Cet Ocan n'tait plus  elle. Dans cet
Ocan, il y avait l'Angleterre. L'Angleterre, il est vrai, ne savait
comment passer. Eh bien, un homme allait lui jeter le pont, un homme allait
lui tendre la main, un homme allait dire  Pitt,  Craig,  Cornwallis,
 Dundas, aux pirates: venez! un homme allait crier: Angleterre, prends la
France! Et cet homme tait le marquis de Lantenac.

Cet homme, on le tenait. Aprs trois mois de chasse, de poursuite,
d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main de la rvolution venait de
s'abattre sur le maudit; le poing crisp de 93 avait pris le meurtrier
royaliste au collet; par un de ces effets de la prmditation mystrieuse
qui se mle d'en haut aux choses humaines, c'tait dans son propre cachot
de famille que ce parricide attendait maintenant son chtiment; l'homme
fodal tait dans l'oubliette fodale; les pierres de son chteau se
dressaient contre lui et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer
son pays tait livr par sa maison. Dieu avait visiblement difi tout
cela; l'heure juste avait sonn; la rvolution avait fait prisonnier cet
ennemi public; il ne pouvait plus combattre, il ne pouvait plus lutter, il
ne pouvait plus nuire; dans cette Vende o il y avait tant de bras, il
tait le seul cerveau; lui fini, la guerre civile tait finie; on l'avait;
dnouement tragique et heureux; aprs tant de massacres et de carnages, il
tait l, l'homme qui avait tu, et c'tait son tour de mourir.

Et il se trouverait quelqu'un pour le sauver!

Cimourdain, c'est--dire 93, tenait Lantenac, c'est--dire la monarchie, et
il se trouverait quelqu'un pour ter de cette serre de bronze cette proie!
Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de flaux qu'on nomme
le pass, le marquis de Lantenac tait dans la tombe, la lourde porte
ternelle s'tait referme sur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors,
tirer le verrou! ce malfaiteur social tait mort, et avec lui la rvolte,
la lutte fratricide, la guerre bestiale, et quelqu'un le ressusciterait!

Oh! comme cette tte de mort rirait!

Comme ce spectre dirait: c'est bon, me voil vivant, imbciles!

Comme il se remettrait  son oeuvre hideuse! Comme Lantenac se
replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre!
comme on reverrait, ds le lendemain, les maisons brles, les prisonniers
massacrs, les blesss achevs, les femmes fusilles!

Et aprs tout, cette action qui fascinait Gauvain, Gauvain ne se
l'exagrait-il pas?

Trois enfants taient perdus; Lantenac les avait sauvs.

Mais qui donc les avait perdus?

N'tait-ce pas Lantenac?

Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie?

N'tait-ce pas l'Imnus?

Qu'tait-ce que l'Imnus?

Le lieutenant du marquis.

Le responsable, c'est le chef.

Donc l'incendiaire et l'assassin, c'tait Lantenac.

Qu'avait-il donc fait de si admirable?

Il n'avait point persist, rien de plus.

Aprs avoir construit le crime, il avait recul devant. Il s'tait fait
horreur  lui-mme. Le cri de la mre avait rveill en lui ce fond de
vieille piti humaine, sorte de dpt de la vie universelle, qui est dans
toutes les mes, mme les plus fatales. A ce cri, il tait revenu sur ses
pas.

De la nuit o il s'enfonait, il avait rtrograd vers le jour. Aprs avoir
fait le crime, il l'avait dfait. Tout son mrite tait ceci: n'avoir pas
t un monstre jusqu'au bout.

Et pour si peu, lui rendre tout! lui rendre l'espace, les champs, les
plaines, l'air, le jour, lui rendre la fort dont il userait pour le
banditisme, lui rendre la libert dont il userait pour la servitude, lui
rendre la vie dont il userait pour la mort!

Quant  essayer de s'entendre avec lui, quant  vouloir traiter avec cette
me altire, quant  lui proposer sa dlivrance sous condition, quant  lui
demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve,  s'abstenir dsormais
de toute hostilit et de toute rvolte; quelle faute ce serait qu'une
telle offre, quel avantage on lui donnerait,  quel ddain on se
heurterait, comme il souffletterait la question par la rponse! comme il
dirait: Gardez les hontes pour vous. Tuez-moi!

Rien  faire en effet avec cet homme, que le tuer ou le dlivrer. Cet homme
tait  pic: il tait toujours prt  s'envoler ou  se sacrifier; il tait
 lui-mme son aigle et son prcipice. Ame trange.

Le tuer? quelle anxit! le dlivrer? quelle responsabilit!

Lantenac sauv, tout serait  recommencer avec la Vende comme avec l'hydre
tant que la tte n'est pas coupe. En un clin d'oeil, et avec une course de
mtore, toute la flamme, teinte par la disparition de cet homme, se
rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point
ralis ce plan excrable, poser, comme un couvercle de tombe, la monarchie
sur la rpublique et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'tait
sacrifier la France; la vie de Lantenac, c'tait la mort d'une foule
d'tres innocents, hommes, femmes, enfants, repris par la guerre
domestique; c'tait le dbarquement des Anglais, le recul de la rvolution,
les villes saccages, le peuple dchir, la Bretagne sanglante, la proie
rendue  la griffe. Et Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs
incertaines et de clarts en sens contraires, voyait vaguement s'baucher
dans sa rverie et se poser devant lui ce problme: la mise en libert du
tigre.

Et puis, la question reparaissait sous son premier aspect; la pierre de
Sisyphe, qui n'est pas autre chose que la querelle de l'homme avec
lui-mme, retombait: Lantenac, tait-ce donc le tigre?

Peut-tre l'avait-il t; mais l'tait-il encore? Gauvain subissait ces
spirales vertigineuses de l'esprit revenant sur lui-mme, qui font la
pense pareille  la couleuvre. Dcidment, mme aprs examen, pouvait-on
nier le dvouement de Lantenac, son abngation stoque, son
dsintressement superbe? Quoi! en prsence de toutes les gueules de la
guerre civile ouvertes, attester l'humanit! quoi! dans le conflit des
vrits infrieures, apporter la vrit suprieure! quoi! Prouver
qu'au-dessus des royauts, au-dessus des rvolutions, au-dessus des
questions terrestres, il y a l'immense attendrissement de l'me humaine, la
protection due aux faibles par les forts, le salut d  ceux qui sont
perdus par ceux qui sont sauvs, la paternit due  tous les enfants par
tous les vieillards! Prouver ces choses magnifiques, et les prouver par le
don de sa tte! Quoi! tre un gnral et renoncer  la stratgie,  la
bataille,  la revanche! Quoi! tre un royaliste, prendre une balance,
mettre dans un plateau le roi de France, une monarchie de quinze sicles,
les vieilles lois  rtablir, l'antique socit  restaurer, et dans
l'autre, trois petits paysans quelconques, et trouver le roi, le trne, le
sceptre et les quinze sicles de monarchie lgers, pess  ce poids de
trois innocences! quoi! tout cela ne serait rien! quoi! celui qui a fait
cela resterait le tigre et devrait tre trait en bte fauve! non! non!
non! ce n'tait pas un monstre l'homme qui venait d'illuminer de la clart
d'une action divine le prcipice des guerres civiles! le porte-glaive
s'tait mtamorphos en porte-lumire. L'infernal Satan tait redevenu le
Lucifer cleste. Lantenac s'tait rachet de toutes ses barbaries par un
acte de sacrifice; en se perdant matriellement il s'tait sauv
moralement; il s'tait refait innocent; il avait sign sa propre grce.
Est-ce que le droit de se pardonner  soi-mme n'existe pas? Dsormais il
tait vnrable.

Lantenac venait d'tre extraordinaire. C'tait maintenant le tour de
Gauvain.

Gauvain tait charg de lui donner la rplique.

La lutte des passions bonnes et des passions mauvaises faisait en ce moment
sur le monde le chaos; Lantenac, dominant ce chaos, venait d'en dgager
l'humanit; c'tait  Gauvain maintenant d'en dgager la famille.

Qu'allait-il faire?

Gauvain allait-il tromper la confiance de Dieu?

Non. Et il balbutiait en lui-mme:--Sauvons Lantenac.

Alors c'est bien. Va, fais les affaires des Anglais. Dserte. Passe 
l'ennemi. Sauve Lantenac et trahis la France.

Et il frmissait.

Ta solution n'en est pas une,  songeur!--Gauvain voyait dans l'ombre le
sinistre sourire du sphinx.

Cette situation tait une sorte de carrefour redoutable o les vrits
combattantes venaient aboutir et se confronter, et o se regardaient
fixement les trois ides suprmes de l'homme, l'humanit, la famille, la
patrie.

Chacune de ces voix prenait  son tour la parole, et chacune  son tour
disait vrai. Comment choisir? chacune  son tour semblait trouver le joint
de sagesse et de justice, et disait: Fais cela. Etait-ce cela qu'il fallait
faire? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose; le sentiment en disait
une autre; les deux conseils taient contraires. Le raisonnement n'est que
la raison; le sentiment est souvent la conscience; l'un vient de l'homme,
l'autre de plus haut.

C'est ce qui fait que le sentiment a moins de clart et plus de puissance.

Quelle force pourtant dans la raison svre!

Gauvain hsitait.

Perplexits farouches.

Deux abmes s'ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis? ou le sauver? Il
fallait se prcipiter dans l'un ou dans l'autre.

Lequel de ces deux gouffres tait le devoir?





III.  LE CAPUCHON DU CHEF

C'est au devoir en effet qu'on avait affaire.

Le devoir se dressait; sinistre devant Cimourdain, formidable devant
Gauvain.

Simple devant l'un; multiple, divers, tortueux, devant l'autre. Minuit
sonna, puis une heure du matin.

Gauvain s'tait, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproch de l'entre
de la brche.

L'incendie ne jetait plus qu'une rverbration diffuse et s'teignait.

Le plateau, de l'autre ct de la tour, en avait le reflet, et devenait
visible par instants, puis s'clipsait, quand la fume couvrait le feu.
Cette lueur, ravive par soubresauts et coupe d'obscurits subites,
disproportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects
de larves. Gauvain,  travers sa mditation, considrait vaguement ces
effacements de la fume par le flamboiement et du flamboiement par la
fume. Ces apparitions et ces disparitions de la clart devant ses yeux
avaient on ne sait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions
de la vrit dans son esprit.

Soudain, entre deux tourbillons de fume une flammche envole du brasier
dcroissant claira vivement le sommet du plateau et y fit saillir la
silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain regarda cette charrette; elle
tait entoure de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui
sembla que c'tait la charrette que la longue-vue de Guchamp lui avait
fait voir  l'horizon, quelques heures auparavant, au moment o le soleil
se couchait. Des hommes taient sur la charrette et avaient l'air occups 
la dcharger. Ce qu'ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et
rendait par moments un son de ferraille; il et t difficile de dire ce
que c'tait; cela ressemblait  des charpentes; deux d'entre eux
descendirent et posrent  terre une caisse qui,  en juger par sa forme,
devait contenir un objet triangulaire. La flammche s'teignit, tout rentra
dans les tnbres; Gauvain, l'oeil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y
avait l dans l'obscurit.

Des lanternes s'taient allumes, on allait et venait sur le plateau, mais
les formes qui se mouvaient taient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en
bas, et de l'autre ct du ravin, ne pouvait voir que ce qui tait tout 
fait sur le bord du plateau.

Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles.  et l, des
chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement
mtallique pareil au bruit d'une faulx qu'on aiguise.

Deux heures sonnrent.

Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux pas en
avant et trois pas en arrire, se dirigea vers la brche. A son approche,
reconnaissant dans la pnombre le manteau et le capuchon galonn du
commandant, la sentinelle prsenta les armes. Gauvain pntra dans la salle
du rez-de-chausse, transforme en corps de garde. Une lanterne tait
pendue  la vote. Elle clairait juste assez pour qu'on pt traverser la
salle sans marcher sur les hommes du poste, gisant  terre sur de la
paille, et la plupart endormis.

Ils taient couchs l; ils s'y taient battus quelques heures auparavant;
la mitraille, parse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balaye,
les gnait un peu pour dormir; mais ils taient fatigus, et ils se
reposaient. Cette salle avait t le lieu horrible; l on avait attaqu; l
on avait rugi, hurl, grinc, frapp, tu, expir; beaucoup des leurs
taient tombs morts sur ce pav o ils se couchaient assoupis; cette
paille qui servait  leur sommeil buvait le sang de leurs camarades;
maintenant c'tait fini, le sang tait tanch, les sabres taient essuys,
les morts taient morts; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre.
Et puis, demain, tout le monde aura le mme sommeil.

A l'entre de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levrent,
entre autres l'officier qui commandait le poste. Gauvain lui dsigna la
porte du cachot:

--Ouvrez-moi, dit-il.

Les verrous furent tirs, la porte s'ouvrit.

Gauvain entra dans le cachot.

La porte se referma derrire lui.






LIVRE SEPTIME

FODALIT ET RVOLUTION




I.  L'ANCTRE

Une lampe tait pose sur la dalle de la crypte,  ct du soupirail carr
de l'oubliette.

On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d'eau, le pain de
munition et la botte de paille. La crypte tant taille dans le roc, le
prisonnier qui et eu la fantaisie de mettre le feu  la paille et perdu
sa peine; aucun risque d'incendie pour la prison, certitude d'asphyxie pour
le prisonnier.

A l'instant o la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son
cachot; va-et-vient machinal propre  tous les fauves mis en cage.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant puis en se refermant, il leva la
tte, et la lampe qui tait  terre entre Gauvain et le marquis claira ces
deux hommes en plein visage.

Ils se regardrent, et ce regard tait tel qu'il les fit tous deux
immobiles.

Le marquis clata de rire et s'cria:

--Bonjour, monsieur. Voil pas mal d'annes que je n'ai eu la bonne fortune
de vous rencontrer. Vous me faites la grce de venir me voir. Je vous
remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commenais 
m'ennuyer. Vos amis perdent le temps, des constatations d'identit, des
cours martiales, c'est long toutes ces manires-l. J'irais plus vite en
besogne. Je suis ici chez moi. Donnez-vous la peine d'entrer. Eh bien,
qu'est-ce que vous dites de tout ce qui se passe? C'est original, n'est-ce
pas? Il y avait une fois un roi et une reine; le roi, c'tait le roi; la
reine, c'tait la France. On a tranch la tte au roi et mari la reine 
Robespierre; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu'on nomme la
guillotine, et avec laquelle il parat que je ferai connaissance demain
matin. J'en serai charm. Comme de vous voir. Venez-vous pour cela?
Avez-vous mont en grade? Seriez-vous le bourreau? Si c'est une simple
visite d'amiti, j'en suis touch. Monsieur le vicomte, vous ne savez
peut-tre plus ce que c'est qu'un gentilhomme. Eh bien, en voil un; c'est
moi. Regardez a. C'est curieux; a croit en Dieu, a croit  la tradition,
a croit  la famille, a croit  ses aeux, a croit  l'exemple de son
pre,  la fidlit,  la loyaut, au devoir envers son prince, au respect
des vieilles lois,  la vertu,  la justice; et a vous ferait fusiller
avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bont de vous asseoir. Sur le pav,
c'est vrai; car il n'y a pas de fauteuil dans ce salon; mais qui vit dans
la boue peut s'asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous offenser,
car ce que nous appelons la boue, vous l'appelez la nation. Vous n'exigez
sans doute pas que je crie Libert, Egalit, Fraternit? Ceci est une
ancienne chambre de ma maison; jadis les seigneurs y mettaient les manants;
maintenant les manants y mettent les seigneurs. Ces niaiseries-l se
nomment une rvolution. Il parat qu'on me coupera le cou d'ici 
trente-six heures. Je n'y vois pas d'inconvnient. Par exemple, si l'on
tait poli, on m'aurait envoy ma tabatire, qui est l-haut dans la
chambre des miroirs, o vous avez jou tout enfant et o je vous ai fait
sauter sur mes genoux. Monsieur, je vais vous apprendre une chose, vous
vous appelez Gauvain, et, chose bizarre, vous avez du sang noble dans les
veines, pardieu, le mme sang que le mien, et ce sang qui fait de moi un
homme d'honneur fait de vous un gueusard. Telles sont les particularits.
Vous me direz que ce n'est pas votre faute. Ni la mienne. Parbleu, on est
un malfaiteur sans le savoir. Cela tient  l'air qu'on respire; dans des
temps comme les ntres, on n'est pas responsable de ce qu'on fait, la
rvolution est coquine pour tout le monde; et tous vos grands criminels
sont de grands innocents. Quelles buses! A commencer par vous. Souffrez que
je vous admire. Oui, j'admire un garon tel que vous, qui, homme de
qualit, bien situ dans l'tat, ayant un grand sang  rpandre pour les
grandes causes, vicomte de cette Tour-Gauvain, prince de Bretagne, pouvant
tre duc par droit et pair de France par hritage, ce qui est  peu prs
tout ce que peut dsirer ici-bas un homme de bon sens, s'amuse, tant ce
qu'il est,  tre ce que vous tes, si bien qu'il fait  ses ennemis
l'effet d'un sclrat et  ses amis l'effet d'un imbcile. A propos, faites
mes compliments  monsieur l'abb Cimourdain.

Le marquis parlait  son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa
voix de bonne compagnie, avec son il clair et tranquille, les deux mains
dans ses goussets. Il s'interrompit, respira longuement, et reprit:

--Je ne vous cache pas que j'ai fait ce que j'ai pu pour vous tuer. Tel que
vous me voyez, j'ai trois fois, moi-mme, en personne, point un canon sur
vous. Procd discourtois, je l'avoue; mais ce serait faire fond sur une
mauvaise maxime que de s'imaginer qu'en guerre l'ennemi cherche  nous tre
agrable. Car nous sommes en guerre, monsieur mon neveu. Tout est  feu et
 sang. C'est pourtant vrai qu'on a tu le roi. Joli sicle.

Il s'arrta encore, puis poursuivit:

--Quand on pense que rien de tout cela ne serait arriv si l'on avait pendu
Voltaire et mis Rousseau aux galres! Ah! les gens d'esprit, quel flau! Ah
, qu'est-ce que vous lui reprochez  cette monarchie? c'est vrai, on
envoyait l'abb Pucelle  son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix
de la voiture et tout le temps qu'il voudrait pour faire le chemin; et
quant  votre monsieur Titon, qui avait t, s'il vous plat, un fort
dbauch, et qui allait chez les filles avant d'aller aux miracles du
diacre Pris, on le transfrait du chteau de Vincennes au chteau de Ham
en Picardie, qui est, j'en conviens, un assez vilain endroit. Voil les
griefs; je m'en souviens; j'ai cri aussi dans mon temps; j'ai t aussi
bte que vous.

Le marquis tta sa poche comme s'il y cherchait sa tabatire, et continua:

--Mais pas aussi mchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la
mutinerie des enqutes et des requtes; et puis ces messieurs les
philosophes sont venus, on a brl les crits au lieu de brler les
auteurs, les cabales de la cour s'en sont mles; il y a eu tous ces
bents, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et caetera, et le
grabuge a commenc. Tout est venu des crivailleurs et des rimailleurs.
L'Encyclopdie! Diderot! d'Alembert! Ah! les mchants bltres! Un homme
bien n comme ce roi de Prusse, avoir donn l-dedans! Moi, j'eusse
supprim tous les gratteurs de papier. Ah! nous tions des justiciers, nous
autres. On peut voir ici, sur le mur, la marque des roues d'cartlement.
Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d'crivassiers! Tant qu'il y aura
des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu'il y aura des grimauds qui
griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent; tant qu'il y aura de
l'encre, il y aura de la noirceur; tant que la patte de l'homme tiendra la
plume de l'oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces.
Les livres font les crimes. Le mot chimre a deux sens, il signifie rve,
et il signifie monstre. Comme on se paye de billeveses! Qu'est-ce que vous
nous chantez avec nos droits? Droits de l'homme! droits du peuple! Cela
est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens!
Moi, quand je dis: Havoise, soeur de Conan II, apporta le comt de Bretagne
 Hol, comte de Nantes et de Cornouailles, qui laissa le trne  Alain
Fergant, oncle de Berthe, qui pousa Alain le Noir, seigneur de la
Roche-sur-Yon, et en eut Conan le Petit, aeul de Guy ou Gauvain de
Thouars, notre anctre, je dis une chose claire, et voil un droit. Mais
vos drles, vos marauds, vos croquants, qu'appellent-ils leurs droits? Le
dicide et le rgicide. Si ce n'est pas hideux! Ah! les maroufles! J'en
suis fch pour vous, monsieur; mais vous tes de ce fier sang de Bretagne;
vous et moi, nous avons Gauvain de Thouars pour grand-pre; nous avons
encore pour aeul ce grand duc de Montbazon qui fut pair de France et
honor du collier des ordres, qui attaqua le faubourg de Tours et fut
bless au combat d'Arques, et qui mourut grand-veneur de France en sa
maison de Couzires en Touraine, g de quatre-vingt-six ans. Je pourrais
vous parler encore du duc de Laudunois, fils de la dame de la Garnache, de
Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Henri de Lenoncourt, et de
Franoise de Laval-Boisdauphin. Mais  quoi bon? Monsieur a l'honneur
d'tre un idiot, et il tient  tre l'gal de mon palefrenier. Sachez ceci,
j'tais dj un vieil homme que vous tiez encore un marmot. Je vous ai
mouch, morveux, et je vous moucherai encore. En grandissant, vous avez
trouv moyen de vous rapetisser. Depuis que nous ne nous sommes vus, nous
sommes alls chacun de notre ct, moi du ct de l'honntet, vous du ct
oppos. Ah! je ne sais pas comment tout cela finira; mais messieurs vos
amis sont de fiers misrables. Ah! oui, c'est beau, j'en tombe d'accord,
les progrs sont superbes, on a supprim dans l'arme la peine de la
chopine d'eau inflige trois jours conscutifs au soldat ivrogne; on a le
maximum, la Convention, l'vque Gobel, monsieur Chaumette et monsieur
Hbert, et l'on extermine en masse tout le pass, depuis la Bastille
jusqu' l'almanach. On remplace les saints par les lgumes. Soit, messieurs
les citoyens, soyez les matres, rgnez, prenez vos aises, donnez-vous-en,
ne vous gnez pas. Tout cela n'empchera point que la religion ne soit la
religion, que la royaut n'emplisse quinze cents ans de notre histoire, et
que la vieille seigneurie franaise, mme dcapite, ne soit plus haute que
vous. Quant  vos chicanes sur le droit historique des races royales, nous
en haussons les paules. Chilpric, au fond, n'tait qu'un moine appel
Daniel; ce fut Rainfroy qui inventa Chilpric pour ennuyer Charles Martel;
nous savons ces choses-l aussi bien que vous. Ce n'est pas la question. La
question est ceci: tre un grand royaume; tre la vieille France, tre ce
pays d'arrangement magnifique, o l'on considre premirement la personne
sacre des monarques, seigneurs absolus de l'tat, puis les princes, puis
les officiers de la couronne, pour les armes sur terre et sur mer, pour
l'artillerie, direction et surintendance des finances. Ensuite il y a la
justice souveraine et subalterne, suivie du maniement des gabelles et
recettes gnrales, et enfin la police du royaume dans ses trois ordres.
Voil qui tait beau et noblement ordonn; vous l'avez dtruit. Vous avez
dtruit les provinces, comme de lamentables ignorants que vous tes, sans
mme vous douter de ce que c'tait que les provinces. Le gnie de la France
est compos du gnie mme du continent, et chacune des provinces de France
reprsentait une vertu de l'Europe; la franchise de l'Allemagne tait en
Picardie, la gnrosit de la Sude en Champagne, l'industrie de la
Hollande en Bourgogne, l'activit de la Pologne en Languedoc, la gravit de
l'Espagne en Gascogne, la sagesse de l'Italie en Provence, la subtilit de
la Grce en Normandie, la fidlit de la Suisse en Dauphin. Vous ne saviez
rien de tout cela; vous avez cass, bris, fracass, dmoli, et vous avez
t tranquillement des btes brutes. Ah! vous ne voulez plus avoir de
nobles! Eh bien, vous n'en aurez plus. Faites-en votre deuil. Vous n'aurez
plus de paladins, vous n'aurez plus de hros. Bonsoir les grandeurs
anciennes. Trouvez-moi un d'Assas  prsent! Vous avez tous peur pour votre
peau. Vous n'aurez plus les chevaliers de Fontenoy qui saluaient avant de
tuer, vous n'aurez plus les combattants en bas de soie du sige de Lrida;
vous n'aurez plus de ces fires journes militaires o les panaches
passaient comme des mtores; vous tes un peuple fini; vous subirez ce
viol, l'invasion; si Alaric II revient, il ne trouvera plus en face de lui
Clovis; si Abdrame revient, il ne trouvera plus en face de lui Charles
Martel; si les Saxons reviennent, ils ne trouveront plus devant eux Ppin;
vous n'aurez plus Agnadel, Rocroy, Lens, Staffarde, Nerwinde, Steinkerque,
la Marsaille, Raucoux, Lawfeld, Mahon; vous n'aurez plus Marignan avec
Franois Ier; vous n'aurez plus Bouvines avec Philippe-Auguste faisant
prisonnier, d'une main, Renaud, comte de Boulogne, et de l'autre, Ferrand,
comte de Flandre. Vous aurez Azincourt, mais vous n'aurez plus pour s'y
faire tuer, envelopp de son drapeau, le sieur de Bacqueville, le grand
porte-oriflamme! Allez! Allez! faites! Soyez les hommes nouveaux. Devenez
petits!

Le marquis fit un moment silence, et repartit:

--Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les
prtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les
maximes antiques sous le talon de vos bottes, pitinez le trne, trpignez
l'autel, crasez Dieu, dansez dessus! c'est votre affaire. Vous tes des
tratres et des lches, incapables de dvouement et de sacrifice. J'ai dit.
Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur
d'tre votre trs humble.

Et il ajouta:

--Ah! je vous dis vos vrits! Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort.

--Vous tes libre, dit Gauvain.

Et Gauvain s'avana vers le marquis, dfit son manteau de commandant, le
lui jeta sur les paules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous
deux taient de mme taille.

--Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit le marquis.

Gauvain leva la voix et cria:

--Lieutenant, ouvrez-moi.

La porte s'ouvrit.

Gauvain cria:

--Vous aurez soin de refermer la porte derrire moi.

Et il poussa dehors le marquis stupfait.

La salle basse, transforme en corps de garde, avait, on s'en souvient,
pour tout clairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble,
et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des
soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant
vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon
galonn de commandant en chef; ils firent le salut militaire, et l'homme
passa.

Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brche, non
sans s'y heurter la tte plus d'une fois, et sortit.

La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui prsenta les armes.

Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l'herbe des champs,  deux cents
pas de la fort, et devant lui l'espace, la nuit, la libert, la vie, il
s'arrta et demeura un moment immobile comme un homme qui s'est laiss
faire, qui a cd  la surprise, et qui, ayant profit d'une porte ouverte,
cherche s'il a bien ou mal agi, hsite avant d'aller plus loin, et donne
audience  une dernire pense. Aprs quelques secondes de rverie
attentive, il leva sa main droite, fit claquer son mdius contre son pouce
et dit: Ma foi!

Et il s'en alla.




II.  LA COUR MARTIALE

La porte du cachot s'tait referme. Gauvain tait dedans.

Tout alors dans les cours martiales tait  peu prs discrtionnaire.
Dumas,  l'Assemble lgislative, avait esquiss une bauche de lgislation
militaire, retravaille plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais
le code dfinitif des conseils de guerre n'a t rdig que sous l'empire.
C'est de l'empire que date, par parenthse, l'obligation impose aux
tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu'en commenant par le
grade infrieur. Sous la rvolution cette loi n'existait pas.

En 1793, le prsident d'un tribunal militaire tait presque  lui seul tout
le tribunal; il choisissait les membres, classait l'ordre des grades,
rglait le mode du vote; il tait le matre en mme temps que le juge.

Cimourdain avait dsign, pour prtoire de la cour martiale, cette salle
mme du rez-de-chausse o avait t la retirade et o tait maintenant le
corps de garde. Il tenait  tout abrger, le chemin de la prison au
tribunal et le trajet du tribunal  l'chafaud.

A midi, conformment  ses ordres, la cour tait en sance avec l'apparat
que voici: trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles
allumes, un tabouret devant la table.

Les chaises taient pour les juges et le tabouret pour l'accus. Aux deux
bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le
commissaire-auditeur qui tait un fourrier, l'autre pour le greffier qui
tait un caporal.

Il y avait sur la table un bton de cire rouge, le sceau de la Rpublique
en cuivre, deux critoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches
imprimes, tales toutes grandes ouvertes, contenant l'une, la mise hors
la loi, l'autre, le dcret de la Convention.

La chaise du milieu tait adosse  un faisceau de drapeaux tricolores;
dans ces temps de rude simplicit, un dcor tait vite pos, et il fallait
peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice.

La chaise du milieu, destine au prsident, faisait face  la porte du
cachot.

Pour public, les soldats.

Deux gendarmes gardaient la sellette.

Cimourdain tait assis sur la chaise du milieu, ayant  sa droite le
capitaine Guchamp, premier juge, et  sa gauche le sergent Radoub,
deuxime juge.

Il avait sur la tte son chapeau  panache tricolore,  son ct son sabre,
dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui tait d'un rouge vif,
ajoutait  son air farouche.

Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tte un
mouchoir sur lequel s'largissait lentement une plaque de sang.

A midi, l'audience n'tait pas encore ouverte, une estafette, dont on
entendait dehors piaffer le cheval, tait debout prs de la table du
tribunal. Cimourdain crivait. Il crivait ceci:

Citoyens membres du Comit de salut public.

Lantenac est pris. Il sera excut demain.

Il data et signa, plia et cacheta la dpche, et la remit  l'estafette,
qui partit.

Cela fait, Cimourdain dit d'une voix haute:

--Ouvrez le cachot.

Les deux gendarmes tirrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y
entrrent.

Cimourdain leva la tte, croisa les bras, regarda la porte, et cria:

--Amenez le prisonnier.

Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte
ouverte.

C'tait Gauvain.

Cimourdain eut un tressaillement.

--Gauvain! s'cria-t-il.

Et il reprit:

--Je demande le prisonnier.

--C'est moi, dit Gauvain.

--Toi?

--Moi.

--Et Lantenac?

--Il est libre.

--Libre!

--Oui.

--Evad?

--Evad.

Cimourdain balbutia avec un tremblement:

--En effet, ce chteau est  lui, il en connat toutes les issues,
l'oubliette communique peut-tre  quelque sortie, j'aurais d y songer, il
aura trouv moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de
personne.

--Il a t aid, dit Gauvain.

--A s'vader?

--A s'vader.

--Qui l'a aid?

--Moi.

--Toi!

--Moi.

--Tu rves!

--Je suis entr dans le cachot, j'tais seul avec le prisonnier, j'ai t
mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur
le visage, il est sorti  ma place et je suis rest  la sienne. Me voici.

--Tu n'as pas fait cela!

--Je l'ai fait.

--C'est impossible.

--C'est rel.

--Amenez-moi Lantenac!

--Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant,
l'ont pris pour moi et l'ont laiss passer. Il faisait encore nuit.

--Tu es fou.

--Je dis ce qui est.

Il y eut un silence. Cimourdain bgaya:

--Alors tu mrites...

--La mort, dit Gauvain.

Cimourdain tait ple comme une tte coupe. Il tait immobile comme un
homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une
grosse goutte de sueur perla sur son front.

Il raffermit sa voix et dit:

--Gendarmes, faites asseoir l'accus.

Gauvain se plaa sur le tabouret.

Cimourdain reprit:

--Gendarmes, tirez vos sabres.

C'tait la formule usite quand l'accus tait sous le poids d'une sentence
capitale.

Les gendarmes tirrent leurs sabres.

La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.

--Accus, dit-il, levez-vous.

Il ne tutoyait plus Gauvain.




III.  LES VOTES

Gauvain se leva.

--Comment vous nommez-vous? demanda Cimourdain.

Gauvain rpondit:

--Gauvain.

Cimourdain continua l'interrogatoire.

--Qui tes-vous?

--Je suis commandant en chef de la colonne expditionnaire des
Ctes-du-Nord.

--Etes-vous parent ou alli de l'homme vad?

--Je suis son petit-neveu.

--Vous connaissez le dcret de la Convention?

--J'en vois l'affiche sur votre table.

--Qu'avez-vous  dire sur ce dcret?

--Que je l'ai contresign, que j'en ai ordonn l'excution, et que c'est
moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.

--Faites choix d'un dfenseur.

--Je me dfendrai moi-mme.

--Vous avez la parole.

Cimourdain tait redevenu impassible. Seulement son impassibilit
ressemblait moins au calme d'un homme qu' la tranquillit d'un rocher.

Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.

Cimourdain reprit:

--Qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

Gauvain leva lentement la tte, ne regarda personne, et rpondit:

--Ceci: une chose m'a empch d'en voir une autre; une bonne action, vue de
trop prs, m'a cach cent actions criminelles; d'un ct un vieillard, de
l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai
oubli les villages incendis, les champs ravags, les prisonniers
massacrs, les blesss achevs, les femmes fusilles, j'ai oubli la France
livre  l'Angleterre; j'ai mis en libert le meurtrier de la patrie. Je
suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi; c'est une
erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnat sa faute, il sauve
la seule chose qui vaille la peine d'tre sauve, l'honneur.

--Est-ce l, repartit Cimourdain, tout ce que vous avez  dire pour votre
dfense?

--J'ajoute qu'tant le chef, je devais l'exemple, et qu' votre tour, tant
les juges, vous le devez.

--Quel exemple demandez-vous?

--Ma mort.

--Vous la trouvez juste?

--Et ncessaire.

--Asseyez-vous.


Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premirement,
de l'arrt qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac;
deuximement, du dcret de la Convention dictant la peine capitale contre
quiconque favoriserait l'vasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par
les quelques lignes imprimes au bas du dcret, intimant dfense de porter
aide et secours au rebelle susnomm sous peine de mort, et signes: _le
commandant en chef de la colonne expditionnaire_, GAUVAIN.

Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.

Cimourdain croisa les bras et dit:

--Accus, soyez attentif. Public, coutez, regardez, et taisez-vous. Vous
avez devant vous la loi. Il va tre procd au vote. La sentence sera
rendue  la majorit simple. Chaque juge opinera  son tour,  haute voix,
en prsence de l'accus, la justice n'ayant rien  cacher.

Cimourdain continua:

--La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guchamp.

Le capitaine Guchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses
paupires abaisses cachaient ses yeux immobiles fixs sur l'affiche du
dcret et la considrant comme on considrerait un gouffre.

Il dit:

--La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme; il est moins
qu'un homme, car il n'a pas de cur; il est plus qu'un homme, car il a le
glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir
vaincu sans son ordre. La discipline viole voulait une expiation. Ici,
c'est la loi qui a t viole; et la loi est plus haute encore que la
discipline. Par suite d'un accs de piti, la patrie est remise en danger.
La piti peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a
fait vader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.

--Ecrivez, greffier, dit Cimourdain.

Le greffier crivit: Capitaine Guchamp: la mort.

Gauvain leva la voix.

--Guchamp, dit-il, vous avez bien vot, et je vous remercie.

Cimourdain reprit:

--La parole est au deuxime juge. Parlez, sergent Radoub.

Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit  l'accus le salut
militaire. Puis il s'cria:

--Si c'est a, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de
parole d'honneur la plus sacre, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a
fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet
individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois
mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que
c'est mon commandant qui a sauv ce vieux de votre bte de guillotine,
mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez tre mon gnral,
et vous tes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de
Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints,
et s'il y avait encore des louis! Ah ! est-ce qu'on va tre des
imbciles,  prsent? Si c'est pour des choses comme a qu'on a gagn la
bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la
bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voil le commandant
Gauvain qui depuis quatre mois mne toutes ces bourriques de royalistes
tambour battant, et qui sauve la rpublique  coups de sabre, et qui a fait
la chose de Dol o il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet
homme-l, vous tchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre
gnral, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est  se jeter la tte
la premire par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-mme, citoyen
Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'tre mon gnral, vous tiez mon
caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues btises tout 
l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de
sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de
bonnes actions, alors va-t'en  tous les diables, je ne sais plus du tout
de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrte. C'est
pas vrai, n'est-ce pas, tout a? Je me pince pour savoir si je suis
veill. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brler
les mmes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le
cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant a. Une
supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge tait
dshonor. Est-ce que c'est a qu'on voulait? Alors mangeons-nous les
uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui tes l,
j'tais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons 
la fin! Je rsume ma faon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont
l'inconvnient de faire qu'on ne sait plus du tout o on en est. Pourquoi
diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de a,
Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux
aujourd'hui qu'hier. L'envoyer  la guillotine, mais vous me faites rire!
Tout a, nous n'en voulons pas. J'ai cout. On dira tout ce qu'on voudra.
D'abord, pas possible.

Et Radoub se rassit. Sa blessure s'tait rouverte. Un filet de sang qui
sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit o avait t
son oreille.

Cimourdain se tourna vers Radoub.

--Vous votez pour que l'accus soit absous?

--Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse gnral.

--Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitt.

--Je vote pour qu'on le fasse le premier de la rpublique.

--Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitt,
oui ou non?

--Je vote pour qu'on me coupe la tte  sa place.

--Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier.

Le greffier crivit: Sergent Radoub: acquittement.

Puis le greffier dit:

--Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage.

C'tait  Cimourdain de voter.

Il se leva. Il ta son chapeau et le posa sur la table.

Il n'tait plus ple ni livide. Sa face tait couleur de terre.

Tous ceux qui taient l eussent t couchs dans des suaires que le
silence n'et pas t plus profond.

Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme:

--Accus Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la rpublique, la cour
martiale,  la majorit de deux voix contre une....

Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrt; hsitait-il devant la
mort? hsitait-il devant la vie? toutes les poitrines taient haletantes.
Cimourdain continua:

--... Vous condamne  la peine de mort.

Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les
tnbres se fit bnir par l'ange qu'il avait terrass, il devait avoir ce
sourire effrayant.

Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se
rassit, remit son chapeau sur sa tte, et ajouta:

--Gauvain, vous serez excut demain, au lever du soleil.

Gauvain se leva, salua et dit:

--Je remercie la cour.

--Emmenez le condamn, dit Cimourdain.

Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le
cachot se referma. Les deux gendarmes restrent en faction des deux cts
de la porte, le sabre nu.

On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance.




IV.  APRS CIMOURDAIN JUGE, CIMOURDAIN MAITRE

Un camp, c'est un gupier. En temps de rvolution surtout. L'aiguillon
civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gne pas
pour piquer le chef aprs avoir chass l'ennemi. La vaillante troupe qui
avait pris la Tourgue eut des bourdonnements varis, d'abord contre le
commandant Gauvain quand on apprit l'vasion de Lantenac. Lorsqu'on vit
Gauvain sortir du cachot o l'on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une
commotion lectrique, et en moins d'une minute tout le corps fut inform.
Un murmure clata dans la petite arme, ce premier murmure fut:--Ils
sont en train de juger Gauvain. Mais c'est pour la frime. Fiez-vous donc
aux ci-devant et aux calotins! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un
marquis, et nous allons voir un prtre qui absout un noble!--Quand on sut
la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxime murmure:--Voil qui est
fort! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un hros! C'est
un vicomte, eh bien, il n'en a que plus de mrite  tre rpublicain!
Comment! lui, le librateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau!
le vainqueur de Dol et de la Tourgue! celui par qui nous sommes
invincibles! celui qui est l'pe de la rpublique dans la Vende! l'homme
qui depuis cinq mois tient tte aux chouans et rpare toutes les sottises
de Lchelle et des autres! ce Cimourdain ose le condamner  mort! pourquoi?
parce qu'il a sauv un vieillard qui avait sauv trois enfants! un prtre
tuer un soldat!--

Ainsi grondait le camp victorieux et mcontent. Une sombre colre entourait
Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une
force; ce n'en est pas une. Ces quatre mille hommes taient une foule, et
Cimourdain tait une volont. On savait que Cimourdain fronait aisment le
sourcil, et il n'en fallait pas davantage pour tenir l'arme en respect.
Dans ces temps svres, il suffisait que l'ombre du Comit de salut public
ft derrire un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir
l'imprcation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme
aprs les murmures, Cimourdain restait l'arbitre du sort de Gauvain comme
du sort de tous. On savait qu'il n'y avait rien  lui demander et qu'il
n'obirait qu' sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout
dpendait de lui. Ce qu'il avait fait comme juge martial, seul, il pouvait
le dfaire comme dlgu civil. Seul il pouvait faire grce. Il avait
pleins pouvoirs; d'un signe il pouvait mettre Gauvain en libert; il tait
le matre de la vie et de la mort; il commandait  la guillotine. En ce
moment tragique, il tait l'homme suprme.

On ne pouvait qu'attendre.

La nuit vint.




V.  LE CACHOT

La salle de justice tait redevenue corps de garde; le poste tait doubl
comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot ferme.

Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne  la main, traversa le corps
de garde, se fit reconnatre et se fit ouvrir le cachot.

C'tait Cimourdain.

Il entra et la porte resta entr'ouverte derrire lui.

Le cachot tait tnbreux et silencieux. Cimourdain fit un pas dans cette
obscurit, posa la lanterne  terre, et s'arrta. On entendait dans l'ombre
la respiration gale d'un homme endormi. Cimourdain couta, pensif, ce
bruit paisible.

Gauvain tait au fond du cachot, sur la botte de paille. C'tait son
souffle qu'on entendait. Il dormait profondment.

Cimourdain s'avana avec le moins de bruit possible, vint tout prs et se
mit  regarder Gauvain; une mre regardant son nourrisson dormir n'aurait
pas un plus tendre et plus inexprimable regard. Ce regard tait plus fort
peut-tre que Cimourdain; Cimourdain appuya, comme font quelquefois les
enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Puis
il s'agenouilla, souleva doucement la main de Gauvain et posa ses lvres
dessus.

Gauvain fit un mouvement. Il ouvrit les yeux, avec le vague tonnement du
rveil en sursaut. La lanterne clairait faiblement la cave. Il reconnut
Cimourdain.

--Tiens, dit-il, c'est vous, mon matre.

Et il ajouta:

--Je rvais que la mort me baisait la main.

Cimourdain eut cette secousse que nous donne parfois la brusque invasion
d'un flot de penses; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il
semble qu'il va teindre l'me. Rien ne sortit du profond coeur de
Cimourdain. Il ne put dire que:--Gauvain!

Et tous deux se regardrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes
qui brlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire.

Gauvain se souleva sur son coude et dit:

--Cette balafre que je vois sur votre visage, c'est le coup de sabre que
vous avez reu pour moi. Hier encore vous tiez dans cette mle  ct de
moi et  cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis prs de mon
berceau, o serais-je aujourd'hui? dans les tnbres. Si j'ai la notion du
devoir, c'est de vous qu'elle me vient. J'tais n nou. Les prjugs sont
des ligatures, vous m'avez t ces bandelettes, vous avez remis ma
croissance en libert, et de ce qui n'tait dj plus qu'une momie, vous
avez refait un enfant. Dans l'avorton probable vous avez mis une
conscience. Sans vous, j'aurais grandi petit. J'existe par vous. Je n'tais
qu'un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen; je n'tais qu'un citoyen,
vous avez fait de moi un esprit; vous m'avez fait propre, comme homme,  la
vie terrestre, et, comme me,  la vie cleste. Vous m'avez donn, pour
aller dans la ralit humaine, la clef de vrit, et, pour aller au del,
la clef de lumire. O mon matre, je vous remercie. C'est vous qui m'avez
cr.

Cimourdain s'assit sur la paille  ct de Gauvain et lui dit:

--Je viens souper avec toi.

Gauvain rompit le pain noir, et le lui prsenta. Cimourdain en prit un
morceau; puis Gauvain lui tendit la cruche d'eau.

--Bois le premier, dit Cimourdain.

Gauvain but et passa la cruche  Cimourdain qui but aprs lui. Gauvain
n'avait bu qu'une gorge; Cimourdain but  longs traits.

Dans ce souper, Gauvain mangeait et Cimourdain buvait. Signe du calme de
l'un et de la fivre de l'autre. On ne sait quelle srnit terrible tait
dans ce cachot. Ces deux hommes causaient.

Gauvain disait:

--Les grandes choses s'bauchent. Ce que la rvolution fait en ce moment
est mystrieux. Derrire l'oeuvre visible il y a l'oeuvre invisible. L'une
cache l'autre. L'oeuvre visible est farouche, l'oeuvre invisible est
sublime. En cet instant je distingue tout trs nettement. C'est trange et
beau. Il a bien fallu se servir des matriaux du pass. De l cet
extraordinaire 93. Sous un chafaudage de barbarie se construit un temple
de civilisation.

--Oui, rpondit Cimourdain. De ce provisoire sortira le dfinitif. Le
dfinitif, c'est--dire le droit et le devoir parallles, l'impt
proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le
nivellement, aucune dviation, et, au-dessus de tous et de tout, cette
ligne droite, la loi. La rpublique de l'absolu.

--Je prfre, dit Gauvain, la rpublique de l'idal.

Il s'interrompit, puis continua:

--O mon matre, dans tout ce que vous venez de dire, o placez-vous le
dvouement, le sacrifice, l'abngation, l'entrelacement magnanime des
bienveillances, l'amour? Mettre tout en quilibre, c'est bien; mettre tout
en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre
rpublique dose, mesure et rgle l'homme; la mienne l'emporte en plein
azur; c'est la diffrence qu'il y a entre un thorme et un aigle.

--Tu te perds dans le nuage.

--Et vous dans le calcul.

--Il y a du rve dans l'harmonie.

--Il y en a aussi dans l'algbre.

--Je voudrais l'homme fait par Euclide.

--Et moi, dit Gauvain, je l'aimerais mieux fait par Homre.

Le sourire svre de Cimourdain s'arrta sur Gauvain comme pour tenir cette
me en arrt.

--Posie. Dfie-toi des potes.

--Oui, je connais ce mot. Dfie-toi des souffles, dfie-toi des rayons,
dfie-toi des parfums, dfie-toi des fleurs, dfie-toi des constellations.

--Rien de tout cela ne donne  manger.

--Qu'en savez-vous? l'ide aussi est nourriture. Penser, c'est manger.

--Pas d'abstraction. La rpublique c'est deux et deux font quatre. Quand
j'ai donn  chacun ce qui lui revient....

--Il vous reste  donner  chacun ce qui ne lui revient pas.

--Qu'entends-tu par l?

--J'entends l'immense concession rciproque que chacun doit  tous et que
tous doivent  chacun, et qui est toute la vie sociale.

--Hors du droit strict, il n'y a rien.

--Il y a tout.

--Je ne vois que la justice.

--Moi, je regarde plus haut.

--Qu'y a-t-il donc au-dessus de la justice?

--L'quit.

Par moments ils s'arrtaient comme si des lueurs passaient.

Cimourdain reprit:

--Prcise, je t'en dfie.

--Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre
d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix.
Vous voulez les misrables secourus, moi je veux la misre supprime. Vous
voulez l'impt proportionnel. Je ne veux point d'impt du tout. Je veux la
dpense commune rduite  sa plus simple expression et paye par la
plus-value sociale.

--Qu'entends-tu par l?

--Ceci: d'abord supprimez les parasitismes; le parasitisme du prtre, le
parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos
richesses; vous jetez l'engrais  l'gout, jetez-le au sillon. Les trois
quarts du sol sont en friche, dfrichez la France, supprimez les vaines
ptures; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et
que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La
France,  cette heure, ne donne  ses paysans que quatre jours de viande
par an; bien cultive, elle nourrirait trois cent millions d'hommes, toute
l'Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire ddaigne. Faites
travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d'eau,
tous les effluves magntiques. Le globe a un rseau veineux souterrain; il
y a dans ce rseau une circulation prodigieuse d'eau, d'huile, de feu;
piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines,
cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Rflchissez au
mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des mares.
Qu'est-ce que l'ocan? une norme force perdue. Comme la terre est bte! ne
pas employer l'ocan!

--Te voil en plein songe.

--C'est--dire en pleine ralit.

Gauvain reprit:

--Et la femme? qu'en faites-vous?

Cimourdain rpondit:

--Ce qu'elle est. La servante de l'homme.

--Oui. A une condition.

--Laquelle?

--C'est que l'homme sera le serviteur de la femme.

--Y penses-tu? s'cria Cimourdain, l'homme serviteur! jamais. L'homme est
matre. Je n'admets qu'une royaut, celle du foyer. L'homme chez lui est
roi.

--Oui. A une condition.

--Laquelle?

--C'est que la femme y sera reine.

--C'est--dire que tu veux pour l'homme et pour la femme....

--L'galit.

--L'galit! y songes-tu? les deux tres sont divers.

--J'ai dit l'galit. Je n'ai pas dit l'identit.

Il y eut encore une pause, comme une sorte de trve entre ces deux esprits
changeant des clairs. Cimourdain la rompit.

--Et l'enfant!  qui le donnes-tu?

--D'abord au pre qui l'engendre, puis  la mre qui l'enfante, puis au
matre qui l'lve, puis  la cit qui le virilise, puis  la patrie qui
est la mre suprme, puis  l'humanit qui est la grande aeule.

--Tu ne parles pas de Dieu.

--Chacun de ces degrs, pre, mre, matre, cit, patrie, humanit, est un
des chelons de l'chelle qui monte  Dieu.

Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit:

--Quand on est au haut de l'chelle, on est arriv  Dieu. Dieu s'ouvre; on
n'a plus qu' entrer.

Cimourdain fit le geste d'un homme qui en rappelle un autre.

--Gauvain, reviens sur la terre. Nous voulons raliser le possible.

--Commencez par ne pas le rendre impossible.

--Le possible se ralise toujours.

--Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. Rien n'est plus sans
dfense que l'oeuf.

--Il faut pourtant saisir l'utopie, lui imposer le joug du rel, et
l'encadrer dans le fait. L'ide abstraite doit se transformer en ide
concrte; ce qu'elle perd en beaut, elle le regagne en utilit; elle est
moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi; et, quand
le droit s'est fait loi, il est absolu. C'est l ce que j'appelle le
possible.

--Le possible est plus que cela.

--Ah! te revoil dans le rve.

--Le possible est un oiseau mystrieux toujours planant au-dessus de
l'homme.

--Il faut le prendre.

--Vivant.

Gauvain continua:

--Ma pense est: Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l'homme
recult, il lui aurait mis un oeil derrire la tte. Regardons toujours du
ct de l'aurore, de l'closion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce
qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel  l'arbre nouveau.
Chaque sicle fera son oeuvre, aujourd'hui civique, demain humaine.
Aujourd'hui la question du droit, demain la question du salaire. Salaire et
droit, au fond c'est le mme mot. L'homme ne vit pas pour n'tre point
pay; Dieu en donnant la vie contracte une dette; le droit, c'est le
salaire inn; le salaire, c'est le droit acquis.

Gauvain parlait avec le recueillement d'un prophte. Cimourdain coutait.
Les rles taient intervertis, et maintenant il semblait que c'tait
l'lve qui tait le matre.

Cimourdain murmura:

--Tu vas vite.

--C'est que je suis peut-tre un peu press, dit Gauvain en souriant.

Et il reprit:

--O mon matre, voici la diffrence entre nos deux utopies. Vous voulez la
caserne obligatoire, moi, je veux l'cole. Vous rvez l'homme soldat, je
rve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous
fondez une rpublique de glaives, je fonde....

Il s'interrompit:

--Je fonderais une rpublique d'esprits.

Cimourdain regarda le pav du cachot, et dit:

--Et en attendant que veux-tu?

--Ce qui est.

--Tu absous donc le moment prsent?

--Oui.

--Pourquoi?

--Parce que c'est une tempte. Une tempte sait toujours ce qu'elle fait.
Pour un chne foudroy, que de forts assainies! La civilisation avait une
peste, ce grand vent l'en dlivre. Il ne choisit pas assez peut-tre.
Peut-il faire autrement? Il est charg d'un si rude balayage! Devant
l'horreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.

Gauvain continua:

--D'ailleurs, que m'importe la tempte, si j'ai la boussole, et que me font
les vnements, si j'ai ma conscience!

Et il ajouta de cette voix basse qui est aussi la voix solennelle:

--Il y a quelqu'un qu'il faut toujours laisser faire.

--Qui? demanda Cimourdain.

Gauvain leva le doigt au-dessus de sa tte. Cimourdain suivit du regard la
direction de ce doigt lev, et,  travers la vote du cachot, il lui sembla
voir le ciel toil.

Ils se turent encore.

Cimourdain reprit:

--Socit plus grande que nature. Je te le dis, ce n'est plus le possible,
c'est le rve.

--C'est le but. Autrement,  quoi bon la socit? Restez dans la nature.
Soyez les sauvages. Otati est un paradis. Seulement, dans ce paradis on ne
pense pas. Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bte.
Mais non, point d'enfer. Soyons la socit humaine. Plus grande que nature.
Oui. Si vous n'ajoutez rien  la nature, pourquoi sortir de la nature?
Alors, contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme
l'abeille. Restez la bte ouvrire au lieu d'tre l'intelligence reine. Si
vous ajoutez quelque chose  la nature, vous serez ncessairement plus
grand qu'elle; ajouter, c'est augmenter; augmenter, c'est grandir. La
socit, c'est la nature sublime. Je veux tout ce qui manque aux ruches,
tout ce qui manque aux fourmilires, les monuments, les arts, la posie,
les hros, les gnies. Porter des fardeaux ternels, ce n'est pas la loi de
l'homme. Non, non, non, plus de parias, plus d'esclaves, plus de forats,
plus de damns! Je veux que chacun des attributs de l'homme soit un symbole
de civilisation et un patron de progrs; je veux la libert devant
l'esprit, l'galit devant le coeur, la fraternit devant l'me. Non! plus
de joug! l'homme est fait, non pour traner des chanes, mais pour ouvrir
des ailes. Plus d'homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en
lpidoptre; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et
s'envole. Je veux....

Il s'arrta. Son oeil devint clatant.

Ses lvres remuaient. Il cessa de parler.

La porte tait reste ouverte. Quelque chose des rumeurs du dehors
pntrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'tait
probablement la diane; puis des crosses de fusil sonnant  terre, c'taient
les sentinelles qu'on relevait; puis, assez prs de la tour, autant qu'on
en pouvait juger dans l'obscurit, un mouvement pareil  un remuement de
planches et de madriers, avec des bruits sourds et intermittents qui
ressemblaient  des coups de marteau.

Cimourdain, ple, coutait. Gauvain n'entendait pas.

Sa rverie tait de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirt
plus, tant il tait attentif  ce qu'il voyait sous la vote visionnaire de
son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clart d'aurore qu'il
avait dans la prunelle grandissait.

Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda:

--A quoi penses-tu?

--A l'avenir, dit Gauvain.

Et il retomba dans sa mditation. Cimourdain se leva du lit de paille o
ils taient assis tous les deux. Gauvain ne s'en aperut pas. Cimourdain,
couvant du regard le jeune homme pensif, recula lentement jusqu' la porte,
et sortit Le cachot se referma.




VI.  CEPENDANT LE SOLEIL SE LVE

Le jour ne tarda pas  poindre  l'horizon.

En mme temps que le jour, une chose trange, immobile, surprenante, et que
les oiseaux du ciel ne connaissaient pas, apparut sur le plateau de la
Tourgue au-dessus de la fort de Fougres.

Cela avait t mis l dans la nuit. C'tait dress, plutt que bti. De
loin sur l'horizon c'tait une silhouette faite de lignes droites et dures
ayant l'aspect d'une lettre hbraque ou d'un de ces hiroglyphes d'Egypte
qui faisaient partie de l'alphabet de l'antique nigme.

Au premier abord, l'ide que cette chose veillait tait l'ide de
l'inutile. Elle tait l parmi les bruyres en fleur. On se demandait 
quoi cela pouvait servir. Puis on sentait venir un frisson. C'tait une
sorte de trteau ayant pour pieds quatre poteaux. A un bout du trteau,
deux hautes solives, debout et droites, relies  leur sommet par une
traverse, levaient et tenaient suspendu un triangle qui semblait noir
sur l'azur du matin. A l'autre bout du trteau, il y avait une chelle.
Entre les deux solives, en bas, au-dessous du triangle, on distinguait une
sorte de panneau compos de deux sections mobiles qui, en s'ajustant l'une
 l'autre, offraient au regard un trou rond  peu prs de la dimension du
cou d'un homme. La section suprieure du panneau glissait dans une rainure,
de faon  pouvoir se hausser ou s'abaisser. Pour l'instant, les deux
croissants qui en se rejoignant formaient le collier taient carts. On
apercevait au pied des deux piliers portant le triangle une planche pouvant
tourner sur charnire et ayant l'aspect d'une bascule. A ct de cette
planche il y avait un panier long, et entre les deux piliers, en avant, et
 l'extrmit du trteau, un panier carr. C'tait peint en rouge. Tout
tait en bois, except le triangle qui tait en fer. On sentait que cela
avait t construit par des hommes, tant c'tait laid, mesquin et petit; et
cela aurait mrit d'tre apport l par des gnies, tant c'tait
formidable.

Cette btisse difforme, c'tait la guillotine.

En face,  quelques pas, dans le ravin, il y avait un autre monstre, la
Tourgue. Un monstre de pierre faisant pendant au monstre de bois. Et,
disons-le, quand l'homme a touch au bois et  la pierre, le bois et la
pierre ne sont plus ni bois ni pierre, et prennent quelque chose de
l'homme. Un difice est un dogme, une machine est une ide.

La Tourgue tait cette rsultante fatale du pass qui s'appelait la
Bastille  Paris, la Tour de Londres en Angleterre, le Spielberg en
Allemagne, l'Escurial en Espagne, le Kremlin  Moscou, le chteau
Saint-Ange  Rome.

Dans la Tourgue taient condenss quinze cents ans, le moyen ge, le
vasselage, la glbe, la fodalit; dans la guillotine une anne, 93; et ces
douze mois faisaient contre-poids  ces quinze sicles.

La Tourgue, c'tait la monarchie; la guillotine, c'tait la rvolution.

Confrontation tragique.

D'un ct, la dette; de l'autre, l'chance. D'un ct, l'inextricable
complication gothique, le serf, le seigneur, l'esclave, le matre, la
roture, la noblesse, le code multiple ramifi en coutumes, le juge et le
prtre coaliss, les ligatures innombrables, le fisc, les gabelles, la
mainmorte, les capitations, les exceptions, les prrogatives, les prjugs,
les fanatismes, le privilge royal de banqueroute, le sceptre, le trne, le
bon plaisir, le droit divin; de l'autre, cette chose simple, un couperet.

D'un ct, le noeud; de l'autre, la hache.

La Tourgue avait t longtemps seule dans ce dsert. Elle tait l avec ses
mchicoulis d'o avaient ruissel l'huile bouillante, la poix enflamme et
le plomb fondu, avec ses oubliettes paves d'ossements, avec sa chambre aux
cartlements, avec la tragdie norme dont elle tait remplie; elle avait
domin de sa figure funeste cette fort, elle avait eu dans cette ombre
quinze sicles de tranquillit farouche, elle avait t dans ce pays
l'unique puissance, l'unique respect et l'unique effroi; elle avait rgn;
elle avait t, sans partage, la barbarie; et tout  coup elle voyait se
dresser devant elle et contre elle, quelque chose,--plus que quelque
chose,--quelqu'un d'aussi horrible qu'elle, la guillotine.

La pierre semble quelquefois avoir des yeux tranges. Une statue observe,
une tour guette, une faade d'difice contemple. La Tourgue avait l'air
d'examiner la guillotine.

Elle avait l'air de s'interroger.

Qu'tait-ce que cela?

Il semblait que cela tait sorti de terre.

Et cela en tait sorti en effet.

Dans la terre fatale avait germ l'arbre sinistre. De cette terre, arrose
de tant de sueurs, de tant de sang, de cette terre o avaient t creuses
tant de fosses, tant de tombes, tant de cavernes, tant d'embches, de cette
terre o avaient pourri toutes les espces de morts faits par toutes les
espces de tyrannies, de cette terre superpose  tant d'abmes, et o
avaient t enfouis tant de forfaits, semences affreuses, de cette terre
profonde, tait sortie, au jour marqu, cette inconnue, cette vengeresse,
cette froce machine porte-glaive,et 93 avait dit au vieux monde:--Me
voil.

Et la guillotine avait le droit de dire au donjon:--Je suis ta fille.

Et en mme temps le donjon, car ces choses fatales vivent d'une vie
obscure, se sentait tu par elle.

La Tourgue, devant la redoutable apparition, avait on ne sait quoi
d'effar. On et dit qu'elle avait peur. La monstrueuse masse de granit
tait majestueuse et infme, cette planche avec son triangle tait pire. La
toute-puissante dchue avait l'horreur de la toute-puissante nouvelle.
L'histoire criminelle considrait l'histoire justicire. La violence
d'autrefois se comparait  la violence d'-prsent; l'antique forteresse,
l'antique prison, l'antique seigneurie, o avaient hurl les patients
dmembrs, la construction de guerre et de meurtre, hors de service et hors
de combat, viole, dmantele, dcouronne, tas de pierres valant un tas de
cendres, hideuse, magnifique et morte, toute pleine du vertige des sicles
effrayants, regardait passer la terrible heure vivante. Hier frmissait
devant Aujourd'hui, la vieille frocit constatait et subissait la nouvelle
pouvante, ce qui n'tait plus que le nant ouvrait des yeux d'ombre devant
ce qui tait la terreur, et le fantme regardait le spectre.

La nature est impitoyable; elle ne consent pas  retirer ses fleurs, ses
musiques, ses parfums et ses rayons devant l'abomination humaine; elle
accable l'homme du contraste de la beaut divine avec la laideur sociale;
elle ne lui fait grce ni d'une aile de papillon ni d'un chant d'oiseau; il
faut qu'en plein meurtre, en pleine vengeance, en pleine barbarie, il
subisse le regard des choses sacres; il ne peut se soustraire  l'immense
reproche de la douceur universelle et  l'implacable srnit de l'azur. Il
faut que la difformit des lois humaines se montre toute nue au milieu de
l'blouissement ternel. L'homme brise et broie, l'homme strilise, l'homme
tue; l't reste l't, le lys reste le lys, l'astre reste l'astre.

Ce matin-l, jamais le ciel frais du jour levant n'avait t plus charmant.
Un vent tide remuait les bruyres, les vapeurs rampaient mollement dans
les branchages, la fort de Fougres, toute pntre de l'haleine qui sort
des sources,  fumait dans l'aube comme une vaste cassolette pleine
d'encens; le bleu du firmament, la blancheur des nues, la claire
transparence des eaux, la verdure, cette gamme harmonieuse qui va de
l'aigue-marine  l'meraude, les groupes d'arbres fraternels, les nappes
d'herbes, les plaines profondes, tout avait cette puret qui est l'ternel
conseil de la nature  l'homme. Au milieu de tout cela s'talait l'affreuse
impudeur humaine; au milieu de tout cela apparaissaient la forteresse et
l'chafaud, la guerre et le supplice, les deux figures de l'ge sanguinaire
et de la minute sanglante; la chouette de la nuit du pass et la
chauve-souris du crpuscule de l'avenir. En prsence de la cration
fleurie, embaume, aimante et charmante, le ciel splendide inondait
d'aurore la Tourgue et la guillotine, et semblait dire aux hommes: Regardez
ce que je fais et ce que vous faites.

Tels sont les formidables usages que le soleil fait de sa lumire.

Ce spectacle avait des spectateurs.

Les quatre mille hommes de la petite arme expditionnaire taient rangs
en ordre de combat sur le plateau. Ils entouraient la guillotine de trois
cts, de faon  tracer autour d'elle, en plan gomtral, la figure d'un
E; la batterie place au centre de la plus grande ligne faisait le cran de
l'E. La machine rouge tait comme enferme dans ces trois fronts de
bataille, sorte de muraille de soldats replie des deux cts jusqu'aux
bords de l'escarpement du plateau; le quatrime ct, le ct ouvert, tait
le ravin mme, et regardait la Tourgue.

Cela faisait une place en carr long, au milieu de laquelle tait
l'chafaud. A mesure que le jour montait, l'ombre porte de la guillotine
dcroissait sur l'herbe.

Les artilleurs taient  leurs pices, mches allumes.

Une douce fume bleue s'levait du ravin; c'tait l'incendie du pont qui
achevait d'expirer.

Cette fume estompait sans la voiler la Tourgue dont la haute plate-forme
dominait tout l'horizon. Entre cette plate-forme et la guillotine il n'y
avait que l'intervalle du ravin. De l'une  l'autre on pouvait se parler.

Sur cette plate-forme avaient t transportes la table du tribunal et la
chaise ombrage de drapeaux tricolores. Le jour se levait derrire la
Tourgue et faisait saillir en noir la masse de la forteresse et,  son
sommet, sur la chaise du tribunal et sous le faisceau de drapeaux, la
figure d'un homme assis, immobile et les bras croiss.

Cet homme tait Cimourdain. Il avait, comme la veille, son costume de
dlgu civil, sur la tte le chapeau  panache tricolore, le sabre au ct
et les pistolets  la ceinture.

Il se taisait. Tous se taisaient. Les soldats avaient le fusil au pied et
baissaient les yeux. Ils se touchaient du coude, mais ne se parlaient pas.
Ils songeaient confusment  cette guerre,  tant de combats, aux
fusillades des haies si vaillamment affrontes, aux citadelles prises, aux
batailles gagnes, aux victoires, et il leur semblait maintenant que toute
cette gloire leur tournait en honte. Une sombre attente serrait toutes les
poitrines. On voyait sur l'estrade de la guillotine le bourreau qui allait
et venait. La clart grandissante du matin emplissait majestueusement le
ciel.

Soudain on entendit ce bruit voil que font les tambours couverts d'un
crpe. Ce roulement funbre approcha; les rangs s'ouvrirent, et un cortge
entra dans le carr, et se dirigea vers l'chafaud.

D'abord, les tambours noirs, puis une compagnie de grenadiers, l'arme
basse, puis un peloton de gendarmes, le sabre nu, puis le
condamn,--Gauvain.

Gauvain marchait librement. Il n'avait de cordes ni aux pieds ni aux mains.
Il tait en petit uniforme; il avait son pe.

Derrire lui venait un autre peloton de gendarmes.

Gauvain avait encore sur le visage cette joie pensive qui l'avait illumin
au moment o il avait dit  Cimourdain: Je pense  l'avenir. Rien n'tait
ineffable et sublime comme ce sourire continu.

En arrivant sur le lieu triste, son premier regard fut pour le haut de la
tour. Il ddaigna la guillotine.

Il savait que Cimourdain se ferait un devoir d'assister  l'excution. Il
le chercha des yeux sur la plate-forme. Il l'y trouva.

Cimourdain tait blme et froid. Ceux qui taient prs de lui n'entendaient
pas son souffle.

Quand il aperut Gauvain, il n'eut pas un tressaillement.

Gauvain cependant s'avanait vers l'chafaud.

Tout en marchant, il regardait Cimourdain et Cimourdain le regardait. Il
semblait que Cimourdain s'appuyt sur ce regard.

Gauvain arriva au pied de l'chafaud. Il y monta. L'officier qui commandait
les grenadiers l'y suivit. Il dfit son pe et la remit  l'officier; il
ta sa cravate et la remit au bourreau.

Il ressemblait  une vision. Jamais il n'avait apparu plus beau. Sa
chevelure brune flottait au vent; on ne coupait pas les cheveux alors. Son
cou blanc faisait songer  une femme, et son oeil hroque et souverain
faisait songer  un archange. Il tait sur l'chafaud, rveur. Ce lieu-l
aussi est un sommet. Gauvain y tait debout, superbe et tranquille. Le
soleil, l'enveloppant, le mettait comme dans une gloire.

Il fallait pourtant lier le patient. Le bourreau vint, une corde  la main.

En ce moment-l, quand ils virent leur jeune capitaine si dcidment engag
sous le couteau, les soldats n'y tinrent plus; le coeur de ces gens de
guerre clata. On entendit cette chose norme, le sanglot d'une arme. Une
clameur s'leva. Grce! grce! Quelques-uns tombrent  genoux; d'autres
jetaient leurs fusils et levaient les bras vers la plate-forme o tait
Cimourdain. Un grenadier cria en montrant la guillotine:

--Reoit-on des remplaants pour a? Me voici.--Tous rptaient
frntiquement: Grce! grce! et des lions qui auraient entendu cela
eussent t mus ou effrays, car les larmes des soldats sont terribles.

Le bourreau s'arrta, ne sachant plus que faire.

Alors une voix brve et basse, et que tous pourtant entendirent, tant elle
tait sinistre, cria du haut de la tour:

--Force  la loi!

On reconnut l'accent inexorable. Cimourdain avait parl. L'arme frissonna.

Le bourreau n'hsita plus. Il s'approcha tenant sa corde.

--Attendez, dit Gauvain.

Il se tourna vers Cimourdain, lui fit, de sa main droite encore libre, un
geste d'adieu, puis se laissa lier.

Quand il fut li, il dit au bourreau:

--Pardon. Un moment encore.

Et il cria:

--Vive la Rpublique!

On le coucha sur la bascule. Cette tte charmante et fire s'embota dans
l'infme collier. Le bourreau lui releva doucement les cheveux, puis pressa
le ressort; le triangle se dtacha et glissa lentement d'abord, puis
rapidement; on entendit un coup hideux...

Au mme instant on en entendit un autre. Au coup de hache rpondit un coup
de pistolet. Cimourdain venait de saisir un des pistolets qu'il avait  sa
ceinture, et, au moment o la tte de Gauvain roulait dans le panier,
Cimourdain se traversait le coeur d'une balle. Un flot de sang lui sortit
de la bouche, il tomba mort.

Et ces deux mes, soeurs tragiques, s'envolrent ensemble, l'ombre de l'une
mle  la lumire de l'autre.










End of the Project Gutenberg EBook of Quatrevingt-Treize, by Victor Hugo

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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